Kitabı oku: «Les prisons de Paris sous la Révolution»

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Charles-Aimé Dauban

Les prisons de Paris sous la Révolution

D'après les relations des contemporains


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066328528

Table des matières

INTRODUCTION.

LES PRISONS DE PARIS AVANT LA RÉVOLUTION

LES MASSACRES DE SEPTEMBRE A L’ABBAYE.

MON AGONIE DE TRENTE-HUIT HEURES, PAR JOURGNIAC SAINT-MÉARD.

QUELQUES SOUVENIRS DE M. AUDOT.

CARON DE BEAUMARCHAIS.

LA MORALITÉ DE BEAUMARCHAIS.

LA VISITE DOMICILIAIRE

LA COMMUNE DE PARIS, PAR MORELLET.

LA COMMUNE DE PARIS.

LE BARON RIOUFFE

LIBERTÉ. — ÉGALITÉ.

MÉMOIRES D’UN DÉTENU

COMPLÉMENT DES MÉMOIRES DE RIOUFFE .

LA CONCIERGERIE.

LA CONCIERGERIE.

BEUGNOT A LA CONCIERGERIE.

LE COMTE BEUGNOT A LA CONCIERGERIE.

BEAULIEU A LA CONCIERGERIE ET AU LUXEMBOURG.

BEAULIEU A LA CONCIERGERIE ET AU LUXEMBOURG.

LE LUXEMBOURG.

TABLEAU DU LUXEMBOURG FAIT PAR UN SUSPECT ARRÊTE EN FRIMAIRE AN II.

LES MADELONNETTES.

A LA CITOYENNE VAUBERTRAD.

MAISON D’ARRÊT DE PORT-LIBRE

COMMUNÉMENT APPELÉE LA BOURBE .

JOURNAL DES ÉVÉNEMENTS ARRIVÉS A PORT-LIBRE, CI-DEVANT PORT-ROYAL, DEPUIS MON ENTRÉE DANS CETTE MAISON.

PROMENADE DU MATIN AU PRÉAU DE LA MAISON DE DÉTENTION DE PORT-LIBRE, CI-DEVANT PORT-ROYAL, PAR LE CITOYEN AYMERIE.

MAISON D’ARRÊT DES CARMES.

TRANSFÈREMENT D’UNE PARTIE DES DÉTENUS DE PORT-LIBRE A LA MAISON D’ARRÊT DES CARMES.

PÉLAGIE.

ÉPITRE A MES AMIS

SAINT-LAZARE.

FAITS HISTORIQUES ET ANECDOTES SUR LA MAISON D’ARRÊT DE SAINT-LAZARE.

LE POËTE ROUCHER A SAINT-LAZARE.

Une translation de prisonniers de Sainte-Pélagie à Saint-Lazare.

Réponse de sa fille.

Roucher à sa fille.

Boucher à sa fille.

Roucher à une amie.

A sa fille.

Roucher à sa femme.

LA MAIRIE, LA FORCE ET LE PLESSIS.

DIALOGUE DES MORTS.

LES PRISONNIERS DE LA FORCE.

LES JOURNALISTES ET LES PAMPHLETS

DIALOGUE ENTRE MADAME ROLAND, SULEAU, D’ORLÉANS ET PHÉLIPPEAUX.

TABLE DES GRAVURES.


INTRODUCTION.

Table des matières

L’Histoire des années 1793 et 1794 à Paris a pour complément l’Histoire du tribunal révolutionnaire et celle des Prisons. Les actes du tribunal révolutionnaire ont été exposés par M. Campardon dans un livre que lui seul peut-être était en situation d’écrire. Nous reproduisons aujourd’hui le tableau des prisons fourni par les relations que nous ont laissées les contemporains. Après avoir vu au milieu de quelles circonstances, dans quel esprit et dans quel but les lois révolutionnaires ont été faites et comment elles furent appliquées, il restait à raconter le sort des victimes et à les montrer aux prises avec l’adversité. C’est l’objet principal de ce livre.

Les prisons de Paris offrent, à l’époque de la Révolution, un spectacle unique dans l’histoire: celui de la confusion de tous les partis, de toutes les conditions sociales et de tous les âges dans un milieu où il ne manque que le crime, pour lequel il est fait.

A qui veut connaître cette partie de la société française que la Révolution a trouvée livrée à toutes les dissipations de la vie, il faut ouvrir le monde des prisons. Dans les rues houleuses, dans les campagnes abandonnées, dans les camps en armes, on ne voit que la Révolution, là, paralysant les âmes par la terreur, ailleurs, les électrisant par son inspiration et par son audace. — Mais ce silence morne est aussi bien que ce délire sublime l’effet d’une crise extraordinaire. On peut comparer la nation dans cette période aiguë de sa transformation à la fonte qui sous le feu du fourneau devient liquide, rouge et crépitante. Certes, il est difficile de reconnaître dans la lave bouillonnante le métal, gris et opaque, que la flamme a transformé. Pour l’étudier, prenez-le hors du creuset du fondeur.

Les relations que les contemporains nous ont transmises sur leur séjour dans les prisons ne sauraient être suspectes de partialité contre les prisonniers, ayant été écrites par eux. Comme peinture des mœurs et des occupations du monde dont elles retracent la vie, elles offrent donc des garanties d’exactitude et de véracité parfaite. Elles montrent les gens tels qu’ils sont. Dans la vie privée, on se cachait; dans la vie publique, on se fardait; la crainte de la persécution pouvait faire recourir à toutes sortes de dissimulations d’opinions, de goûts ou d’habitudes. Mais quand on se voyait atteint par cette persécution, les précautions cessaient, on redevenait libre derrière les murs de la prison, dans la communauté de malheurs que la tyrannie y avait établie. On ne se gênait pas pour qualifier des épithètes les plus outrageantes les hommes sous qui tout tremblait au dehors; l’approche de la mort, l’inutilité d’une résistance et d’efforts prolongés donnaient cette sorte d’impassibilité ou de résignation sereine que nous trouvons dans l’Arabe fataliste lorsque, pris les armes à la main après un combat, il est condamné et conduit au supplice. Les rapports de la vie de prison n’étant réglées ni par l’étiquette, ni par le respect humain, ni par les conventions sociales, créaient un milieu aussi sincère, aussi peu gêné et apprêté que la vie du collège. Chacun s’y montrait avec ses goûts, ses défauts, ses travers, tout en observant ceux de son voisin; on ne consultait, pour se rapprocher, que les affinités de caractère; on se distrayait comme on pouvait. Les prisonniers enfermés dans les tristes cours des anciens collèges du Plessis et de Louis le Grand reprenaient les parties de balle que quelques années d’existence mondaine et d’agitations politiques avaient interrompues. On se montrait fort tendre; tendre en amour, tendre en amitié. Il n’y avait pas de femmes détenues aux Madelonnettes: aussi la jeune épouse du concierge y était saluée comme un ange, comme une déesse; à Port-Royal, où il y en avait beaucoup, elles sont toutes adorées. A force de se fondre et de s’amollir dans les épanchements intimes, le cœur, même chez les vieillards, perdait jusqu’aux plus excusables préjugés de l’éducation: «Ma fille, — disait à son héroïque enfant le marquis de Sombreuil, en lui montrant un artisan qui avait contribué à le sauver de la mort, — si cet honnête homme n’était pas marié, tu n’aurais pas d’autre époux.» Le sentiment qui se développe le plus dans la vie de prison est celui qui domine dans la vie de collège, l’amitié. Dans le monde, l’homme se trouve séparé de l’homme par sa fonction, quand il ne l’est pas par la femme et la famille. La prison ramène à ce sentiment primordial des sociétés, et fait disparaître les barrières que les conventions sociales ont établies. Et puis quel rappel à l’égalité que le triangle d’acier qui brille à tous les yeux et menace toutes les têtes!

Il semble que cette menace du supplice aurait dû avant tout rappeler à la gravité, au recueillement et à la prière; mais c’est principalement dans les prisons qu’apparaît l’incurable frivolité de cette vieille société saisie à la gorge par la Terreur. Pour le plus grand nombre de ceux que leur détention expose à une condamnation capitale, le sentiment religieux n’existe pas. Quand l’heure matinale n’a pas apporté la sentence de mort, le reste du jour est assuré, et on veut en jouir. Arrière les soucis et le repentir! Cette insouciance était-elle apparente ou réelle? et si elle n’était pas feinte, comment l’expliquer? Tient-elle au temps? tient-elle à la nature de l’homme lorsqu’il se trouve sous l’empire de certaines circonstances? Dans la placidité stoïque qui attend avec résignation lè coup mortel, sans protestation contre les hommes et sans recours apparent vers Dieu, comme s’il était absent de l’univers, on peut voir le témoignage implicite d’une entière confiance dans sa justice. Pourquoi craindre celui qui ne punit que l’iniquité ? Que le moribond soit dans son lit saisi de frayeur: il trouve la main de Dieu dans l’action mystérieuse qui l’écarte de la vie, en dépit des efforts de la science; mais l’innocent ne sent, dans son malheur, que la main des hommes, et lorsqu’il tourne ses regards vers le ciel, il n’y rencontre que la justice divine, indulgente aux opprimés.

Le plus souvent on ne s’arrêtait pas à ces pensées. Nous avons sous les yeux à Port-Libre une société presque païenne, tout entière à la préoccupation du plaisir, dansant, versifiant, chantant, s’enguirlandant et faisant l’amour, en narguant la mort. Vous voyez un prisonnier s’absorber dans la méditation: peut-être retourne-t-il par la pensée aux heures riantes de sa vie; peut-être fait-il le compte de ses erreurs et de ses fautes, au seuil de l’inconnu qui l’attend. Mais, plus vraisemblablement, il s’efforce de faire entrer le récit de ses malheurs, la plainte de ses regrets ou. de ses amours, dans le rhythme savant et cadencé du vers. Il en donnera le soir lecture au salon, et l’intérêt de sa gloire poétique le préoccupe uniquement. Riouffe, au fond du noir cachot où il a été jeté entre un assassin et un faussaire, chante les beautés de la moisson. Madame Lachabeaussière, traitée avec une rigueur qui arrache des larmes à ses codétenus, compose une romance sur la naissance de sa petite fille en prison (p. 351). «Voici, dit l’auteur de la relation sur les Prisons de la Mairie, de la Force et du Plessis (p. 447), la romance que j’avais faite en me disposant à la mort.» On aurait pu laisser ces morceaux de poésie à la prison où ils sont nés: on s’en est bien gardé. Certes, Roucher était un parfait honnête homme, le modèle des vertus bourgeoises; lisez ses lettres à sa fille; le ton en est excellent de raison, de bonté, de douceur résignée; on voit que la botanique, que la poésie, les littératures française et anglaise sont l’objet de ses études; mais le nom de Dieu n’y paraît pas. De Dieu on ne dit rien; c’est une vieille superstition! Il n’y a plus que l’Être suprême.

On célèbre la fête de l’Être suprême à Port-Libre; on compose des hymnes patriotiques , on se réjouit des victoires de la République; mais surtout on s’amuse. La relation de Coittant nous rappelle ces propos égrillards du Décaméron tenus dans une villa voisine de Florence pendant que la peste, frappe à toutes les portes. Ce ne sont que madrigaux, bouts-rimés, billets galants, tendres œillades, rendez-vous sous l’acacia:

Arbre chéri, dont la feuille légère

Aux amants réunis sous tes rameaux nombreux

Prête son ombre tutélaire,

Arbre chéri, que ton sort est heureux!

L’Amour, pour préparer ses larcins et ses jeux,

Choisit ton trône de verdure, etc.

Si le sort de l’acacia, témoin impassible des larcins de l’amour, est digne d’envie aux yeux du poëte, il est permis de croire que celui des captifs n’est pas à plaindre, surtout lorsqu’on a lu le séduisant portrait que trace de tant de jeunes beautés la plume émue du citoyen Aymerie:

Sous la fenêtre, au lever de l’aurore,

Arrivent de tous les côtés

Des groupes de divinités

Des mortels aimant la présence, etc.

Les salons du faubourg Saint-Germain sont fermés, mais le salon de Port-Libre est ouvert: c’est Fouquier-Tinville qui en est le recruteur et l’ordonnateur; c’est la gaieté qui y règne, l’urbanité, la galanterie. Le poëte à la mode, Vigée, en fait les frais, et les belles dames n’ont rien à y regretter.

Cependant la plume du narrateur est restée discrète: elle laisse les médisances à la chronique scandaleuse. Le journal de Port-Libre ménage les personnes qu’il nomme: Coittant ne veut pas gâter l’encens qu’il leur prodigue: et puis sa morale est trop bonne fille pour s’offusquer de bagatelles amoureuses. On trouve plus d’élévation, plus d’esprit philosophique dans Beaulieu, Beugnot, et dans l’auteur anonyme auquel est due la peinture de l’intérieur de la prison du Luxembourg. Les pages que reproduit ce livre fournissent les détails les plus singuliers. Ici, c’est une présidente qui se dédommage avec usure de quelques années d’abstinence forcée; un amant qui s’introduit dans la prison et s’unit à sa maîtresse; là, c’est une femme qui obtient de la vénalité des geôliers la faveur de passer, dans les bras d’un homme plus jeune qu’elle, la nuit trop courte à laquelle succédera pour tous deux la nuit éternelle. Les ombres propices favorisent les rendez-vous; le bruit des baisers et des soupirs amoureux parvient jusqu’au fond des corridors sombres de la Conciergerie, qui n’ont encore entendu que des sanglots; il y a bien entre le préau des femmes et la prison des hommes des grilles et des barreaux, mais des barreaux qui n’étaient pas tellement resserrés qu’un Français n’eût jamais qu’à désespérer: c’est un témoin oculaire qui le dit. Comment expliquer cet incroyable abandon? L’approche d’une destruction inévitable, et à heure fixe, jette-t-elle dans les veines de la créature pleine de force et de vie, avec une furie de luxure, comme une protestation de la nature révoltée? On voit une jeune femme acheter du bourreau la tête de son amant et l’emporter toute sanglante dans un mouchoir, pour aller se repaître une dernière fois du spectacle de ces yeux et de ces lèvres décolorées. Dans les défaillances de la pudeur, dans les embrassements des mourants, il y aurait à faire la part de la peur. La loi révolutionnaire épargnait la femme grosse pendant la durée de la gestation: la vie innocente qui se trouve liée à une existence condamnée l’enveloppait, la protégeait. La peur a commis, en ce temps-là, des méfaits plus hideux que ceux de la prostitution.

Soyons justes. La Révolution en élevant la femme à l’échafaud politique fut pour elle une terrible occasion de manifester les plus généreuses qualités de sa nature. Si on la voit maintes fois fléchir dans l’accomplissement des devoirs qui dérivent de sa condition civile, observatrice assez molle et relâchée des conventions qui la lient, elle est admirable par le courage et l’abnégation, toutes les fois que le cœur est intéressé.

Velleius Paterculus racontant les effets de la Terreur triumvirale vers la fin de la République romaine (43 av. Jésus-Christ), écrivait: «Il y eut beaucoup de fidélité chez les femmes, assez dans les affranchis, quelque peu chez les esclaves, aucune dans les fils, tant l’espoir une fois conçu, il est difficile d’attendre.» La Terreur de la démagogie nous montre la fidélité chez les domestiques rare, chez les fils tiède, et chez les femmes le dévouement ardent et absolu, soit pour l’amant, soit pour le mari. Les femmes sont au moment de la mort ce que cette religion dont elles ont abandonné les pratiques les a faites, et on retrouve en elles quelque chose de ce qui est l’œuvre chrétienne par excellence: la sœur de charité. Nous ne rapporterons pas ici des traits d’abnégation et d’intrépidité qui prouvent qu’aux époques de convulsion sociale les femmes sont capables, comme les hommes, de tous les genres d’héroïsme. Nous nous bornerons à rappeler le témoignage de deux des écrivains qui avaient vécu dans les prisons: «Les femmes, dit l’un, ont retrempé, leurs âmes dans le désordre commun; elles ont tout bravé pour donner consolation à l’infortune et asile à la proscription.» (Page 442.) Beaulieu est plus explicite encore: «Il serait difficile de montrer plus de constance, plus de courage, plus de pertinacité à consoler, à secourir les objets de leur tendresse; elles se sont élevées au-dessus des hommes dans cette dangereuse circonstance..... Les femmes seules ont tout bravé.» (P. 211.)

