Kitabı oku: «Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome IV», sayfa 11
ENTRETIEN XXV
Monseigneur le Dauphin, la Princesse de Conti, et Monsieur Bontems
Monseigneur. – Ah! c'est vous, Monsieur Bontems, comment vous portez-vous?
M. Bontems. – Monseigneur, comme le plus humble de vos serviteurs; votre santé me paroît aussi très-parfaite.
Monseigneur. – Oui, Dieu merci, vous voyez un chasseur qui vient de descendre de cheval.
M. Bontems. – Eh bien, mon Prince, la chasse a-t-elle été favorable?
Monseigneur. – Nous avons tué deux ou trois loups, ce qui nous est assez rare dans la forêt de Saint-Germain, qui n'est pas bien féconde en ces espèces d'animaux.
M. Bontems. – Parbleu, Monseigneur, voilà une belle victoire! diable, deux ou trois loups? la prise n'est point méchante.
Monseigneur. – J'en suis assez content.
M. Bontems, se tournant vers la Princesse de Conti. – Et vous, Madame, quelle est la chasse que Votre Altesse aime le plus?
La Princesse, en riant. – Monsieur, c'est celle des plats et des verres.
M. Bontems. – Ma foi, Madame, c'est la plus douce, et celle qui fatigue moins le corps.
Monseigneur. – Monsieur, le Roi est-il ici?
M. Bontems. – Oui, mon Prince, Sa Majesté est seule dans son cabinet.
Monseigneur, à la Princesse. – Madame, avançons, le Roi est sans compagnie.
La Princesse. – Allez toujours devant, je vous suis dans un moment.
ENTRETIEN XXVI
Le Roi et Monseigneur
Le Roi. – Vous voilà donc enfin arrivé; je vous attends depuis hier. Comment vont les affaires à Versailles?
Monseigneur, d'un air indifférent. – Ma foi, je ne sais, Sire; Votre Majesté pouvoit le demander au Gouverneur, qui vient de partir de Meudon.
Le Roi. – Quoi, Bontems est ici! Il y est donc venu sans que je l'aie su?
Monseigneur. – Oui, sans doute, je viens de parler à lui.
Le Roi. – C'est que j'étois peut-être embarrassé quand il y est venu.
Monseigneur. – Cela se peut.
Le Roi. – Qui est donc avec vous, mon fils? êtes-vous seul au château?
Monseigneur. – Non, Sire, la princesse de Conty est avec moi.
Le Roi. – Où est-elle donc, qu'elle ne paroît point?
Monseigneur. – Sire, elle est dans l'antichambre, où elle regarde quelques peintures de défunt Mignard140, elle ne peut tarder à venir.
ENTRETIEN XXVII
Le Roi, Monseigneur, et la Princesse de Conti
La Princesse, entrant. – Il faut avouer, Sire, que Mignard étoit un habile peintre; il a peint ici Vénus qui pleure son Adonis141 si au naturel, qu'il n'y manque que la parole pour l'animer.
Le Roi. – Il est vrai, Madame, la Cour a beaucoup perdu par sa mort. Les derniers portraits qu'il a faits des trois jeunes Princes du sang142, sont admirés de tout le monde.
La Princesse. – Particulièrement le duc de Bourgogne est si bien représenté, qu'il ne lui manque que la parole.
Le Roi. – C'est un bel art que la peinture; mais qu'a fait la princesse de Lislebonne143 du petit portrait qu'elle avoit, qui venoit de Mignard? C'est à la vérité un chef-d'œuvre144, où l'on voit Lucrèce qui se perce le cœur d'un poignard après avoir perdu sa virginité, que Sextus lui avoit enlevée en la violant.
La Princesse, en riant. – La pauvre fille étoit bien folle de se priver de la vie pour un mal où il n'y avoit point de remède! Cette prude farouche n'a rien emporté de sa violence, que le péché de se défaire soi-même, lequel est criant devant Dieu. Ce n'étoit au plus qu'un fantôme d'honneur qui lui fit commettre ce crime.
Le Roi. – Il est vrai, Madame; mais autrefois la vertu tenoit lieu de tout chez les Romains; présentement les dames de ce pays sont plus apprivoisées, et l'on trouve rarement chez elles des Lucrèces dont la vertu fasse tant de bruit.
La Princesse. – Il en est de même parmi nous, Sire; je ne crois pas que les femmes soient aujourd'hui moins sensibles à l'honneur, qu'elles l'ont été du temps que les Dieux venoient se promener sur la terre, et qu'ils avoient commerce avec elles.
Monseigneur. – C'est aussi ma pensée, Madame. Parbleu rien n'est si difficile à trouver qu'une fille qui ait gardé la fleur de sa virginité.
