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Kitabı oku: «Madame Putiphar, vol 1 e 2», sayfa 15

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XL

Suis-je donc l’aquilon, que je courbe ainsi les fleurs? Relevez-vous, mylady, et permettez à mes lèvres de restituer à votre bouche touts les baisers infidèles que, dans la tristesse de l’absence, elles ont prodigués à cette effigie, qui loin de vous brilloit sur ma poitrine comme une étoile dans l’ombre, et qui vient de s’évanouir devant le soleil de vos charmes.

Qu’il me tardoit d’être à vous! qu’il me tardoit d’être débarrassé des affaires diplomatiques, et surtout insipides, qui me retenoient aux frontières quand mon âme étoit auprès de vous.

Enfin, je vous vois, je vous presse en mes bras; je vous parle d’amour; je suis heureux!

Vous êtes généreuse, mylady, vous comprenez à quoi peut entraîner l’excès de la passion; vous me pardonnerez ce qu’il y a pu avoir de tyrannique dans ma conduite envers vous. Je vous ai ravie au monde; je vous ai faite ma prisonnière: c’est mal! très-mal! mais je vous aime tant! Toute ma vie désormais sera une expiation.

Vous avez dû sans doute vous ennuyer beaucoup dans cette morne demeure?

– Je languissois. J’espérois ardemment après votre venue.

– Naïve enfant! Mais quelle est donc cette écharpe noire que vous avez au bras?

– C’est le deuil de Patrick, mon époux infortuné; de mon époux, qu’on m’a assassiné la veille de mon rapt. Et qui me l’a assassiné? un marquis de Villepastour, un capitaine du Roi; parce que je n’avois pas voulu de lui, et la concubine du Roi, parce qu’il n’avoit pas voulu d’elle! C’est une abomination! Monsieur, j’attends de vous justice. Ah! vous me vengerez!

– Je ne suis pas puissant.

– Vous parlez au Roi, vous le lui direz!

– Et le Roi me répondra: – Que ces dames gardent mieux leurs amants, si elles y tiennent. D’ailleurs, pour un de perdu deux de retrouvés. Je n’y puis rien. Quand un chien est égaré on l’affiche; quand il est mort on n’en parle plus.

– Fi, monsieur! vous le calomniez, le Roi! Le Roi est justicier; il a le cœur droit et la parole noble; le Roi hait le crime et le punit.

– Je suis flatté de l’opinion avantageuse que vous avez de lui. Soyez tranquille, vous aurez satisfaction. Mais oublions un moment toutes ces choses pénibles: j’ai l’esprit ombrageux, la moindre pensée sombre m’affecte et m’emplit de terreur. La mélancolie est un poison et la joie un élixir.

Venez, Déborah, venez, mylady; venez sur ce sopha, et causons d’amour.

Laissez vos mains dans les miennes, et laissez-moi m’asseoir plus près encore de vous.

Vous êtes bien tout ce que j’avois pressenti, une personne divine! Je suis fou de vous! Si toutes les Irlandoises avoient votre beauté et votre grâce, et que je fusse Roi de France, je troquerois vite ma terre ferme contre votre île.

– Que Dieu préserve ma patrie d’un fléau tel que vous! Subir le joug de l’étranger victorieux, obéir à la loi du plus fort, c’est un malheur! Mais avoir pour maître un mauvais homme sorti du sein de la nation, ou choisi par elle, c’est un opprobre!

– En vérité, mylady, vous me faites trop d’honneur de me croire un fléau; quand vous me connoîtrez plus, assurément vous m’estimerez moins.

Oh! ne bougez pas de comme cela! la tête ainsi penchée, vous êtes ravissante. Que vos épaules sont blanches et belles! Oh! j’ai besoin de toute ma civilisation pour ne les dévorer que de baisers. Avec ces épaules-là, ma mignonne, je ne vous conseille pas d’échouer à l’île de Tovy-Poenammou.

Ce sont de vrais pièges à hommes que ces robes ainsi décolletées. Certes, les robes décolletées sont bien, mais des collets dérobés seroient encore mieux; ce seroit à coup sûr plus commode. Je n’aime pas les obstacles; mais chez nous on a la manie des enveloppes; et une femme seroit mal réputée si elle n’étoit pas enveloppée de linges comme une plaie.

