Kitap dosya olarak indirilemez ancak uygulamamız üzerinden veya online olarak web sitemizden okunabilir.
Kitabı oku: «Madame Putiphar, vol 1 e 2», sayfa 18
Ce qui n’ajoutoit pas peu à la triste horreur de ce cachot, c’étoit la voix monotone des sentinelles du dehors qui, ayant la consigne d’ordonner aux passants de détourner les yeux de dessus le Donjon, depuis l’aube du jour ne cessoient de répéter: Passez votre chemin!
Malgré ses prières réitérées, Patrick n’avoit pu obtenir les soins d’un chirurgien pour sa blessure, restée sans aucun pansement; elle le faisoit horriblement souffrir. Il pria Fitz-Harris de la visiter. Le sabre avoit pénétré à une grande profondeur dans le flanc, et avoit fait une large déchirure. La plaie étoit vive, envenimée et purulente. Fitz-Harris la nettoya légèrement avec un brin de paille et de l’eau, et déchira son linge pour faire des compresses et des bandes à panser. Plein de patience et d’attention, il continua jusqu’à entière guérison, c’est-à-dire pendant au moins six semaines ce pénible office, n’ayant pour tout médicament que de l’eau impure et des cataplasmes de mie de pain qu’il mâchoit.
Vers le milieu du jour, Fitz-Harris entendit au dehors les hurlements d’un chien, qui sembloient partir du pied de la tour, au-dessous de la meurtrière du cachot. D’abord il ne les remarqua que pour en plaisanter: – Entends-tu ce chien qui hurle? disoit-il à Patrick; ce pronostic m’annonce que je perdrai ma liberté et que je serai enfermé dans un donjon. A la bonne heure! voilà un chien qui se respecte, ne voulant pas faire de prophéties téméraires, il attend que mes malheurs soient accomplis pour les prédire. Ne trouves-tu pas qu’il ressemble un peu à ces tireuses d’horoscopes qui disent avec un air de perspicacité aux jeunes filles dont le ventre énorme saille comme un balcon: – Le valet de pique, mademoiselle, m’annonce que vous avez perdu votre fleur?
Le chien infatigable continuoit ses cris. Tout-à-coup, frappé comme d’étonnement, Fitz-Harris s’arrêta coi, prêtant l’oreille… – Est-il possible! il me semble que c’est la voix de mon pauvre Cork, que le farouche M. Jean Buot n’a jamais voulu laisser monter avec moi dans le carrosse, disant pour raison, le railleur, qu’il n’avoit mandat que pour une tête. Est-il croyable qu’il ait pu nous suivre depuis Calais, où cet homme l’a fait perdre? Cependant… n’est-ce pas que c’est bien son organe tragique? le reconnois-tu? Alors il le siffla et l’appela de touts ses poumons: Cork! my friend Cork! Le chien répondit par des aboiements de joie qui ne laissèrent plus de doutes. Transporté d’allégresse et d’admiration pour tant d’instinct et d’attachement, il ramassa quelques morceaux de pain sec et les lui jeta par la lucarne, le chien se tut, et on l’entendit gruger. En ce moment, le porte-clefs entra; il apportoit à déjeûner. Fitz-Harris lui manifesta le vif plaisir qu’il lui feroit en lui permettant d’avoir son chien avec lui, et le pria de le lui amener. Le porte-clefs lui répondit rudement: Cela ne se peut pas. Fitz-Harris le supplia comme on supplieroit une amante cruelle: le porte-clefs lui tourna le dos et se retira. Fitz-Harris essuya une larme, appela Cork, lui jeta la moitié de sa ration, et lui cria un triste adieu en l’engageant à se chercher un nouveau maître moins infortuné. Mais le lendemain, qu’elle fut sa surprise, à la même heure il revint aboyer au pied du Donjon. Fitz-Harris, comme la veille, partagea encore avec lui son déjeûner, et supplia le porte-clefs, qui lui répondit encore: Cela ne se peut pas.