Ce mépris de la mort dont tant de femmes donnent l’exemple en ce temps-là est un des spectacles les plus extraordinaires de l’histoire: l’antiquité, qui nous montre de très-grands caractères de femme, ne nous offre rien d’analogue: c’est le droit des femmes de pleurer, de se lamenter, de se tordre devant le bourreau; c’est leur droit d’être lâches et pusillanimes sous le glaive. La Révolution nous les fait voir usurpant le droit des hommes: calmes et stoïques comme eux. Beaucoup ont dû cette force, sans en avoir conscience, à la religion qui les avait formées, qu’elles avaient abandonnée peut-être, et qui accoutume de bonne heure l’âme à la pensée de la mort.

Il y avait d’abord, au moment de l’arrestation, la résignation à la destinée qui semble inévitable. On se laisse conduire par le gendarme qui vient vous appréhender au corps, comme par le bourreau même. Abattu et résigné, on arrive à la prison, dont on franchit le guichet, en levant le pied et en baissant la tête; on est poussé dans ces corridors fétides où la clarté de la lampe fumeuse lutte avec la vague. lueur d’un jour lointain. Ces êtres qui circulent ne sont pas des vivants; ce sont des ombres, et on se croit dans le vestibule des enfers. Quelle nuit que cette première nuit de la prison! toute remplie des visions de la fièvre. Voici le tribunal au-devant duquel Fouquier-Tinville, assis, semble mesurer sa proie du regard; le public ricane en la regardant, le juré bâille sur son banc, un homme prononce une sentence si vite et si négligemment qu’on n’a pas entendu ce qu’il disait; mais le bourreau arrive qui se charge de l’expliquer; la charrette attend à la grille, les murmures et les cris de la foule impatiente arrivent jusqu’à vous: Un homme à la guillotine! comme autrefois criaient les païens des cirques: Les chrétiens aux lions!... Tels sont les rêves que le jour, si longtemps attendu, vient dissiper. Il est donc vrai qu’on vit encore? Des compagnons d’infortune vous adressent la parole, et on leur répond. Le jour s’écoule: un jour de gagné ! puis un autre, moins triste. On se laisse aller à croire au lendemain. De la mort, vue de loin, on se moque hautement, on en prend même un avant-goût, en jouant, comme Riouffe, à la guillotine. Après tout, ce supplice, qu’est-ce? une chiquenaude sur le cou. Des amitiés se forment, des amours tardifs — comme ces bourgeons qui reparaissent aux arbres, après la chute des feuilles, prenant la tiède haleine de l’automne à son déclin pour les chauds baisers du printemps — de tardifs amours se produisent, audacieux et pressants. Cependant, un beau matin, l’huissier apporte l’acte d’accusation; il faut se tenir le cœur à deux mains pour pouvoir le lire. Mais la lecture est achevée, et peu à peu le sang revient aux joues qu’il avait abandonnées, le sourire aux lèvres; l’œil est rayonnant. Elle est si évidemment absurde, si monstrueusement invraisemblable, cette pièce qui a la prétention de vous tuer! On ne trouvera personne pour oser soutenir de pareilles faussetés. Oui, le triomphe est assuré ! on monte au tribunal, tranquille, confiant dans la justice de sa cause...

Bien peu surent se défendre de cette dernière illusion, et la reine Marie-Antoinette elle-même y céda. On ne le croirait pas, si le témoignage de son défenseur, Chauveau-Lagarde, n’était formel: (Notice historique sur les procès de Marie-Antoinette et de Madame Élisabeth, p. 46.)

«Nous fûmes ramenés par les gendarmes, au milieu desquels la Reine put encore nous apercevoir en arrestation, pour être présents à la lecture qu’on allait lui faire de l’épouvantable arrêt qui la condamnait.

» Nous ne pûmes l’entendre sans en être consternés; la Reine seule l’écouta d’un air calme, et l’on put seulement s’apercevoir alors qu’il venait de s’opérer dans son âme une sorte de révolution qui me parut bien remarquable. Elle ne donna pas le moindre signe ni de crainte, ni d’indignation, ni de faiblesse. Elle fut comme anéantie par la surprise. Elle descendit les gradins , sans proférer aucune parole, ni faire aucun geste, traversa la salle comme sans rien voir ni rien entendre; et lorsqu’elle fut arrivée devant la barrière où était le peuple, elle releva la tête avec majesté...»

Presque toutes les femmes ont passé par cette terrible épreuve de l’espérance, et presque toutes, comme la reine Marie-Antoinette, après avoir été anéanties par la surprise, arrivant devant le peuple, relevaient la tête avec majesté.

Je rapporterai un autre exemple de ce courage merveilleux, pris dans une région bien inférieure, mais cependant en pleine société française. Je ne connais rien de plus saisissant que le rapprochement de la vie de plaisirs, de voluptés et de galanterie, avec la mort soudaine telle que la Révolution l’avait inventée.

Il est impossible de se rendre compte exactement de ce que la politique pouvait avoir à démêler avec mesdames de Saint-Amaranthe. Elles habitaient au Palais-Royal, n° 50. Leur salon était fréquenté par des acteurs du Théâtre-Français et par des grands seigneurs; c’était l’image de cette société relâchée du dix-huitième siècle dont les prisons offrent le tableau en raccourci. Coittant, Lachabeaussière sont des gens de théâtre qui vivent dans la familiarité des grandes dames. Les hautes courtisanes de la scène rencontraient chez madame de Saint-Amaranthe leurs adorateurs attitrés. On jouait des jeux de hasard, le trente et un et le biribi. Les partisans de Robespierre représentent cette maison comme un impur foyer d’intrigues, une sorte de mauvais lieu, envahi par le jeu et la débauche; d’autres écrivains èn parlent comme du dernier salon de Paris ouvert au plaisir et à la bonne compagnie. Entre ces assertions contradictoires, il est difficile de se prononcer. Un roué du temps, le comte de Tilly, a consacré quelques pages de ses Mémoires aux dames de Saint-Amaranthe. L’homme capable des confidences qu’elles renferment, des accusations qu’elles portent contre de pauvres créatures qui avaient eu le malheur de l’admettre dans leur intimité, un tel homme ne mérite pas d’être cru sur parole. Cependant, il y a dans son récit des traits curieux, l’immoralité inconsciente d’un monde dont Tilly fut le héros. Le portrait des femmes est vraisemblable: est-il ressemblant? Nous ne saurions le dire; mais le narrateur se peint au vif sans s’en douter, et il est étonnant d’insolence et de fatuité. Avant de suivre mesdames de Saint-Amaranthe en prison, entrons donc dans leur intérieur où Tilly nous introduit, et laissons-le conter ses méchantes histoires, en ne faisant des propos du libertin que le cas qu’ils méritent.

«Qui n’a pas connu mademoiselle de Saint-Amaranthe et sa mère, deux fois fameuse par ses désordres et par sa famille ? Cette mère, fille de qualité (mademoiselle de Saint-Simon d’Arpajon), avait été mariée au sieur de Saint-Amaranthe, fils d’un receveur général des finances. Il était de sa personne capitaine de cavalerie, et fort riche; ce qui ne lui aurait pas suffi, peut-être, pour obtenir la main de mademoiselle de Saint-Simon, si elle n’avait pas fait de très-bonne heure je ne sais trop quelle fredaine, dont madame sa mère lui avait donné l’exemple dans la ville de Besançon, où elles vivaient. On voit que c’était une succession de modèles.

«M. de Saint-Amaranthe était un fou, qui avait, ainsi que je l’ai dit, une fortune considérable, qui l’était trop peu pour ses goûts. Il amena sa. femme à Paris, et fut ruiné en peu de temps par ses amis, qu’il ne prenait pas dans la meilleure compagnie, et par ses maîtresses, qu’il prenait à l’Opéra. Elles vinrent à bout de lui très-lestement, et l’envoyèrent mourir cocher de fiacre à Madrid, où Fénelon m’a dit l’avoir trouvé à la porte d’une église. Il le reconnut, lui donna la préférence, se laissa mener par lui (ce qui était hardi), et lui fit de plus l’aumône. Sa femme, plus jolie que belle, et plus désirable que jolie, avait eu des amants distingués, nommément feu M. le prince de Conti, qui s’était conduit fort noblement avec elle; j’en connais beaucoup d’autres qu’il serait aussi superflu que déplacé de nommer ici. Il en avait résulté qu’elle avait vécu tour à tour dans l’opulence et dans la plus étroite gêne, dans toutes les fluctuations enfin d’une vie d’intrigues. La meilleure compagnie, et à côté de cela une société fort mêlée, avait vécu constamment chez elle. En général, je lui ai reconnu un talent plus difficile qu’on ne croit, celui de forcer l’amitié à survivre à l’amour. Je m’en suis d’autant plus étonné, qu’avec peu de solidité dans le caractère, peu d’élévation dans le cœur, elle ne semblait avoir rien de bien attachant à jeter dans un commerce moral et désintéressé. Mais pour rendre un jugement tout à fait correct sur ce sujet, il faudrait avoir été son amant, et je n’ai jamais eu cet honneur-là. J’avais été toujours, de loin en loin, chez elle, où m’avait mené, dès ma première jeunesse, le vicomte de Pons. Celui-ci, après avoir passé avec elle la plus grande partie de sa vie (autant que les habitudes de la cour et les devoirs du monde le lui avaient permis), trouva la mort à la même heure qu’elle, sous le glaive inventé par le docteur Guillotin, cet honnête médecin qui, pensant que son art n’avait pas tué assez de monde, donna du laconisme à la destruction, et attacha son nom même à la plus homicide des découvertes.

«Au reste, bien des gens sont morts plus à plaindre que le vicomte de Pons. Il est assez joli de sortir de la vie justement avec les personnes qu’on aime.

«Madame de Saint-Amaranthe avait une fille citée depuis, dans Paris, comme un ange de beauté, et qui, célèbre par ses appas, rendit sa mort fameuse par son courage, dans un temps où il était difficile de se faire remarquer, tout le monde s’étant arrangé pour mourir comme les gladiateurs à Rome, en attitude, j’ai presque dit avec grâce. Je l’avais admirée enfant, et ne l’avais plus revue pendant quelques années. Au retour de mes derniers voyages, ces dames tenaient la maison de jeu la plus brillante et la plus fréquentée. Le plus habile cuisinier, des fonds énormes dans une banque de trente et un, la réunion de tout ce qu’on connaissait en hommes, à une époque surtout où il y avait moins de maisons d’un certain ordre, et moins de points d’appui dans un certain monde, un ton presque aussi décent que si l’on n’eût pas joué, les charmes des deux maîtresses de la maison (car la mère, éclipsée par sa fille, ne laissait pas que d’avoir encore son prix), d’autres femmes, dont je ne pourrais précisément assigner la classe et désigner les vertus, mais dont le plus grand nombre étaient jolies; tout, dis-je, concourait à faire de cette maison une galerie charmante, où l’on entrait plusieurs fois dans un jour. Pour moi, je vis mademoiselle de Saint-Amaranthe, et ne remarquai véritablement qu’elle. Je fus pourtant obligé de faire attention aussi à ce que me disait le vicomte de Pons, qui, après m’avoir avoué dans l’enfance de la jeune personne, qu’elle était sa fille, me soutenait qu’elle ne l’était pas, depuis qu’elle avait dix-huit ans. J’espère pour lui que s’étant fait les. illusions de la paternité, il en était venu à en reconnaître très-précisément le néant; car ses vues étaient sérieuses: il en voulait faire sa maîtresse. Je l’en plaisantai; mais, le trouvant très-sérieusement dépaternisé, je n’en parlai plus; je me contentai d’en causer très à fond avec la petite. Après lui avoir recommandé le secret, je lui dépeignis pathétiquement l’énormité d’un inceste. Je la trouvai disposée à en concevoir la plus profonde horreur, et j’obtins la promesse qu’elle allait s’appliquer tout de bon à considérer quels sentiments je méritais d’elle, pour mon zèle et pour mes avis. Le vicomte me suivait de l’œil, était très-jaune et très-défiant. Il cachait mal son humeur, dont je n’avais pas l’air de m’apercevoir; mais exerçant une influence illimitée sur l’esprit de la mère qui en avait plus que lui, il me peignait comme l’homme le plus dangereux de son salon: celle-ci aurait passé un amant à sa fille, mais n’aurait pas voulu que ce fût moi. La voilà interrogée, tourmentée, prévenue contre mes machinations infernales; mes affaires, et c’était naturel, en avancèrent. Autant la bile du vicomte m’aurait réjoui, autant la colère de la belle maman m’effraya; il n’était pas encore temps d’en rire. Je parlai donc à cet ange, tout juste autant que la politesse l’exigeait; mais nous nous passions des billets: je la prévins que j’allais faire l’amour, jusqu’à un certain point, à sa maman. Cette idée la divertit immodérément. J’avais un double but, de lui montrer combien il eût été facile de réussir avec celle qui n’était si sévère que pour sa fille, et de piquer la jalousie de celle-ci pour amener le dénoûment. La femme la mieux avertie que c’est un jeu, ne voit qu’avec défiance celui qu’elle aime à une sorte de répétition avec sa rivale. Effectivement mes soins, qui réussissaient à m’effrayer, et qui valurent au vicomte de Pons le reproche d’avoirla vue courte, commencèrent par divertir mademoiselle de Saint-Amaranthe et lui causèrent bientôt une humeur marquée. Tous les jours je lui remettais une lettre. Rien n’aiguise un amour contrarié comme ce petit manège. Les miennes étaient écrites avec du sang, résultat d’une légère piqûre; elle y répondit avec du rouge délayé dans de l’eau. Je m’aperçus de la tricherie, et boudai; on ne m’écrivit plus qu’avec de l’encre, et je repris toute ma bonne humeur. N’habituons que le moins possible un sexe artificieux et malin à se moquer de nous, dans les bagatelles; l’objet d’une mauvaise plaisanterie l’est bientôt d’un mépris raisonné. Elle m’enjoignit à son tour, très-décidément, de laisser en repos le cœur de madame sa mère, et me déclara que cette petite guerre et ses simulacres l’ennuyaient. Je dis alors à celle-ci que j’avais mal à la poitrine et que j’allais me mettre au lait. Mais y dînant souvent, et d’un appétit qu’on eût pu citer, elle vit que je me moquais d’elle et se fâcha; ce fut alors que la beauté que j’encensais en silence comprit (comme je l’avais prévu) qu’il fallait se décider, et donner un peu plus tôt ce qu’elle avait résolu d’accorder plus tard, puisqu’il était possible que sa mère plaçât dans notre chemin de nouveaux obstacles.

«B..., qui a été fort connu pour ses ridicules regrets de ne pas être un homme de qualité, inconvénient dont cent mille écus de rente auraient dû le consoler, même dans ce temps-là , avait un appartement dans la maison, pour s’y habiller, ou même pour y passer une nuit accidentellement. Il m’en prêta la clef. Après un opéra qui me parut éternel, et où j’avais accompagné mesdames de Saint-Amaranthe dans leur loge, dont je sortis avant la fin, Amélie , fidèle à sa promesse, vint en rentrant me trouver dans l’obscurité où je l’attendais; elle arriva le cœur battant, quand je commençais à désespérer d’elle:

Odoratos nexa capillos,

...... vestis tenuissima, cultus amantis.

«Le signal convenu, trois coups furent légèrement frappés à la porte, j’ouvris, et reçus Flore dans mes bras; c’était la déesse des jardins, véritablement plus fraîche que le bouquet qu’elle portait sur son sein. De trop rapides instants s’étant écoulés, elle redescendit au salon, je l’y suivis plus tard, en vainqueur modeste qui veut dérouter le soupçon et laisser à la pudeur le temps de reprendre un maintien. Madame de Saint-Amaranthe, émue d’une sympathie maternelle qui la magnétisait sans doute à son insu, ne m’avait jamais témoigné de si tendres attentions. Elle me demanda, d’une voix caressante, d’où j’arrivais si tard?

«D’une visite indispensable, lui dis-je, où je n’ai eu de dé-

«dommagement que de penser incessamment à vous.

«— C’est bien poli, dit-elle, mais il n’y a rien d’indispen-

«sable dans ce monde que de s’ennuyer; quant à des visites,

«on n’en fait plus.

«— La mienne, répondis-je, est du petit nombre de celles

«qu’on a faites depuis la création du monde, et qu’on fera

«jusqu’à sa fin.

«— Je n’en veux pas savoir davantage, minauda-t-elle en

«détournant la tête.