Dernièrement deux belles dames descendirent de carrosse et entrèrent dans le jardin des Tuileries; elles s’étoient avisées d’un moyen délicieux de satisfaire à l’usage et à la raison: entièrement nues, elles n’étoient seulement vêtues que d’une robe de la gaze la plus claire, qui laissoit apparoître leurs formes parfaites et leur bel incarnat. On les voyoit comme on voit les melons au travers de leurs cloches de crystal; cela étoit délicieux!..

De ma vie je n’ai éprouvé ce que je ressens auprès de vous; je le vois bien, l’amour véritable m’étoit resté jusques à ce jour tout-à-fait étranger. Oh! mylady, si vous saviez quelle passion votre candeur a fait éclore en mon sein, et de quel feu je brûle auprès de vous! Ma raison se trouble… j’étouffe… Restez, restez enlacée dans mes bras!.. Cette résistance est puérile et vaine. O ma belle, mourons de plaisir!

– Arrêtez! de grâce, monsieur! N’avez-vous pas de honte! Vous jouez ici un rôle indigne de celui que Dieu vous a confié.

– Dieu m’a fait homme.

– Et vous vous faites chien!

– Vous êtes impolie, mignonne, et traitez mal ce pauvre comte de Gonesse.

– Grâce! grâce! monsieur! Je sais qui vous êtes; vous n’êtes point le comte de Gonesse; – Sire, vous êtes Pharaon!

– La belle, vous rêvez.

– Sire, ah, laissez-moi! c’est infâme! vous me brisez! Vous n’obtiendrez rien!..

C’est donc là l’hospitalité qu’une fille étrangère trouve en votre Royaume! on lui tue son époux, et puis on la traîne en un lieu sans nom, et on l’engraisse pour les plaisirs du Roi, et le Roi la viole. – Mais c’est une abomination! – Majesté, n’en crevez-vous pas de honte? – Oh! vos ayeux n’étoient pas ainsi, ils ne répandoient pas la corruption sur leur Empire; ils gouvernoient leur peuple, et vous, Sire, vous le polluez! Ne craignez-vous pas de voir surgir ici, échappés à leur sépulcre et pleurant, les ombres de saint Louis, de Robert ou de Charlemagne!..

Mais Pharaon sans l’écouter l’enveloppoit de ses bras et la courboit sous lui.

– Sire, ayez pitié de moi! Mon Dieu! pourquoi tant désirer une pauvre enfant maussade? N’avez-vous pas à votre merci les mères, les sœurs, les femmes et les filles de vos courtisans, qui hennissent après vous comme des cavales? N’avez-vous pas toute la Cour? n’avez-vous pas toute la ville? n’avez-vous pas cette maison toute pleine d’odaliques qu’on vous dresse, qui se meurent dans l’attente, qui me jalousent sans doute pour mes cris de désespoir qu’elles prennent pour des cris de bonheur? Ah! Sire, Sire, grâce! grâce!.. – Vous voulez de la volupté: je ne suis qu’une ronce, qu’un buisson épineux dont les feuilles et les fleurs sont tombées au souffle de l’infortune. Je ne suis qu’une étrangère sans agrément et sans bien-dire, triste, morne, fanée, le cœur plein de fiel et de dégoût et d’abattement, regrettant ses montagnes natales, pleurant sa mère dont la fosse est encore fraîchement remuée, et son époux dont le sang fume encore. – Grâce, grâce, Sire! laissez-moi: vous demandez des plaisirs à une urne, vous demandez des caresses à un cyprès! Voyez! je suis froide et glacée comme un mort! – Pitié! pitié! humanité, Sire! mes entrailles sont pleines: ne donnez pas à l’orphelin que je porte pour mère une prostituée!..