Ainsi chaque jour, par le froid et la pluie, le fidèle Cork vint gémir et s’entretenir avec son maître, captif et invisible; ainsi chaque jour Fitz-Harris brisa son pain avec lui, ainsi chaque jour il implora pour lui le porte-clefs, qui, inexorable, rendit toujours le même croassement: Cela ne se peut pas.
C’étoit en septembre qu’ils avoient été plongés dans ce sale cachot: sans feu et sans couverture, ils y passèrent tout l’hiver, qui fut long et rigoureux. Dans les premiers jours de mars, M. le lieutenant pour le Roi au Donjon vint les visiter. De Guyonet étoit assez bon, assez juste et assez agréable pour ses prisonniers. Par méfiance il se tint d’abord l’épée à la main hors de leur atteinte; mais ayant causé quelque temps avec eux, ses préventions tombèrent tout-à-coup; il avoit cru avoir affaire à des furieux, et il ne trouvoit devant lui que deux jeunes hommes pleins d’esprit, de dignité et de résignation.
– Mes bons amis, je suis profondément chagrin de vous avoir traité avec tant de dureté, leur dit-il, je suis vraiment désolé de ma méprise. La résistance, que lors de votre arrestation, vous fîtes aux agents de la police et leurs rapports m’avoient trompé. Vous m’aviez été dépeints comme de dangereux forcenés. Je vous demande pardon de ma conduite si mauvaise envers vous; je tâcherai de la réparer par tout ce qui est bon en moi et en mon pouvoir. Je suis émerveillé, et je me félicite surtout de cet heureux hasard qui m’a fait vous réunir dans le même cachot, vous amis et compatriotes. Ce que le hasard a si bien fait, je me garderai de le défaire; soyez sans crainte, vous ne serez point séparés l’un de l’autre. Allons, mes amis, levez-vous et suivez-moi.
Débarrassés de leurs ferrements, nos deux infortunés le suivirent.
Après avoir tourné long-temps par la vis de l’escalier, ils arrivèrent au quatrième étage, dans une grande salle semblable à celle de la torture. A l’un de ses angles, trois portes, armées chacune de deux serrures, de trois verrouils et d’énormes valets pour les empêcher de couler, et s’ouvrant à contre-sens l’une de l’autre, de manière que la première étoit barrée par la seconde, qui l’étoit par la troisième, toute doublée de fer, les introduisirent dans une chambre octogone, très-lugubre, qui au prix de la fosse d’où ils sortoient leur parut un lieu de plaisance. Elle avoit une cheminée, deux chaises, un grabat, une table, une cruche égueulée, et quatre vitres obscures qui laissoient passer quelques rayons de lumière tamisée par une lucarne étroite garnie d’un grillage, d’une rangée de barreaux et de deux treillis de fer.
M. le lieutenant leur fit donner du feu, des livres, du papier, des plumes et de l’encre, et les mit au régime ordinaire des prisonniers, au vin, à la viande et aux harengs. Par un surcroît de faveur rare, il leur accorda, pour le rétablissement de leur santé, la promenade du jardin, de trente pas de long, entre leur geôlier et quatre sergents de garde. La constance de Cork l’avoit touché; il permit à Fitz-Harris de l’avoir auprès de lui, et plusieurs fois même il le caressa. Chose inouïe!
Le soin empressé de Patrick fut d’écrire pour tâcher d’obtenir quelques nouvelles de Déborah. Trois jours après, il reçut un coffre et une lettre de M. Goudouly, son ancien hôtelier. Après lui avoir témoigné beaucoup d’étonnement et de satisfaction de le savoir prisonnier à Vincennes, lui qu’il croyoit depuis si long-temps mort, bien mort, le brave homme ajoutoit dans sa réponse, que le lendemain du soir où il avoit été attaqué et enlevé en sortant de l’hôtel, lady Déborah étoit sortie et n’étoit point rentrée, et que depuis, malgré toutes ses recherches, il n’avoit pu découvrir ce qu’elle étoit devenue; enfin, que si jamais il parvenoit à recueillir quelque chose sur son sort, il se hâteroit de le lui faire connoître.