«— Vous êtes la personne du monde à qui j’ai le plus de

«plaisir à obéir.»

«Elle fut toute la soirée d’une humeur charmante; c’était une poule un peu fâchée transformée en colombe. Quelques-uns de ses atomes m’environnaient encore, j’étais le fils de son instinct malgré les antipathies de sa raison.

«Pour son aimable fille, la céleste Amélie, elle était comme une rose qu’on a agitée sur sa tige, et dont la nuance de pourpre est plus vive, après que le zéphyr a mollement entr’ouvert ses feuilles.

«Rien n’est voilé pour longtemps. Elle avait un frère, assassiné depuis à l’âge de seize ans par Fouquier-Tinville; que ne remarque pas cet âge? il soupçonna nos rendez-vous. Il fit le guet à la porte, il la vit sortir de la chambre de B..., ne quitta point son poste qu’il ne m’eût vu descendre aussi, et révéla, dès le même soir, tout à sa mère.

«On peut supposer que l’explication que j’eus avec elle fut orageuse; elle ne m’épargna point les épithètes de monstre, de corrupteur; la dernière m’affectait peu, j’étais sûr de ne pas la mériter, instruit qu’un autre, protégé par madame de Saint-Amaranthe elle-même, s’était chargé de ce soin-là. Il me fut signifié d’avoir à ne pas remettre le pied dans la maison, et que sa fille irait expier son crime dans un couvent. J’admirais l’éloquence de sa fureur et la moralité de ses emportements. C’était la vertu qui n’a point d’intérêt à broncher, prêchant le vice pris sur le fait. Quand elle eut débagoulé sa colère, je répliquai bien doucement que je doutais qu’elle eût le droit de mettre au couvent sa fille, pour avoir choisi un amant de son goût, après le tort d’en avoir accepté un qui n’en avait pas été ; que sur tout le reste, je prendrais les ordres de mademoiselle de Saint-Amaranthe et jamais les siens. Après ce peu de mots, je me retirai au bruit des injures, des portes fermées avec fracas et des porcelaines brisées dans sa furie.

«J’informai Amélie de ce qu’elle aurait bien appris sans moi; je lui marquai que l’instant de nous séparer était arrivé, si le caractère et quelque énergie ne venaient pas à son secours; je lui rappelai qu’elle m’avait souvent promis d’en faire preuve si nous étions découverts. Elle surpassa mon attente: sa femme de chambre vint chez moi dès l’après-midi, m’assurer que sa maîtresse, après une entrevue très-animée avec sa mère, m’attendait à sept heures du soir. Je ne me fis pas attendre, elle me raconta tous les emportements, toutes les prières même qu’elle avait eu à braver; que sa réponse invariable avait été : qu’elle avait acquis par le passé le droit de disposer du présent, qu’elle était résolue à tout, même à sortir de la maison, plutôt que de se laisser tyranniser; qu’aidée par moi, qu’elle avait instruit de tout ce qui la touchait depuis son entrée dans le monde, elle ne manquerait pas des moyens de recouvrer sa liberté ; que le luxe, les superfluités dans lesquels elle nageait, ne contribuaient que très-peu à son bonheur, qu’il ne lui fallait que l’aisance avec celui qu’elle préférait, que je serais en mesure de subvenir à ses besoins; et que d’ailleurs, dix mille louis déposés chez M. Tr.., notaire, étaient sa propriété, et plus qu’il ne fallait pour le genre d’existence qui serait le plus de son goût.

«Tant et de si bons arguments, soutenus par des larmes, effrayèrent tellement madame de Saint-Amaranthe; l’idée surtout que j’avais son secret, la consterna si profondément, qu’elle convint avec sa fille de se dépouiller ce jour-là même de son autorité, de ne la regarder que comme une sœur qui n’avait plus que des conseils à espérer d’elle; ses souhaits allaient se borner à ne la voir jamais se repentir d’avoir secoué de si bonne heure le joug de sa prudence. Le premier avis qu’elle lui donna fut de m’engager à venir sur-le-champ apprendre mon bonheur de la bouche même d’Amélie; quand j’en sortis, elle m’invita à commencer par sa maman ma visite du lendemain.

«J’y consentis sans peine.

«Je trouvai un mouton, le mouton le plus traitable. Il ne tint qu’à moi de croire que j’étais son fils, elle me pria d’en avoir les sentiments; elle ajouta qu’elle était persuadée que je ne compromettrais jamais sa fille, comme je devais l’être, qu’elle userait de toute son influence pour éterniser une liaison dont la constance et le temps seraient la justification et l’excuse. J’étais le premier amour d’Amélie, elle se flattait que j’allais lui consacrer les dernières affections d’un cœur qui ne s’était point assez fixé. Elle voulut s’expliquer sur le sujet le plus délicat; elle me nomma le séducteur (je le connaissais) qui avait acheté au poids de l’or les faveurs de la beauté et de l’innocence sacrifiées. Amélie n’avait jamais été contrainte, elle avait dû épouser celui qui avait abusé de sa candeur; elle pouvait me protester avec sincérité qu’elle s’était si peu mêlée de tout ce tripotage, qu’elle avait même dédaigné de s’instruire des raisons qui avaient empêché ce mariage, ainsi que des motifs de l’aversion qu’elle avait conçue pour celui qu’elle avait d’abord choisi, etc. Je la laissai parler tant qu’elle voulut, ayant l’air d’acquiescer par quelques signes rares, d’un air assez incrédule cependant pour la tenir dans ma dépendance et pour ne plus retomber dans la sienne. La haine dans le cœur, elle mé prodigua les serments d’une immortelle amitié ; je lui jurai qu’elle était ce que j’aimais le mieux au monde après sa fille; je la trompais, mais je ne la haïssais pas. J’essayai de lui persuader que c’était spécialement mon estime qu’elle avait conquise; comme c’était ce qu’il y avait de moins vrai, j’appuyai, à mon tour, cette assertion par tous les serments dont un mensonge peut s’étayer.

«Je la trouvai peu crédule.

«Quand je sortis de son cabinet, nous étions précisément au même point que lorsque j’y étais entré. Mais quelle différence dans les formes et dans tout ce qui tient à l’extérieur? Réconciliation, égards, harmonie, délicates attentions, voilà tout ce qu’on pouvait discerner. J’y dînai, je surpris ses yeux me lançant la mort; elle me serra la main en sortant de table pour me remercier de n’avoir pas regardé une seule fois Amélie. Il était impossible, observa-t-elle, de déguiser si naturellement la possession. De mon côté, je la remerciai, l’éloge était flatteur; c’était celui d’un maître. J’aurais pu néanmoins objecter que, pour une femme si exercée, elle se trompait; car la Bruyère, je crois, a remarqué avec raison, que se regarder toujours, ou ne se regarder jamais, faisait soupçonner la même chose.

«Nous nous aimions depuis trois mois, croyant que ce n’était que depuis un jour, ou quelquefois que nous n’avions fait autre chose toute notre vie. Mais trois mois de bonheur sont un long terme dans la plus longue carrière. Combien d’hommes sont morts sans avoir été trois mois heureux! Un essaim d’épouseurs se présenta. L’un avait un nom assez beau, une figure qui ne l’était guère; l’autre était le fils d’un ancien ministre du roi, et c’était tout; un troisième enfin, dont le père avait été beaucoup trop ministre aussi, Sartines, se mettait sur les rangs déjà, quoiqu’il n’ait fait que plus tard ce funeste mariage qui l’a mené avec elle à l’échafaud: destinée qu’il aurait bien subie tout seul, puisqu’il était aussi commun alors d’être décapité que de s’enrhumer.

«Pour moi qui ne voulais point épouser, mais conserver ce que tous les maris du monde peuvent tout au plus obtenir, je devins morose, inabordable et d’une jalousie concentrée qui me rendit couleur de souris. L’orage à la fin éclata, les querelles succédèrent aux querelles. J’avais gagné, je l’ai déjà dit, une somme très-considérable; j’en répandis la plus grande partie dans cette maison même, écueil où ma tranquillité et mon bonheur allaient se briser. On n’est point aimable quand on est jaloux devant tant de spectateurs. Les femmes ont un tact unique pour saisir un ridicule et s’en dégoûter; elles ont aversion du malheur qu’elles ont causé.

«L’idée de se marier après avoir un peu fait ce qu’il fallait pour ne le pouvoir plus, devint une idée fixe dans la tête de mademoiselle de Saint-Amaranthe; sa mère l’encouragea, et je ne puis l’en blâmer. L’espoir de quelque considération se glissa dans son cœur; elle crut qu’avec un mari de plus elle pourrait encore y prétendre, puisqu’elle avait de la fortune. C’était connaître un siècle dont la devise pourrait être: Laissons là les parchemins,... nous parlerons un autre jour de vos vertus; montrez-moi de l’or.

«Quoi qu’il en soit, la sensible Amélie, bien catéchisée, me pria de l’écouter avec l’attention qu’Auguste obtint de Cinna; elle me fit part de la résolution qu’elle avait formée de se marier; elle était trop sûre de mon cœur pour imaginer que je voulusse y mettre obstacle. Elle me conjurait de ne pas revenir de quelque temps chez elle, et de répondre comme un homme d’honneur aux questions que la malignité pourrait m’adresser sur son compte; elle était pour moi dans le fond de son cœur ce qu’elle avait toujours été depuis l’instant qui nous avait unis; je la retrouverais, la mort seule pouvait détruire les sentiments qu’elle m’avait voués. Elle se résuma, comme beaucoup d’autres avant elle, par redemander un portrait qui n’était pas assez ressemblant, et des lettres trop peu spirituelles pour que j’y tinsse beaucoup.

«Je reçus ce congé mielleux avec assez de stoïcisme; j’y étais préparé, et me sentis plus qu’à la hauteur de la circonstance. Je la remerciai d’avoir assez bien présumé de moi pour être sûre qu’aucun sacrifice ne me coûtait quand il s’agissait du destin de toute sa vie; je lui dis sans détour que je m’interdisais sa maison à jamais; que mes indiscrétions ne flétriraient point la couronne de l’hymen, mais que son portrait lui ressemblait trop peu, comme elle l’avait très-judicieusement jugé, pour qu’il fût digne de lui être rendu, et pourtant trop, pour qu’il ne me fût pas pénible de le voir passer dans d’autres mains. Elle m’offrit de le briser, je répondis que j’étais assez superstitieux pour répugner à ces destructions en peinture, présages souvent sinistres et vérifiés de destructions plus réelles, Quant à ses lettres, j’avais promis à ma première maîtresse, et à l’un de mes grands parents, à l’article de la mort, de n’en jamais rendre; qu’à ce système d’ordre général en cette partie se joignait, pour elle en particulier, un intérêt plus tendre, un sentiment indéfinissable qui me rendait impossible de me dessaisir de témoignages à la fois si flatteurs et si instructifs, qui, me retraçant sa fidélité, me feraient illusion sur son inconstance.

«Je lui baisai la main avec le respect de l’indifférence; elle me reconduisit comme une visite.

«Je ne dissimulerai pas que je fus longtemps et sincèrement affligé ; j’eus soin qu’elle ne le sût pas.»

Tilly affligé sincèrement?... nous n’en croyons rien; pas plus que nous ne croyons aux efforts qu’il aurait faits, dit-il, pour sauver mesdames de Saint-Amaranthe. Le seul service qu’il eût été en son pouvoir de rendre à ces victimes de la Terreur, eût été de ne pas écrire les pages qu’on vient de lire, et qui souillent leur mémoire. Nous nous garderions bien d’ailleurs d’en garantir la véracité, et nous ne jurerions pas que mademoiselle de Saint-Amaranthe a été la maîtresse de Tilly; mais ces détails méritent d’être notés, parce qu’ils nous peignent une certaine partie de la société française, que nous retrouverons dans les prisons, où il y aura un véritable intérêt à l’étudier. Mesdames de Saint-Amaranthe peuvent être regardées comme des types de cette catégorie de femmes mondaines et dissipées.

Elles furent comprises dans l’obscure et incompréhensible fournée dite conspiration de l’étranger, et traitées en complices du baron de Batz. De quels personnages puissants s’étaient-elles attiré l’inimitié ? Menaçaient-elles de corrompre les purs de la Montagne? Avaient-elles reçu des confidences indiscrètes de Robespierre aîné ou de Robespierre jeune? Furent-elles les victimes d’une jalousie d’acteur, d’une vengeance d’amant? Il est impossible de se prononcer sur ces questions. Peut-être les envoya-t-on à la guillotine uniquement parce qu’on s’amusait trop chez elles, qu’on y faisait trop bonne chère, que les femmes y étaient trop jolies et trop aimables. Il y avait là un scandale de dépenses, de jeux et de plaisirs bien fait pour irriter les comités. D’ailleurs madame de Saint-Amaranthe voyait beaucoup d’aristocrates, et elle avait marié sa fille au fils de l’ancien lieutenant de police, M. de Sartines.

On les condamna à mort: la mère, âgée de quarante-deux ans; la fille, âgée de dix-neuf ans; Sartines, âgé de trente-quatre ans, et un tout jeune homme, presque un enfant, frère de madame de Sartines, âgé de dix-sept ans. L’interrogatoire fut très-sommaire: le dossier, conservé aux Archives, ne renferme aucune pièce particulière, aucun éclaircissement. On sait que ce jour-là, en même temps que les quatre membres de cette famille, cinquante personnes, associées par la plus étrange fantaisie judiciaire, furent envoyées au supplice, entre autres Admirai, Cécile Renault, Rohan-Rochefort, Laval-Montmorency, Sombreuil père et fils, le vicomte de Pons, le comte de Fleury, Marino, Froidure, Soulès, etc.

Fouquier-Tinville n’avait pas encore eu une aussi fructueuse journée. Mais il paraît que de tant d’infortunes, celle dont se délectait le plus son cœur de tigre était le sort des dames de Saint-Amaranthe. Envoyer ces rieuses à la guillotine, promener ces éclatantes beautés, lés cheveux coupés, le cou nu, les mains liées, à travers les rues, au milieu de la populace; livrer ces corps superbes et mutilés au charnier de Sanson et aux curiosités de ses valets; frapper en même temps, sous les yeux les uns des autres, la mère et l’enfant, la jeune femme et le.jeune époux, c’était vraiment un coup de maître, à rendre Satan jaloux. L’accusateur public ne put y tenir; il avait joui de la terreur produite par le tribunal, pendant que requérait son substitut Liendon, et de l’effet du prononcé du jugement, il voulut jouir de l’agonie. Il alla se placer à une fenêtre qui donne sur la petite cour de la Conciergerie, à laquelle on adossait la charrette: ses regards pouvaient plonger de là jusqu’au fond du corsage des femmes, et compter les palpitations de leur sein. Mesdames de Saint-Amaranthe parurent, traversèrent d’un pas ferme la cour, montèrent dans la charrette, s’y assirent, et promenèrent autour d’elles un regard tranquille et assuré. C’est ainsi que savaient mourir les femmes, même celles qui avaient le plus abusé des jouissances de la vie. Ce n’est pas ce que Fouquier était venu voir. On lui volait le supplice, le vrai supplice, l’agonie. Il poussa un cri de rage: «Voyez ces coquines, dit-il à ses greffiers, comme elles sont effrontées! Il faut que j’aille les voir monter sur l’échafaud, pour m’assurer qu’elles conserveront ce caractère, quand je devrais en manquer mon dîner.»

L’histoire de Fouquier ne renferme pas un mot plus expressif que celui-là : manquer son dîner! Jamais sa férocité ne lui fit trouver une formule plus éloquente.

Quand au milieu des imprécations de tout un peuple, l’ancien accusateur public fut à son tour porté à la guillotine, on l’entendit répondre aux invectives qui pleuvaient sur lui: «Tas de meurt-de-faim! je vais à la guillotine le ventre plein, et vous, vous avez le ventre vide.» C’était sa consolation.

Nous ne chercherons pas à expliquer le courage dont firent preuve tant de victimes. Bornons-nous à dire qu’il échappa à la plus dangereuse des épreuves par le fait même de la précipitation avec laquelle les jugements criminels étaient exécutés.