– Ma belle hautaine, mon amour anoblit, ennoblit et ne prostitue pas. Que votre orgueil soit tranquille; allez, si l’un de nous déroge, assurément ce n’est pas vous; – car, tu l’as dit, je suis Pharaon, et je donnerois volontiers mon Royaume de France pour celui de ton cœur. Mais, non, je puis unir ces deux couronnes. Prends-moi pour amant, et touts tes rêves de félicité et de grandeur se réaliseront. Justice, vengeance, réparation te seront faites. Ton présent et ton avenir seront si beaux, qu’ils obscurciront ton passé. Je puis tout, tu le sais? eh bien, tu domineras ma puissance! Je possède tout, et tout sera pour toi! Opulence, bruit, courtisans, esclaves, fêtes, spectacles, triomphes, festins, volupté, jours de plaisirs et nuits d’orgie, parfum, musique, amour, ivresse!.. tout ce que l’univers produit de suave, de précieux et d’envié viendra s’abattre à tes pieds; ton nom retentira dans le monde, et la foule à ton passage s’écrasera et battra des mains. – Tu regrettes tes montagnes, on t’en fera de pareilles. – Tu regrettes ton vieux château, on le transportera à la place que tu marqueras du doigt!..

– Se vendre pour un royaume ou pour un écu, Sire, l’opprobre est le même. Sire, vous m’outragez! – Vos séductions se noyent dans ma tristesse: je n’envie que la solitude des forêts ou la paix de la tombe. Sire, justice et protection! Sire, vous me le devez! Sire, rendez-moi la liberté et sauvez-moi l’honneur!..

– Cédez, vous serez Reine!

– Et votre épouse?..

– Je ne l’ai jamais aimée.

– Et votre concubine?..

– Je ne l’aime plus.

– Et moi, Majesté, je vous hais.

– Rien n’est si près de l’amour que la haine.

– Grâce, grâce, Sire! épargnez-moi!.. Mais que faut-il vous dire?.. Peut-être m’exprimé-je mal? Mes paroles sont peut-être de perfides truchemans? Je ne sais pas votre langage; je suis une pauvre étrangère. Oh! si vous compreniez la langue de ma patrie, je vous dirois de ces choses si bonnes et si douces que vous seriez attendri; mais vous êtes féroce comme un sourd qui frappe sans entendre les cris de sa victime.

– Allons, soyez plus raisonnable. La résistance est vaine, ma mignonne, et ne fait que m’embraser. – Vous finiriez par me rendre brutal!

– Majesté! ah! c’est mal de frapper et de tordre ainsi une veuve débile, une mère souffrante! – Grâce! grâce! à deux genoux, mon Roi! – Grâce! grâce! Oh! vous n’êtes pas chevalier!..

Voilà donc ce que c’est qu’un représentant de Dieu sur la terre! mon âme se révolte et ma raison s’intervertit. – Roi, vous êtes infâme! malheur sur vous et sur votre race! abomination!

– Ah! vous faites la Romaine, je me vengerai de vous, Lucrèce!

– Tarquin! quelqu’un me vengera!

– Qui?

– Dieu et le peuple.

FIN DU TOME PREMIER

TOME SECOND

LIVRE QUATRIÈME

I

Une grande cheminée de marbre blanc en arc d’Amour. A gauche, madame Putiphar brode; à droite, Pharaon s’ennuie.

Il bâille.

Elle bâille.

Quelle sympathie!

– Sire, allons, déridez-vous un peu. Si vous n’êtes pas plus gentil que cela, mignon, je ne vous conterai pas les grosses histoires que je sais. – Qui a pu, bon Dieu! vous plonger dans une si profonde mélancolie?.. Vous avez au dîner mangé comme un goulu. Avez-vous une indigestion?

– Oui, une indigestion de la vie!

Puisque vous demeurez là comme un catafalque, je vais envoyer chercher mes musiciens pour vous jouer une messe de requiem.

– Non, s’il vous plaît; laissez mes oreilles en repos.

– Requiem à part, je veux que vous entendiez plusieurs nouvelles ariettes languedociennes de Mondonville; elles sont délicieuses! cela vous distraira.

– Non, vous dis-je, point de musique! Cela fait mal à ouïr et pitié à voir: des hommes à l’état de raison, des hommes mûrs qui sur différents tons vagissent comme des enfants en sevrage, ou frottent avec un grand trémoussement et un grand sérieux une queue de cheval sur des boyaux de mouton, ou tapent sur une peau d’âne ou soufflent dans un bâton troué.

– Majesté, que vous êtes bourrue!