Le Roi, en riant. – Eh! comment le savez-vous, Monsieur?
La Princesse. – Sire, la dernière aventure que le Prince a eue à Marly, confirme ce qu'il dit. Le comte de Saint-Maure l'a trompé plaisamment145.
Monseigneur, s'approchant de la Princesse. – Ah! la méchante! elle va découvrir le pot aux roses.
Le Roi. – Dites-moi donc, Madame, le tour qu'on lui a joué?
La Princesse, regardant Monseigneur. – Parlerai-je, mon cher?
Monseigneur, en souriant. – Tout comme il vous plaira, Madame, la chose m'est indifférente à présent; je n'ai plus que faire de la provinciale aux yeux charmants.
La Princesse, malicieusement. – Voilà comme on parle, quand on s'est servi des dames.
Monseigneur. – Ma foi, Madame, la pauvre fille m'a très-peu servi; car dès la première fois que je touchai son teton, je vis bien qu'elle n'étoit pas pucelle.
Le Roi. – Il vous en faut des pucelles? je gage à coup sûr que ce comte de Saint-Maure lui avoit assuré que jamais on n'avoit forcé ses lignes.
La Princesse. – Voilà justement l'affaire, Sire, et il s'est trouvé que c'est la plus grande coquette du monde, qui n'a pas moins que six ou sept galants à sa toilette.
Le Roi, souriant. – C'est assez pour en être contente; mais il me semble, mon fils, qu'il seroit plus glorieux pour vous d'aller attaquer quelque place considérable, ou d'aller secourir le siége de Namur, que de vous amuser à ces galanteries.
Monseigneur. – Puis-je manquer, Sire, en suivant l'exemple qu'on me donne? Quand Votre Majesté parle de la sorte, il me souvient d'une fable que j'ai lue, où l'écrevisse d'Esope reprenoit sa fille de ce qu'elle marchoit à reculons; mais cette fille plus avisée que sa mère, lui dit: Ma mère, vous me l'avez appris de la sorte, et vous ne pouvez marcher autrement, même sur la fin de votre vie; trouvez donc bon que je vous imite.
Le Roi, confus. – Mon fils, vous avez raison de condamner mes actions à l'âge où je suis; je défends ce que je fais; mais aussi considérez qu'il y a bien plus de lauriers à cueillir pour un jeune prince comme vous, que pour moi qui suis sur le retour.
Monseigneur. – Il est vrai, Sire; mais j'aurois eu aussi bien l'affront de voir rendre cette place à mon nez, que le maréchal de Bouflers qui a fait de son mieux pour la conserver.
Le Roi. – Je goûte vos raisons; hélas! nous avons tout perdu à la mort du maréchal de Luxembourg146; ce général habile et consommé dans la guerre, auroit tout mis en usage pour préserver cette place de la fureur des ennemis, que l'on m'écrit s'être battus en diables.
Monseigneur. – Jamais siége n'a été poussé avec tant de violence.
La Princesse. – Avez-vous vu le prince d'Orange147, Monseigneur? la renommée le fait passer pour un grand capitaine, qui même ne craint point la mort dans les plus grands périls.
Monseigneur. – Je l'ai vu plusieurs fois; c'est un prince fort généreux.
Le Roi. – Il ne l'est que trop pour nous, il seroit à souhaiter qu'il eût moins de courage, aussi bien que le prince de Vaudemont148, qui tient toujours tête au duc de Villeroy.
Monseigneur. – Le dernier est vieux et n'a plus guère à vivre.
La Princesse. – Mon Dieu, que je voudrois bien que la guerre fût finie! Il me semble que l'âge d'or reviendroit.
Le Roi. – Je ne ferai jamais la paix à mon désavantage, mes peuples en dussent-ils crever.
La Princesse. – La résolution est cruelle, Sire.
Le Roi. – Je n'y saurois que faire, Madame; l'honneur du Roi marche à la tête de toutes considérations politiques et chrétiennes.
La Princesse. – Du moins c'est le sentiment des Révérends Pères Jésuites.
Le Roi. – Je trouve que les raisons sont bonnes, et que sans elles les Etats et les Royaumes périroient.
La Princesse. – Sire, ces saints Pères sont admirables en moyens.
Le Roi. – Qu'en dites-vous, Madame? ces dévots religieux sont le sel de la terre.
La Princesse. – Sire, j'en croirai ce qu'il vous plaira.
Le Roi. – Madame, je vous quitte et vous laisse avec M. le Dauphin; voici mademoiselle du Tron qui vient d'entrer dans cette chambre; j'ai à lui parler.
