Kitabı oku: «Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome IV», sayfa 12
Il est de fortes chaînes et des sympathies,
Qui d'un charme inconnu nos âmes lient;
Et nous attache tendrement à vous aimer,
Par un revers secret qui ne se peut trouver.
Après la maladie du Roi179, qui fut plus violente que longue, il n'y eut point de femme à la Cour qui ne travaillât à lui donner de l'amour. Madame de Chevreuse présenta à Sa Majesté madame de Luynes, qui étoit la plus belle femme du monde, mais de peu d'esprit, la duchesse de Soubise, la princesse Palatine, madame de Soissons; mais le Roi en fit confidence à La Valière et n'en fit que rire avec elle180. Toutefois elle n'en prenoit point de jalousie, ce qui fâcha notre amant et lui fit dire à cette mignonne: – «Ah! Mademoiselle, vous avez peu d'amour. – J'en ai plus que vous ne croyez, Sire, répliqua La Valière, et je me confie sur la fidélité que vous m'avez jurée.» Mais le Roi ne se contenta pas de ces paroles, et la chagrina pendant un mois. Elle souffrit avec patience, mais un jour étant au bois de Vincennes, comme le Roi étoit aux genoux de La Valière, elle le traita avec la dernière indifférence, ce qui fâcha notre Monarque sensiblement. Le lendemain le Roi vit le marquis de Bellefonds181 à qui il dit qu'il étoit le plus heureux de tous les hommes de n'aimer que la gloire. – «Ah! Sire, répartit le Marquis, la gloire est plus difficile à servir qu'une maîtresse; je voudrois que la nature m'eût donné un cœur plus sensible à l'amour.» Le Roi soupira et ne lui répondit rien182.
Au mois de septembre183, l'on publia dans Paris la paix entre la France et l'Angleterre, avec les cérémonies accoutumées, et les états-généraux des Provinces-Unies faisoient la meilleure partie de ce traité, de quoi leur ambassadeur à la Cour de France marqua beaucoup de joie par un beau feu d'artifice qu'il fit tirer devant l'Hôtel-de-Ville.
La saison n'empêcha pas que le Roi ne se disposât pour se mettre en possession de la Franche-Comté qui lui appartenoit184; et pour cet effet Sa Majesté envoya le six de février le prince de Condé devant la ville de Besançon, capitale de cette province185. Les habitants témoignèrent d'abord qu'ils vouloient bien se soumettre à Sa Majesté, et même la recevoir, mais comme dans une ville impériale186. Néanmoins ils se rendirent simplement à l'obéissance du Roi.
Sa Majesté ayant quitté le marquis de Bellefonds187, le jour suivant, vit mademoiselle de la Mothe188 qui étoit une beauté enjouée et fort charmante, et beaucoup d'esprit, à qui il dit les choses les plus galantes du monde. Ce prince soupira même plusieurs fois en disant à cette belle qu'il l'aimoit, et qu'il n'avoit pas encore vu une personne si jolie.
La maréchale de la Mothe189 grondoit sa fille de ne pas répondre à la passion du Roi; mais cette aimable enfant, qui avoit une secrète attache pour monsieur de Richelieu, faisoit qu'elle voyoit sans plaisir la tendresse du Roi, ce qui affligeoit notre Monarque, car il trouvoit cette jeune beauté tout adorable.
Un jour190 que toutes les amies de mademoiselle de la Mothe s'étoient retirées, et que Sa Majesté étoit seule avec notre incomparable, le Roi se jeta à ses genoux, et lui dit d'un air tout de feu qu'il étoit le plus infortuné de tous les hommes d'aimer sans retour. – «Ah! je vois bien, continua ce prince, ma belle, que vous ne sentez rien pour moi!» La pudeur de cette jolie enfant l'empêcha de répondre au Roi qui la quitta, et qui fut chez La Valière, où ce prince rêvoit et lisoit191, et sortoit quelquefois sans lui parler. Il n'y eut que monsieur de Bussy qui lui dit que ce n'étoit qu'un dépit amoureux, et que ce Dieu prendroit bientôt le soin de mettre d'accord nos illustres amants. Enfin ce malade amoureux pria son confident d'aller trouver sa maîtresse et de lui faire un fidèle rapport de ses peines.
Notre belle reçut le marquis avec une mélancolie touchante, et lui dit que le caprice du Roi l'avoit affligée, et qu'elle n'étoit pas d'humeur à lui demander pardon d'un mal qu'elle n'avoit point fait; que ce n'étoit pas à cause qu'il étoit son prince qu'elle avoit pris le soin de lui plaire, et que pour un autre, elle en auroit fait autant, si elle l'avoit aimé192. Le duc de Saint-Aignan qui arriva rompit la conversation, en présentant à cette charmante mignonne un sonnet que le Roi avoit fait et qu'il lui envoyoit. En voici les expressions:
A MON INCOMPARABLE
SONNET
Percé de mille coups par une main cruelle,
Je suis au désespoir, car dans tout mon tourment,
Je ne puis recevoir aucun soulagement,
Que de celle qui rend ma blessure mortelle.
Si le mal que me fait endurer cette belle,
Souffroit que [je] la visse en homme indifférent,
Que je serois heureux! mais mon cœur me dément,
Et veut contre mon gré que je lui sois fidèle.
Hélas jusques à quand, poussant votre fierté,
Joindrez-vous le mépris avec la dureté?
Si pour vous aimer trop, et si par complaisance,
J'ai desservi [pour vous] tous mes meilleurs amis,
Voulez-vous me haïr pour en tirer vengeance?
Ah! vous puniriez trop le mal que j'ai commis.
Quand La Valière eut vu ces vers, qu'elle les eut baisés plusieurs fois, comme venant de son prince, elle partit avec madame de Montausier193 pour faire visite au Roi, qui parut si charmé en voyant cette belle qu'il lui demanda mille pardons, et l'embrassa passionnément; il lui dit plusieurs fois: «Hélas! mon adorable! si vous n'avez pitié de moi, je serai le plus misérable de tous les hommes. Que je vous aime, et que vous aviez tort de me marquer de l'indifférence!» Cette visite se passa avec toutes les expressions de tendresse que l'amour peut faire. Le lendemain, Sa Majesté fut se promener dans les jardins de Saint-Cloud avec La Valière, et madame d'Angoulême194, où notre Monarque, qui étoit de bonne humeur, parut le plus galant et le plus spirituel du monde. La Valière, qui étoit dans une tristesse extrême, ne pouvoit prendre grande part à l'enjouement du Roi qui lui demanda le sujet de sa mélancolie. – «Quoi! mon cher prince, répartit notre incomparable, croyez-vous que je n'appréhende pas que Votre Majesté ne se lasse de m'aimer, en voyant comme je change tous les jours. Je ne trouve plus en moi d'attraits assez puissants pour vous attacher un moment. – Ah! lui répliqua le Roi, avec une passion extrême, ma belle enfant! je ne trouverai jamais une personne si aimable que vous, et qui possède un esprit si distingué. Ce sont ces divins appas qui ont su me charmer, et qui font que, dans les déserts solitaires et sauvages, l'on trouveroit des plaisirs charmants. Vous outragez un prince qui vous adore, et qui fait vœu de vous aimer toute sa vie.» – «Hélas! mon illustre prince, lui répondit La Valière, d'un air languissant, je n'ai point de termes assez forts pour vous marquer les obligations infinies que je vous ai. Je vous dirai sincèrement que ce n'est point l'éclat de votre couronne, ni le brillant de votre sceptre qui vous a donné la possession de mon cœur. Croyez, continua cette mignonne, en regardant le Roi tendrement, que vous n'êtes que trop aimable, sans le secours des trônes, et que les bornes de ma félicité seront celles de vous plaire.»
Le Roi195 ayant embrassé les genoux de sa maîtresse fut avec elle chez madame la Princesse196, où il y avoit une bonne partie des dames de la Cour, et un grand nombre de seigneurs. La duchesse de Mazarin197 y dit des choses de si bonne foi à M. de Roquelaure198 que le prince de Courtenay199 qui en étoit amoureux en rougit. Le Roi s'en aperçut qui se leva, en riant, d'auprès le prince de Conti, et dit à mademoiselle de La Valière mille choses malicieuses touchant le sujet de la duchesse.
Le jour suivant200 madame de Créqui201 alla trouver Madame, un jour qu'elle lui avoit marqué pour leur partie de Saint-Cloud, où elles parlèrent de leurs amours. La duchesse de Créqui soupiroit en secret pour M. le cardinal Légat202, et Madame pour le comte de Guiche203. Notre Monarque, quelque temps après faisant faire la revue à ses troupes à Vincennes devant MM. les ambassadeurs d'Angleterre, vit passer le carrosse de La Valière; il s'avança au galop et fut plus d'une heure la tête nue à la portière; mais voyant passer ensuite le carrosse des Reines, Sa Majesté leur fit une grande révérence, ce qui fâcha nos princesses et les fit souvenir de la pièce que le Roi leur avoit faite à Versailles, au retour de la chasse, comme il pleuvoit, ayant couvert de son chapeau la tête de La Valière pendant qu'elle se mouilloit.
Madame au retour de Saint-Cloud204, monta dans son cabinet, avec la duchesse de Créqui, où elle lui montra plusieurs vers fort jolis que le comte de Guiche faisoit, quand il ne la voyoit pas, et que sa Muse lui inspiroit par le chemin, en venant à Saint-Cloud, avec son rival le marquis…
DE LA SOLITUDE DES RIEUX
Quittons l'embarras de ces lieux,
Où l'on ne goûte point de volupté solide;
Marquis, malgré les envieux,
Allons où notre amour nous guide.
Retirons-nous dans ces forêts,
Où notre divine Princesse
Fait briller ses charmants attraits.
Prévalons-nous du favorable accès
De la bonté de Son Altesse.
Notre amour, quoique téméraire,
Y trouvera de quoi remplir tous ses souhaits,
Et s'il se peut, de ce lieu solitaire,
Cher ami ne sortons jamais.
Loin du bruit importun du monde de la ville,
Le cœur et les esprits contents,
Dans un repos doux et tranquille,
Nous goûterons des plaisirs fort charmants.
Nos yeux seront satisfaits de la vue
De cet objet qui fait notre souverain bien.
Nos oreilles seront émues
Des charmes de son entretien,
Et nous louerons sans retenue
De ses beaux yeux la force non connue,
Qui lie ton cœur et le mien,
Voit-on de bonheur préférable,
Cher marquis, à celui de vivre sous les lois
D'une personne tant aimable?
Les biens des Princes et des Rois
N'ont rien qui soit plus agréable.
L'éclat de leur condition
Ne nous fasse jamais d'envie,
Et bornons notre ambition
A l'aimer toute notre vie!
La mort de Madame205 troubla tous les plaisirs de la Cour par un triste deuil. Cependant notre Monarque ne laissoit pas d'être tous les jours avec madame de Montespan206, à qui il donnoit mille marques de sa tendresse; mais, l'amour qui fait consister son unique félicité à courir de belle en belle, prit le soin de présenter une autre conquête au Roi; ce fut mademoiselle de Fontanges207 jeune et belle, dont toutes les manières étoient si engageantes que la plus indifférente charmoit le cœur. Le Roi prenoit un plaisir extrême de l'entendre parler, et se formoit des idées ravissantes du bonheur qu'il auroit s'il étoit aimé de cette aimable mignonne, qu'il voyoit tous les jours chez la Reine ou chez Madame, et plus il la regardoit et plus ce prince en devenoit amoureux. Il fit confidence au duc de Saint-Aignan sur le moyen d'entretenir seul la personne qui l'occupoit si tendrement. Le duc fut ravi de l'amitié que son prince lui faisoit, et chercha avec empressement l'occasion de lui faire voir mademoiselle de Fontanges, qui devoit se trouver le lendemain aux Tuileries avec madame de Maure208.
Notre Monarque, qui s'étoit mis ce jour-là convenablement, eut une conversation particulière avec son aimable maîtresse, où ses regards lui apprirent qu'il n'étoit pas éloigné du bien charmant qui l'attendoit. Ce fut avec tant de modestie que cette incomparable dit au Roi qu'elle n'étoit pas insensible à tout ce qu'il sentoit pour elle, qu'à la sortie des Tuileries, le marquis de Louvois vint au-devant de Sa Majesté pour lui communiquer quelque affaire. Notre passionné prince lui dit, en parlant de mademoiselle de Fontanges, qu'il n'avoit jamais vu une fille si fière et dont la vertu fût si grande. Le marquis répartit au Roi qu'il croyoit qu'une fille avoit de la peine à conserver sa fierté avec un prince comme lui.
Le jour suivant Sa Majesté donna tous les divertissements ordinaires à toutes les dames de la Cour, où mademoiselle de Fontanges parut avec tous ses charmes adorables. Le Roi, qui étoit le plus amoureux de tous les hommes, fut toujours à ses pieds, d'un air à faire connoître qu'il n'étoit plus à lui: ce qui donna beaucoup de jalousie à toutes nos belles, qui croyoient mériter l'encens de notre Monarque. Le jour qui suivit ce divertissement fut une partie de chasse, où notre adorable étoit vêtue d'un juste-au-corps en broderie, et sa coiffure étoit faite de plumes vertes qui lui tomboient sur le visage et qui lui donnoient un air charmant. La crainte qu'avoit son amant qu'il n'arrivât quelque malheur dans la course à cette aimable chasseresse, l'obligea de demeurer toujours à côté d'elle. Après que l'on eut couru le cerf, Sa Majesté descendit de cheval avec sa chère mignonne, et la mena promener dans la sombreur209 de la forêt, imitant les dieux champêtres qui n'avoient point de lieu plus propre pour l'exercice de leur amour que les antres et les bois.
L'on ne peut passer sous silence210 l'action hardie des François dans une sortie qu'ils firent sur les Turcs aussitôt qu'ils furent arrivés au siége de Candie211. Quoique les assiégés fussent préparés à les recevoir, en ayant été avertis par une sentinelle qui s'étoit jetée dans le camp le jour précédent, les François néanmoins qui avoient à leur tête le comte de Saint-Paul212, les ducs de Château-Thierry213 et de Roannez214, donnèrent avec tant de vigueur et de courage qu'ils se rendirent maîtres de quatre redoutes de ces infidèles; ce qui ne s'exécuta pas sans qu'il en coutât la vie à beaucoup des nôtres; mais les ennemis connurent que s'ils avoient toujours eu à combattre notre nation, ils n'auroient peut-être pas fait tant de progrès dans l'île de Candie. Ce n'est pas que les Vénitiens ne se défendirent en braves gens; mais il faut aussi convenir que le grand nombre des ennemis qui les attaquoient ne leur donnoit pas la facilité de se défendre, comme ils l'auroient souhaité. Les Turcs furent surpris de voir que trois cents hommes, en quoi consistoient les François, en attaquoient plus de trois mille avantageusement retranchés, et que même ils les forcèrent dans leurs retranchements; mais leur nombre n'étoit pas suffisant pour faire un progrès assez considérable, afin de remettre les affaires des Vénitiens qui étoient en mauvais état. Le siége de Candie étoit trop avancé, et les ennemis s'étoient rendus maîtres d'un trop grand nombre de places pour espérer que, sans un très-puissant secours, on pût empêcher qu'elle ne fût entièrement réduite sous leur puissance.
Revenons à mademoiselle de Fontanges que nous avons laissée dans la forêt avec le Roi goûter à longs traits les plaisirs de la solitude. L'on peut dire que notre prince n'a fait jamais paroître tant d'ardeur et d'amour qu'il le fit ce jour à cette belle nymphe au retour de la chasse. Mademoiselle de Fontanges qui tomba malade affligea le Roi et toute la Cour sensiblement. Sa Majesté étoit dans une tristesse inconcevable. Les douleurs de son amante l'agitoient mortellement. Il craignoit toujours de perdre ce qui lui paroissoit le plus cher au monde; et, quoique ce prince connût que ses maux ne seroient pas de durée, il y parut néanmoins fort sensible, comme si le mal eût été dangereux. Il ne la quitta point, agissant auprès d'elle comme le plus passionné des amants. Les peines de cette belle mignonne le mirent dans un abattement extraordinaire, et lui firent dire à la comtesse de Maure215 d'un air tout pénétré de douleur: – «Hélas, Madame, je préférerois le bonheur de revoir en santé cette aimable enfant au prix de ma couronne.» Le Roi disoit ces tendres paroles les larmes aux yeux.
Notre belle malade ayant connu l'amour violent de notre Monarque, le regarda d'une manière languissante et lui dit en soupirant: – «Ah! mon cher prince, pourquoi faut-il que les plaisirs soient accompagnés de suites si fâcheuses? mais cependant j'en aimerai la cause tant que je vivrai.» Ces termes si doux et si touchants, eurent tant de pouvoir sur le cœur du Roi, qu'il se jeta sur le lit de sa charmante, et l'embrassa tendrement, lui jurant que jamais il m'aimeroit d'autre qu'elle, et que sa passion seroit éternelle. Mademoiselle de Fontanges se trouvant mieux, reçut plusieurs visites; jamais reste de journée n'a été si bien employé que fut celui-là, on y parla de nouvelles galantes, et des pièces d'esprit qui étoient les plus jolies. Toutes les dames firent tous leurs efforts pour divertir la maîtresse du Roi, qui les en remercia avec des expressions fort engageantes. La duchesse de Créqui, qui avoit été de la chasse, tira de sa poche des vers, et en fit la lecture216.
Hélas! qu'il est bien vrai, que ce qu'on doit aimer,
Aussitôt qu'on le voit, rien ne nous peut charmer,
Et qu'un premier moment fait naître dans nos âmes
Mille doux mouvements tous passionnés et tendres.
Notre Monarque prit ces vers des mains de la duchesse, quand elle les eut lus, et les fit voir à sa belle, qui s'en fit une application fort délicate, dans la première connoissance qu'elle avoit eue du Roi, l'ayant aimé dès le précieux moment que Sa Majesté parut à ses yeux. – «Ce jour si fortuné, disoit souvent cette aimable à notre prince, est le plus beau de tous mes jours et le plus heureux, et la charmante idée que je m'en fais me donne des plaisirs ravissants.»
Le cercle étant fini, chacun se retira chez soi, à la réserve de nos illustres amants, qui ne s'appliquèrent plus qu'à passer agréablement le temps, à se donner les témoignages les plus tendres et les plus sincères de leurs amours217. L'on peut dire que le Roi n'en a jamais marqué davantage que pour cette adorable mignonne. Il ne peut pas être plus ardent, et le retour avec lequel cette aimable lui témoignoit le sien, ne pouvoit pas être plus passionné. Elle le fit paroître, lorsqu'étant à Paris, elle apprit de Saint-Germain que le Roi qui va souvent à la chasse avoit couru grand danger dans la poursuite d'un sanglier, que son cheval avoit été blessé par cette bête, et que sans une force et une adresse distinguées, Sa Majesté auroit eu de la peine à se retirer du péril. La nouvelle en fut apportée à mademoiselle de Fontanges par un gentilhomme de madame la princesse d'Epinoy218, qui étoit elle-même de la partie. Notre incomparable en fut aussi touchée, comme si le mal lui étoit arrivé. Elle tomba dans une tristesse accablante, qui lui dura longtemps, car elle ne pouvoit effacer de son esprit une idée si fatale et qui avoit fait tant de peur à son amour; mais ayant un peu rassuré sa tendre frayeur, voici ce qu'elle écrivit à Sa Majesté:
«Je n'ai point, mon illustre prince, de termes assez pathétiques ni assez passionnés pour vous marquer mon inquiétude, et les tendres émotions qui agitent mon cœur. Je tremble encore quand je songe au malheur que mon cher prince a évité. Si vous m'aimez autant comme je le crois, vous avez beaucoup d'intérêt à conserver votre vie, puisque la mienne en dépend 219 .»
Le Roi lut ce billet avec des transports de plaisir qu'il seroit difficile d'exprimer. Sa Majesté baisa mille fois ce joli billet, et ne différa point à lui envoyer ce qui suit:
«Ah! qu'il est doux, ma mignonne, d'être aimé d'une personne aussi charmante que vous. Ne craignez pas, le danger est passé. Je ne veux plus présentement me conserver que pour vous seule. Je pars dans ce moment pour vous dire combien je vous aime.
Ah! que le souvenir en est aimable, possédant un cœur aussi précieux que le vôtre.»
Notre invincible Monarque suivit de bien près cette lettre, et partit de Versailles dans le dessein d'aller assurer sa jolie maîtresse de sa passion ordinaire. – «Que je suis heureuse, mon aimable prince! lui dit cette belle, en le voyant, d'un air le plus engageant du monde, de vous voir de retour! Ah! que l'absence de ce qu'on aime est une chose difficile à supporter! – Je le sais bien, ma chère, lui répondit le Roi, en la serrant tendrement dans ses bras, que de tous les supplices les plus cruels, l'éloignement de ce que l'on chérit est le plus sensible.»
Quand le Roi eut marqué à mademoiselle de Fontanges la joie qu'il avoit de la revoir, ils partirent pour Versailles. Ce fut dans ces doux moments, que cette charmante enfant obtint de notre Monarque la grâce qui lui avoit inutilement été demandée par la bouche de plus d'un prince. Il lui accorda une pension considérable en faveur d'une demoiselle de ses amies, et l'abbaye de Chelles220 dont sa sœur a été pourvue, fut encore un effet de sa libéralité. Hélas! nous pouvons bien dire que nous n'avons plus rien de cher, quand notre cœur n'est plus à nous, et nous servir de la pensée d'Aristote qui dit que la personne que nous aimons est un autre nous-même.
Mon cœur a changé de séjour,
Où je suis je ne crois pas être;
Où l'on ne me voit point paroître,
Je m'y trouve par mon amour221.
Cette nouvelle abbesse fut bénite avec une magnificence extraordinaire. Il ne manqua rien à la cérémonie, étant la sœur de la maîtresse du Roi. Aussi fut-elle honorée d'un grand nombre d'évêques. Toute la Cour y assista, et mademoiselle de Fontanges y parut avec tous les charmes distingués qui lui attirent les regards de tous les spectateurs.
Comme les bois et la solitude assaisonnent souvent les plaisirs que l'on trouveroit fades dans les grandes villes, notre Monarque ne passa pas longtemps à Paris sans retourner à Versailles, séjour si rempli d'enchantements et si propre à inspirer les passions. Toute la Cour partit pour ce lieu ravissant et délicieux. Le Roi y renouvela tous les divertissements qui avoient été interrompus par son absence. L'on fut à la chasse tous les jours, et les dames qui accompagnent d'ordinaire Sa Majesté dans cet exercice y parurent infatigables. La santé de la belle mignonne de notre prince lui étoit trop chère, pour qu'il lui permît de s'engager comme les autres dans la course. Elle en eut le plaisir, sans se mettre au hasard, et vit de son carrosse tout ce qui pouvoit lui donner quelque satisfaction. La chasse finie, Sa Majesté descendit de cheval et prit place auprès de sa charmante et la conduisit dans son appartement. Cette jolie chasseresse étoit dans la plus belle humeur du monde. Elle dit mille galanteries à son amant sur le divertissement qu'une de la troupe avoit donné en tombant de cheval. Le Roi rioit sans retenue, particulièrement quand elle lui dit que cette chute devoit être fort sensible à cette aimable Diane, ne s'étant pas pourvue de caleçons222. Cela donna occasion à mademoiselle de Bonnifasse223, fille d'honneur de Madame224 de dire qu'elle mourroit de chagrin si ce malheur lui étoit arrivé. – «Je me réserve, continua-t-elle, pour des plaisirs plus tranquilles et qui donnent moins de peine.» Madame qui étoit présente, et qui aime passionnément la chasse, lui dit en la regardant: «Je vois bien, ma chère, que les plaisirs de la chasse troublent votre imagination.» Madame la Dauphine225 fit changer la conversation en parlant du bal que Sa Majesté devoit donner le lendemain. Ce fut un des plus beaux de tous ceux qui ont jamais paru. Tout y étoit charmant et magnifique. Le Roi y dansa avec son adresse ordinaire. Mais ce qui surprit le plus, ce fut qu'il prit deux ou trois fois une jeune demoiselle fort aimable et qui dansoit admirablement bien. Sa Majesté ne put se défendre du mérite de cette demoiselle, et lui dit plusieurs galanteries fort obligeantes, dont elle se tira avec une modestie toute charmante. Le Roi soupira souvent auprès d'elle, et lui dit226 d'un air tendre et passionné, qu'il étoit malheureux d'avoir le cœur si susceptible aux attraits des belles. – «Hélas! Sire, répartit cette jolie personne, un Roi comme vous peut-il soupirer? – Oui, Mademoiselle, répliqua notre prince, en la regardant tendrement; l'amour ne met point de différence entre le sceptre et la houlette. Un Roi languit aussi bien sous son empire qu'un berger. Ne croyez pas, ma belle, continua ce prince, que c'est le pouvoir d'un monarque qui fait son bonheur. Une douce sympathie qui lie nos cœurs fait les délices des amours.»
Cet entretien qui commençoit à échauffer le Roi, fut rompu par monseigneur le Dauphin qui s'approcha de Sa Majesté pour lui conférer de quelque affaire.
Le lendemain notre Monarque fut au lever de son illustre maîtresse, qu'il trouva dans une mélancolie touchante. Il lui marqua bien du chagrin de la voir dans cet état, et lui demanda, d'une manière toute passionnée, quel en étoit le sujet. «Ah! Sire, dit la belle, en soupirant, si vous étiez moins aimable, on n'auroit pas tant de tristesse!» Sa Majesté connut aussitôt que c'étoit la jalousie qui lui donnoit cette langueur. Il n'en fut pas fâché, car ce prince veut être aimé, quand il aime, et il n'y a rien qui l'engage si fortement que ces sortes de craintes. Il apprit en même temps de cette jolie mignonne que ce qui s'étoit passé au bal l'avoit affligée sensiblement, que c'étoit la seule cause de sa douleur. – «Eh! quoi, ma belle enfant, répondit le Roi, en se jetant à ses genoux, est-il possible que vous connoissiez si mal les sentiments de mon cœur? Je vous aime mille fois plus que moi, et vous outragez mon amour par vos injustes pensées. – Quel plaisir charmant, répartit cette jolie enfant, n'ai-je point goûté, et qu'il est doux d'entendre d'un prince si aimable des paroles si tendres et si engageantes. Mais, hélas! qu'il est difficile de vous aimer sans crainte et sans inquiétude. Non, je ne puis posséder un cœur d'un prix aussi rare que le vôtre, sans en appréhender la perte.» Enfin après des termes si touchants, notre amoureux Monarque embrassa cette charmante, et lui jura une fidélité d'une étendue infinie, et qui seroit toujours égale227.
228Le Roi et toute la Cour partit de Saint-Germain au commencement du mois de mai, pour le voyage de Flandre. Le dessein de Sa Majesté étoit de visiter toutes les conquêtes qu'elle avoit faites les années précédentes, et elle s'en retourna après avoir passé par Oudenarde, Courtrai, Lille, Dunkerque et Graveline. La présence de Sa Majesté, qui n'étoit pas attendue en ces endroits, alarma beaucoup ses ennemis; mais leur crainte fut bientôt dissipée par l'assurance qu'il leur donna de ne vouloir faire aucune entreprise contre eux. Madame qui avoit laissé la Cour à Lille, en partit pour aller en Angleterre. Le désir que cette princesse avoit de voir le Roi de la Grande-Bretagne, son frère, fut le prétexte de son voyage. Il sembloit que Madame pressentoit qu'il n'y avoit pas de temps à perdre pour donner à Charles second, son frère, les dernières preuves de son amitié, puisqu'elle mourut peu de mois après son retour de Londres en France.
Nous voyons ordinairement que les passions les plus violentes ne sont pas toujours de longue durée, et qu'ayant leurs bornes, comme toutes les autres choses du monde, il faut nécessairement les voir diminuer. Cependant celle du Roi pour mademoiselle de Fontanges nous fait connoître que le cœur de ce prince est au-dessus de la nature, et qu'il peut donner des lois sans les suivre. Remarquons ses manières tendres et empressées auprès de ce qu'il aime, et l'égalité qu'il fait paroître dans son amour, qui est aussi ardent après une conversation d'une journée, comme s'il ne faisoit que de naître. Il est vrai que l'esprit et la beauté de cette aimable personne servent beaucoup à soutenir les foiblesses de l'amour qui n'aime qu'à changer.
Le Roi ayant passé quelques semaines avec sa belle mignonne à lui donner les dernières marques de sa tendresse, la laissa à Saint-Germain respirer un peu la solitude. Cette charmante enfant se promenoit tous les jours seule sous des allées de verdure, en faisant la revue de toute la tendresse qu'elle sentoit pour le Roi; mais dans de certains moments, son cœur paroissoit agité, et, quoique la passion de notre Monarque eût pour elle mille attraits et mille charmes, cette jolie bergère ne laissoit pas de regretter sa liberté et de faire entendre aux arbres inanimés les vers qui suivent:
Que je goûtois de bonheur dans l'indifférence,
Et de tranquilles plaisirs dans mon innocence!
Ce bien ne me sera-t-il point rendu?
Dans ces lieux doux, tout est paisible;
Hélas! que ne m'est-il possible
D'y trouver le repos que j'ai perdu!
Après que notre belle solitaire eut goûté la douceur de sa rêverie, elle retourna dans sa chambre, se trouvant fort abattue d'un grand mal de tête et de cœur. Le Roi qui apprit l'indisposition de sa maîtresse, revint promptement auprès d'elle, mais sa maladie parut si violente qu'elle désola ce prince. La duchesse de Créqui229 et la comtesse de Maure230 étoient jour et nuit occupées à rendre plusieurs services à notre malade infortunée. Le Roi versoit des larmes continuelles et il s'affligeoit mortellement dans la perte sensible qu'il alloit faire; mais la mort qui n'écoute ni les soupirs ni les plaintes et qui suit l'ordre qu'elle reçoit, ravit les plus charmantes délices de notre prince d'entre ses bras231.
Jamais coup n'a paru si rude que fut cette cruelle séparation. Sa Majesté ne pouvoit se consoler en aucune manière, et l'aimable idée de sa belle lui revenoit toujours dans l'esprit. Après les funérailles de mademoiselle de Fontanges, qui furent magnifiques, et dans un grand éclat à Saint-Denis232, le Roi fut fort longtemps sans sortir et même sans voir beaucoup de lumière, se voulant priver de la beauté du jour et du soleil, comme si cet astre avoit contribué à la douleur qu'il ressentoit.
Nous lisons dans l'histoire de France que Henry III, après la mort de la princesse de Condé, passa trois jours et trois nuits enfermé dans une chambre sans manger ni boire. Ce prince étoit si pénétré de ses peines qu'il ne vouloit voir que des visages tristes et des lieux sombres. Il portoit sur ses rubans de petites têtes de mort qu'il faisoit broder exprès, et qui marquoient la mélancolie de son cœur.
Le Roi ayant perdu mademoiselle de Fontanges demeura quelque temps dans un chagrin inconcevable; mais madame de Maintenon233, qui a toujours pris un soin singulier de la santé de notre Monarque, tâcha par la plus belle morale du monde de lui faire connoître que tout passe dans cet Univers, et que les plaisirs ne peuvent durer toujours; qu'il se trouve même une variété perpétuelle dans les choses les plus solides, et que les faux brillants qui accompagnent les honneurs de notre siècle ne sont que des ombres qui se dissipent en un moment. – «Ah! Madame, s'écria le Roi tout charmé d'un raisonnement si sublime, que je suis heureux de trouver en vous des consolations qui adoucissent l'amertume où je suis! Je bénis le jour fortuné auquel j'eus le bien de vous connoître, et j'en rends grâces incessamment au Ciel. – Ah! Sire, répondit la marquise, le souvenir charmant du précieux moment où j'ai eu le bonheur de vous plaire m'est quelque chose de si doux que la seule idée fait tout le plaisir de ma vie. J'ambitionnerai journellement à vous procurer quelque satisfaction; c'est en quoi je fais consister ma plus grande joie. – Madame, répartit notre prince, des offres si engageantes, venant d'une personne comme vous, ne se refusent jamais: vos manières sont trop aimables et trop spirituelles pour ne faire pas d'impression. – Hélas! Sire, répliqua madame de Maintenon, que l'encens est d'une odeur ravissante, quand il vient d'un prince comme vous! L'on se sent de la vanité en respirant vos douceurs.» Le Roi alloit parler quand le duc d'Orléans et le comte de Lauzun entrèrent qui firent changer de conversation à nos illustres amants.
Mais dès le mois de janvier 1668, l'Angleterre, la Suède et la Hollande, alarmées des conquêtes que le Roi de France faisoit en Flandre, signèrent un traité par lequel ils s'engageoient à fournir chacune 15,000 hommes pour la défense des Pays-Bas, que le Roi d'Espagne n'étoit pas en état de défendre… Les confédérés firent dire à Louis XIV qu'ils ne vouloient que la paix, mais qu'ils se déclareroient contre celui qui ne la voudroit pas avec eux. Le Roi répondit qu'il étoit près de la conclure pourvu qu'on lui cédât ses conquêtes. On s'assembla là-dessus à Aix-la-Chapelle, et, pendant qu'on négocioit, il entreprit la conquête de la Franche-Comté.