A propos de bourru, M. le duc d’Ayen vous a-t-il parlé de la plaisante anecdote qui a fait tant de bruit aujourd’hui? L’aventure est vraiment merveilleuse. – A ce qu’on rapporte, la semaine dernière, madame de Flamarens et madame de Combalet vinrent à parler des avantages de leur personne. La première vantoit beaucoup ses seins, et la seconde prétendoit en avoir tout autant. Là-dessus il s’éleva un violent débat entre elles. Pour mettre fin à cette contestation elles parièrent, et convinrent de s’en référer à MM. de Brissac, de Chaulnes, de Cucé et de Rochechouart. Ces messieurs acceptèrent cette mission; et le jour du jugement fut fixé pour le surlendemain chez la Flamarens. Chacune envoya des circulaires à touts ses amis pour les prier de se trouver à la séance et d’assister à son triomphe. A l’heure précise touts s’y trouvèrent. En outre des quatre juges, il y avoit, dit-on, une vingtaine de gentilshommes, clercs et laïques. De part et d’autre, comme à une course de chevaux, on établit des paris; et il fut convenu que la perdante donneroit à toute la compagnie présente un magnifique souper. Le signal est donné, ces dames ôtent leur corps-baleiné, et mettent leurs seins au vent.


La comtesse de Flamarens est à grands cris proclamée vainqueur, non pas à la satisfaction du plus grand nombre. – Cinq, trompés par les apparences du corset, avoient gagé pour votre grande louvetière, et quinze pour la Combalet. – On dit que monseigneur l’archevêque de Toulouse, Richard-Arthur Dillon, à perdu à ce jeu trois mille livres; et que monseigneur l’archevêque d’Orléans, Sextius de Jarente, qui vouloit gager six mille livres pour madame de Combalet, a été évincé sous prétexte qu’il parioit à coup sûr. – Le souper a eu lieu hier, et a été, assure-t-on, prodigieusement fou. Madame de Flamarens a rempli avec beaucoup de grâce les formalités prescrites, et madame de Combalet a fait faire à son corset contre mauvaise fortune bon cœur.

Sire, allons donc, laissez-vous sourire. L’invention de la cuillère à potage n’est-elle pas divine? Oh! pour moi, quand on me l’a contée, j’en ai été ravie, et j’en ris encore jusqu’aux larmes!..

Ici la Putiphar ricana et Pharaon gémit.

– Mignon, dites, est-ce que vous êtes fâché?.. En quoi vous ai-je déplu; parlez, je vous en demande pardon?

Ici Pharaon se leva nonchalamment et se promena avec indolence.

– Oh! gouverner un peuple! quel supplice! quel enfer! Quel fardeau qu’un sceptre! Je romprai sous le poids.

– Mignon, ne suis-je plus là pour vous aider à supporter votre couronne? Vos ministres vous ont-ils donc touts abandonné?

– Oh! l’Espagnol Charles-Quint fit bien d’abdiquer l’Empire!.. Je l’abdiquerai comme lui!

On empoisonne mes jours. Cette nuit, on avoit oublié mon en-cas; ce matin j’ai fait un déjeûn détestable.

La royauté est chose dure et cruelle en ces temps mauvais! Tout se regimbe contre elle, elle n’a plus de subjects, elle n’a plus de serviteurs. Où chercher du respect et de l’obéissance?

Le thrône a perdu son prestige, ce n’est plus rien: maintenant un thrône est un thrône, un Roi est un Roi, pas plus!

Désormais qu’on ne me serve plus à dîner de la rouelle de veau; le veau est une viande visqueuse; elle me fait mal.

Le présent est sombre, mais l’avenir m’effraye plus encore. La philosopherie a corrompu le peuple. Tout me brave!.. Je suis malheureux!..

Ma personne inviolable et sacrée a été outragée… Pompon, toi qui es soigneuse de ma gloire, venge-moi!

– Sire, vous outragé! Eh! par qui?

– Oh! par rien, par une enfant, une sotte, une élève du Parc, une pimbêche!

– J’en étoit sûre. Une Irlandoise, n’est-ce pas?

– Elle savoit que j’étois le Roi, et elle m’a repoussé et m’a maudit.

– L’indigne! ce ver de terre vous dédaigner? Ah! vraiment j’en sue de colère!.. Et qu’avez-vous dit à La Madame?

– Que je la chasserois si jamais pareille avanie m’arrivoit; qu’elle ait à mieux dresser ses élèves, et qu’on marie de suite cette virago avec une forte dot pour l’appaiser.