Lorsque Patrick eut achevé la lecture de cette lettre, il ne proféra pas un mot; les deux mains plaquées sur les yeux, il demeura anéanti. Fitz-Harris, qui lui avoit passé un bras autour du corps, le serra affectueusement contre son cœur, et lui dit doucement: Crois-moi, elle est à Genève.
Silencieusement et froidement Patrick, alors, s’agenouilla devant le coffre et l’ouvrit: il étoit plein de touts les vêtements de Déborah; il les prit et les jeta aux pieds de Fitz-Harris en criant: – Tiens! voici ses dépouilles!.. Eh bien! est-elle à Genève?.. Pourquoi donc auroit-elle abandonné tout cela? Ses robes, ses bijoux?.. Non, va, elle est perdue sans retour!.. Pauvre Déborah! où es-tu maintenant? Les barbares! qu’ont-ils fait de toi?.. N’est-ce pas, Fitz, tout cela répand un parfum d’elle? Il me semble que tout cela respire, qu’elle est près de moi. Ah! Fitz, que je souffre!.. O mon Dieu!.. pour qu’un homme dise qu’il souffre, Fitz, tu sais, il faut qu’il souffre horriblement.
Alors il s’abattit sur ce monceau de parures, et, la face enfouie, long-temps il demeura immobile, cachant ses larmes et étouffant ses sanglots.
Quand il eut bien pleuré, il se remit à genoux, et, prenant un à un touts ces voiles, ces velours, ces satins, ces rubans, touts ces objets qu’il venoit de fouler sous le poids de son corps énervé, il les agitoit, il les montroit à Fitz-Harris, il les couvroit de baisers, il les pressoit, il les répandoit autour de lui. – Tiens, mon Harris, voici, disoit-il avec douleur, l’écharpe qui battoit sur ses épaules comme les ailes d’un Ange, à notre dernier rendez-vous nocturne au torrent. Tiens, voici tout son deuil pour sa mère, sa malheureuse mère!.. Tiens, regarde cette robe; elle est encore empreinte de ses formes. Oh! baise-la par amour pour moi!.. Voici les gants de soie de ses petits pieds. Voici le peigne qui mordoit sa chevelure. Ces manches ont emprisonné ses bras si beaux, si blancs, qui se mouvoient avec tant de grâce. Ce corsage a environné sa taille ronde comme l’écorce environne l’aubier; il a palpité des battements et des gonflements de son cœur. A touts ces chiffons mornes et informes que de vie et que d’élégance elle prêtoit! Tout cela appartenoit à sa pudeur; tout cela en étoit le feuillage. La pudeur est un arbre que seulement l’hiver de l’âme et la mort dépouillent de sa feuillée.
Je ne veux pas laisser ces dépouilles dans ce coffre; ce seroit les mettre dans la tombe et planter un jardin au-dessus; ce seroit fermer le livre de mon amour. Je veux que ce livre demeure ouvert pour y lire à toute heure.
Il prit alors touts ses vêtements, toutes ses parures, et les suspendit çà et là aux murailles et aux barreaux de sa lucarne.
IX
M. le lieutenant pour le Roi étoit curieux et questionneur, et avoit une habileté singulière à provoquer des conversations, à faire naître des récits, à soutirer des souvenirs. Comme il venoit assez souvent visiter nos deux captifs pour leur faire parler de l’Irlande, il ne tarda pas à concevoir pour eux une véritable estime, et à s’éprendre d’un sincère intérêt, inspiré par leur jeunesse et leur bon caractère.
Ce n’est pas, comme assurément on a pu le remarquer, que leurs caractères fussent également beaux, mais ils étoient également bons. Fitz-Harris, inconsidéré, inconséquent, léger, éventé, évaporé, superficiel, brouillon, désordonné, avoit touts les défauts d’une tête qui ne se possède pas, d’un esprit naturel et transparent, et c’est justement à cause de cela, à cause de ces défauts mêmes, qu’on lui pardonnoit tout, même ce qui étoit tout-à-fait mal. Le mal fait par lui sembloit moins mal; on l’appeloit étourderie, et il trouvoit des sourires, de l’indulgence, des pardons où une âme réfléchie, grave, sage, uniforme comme celle de Patrick, n’auroit trouvé que de l’indignation et du mépris.
Fitz-Harris étoit variable comme l’atmosphère; et, comme certaines contrées, il n’avoit que deux saisons, le printemps et l’hiver, mai et décembre, joie et spleen. Il sautoit brusquement de la plus folle gaieté à la plus stupide hypocondrie. Patrick étoit son pondérateur. Tour à tour il réprimoit ses excès; tour à tour il lui ôtoit ou lui remettoit des sentiments. Le pire, c’étoit que Fitz-Harris ne savoit point employer son temps. Patrick lisoit beaucoup dans les livres et dans son cœur, écrivoit, recueilloit, prenoit des notes, dessinoit. Fitz-Harris parloit, chantoit, dansoit, marchoit, rioit, balivernoit, musoit, baguenaudoit, flagnoit, barguignoit et batifoloit avec Cork dans ses heures de félicité parfaite; dans ses quarts-d’heure d’abattement, il geignoit comme un caïman; il heurtoit tout et tout le heurtoit; il se gonfloit de colère née sans semence, prenoit un livre, en examinoit la reliûre et le rejetoit, s’étendoit sur son lit, s’adossoit à la table, ou se promenoit de chaise en chaise ridiculement silencieux. De jour en jour, toutefois, ses mouvements de gaieté devenoient plus rares et de plus courte durée, et, à l’époque où nous touchons, il étoit en proie à un désespoir presque permanent.
Le 13 avril, plus morose que jamais, il rôdoit, il tournoit dans sa prison octogone, allant de pan en pan, d’angle en angle, lisant et déchiffrant, pour la centième fois peut-être, les noms, les dates, les inscriptions, les sentences, les vers tracés sur les murs par les mains presque toujours innocentes des infortunés qui, dans d’autres temps, avoient été plongés dans ce cachot.
Hiems æternum. – 1680
L’horloge ne sonnera jamais pour moi l’heure de la liberté. – 1701
O pur amour de Dieu!.. Voici un mois que j’ai épousé Jésus-Christ. Depuis cette alliance considérable, je ne prie plus les saints, pas même la Vierge Marie, parce que la maitresse de la maison ne doit implorer les secours ni de la mère ni des domestiques de son époux. – 1695. – Jeanne-Marie Bouvière-de-la-Motte, Guyon du Quesnoy.
Le comte de Thunn. – 1703
Le comte de Thunn. – 1713
Lenglet-Dufresnoy. – 1725
1734. – Claude-Prosper Joliot-de-Crébillon. —Désormais je serai vertueux; je ne ferai plus de TANZAI ET NÉARDANÉ.
Diderot
Henry Masers de Latude
Mon esprit, soyez tranquille et souffrez en paix vos douleurs.
Marquis de Mirabeau.
La vie s’enfuit, les enfermeurs d’hommes et les enfermés passent. Dieu seul demeure et juge.
Je sortirai quand ce cadran marquera l’heure et le moment.
Fitz-Harris n’avoit pas achevé cette dernière inscription, que M. de Guyonnet entra d’un air joyeux et empressé. – Bonne nouvelle, messieurs, s’écria-t-il, bonne nouvelle… Voici le fait. Je viens à l’instant d’apprendre que madame Putiphar est malade dangereusement, très-dangereusement; abandonnée des médecins. J’ai pensé que si vous lui écriviez pour lui demander votre grâce, en ce moment suprême, près de descendre dans la tombe et de paroître devant Dieu, elle ne sauroit vous refuser pardon et pitié. – Allons, il n’y a pas une minute à perdre; faites vite vos suppliques, et je les ferai partir en toute hâte… Faites vite; la mort est à son chevet… Peut-être n’est-elle déjà plus.
– Mille remerciements à vous, M. de Guyonnet; que vous êtes bon! s’écria Fitz-Harris en lui baisant les mains.
– Bien, bien, Fitz; vous me rendrez grâce plus tard. Écrivez; je reviendrai dans un instant chercher vos lettres. Eh bien! Patrick, allons donc, mon ami; que faites-vous là; allons donc… Les secondes sont comptées.
– Merci, M. de Guyonnet, répliqua Patrick froidement. – Vous êtes généreux, vous; mais cette femme ne l’est pas. J’aurois la certitude d’obtenir ma délivrance, que je ne voudrois pas la lui demander. Je suis juste, pur, innocent; le crime m’a chargé de chaînes: quand mes chaînes tomberont, je louerai Dieu! mais la vertu n’a point de jointures pour se ployer devant le crime. – Allez, monsieur, mon corps et mon cœur savent souffrir; ma bouche ne dira jamais grâce.
– Vous êtes un fou, mon ami.
– Peut-être; mais, pour certain, je ne suis point un lâche.
– Laissez-le, M. le lieutenant; qu’importe, je parlerai pour deux.
– Non, Fitz; je te le défends.
– Ne faites pas à votre frère ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît. Un jour tu as demandé grâce pour moi, et tu m’as tiré de la Bastille; aujourd’hui, moi, je veux m’acquitter de cette dette, je veux prier pour toi, je veux te sauver; je veux t’arracher du Donjon. Frère, je le veux; frère, j’en ai le droit.
X
Supplique de Fitz-Harris à madame Putiphar.
Madame,
Vous souffrez par Dieu dans un palais; je souffre par vous dans un cachot; j’implore Dieu pour vous et je vous implore pour moi, et je viens en esprit me prosterner à vos pieds. Madame, celui qui ne fait que de naître est assez vieux pour mourir; vous, qui avez passé l’âge de vingt ans4, la mort peut vous surprendre. Une fois venue, vous ne seriez plus à loisir de me rendre une justice que je ne dois demander qu’à vous, et vous me persécuteriez après votre trépas, dont Dieu nous garde! Madame, on doit pardonner: voulez-vous que je ternisse votre souvenir, et que je dise que vous avez été inébranlable? – Il est un temps où nous cessons d’être injustes et barbares; c’est celui où notre dissolution prochaine nous force à descendre dans les ténèbres de notre conscience, et à nous apitoyer sur les chagrins, les peines, les malheurs et les infortunes que nous avons causés à nos semblables; peut-être touchez-vous à ce temps, madame; or, vous savez que voilà déjà bien des mois que vous me faites pâtir et endurer mille morts au Donjon, où les plus déloyaux sujets du Roi seroient encore dignes de pitié et de compassion; à plus grave raison, moi, qui vous ai offensée légèrement, involontairement, et qui vous en demande mille et mille fois pardon, et qui implore la miséricorde de votre bon cœur. Ah! si vous pouviez entendre les sanglots, les plaintes et gémissements que vous me faites produire, vous me feriez bien vite envoyer en liberté de ma personne. Madame, on doit pardonner. J’ai toujours eu un cœur humble et respectueux à votre égard, encore plus l’aurois-je aujourd’hui, si je devois ma chère liberté à vos bonnes grâces.
Madame, on doit pardonner. Mort, être déposé dans la tombe, c’est la loi commune; mais, vivant, être plongé, comme vous m’avez plongé, dans un tombeau de pierre, que cela est cruel!.. Madame, je suis un enfant; j’ai vingt ans; je suis un fou: bien et mal, tout ce que j’ai fait jusqu’à ce jour, je l’ai fait par puérilité; ne me prenez pas au sérieux. Je ne suis rien, rien! pas plus qu’un son achevé, ou qu’une étincelle éteinte, pas plus qu’un fil de la Bonne-Vierge, qui voltige en automne; pas plus qu’un fétu de paille… De quel poids voulez-vous que je sois dans la balance de votre destinée? Le beau lévier que je fais pour renverser un thrône!.. Madame, dites qu’on jette ce fétu de paille à la porte… et le vent l’emportera, et il se perdra dans le tourbillon du monde.
Madame, on doit pardonner. J’ai vingt ans. Ah! si vous sentiez combien je tiens à la vie, vous me l’accorderiez. Je ne suis pas dangereux à laisser vivre, croyez-moi; touts mes sentiments sont bons. J’ai vingt ans. Si vous saviez combien j’aime les femmes; si vous saviez que mon culte pour elles va jusqu’à l’idolâtrie, que ma révérence et ma courtoisie s’étendent même aux femmes viles et déchues, vous ne pourriez croire que pour vous, si noble, si belle, si grande, si admirée, si admirable, j’aie pu trouver en moi de la méchanceté. Non, madame, les mouvements que vos beautés et votre vaillance ont fait naître en mon esprit ont toujours été les plus contraires à la haine.
Madame, on doit pardonner. Au nom du Dieu éternel qui nous jugera touts les deux, qui sera votre juge comme vous êtes le mien; si vous voulez qu’il ait pitié de vous, ayez pitié de moi! ayez pitié de ma pauvre âme! ayez pitié de mon pauvre corps! ayez pitié de mes souffrances!..
Au nom de Dieu qui vous a faite si belle, madame, donnez mandement pour qu’on m’ôte mes chaînes!
Madame, on doit pardonner. – Sous la même voûte, lié à la même chaîne, souffre en silence mon ami, mon frère, mon Patrick, ce même Patrick à qui vous accordâtes autrefois la rémission de ma faute; veuillez, madame, reverser sur lui toutes les prières que je viens de vous adresser en mon nom! veuillez faire comme si deux voix unies vous eussent implorée! Je voudrois m’acquitter envers lui. Jetez-moi sa grâce, madame, au nom de votre frère que vous chérissez, au nom du marquis de Marigny! Soyez généreuse; pardonnez-lui! Si vous daignez être bonne pour moi, soyez meilleure encore pour lui, je vous en supplie! Si je l’osois, si je ne craignois de vous blesser, je vous dirois ce qu’il vaut… Grâce! grâce pour lui, madame! Au nom de votre frère, grâce pour mon frère, madame! Si ces deux bonnes charités vous étoient impossibles; si votre cœur ne pouvait faire ce double effort; si votre pitié ne devoit couvrir de son manteau que l’un de nous deux et laisser l’autre nu, je vous en prie, madame, oubliez-moi et soyez toute pour Patrick.
Madame, attachez à mon pardon la condition que vous voudrez; quelle qu’elle soit, je m’y soumettrai comme à un arrêt du Ciel: je serai votre esclave fidèle, et vous servirai à genoux, et je coucherai en travers de votre porte. – Je quitterai à jamais la France. – Si vous succombiez au mal qui vous possède, je porterai ma vie durante votre deuil, et j’irai touts les jours que Dieu fera prier à deux genoux sur votre tombe!..
Grâce! grâce!.. La face contre terre, grâce!.. Madame, la prison me tuera; le chagrin m’a déjà ruiné… Oh! qu’il me seroit doux de revoir un arbre, de revoir une herbe des champs, un oiseau, un cheval;… d’entendre un clavecin, de presser la main d’une femme!.. d’une amante!..
Madame, on doit pardonner. J’ai une pauvre mère de soixante et onze ans, qui a besoin de mon secours, et qui compte comme moi ses moments par des larmes. Madame, daignez mettre fin à notre désolation; je vous ai toujours souhaité du bien, et, en reconnoissance, je vous en souhaiterai toute ma vie.
Grâce pour Patrick, madame, grâce pour moi! grâce au nom de votre frère!
Je suis, avec vénération, respect et soumission,
Madame,Votre très-humble et très-obéissantserviteur et sujet,Fitz-Harris.
Au donjon, ce 13 avril 1764. – Le 29 de ce mois, à onze heures de la nuit, il y aura, madame, cinq mille quatre-vingt-huit heures que vous me tenez dans la souffrance.