La Princesse. – Il est juste, Sire, de lui céder la place, et nous nous retirons pour ne vous pas être incommodes.
ENTRETIEN XXVIII
Le Roi, et Mademoiselle du Tron
Le Roi. – Eh bien, ma belle demoiselle, saurons-nous aujourd'hui les véritables sentiments de votre cœur? qu'avez-vous résolu en faveur d'un prince qui vous adore? faut-il vivre, faut-il mourir?
Mlle du Tron, en riant. – Sire, il faut vivre; la vie d'un grand monarque comme vous est si précieuse, que vous ne devez pas douter que je ne contribue de tout mon possible à sa conservation.
Le Roi. – Cela est fort obligeant; vous voyez, ma belle, qu'elle ne dépend plus que de vous; et si vous me refusez ce que je vous demande, qui est la préférence de votre cœur, je suis le plus malheureux de tous les hommes.
Mlle du Tron. – Comme cette préférence est due au rang que tient Votre Majesté, c'est si peu de chose pour elle, que je crois qu'elle ne s'en inquiète pas beaucoup.
Le Roi. – Ah! quelle injustice vous me faites, ma chère demoiselle, de me croire indifférent pour la plus grande de toutes les conquêtes! Désabusez-vous, de grâce, d'une telle erreur, et croyez au contraire que c'est cette heureuse préférence qui fera toute ma félicité, si vous voulez bien me l'accorder. Oui, c'est un bien que j'estime infiniment. A quel désespoir ne me réduirez-vous point si vous me refusez? Prononcez-en donc au plus tôt l'arrêt; car je ne puis vivre plus longtemps dans cette cruelle incertitude où vous m'avez laissé.
Mlle du Tron. – Eh bien, Sire, puisque vous voulez que je croie que votre déclaration est sincère, quelque sujet que j'aie de me défier de mon peu de mérite, je consens d'y ajouter foi, et veux bien me flatter que vous m'aimez; mais souffrez en même temps que je vous dise que je ne donnerai mon cœur qu'avec de grandes précautions; il faut, outre la sincérité, une longue persévérance pour l'obtenir véritablement.
Le Roi. – Je sais fort bien, Mademoiselle, que plus un bien est précieux, plus il doit se faire désirer longtemps; ce seroit une grande témérité d'oser l'espérer entièrement du premier abord; mais aussi il est certaines dispositions favorables, sans lesquelles un amant perd courage dès sa première poursuite. Dites-moi donc ingénuement, mon bel ange, sentez-vous quelque chose qui vous parle en ma faveur? Ne me déguisez point la vérité.
Mlle du Tron. – Hélas! Sire, qu'un pareil aveu coûte à faire à une personne de mon humeur! est-il nécessaire de m'expliquer sur un secret que je voudrois que l'on devinât? mes yeux, qui sont les interprètes de mon cœur, ne vous ont-ils pas assez parlé? un prince aussi spirituel comme vous, a dû dès le premier jour entendre leur langage à demi-mot.
Le Roi. – Le langage des yeux trompe si souvent, que l'on ne doit pas toujours les croire, et il est très-facile de s'y méprendre! D'ailleurs, Mademoiselle, je vous avoue que je ne suis pas assez pénétrant pour pouvoir me flatter de bien développer leurs mystères. Faites donc, s'il vous plaît, comme s'ils ne m'avoient rien dit; que votre bouche m'explique, de grâce, ce qu'ils ne m'ont pas fait comprendre assez clairement, et qui pourroit décider de mon repos.
Mlle du Tron. – Souffrez, Sire, avant de vous satisfaire là-dessus, que je vous interroge à mon tour, et vous demande s'il est bien vrai que vous m'aimiez autant que vous le dites, si vous n'en aimez plus d'autre que moi, et si vous avez cette noble résolution que je demande à mon amant, qui est de m'être toujours fidèle? car malgré votre autorité souveraine, j'ose vous déclarer que mon cœur ne se donnera véritablement qu'à ce prix.
Le Roi, l'embrassant. – Hélas! ma belle enfant, pouvez-vous encore en douter, et ne vous l'ai-je pas fait assez connoître? Douter de mon amour pour vous et de ma persévérance, c'est douter de la lumière du soleil. Oui, je vous aime et vous aimerai toute ma vie avec la plus forte passion; l'expérience vous en convaincra à loisir, et s'il est nécessaire de vous en faire des serments…
Mlle du Tron, en riant. – Non, non. Sire, ne jurez point; j'aime mieux vous croire de bonne foi, que de vous rendre parjure.
Le Roi. – Si vous consentez à mon bonheur, ma chère demoiselle, sans me faire languir davantage, dites-moi donc aussi à votre tour que vous m'aimez véritablement, et récompensez toujours mes feux d'une ardeur réciproque.