– Sire, cela ne se peut pas. Une femme semblable est un être dangereux. Elle ne peut plus rentrer dans le monde, il faut que pour la vie elle soit enfermée dans une prison d’État, et la plus secrète! Reposez-vous sur moi, Sire, votre affront sera lavé.

– Vit-on jamais prince plus malheureux en peuple?

– Sire, vous oubliez que cette fille n’est point de votre peuple. C’est une étrangère, une sauvage! Vos subjects valent mieux que cela.

– Mon Dieu! mon Dieu! que de soucis rongent la royauté! C’est un métier pénible aujourd’hui que le métier de Roi. La vie me pèse; qu’un autre prenne soin de la France, elle m’ennuie; tout m’ennuie, je ne veux plus gouverner, il faut que j’abdique!

– Mignon, sois tranquille; allons, calme-toi: cette fille impudente sera punie. Chasse toutes ces pensées noires. Ce n’est rien que cela! Le lion a été piqué par un insecte! nous l’écraserons cet insecte! Sire, allons, égayez-vous, amusez-vous. Pourquoi ce soir ne faites-vous pas du café? Tenez, voici votre marabout et votre moulin, et du moka dont le parfum est suave. Tenez, flairez, n’est-ce pas qu’il fleure délicieusement?

Allons, mignon, ne faites plus la moue; soufflez le feu, je vous conterai encore une histoire.

II

Le lendemain matin, madame Putiphar fit appeler La Madame et M. le comte Phélipeaux de Saint-Florentin de la Vrillière; et ils eurent ensemble une longue conférence où il fut décidé que lady Déborah seroit envoyée au fort Sainte-Marguerite.

En quittant Déborah, Pharaon, furieux de sa mésaventure, avoit fait les plus violents reproches à La Madame sur la mauvaise éducation de son élève.

– Sire, pardonnez-moi, répétoit-elle, en lui embrassant les genoux, j’ai été trompée comme vous. C’est une femme fausse; elle m’a jouée. C’est une hypocrite! Sire, cela n’arrivera plus. Oh! la catin, elle me paiera cela!..

Aussitôt après qu’il fut parti, elle vint trouver Déborah, et quoiqu’elle fût étendue sur le parquet et sans connoissance, elle l’accabla d’injures en la secouant brutalement comme pour l’éveiller. Sa tête, abandonnée à son poids, heurtoit lourdement sur le plancher et jetoit le bruit sourd d’un crâne humain qui se choque sur une muraille.

Sur ces entrefaites, M. de Cervière accourut ayant encore sur le cœur l’insuccès et la courte-honte de son siége. Il ajouta aux invectives de La Madame des injures de corps-de-garde, et relevant de terre Déborah, il la força à coups de canne à se tenir debout malgré sa défaillance. Puis, leur première furie passée, il lui ôtèrent ses beaux habits et l’entraînèrent et l’enfermèrent dans un caveau servant de prison, n’ayant de lumière que la foible lueur qui pénétroit à travers les toiles d’araignées du soupirail, et d’autre couche qu’une litière de paille et de foin.

Il y avoit plusieurs jours que Déborah languissoit en cette cave et sans avoir vu personne, et sans aucun espoir d’en sortir, – on lui jetoit sa nourriture par un judas, – quand un matin, de très-bonne heure, elle fut réveillée en sursaut par un bruit de pas et de voix. A travers les planches mal jointes de la porte elle apperçut une lumière assez vive qui projetoit des taches et des filets étincelants sur les murs noirs de son cachot. Ces flammes phantasmagoriques grandissoient et rapetissoient et vacilloient de l’aire à la voûte, et passoient sur elle et la zébroient de lames de feu. L’effroi la saisit; elle se ramassa sur elle-même, se cacha la face dans la paille, et recommanda son âme à Dieu comme si sa dernière heure étoit venue. La porte s’ouvrit alors tout-à-coup, et M. de Cervière, portant une lanterne, entra suivi de La Madame et de quelques valets, et lui dit brusquement, en la touchant du pied: Levez-vous, mylady, et suivez-moi.

Déborah, reconnoissant la voix du Kislar-Aga, fit un effort pour se mettre sur les genoux; mais la force lui manqua, ses jambes s’étoient enroidies sur cette terre humide, et elle retomba pesamment.

