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Kitabı oku: «Madame Putiphar, vol 1 e 2», sayfa 17
– S’il est des gents, monsieur, assez abandonnés de Dieu pour faire le mal, il en est d’autres qui n’ont d’autre œuvre que de le mettre en évidence; qui voilent les parties saines, et étalent les plaies; qui usent toute leur vie et toute leur intelligence à la recherche de tout ce qui peut couvrir de honte l’humanité, et à déterrer les pourritures qu’ils devroient recouvrir d’une montagne. Lequel des deux sera le plus coupable devant Dieu, de celui qui aura fait le mal dans l’effervescence de la passion, ou de celui qui se sera plu à le dévoiler, dans le plat sang-froid d’une âme sans enthousiasme et d’un cœur pervers? Je vous le laisse à juger. – Je ne dis pas cela pour vous, monsieur le gouverneur; vous êtes un homme bon, généreux, vertueux, que j’aime et j’honore; vous n’êtes point dans la classe des premiers, mais vous êtes sous l’influence des seconds; et c’est ce dont je suis grandement affligé. N’est-il pas douloureux de voir que même les hommes les plus justes et les plus nobles n’ont pu se garantir de la contagion; et que quelques vers seulement ont suffi pour vicier et corrompre la France, comme quelques vers suffisent pour détruire le plus beau fruit!
Après un moment de silence, se tournant vers Déborah, et lui montrant le maître-autel, Dom Fiacre reprit: Madame, là repose le corps de saint Vénant, frère de saint Honorat, celui de saint Vincent de Lerins, si célèbre par sa doctrine et par sa vertu.
Voici encore un très-beau reliquaire, contenant des restes de saint Patrice, apôtre de l’Irlande. Le désir de se perfectionner dans la vie religieuse qu’il avoit embrassée, le porta à se retirer dans le monastère de Lerins: il y demeura neuf ans.
Dom Fiacre ne put achever: Déborah, qui tout-à-coup avoit pâli et chancelé, s’étoit agenouillée lourdement et renversée sur le pavé de l’église.
Son évanouissement fut long.
On la transporta sous une tonnelle du jardin.
Lorsqu’elle rouvrit les paupières, M. le gouverneur lui exprimoit sur les lèvres le jus d’une orange, et le Bénédictin étoit à genoux devant elle, les bras étendus en croix. Un sentiment de pudeur et d’embarras colora ses joues, et lui fit jeter un cri timide et porter ses doigts à son corset délacé. Mais ses premières paroles furent des remercîments pour les soins qu’on lui prodiguoit. – Ne vous alarmez pas, mes bons seigneurs, ajouta-t-elle; ce n’est qu’une violente émotion. La vue de ces reliques de saint Patrice a réveillé tout à la fois dans mon âme des souvenirs douloureux de patrie et d’amour, qui m’ont brisée et suffoquée… Je suis Irlandoise, mon Révérend, et mon époux, qui a été assassiné il y a quelques mois, se nommoit Patrick… O mon pauvre Patrick!.. Tenez, mon père, le voici! c’est son portrait qui pend à cette chaîne. N’est-ce pas, qu’il étoit beau? Eh bien! il étoit encore plus pur et plus juste. Les cruels me l’ont tué sans me tuer!..
– Ma fille, adorez les décrets de Dieu; que savez-vous pourquoi il vous a ôté votre époux à l’entrée de la vie? que savez-vous quel sort il vous garde?.. Vous connoissez les maux qui vous ont atteinte, mais connoissez-vous ceux dont il vous a préservée, et dont il vous préserve?
– Maintenant, je me sens mieux mon Révérend, beaucoup mieux; je puis me lever et marcher: achevons notre pélerinage.
M. de Cogolin, soutenant Déborah, la conduisit alors à la calanque de Saint-Colomban: caverne au pied de laquelle la mer bat continuellement. Elle étoit grosse à cette heure, ils ne purent y pénétrer sans se mouiller à mi-jambe. – C’est ici, dit gravement Dom Fiacre, le lieu sauvage où se cachèrent saint Eleuthère et saint Colomban, lorsque les Sarrasins massacrèrent les cinq cents religieux dont nous avons vu tantôt les ossements. Mais ayant apperçu les âmes de ces saints cénobites monter au ciel, sous la forme d’étoiles brillantes, saint Colomban sortit de cette spélonque, et alla s’offrir à la hache des infidèles pour s’associer au martyre de ses frères.
A ces mots, M. le gouverneur éclata de rire, et comme un esprit fort, regardant d’une air malicieux notre sérieux mystagogue: – Ah! par la mort-Dieu! mon Révérend, s’écria-t-il, vous nous en baillez de bonnes!.. Oh! pour cette bourde-là, elle ne passera pas. – Vraiment, si surtout ce massacre s’est fait pendant la nuit, jamais girande et bouquet de feu d’artifice n’ont produit un plus beau spectacle que ces cinq cents et une âmes montant au ciel, comme des fusées volantes, en manière d’étoiles de feu. J’avoue que je serois curieux de voir un pareil feu d’artifice d’âmes, et surtout de savoir si pour les faire monter ainsi elles ont besoin d’une baguette d’osier comme les pétards?
En sortant de la calanque, profanée par les dérisions de M. le gouverneur, à la pointe Sud-Est de l’île, ils montèrent dans une nacelle, pour passer le pas étroit qui sépare Saint-Honorat d’un îlot, nommé Saint-Féréol. Lorsque sous l’abbatiat de Saint-Amand, où l’on comptoit plus de trois mille solitaires, ne pouvant touts se loger dans Lerina, une partie de ces saints personnages allèrent habiter Lerinus, Sainte-Marguerite, qui compte entre ces plus célèbres anachorètes saint Eucher de Lyon, il s’en établit aussi dans les autres petites îles d’alentour, à la Fornigue, à la Grenille, et dans celle-ci, qui doit son nom à Saint-Féréol, dont ont voit encore la cellule, qui contient à peine un homme.
Après avoir fait une assez longue station sur ce rocher sauvage, semblant de loin une feuille morte flottante, et d’où le regard, effleurant la surface de la mer, fuit sur son étendue, avec la vitesse d’un lutin, jusque dans le golphe de Gènes, ils regagnèrent le Frioul et la barque qui les avoit amenés.
Déborah adressa d’aimables remercîments à Dom Fiacre, puis elle se mit à genoux, et lui demanda sa bénédiction.
– Soyez bénie, lui dit-il, au nom de Celui qui est le refuge des affligés; soyez bénie à la face des trois immensités, foible image de l’immensité de Dieu, la terre, l’océan et le ciel. Ma fille, ne vous laissez point maîtriser par la désolation; le désespoir ne doit point souiller une âme chrétienne; le désespoir est un grand blasphème contre Dieu. – Priez, il ne vous abandonnera pas. – Qu’est-ce pour le Tout-Puissant qu’une chaîne et qu’un verrouil?.. Celui qui tira Daniel de la fosse aux lions saura bien tirer sa servante, —ancilla sua, – de la fosse aux hommes.
VII
Deux ou trois fois par semaine M. le gouverneur réunissoit dans son salon touts les prisonniers, et leur donnoit des espèces de soirées, où l’on causoit et jouoit à la bassette et à l’hombre. Déborah s’y montroit rarement; elle n’y paroissoit que lorsqu’elle n’étoit point en disposition de tristesse. Le vrai chagrin ne veut point de distraction: il se renferme, il demeure face à face avec lui-même, et s’y complaît, comme une femme devant le miroir qui répète son image; tout autre que lui-même est laid, grimaçant et repoussant. Le chagrin, a-t-on dit, est pareil à ces verres d’optique qui, par un jeu étrange, bouleversent, rabougrissent ou prolongent les plus belles formes, et font une figure grotesque d’une admirable statue. Mais peut-être, au contraire, n’est-ce qu’un verre éclaircissant, qui nous découvre tel ce que l’éducation, les préventions, les illusions, le trouble des passions et l’orgueil nous présentent sous un jour faux. – Le chagrin pourroit être comparé à la balance de la Justice, si la balance de la Justice pesoit juste.
La forteresse ne recéloit alors que huit ou dix prisonniers. Parmi eux se trouvoient deux vieillards en pleine santé et en pleine raison, que leurs enfants, puissants en Cour, avoient fait interdire et enfermer comme aliénés, pour s’emparer et jouir de leurs biens par avancement d’hoirie.
Quoiqu’il manquât peu de chose au bien-être matériel de Déborah, elle étoit plus sombre et plus abattue que jamais. Elle étoit poursuivie de désirs étranges, elle aspiroit à un état autre et lointain; et comme elle étoit captive, elle se disoit: – C’est la liberté qui me manque. Mais ce besoin vague, l’homme le porte avec lui en tout temps et en touts lieux: libre ou captif, en deuil ou en joie, son âme est toujours troublée par ses élancements, vers un infini et un inconnu inexplicables. Est-ce l’oscillation de la flamme qui brûle en notre lampe d’argile, et qui s’essaye à remonter au foyer d’où elle a été distraite? Est-ce l’arrière-souvenance d’une vie meilleure et passée, ou le pressentiment d’une vie meilleure et future?.. Celui qui le premier compara la vie à un voyage et l’homme à un pélerin, jeta une de ces grandes lueurs qui rarement s’échappent du génie humain, et qui, comme la foudre, étalent une nappe de lumière dans les ténèbres. L’homme en effet n’est-il pas comme le voyageur qui aspire toujours? mais à quoi aspire-t-il?.. Pour certain, ce n’est pas au néant de la tombe.
La solitude dans laquelle vivoit Déborah exaltoit sa sensibilité, et dégageoit en elle ces vapeurs noires qui assaillent les femmes durant leurs gestations. La mémoire de ses maux soufferts ne désemparoit pas de son esprit, et son cœur étoit plein de remords et de regrets. Elle s’accusoit du trépas de sa mère et du trépas de Patrick. Il lui sembloit que leurs ombres erroient sans repos autour d’elle et la frôloient. Dans le grincement du verrouil de sa porte agitée, dans le bruit du vent, dans les pulsations des psoques et des psylles, qui frappent et percent les vieux meubles de leur tarière, elle croyoit entendre leurs pas ou des plaintes et des gémissements. M. de Cogolin venoit bien de temps à autre passer quelques loisirs auprès d’elle, mais sa conversation étoit si frivole, que Déborah y goûtoit peu de charmes et y puisoit peu de force. Dom Fiacre la visitoit aussi assez fréquemment; mais comme il la travailloit sans miséricorde de dogmes et de doctrines, il étoit plutôt importun qu’agréable, et jouoit plutôt le rôle d’un persécuteur que d’un saint paraclet. Pour les autres prisonniers, elle les fuyoit le plus possible. La vue de beaucoup de ces victimes, qui, comme elle, jeunes avoient passé la porte de cette forteresse, et dont les cheveux avoient blanchi sous ses voûtes, l’attristoit profondément, lui présageoit sa destinée; destinée contre laquelle tout ce que son âme avoit de puissance se roidissoit. Elle soutenoit rarement une conversation, ses réponses étoient brèves, et quelquefois même insensées. Son plaisir le plus vif étoit de se promener dans le jardin du gouverneur, de s’y promener seule, et dans la partie la plus sombre.
Il y avoit quatre mois que Déborah avoit été transférée à Sainte-Marguerite, quand elle accoucha d’un enfant mâle. Sa joie fut grande, et elle le nomma Vengeance. Ce nom fit trembler M. de Cogolin; et Dom Fiacre employa tout ce que ses moyens oratoires purent lui suggérer de persuasif pour faire substituer à ce nom impie le nom patronal d’un saint apôtre. Mais Déborah demeura inflexible.
La naissance de ce fils lui rendit toute son énergie et tout son courage. Dans les soins et les sollicitudes maternels elle trouvoit l’oubli de ses malheurs. C’étoit pour elle une grande consolation que d’être mère, et de voir revivre Patrick, dont cet enfant étoit déjà l’image; d’être tutrice d’une créature encore plus foible qu’elle-même; d’avoir une existence dépendante de la sienne, d’avoir une éducation à faire. Son avenir, qui lui apparoissoit vide, sombre et sans but, venoit tout-à-coup de se remplir. Elle avoit une tâche longue et douce, des travaux, des devoirs, une compagnie, toutes ses affections prises, toute sa vie occupée. Il lui sembloit qu’il pourroit être encore pour elle quelques félicités vraies, en se livrant au culte d’un souvenir vivant, mais pour cela il falloit s’arracher du cachot où elle étoit condamnée à languir et à mourir, il falloit qu’elle recouvrît sa liberté. Depuis long-temps c’étoit là ce qui la préoccupoit. L’heure de l’exécution lui paroissant enfin venue, elle écrivit cette lettre à son tuteur Sir John, Chatsworth, avocat à Dublin:
«Mon cher et honorable ami,
»J’ai besoin de vous, vous êtes mon seul refuge, ne me manquez pas, tout me manqueroit. Souvenez-vous avec plaisir de cette pauvre Debby, votre fille, comme vous l’appeliez et comme vous l’aimiez, dont les petits bras s’enlacèrent tant de fois à votre col, et que vous berçâtes tant de fois dans votre grande robe noire. Vous m’avez connue au berceau, vous m’avez chérie dès mon enfance; chérissez-moi toujours, chérissez-moi au moins encore une fois, je vous en prie au nom de ma malheureuse mère, je vous en prie au nom de son père, mon ayeul, qui vous portoit tant d’amitié. Il m’a placée sous votre protection, il m’a faite votre pupille, il vous a confié ma défense et mes biens, sauvez-moi, vous êtes maître de ma fortune et de ma vie.
» Lorsque je quittai l’Irlande, il y a dix mois environ, je vous adressai un mémoire de tout ce qui venoit de se passer dans ma famille, et des motifs qui me forçoient à m’expatrier; ce mémoire étoit triste, ce mémoire étoit déchirant, votre cœur bon en a été très-affecté sans doute; je vous demande pardon du chagrin que je vous ai fait. Je croyois que l’exil alloit mettre fin à mes souffrances, et me donner le bonheur dont mon âme étoit avide, parce quelle avoit avec qui le partager. Je croyois trouver en France liberté et hospitalité!.. Hélas! jamais déception fut-elle plus grande que la mienne! Que n’allai-je plutôt me jeter dans le désert de Barca!.. Vous trouverez ci-inclus un nouveau mémoire, exact et vrai, de tout ce qui m’est advenu depuis ma fuite sur le Continent. Le premier étoit déchirant, celui-ci est affreux! Si votre cœur répugne aux tableaux sombres, si l’injustice vous fait mal, prenez-le, lacérez-le, jetez-le au feu… Alors qu’il vous suffise de savoir qu’aujourd’hui je suis emprisonnée dans une bastille d’État, d’où je ne dois plus sortir que sur l’épaule d’un fossoyeur. Mais avec votre secours et votre aide, cela ne sera pas. J’ai longuement mûri des projets d’évasion, voici le plus sûr et le plus simple, auquel je m’arrête. Il coûtera sans doute des sommes considérables; allez, que ceci ne vous ralentisse point, Dieu merci, j’ai assez de richesses, et depuis trois jours je suis majeure.
(Ici se trouvoit un plan de fuite très-hardi et parfaitement circonstancié.)
»Quoique toutes ces recommandations puissent vous sembler des minuties, qu’aucune ne soit négligée, le sort de l’entreprise en dépend.
»Je prends à ma charge touts les frais d’armement, d’équipage et de voyage. Si vous trouvez un sujet convenable, qui vous demande plus de vingt mille livres, donnez plus, n’hésitez pas. Je suis prête, s’il étoit nécessaire, à faire le sacrifice entier de mes biens, pour me tirer du lieu où je suis. Pour payer une vie, même la vie la plus infortunée, il n’y a pas de rançon trop chère.
»Tout cela va vous donner beaucoup d’ennui et de peine, mon bon tuteur, mais croyez bien que j’apprécie l’immensité du service que vous allez me rendre, service au-delà de toute reconnoissance. J’en conserverai à tout jamais une inaltérable gratitude, qui, jointe à l’affection dont mon cœur est possédé, fera de vous l’homme le plus aimé, comme vous êtes le plus digne de l’être.»
Quand Déborah eut achevé cette lettre, elle courut la porter à M. de Cogolin, que déjà très-adroitement elle avoit entretenu de son projet d’écrire à son tuteur, pour lui demander compte des biens que lui avoit légués son grand-père: projet qu’il avoit approuvé et encouragé de tout son cœur. Et elle la lui présenta toute ouverte, en le priant de vouloir bien en prendre connoissance, certaine à l’avance de son refus, par galanterie, par délicatesse, et surtout parce qu’il savoit à peine quelques mots d’anglois.
– Cachetez votre lettre, ma belle amie, je vous rends confiance pour confiance, lui dit-il, en lui prenant et lui baisant les mains, cachetez-la et remettez-la moi de suite, quelqu’un de mes gents va partir tout-à-l’heure pour Antibes, je l’en chargerai.
Déborah le remercia poliment, mais avec une extrême réserve, crainte de trahir tout ce qu’elle éprouvoit de joie de ce premier succès.
LIVRE CINQUIÈME
VIII
Hola! sentinelle, veillez-vous?
– Qui vive?
– Ordre du Roi. Faites baisser le pont.
Il se fit un long silence. Onze heures de la nuit sonnèrent au château. L’obscurité était profonde.
– Qui vive? s’écria de nouveau une voix dans l’éloignement.
– Ordre du Roi! Jean Buot!
– Ah! c’est vous, monsieur Buot! votre serviteur très-humble. Vous nous amenez sans doute du gibier? toutes nos cages à poulets sont pleines, à quel croc voulez-vous que nous le logions?
Les chaînes du grand pont-levis grincèrent, il s’abaissa lourdement et un carrosse s’avança: deux hommes en descendirent, l’un avoit une épée au côté, l’autre des fers et des boulons aux pieds et aux mains; et ces deux hommes en suivirent deux autres, le sergent de garde et le concierge du donjon.
Arrivés à une enceinte de muraille d’une hauteur excessive, percée d’une seule entrée, défendue par deux sentinelles, trois portes énormes, scellées de distance en distance dans l’épaisseur d’un mur ayant plus de seize pieds, s’ouvrirent et se refermèrent sur eux.
Une lampe de fer, vraiment sépulcrale, éclairoit de sa lueur mourante leurs pas, qui retentissoient sous les voûtes et se mêloient aux cris des verrouils et des grilles, pivotant sur leurs monstrueuses crapaudines. Partout où l’œil perçoit il ne rencontroit, à travers les ténèbres, qu’un effroyable spectacle de serrures, de verrouils, d’écrous, de cadenas et de barres de fer.
Après avoir passé par un escalier à noyau, tortueux, étroit, escarpé, allongeant le chemin, multipliant les détours, de toise en toise obstrué de portes rigoureusement closes, au premier étage un guichet, semblant une muraille qui va et vient, s’ouvrit, et ils pénétrèrent dans une vaste chambre, voûtée en ogive, avec un seul pilier au centre.
Le jeune homme chargé de chaînes, soulevant alors sa tête inclinée en victime, lut au-dessus de la porte cette inscription: CARCE TORMENTORUM, Salle de la Question; et apperçut les parois des murs et le berceau des voûtes couverts d’instruments de torture, étranges et inconnus. Tout au pourtour se trouvoient des stalles de pierre, environnées d’anneaux scellés dans des blocs, servant à assujétir, au moment des épreuves, les membres des malheureux placés sur ces sièges de douleur. Çà et là se voyoient aussi quelques lits de charpente, où l’on enchaînoit le patient, lorsqu’anéanti par le surcroît de la souffrance et près d’expirer, on lui donnoit un peu de relâche pour le rendre à la sensibilité, afin de lui faire subir de nouveaux supplices.
Le lieutenant du Roi au Donjon ne tarda pas à paroître. M. Jean Buot lui ayant remis les ordres et la lettre-de-cachet du ministre Phélypeaux de Saint-Florentin de la Vrillière, il considéra un instant son nouvel hôte, et, selon l’usage, ordonna aux guichetiers de le fouiller. Pour qu’ils le fissent avec plus de zèle, il commença lui-même par leur en donner le bon exemple. Ayant retroussé les parements de ses manches, il introduisit ses mains dans les goussets et dans toutes les poches; et, comme un chirurgien qui veut sonder une hernie, il promenoit ses doigts jusque dans les lieux les plus secrets. – Honte et dégoût!.. Le prisonnier fit un mouvement d’indignation, et détourna la tête et cracha sur la muraille. On lui enleva son argent, sa montre, ses bijoux, ses dentelles, son portefeuille… On lui détacha ses fers: ses bras et ses jambes étoient écorchés par leur frottement et bleuis par la compression qui, arrêtant la circulation de la sève, avoit fait lever tout au tour des bourrelets comme à un cep étranglé par des liens. Quand notre infortuné fut débarrassé de ses entraves, M. Jean Buot s’écria avec une emphase vraiment risible: Messieurs, cet homme est un forcené redoutable, tenez-vous sur vos gardes; et vous, commandant, tirez s’il vous plaît votre épée hors du fourreau. – A cette exhortation, le prisonnier ne fit que sourire, mais d’un sourire amer.
Enfin on le dépouilla de ses vêtements, et on le recouvrit de haillons, sans doute imbibés des pleurs et des sueurs d’agonie de quelque infortuné mort à la chaîne.
De grosses larmes tomboient des yeux de ce pauvre jeune homme, ses jambes fléchissoient; il se renversa sur un des sièges de torture. Profitant de son évanouissement, deux porte-clefs le traînèrent hors de cette salle; et, redescendant l’escalier tortueux, et traversant au-dessous un repaire à peu près semblable, paroissant servir de cuisine, ils le firent passer dans un affreux cachot, à rez-de-chaussée, où on l’étendit sur un peu de litière, après l’avoir enchaîné à la muraille. Puis comme s’il eût été en état de l’entendre, M. le lieutenant du Roi lui fit alors l’injonction brève et hautaine de ne pas se permettre le plus léger bruit, car c’est ici, lui dit-il, la maison du silence.
En effet, c’étoit la maison du silence, mais c’étoit aussi celle de la faim et de la mort.
Peu de temps après, il commença à reprendre possession de ses esprits; mais à mesure qu’il recouvroit le sentiment ses larmes redoubloient. Pour tâcher de découvrir en quels lieux il pouvoit être, il se dressa sur son séant, palpant de ses doigts à l’entour de lui et cherchant à déchiffrer quelques formes dans l’obscurité. – Tout-à-coup, il lui semble entendre un bruit de respiration pénible, il écoute: – le même bruit se prolonge. – Plus de doute, c’est un souffle!.. Mais est-ce le souffle d’un être humain ou d’une bête fauve? – L’effroi le saisit, il se penche, il écoute encore… Cette fois, son oreille distingue un froissement léger et un craquement de membres étirés qui se disloquent.
– L’obscurité est si épaisse que j’échappe à mes propres regards. Quelqu’un autre n’est-il pas en ce lieu? dit-il alors, presque à voix basse.
Pas de réponse. Seulement un objet se mut, et un long soupir s’exhala.
– Soyez sans crainte, vous qui pouvez être près de moi! je ne suis qu’un misérable prisonnier. Au nom de Dieu! ayez la pitié de me répondre!
– Qui donc a parlé ici? est-ce vous, guichetier?.. Qui donc, à cette heure, vient troubler la paix de mon cachot?
– Spiorad-naom! Mais cette voix ne m’est pas inconnue!..
– Suis-je donc éveillé, ou suis-je en rêve!.. murmura sourdement la même voix, un accent familier a frappé mon oreille!..
– Dia-an-mac! Quelle vision funèbre passe et repasse devant moi, et abuse mon âme? Je suis fou! Ce n’est pas lui… il est mort… Qui sait si l’on demeure en la tombe?.. Patrick, Patrick, mon frère, seroit-ce toi! Est-ce toi, Mac-Phadruig?..
– Fitz-Harris!.. Ah!.. malheureux, toi aussi dans cet abyme!
– Patrick, Patrick, mon frère, ah! je te retrouve!.. Bonheur affreux!.. Si tu le peux, viens que je me jette dans tes bras, pour que je sente, pressé sur mon cœur, que tu n’es point un fantôme! car mon esprit troublé ne peut croire à toi; car tout ceci ne lui paroît qu’une illusion de fièvre.
Et s’élançant dans les ténèbres, de toute la longueur de leurs chaînes, ils se heurtèrent poitrine contre poitrine, et tombèrent à genoux, les bras entrelacés.
Dans cette étreinte de serpent, ils se couvroient de baisers et de larmes.
Enfin Fitz-Harris s’écria: – Patrick, j’ai tant pleuré sur ta mort!.. Je te retrouve… Et il faut encore que je pleure sur toi!..
– Mon frère, reprit Patrick, puisque touts deux nous sommes destinés à la souffrance, béni soit le Ciel, qui nous fait un sort jumeau, et nous lie au même malheur comme deux esclaves à la même chiourme! – Frère, c’est une joie de se retrouver, même sous la hache du bourreau.
Et ils s’embrassèrent de nouveau, et ils pleurèrent, et il se fit un long silence.
– Mais Harris, tu ne me dis rien de Déborah, ne l’aurois-tu point vue depuis ma disparition? Ne sais-tu point ce qu’elle est devenue? Va, parle, ne crains pas d’accroître mon affliction; j’ai tout le pressentiment de son infortune, assurément affreuse comme la nôtre! Pauvre enfant!..
– Avant d’abandonner la France, je voulois, mon frère, te dire un long adieu, et te demander une dernière fois le pardon et l’oubli de tout le mal que si lâchement je t’avois fait; dans ce dessein je me rendis à l’hôtel Saint-Papoul; mais Déborah vint m’ouvrir, seule, éperdue, échevelée, et, m’accusant de choses dont la pensée me fait frémir, elle me dit que tu avois été tué, et que j’en étois de ta mort! – Quand elle fut revenue de cette idée atroce, je lui offris, pour réparer mes torts envers toi, de me donner à elle en expiation; mais elle me repoussa, et appela sur ma tête l’abomination. Oh! cette malédiction tomba sur moi comme un manteau de plomb. Elle me suit partout comme une louve; elle me mord, elle me ronge, elle surnage au-dessus de toutes mes pensées et les empoisonne. – Je la quittai, enfin; je partis, et depuis je ne l’ai plus revue.
– Je te tiens compte, Fitz-Harris, de cette démarche qui montre l’excellence de ton cœur, dont je n’ai jamais douté. Je te remercie de tes bons offices offerts à Déborah; je suis désolé qu’elle se soit montrée si dure envers toi. Je sais qu’elle a peu de penchant à l’oubli des injures, qu’elle garde rancœur… Mais aussi n’étoit-elle pas dans un moment terrible? On pardonne péniblement quand les blessures sont ouvertes, quand le fer est dans la plaie. Ne t’afflige pas de sa malédiction: la malédiction lancée dans la colère n’a point de fruits. Si jamais il nous est donné de rentrer dans la vie, ou de revoir Déborah, sois tranquille, je la ferai revenir à des sentiments meilleurs. Quant aux miens pour toi, ils ne sont pas altérés, veuille le croire. Jetons dans l’oubli pour toujours ce qu’il y a eu de mauvais entre nous; ressouvenons-nous seulement des jours où nous nous sommes aimés, et que nous sommes compagnons d’enfance, de jeunesse, d’infortune et de patrie. – Frère, conservons bien notre amitié, nous en aurons besoin.
– Frère, l’amitié ne peut plus exister entre nous; la mienne n’honore pas, et je suis indigne de la tienne: je n’aspire qu’à regagner ton estime, et je ne te demande que pardon et pitié.
Et ils s’embrassèrent encore, et ils pleurèrent, et il se fit encore un long silence.
– Patrick, où sommes-nous ici? car le ciel étoit si noir que je n’ai pu reconnoître où j’entrois.
– Nous sommes au donjon du château de Vincennes.
– Et quel est donc ce bruit sourd et régulier?
– Silence. C’est la ronde qui passe sous les fenêtres. Elle rôde ainsi toutes les demi-heures, et le matin et le soir elle fait le tour des fossés.
Mais, Patrick, apprends-moi donc, car je l’ignore encore, quelle circonstance a pu faire croire que tu as été assassiné?
– Le jour même où je fus expulsé de la compagnie, ayant pris la résolution de quitter la France pour des raisons que tu n’ignores pas, et pour d’autres que je te ferai connoître plus tard, comme, sur le soir, je sortois pour aller aux Messageries, je fus assailli au nom du Roi par quatre hommes armés. Je fais un bon en arrière pour saisir mon épée, déterminé à ne point me rendre: je crie à l’assassin, et j’en frappe plusieurs. Une croisée s’ouvre, et Déborah, reconnaissant ma voix, m’appelle et me crie: Courage! frappe, frappe! je vole à toi, à ton secours!.. Mais en ce moment un des quatre sbires me tourne et me plonge par derrière un fer dans le flanc; je tombe, ils me relèvent aussitôt, et me jettent avec eux dans un carrosse qui attendoit à quelques pas… Et voici quatorze jours que je suis dans ce cachot. J’ai voulu écrire à Déborah pour l’informer de mon sort, mais on m’a refusé impitoyablement du papier et de l’encre, mais on m’a tout refusé hors un peu de pain et d’eau.
Mais toi-même, Fitz-Harris; explique-moi, par quelle fatalité es-tu venu me rejoindre à ce donjon?
– Il y avoit trois jours que j’avois quitté Paris, j’étois à Calais, et j’attendois à l’auberge le départ d’un paquebot, tout-à-coup un petit homme fleuri comme un amour entra dans ma chambre et me demanda M. Fitz-Harris. Ayant l’esprit occupé d’une idée plaisante, et n’augurant rien de bon de cette visite, je lui rendis interrogation pour interrogation, et lui dis: – Est-ce à lui-même que vous désirez parler? – Oui, monsieur. – Alors, adressez-vous à lui-même. – C’est aussi ce que je fais, monsieur, me répondit-il. – Je suis Jean Buot… – Monsieur, vous m’en voyez charmé. – Je suis agent de police. – Monsieur, recevez-en mes félicitations. – Au nom du Roi, de la Loi et de la Justice, M. Fitz-Harris, je vous arrête. – Dites plutôt au nom de celle qui couche avec le Roi, la Loi et la Justice… Et comme il s’approchoit pour m’empoigner, je l’enlevai de terre et le portai dans un coffre vide que j’avois remarqué dans un coin. A l’instant où je baissois le couvercle, il donna un coup de sifflet; trois hommes de sa suite se précipitèrent dans la chambre, délivrèrent leur capitaine et me garrotèrent pour me conduire à la prison. Ils me firent traverser la ville à pied; durant tout le trajet, j’essuyai les huées et les insultes de la foule. C’est une joie pour les hommes que de voir succomber leurs semblables. Quelquefois, à défaut d’autres choses, ils font bien des ovations et des triomphes, mais ce qu’ils préfèrent à tout, c’est de voir mener pendre. Je demeurai huit jours dans cette prison où m’avoit déposé mon exempt. Le geôlier me souffla en confidence, que M. Jean Buot avoit fait une conquête en rôdant par la ville, et qu’il m’oublioit ainsi que l’honneur auprès d’elle dans un surcroît de volupté. Enfin, échappé des bras de son Agnès Sorel, M. Jean Buot reparut, me mit des fers aux pieds et aux mains, et je montai en carrosse. Se rappelant l’aventure du coffre, ne se trouvant point en sûreté auprès de moi, il me passa une chaîne sous les genoux et autour du col, qui me tenoit courbé en deux, et ne voulut jamais me délier les mains durant tout le voyage; il aima mieux avoir la peine de me nourrir à la brochette comme un oiseau. – Tu dormois sans doute, mon frère, quand je fus introduit dans ce cachot? Pour moi, j’étois dans un trouble si grand qu’il ne m’en reste aucun souvenir.
Le jour commençoit à paroître. A la foible lueur qui pénétroit peu à peu par une sorte de meurtrière, Fitz-Harris put faire alors connoissance avec la fosse où il étoit plongé. L’examen n’en fut pas long: en outre d’un sol fangeux et de quatre murailles pourries, couvertes d’un suint graisseux et noirâtre, de traînées luisantes de limaçons, et de toiles d’araignées épaissies par la poussière, semblables à des membranes de chauve-souris, il ne découvrit autres choses qu’une sorte de lit creusé comme un évier dans la pierre, sur lequel Patrick étoit étendu, et au pied ou à la tête de ce lit ou de cette auge, un trou de latrines d’où sortoit une puanteur infecte: c’étoit le seul endroit de cet égout où les chaînes des prisonniers leur permissent d’atteindre.