Mlle du Tron. – Je me pique, Sire, d'être judicieuse et reconnoissante de ce que l'on a fait pour moi. Mais si Votre Majesté, par un principe de délicatesse, ne peut souffrir le partage de mon cœur, il est juste que je sois aussi jalouse du sien. Eh! qui me répondra que madame de Maintenon ne le possède pas encore tout entier comme elle a fait depuis longtemps? Si cela étoit par hasard, comme j'ai lieu de le soupçonner, vous exigez beaucoup plus de moi que je ne puis espérer de vous, et vous voyez bien que la partie ne seroit pas égale.
Le Roi. – Ah! de grâce, n'ayez aucun ombrage à son égard, et rendez plus de justice à vos charmes; croyez qu'elle est morte dans mon cœur dès le premier moment que je vous ai connue; je ne la souffre quelquefois que par politique; parce qu'elle sait tous les secrets de mon Etat149, et m'a donné assez souvent de bons conseils.
Mlle du Tron. – Sire, elle est fort heureuse que Votre Majesté en juge si favorablement pour elle, car il est certain que le public en parle tout autrement et ne regarde au contraire cette femme que comme le fléau de la France, qui causera infailliblement sa ruine, si Votre Majesté ne se garantit de ses artifices, et se laisse conduire plus longtemps par ses dangereuses persuasions.
Le Roi. – Elle dit pourtant qu'elle ne travaille que pour le bien de mon royaume, et semble aller au-devant de tous mes souhaits.
Mlle du Tron. – Sire, sa politique est bien fine, elle a ses vues particulières qui sont plus intéressées que Votre Majesté ne pense; mais je n'en parle qu'en passant, et ce ne sont point mes affaires; je vous dirai seulement que vous devez vous en défier, étant fort à craindre. Pour revenir à notre sujet, il faut que vous demeuriez d'accord que j'aurois eu peu de raison de vous avouer que vous possédez seul mon cœur, si elle étoit encore maîtresse du vôtre.
Le Roi, se passionnant. – Votre délicatesse me charme. Non, ma chère demoiselle, mon cœur est tout à vous, et elle n'y a plus aucune part; cessez donc de vous alarmer sur de fausses apparences, et croyez que vous seule me tiendrez toujours lieu de tout ce que j'ai de plus cher au monde.
Mlle du Tron. – Si vous ne me trompez point, mon cher prince, mon cœur est à vous à ces conditions, et je répondrai de ma part à tous les sentiments de tendresse que Votre Majesté aura pour moi; mais ne me trompez pas.
Le Roi, la baisant. – Non, ma charmante demoiselle, j'en suis incapable; que nos cœurs soient donc unis pour toujours, et goûtons en paix tous les plaisirs d'un amour réciproque. Cet éclaircissement me redonne la vie.
Mlle du Tron. – Je n'ai pu le refuser à vos empressements et à la bonne opinion que j'ai de votre constance. Mais Votre Majesté m'a retenue ici plus longtemps que je ne pensois, et je n'ai pas fait réflexion que l'on m'attend.
Le Roi. – Je ne vous arrêterai donc pas plus longtemps. Adieu, ma chère enfant! Ah! qu'il nous sera doux d'aimer toujours de même.
FIN
LE TOMBEAU DES AMOURS DE LOUIS LE GRAND ET SES DERNIÈRES GALANTERIES150
Depuis que la nature a fait naître l'amour, ce Dieu a toujours porté ses traits par tout l'Univers. Il a foulé même à ses pieds les sceptres et les couronnes, et tout ce qui respire le jour ressent son pouvoir, jusqu'aux plus innocentes créatures. Les divinités n'ont point été insensibles à cette charmante sympathie qui nous force d'aimer; pourquoi seroit-on surpris qu'un grand Roi comme le nôtre ait fait consister tout son bonheur dans la tendresse? L'amour est la plus noble de toutes les passions, et sans lui la vie seroit fade et sans goût.
Mais il faut mettre une grande différence entre l'amour brutal et le raisonnable. Le premier fait peur et n'est point aimable, n'étant accompagné que du crime qui est affreux dans son être; au contraire, l'amour honnête possède des charmes qui sont opposés aux manières du premier, qui ne consiste qu'en mille petits soins empressés, et mille services que l'on veut rendre à l'objet aimé. Il est vrai que les bornes qui séparent l'un et l'autre sont un peu délicates, et qu'il faut posséder l'indifférence, pour sa sûreté; cependant, nous voyons tous les jours bien des personnes qui ont triomphé, par le secours de la vertu, des forces de l'amour, et, quoique cet enfant soit souvent robuste, il ne laisse pas d'être aimable quand la modestie l'accompagne, et l'on peut lui donner l'encens qui suit avec justice:
Est-il rien de si doux qu'une ardeur innocente qu'un rare mérite fait naître dans nos âmes? Je ne vois point de bonheur à respirer le jour, si de l'Univers on en bannissoit l'amour. Tous les plaisirs se trouvent dans sa suite, et la vie sans aimer seroit un supplice 151.
Les peintres n'ayant pu trouver des couleurs assez belles ni assez vives pour faire des yeux au fils de Vénus, l'ont représenté aveugle; ce Dieu auroit-il eu bonne grâce en faisant toutes les conquêtes qu'il a faites sans voir? C'est une erreur un peu grossière, car quand l'Amour veut s'emparer d'un cœur, il se sert toujours des yeux d'un bel objet, pour en blesser un autre: ce qui ne seroit pas, si ce malicieux enfant ne savoit très-bien que de tous les sens, les yeux sont les plus susceptibles, parce qu'ils découvrent, les premiers, les redoutables attraits des belles. Il faut donc raisonner en cet endroit philosophiquement, et dire qu'un aveugle ne peut devenir savant quand il est privé des facultés les plus nécessaires, comme la vue. L'on voit aussi que ce conquérant est fort éloquent et grand rhétoricien, puisqu'il confond les raisonnements les plus sublimes et les plus solides. C'est donc avec raison qu'il faut défendre le tort que l'on fait à ce pauvre enfant en lui tirant son plus bel ornement.
Amour infortuné songe à tes intérêts;
L'on ne sent plus pour toi l'honneur et les respects.
Tout est perdu, si cela continue.
Ramène-nous des siècles plus doux,
Où l'on verra plus de retenue,
Et qui dureront toujours.
La durée dans les choses du monde est presque impossible. On la souhaite assez dans ses termes et ses expressions, et si nous avions un bien qui sût une fois nous charmer sensiblement, nous ne voudrions jamais le quitter. C'est pourquoi l'auteur de la nature a prévu cet attachement comme criminel, et nous a donné toutes choses changeantes et variables et de peu de durée.
Les philosophes sont fondés sur de bons principes, quand ils regardent tout avec indifférence, et qu'ils n'aiment que le présent. Cependant, parmi nous, ces sentiments sont condamnés, et l'on seroit mal instruit, si l'on vouloit les suivre.
Laissons donc pour une autre fois ces idées, et voyons avec plaisir toutes les galanteries de notre prince. Examinons-en le tour et la délicatesse, et disons qu'il est le seul au monde qui a su aimer si tendrement; mais présentement son cœur est rempli de sentiments pieux qui ont banni la tendresse humaine de ses idées152. Ce qui faisoit autrefois sa félicité, ne le charme plus que foiblement, et les douceurs qui ont enchanté ce Monarque paroissent mourantes et sur leur fin. Pendant qu'il languit, et que sa raison et ses transports sont de retour, il faut faire la revue de ses amours, et voir le terrible changement qui se trouve chez ce Prince, après avoir décrit les plus doux moments de sa vie.
L'on ne voit rien dans cet Univers,
Qui soit constant et solide,
Le sort des humains décide,
Selon les sentiments divers.
Je reviens à l'ardente passion du Roi, et je laisse ma Muse pour une autre fois; je veux suivre toutes les démarches qu'il a faites dans ses amourettes, et dire que rien dans la vie ne l'a touché si sensiblement que la possession d'une personne aimable. Mademoiselle de Manchini153 avec son air commun et sa petite taille, mais de l'esprit comme un ange, a fait passer à ce Prince des heures charmantes154. Souvent madame de Venelle155 les surprenoit dans leurs conversations touchantes; mais il faut dire à la vérité que leurs joies n'ont été qu'imparfaites. Notre Prince l'auroit épousée, sans les oppositions du cardinal Mazarin156 qui étoit prié de la reine-mère, et qui lui fit promettre, un jour qu'il souhaitoit d'elle des preuves de son amour157, qu'il empêcheroit la chose. – «Ce que je vous demande, lui disoit la Reine, n'est pas une si grande assurance de votre passion que vous croyez. Car si le Roi épouse votre nièce, de l'humeur que je lui connois, il ne manquera jamais à la répudier et vous serez mal avec lui; ce qui [me] chagrinera plus que le mariage, quoique mes desseins soient entièrement ruinés pour la paix, si le Roi n'épouse pas la fille du Roi d'Espagne.»
Le cardinal trouva la pensée de la Reine admirable et lui promit tout afin de posséder son cœur158. Cependant le Roi a marqué toujours une aversion si extraordinaire pour le démariage159, et il l'a déclaré si souvent, qu'il donne bien lieu de croire qu'il ne se seroit pas voulu servir de ce méchant usage. Notre sublime cardinal maria enfin sa nièce au duc de Colonna160, dans le dessein de faire mieux sa cour proche de161 la reine qui l'en remercia avec les manières les plus tendres du monde. Notre jeune Monarque pleura et cria, se jeta aux pieds du cardinal et l'appela son papa; mais hélas! il étoit destiné que les deux amants se sépareroient. Cette amante affligée étant pressée de partir, et montant en carrosse, dit fort spirituellement à son amant, qu'elle voyoit dans une douleur accablante: «Vous pleurez, et vous êtes Roi! pourtant je suis malheureuse et je pars dès ce moment!»
Le Roi pensa mourir de chagrin de la cruelle séparation de sa chère mignonne; mais comme ce Prince étoit encore jeune, il se consola plus facilement, et son cœur ne demeura pas longtemps dans la tranquillité. Nous le verrons par la suite.
Quand Philippe IV, roi d'Espagne, fut mort162, notre inconsolable Monarque forma le dessein d'aller aux Pays-Bas, pour mettre la Reine son épouse en possession des Etats qui lui appartenoient; Sa Majesté y entra avec toute la magnificence qui pouvoit charmer les sens163. Elle étoit précédée de deux compagnies de mousquetaires richement vêtus, et leurs chapeaux garnis de plumes blanches, comme le reste des gardes du corps. Notre illustre Prince étoit vêtu d'un habit en broderie d'or mêlé de perles, avec un superbe bouquet de plumes incarnates et blanches, attaché d'un cœur de diamants. Le Roi étoit monté sur un cheval dont la marche fière et glorieuse faisoit bien connoître qu'il portoit le plus puissant héros de l'Univers; un nombre infini de seigneurs et de personnes distinguées accompagnèrent Sa Majesté dans son voyage.
Le Roi étant de retour ne demeura pas longtemps sans trouver un tendre amusement. Mademoiselle de la Valière164, fille de la maison de Madame, par une sympathie inconnue s'est fait aimer passionnément de ce Prince. La Valière qui n'étoit ni noble165, ni belle, ni l'air fort charmant166, mais infiniment de l'esprit et du brillant dans tout ce qu'elle disoit, ayant le cœur rempli de tendresse et de sincérité, ces dernières qualités ont enchaîné le plus fier et le plus superbe Prince de l'Europe sous ses lois, et lui ont fait dire souvent qu'il n'a jamais aimé personne avec tant d'ardeur.
Il est vrai167 qu'elle aima le Roi par inclination plus d'un an avant qu'il la connût, et qu'elle disoit souvent en soupirant à une de ses amies, qu'elle voudroit qu'il ne fût pas d'un rang si élevé, et que la fortune l'eût fait naître berger. La raillerie que l'on en fit donna l'envie à notre Monarque de connoître l'aimable bergère qui lui souhaitoit au lieu de son sceptre une houlette. Et comme il est naturel à un cœur généreux d'aimer ceux qui nous aiment, le Roi l'aima dès ce premier moment, et lui dit un jour en riant: «Venez, ma belle aux yeux doux, qui ne pouvez aimer qu'un prince.»
Ce n'est pas que sa personne lui plût; mais par reconnoissance, Sa Majesté dit au comte de Guiche qu'il la vouloit marier à un marquis qu'il lui nomma et qui étoit des amis du comte; ce qui lui fit répartir au Roi que son ami aimoit les belles. – «Eh bien! dit le Roi, je sais bien qu'elle n'est pas une incomparable beauté; mais je lui ferai assez de bien pour la faire chérir.»
Quelque temps après, le Roi fut chez Madame qui étoit un peu indisposée, et s'arrêta dans l'antichambre avec La Valière à laquelle il parla longtemps. Ce prince demeura si charmé de son esprit et de ses manières engageantes que sa reconnoissance devint amour. Mais comme ce prince cherchoit l'occasion de lui dire tout ce qu'il sentoit pour elle, parce qu'il en étoit pressé et qu'il y avoit déjà du temps qu'il languissoit secrètement, il la trouva. Il lui auroit été bien facile s'il eût considéré qu'il étoit Roi; mais la qualité d'amant lui paroissoit trop charmante pour n'en pas suivre les lois. Ce fut à Versailles, dans le parc, que le Roi se plaignit tendrement que depuis plus de trois mois sa santé n'étoit pas bonne. Mlle de La Valière168, en parut affligée, et en marqua du chagrin, ce qui toucha le Roi sensiblement, et lui fit dire: – «Hélas ma belle, je serai le plus fortuné de tous les hommes, si vous me plaignez un peu, étant à vous comme je suis.»
La Valière rougit, et parut interdite en voyant le Roi, qu'elle aimoit, à ses genoux, tout passionné. Elle se leva par respect, mais le Roi lui prit la main et la baisa tendrement, en lui disant: – «Ma charmante! je suis malheureux, puisque vous n'êtes pas sensible, et je suis à plaindre en vous adorant comme je fais.» – «Non, Sire, répliqua-t-elle, je ne suis point insensible à ce que vous sentez pour moi. Il y a longtemps, ajouta cette aimable fille en poussant un soupir, que l'amour m'a fait connoître secrètement que je devois aimer le plus parfait de tous les Rois.»
Notre Monarque parut touché d'entendre un aveu si doux et si favorable à son amour; mais la pluie qui survint en abondance rompit une conversation si tendre. Le Roi, qui n'avoit pas encore toutes les assurances qu'il vouloit du cœur de son adorable, lui envoya ce billet169.
«Hélas! ma charmante enfant! si vous ne m'aimez en bref, il faudra que je meure. L'on cherche avec empressement ce qui me peut rendre rêveur comme je le suis; mais l'on ne pénètre pas que je vous aime plus que moi-même, et que vous me mettez au désespoir par vos manières cruelles. Ah! ma chère mignonne! changez de sentiments, et soyez plus sensible pour un prince qui ne respire la vie que pour vous.»
Quelque temps après ce billet, Sa Majesté, qui ne peut souffrir l'absence de ce qu'il aime, alla voir sa belle chez Madame, que le comte de Guiche entretenoit.
Les Demoiselles qui étoient avec La Valière se retirèrent par respect; si bien que Sa Majesté demeura seule avec cette belle, et lui dit tout ce qu'un amour tendre et violent peut faire dire à un homme qui a de l'esprit et de la passion. Il l'assura mille fois que sa flamme seroit éternelle et qu'il ne changeroit jamais.
Madame, qui apprit la conversation que le Roi avoit eue avec La Valière étoit au désespoir170: – «Quoi, disoit-elle, préférer une petite bourgeoise de Tours, laide et boiteuse, à une fille de Roi, faite comme je suis!171»
Elle en parla à Versailles aux deux Reines en femme vertueuse qui ne vouloit pas servir de commode172 aux amours du Roi. La Reine-Mère dit qu'il en falloit parler à La Valière, ce qu'elles firent avec tant d'aigreur que notre aimable bergère se résolut, dès ce triste moment, de se mettre dans un couvent. Elle [y] demanda d'abord une chambre, où elle pleura amèrement.
Il arriva en ce temps-là à Paris des ambassadeurs pour le Roi d'Espagne qui étoient avec le Roi dans la salle où l'on les reçoit d'ordinaire avec plusieurs personnes de qualité. Le duc de Saint-Aignan173 dit au marquis de Sourdis174, assez bas: «La Valière est en religion.» Notre Monarque, qui avoit entendu ce nom charmant qui avoit frappé ses oreilles, tourna la tête tout ému et tout pâle, et demanda au duc ce qu'il disoit, qui lui répartit que Mlle de La Valière étoit en religion à Chaillot175.
Par bonheur, les ambassadeurs étoient expédiés, car dans la douleur où étoit le Roi il n'eût eu aucune considération. Il commanda qu'on lui fit venir un carrosse, et sans l'attendre il monta aussitôt à cheval. La Reine qui le vit partir lui dit qu'il n'étoit pas maître de lui. – «Ah! reprit le Roi, si je ne le suis pas de moi, Madame, je le serai de ceux qui me chagrinent.» En disant cela, il courut à toute bride à Chaillot, où il demanda sa jolie mignonne qui vint à la grille, avec un air tout pénétré de langueur et de tendresse. – «Ah! lui cria le Roi, de la porte, ma charmante enfant, vous avez peu de soin de ceux qui vous aiment!» Elle voulut répondre, mais les larmes l'en empêchèrent. Le Roi, l'ayant embrassée tendrement, la pria de sortir promptement. Elle s'en défendit d'une manière fort touchante, en racontant le méchant traitement de Madame et des Reines. Notre amoureux prince lui dit qu'il étoit Roi, et qu'il alloit y donner ordre. – «Enfin, répondit cette adorable, en levant les yeux au Ciel, on est bien foible quand on aime, et je ne me sens pas la force de vous résister.» Elle sortit et se mit dans le carrosse que le Roi avoit fait amener. Sa Majesté lui proposa en chemin de lui donner un hôtel et un train; mais cela lui parut trop éclatant; elle l'en remercia fort civilement. Le Roi, en arrivant, dit à Madame qu'il la prioit de considérer Mlle de La Valière comme une fille qu'il aimoit plus que sa vie: – «Oui, répartit Madame, en souriant, je la regarderai comme étant à vous.» Le Roi parut mépriser cette raillerie, et continua ses visites avec plus d'attache qu'auparavant. Il lui envoya continuellement des présents en la présence de Madame. Le Roi donna à La Valière le palais Brion176, qu'il alla lui-même voir meubler le plus richement du monde, afin de la pouvoir entretenir sans témoins177.
Ce prince tomba malade à Versailles, et pendant cette maladie il rêva toujours à sa belle qui ne vouloit pas le voir, de crainte d'irriter son mal; mais après qu'il n'y eut plus de danger à craindre, le duc de Saint-Aignan, par l'ordre du Roi, l'alla quérir. – «Hélas! dit-elle, en entrant, d'un air le plus tendre du monde, la fortune me redonne encore mon cher prince. – Oui, mon incomparable, lui répartit le Roi, pour vous aimer avec plus d'ardeur que jamais.» Il lui montra les vers178 qu'elle lui avoit donnés, qu'il portoit sur son cœur. En voici les termes:
«Mignard ayant eu ordre alors de faire les portraits de la famille royale, peignit dans le même tableau Monseigneur, Madame la Dauphine et les trois princes leurs enfants… Il a été gravé avec ces vers de Santeul:
Aspice venturos futura in sæcula Reges;Gallia, quondam orbis sentiet esse suos.Dans ces jeunes héros dont l'auguste naissancePromet cent miracles divers,Tu vois tes Rois, heureuse France,Et peut-être y vois-tu ceux de tout l'Univers.(Vie de Mignard, par l'abbé de Monville, Paris, 1730, in-12, p. 137.)
[Закрыть]
Guillaume Henri de Nassau, prince d'Orange, fils de Guillaume, prince d'Orange, et de Marie d'Angleterre, laquelle étoit fille de Charles Ier et de Henriette Marie de France, se distingua dans toutes les guerres dirigées contre la France. Battu en 1672 à Charleroy par le comte de Montal, en 1674 à Senef par le prince de Condé, à Cassel en 1677 par Monsieur, en 1678 près de Mons, en 1691 à Leuse, en 1692 à Steinkerque, en 1693 encore à Steinkerque, toujours par le maréchal de Luxembourg, il fut, à plusieurs reprises, forcé de lever des siéges entrepris contre nos armées. Il mourut le 19 mars 1703.
Post-Scriptum.– La feuille qui contient les premières pages de la pièce qui précède étoit tirée, lorsqu'un mot, qui nous avoit échappé dans le Journal de Dangeau, est venu nous apprendre qu'il existoit un abbé du Troncq, «neveu de Bontemps». La parenté de Mlle du Troncq avec Bontemps nous étoit ainsi révélée, et, bien que l'auteur du pamphlet soit le seul écrivain de l'époque qui ait parlé de la passion tardive du Roi pour cette jeune fille, nous y avons vu une preuve de plus qu'il étoit très-bien renseigné. L'amourette elle-même est peut-être fausse, peut-être vraie; en l'absence de renseignements qui confirment les dires du pamphlétaire, nous n'osons ni la nier ni l'affirmer; mais il est certain, et nos notes en font foi, que tous les détails groupés autour du sujet sont d'une rigoureuse exactitude.
Au frontispice, Louis XIV, l'air triste et soucieux, regarde un Amour étendu mort à ses pieds; à sa gauche, deux Amours; à sa droite, deux autres Amours s'empressent auprès de lui; une femme, coiffée d'une fontange, tient par la main les Amours de droite. A chaque extrémité du tombeau où gît l'Amour, un Amour tient son flambeau renversé. – Le titre est donc justifié; c'est bien le tombeau des Amours.
Sur le devant du tombeau, on lit: «Hélas! notre règne est fini!» au bas de la gravure, ces quatre vers informes:
Adieu, trop aimables amoursQui avez su me charmer si tendrement.Ah! je ne sens plus pour vousL'ardeur qui me touchoit si vivement. De la main droite du Roi se déroule une bande avec ces mots: «Il est incomparable.»
Est-il rien de si doux qu'une ardeur innocenteQu'un rare mérite fait naître dans nos âmes?Je ne vois nul bonheur à respirer le jourSi de l'univers on bannit l'amour.Tous les plaisirs se trouvent dans sa suiteEt sans aimer la vie est un supplice. Voyez également ci-dessous; l'auteur a risqué d'autres vers aussi dépourvus de sens, de mesure et de rime que le sont ceux-ci.