Au commandement de M. de Cervière, deux domestiques l’enlevèrent et la portèrent dans un carrosse qui stationnoit à la porte extérieure du Sérail.

En entr’ouvrant les paupières Déborah vit deux hommes armés qui lui prirent les bras et les lui attachèrent sur le dos. Une bise glaçante souffloit; à demi vêtue, Déborah grelottoit comme un agneau; elle demanda des habits. On lui répondit: – vous vous chaufferez au soleil. – La portière se referma, le fouet claqua comme des baguenaudes, les chevaux agitèrent leurs sonnettes et partirent au galop.

Quand Déborah se vit au milieu de la nuit, et jetée dans un carrosse, en la compagnie de deux hommes, à figure sinistre, basse, ingrate et louche, faite exprès pour la police ou pour le bagne, elle ressentit une terreur profonde, et le froid de la peur se glissa jusque dans ses entrailles.

Ne voulant point entrer en communication avec ses gardes, elle ne les questionna point, et lors même qu’ils essayèrent de lui adresser la parole elle feignit de ne point comprendre, et ne leur répliqua qu’en irlandois. Toutes précautions furent inutiles; ces hommes, dont le cœur étoit aussi ignoble que la figure et l’emploi, ne furent pas long-temps seuls avec elle sans l’assaillir de mauvais propos et d’agaceries, qui peu à peu devinrent outrageux. Ils l’asseyoient de force entre eux; et là, comme Suzanne entre les deux vieillards, la pauvre Déborah étoit contrainte de subir leurs dialogues infâmes, leurs baisers et leurs attouchements.

Après une semaine et plus de tortures et d’affronts, de froid, de faim et d’insomnie; après avoir traversé la France dans presque toute sa longueur, enfin elle arriva à Antibes, άντὶπολις, άντὶϐιος, la vieille colonie marseilloise, assise à l’extrémité de la Provence, au pied des Alpes maritimes, sur le beau rivage de la mer de Ligurie.

Le carrosse traversa la ville en grande hâte, et se rendit sur le rivage. A la simple exhibition de leur mandat, le capitaine du port mit à la disposition de nos deux agents de police quelques rameurs et une barque où Déborah fut contrainte de prendre place. Lorsqu’elle vit s’éloigner les rives de Provence, une vive inquiétude la saisit: elle ne pouvoit s’expliquer ce qu’enfin elle alloit devenir. Comme il n’étoit pas présumable que dans une embarcation si frêle et sans vivres, on pût faire un assez long trajet pour l’exporter jusque dans une terre étrangère, il lui vint naturellement en l’esprit qu’on alloit la noyer au large. Résignée, elle attendoit le moment avec calme, mesurant du regard l’étendue de son linceul; mais, après avoir traversé le golfe de Juan et atteint le cap de Croisette, tout-à-coup sa destinée s’expliqua: elle étoit face à face avec une forteresse qui s’élançoit d’une corbeille de verdure et se dessinoit carrément sur le bleu de ciel. La barque voguoit droit; elle atteignit bientôt au pied de ce château-fort une petite baie où se trouvoient mouillées quelques barques de pêcheurs de corail.

Là, ils prirent terre. Le pont-levis se baissa, on introduisit les deux exempts auprès du gouverneur, et aussitôt un guichetier emmena Déborah dans un cachot qui attendoit sa proie, comme une gueule vide.

C’étoit un cabanon de pierre nue. Dans un coin il y avoit un châlit, sur ce châlit il y avoit un sac de paille et une couverture de laine, couleur d’ocre, trouée comme un crible. Dans un autre coin gisoient consternées une table à jambes torses, et deux chaises de bois semblables à une boîte à sel. Percés et ruinés, ces meubles tomboient du haut-mal, et pour peu qu’on les ébranlât ils répandoient autour d’eux une poussière jaunâtre, comme des étamines de maïs. Une petite fenêtre placée très-haut, fermée par un châssis et des barreaux de fer éclairoit foiblement cet affreux intérieur: Déborah traîna la table tout auprès, et monta dessus pour regarder d’où venoit ce jour.

La vue plongeoit au loin, elle étoit grandiose, mais morne; on ne voyoit que deux ciels ou deux mers, car le ciel est l’image de la mer, car la mer est l’image du ciel.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
05 temmuz 2017
Hacim:
501 s. 3 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain