Kitabı oku: «Les prisons de Paris sous la Révolution»

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Charles-Aimé Dauban

Les prisons de Paris sous la Révolution

D'après les relations des contemporains


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066328528

Table des matières

INTRODUCTION.

LES PRISONS DE PARIS AVANT LA RÉVOLUTION

LES MASSACRES DE SEPTEMBRE A L’ABBAYE.

MON AGONIE DE TRENTE-HUIT HEURES, PAR JOURGNIAC SAINT-MÉARD.

QUELQUES SOUVENIRS DE M. AUDOT.

CARON DE BEAUMARCHAIS.

LA MORALITÉ DE BEAUMARCHAIS.

LA VISITE DOMICILIAIRE

LA COMMUNE DE PARIS, PAR MORELLET.

LA COMMUNE DE PARIS.

LE BARON RIOUFFE

LIBERTÉ. — ÉGALITÉ.

MÉMOIRES D’UN DÉTENU

COMPLÉMENT DES MÉMOIRES DE RIOUFFE .

LA CONCIERGERIE.

LA CONCIERGERIE.

BEUGNOT A LA CONCIERGERIE.

LE COMTE BEUGNOT A LA CONCIERGERIE.

BEAULIEU A LA CONCIERGERIE ET AU LUXEMBOURG.

BEAULIEU A LA CONCIERGERIE ET AU LUXEMBOURG.

LE LUXEMBOURG.

TABLEAU DU LUXEMBOURG FAIT PAR UN SUSPECT ARRÊTE EN FRIMAIRE AN II.

LES MADELONNETTES.

A LA CITOYENNE VAUBERTRAD.

MAISON D’ARRÊT DE PORT-LIBRE

COMMUNÉMENT APPELÉE LA BOURBE .

JOURNAL DES ÉVÉNEMENTS ARRIVÉS A PORT-LIBRE, CI-DEVANT PORT-ROYAL, DEPUIS MON ENTRÉE DANS CETTE MAISON.

PROMENADE DU MATIN AU PRÉAU DE LA MAISON DE DÉTENTION DE PORT-LIBRE, CI-DEVANT PORT-ROYAL, PAR LE CITOYEN AYMERIE.

MAISON D’ARRÊT DES CARMES.

TRANSFÈREMENT D’UNE PARTIE DES DÉTENUS DE PORT-LIBRE A LA MAISON D’ARRÊT DES CARMES.

PÉLAGIE.

ÉPITRE A MES AMIS

SAINT-LAZARE.

FAITS HISTORIQUES ET ANECDOTES SUR LA MAISON D’ARRÊT DE SAINT-LAZARE.

LE POËTE ROUCHER A SAINT-LAZARE.

Une translation de prisonniers de Sainte-Pélagie à Saint-Lazare.

Réponse de sa fille.

Roucher à sa fille.

Boucher à sa fille.

Roucher à une amie.

A sa fille.

Roucher à sa femme.

LA MAIRIE, LA FORCE ET LE PLESSIS.

DIALOGUE DES MORTS.

LES PRISONNIERS DE LA FORCE.

LES JOURNALISTES ET LES PAMPHLETS

DIALOGUE ENTRE MADAME ROLAND, SULEAU, D’ORLÉANS ET PHÉLIPPEAUX.

TABLE DES GRAVURES.


INTRODUCTION.

Table des matières

L’Histoire des années 1793 et 1794 à Paris a pour complément l’Histoire du tribunal révolutionnaire et celle des Prisons. Les actes du tribunal révolutionnaire ont été exposés par M. Campardon dans un livre que lui seul peut-être était en situation d’écrire. Nous reproduisons aujourd’hui le tableau des prisons fourni par les relations que nous ont laissées les contemporains. Après avoir vu au milieu de quelles circonstances, dans quel esprit et dans quel but les lois révolutionnaires ont été faites et comment elles furent appliquées, il restait à raconter le sort des victimes et à les montrer aux prises avec l’adversité. C’est l’objet principal de ce livre.

Les prisons de Paris offrent, à l’époque de la Révolution, un spectacle unique dans l’histoire: celui de la confusion de tous les partis, de toutes les conditions sociales et de tous les âges dans un milieu où il ne manque que le crime, pour lequel il est fait.

A qui veut connaître cette partie de la société française que la Révolution a trouvée livrée à toutes les dissipations de la vie, il faut ouvrir le monde des prisons. Dans les rues houleuses, dans les campagnes abandonnées, dans les camps en armes, on ne voit que la Révolution, là, paralysant les âmes par la terreur, ailleurs, les électrisant par son inspiration et par son audace. — Mais ce silence morne est aussi bien que ce délire sublime l’effet d’une crise extraordinaire. On peut comparer la nation dans cette période aiguë de sa transformation à la fonte qui sous le feu du fourneau devient liquide, rouge et crépitante. Certes, il est difficile de reconnaître dans la lave bouillonnante le métal, gris et opaque, que la flamme a transformé. Pour l’étudier, prenez-le hors du creuset du fondeur.

Les relations que les contemporains nous ont transmises sur leur séjour dans les prisons ne sauraient être suspectes de partialité contre les prisonniers, ayant été écrites par eux. Comme peinture des mœurs et des occupations du monde dont elles retracent la vie, elles offrent donc des garanties d’exactitude et de véracité parfaite. Elles montrent les gens tels qu’ils sont. Dans la vie privée, on se cachait; dans la vie publique, on se fardait; la crainte de la persécution pouvait faire recourir à toutes sortes de dissimulations d’opinions, de goûts ou d’habitudes. Mais quand on se voyait atteint par cette persécution, les précautions cessaient, on redevenait libre derrière les murs de la prison, dans la communauté de malheurs que la tyrannie y avait établie. On ne se gênait pas pour qualifier des épithètes les plus outrageantes les hommes sous qui tout tremblait au dehors; l’approche de la mort, l’inutilité d’une résistance et d’efforts prolongés donnaient cette sorte d’impassibilité ou de résignation sereine que nous trouvons dans l’Arabe fataliste lorsque, pris les armes à la main après un combat, il est condamné et conduit au supplice. Les rapports de la vie de prison n’étant réglées ni par l’étiquette, ni par le respect humain, ni par les conventions sociales, créaient un milieu aussi sincère, aussi peu gêné et apprêté que la vie du collège. Chacun s’y montrait avec ses goûts, ses défauts, ses travers, tout en observant ceux de son voisin; on ne consultait, pour se rapprocher, que les affinités de caractère; on se distrayait comme on pouvait. Les prisonniers enfermés dans les tristes cours des anciens collèges du Plessis et de Louis le Grand reprenaient les parties de balle que quelques années d’existence mondaine et d’agitations politiques avaient interrompues. On se montrait fort tendre; tendre en amour, tendre en amitié. Il n’y avait pas de femmes détenues aux Madelonnettes: aussi la jeune épouse du concierge y était saluée comme un ange, comme une déesse; à Port-Royal, où il y en avait beaucoup, elles sont toutes adorées. A force de se fondre et de s’amollir dans les épanchements intimes, le cœur, même chez les vieillards, perdait jusqu’aux plus excusables préjugés de l’éducation: «Ma fille, — disait à son héroïque enfant le marquis de Sombreuil, en lui montrant un artisan qui avait contribué à le sauver de la mort, — si cet honnête homme n’était pas marié, tu n’aurais pas d’autre époux.» Le sentiment qui se développe le plus dans la vie de prison est celui qui domine dans la vie de collège, l’amitié. Dans le monde, l’homme se trouve séparé de l’homme par sa fonction, quand il ne l’est pas par la femme et la famille. La prison ramène à ce sentiment primordial des sociétés, et fait disparaître les barrières que les conventions sociales ont établies. Et puis quel rappel à l’égalité que le triangle d’acier qui brille à tous les yeux et menace toutes les têtes!

Il semble que cette menace du supplice aurait dû avant tout rappeler à la gravité, au recueillement et à la prière; mais c’est principalement dans les prisons qu’apparaît l’incurable frivolité de cette vieille société saisie à la gorge par la Terreur. Pour le plus grand nombre de ceux que leur détention expose à une condamnation capitale, le sentiment religieux n’existe pas. Quand l’heure matinale n’a pas apporté la sentence de mort, le reste du jour est assuré, et on veut en jouir. Arrière les soucis et le repentir! Cette insouciance était-elle apparente ou réelle? et si elle n’était pas feinte, comment l’expliquer? Tient-elle au temps? tient-elle à la nature de l’homme lorsqu’il se trouve sous l’empire de certaines circonstances? Dans la placidité stoïque qui attend avec résignation lè coup mortel, sans protestation contre les hommes et sans recours apparent vers Dieu, comme s’il était absent de l’univers, on peut voir le témoignage implicite d’une entière confiance dans sa justice. Pourquoi craindre celui qui ne punit que l’iniquité ? Que le moribond soit dans son lit saisi de frayeur: il trouve la main de Dieu dans l’action mystérieuse qui l’écarte de la vie, en dépit des efforts de la science; mais l’innocent ne sent, dans son malheur, que la main des hommes, et lorsqu’il tourne ses regards vers le ciel, il n’y rencontre que la justice divine, indulgente aux opprimés.

Le plus souvent on ne s’arrêtait pas à ces pensées. Nous avons sous les yeux à Port-Libre une société presque païenne, tout entière à la préoccupation du plaisir, dansant, versifiant, chantant, s’enguirlandant et faisant l’amour, en narguant la mort. Vous voyez un prisonnier s’absorber dans la méditation: peut-être retourne-t-il par la pensée aux heures riantes de sa vie; peut-être fait-il le compte de ses erreurs et de ses fautes, au seuil de l’inconnu qui l’attend. Mais, plus vraisemblablement, il s’efforce de faire entrer le récit de ses malheurs, la plainte de ses regrets ou. de ses amours, dans le rhythme savant et cadencé du vers. Il en donnera le soir lecture au salon, et l’intérêt de sa gloire poétique le préoccupe uniquement. Riouffe, au fond du noir cachot où il a été jeté entre un assassin et un faussaire, chante les beautés de la moisson. Madame Lachabeaussière, traitée avec une rigueur qui arrache des larmes à ses codétenus, compose une romance sur la naissance de sa petite fille en prison (p. 351). «Voici, dit l’auteur de la relation sur les Prisons de la Mairie, de la Force et du Plessis (p. 447), la romance que j’avais faite en me disposant à la mort.» On aurait pu laisser ces morceaux de poésie à la prison où ils sont nés: on s’en est bien gardé. Certes, Roucher était un parfait honnête homme, le modèle des vertus bourgeoises; lisez ses lettres à sa fille; le ton en est excellent de raison, de bonté, de douceur résignée; on voit que la botanique, que la poésie, les littératures française et anglaise sont l’objet de ses études; mais le nom de Dieu n’y paraît pas. De Dieu on ne dit rien; c’est une vieille superstition! Il n’y a plus que l’Être suprême.

On célèbre la fête de l’Être suprême à Port-Libre; on compose des hymnes patriotiques , on se réjouit des victoires de la République; mais surtout on s’amuse. La relation de Coittant nous rappelle ces propos égrillards du Décaméron tenus dans une villa voisine de Florence pendant que la peste, frappe à toutes les portes. Ce ne sont que madrigaux, bouts-rimés, billets galants, tendres œillades, rendez-vous sous l’acacia:

Arbre chéri, dont la feuille légère

Aux amants réunis sous tes rameaux nombreux

Prête son ombre tutélaire,

Arbre chéri, que ton sort est heureux!

L’Amour, pour préparer ses larcins et ses jeux,

Choisit ton trône de verdure, etc.

Si le sort de l’acacia, témoin impassible des larcins de l’amour, est digne d’envie aux yeux du poëte, il est permis de croire que celui des captifs n’est pas à plaindre, surtout lorsqu’on a lu le séduisant portrait que trace de tant de jeunes beautés la plume émue du citoyen Aymerie:

Sous la fenêtre, au lever de l’aurore,

Arrivent de tous les côtés

Des groupes de divinités

Des mortels aimant la présence, etc.

Les salons du faubourg Saint-Germain sont fermés, mais le salon de Port-Libre est ouvert: c’est Fouquier-Tinville qui en est le recruteur et l’ordonnateur; c’est la gaieté qui y règne, l’urbanité, la galanterie. Le poëte à la mode, Vigée, en fait les frais, et les belles dames n’ont rien à y regretter.

Cependant la plume du narrateur est restée discrète: elle laisse les médisances à la chronique scandaleuse. Le journal de Port-Libre ménage les personnes qu’il nomme: Coittant ne veut pas gâter l’encens qu’il leur prodigue: et puis sa morale est trop bonne fille pour s’offusquer de bagatelles amoureuses. On trouve plus d’élévation, plus d’esprit philosophique dans Beaulieu, Beugnot, et dans l’auteur anonyme auquel est due la peinture de l’intérieur de la prison du Luxembourg. Les pages que reproduit ce livre fournissent les détails les plus singuliers. Ici, c’est une présidente qui se dédommage avec usure de quelques années d’abstinence forcée; un amant qui s’introduit dans la prison et s’unit à sa maîtresse; là, c’est une femme qui obtient de la vénalité des geôliers la faveur de passer, dans les bras d’un homme plus jeune qu’elle, la nuit trop courte à laquelle succédera pour tous deux la nuit éternelle. Les ombres propices favorisent les rendez-vous; le bruit des baisers et des soupirs amoureux parvient jusqu’au fond des corridors sombres de la Conciergerie, qui n’ont encore entendu que des sanglots; il y a bien entre le préau des femmes et la prison des hommes des grilles et des barreaux, mais des barreaux qui n’étaient pas tellement resserrés qu’un Français n’eût jamais qu’à désespérer: c’est un témoin oculaire qui le dit. Comment expliquer cet incroyable abandon? L’approche d’une destruction inévitable, et à heure fixe, jette-t-elle dans les veines de la créature pleine de force et de vie, avec une furie de luxure, comme une protestation de la nature révoltée? On voit une jeune femme acheter du bourreau la tête de son amant et l’emporter toute sanglante dans un mouchoir, pour aller se repaître une dernière fois du spectacle de ces yeux et de ces lèvres décolorées. Dans les défaillances de la pudeur, dans les embrassements des mourants, il y aurait à faire la part de la peur. La loi révolutionnaire épargnait la femme grosse pendant la durée de la gestation: la vie innocente qui se trouve liée à une existence condamnée l’enveloppait, la protégeait. La peur a commis, en ce temps-là, des méfaits plus hideux que ceux de la prostitution.

Soyons justes. La Révolution en élevant la femme à l’échafaud politique fut pour elle une terrible occasion de manifester les plus généreuses qualités de sa nature. Si on la voit maintes fois fléchir dans l’accomplissement des devoirs qui dérivent de sa condition civile, observatrice assez molle et relâchée des conventions qui la lient, elle est admirable par le courage et l’abnégation, toutes les fois que le cœur est intéressé.

Velleius Paterculus racontant les effets de la Terreur triumvirale vers la fin de la République romaine (43 av. Jésus-Christ), écrivait: «Il y eut beaucoup de fidélité chez les femmes, assez dans les affranchis, quelque peu chez les esclaves, aucune dans les fils, tant l’espoir une fois conçu, il est difficile d’attendre.» La Terreur de la démagogie nous montre la fidélité chez les domestiques rare, chez les fils tiède, et chez les femmes le dévouement ardent et absolu, soit pour l’amant, soit pour le mari. Les femmes sont au moment de la mort ce que cette religion dont elles ont abandonné les pratiques les a faites, et on retrouve en elles quelque chose de ce qui est l’œuvre chrétienne par excellence: la sœur de charité. Nous ne rapporterons pas ici des traits d’abnégation et d’intrépidité qui prouvent qu’aux époques de convulsion sociale les femmes sont capables, comme les hommes, de tous les genres d’héroïsme. Nous nous bornerons à rappeler le témoignage de deux des écrivains qui avaient vécu dans les prisons: «Les femmes, dit l’un, ont retrempé, leurs âmes dans le désordre commun; elles ont tout bravé pour donner consolation à l’infortune et asile à la proscription.» (Page 442.) Beaulieu est plus explicite encore: «Il serait difficile de montrer plus de constance, plus de courage, plus de pertinacité à consoler, à secourir les objets de leur tendresse; elles se sont élevées au-dessus des hommes dans cette dangereuse circonstance..... Les femmes seules ont tout bravé.» (P. 211.)

Ce mépris de la mort dont tant de femmes donnent l’exemple en ce temps-là est un des spectacles les plus extraordinaires de l’histoire: l’antiquité, qui nous montre de très-grands caractères de femme, ne nous offre rien d’analogue: c’est le droit des femmes de pleurer, de se lamenter, de se tordre devant le bourreau; c’est leur droit d’être lâches et pusillanimes sous le glaive. La Révolution nous les fait voir usurpant le droit des hommes: calmes et stoïques comme eux. Beaucoup ont dû cette force, sans en avoir conscience, à la religion qui les avait formées, qu’elles avaient abandonnée peut-être, et qui accoutume de bonne heure l’âme à la pensée de la mort.

Il y avait d’abord, au moment de l’arrestation, la résignation à la destinée qui semble inévitable. On se laisse conduire par le gendarme qui vient vous appréhender au corps, comme par le bourreau même. Abattu et résigné, on arrive à la prison, dont on franchit le guichet, en levant le pied et en baissant la tête; on est poussé dans ces corridors fétides où la clarté de la lampe fumeuse lutte avec la vague. lueur d’un jour lointain. Ces êtres qui circulent ne sont pas des vivants; ce sont des ombres, et on se croit dans le vestibule des enfers. Quelle nuit que cette première nuit de la prison! toute remplie des visions de la fièvre. Voici le tribunal au-devant duquel Fouquier-Tinville, assis, semble mesurer sa proie du regard; le public ricane en la regardant, le juré bâille sur son banc, un homme prononce une sentence si vite et si négligemment qu’on n’a pas entendu ce qu’il disait; mais le bourreau arrive qui se charge de l’expliquer; la charrette attend à la grille, les murmures et les cris de la foule impatiente arrivent jusqu’à vous: Un homme à la guillotine! comme autrefois criaient les païens des cirques: Les chrétiens aux lions!... Tels sont les rêves que le jour, si longtemps attendu, vient dissiper. Il est donc vrai qu’on vit encore? Des compagnons d’infortune vous adressent la parole, et on leur répond. Le jour s’écoule: un jour de gagné ! puis un autre, moins triste. On se laisse aller à croire au lendemain. De la mort, vue de loin, on se moque hautement, on en prend même un avant-goût, en jouant, comme Riouffe, à la guillotine. Après tout, ce supplice, qu’est-ce? une chiquenaude sur le cou. Des amitiés se forment, des amours tardifs — comme ces bourgeons qui reparaissent aux arbres, après la chute des feuilles, prenant la tiède haleine de l’automne à son déclin pour les chauds baisers du printemps — de tardifs amours se produisent, audacieux et pressants. Cependant, un beau matin, l’huissier apporte l’acte d’accusation; il faut se tenir le cœur à deux mains pour pouvoir le lire. Mais la lecture est achevée, et peu à peu le sang revient aux joues qu’il avait abandonnées, le sourire aux lèvres; l’œil est rayonnant. Elle est si évidemment absurde, si monstrueusement invraisemblable, cette pièce qui a la prétention de vous tuer! On ne trouvera personne pour oser soutenir de pareilles faussetés. Oui, le triomphe est assuré ! on monte au tribunal, tranquille, confiant dans la justice de sa cause...

Bien peu surent se défendre de cette dernière illusion, et la reine Marie-Antoinette elle-même y céda. On ne le croirait pas, si le témoignage de son défenseur, Chauveau-Lagarde, n’était formel: (Notice historique sur les procès de Marie-Antoinette et de Madame Élisabeth, p. 46.)

«Nous fûmes ramenés par les gendarmes, au milieu desquels la Reine put encore nous apercevoir en arrestation, pour être présents à la lecture qu’on allait lui faire de l’épouvantable arrêt qui la condamnait.

» Nous ne pûmes l’entendre sans en être consternés; la Reine seule l’écouta d’un air calme, et l’on put seulement s’apercevoir alors qu’il venait de s’opérer dans son âme une sorte de révolution qui me parut bien remarquable. Elle ne donna pas le moindre signe ni de crainte, ni d’indignation, ni de faiblesse. Elle fut comme anéantie par la surprise. Elle descendit les gradins , sans proférer aucune parole, ni faire aucun geste, traversa la salle comme sans rien voir ni rien entendre; et lorsqu’elle fut arrivée devant la barrière où était le peuple, elle releva la tête avec majesté...»

Presque toutes les femmes ont passé par cette terrible épreuve de l’espérance, et presque toutes, comme la reine Marie-Antoinette, après avoir été anéanties par la surprise, arrivant devant le peuple, relevaient la tête avec majesté.

Je rapporterai un autre exemple de ce courage merveilleux, pris dans une région bien inférieure, mais cependant en pleine société française. Je ne connais rien de plus saisissant que le rapprochement de la vie de plaisirs, de voluptés et de galanterie, avec la mort soudaine telle que la Révolution l’avait inventée.

Il est impossible de se rendre compte exactement de ce que la politique pouvait avoir à démêler avec mesdames de Saint-Amaranthe. Elles habitaient au Palais-Royal, n° 50. Leur salon était fréquenté par des acteurs du Théâtre-Français et par des grands seigneurs; c’était l’image de cette société relâchée du dix-huitième siècle dont les prisons offrent le tableau en raccourci. Coittant, Lachabeaussière sont des gens de théâtre qui vivent dans la familiarité des grandes dames. Les hautes courtisanes de la scène rencontraient chez madame de Saint-Amaranthe leurs adorateurs attitrés. On jouait des jeux de hasard, le trente et un et le biribi. Les partisans de Robespierre représentent cette maison comme un impur foyer d’intrigues, une sorte de mauvais lieu, envahi par le jeu et la débauche; d’autres écrivains èn parlent comme du dernier salon de Paris ouvert au plaisir et à la bonne compagnie. Entre ces assertions contradictoires, il est difficile de se prononcer. Un roué du temps, le comte de Tilly, a consacré quelques pages de ses Mémoires aux dames de Saint-Amaranthe. L’homme capable des confidences qu’elles renferment, des accusations qu’elles portent contre de pauvres créatures qui avaient eu le malheur de l’admettre dans leur intimité, un tel homme ne mérite pas d’être cru sur parole. Cependant, il y a dans son récit des traits curieux, l’immoralité inconsciente d’un monde dont Tilly fut le héros. Le portrait des femmes est vraisemblable: est-il ressemblant? Nous ne saurions le dire; mais le narrateur se peint au vif sans s’en douter, et il est étonnant d’insolence et de fatuité. Avant de suivre mesdames de Saint-Amaranthe en prison, entrons donc dans leur intérieur où Tilly nous introduit, et laissons-le conter ses méchantes histoires, en ne faisant des propos du libertin que le cas qu’ils méritent.

«Qui n’a pas connu mademoiselle de Saint-Amaranthe et sa mère, deux fois fameuse par ses désordres et par sa famille ? Cette mère, fille de qualité (mademoiselle de Saint-Simon d’Arpajon), avait été mariée au sieur de Saint-Amaranthe, fils d’un receveur général des finances. Il était de sa personne capitaine de cavalerie, et fort riche; ce qui ne lui aurait pas suffi, peut-être, pour obtenir la main de mademoiselle de Saint-Simon, si elle n’avait pas fait de très-bonne heure je ne sais trop quelle fredaine, dont madame sa mère lui avait donné l’exemple dans la ville de Besançon, où elles vivaient. On voit que c’était une succession de modèles.

«M. de Saint-Amaranthe était un fou, qui avait, ainsi que je l’ai dit, une fortune considérable, qui l’était trop peu pour ses goûts. Il amena sa. femme à Paris, et fut ruiné en peu de temps par ses amis, qu’il ne prenait pas dans la meilleure compagnie, et par ses maîtresses, qu’il prenait à l’Opéra. Elles vinrent à bout de lui très-lestement, et l’envoyèrent mourir cocher de fiacre à Madrid, où Fénelon m’a dit l’avoir trouvé à la porte d’une église. Il le reconnut, lui donna la préférence, se laissa mener par lui (ce qui était hardi), et lui fit de plus l’aumône. Sa femme, plus jolie que belle, et plus désirable que jolie, avait eu des amants distingués, nommément feu M. le prince de Conti, qui s’était conduit fort noblement avec elle; j’en connais beaucoup d’autres qu’il serait aussi superflu que déplacé de nommer ici. Il en avait résulté qu’elle avait vécu tour à tour dans l’opulence et dans la plus étroite gêne, dans toutes les fluctuations enfin d’une vie d’intrigues. La meilleure compagnie, et à côté de cela une société fort mêlée, avait vécu constamment chez elle. En général, je lui ai reconnu un talent plus difficile qu’on ne croit, celui de forcer l’amitié à survivre à l’amour. Je m’en suis d’autant plus étonné, qu’avec peu de solidité dans le caractère, peu d’élévation dans le cœur, elle ne semblait avoir rien de bien attachant à jeter dans un commerce moral et désintéressé. Mais pour rendre un jugement tout à fait correct sur ce sujet, il faudrait avoir été son amant, et je n’ai jamais eu cet honneur-là. J’avais été toujours, de loin en loin, chez elle, où m’avait mené, dès ma première jeunesse, le vicomte de Pons. Celui-ci, après avoir passé avec elle la plus grande partie de sa vie (autant que les habitudes de la cour et les devoirs du monde le lui avaient permis), trouva la mort à la même heure qu’elle, sous le glaive inventé par le docteur Guillotin, cet honnête médecin qui, pensant que son art n’avait pas tué assez de monde, donna du laconisme à la destruction, et attacha son nom même à la plus homicide des découvertes.

«Au reste, bien des gens sont morts plus à plaindre que le vicomte de Pons. Il est assez joli de sortir de la vie justement avec les personnes qu’on aime.

«Madame de Saint-Amaranthe avait une fille citée depuis, dans Paris, comme un ange de beauté, et qui, célèbre par ses appas, rendit sa mort fameuse par son courage, dans un temps où il était difficile de se faire remarquer, tout le monde s’étant arrangé pour mourir comme les gladiateurs à Rome, en attitude, j’ai presque dit avec grâce. Je l’avais admirée enfant, et ne l’avais plus revue pendant quelques années. Au retour de mes derniers voyages, ces dames tenaient la maison de jeu la plus brillante et la plus fréquentée. Le plus habile cuisinier, des fonds énormes dans une banque de trente et un, la réunion de tout ce qu’on connaissait en hommes, à une époque surtout où il y avait moins de maisons d’un certain ordre, et moins de points d’appui dans un certain monde, un ton presque aussi décent que si l’on n’eût pas joué, les charmes des deux maîtresses de la maison (car la mère, éclipsée par sa fille, ne laissait pas que d’avoir encore son prix), d’autres femmes, dont je ne pourrais précisément assigner la classe et désigner les vertus, mais dont le plus grand nombre étaient jolies; tout, dis-je, concourait à faire de cette maison une galerie charmante, où l’on entrait plusieurs fois dans un jour. Pour moi, je vis mademoiselle de Saint-Amaranthe, et ne remarquai véritablement qu’elle. Je fus pourtant obligé de faire attention aussi à ce que me disait le vicomte de Pons, qui, après m’avoir avoué dans l’enfance de la jeune personne, qu’elle était sa fille, me soutenait qu’elle ne l’était pas, depuis qu’elle avait dix-huit ans. J’espère pour lui que s’étant fait les. illusions de la paternité, il en était venu à en reconnaître très-précisément le néant; car ses vues étaient sérieuses: il en voulait faire sa maîtresse. Je l’en plaisantai; mais, le trouvant très-sérieusement dépaternisé, je n’en parlai plus; je me contentai d’en causer très à fond avec la petite. Après lui avoir recommandé le secret, je lui dépeignis pathétiquement l’énormité d’un inceste. Je la trouvai disposée à en concevoir la plus profonde horreur, et j’obtins la promesse qu’elle allait s’appliquer tout de bon à considérer quels sentiments je méritais d’elle, pour mon zèle et pour mes avis. Le vicomte me suivait de l’œil, était très-jaune et très-défiant. Il cachait mal son humeur, dont je n’avais pas l’air de m’apercevoir; mais exerçant une influence illimitée sur l’esprit de la mère qui en avait plus que lui, il me peignait comme l’homme le plus dangereux de son salon: celle-ci aurait passé un amant à sa fille, mais n’aurait pas voulu que ce fût moi. La voilà interrogée, tourmentée, prévenue contre mes machinations infernales; mes affaires, et c’était naturel, en avancèrent. Autant la bile du vicomte m’aurait réjoui, autant la colère de la belle maman m’effraya; il n’était pas encore temps d’en rire. Je parlai donc à cet ange, tout juste autant que la politesse l’exigeait; mais nous nous passions des billets: je la prévins que j’allais faire l’amour, jusqu’à un certain point, à sa maman. Cette idée la divertit immodérément. J’avais un double but, de lui montrer combien il eût été facile de réussir avec celle qui n’était si sévère que pour sa fille, et de piquer la jalousie de celle-ci pour amener le dénoûment. La femme la mieux avertie que c’est un jeu, ne voit qu’avec défiance celui qu’elle aime à une sorte de répétition avec sa rivale. Effectivement mes soins, qui réussissaient à m’effrayer, et qui valurent au vicomte de Pons le reproche d’avoirla vue courte, commencèrent par divertir mademoiselle de Saint-Amaranthe et lui causèrent bientôt une humeur marquée. Tous les jours je lui remettais une lettre. Rien n’aiguise un amour contrarié comme ce petit manège. Les miennes étaient écrites avec du sang, résultat d’une légère piqûre; elle y répondit avec du rouge délayé dans de l’eau. Je m’aperçus de la tricherie, et boudai; on ne m’écrivit plus qu’avec de l’encre, et je repris toute ma bonne humeur. N’habituons que le moins possible un sexe artificieux et malin à se moquer de nous, dans les bagatelles; l’objet d’une mauvaise plaisanterie l’est bientôt d’un mépris raisonné. Elle m’enjoignit à son tour, très-décidément, de laisser en repos le cœur de madame sa mère, et me déclara que cette petite guerre et ses simulacres l’ennuyaient. Je dis alors à celle-ci que j’avais mal à la poitrine et que j’allais me mettre au lait. Mais y dînant souvent, et d’un appétit qu’on eût pu citer, elle vit que je me moquais d’elle et se fâcha; ce fut alors que la beauté que j’encensais en silence comprit (comme je l’avais prévu) qu’il fallait se décider, et donner un peu plus tôt ce qu’elle avait résolu d’accorder plus tard, puisqu’il était possible que sa mère plaçât dans notre chemin de nouveaux obstacles.

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Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
641 s. 19 illüstrasyon
ISBN:
4064066328528
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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