Le supplice de la guillotine a pour effet probable de produire la mort la plus rapide et la moins douloureuse. Du moins, telle était l’opinion des contemporains de la Terreur , et particulièrement de ces curieux qui allaient assister régulièrement aux sanglantes tragédies de la place de la Révolution, et qu’on pouvait prendre pour des amateurs insatiables; mais plus d’un venait simplement assister aux répétitions de la scène où il appréhendait de se voir appelé un jour à jouer le rôle principal. Si expéditif que soit le supplice par lui-même, cependant c’est la mort, la mort qui pour nous trouver soumis doit venir inaperçue, et contre laquelle se révolte tout notre être, dès qu’elle prétend nous signifier son jour et son heure. Réduire les préliminaires, supprimer la longue anxiété, paralyser l’imagination en ne lui laissant pas le temps d’évoquer un cortège de tristes pensées et d’éveiller tous les instincts de la nature, c’est abréger le vrai supplice, le supplice moral. La justice révolutionnaire n’a pas eu d’autre avantage dans le cours de ses foudroyantes iniquités.

Mais nous touchons à une thèse qui nous éloigne beaucoup du sujet de ce livre et du point de vue auquel nous nous étions placé. Nous cherchions quel est le côté le plus instructif du tableau des prisons de Paris pendant la Terreur: l’étude du cœur humain sous l’empire des plus cruelles infortunes; l’observation des mœurs, des habitudes, des croyances d’une fraction de la société du dix-huitième siècle. Le trouble des dissensions civiles, le fracas des armes, la voix du canon ont étouffé tous les autres bruits; les orateurs jouent leur tête à la tribune, les clubs hurlent, les ateliers forgent et fabriquent, le sol tremble sous la marche pressée des volontaires de la liberté. La vieille société ne chante plus, ne danse plus, ne marivaude plus. Est-elle morte? Pas encore. Ce que la Révolution en a épargné vit, comme il lui plaît de vivre, dans les prisons, ces réserves de la guillotine. Vienne le soleil de thermidor: que les prisons s’ouvrent, vous verrez en sortir les belles dames et les beaux esprits; vous entendrez les chansons et le violon; alors reparaîtra dans l’Almanach des Muses le bataillon éprouvé, mais encore respectable, de ses rédacteurs, aimables épicuriens; quelques-uns ont passé de Paphos sur la cime de la Montagne, Carnot, Dorat-Cubières, Berger Sylvain, etc.; d’autres ont disparu dans la tourmente. Les victimes échappées au couteau donnent le ton, font la mode, mènent le branle, une valse furieuse; on assiste à un débordement incroyable de folie et de matérialisme.

Cette société du dix-huitième siècle trouve aujourd’ hui des partisans dont l’admiration va jusqu’à nier ses vices et ses travers. A les entendre, on voyait fleurir alors le dévouement au devoir, le respect du rang consacré, l’obéissance au Roi et à la Loi, mais surtout les croyances religieuses. «Que la démocratie ait ses laideurs: qui pourrait ne pas le reconnaître? Tout n’a pas été progrès dans l’œuvre de la Révolution: la famille a perdu en cohésion et en discipline, l’autorité paternelle a reçu de graves atteintes et s’affaiblit de jour en jour.

Mais les croyances religieuses avaient-elles sur nos pères cette influence admirable qu’on leur attribue et qui prépare une bonne mort comme le couronnement d’une belle vie? Nous voudrions l’admettre et trouver dans l’exemple fourni par le spectacle de tant de vies tranchées odieusement un argument de plus contre la sécheresse un peu hautaine et froide du rationalisme. Il eût été consolant de pouvoir dire: «A côté de ces orgueilleux qui acceptent la mort tranquillement, comme une extrémité naturelle de la vie, ne paraissant rien regretter ni rien désirer, Bayards raisonneurs qui se croient sans peur et sans reproche, voyez ces chrétiens, humbles et généreux, humbles par le sentiment profond de leur fragilité, généreux par l’émotion de leur charité et l’exemple du Sauveur. Qu’il est beau de trouver en eux cette douceur et ce recueillement! Ils marchent au supplice, souriant à la pensée des joies célestes qui les attendent, et le bonheur de cet affranchissement des grossièretés de l’existence terrestre suffirait pour leur faire pardonner aux bourreaux leur mort inique, lors même que leur religion ne leur commanderait pas l’oubli et le pardon des injures.» Qui, nous voudrions pouvoir tenir ce langage. Mais malheureusement les croyances religieuses avaient, dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, moins de force peut-être qu’elles en ont aujourd’hui. Ceux qui n’avaient reçu du christianisme que le baptême se trouvaient plus faibles que les philosophes. Tandis que les uns se laissaient conduire au supplice tranquilles et le front haut, commentant l’immortalité de l’âme comme Socrate, ou le Phédon comme Caton, — les autres, arrachés soudainement aux frivolités de la vie, sans point d’appui contre les anxiétés de la mort, les subissaient passivement, et allaient de l’anéantissement moral par la stupeur à l’anéantissement physique par le glaive.

La société thermidorienne est un regain de la vieille société ; elle donne le signal d’une violente réaction vers les mœurs corrompues de ce monde sur lequel avaient principalement frappé les lois de proscription; en attendant le rétablissement de la monarchie qu’on regrettait, on revenait aux vices de la cour. Quant à la nouvelle société, fille des idées de la Révolution, elle ne fait que de naître. Son importance augmentera à mesure que disparaîtront les générations auxquelles on devait 89, entraînées dans le mouvement général de la Révolution; tour à tour enfiévrées, ruinées, maltraitées et exaspérées par elle. C’est seulement vers la fin de l’Empire que son rôle devient prépondérant. Par la plus étrange des coïncidences, le triomphe de cette société issue des principes et de l’esprit de 1789 se manifeste au moment où les arrière-descendants de Louis XIV croient remonter sur le trône par le droit divin de leur race, tandis qu’ils vont s’asseoir, humbles serviteurs de ce peuple foulé par leurs aïeux, sur un vieux fauteuil dédoré, dont la Charte a mal rajusté les pieds brisés.

LES PRISONS DE PARIS AVANT LA RÉVOLUTION

Table des matières

(Extrait d’un manuscrit inédit).

Ce manuscrit, qui fait partie des collections de la Bibliothèque impériale, a pour titre: Projet concernant l’établissement des nouvelles prisons dans la capitale, par un magistrat (1776). C’est un aperçu rapide d’une situation qui, quinze ans plus tard, avait peu changé. Le petit Châtelet, le Fort-l’Évêque avaient été détruits, il est vrai; on avait fait une nouvelle prison à l’hôtel de la Force pour les prisonniers civils, plus vaste que les anciennes, mais tout ce que l’auteur du manuscrit dit en 1776 de la Conciergerie était encore exact en 1793. Cette voix inconnue, qui s’adresse au Roi et à la Reine, et qui constate que les regards de la belle Marie-Antoinette, alors dans tout l’éclat de sa jeune royauté, ont déjà pénétré dans la Conciergerie, fait entendre des paroles si étranges et si prophétiques, que nous n’avons pu nous défendre de les recueillir dans les premières pages de ce livre, ne fût-ce que pour montrer la terrible solidarité qui existe entre les plus élevés et les derniers des hommes. A l’époque où un magistrat adressait au Roi et à la Reine de France ces supplications en faveur des pauvres prisonniers, il eût été bien insensé celui qui eût pu supposer que la Reine pourrait avoir quelque intérêt personnel à adoucir le régime auquel ils étaient soumis. Les temps marchent cependant, la royauté est ébranlée, les révolutionnaires triomphent. Roland devient ministre de l’intérieur, et une des réformes de l’administrateur économe porte sur la somme affectée à l’entretien des prisonniers qu’il réduit de moitié. C’est presque la veille du jour où sa femme entrera à Sainte-Pélagie pour éprouver la rigueur des mesures récentes! Ainsi les faits se touchent, les situations s’enchevètrent, conduites par une fatalité mystérieuse et irrésistible. — Un seul homme, s’il vivait alors, avait le droit de ne pas être étonné ; c’est le magistrat qui, plein de doute dans la justice des hommes, avait écrit en 1776:

QUEL HOMME PEUT, MALGRÉ LA PURETÉ DE SON AME, ASSURER QU’IL N’HABITERA POINT UN JOUR LA DEMEURE DESTINÉE POUR LES CRIMINELS, ET QUE SES MAINS INNOCENTES NE SERONT POINT CHARGÉES DES CHAÎNES PRÉPARÉES POUR LES SCÉLÉRATS?

«On ne peut s’empêcher en entrant dans nos prisons de se rappeler ces affreuses latomies dont parle Cicéron, où les tyrans de la Sicile, et Verrès après eux, faisaient périr les malheureuses victimes de leur avarice et de leur cruauté. Comme eux on dirait que confondant le soupçon avec la certitude, assimilant l’accusé au coupable, nous regardons la prison comme un supplice anticipé, et cherchons à nous délivrer de tous les citoyens que l’on dénonce à la justice; mais trop de monuments déposent en faveur de notre humanité pour ne pas repousser une pensée aussi odieuse. Si les prisons, peut-être trop vastes du temps de nos pères, sont insuffisantes aujourd’hui; si les prisonniers s’y infectent par leur nombre, s’ils contractent dans les cachots souterrains des maladies inconnues au reste des hommes, c’est à l’inexécution de nos ordonnances, c’est à l’accroissement successif de la capitale qu’il faut s’en prendre, et non à des principes que nos rois et la nation entière désavoueront toujours. Nous abhorrons le crime par vertu, nous le punissons par justice; et soit qu’on place la source des forfaits dans les passions, dans le fatalisme de nos institutions sociales, ou (ce que je suis éloigné de penser) qu’on les attribue à la dépravation naturelle du cœur de l’homme, rien ne peut autoriser à traiter inhumainement un citoyen dans les liens de l’accusation et des décrets. Il faut des prisons, je le sais, mais il faut que les prisons soient saines, que l’air y soit pur, il faut qu’elles soient fournies des secours nécessaires à la santé et à la vie de ceux qu’on y renferme. Il faut que la force veille au dehors et que l’humanité règne dans l’intérieur. Il faut enfin que l’innocent puisse dire en sortant de ces terribles lieux: «Mon respect pour les lois, ma vénération pour leurs ministres, se sont augmentés par ma captivité même: si elle fut injuste, le soupçon, l’erreur, l’accusation l’ont rendue nécessaire; si elle fut longue, au moins elle a été douce, et les lois que je n’avais point outragées n’ont jamais cessé de veiller sur moi.»

Le moyen, au contraire, que les malheureux jetés dans les prisons conservent quelque sentiment pour la vertu, lorsqu’ on viole à leur égard jusqu’aux droits les plus saints de la justice et de la miséricorde! Quel est le prisonnier qui, dans les horreurs d’un ténébreux et humide cachot, ne roule dans son esprit les plus noirs projets de la rage et du désespoir? Dévoré par les alarmes d’une procédure criminelle, enflé par tout le corps, en proie tout vivant aux animaux qui rongent les cadavres, quel accusé ne pousse en expirant, vers le ciel, des cris faits pour attirer sur nos têtes le poids de sa colère et ne demande vengeance de sa mort à Dieu, seul témoin de ses infortunes? Le meurtre d’un coupable dans la prison est perdu pour l’exemple; celui d’un innocent est le plus grand de tous les attentats.

Ne craignons point de tracer aux yeux des puissants le tableau succinct de nos prisons, il achèvera de leur démontrer la nécessité d’en construire de nouvelles.

Le Fort-l’Évêque peut avoir quarante à cinquante pieds de profondeur sur à peu près autant de largeur; encore cette largeur n’est-elle pas égale dans toutes les parties; celle qui donne sur le quai n’a guère que quinze à vingt pieds.

La cour ou préau n’a que trente pieds de long, sur huit de large, et c’est dans cet espace étroit que l’on renferme quelquefois jusqu’à quatre et cinq cents personnes. Cette prison se trouve d’ailleurs dominée de tous côtés par des bâtiments d’une hauteur considérable, qui ne permettent pas à l’air d’y circuler, ni de la purger des miasmes putrides qui s’exhalent nécessairement d’un aussi grand nombre d’hommes réunis.

Les cellules destinées aux malheureux qui n’ont aucune faculté sont plutôt des trous que des logements; celles qui sont sous les marches de l’escalier ont six pieds carrés; on y place cinq prisonniers. Ces antres, où l’on peut à peine se tenir debout, ne reçoivent de jour que celui de la cour; l’odeur en est infecte: ils font horreur.

Les chambres qu’on appelle communément la pistole sont aussi trop petites; mais ce qu’il n’est pas possible de voir sans un soulèvement général de tous les sens, ce sont les cachots souterrains! Ces cachots sont au niveau de la rivière; la seule épaisseur des murs les garantit de l’inondation, et toute l’année l’eau filtre à travers les voûtes. C’est là que sont pratiqués des réceptacles de cinq pieds de large sur six de long, dans lesquels on ne peut entrer qu’en rampant, et où l’on enferme jusqu’à cinq hommes même en été : l’air n’y pénètre que par une petite ouverture de trois pouces percée au-dessus de l’entrée, et lorsqu’on passe vis-à-vis, l’on est frappé comme d’un coup de feu. Ces cachots n’ayant de sortie que dans les étroites galeries qui les environnent, ne reçoivent pas plus de jour que ces souterrains où l’on n’aperçoit aucun soupirail. En général, tout le bâtiment est dans un état de délabrement et de vétusté qui menace d’une ruine prochaine. On y renferme les débiteurs et généralement tous ceux que la police fait arrêter pour fautes légères.

Le grand et le petit Châtelet, que leur solidité semble mettre à l’abri des outrages du temps, sont encore plus horribles et plus malsains. Ces bâtiments, n’ayant presque point d’ouverture extérieure, ne reçoivent de l’air que par en haut, ce qui n’établit pas un courant, mais seulement une colonne à peine suffisante pour ne pas étouffer. Ils ont, au reste, le même inconvénient que le Fort-l’Évèque, c’est-à-dire que l’enceinte en est trop petite, ainsi que le préau; les murs sont trop élevés et les cachots souterrains pour le moins aussi abominables. —

LES MADELONNETTES.

(Se trouvaient sur le tracé de la rue de Turbigo, ont été démolies à l’époque où l’on a fait la rue.


UN CACHOT DE LA CONCIERGERIE

( Voir le cachot R sur le plan général de la Conciergerie.)


LE CHATELET.


PETITE FORCE

Rue Pavée.


Le petit Châtelet fut démoli en 1782. Sur son emplacement, on a agrandi les bâtiments de l’Hôtel-Dieu et établi la place du petit Pont. — Nous avons pensé que nos lecteurs nous sauraient gré d’avoir fait reproduire une vue du grand Châtelet, véritable type des vieilles prisons-forteresses . Le grand Châtelet, dont l’emplacement est occupé par la place du Châtelet, ne fut démoli qu’en 1802. On y égorgea en septembre 1792 deux cent seize prisonniers.

— La seule prison qui puisse raisonnablement subsister, et dont l’habitation ne soit pas mortelle, est la Conciergerie du palais. Je n’ai pu m’empêcher en y entrant de faire quelques réflexions sur les étranges changements que la révolution des temps apporte quelquefois à la destination des édifices.

Bicêtre a servi de maison de plaisance à François Ier. La Conciergerie faisait autrefois partie du palais de nos rois. Cette prison a l’avantage singulier de n’avoir pas de cachots souterrains, demeure toujours malsaine et inutile pour la sûreté des prisonniers. Le préau, qui forme un carré long, est vaste et aéré.

Les cachots clairs qui sont autour, quoique petits, reçoivent au moins un air plus épuré ; pour les cachots noirs ils sont aussi grands et aussi sains qu’il est possible de le désirer; la plupart sont placés dans les deux tours appelées de Montgommery et la Conciergerie. Cinquante hommes pourraient se promener facilement dans chacun de ces cachots; la hauteur en est prodigieuse. Ils sont d’ailleurs si secs que les pièces de bois qui ont servi à attacher l’infâme Ravaillac sont encore entières. Les cachots, pratiqués dans l’endroit qui servait de cuisines au roi saint Louis, auraient besoin d’un écoulement pour les immondices; les logements des femmes sont trop petits, et, au moment que j’écris, il y en a le double de ce qu’ils devraient contenir. L’infirmerie est très-malsaine, elle ne consiste que dans une salle fort basse; les malades, presque dépourvus de toute assistance, y sont quatre ou cinq dans chaque lit. C’est un prisonnier qui volontairement prend soin de la desservir et de l’approprier; il y est mort dans cette dernière année soixante à quatre-vingts personnes.

Tel est l’état actuel des prisons de la capitale; on peut assurer que celles de tout le royaume ne sont pas plus saines ni mieux construites.

La bonté du Roi, connue par des traits éclatants, fait espérer qu’enfin il abaissera ses regards sur ces mêmes prisons, où ses bienfaits et ceux de notre auguste Reine ont déjà pénétré. Avant et depuis leur avènement au trône, des actes répétés de bienfaisance et de justice ont rétabli la confiance et relevé les courages abattus. On se croit arrivé à ces temps si rares marqués pour la régénération des peuples et la consolation des âmes patriotiques.

La certitude où je suis qu’on déplaît à des hommes vertueux en les louant en face, m’impose silence et m’interdit tout éloge à l’égard des ministres qui les conseillent et partagent avec eux les hommages de la reconnaissance publique. En général, leurs contemporains les flattent, la postérité les juge; mais le magistrat, dans tous les temps, doit se contenter d’admirer ceux qu’il croit dignes de son estime et tâcher de les imiter.

L’humanité, la justice, l’honneur de la nation, exigent que l’on s’occupe enfin de cette partie si négligée de notre administration. Chaque particulier même y est intéressé. Quel homme, en effet, peut, malgré la pureté de son âme, assurer qu’il n’habitera point un jour la demeure destinée pour les criminels, et que ses mains innocentes ne seront point chargées des chaînes préparées pour les scélérats?...»

LES MASSACRES DE SEPTEMBRE A L’ABBAYE.

Table des matières

MON AGONIE DE TRENTE-HUIT HEURES, PAR JOURGNIAC SAINT-MÉARD.

Table des matières

Bien que les massacres de septembre appartiennent à l’histoire de la Révolution, dont ils ont été le plus grand crime, plutôt qu’à l’histoire des prisons, nous craindrions de laisser une lacune dans ce livre si nous n’en parlions pas.

Nous reproduirons donc le récit qu’a laissé Jourgniac Saint-Méard. Il produisit une grande sensation dans le temps où il parut, presque au lendemain de l’événement, et personne n’en contesta l’exactitude.

Jourgniac devint presque célèbre. C’était un joyeux vivant, plus homme de plaisir qu’homme d’esprit. M. Audot, l’éditeur, qui a aujourd’hui quatre-vingt-sept ans, nous racontait, il y a quelques jours, qu’étant allé voir Jourgniac, comme tout le monde, pour le faire parler de ce qu’il avait vu à l’Abbaye, celui-ci le reçut à merveille, causa longuement, fit boire à son visiteur un petit verre de cassis, et au moment où celui-ci allait prendre congé de lui, l’invita à le suivre dans un cabinet voisin de la pièce où il se tenait. Là, M. Audot se trouva en présence de trois femmes nues vues de dos, et le chevalier Jourgniac, qui était alors presque un vieillard, s’adressant au jeune M. Audot, tout surpris, lui dit en riant: «Choisissez et prenez celle que vous préférez: c. pomme, c. poire, c. abricot.»

Tel était le chevalier Jourgniac Saint-Méard, un compagnon jovial, un grand amateur d’histoire naturelle, comme on voit, et un poëte. Il avait publié force madrigaux, rondeaux, lettres en belle prose rehaussée de petits vers. Les massacreurs ne pouvaient épargner personne qui fût plus disposé à tirer bon et joyeux parti de la grâce qu’ils lui avaient faite. Jourgniac, après être miraculeusement sorti de l’Abbaye, continua sans doute à jouir, au moins en peinture, car j’oubliais de dire que les trois femmes nues mises sous les yeux du jeune Audot étaient des tableaux, de la pomme, de la poire et de l’abricot. Mais il arriva que pour ce royaliste du 10 août le triomphe fut plus funeste que la défaite. La période des massacres et de la Terreur avait fait la gloire de Jourgniac; la Restauration, ce merveilleux retour auquel il assista, le trouva misérable et dédaigné. Il se plaignit de l’ingratitude des revenants dans deux opuscules dont voici les titres: «Pétition présentée à S. Exc. Mgr le maréchal duc de Béthune, par Jourgniac Saint-Méard. — Paris, chez l’auteur, qui en fait présent, et chez les libraires, etc., qui le vendent au profit d’un père de famille malheureux; 1822, in-8°.»

«Ainsi soit-il! ou Nec plus ultra du vieux royaliste Jourgniac Saint-Méard. — Paris, chez l’auteur, 1824. — Amen, ou supplément à ma brochure intitulée: «Ainsi soit-il!» (Signé : JOURGNIAC SAINT-MÉARD). Paris, 1824. — Le tout en un vol. in-8°.»

Les plaintes de Jourgniac ne furent point entendues. Nous indiquerons encore à ceux qui seraient curieux d’étudier sa biographie: Épitaphe ou portrait de Jourgniac Saint-Méard. (Signé : P. P.) Paris (S. D.), in-4° . — Quant à nous, nous n’avons à nous occuper ici que de la relation si poignante et si curieuse qu’il a laissée.

MON AGONIE DE TRENTE-HUIT HEURES.

SOMMAIRE.

Arrivée des voitures de victimes à l’Abbaye. — Les massacres. — Cazotte sauvé par sa fille. — Un officier blessé arraché de son lit. — Dernière prière de l’abbé Lenfant. — Observations sur la manière la moins douloureuse de se faire massacrer. — Maussabré fou de terreur. — Jourgniac se fait un protecteur. Il en obtient une bouteille de vin. — Il comparaît au guichet devant le tribunal septembriseur. — Sa défense courageuse. — Ses juges. — Il est acquitté et reconduit chez lui.

... Le dimanche 2 septembre, notre guichetier servit notre dîner plus tôt que de coutume; son air effaré, ses yeux hagards, nous firent présager quelque chose de sinistre. A deux heures il rentra; nous l’entourâmes; il fut sourd à toutes nos questions; et après qu’il eut, contre son ordinaire, ramassé tous les couteaux que nous avions soin de placer dans nos serviettes, il se retira brusquement.

A deux heures et demie, le bruit effroyable que faisait le peuple fut épouvantablement augmenté par celui des tambours qui battaient la générale, par les trois coups de canon d’alarme et par le tocsin qu’on sonnait de toutes parts.

Dans ces moments d’effroi, nous vîmes passer trois voitures, escortées par une foule innombrable de femmes et d’hommes furieux, qui criaient: «A la Force! à la Force!» On les conduisit au cloître de l’Abbaye, dont on avait fait des prisons pour les prêtres. Un instant après nous entendîmes dire qu’on venait de massacrer tous les évêques et autres ecclésiastiques qui, dit-on, avaient été parqués dans cet endroit.

Vers quatre heures, les cris déchirants d’un homme que l’on hachait à coups de sabre nous attirèrent à la fenêtre de la tourelle, et nous vîmes vis-à-vis du guichet de notre prison le corps d’un homme étendu mort sur le pavé ; un instant après on en massacra un autre... ainsi de suite.

Il est de toute impossibilité d’exprimer l’horreur du profond et sombre silence qui régnait pendant ces exécutions; il n’était interrompu que par les cris de ceux qu’on immolait, et par les coups de sabre qu’on leur donnait sur la tête. Aussitôt qu’ils étaient terrassés, il s’élevait un murmure renforcé par des cris de Vive la nation! mille fois plus effrayants pour nous que l’horreur du silence.

Dans l’intervalle d’un massacre à l’autre, nous entendions dire sous nos fenêtres: «Il ne faut pas qu’il en échappe un seul; il faut les tuer tous, et surtout ceux qui sont dans la chapelle, où il n’y a que des conspirateurs.» C’était de nous dont on parlait; et je crois qu’il est inutile d’affirmer que nous avons désiré bien des fois le bonheur de ceux qui étaient renfermés dans les plus sombres Cachots.

Tous les genres d’inquiétude les plus effrayants nous tourmentaient et nous arrachaient à nos lugubres réflexions: un moment de silence dans la rue était interrompu par le bruit qui se faisait dans l’intérieur de la prison.

A cinq heures, plusieurs voix appelèrent fortement M. Cazotte. Un instant après nous entendîmes passer sur les escaliers une foule de personnes qui parlaient fort haut, des cliquetis d’armes, des cris d’hommes et de femmes. C’était ce vieillard, suivi de sa fille, qu’on entraînait. Lorsqu’il fut hors du guichet, cette courageuse fille se précipita au cou de son père. Le peuple, touché de ce spectacle, demanda sa grâce et l’obtint. Mais, quelques jours après, il périt sur l’échafaud.

Vers sept heures, nous vîmes entrer deux hommes dont les mains ensanglantées étaient armées de sabres; ils étaient conduits par un guichetier qui portait une torche et qui leur indiqua le lit de l’infortuné Reding. Dans ce moment affreux, je lui serrais la main et je cherchais à le rassurer. Un de ces hommes fit un mouvement pour l’enlever, mais ce malheureux l’arrêta en lui disant d’une voix mourante: «Eh! monsieur, j’ai assez souffert; je ne crains pas la mort; par grâce, donnez-la-moi ici.» Ces paroles le rendirent immobile; mais son camarade, en le regardant et en lui disant: «Allons donc!» le décida; il l’enleva, le mit sur ses épaules et fut le porter dans la rue, où il reçut la mort..... J’ai les veux si pleins de larmes que je ne vois plus ce que j’écris.

Nous nous regardions sans proférer une parole; nous nous serrions les mains; nous nous embrassions..... Immobiles, dans un morne silence et les yeux fixes, nous regardions le pavé de notre prison, que la lune éclairait dans l’intervalle de l’ombre formée par les triples barreaux de nos fenêtres... Mais bientôt les cris des nouvelles victimes nous redonnaient notre première agitation et nous rappelaient les dernières paroles que prononça M. Chantereine en se plongeant un couteau dans le cœur: «Nous sommes tous destinés à être massacrés.»

A minuit, dix hommes, le sabre à la main, précédés par deux guichetiers qui portaient des torches, entrèrent dans notre prison et nous ordonnèrent de nous mettre chacun au pied de nos lits. Après qu’ils nous eurent comptés, ils nous dirent que nous répondions les uns des autres, et jurèrent que s’il s’en échappait un seul nous serions tous massacrés, sans être entendus par M. le président. Ces derniers mots nous donnèrent une lueur d’espoir, car nous ne savions pas encore si nous serions entendus avant d’être tués.

Le lundi 3, à deux heures du matin, on enfonça à coups redoublés une des portes de la prison: nous pensâmes d’abord que c’était celle du guichet qu’on enfonçait pour venir nous massacrer dans nos chambres; mais nous fumes un peu rassurés quand nous entendîmes dire sur l’escalier que c’était celle d’un cachot où quelques prisonniers s’étaient barricadés. Peu de temps après nous apprîmes qu’on avait égorgé tous ceux qu’on y avait trouvés.

A dix heures, l’abbé Lenfant, confesseur du roi, et l’abbé de Chapt-Rastignac parurent dans la tribune de la chapelle qui nous servait de prison, et dans laquelle ils étaient entrés par une porte qui donnait sur l’escalier. Ils nous annoncèrent que notre dernière heure approchait et nous invitèrent de nous recueillir pour recevoir leur bénédiction. Un mouvement électrique qu’on ne peut définir nous précipita tous à genoux, et, les mains jointes, nous la reçûmes. Ce moment, quoique consolant, fut un des plus cruels que nous ayons éprouvés. A la veille de paraître devant l’Être suprême, agenouillés devant deux de ses ministres, nous présentions un spectacle indéfinissable. L’âge de ces deux vieillards, leur position au-dessus de nous, la mort planant sur nos têtes et nous environnant de toutes parts, tout répandait sur cette cérémonie une teinte auguste et lugubre; elle nous rapprochait de la Divinité ; elle nous rendait le courage; tout raisonnement était suspendu, et le plus froid et le plus incrédule en reçut autant d’impression que le plus ardent et le plus sensible... Une demi-heure après, ces deux prêtres furent massacrés, et nous entendîmes leurs cris...

Quel est l’homme qui lira les détails suivants sans que ses yeux se remplissent de larmes? Quel est celui dont les cheveux ne se dresseront pas d’horreur?

Notre occupation la plus importante était de savoir quelle serait la position que nous devions prendre pour recevoir la mort le moins douloureusement quand nous entrerions dans le lieu du massacre. Nous envoyions de temps à autre quelques-uns de nos camarades à la fenêtre de la tourelle pour nous instruire de celle que prenaient les malheureux qu’on immolait et pour calculer, d’après leur rapport, celle que nous ferions bien de prendre. Ils nous rapportaient que ceux qui étendaient leurs mains souffraient beaucoup plus longtemps, parce que les coups de sabre étaient amortis avant de porter sur la tête; qu’il y en avait même dont les mains et les bras tombaient avant le corps, et que ceux qui les plaçaient derrière le dos devaient souffrir beaucoup moins..... Eh bien, c’était sur ces horribles détails que nous délibérions..... Nous calculions les avantages de cette dernière position, et nous nous conseillions réciproquement de la prendre quand notre tour d’être massacrés serait venu!...

Vers midi, accablé, anéanti par une agitation plus que surnaturelle, absorbé par des réflexions dont l’horreur est inexprimable, je me jetai sur un lit et je m’endormis profondément. Tout me fait croire que je dois mon existence à ce moment de sommeil. Il me sembla que je paraissais devant le redoutable tribunal qui devait me juger; on m’écoutait avec attention, malgré le bruit affreux du tocsin et des cris que je croyais entendre. Mon plaidoyer fini, on me renvoyait libre. Ce rêve fit une impression si bienfaisante sur mon esprit qu’il dissipa totalement mes inquiétudes, et je me réveillai avec un pressentiment qu’il se réaliserait. J’en racontai les particularités à mes compagnons d’infortune, qui furent étonnés de l’assurance que je conservai depuis ce moment jusqu’à celui où je comparus devant mes terribles juges.

A deux heures on fit une proclamation que le peuple eut l’air d’écouter avec défaveur; un instant après, des curieux ou bien peut-être des gens qui voulaient nous indiquer des moyens de nous sauver, placèrent une échelle contre la fenêtre de notre chambre; mais on les empêcha d’y monter en criant: «A bas! à bas! c’est pour leur porter des armes.»

Tous les tourments de la soif la plus dévorante se joignaient aux angoisses que nous éprouvions à chaque minute. Enfin notre guichetier Bertrand parut seul, et nous obtînmes qu’il nous apporterait une cruche d’eau: nous la bûmes avec d’autant plus d’avidité qu’il y avait vingt-six heures que nous n’avions pu en obtenir une seule goutte. Nous parlâmes de cette négligence à un fédéré, qui vint avec d’autres personnes faire la visite de notre prison; il en fut indigné au point qu’en nous demandant le nom de ce guichetier, il nous assura qu’il allait l’exterminer: ce ne fut qu’après bien des supplications que nous obtînmes sa grâce.

Ce petit adoucissement fut bientôt troublé par des cris plaintifs que nous entendîmes au-dessus de nous. Nous nous aperçûmes qu’ils venaient de la tribune,; nous en avertissions tous ceux qui passaient sur les escaliers. Enfin on entra dans cette tribune, et on nous dit que c’était un jeune officier qui s’était fait plusieurs blessures dont pas une n’était mortelle, parce que la lame du couteau dont il s’était servi étant arrondie par le bout n’avait pu pénétrer. Cela ne servit qu’à hâter le moment de son supplice.

A huit heures, l’agitation du peuple se calma, et nous entendîmes plusieurs voix crier: «Grâce! grâce pour ceux qui restent!» Ces mots furent applaudis, mais faiblement. Cependant une lueur d’espoir s’empara de nous; quelques-uns même crurent leur délivrance si prochaine, qu’ils avaient déjà mis leur paquet sous le bras; mais bientôt de nouveaux cris de mort nous replongèrent dans nos angoisses.

J’avais formé une liaison particulière avec le sieur Maussabré, qu’on n’avait arrêté que parce qu’il avait été aide de camp de M. de Brissac. Il avait souvent donné des preuves de courage; mais la crainte d’être assassiné lui avait comprimé le cœur. J’étais cependant parvenu à dissiper un peu ses inquiétudes, lorsqu’il vint se jeter dans mes bras en disant: «Je suis perdu! je viens d’entendre prononcer mon nom dans la rue.» J’eus beau lui dire que c’étaient peut-être des personnes qui s’intéressaient à lui; que d’ailleurs la peur ne guérissait de rien, qu’au contraire elle pourrait le perdre: tout fut inutile. Il avait perdu la tête au point que ne trouvant pas à se cacher dans la chapelle, il monta dans la cheminée de la sacristie, où il fut arrêté par des grilles qu’il eut même la folie d’essayer de casser avec sa tête. Nous l’invitâmes à descendre; après bien des difficultés, il revint à nous; mais sa raison ne revint pas. C’est ce qui a causé sa mort, dont je parlerai dans un moment.

Le sieur Émard, qui, la veille, m’avait donné des renseignements pour faire un testament olographe, me fit part des motifs pour lesquels on l’avait arrêté ; je les trouvai si injustes, que pour lui donner une preuve de la certitude où j’étais qu’il ne périrait pas, je lui fis présent d’une médaille d’argent en le priant de la conserver pour me la montrer dans dix ans: et en effet il échappa au massacre.

A onze heures, plusieurs personnes armées de sabres et de pistolets nous ordonnèrent de nous mettre à la file les uns des autres et nous conduisirent dans le second guichet, placé à côté de celui où était le tribunal qui allait nous juger. Je m’approchai avec précaution d’une des sentinelles qui nous gardaient et je parvins peu à peu à lier une conversation avec lui. Il me dit, dans un baragouin qui me fit comprendre qu’il était Provençal ou Languedocien, qu’il avait servi huit ans dans le régiment Lyonnais. Je lui parlai patois; cela parut lui faire plaisir, et l’intérêt que j’avais de lui plaire me donna une éloquence gasconne si persuasive, que je parvins à l’intéresser au point d’obtenir de lui ces mots, qu’il est impossible d’apprécier quand on n’a pas été dans la position où j’étais: «Né té cougneichi pas, me pertant né peinsi pas qué siasqué un treste; au contrairi, té crési un boun gouyat (Je ne te connais pas, mais pourtant je ne pense pas que tu sois un traître: au contraire, je pense que tu es un bon enfant). » Je cherchai dans mon imagination tout ce qu’elle pouvait me fournir pour le confirmer dans cette bonne opinion; j’y réussis, car j’obtins encore qu’il me laisserait entrer dans le redoutable guichet pour voir juger un prisonnier. J’en vis juger deux, dont un fournisseur de la bouche du Roi, qui étant accusé d’être du complot du 10 août, fut condamné et exécuté ; l’autre qui pleurait et qui ne prononçait que des mots entrecoupés, était déjà déshabillé et allait partir pour la Force lorsqu’il fut reconnu par un ouvrier de Paris, qui attesta qu’on le prenait pour un autre. Il fut renvoyé à un plus amplement informé. J’ai appris depuis qu’il avait été proclamé innocent.

Ce que je venais de voir fut un trait de lumière qui m’éclaira sur la tournure que je devais donner, à mes moyens de défense. Je rentrai dans le second guichet, où je vis quelques prisonniers qu’on venait d’amener du dehors. Je priai mon Provençal de me procurer un verre de vin. Il allait le chercher, lorsqu’on lui dit de me reconduire dans la chapelle, où je rentrai sans avoir pu découvrir le motif pour lequel on nous avait fait descendre; j’y trouvai dix nouveaux prisonniers qui remplaçaient cinq des nôtres précédemment jugés. Je n’avais pas de temps à perdre pour composer un nouveau mémoire. J’y travaillais, bien convaincu qu’il n’y avait que la fermeté et la franchise qui pouvaient me sauver, lorsque je vis entrer mon Provençal, qui, après avoir dit au guichetier: «Ferme la porte seulement à la clef, et attends-moi en dehors,» (je traduis tout son patois provençal, inintelligible à la plupart de mes lecteurs), s’approcha de moi et me dit après m’avoir touché la main: «Je viens pour toi. Voilà le vin que tu m’as demandé : bois». J’en avais bu plus de la moitié, lorsqu’il mit la main sur la bouteillle et me dit: «Mon ami, comme tu y vas! j’en veux pour moi: à ta santé !» Il but le reste d’un trait, et nous eûmes ensemble la conversation suivante:

«Je ne peux pas demeurer longtemps avec toi, reprit-il; mais rappelle-toi de ce que je te dis; si tu es un prêtre ou un conspirateur du château de M. Veto, tu es flambé ; mais si tu n’es pas un traître, n’aie pas peur; je réponds de ta vie. — Eh! mon ami, je suis bien sûr de n’être pas accusé de tout cela; mais je passe pour être un peu aristocrate. — Ce n’est rien que cela; les juges savent bien qu’il y a d’honnêtes gens partout: le président est un honnête homme qui n’est pas sot. — Faites-moi le plaisir de prier mes juges de m’écouter: je ne leur demande que cela. — Tu le seras; je t’en réponds. Or ça, adieu, mon ami, du courage. Je tâcherai de faire venir ton tour le plus tôt qu’il me sera possible. Embrasse-moi; je suis à toi de bon cœur» . Nous nous embrassâmes, et il sortit.

Il faut avoir été prisonnier à l’Abbaye le 3 septembre 1792 pour sentir l’influence qu’eut cette petite conversation sur mes espérances, et combien elle les ranima.

Vers minuit, le bruit surnaturel qu’on n’avait pas discontinué de faire depuis trente-six heures commença à s’apaiser; nous pensâmes que nos juges et leur pouvoir exécutif, excédés de fatigue, ne nous jugeraient que lorsqu’ils auraient pris quelque repos. Nous étions à arranger nos lits, lorsqu’on fit une nouvelle proclamation, qui fut huée généralement. Peu après un homme demanda la parole au peuple, et nous lui entendîmes dire très-distinctement: «Les prêtres et les conspirateurs qui restent, et qui sont dans cette prison, ont graissé la patte des juges: voilà pourquoi ils ne les jugent pas.» A peine eut-il achevé de parler, qu’il nous sembla entendre qu’on l’assommait.

L’agitation du peuple devint d’une véhémence effroyable. Le bruit augmentait à chaque instant, et la fermentation était à son comble lorsqu’on vint chercher M. Défontaine, ancien garde du corps, dont bientôt après nous entendîmes les cris de mort. On vint ensuite arracher de nos bras deux de nos camarades, ce qui me fit pressentir que mon heure fatale approchait.

Enfin le mardi, à une heure du matin, après avoir souffert une agonie de trente-sept heures qu’on ne peut comparer même à la mort; après avoir bu mille et mille fois le calice d’amertume, la porte s’ouvre, on m’appelle; je parais, trois hommes me saisissent et m’entraînent dans l’affreux guichet.

A la lueur de deux torches, j’aperçus le terrible tribunal qui allait me donner ou la vie ou la mort. Le président, en habit gris, un sabre à son côté, était appuyé debout contre une table sur laquelle on voyait des papiers, une écritoire, des pipes et quelques bouteilles. Cette table était entourée par dix personnes, assises ou debout, dont deux étaient en veste et en tablier; d’autres dormaient étendus sur des bancs. Deux hommes en chemise teinte de sang, le sabre à la main, gardaient la porte du guichet; un vieux guichetier avait la main sur les verrous. En présence du président, trois hommes tenaient un prisonnier qui paraissait âgé de soixante ans.

On me plaça dans un coin du guichet; mes gardiens croisèrent leurs sabres sur ma poitrine et m’avertirent que si je faisais le moindre mouvement pour m’évader ils me poignarderaient. Je cherchais des yeux mon Provençal, lorsque je vis deux gardes nationaux présenter au président une réclamation de la section de la Croix-Rouge en faveur du prisonnier qui était vis-à-vis de lui. Il leur dit que ces demandes étaient inutiles pour les traîtres. Alors le prisonnier s’écria: «C’est affreux! votre jugement est un assassinat.» Le président lui répondit: «J’en ai les mains lavées. Conduisez M. Maillé....» Ces mots prononcés, on le poussa dans la rue, où je le vis massacrer par l’ouverture de la porte du guichet.

Je me suis trouvé souvent dans des positions dangereuses, et j’ai toujours eu le bonheur de savoir maîtriser mon âme; mais dans celle-ci, l’effroi inséparable de ce qui se passait autour de moi m’aurait fait succomber, sans ma conversation avec le Provençal, et surtout sans mon rêve, qui me revenait toujours à l’imagination.

Le président s’assit pour écrire, et après qu’il eut sans doute enregistré le nom du malheureux qu’on expédiait, j’entendis dire: «A un autre!»

Aussitôt je fus traîné devant cet expéditif et sanglant tribunal, en présence duquel la meilleure protection était de n’en point avoir, et où toutes les ressources de l’esprit étaient nulles si elles n’étaient pas fondées sur la vérité. Deux de mes gardes me tenaient chacun par une main et le troisième par le collet de mon habit.

Le président m’adressant la parole: «Votre nom, votre profession?» — Un des juges: «Le moindre mensonge vous perd. — On me nomme Jourgniac Saint-Méard; j’ai servi vingt-cinq ans en qualité d’officier, et je comparais à votre tribunal avec l’assurance d’un homme qui n’a rien à se reprocher, qui, par conséquent, ne mentira pas. — C’est ce que nous allons voir,.reprit le président: un moment.» Il regarda les écrous et les dénonciations, qu’il fit ensuite passer aux juges. On détournait souvent leur attention, à mon grand regret. On leur parlait à l’oreille, on leur portait des lettres; une entre autres qu’on remit au président et qu’on avait trouvée dans la poche de M. de Valcroissant, maréchal de camp, adressée à M. Servant, ministre de la guerre. «Savez-vous, poursuivit le président, quels sont les motifs de votre arrestation? — Oui, monsieur le président, et je peux croire, d’après la fausseté des dénonciations faites contre moi, que le comité de surveillance de la commune ne m’aurait pas fait emprisonner sans les précautions que le salut du peuple lui commandait de prendre. On m’accuse d’être rédacteur du journal antifeuillant intitulé : De la cour et de la ville. La vérité est que cela n’est pas. C’est un nommé Gautier, dont le signalement ressemble si peu au mien que ce n’est que par méchanceté qu’on peut m’avoir pris pour lui, et si je pouvais fouiller dans ma poche.....»

Je fis un mouvement inutile pour prendre mon portefeuille; un des juges s’en aperçut et dit à ceux qui me tenaient: «Lâchez monsieur.» Alors je posai sur la table les attestations de plusieurs commis, facteurs, marchands et propriétaires de maisons chez lesquels il a logé, qui prouvaient qu’il était rédacteur de ce journal et seul propriétaire. Un des juges: «Mais enfin il n’y a pas de feu sans fumée; il faut dire pourquoi on vous accuse de cela. — C’est ce que j’allais faire. Vous savez, messieurs, que ce journal était une espèce de tronc dans lequel on déposait les calembours, quolibets, épigrammes, plaisanteries bonnes ou mauvaises qui se faisaient à Paris et dans les quatre-vingt-trois départements. Je pourrais dire que je n’en ai jamais fait pour ce journal, puisqu’il n’existe aucun manuscrit de ma main; mais ma franchise, qui m’a toujours bien servi, me servira encore aujourd’hui, et j’avouerai que la gaieté de mon caractère m’inspirait souvent des idées plaisantes que j’envoyais au sieur Gautier. Voilà, messieurs, le simple résultat de cette grande dénonciation, qui est aussi absurde que celle dont je vais parler est monstrueuse. On m’accuse d’avoir été sur les frontières, d’y avoir fait des recrues, de les avoir conduites aux émigrés...» Il s’éleva un murmure général qui ne me déconcerta pas, et je dis en haussant la voix: «Eh! messieurs, messieurs, j’ai la parole, je prie monsieur le président de vouloir bien me la maintenir: jamais elle ne m’a été plus nécessaire.» Presque tous les juges dirent en riant: «C’est juste, c’est juste: silence.» — «Mon dénonciateur est un monstre, je vais prouver cette vérité à des juges que le peuple n’aurait pas choisis, s’il ne les avait pas crus capables de discerner l’innocent d’avec le coupable. Voilà, messieurs, des certificats qui prouvent que je ne suis pas sorti de Paris depuis vingt-trois mois. Voilà trois déclarations des maîtres de maisons chez lesquels j’ai logé depuis ce temps qui attestent la même chose.»

On était occupé à les examiner, lorsque nous fûmes interrompus par l’arrivée d’un prisonnier qui prit ma place devant le président. Ceux qui le tenaient dirent que c’était encore un prêtre qu’on avait déniché dans la chapelle. Après un fort court interrogatoire, il fut envoyé à la Force. Il jeta son bréviaire sur la table et fut entraîné hors du guichet, où il fut massacré. Cette expédition faite, je reparus devant le tribunal.

Un des juges: «Je ne dis pas que ces certificats soient faux; mais qui nous prouvera qu’ils sont vrais? — Votre réflexion est juste, monsieur; et pour vous mettre à même de me juger avec connaissance de cause, faites-moi conduire dans un cachot jusqu’à ce que des commissaires, que je prie monsieur le président de vouloir bien nommer, aient vérifié leur validité. S’ils font faux, je mérite la mort» .

Un des juges qui pendant mon interrogatoire parut s’intéresser à moi, dit à demi-voix: «Un coupable ne parlerait pas avec cette assurance.» Un autre juge: «De quelle section êtes-vous? — De la Halle au blé.» Un garde national qui n’était pas du nombre des juges s’écria: «Je suis aussi de cette section. Chez qui demeurez-vous? — Chez M. Teyssier, rue Croix des Petits-Champs.» Le garde national: «Je le connais; nous avons même fait des affaires ensemble, et je peux dire si ce certificat est de lui...» Il le regarde et dit:

«Messieurs, je certifie que c’est la signature du citoyen Teyssier.»

Avec quel plaisir j’aurais sauté au cou de cet ange tutélaire! Mais j’avais des choses si importantes à traiter, qu’elles me détournèrent de ce devoir; et à peine eut-il achevé de parler que je fis une exclamation qui rappela l’attention de tous: «Eh! messieurs, d’après le témoignage de ce brave homme, qui prouve la fausseté d’une dénonciation qui pouvait me conduire à la mort, quelle idée pouvez-vous avoir de mon dénonciateur?» Le juge qui paraissait s’intéresser à moi: «C’est un gueux! et s’il était ici, on en ferait justice. Le connaissez-vous? — Non, monsieur; mais il doit être au comité de surveillance de la commune, et j’avoue que si je le connaissais, je croirais rendre service au public en l’avertissant, par des affiches, de s’en méfier comme d’un chien enragé.»

Un des juges: «On voit que vous n’êtes pas faiseur de journal et que vous n’avez pas fait de recrues. Mais vous ne parlez pas des propos aristocrates que vous avez tenus au Palais-Royal, chez des libraires. — Je n’ai pas craint d’avouer ce que j’ai écrit; je craindrai encore moins d’avouer ce que j’ai dit et même pensé. J’ai toujours conseillé l’obéissance aux lois et j’ai prêché d’exemple. J’avoue en même temps que j’ai profité de la permission que me donnait la constitution pour dire que je ne la jugeais pas parfaite, parce que je croyais m’apercevoir qu’elle nous plaçait dans une position fausse. J’ai dit aussi que presque tous les nobles de l’Assemblée constituante, qui se sont montrés si zélés patriotes, avaient beaucoup plus travaillé pour satisfaire leurs intérêts et leur ambition que pour la patrie; et quand tout Paris paraissait engoué de leur patriotisme, je disais: «Ils » vous trompent!» Je m’en rapporte à vous, messieurs; l’événement a-t-il justifié l’idée que j’avais d’eux? Il y a longtemps que je prévoyais une grande catastrophe, résultat nécessaire de cette constitution, revisée par des égoïstes qui, comme ceux dont j’ai déjà parlé, ne travaillaient que pour eux, et surtout du caractère des intrigants qui la défendaient. Dissimulation, cupidité et poltronnerie étaient les attributs de ces charlatans. Fanatisme, intrépidité et franchise formaient le caractère de leurs ennemis. Il ne fallait pas des lunettes bien longues pour voir qui devait l’emporter.»

L’attention qu’on avait à m’écouter et à laquelle j’avoue que je ne m’attendais pas, m’encourageait, et j’allais faire le résumé de mille raisons qui me font préférer le régime républicain à celui de la constitution monarchique; j’allais répéter ce que je disais tous les jours chez M. Desenne, lorsque le concierge entra tout effaré pour avertir qu’un prisonnier se sauvait par une cheminée. Le président lui dit de faire tirer sur lui des coups de pistolet, mais que s’il s’échappait le guichetier en répondrait sur sa tête. On tira contre lui quelques coups de fusil, et le guichetier voyant que ce moyen ne réussissait pas, alluma de la paille. La fumée le fit tomber à moitié étouffé : il fut achevé devant la porte du guichet.

Je repris mon discours en disant: «Personne, messieurs, n’a désiré plus que moi la réforme des abus..... Je ne suis ni jacobin ni feuillant...» Un juge, d’un air impatienté : «Vous nous dites toujours que vous n’êtes pas ça ni ça: qu’êtes-vous donc? — J’étais franc royaliste.» Il s’éleva un murmure général, qui fut miraculeusement apaisé par le juge qui avait l’air de s’intéresser à moi, qui dit mot pour mot: «Ce n’est pas pour juger les opinions que nous sommes ici; c’est pour en juger les résultats.» A peine ces précieux mots furent-ils prononcés, que je m’écriai: «Je n’ai jamais entendu parler des complots que par l’indignation publique. Toutes les fois que j’ai trouvé l’occasion de secourir un homme, je l’ai fait sans lui demander quels étaient ses principes. J’ai toujours été aimé des paysans de la terre dont j’étais seigneur, car dans le moment où l’on brûlait les châteaux de mes voisins, je fus dans le mien, à Saint-Méard: les paysans vinrent en foule me témoigner le plaisir qu’ils avaient de me voir, ils plantèrent un mai dans ma cour. Je sais que ces détails doivent vous paraître bien minutieux; mais, messieurs, mettez-vous à ma place, et jugez si c’est le moment de tirer parti de toutes les vérités qui peuvent m’être avantageuses. Je peux assurer que pas un soldat du régiment d’infanterie du Roi, dans lequel j’ai servi vingt-cinq ans, n’a eu à se plaindre de moi; je peux même me glorifier d’être un des officiers qu’ils ont le plus chéris.» Quand je prononçai le nom du régiment du Roi, il me sembla qu’on me marchait sur le pied, pour m’avertir apparemment que j’allais me compromettre. Mais j’étais sûr du contraire.

Nous en étions là lorsqu’on ouvrit une des portes du guichet qui donne sur l’escalier, et je vis une escorte de trois hommes qui conduisaient M. Margue..., ci-devant major, précédemment mon camarade au régiment du Roi, et mon compagnon de chambre à l’Abbaye. On le plaça, pour attendre que je fusse jugé, dans l’endroit où l’on m’avait mis quand on me conduisit dans le guichet.

Je repris mon discours: «Après la malheureuse affaire de Nancy, je suis venu à Paris, où je suis resté depuis cette époque. J’ai été arrêté dans mon appartement, il y a douze jours. Je m’attendais si peu à l’être que je n’avais pas cessé de me montrer comme à mon ordinaire. On n’a pas mis les scellés chez moi parce qu’on n’y a rien trouvé de suspect; je n’ai jamais été inscrit sur la liste civile; je n’ai signé aucune pétition; je n’ai eu aucune correspondance répréhensible; je ne suis pas sorti de France depuis l’époque de la révolution. Pendant mon séjour dans la capitale, j’y ai vécu tranquille; je m’y suis livré à la gaieté de mon caractère, qui, d’accord avec mes principes, ne m’a jamais permis de me mêler sérieusement des affaires publiques et encore moins de faire du mal à qui que ce soit. Voilà, messieurs, tout ce que je peux dire de ma conduite et de mes principes. La sincérité des aveux que je viens de faire doit vous convaincre que je ne suis pas un homme dangereux. C’est ce qui me fait espérer que vous voudrez bien m’accorder la liberté que je vous demande et à laquelle je suis attaché par besoin et par principes.»

Le président, après avoir ôté son chapeau, dit: «Je ne vois rien qui doive faire suspecter monsieur; je lui accorde la liberté. Est-ce votre avis?» Tous les juges approuvèrent cette décision.

A peine mon sort fut-il décidé, que tous ceux qui étaient dans le guichet m’embrassèrent. J’entendis au-dessus de moi applaudir et crier bravo. Je levai les yeux, et j’aperçus plusieurs têtes groupées contre les barreaux du soupirail du guichet; et comme elles avaient les yeux ouverts et mobiles, je compris que le bourdonnement sourd et inquiétant que j’avais entendu pendant mon interrogatoire venait de cet endroit.

Le président chargea trois personnes d’aller en députation annoncer au peuple le jugement qu’on venait de rendre. Pendant cette proclamation, je demandai à mes juges un résumé de ce qu’ils venaient de prononcer en ma faveur; ils me le promirent. Le président me demanda pourquoi je ne portais pas la croix de Saint-Louis, dont il savait que j’étais décoré. Je lui répondis que mes camarades prisonniers m’avaient invité à l’ôter. Il m’observa que l’Assemblée nationale n’ayant point défendu encore de la porter, on paraissait suspect en faisant le contraire. Les trois députés rentrèrent et me firent mettre mon chapeau sur la tête; ils me conduisirent hors du guichet. Aussitôt que je parus dans la rue, un d’eux s’écria: «Chapeau bas! citoyens: voilà celui pour lequel vos juges demandent aide et secours.» Ces paroles prononcées, le pouvoir exécutif m’enleva, et, placé au milieu de quatre torches, je fus embrassé de tous ceux qui m’entouraient. Tous les spectateurs crièrent: «Vive la nation! » Ces honneurs, auxquels je fus très-sensible, me mirent sous la sauvegarde du peuple, qui, en applaudissant, me laissa passer, suivi des trois députés que le président avait chargés de m’escorter jusque chez moi. Un d’eux me dit qu’il était maçon et établi dans le faubourg Saint-Germain; l’autre était né à Bourges et apprenti perruquier; le troisième, vêtu de l’uniforme de garde national, me dit qu’il était fédéré. Chemin faisant, le maçon me demanda si j’avais peur. «Pas plus que vous, lui répondis-je. Vous devez vous être aperçu que je n’ai point été intimidé dans le guichet: je ne tremblerai pas dans la rue. — Vous auriez tort d’avoir peur, poursuivit-il, car actuellement vous êtes sacré pour le peuple, et si quelqu’un vous frappait, il périrait sur-le-champ. Je voyais bien que vous n’étiez pas une de ces chenilles de la liste civile; mais j’ai tremblé pour vous quand vous avez dit que vous étiez officier du Roi. Vous rappelez-vous que je vous ai marché sur le pied? — Oui, mais j’ai cru que c’était un des juges. — C’était, parbleu, bien moi; je croyais que vous alliez vous fourrer dans le haria, et j’aurais été fâché de vous voir mourir. Mais vous vous en êtes bien tiré ; j’en suis bien aise, parce que j’aime les gens qui ne boudent pas» . Arrivés dans la rue Saint-Benoît, nous montâmes dans un fiacre qui nous porta chez moi.

Le premier mouvement de mon hôte, de mon ami, en me voyant, fut d’offrir son portefeuille à mes conducteurs, qui le refusèrent et qui lui dirent en propres termes: «Nous ne faisons pas ce métier pour de l’argent. Voilà votre ami; il nous a promis un verre d’eau-de-vie, nous le boirons et nous retournerons à notre poste.» Ils me demandèrent une attestation qui déclarât qu’ils m’avaient conduit chez moi sans accident. Je la leur donnai, en les priant de m’envoyer celle que les juges m’avaient promise, ainsi que mes effets que j’avais laissés à l’Abbaye et que je n’ai jamais reçus.

Le lendemain, un des commissaires m’apporta le certificat dont voici copie: «Nous, commissaires nommés par le peuple pour faire justice des traîtres détenus dans la prison de l’Abbaye, avons fait comparaître, le 4 septembre, le citoyen Jourgniac Saint-Méard, ancien officier décoré, lequel a prouvé que les accusations portées contre lui étaient fausses et n’être jamais entré dans aucun complot contre les patriotes: nous l’avons fait proclamer innocent en présence du peuple, qui a applaudi à la liberté que nous lui avons donnée. En foi de quoi nous lui avons délivré le présent certificat à sa demande. Nous invitons tous les citoyens à lui accorder aide et secours.»

Signé POIR.... BER....

A l’Abbaye, l’an quatrième de la Liberté, et le premier de l’Égalité.

Après quelques heures de sommeil, je m’empressai de remplir les devoirs que l’amitié et la reconnaissance m’imposaient. Je fis imprimer une lettre par laquelle je fis part de mon heureuse délivrance à tous ceux que je savais avoir pris quelque part à mon malheur. Je fus le même jour me promener dans le jardin du palais de l’Egalité, ci-devant palais d’Orléans; je vis plusieurs personnes se frotter les yeux pour voir si c’était bien moi; j’en vis d’autres reculer d’effroi, comme si elles avaient vu un spectre. Je fus embrassé, même de ceux que je ne connaissais pas; enfin ce fut un jour de fête pour moi et pour mes amis.

QUELQUES SOUVENIRS DE M. AUDOT.

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Nous avons, avant de donner la relation de Jourgniac Saint-Méard, rapporté un des souvenirs de M. Audot. Le lecteur nous saura gré peut-être de reproduire ici la substance d’un long entretien que nous avons eu avec ce vieillard aimable, enfant de Paris, qui a assisté en observateur curieux à tous les grands événements, dont cette ville a été le théâtre depuis quatre-vingts ans, et qui a conservé particulièrement des scènes de la Révolution, contemporaines de sa jeunesse, des impressions d’une vivacité extraordinaire. Comme il arrive souvent aux personnes d’un grand âge, la mémoire de M. Audot; infidèle pour les faits de la veille, retrouve l’image du passé le plus éloigné, comme s’il revenait devant ses yeux. C’est mieux qu’un récit, c’est une vision à laquelle l’auditeur participe, tant l’expression est pittoresque, le détail précis! Nous n’avons pas la prétention de rendre ici le relief, la vie, le mouvement de cette parole qui sort des profondeurs du passé comme la parole de la pythonisse sortait des mystères de l’avenir, violentée par la puissance du Dieu; nous n’avons cherché à mettre dans les notes recueillies immédiatement après notre entretien, que les faits eux-mêmes qui peuvent éclairer l’historien. Ce sont donc des notes rapides et absolument incolores, mais elles empruntent de l’intérêt à la source où nous les avons puisées.

Nous avions demandé à M. Audot quelle avait été la part prise par la multitude au spectacle des principaux événements dont il avait été le témoin. On appelle ces événements populaires, lorsque le peuple semble accourir pour les saluer ou les marquer des témoignages bruyants de son approbation. Il nous répondit longuement, au fur et à mesure que les souvenirs se présentaient, sans que nous fussions tentés de le rappeler à plus de méthode. Il faut accepter les caprices de la mémoire d’un octogénaire, si on ne veut pas s’exposer à la rendre tout d’un coup rétive et muette. Nous donnons nos notes telles quelles.

«Le plus ancien souvenir que j’aie conservé de la Révolution se rapporte à une fête donnée à Saint-Cloud. C’était, je crois, le 7 septembre 1791. C’est là que j’ai vu pour la première fois le Roi et la Reine. J’ai même pris d’abord pour le Roi un de ses officiers, car on était peu galonné et doré à cette époque. — Je me souviens également de la fête de la Fédération. Oh! alors, autant qu’un enfant peut juger de ces choses, il y avait un véritable enthousiasme. C’était fort beau; il m’a semblé que les hommes de ce temps étaient superbes. — Un jour, il y avait grande foule sur le pont Neuf. Pourquoi? je ne sais. On parlait beaucoup de M. Necker; on acclamait son nom. Chacune des voitures qui passaient sur le pont était arrêtée par le peuple, et il fallait que ceux qui y avaient pris place en descendissent pour aller saluer la statue de Henri IV .

» J’habitais carrefour Bussy, chez mon père, qui était miroitier. Il faisait partie de la garde nationale à l’époque de la mort de Louis XVI. Il fut témoin de l’exécution. Le peuple n’en paraissait pas ému. Il l’était si peu qu’une famille de notre voisinage, la femme, deux petites filles de mon âge, avec lesquelles je jouais habituellement, allèrent voir l’exécution. Elles étaient accompagnées d’une femme de chambre qui revint en portant une feuille de papier tachée de sang. Elle avait recueilli ce sang royal le long d’un des madriers de l’échafaud.

» En général, les grands événements de la Révolution attiraient peu de monde, je ferai exception pour le 10 août 1792. Tout Paris était dans la rue. J’ai vu depuis bien autrement de foule et de tumulte, surtout en 1848, où la réapparition du bonnet rouge m’a fait un mal affreux. Lors du supplice des chemises rouges, j’étais au coin de la rue de la Juiverie. Il y avait peu de monde. Cependant on apercevait une file de charrettes et de victimes. Cette chemise rouge était tout bonnement un morceau de calicot qui enveloppait le haut du corps. Les figures des condamnés exprimaient l’indifférence, notamment celle d’une femme de soixante ans, aux cheveux crépus, que je vois encore. — Je me trouvais sur le trottoir du pont au Change au moment du passage, au milieu de la chaussée, de la charrette qui portait Madame Élisabeth. Il n’y avait presque personne, et cependant c’était un événement. Elle était seule sur la charrette, je n’ai pas vu de prêtre.

» Le jour du 2 septembre, les boutiques étaient fermées. Il y avait une raison à cela. C’était sans doute un dimanche; vous vérifierez dans les livres. Je vis quelques fiacres remplis de prêtres passer carrefour Bussy. Des hommes, armés de sabres, les escortaient et semblaient de temps en temps larder les prêtres avec la pointe de leurs armes. Je me souviens avoir vu le peuple porter en triomphe un grand homme sec, d’une belle figure, mais pâle comme celle d’un mort; il était vêtu d’un habit vert-pomme; on criait: Vive la République! Peu de temps après, cet homme fut ramené par d’autres bandes, et je le vis encore; on le conduisait à l’Abbaye, où on le massacra. C’était le père Lenfant, confesseur de Louis XVI, qu’on avait d’abord acquitté sans savoir ce qu’on faisait. J’allai à l’Abbaye dans le jour, j’arrivai dans une cour principale où il y avait des hommes rangés en cercle, mais pas de foule. Le cercle s’ouvrit devant moi, car une voix avait dit: Il faut laisser l’enfant voir. Je vis des cadavres qu’on avait jetés les uns sur les autres. Les prêtres qui avaient traversé le carrefour Bussy étaient là, entassés, les corps coupés en morceaux; on avait, dans une autre cour, formé d’autres tas avec des cadavres qui avaient été traînés par les pieds; de sorte que le pavé avait été couvert de sang et qu’il avait fallu le laver à grande eau. Les ruisseaux roulaient une eau rouge. J’ai vu cela comme je vous vois. Je pourrais vous montrer encore les endroits où étaient les tas. Ailleurs, en allant du côté de la Force, j’ai rencontré des charrettes pleines de cadavres sur lesquels on avait jeté quelques couvertures. Le peuple ne paraissait pas le moins du monde ému, et je ne l’étais guère. Peu de foule à ces grands spectacles; peu d’empressement et d’émotion. Paris y semblait presque étranger, ou du moins l’émotion s’y concentrait dans les quartiers qui en étaient le théâtre.

» Cependant, voici une circonstance où il me sembla que tout Paris était sur ma route. Peu de temps après ma confirmation, que j’avais préparée avec un prêtre de l’Abbaye de Saint-Germain des Prés, qui réunissait les fidèles dans une grande chapelle, les églises furent dépouillées, les vases sacrés, de grands anges d’argent au repoussé, des ostensoirs, ciboires, etc., furent portés processionnellement à la Convention. Ce jour-là, ah! il y avait foule. On m’avait donné un des vases sacrés à porter. Nous allâmes à la Convention et de là à la Monnaie. Mais je n’ai plus cette mauvaise action sur la conscience: le prêtre m’en a donné l’absolution. J’avais onze ans.

» Il n’y avait que les fêtes publiques qui attirassent toute la population: elles étaient fort belles. Mais je n’ai pas vu un seul événement de la Révolution qui fît sortir la foule dans la rue, comme, par exemple, la promenade du bœuf gras. Il n’y avait pas foule au 10 thermidor, où mon père me mena voir le supplice de Robespierre. J’étais placé près du ministère de la marine, trop loin pour distinguer l’expression de la physionomie des condamnés...»

CARON DE BEAUMARCHAIS.

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Avant d’entrer dans les prisons, nous devons montrer à l’œuvre la justice révolutionnaire; non pas cette justice plus ou moins régulière, qui fonctionne dans les tribunaux en fondant ses arrêts sur des textes, mais la justice irrégulière, bien autrement terrible, qui dicte ses volontés aux juges et aux jurés. En temps de révolution, la loi vivante, c’est le peuple; loi mobile, agitée, violente, contradictoire, comme les passions et les impressions populaires.

La tyrannie démagogique avait essayé en 1792 une hiérarchie. Son conseil suprême fut, après le 10 août, le comité insurrectionnel siégeant à l’hôtel de ville, celui qui fit place, après le 2 juin 1793, au fameux conseil de la Commune, le véritable maître de Paris, et, par Paris, de la Convention, par la Convention, de la France. Sous son inspiration fonctionnaient les comités de sections, les comités révolutionnaires, liés les uns aux autres comme les mailles d’un immense filet étendu sur la nation.

En dehors de cette savante organisation, la multitude a des élans qui lui sont propres, et tantôt par un mouvement spontané, tantôt docile instrument, sans le savoir, d’une action plus ou moins occulte, elle se fait justice elle-même, selon son expression favorite.

Beaumarchais faillit l’éprouver: il a raconté ses infortunes ou plutôt ses terreurs dans une lettre curieuse écrite à sa fille. Nous la reproduisons.

On verra que le citoyen Beaumarchais en fut quitte pour la peur. Les choses auraient-elles pu aller plus loin?

Certainement, si ses contemporains avaient su tout ce que nous savons. Nous n’écrivons pas une biographie; nous nous contentons de rapporter un épisode qui est à notre connaissance particulière, et qui concerne une individualité dont l’existence a été racontée par plusieurs historiens.

LA MORALITÉ DE BEAUMARCHAIS.

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(Documents inédits.)

L’auteur du Mariage de Figaro, l’écrivain hardi, spirituel et cynique, qui a donné une si prodigieuse impulsion à l’esprit révolutionnaire, était, personne ne l’ignore, un homme d’affaires consommé. Il attaquait les privilèges comme un obstacle ou une impertinence qui pouvait gêner les jouissances d’un bourgeois riche et épicurien; il était impitoyable aux abus, à ceux du moins dont il ne devait rien retirer. Peu scrupuleux sur les moyens, ardent au but, la fortune, qu’il poursuivait résolûment par la plume, par l’intrigue, par le scandale, Beaumarchais aurait mérité d’être des nôtres; son esprit eût convaincu notre temps, sa verve l’eût ébloui, son immoralité en eût tout obtenu. Il s’entendait merveilleusement à toute chose: la galanterie, la politique, la corruption, la spéculation. Il spéculait, spéculait, spéculait, et il n’aurait pas été inférieur à tel grand seigneur de notre époque qui a laissé une si grande réputation d’habileté et une fortune plus belle encore que sa gloire.

Voici une des spéculations de M. de Beaumarchais.

La Bibliothèque du Roi avait alors parmi ses bibliothécaires un certain abbé de Gevigney, docteur en théologie, âgé de cinquante-cinq ans, garde des titres et généalogies du département des manuscrits. Le cabinet de titres est un des arcanes les plus explorés de la grande Bibliothèque, et encore aujourd’hui, en ce temps d’égalité et de suffrage universel, il n’est pas de jour où quelque noble ne vienne y fourbir ses armes, où quelque vilain n’y cherche une savonnette. On voudrait, sous son nom obscur, retrouver la trace d’un nom sonore et ancien, et on en gratte de toutes ses forces la rouille révolutionnaire. Nous connaissons quelqu’un qui pourrait faire collection de lettres conçues toutes à peu près en ces termes: «Monsieur, je voudrais faire des recherches sur ma famille. J’ai tout lieu de croire que ma grand’mère a été élevée au Parc aux cerfs. Combien je vous serais reconnaissant si vous pouviez m’aider à établir l’illustration de mon origine, etc. — Signé Louis ou de FRANCE.» La collection s’enrichit chaque jour. Jugez si du temps de l’abbé de Gevigney, où la rage de s’ennoblir n’était pas une manie ridicule, mais un moyen de s’assurer toutes sortes d’avantages et d’immunités, la charge de garde du cabinet des titres pouvait être lucrative pour un malhonnête homme! Il ne parait pas que l’abbé de Gevigney ait été bien scrupuleux; il trafiqua de tout, au point que la police fut avertie des infidélités du fonctionnaire par le garde même de la Bibliothèque du Roi, l’abbé Bignon. Le commissaire Chenon reçut ordre du lieutenant de police, M. Lenoir, d’interroger le bibliothécaire suspect. Les interrogatoires ont été conservés aux Archives de l’Empire. On demande à l’abbé ce que sont devenus tels et tels portefeuilles précieux, dont on lui indique la place qu’ils avaient occupée à la Bibliothèque du Roi. — Il répond: «La plupart de ces portefeuilles étaient pourris et remplis de vers. On a extrait ce qui pouvait être conservé..., le surplus a été abandonné comme pourri.» Eh bien, le surplus avait été vendu à des Anglais, et forme aujourd’hui l’un des joyaux de la bibliothèque Bodléienne d’Oxford. Une perquisition fut faite au domicile de Gevigney, et amena la découverte, lisons-nous dans une note écrite de la main de Chenon, d’une quantité immense de vieux titres et de parchemins. Ordre fut donné de les réintégrer à la Bibliothèque. Gevigney, tremblant, écrivait au commissaire: «L’abbé de Gevigney a l’honneur de faire ses compliments à M. le commissaire Chenon; il le prie que l’enlèvement des papiers se fasse sans éclat. On pourra faire entrer la voiture dans la cour; il faudrait une ou deux voitures couvertes ou des paniers couverts. Il s’en remet à sa prudence. Il ne faudra que deux hommes qui ne soient pas du quartier.» Mais cette immense quantité de vieux titres et de parchemins n’était qu’une petite partie des objets détournés de la Bibliothèque du Roi. Des perquisitions furent faites chez les individus auxquels on supposait que ces objets avaient été donnés ou vendus. Elles amenèrent la découverte de parchemins pour l’emmagasinement desquels Beaumarchais avait loué deux vastes magasins, aux Capucins et aux Jacobins. A cette occasion, le grand redresseur d’abus écrivit à M. Lenoir la lettre suivante, dont nous respectons l’orthographe:

«Paris, ce 12 may 1785.

» Monsieur,

» J’ai l’honneur de vous adresser mon neveu et l’un de mes commis porteurs des clefs des magazins chez les Capucins et les Jacobins. Ils recevront vos ordres pour le jour de la levée des scelez. Alors ils commenceront le travail de transport et de pezée avec toute la diligence possible.

» S’il n’y a pas dans le nouveau dépôt de lieu propre à établir les fortes balances de la pezée, elle se fera dans les magazins actuels, avant le départ des voitures. J’ai chargé mon neveu de prendre et de payer les hommes de journée nécessaires à ces travaux. Il ne faut de votre part qu’une seule personne pour la réception, ou qui se réunisse à celles que je vous envoye pour aller plus vite, s’il en est besoin. Je vous supplie seulement que cet enlèvement puisse être ignoré de tout le monde, si cela est possible, à cause des conséquences du bruit. Mes deux préposez sont très-discrets et ne nomeront ni choses ni personnes.

» Je suis avec le plus respectueux,

» Monsieur,

» Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

» CARON DE BEAUMARCHAIS.

» Vous voudrez bien faire dire aux deux gardiens des couvents par le commissaire que les marchandises sont à la disposition de ceux qui les ont déposés chez eux, sans nommer personne.»

Les parchemins ayant été en conséquence transportés nuitamment à la Bibliothèque du Roi, furent vérifiés par l’abbé Coupé, garde des titres, et réintégrés au département des manuscrits, après avoir été pesés. Les pesées donnèrent les chiffres suivants, qui, à eux seuls, suffiraient pour prouver que l’auteur du Mariage de Figaro entendait la spéculation en grand, et méritait les regrets que nous avons exprimés plus haut: — 12,380 livres; — 15,527 1.; — 11,566 1.; — 13,557 1.; — 10,227 l.; — 7,817 1. — En tout 71,082 livres de parchemins provenant de l’abbé de Gevigney.

M. de Beaumarchais était, on le voit, un homme sans préjugés. L’argent pour lui était l’argent, et il sentait toujours bon.

Mais revenons à son incarcération et au récit qu’il en a laissé. — Nougaret, dans son Histoire des prisons, fait précéder ce récit de quelques lignes qui nous ont paru bonnes à reproduire comme expression de l’opinion des contemporains sur le Crésus des gens de lettres. Rappelons seulement trois dates: le Mariage de Figaro est de 1784, Nougaret écrivait en 1797, Beaumarchais est mort en 1799. Quand il faisait représenter le Mariage de Figaro, il avait cinquante-deux ans, et cinquante-trois l’année de sa lettre à M. Lenoir.

LA VISITE DOMICILIAIRE

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CHEZ CARON DE BEAUMARCHAIS.

Cet homme de lettres, cet habile négociant, aussi fameux chez Apollon qu’au palais de Plutus, va raconter lui-même ses terreurs, son incarcération. Mais avant de mettre sous les yeux de nos lecteurs son récit curieux et touchant, nous croyons devoir extraire une lettre non moins intéressante, antérieure de quelques jours à son emprisonnement, lettre qu’il écrivait à sa fille, et qui retrace des événements douloureux, qu’amenèrent la tyrannie de Marat, digne précurseur de Robespierre.

«Samedi 11 août 1792, dit Caron-Beaumarchais, vers huit heures du matin, un homme est venu m’avertir que les femmes du port Saint-Paul allaient amener tout le peuple, animé par un faux avis qu’il y avait des armes chez moi dans les prétendus souterrains..... Sur cet avis, j’ai tout ouvert chez moi, secrétaires, armoires, chambres et cabinets, enfin tout, résolu de livrer et ma personne et ma maison à l’inquisition sévère de tous les gens qu’on m’annonçait. Mais quand la foule est arrivée, le bruit, les cris étaient si forts, que mes amis troublés ne m’ont pas permis de descendre, et m’ont conseillé tous de sauver au moins ma personne.

» Pendant qu’on bataillait pour l’ouverture de mes grilles, ils m’ont forcé de m’éloigner par le haut bout de mon jardin; mais on y avait mis un homme en sentinelle qui a crié : «Le voilà qui se sauve!» et cependant je marchais lentement. Il a couru par le boulevard avertir le peuple assemblé à ma grille d’entrée. J’ai seulement doublé le pas; mais les femmes, cent fois plus cruelles que les hommes dans leurs horribles abandons, se sont toutes mises à ma poursuite.

» Il est certain, mon Eugénie, que ton malheureux père eût été déchiré par elles, s’il n’avait pas eu de l’avance; car la perquisition n’étant pas encore faite, rien n’aurait pu leur ôter de l’esprit que je m’étais échappé en coupable. Et voilà où m’avait conduit la faiblesse d’avoir suivi le conseil donné par la peur, au lieu de rester froidement comme je l’avais résolu.....

» J’étais entré chez un ami dont la porte était refermée; dans une rue qui, faisant angle avec celle où les cruelles femmes couraient, leur a fait perdre enfin ma trace, et d’où j’ai entendu leurs cris.....

» Pendant que j’étais enfermé dans un asile impénétrable, trente mille âmes au moins étaient dans ma maison, où, des greniers aux caves, des serruriers ouvraient toutes les armoires; où des maçons fouillaient les souterrains, sondaient partout, levaient les pierres jusque sur les fosses d’aisances, et faisaient des trous dans les murs, pendant que d’autres piochaient le jardin, jusqu’à trouver la terre vierge; repassant tous vingt fois dans les appartements; mais quelques-uns disant au grand regret des brigands qui se trouvaient là par centaines: «Si l’on ne trouve rien ici qui se rapporte à nos » recherches, le premier qui détournera le moindre des meu» bles, une paille, sera pendu sans rémission, puis haché en » morceaux par nous...»

» Enfin, après sept heures de la plus sévère recherche, la foule s’est écoulée, aux ordres de je ne sais quel chef. Mes gens ont balayé près d’un pouce et demi de poussière; mais pas un binet de perdu..... Une femme au jardin a cueilli une giroflée: elle l’a payée de vingt soufflets; on voulait la baigner dans le bassin des peupliers.

» Je suis rentré chez moi. Ils avaient porté l’attention jusqu’ à dresser un procès-verbal guirlandé de cent signatures qui attestaient qu’ils n’avaient rien trouvé de suspect dans ma possession...

» Me voilà parvenu à la terrible nuit dont je vous ai déjà parlé ; en voici les affreux détails:

» En nous promenant au jardin sur la brune, le soir de ce même jour déjà si effrayant, l’on me disait: «Ma foi, monsieur

», après ce qui est arrivé, il n’y a aucun inconvénient

» que vous passiez la nuit ici.

» Et moi je répondais: «Sans

» doute. Mais il n’y en a pas non plus que j’aille la passer

» ailleurs; et ce n’est pas le peuple que je crains; le voilà

» bien désabusé, mais cet avis que j’ai reçu d’une association

» de brigands pour me piller une de ces nuits, me fait

» craindre que dans la foule qui s’est introduite chez moi ils

» n’aient étudié les moyens d’entrer la nuit dans ma maison;

» car on a entendu de terribles menaces. Peut-être y en a-t-il

» quelques-uns de cachés ici. Enfin j’ai grande envie d’aller

» passer une bonne nuit chez notre bon ami de la rue des

» Trois-Pavillons. C’est bien la rue la plus tranquille qui soit

» au tranquille Marais. Pendant qu’il est à la campagne,

» va, François, va mettre une paire de draps pour moi.»

» J’ai soupé, ma fillette; heureusement j’ai peu mangé ; puis je suis parti sans lumière pour la rue des Trois-Pavillons, m’assurant bien, de temps en temps, que personne ne me suivait.

» Mon François retourné chez moi, la porte de la rue barrée et bien fermée, un domestique de mon ami enfermé tout seul avec moi, je me suis livré au sommeil. A minuit, le valet en chemise, effrayé, entre dans la chambre où j’étais: «Monsieur, me dit-il, levez-vous: tout le peuple vient

» vous chercher; ils frappent à enfoncer la porte. On vous a

» trahi de chez vous; la maison va être pillée.» En effet, on frappait d’une façon terrible. A peine réveillé , la terreur de cet homme m’en donnait à moi-même. «Un moment, dis-je,

«mon ami; la frayeur nuit au jugement.» Je mets ma redingote, en oubliant la veste; et, mes pantoufles aux pieds, je lui dis: «Y a-t-il quelque issue par où l’on puisse sortir

» d’ici? — Aucune, monsieur; mais pressez-vous, car ils

» vont enfoncer la porte. Ah! qu’est-ce que va dire mon

» maître? — Il ne dira rien, mon ami; car je vais livrer ma

» personne, pour qu’on respecte sa maison. Va leur ouvrir,

» je descends avec toi.»

» Nous étions troublés tous les deux. Pendant qu’il descendait, j’ai ouvert une fenêtre qui donnait sur la rue du Parc-Royal; il y avait sur le balcon une terrine allumée, qui m’a fait voir, au travers de la jalousie, que la rue était pleine de monde: alors le désir insensé de sauter par la fenêtre s’est éteint à l’instant où j’allais m’y jeter. Je suis descendu, en tremblant, dans la cuisine au fond de la cour; et regardant par le vitrage, j’ai vu la porte enfin s’ouvrir. Des habits bleus, des piques, des gens en veste sont entrés: des femmes criaient dans la rue. Le domestique est revenu vers moi pour chercher beaucoup de chandelles, et m’a dit d’une voix éteinte: «Ah! c’est bien à vous qu’on en veut. — Eh » bien, ils me trouveront ici.»

» Il y a près de la cuisine une espèce d’office avec une grande armoire, où l’on met les porcelaines, dont les portes étaient ouvertes. Pour tout asile, et pour dernier refuge, ton pauvre père, mon enfant, s’est mis derrière un des vantaux debout, appuyé sur sa canne; la porte de ce bouge uniquement poussée, dans un état impossible à décrire; et la recherche a commencé.

» Par les jours de souffrance qui donnaient sur la cour, j’ai vu les chandelles trotter, monter, descendre, enfiler les appartements. On marchait, on allait au-dessus de ma tête. La cour était gardée, la porte de la rue ouverte; et moi, tendu sur mes orteils, retenant ma respiration, je me suis occupé d’obtenir de moi une résignation parfaite, et j’ai recouvré mon sang-froid. J’avais deux pistolets en poche; j’ai débattu longtemps si je devais ou ne devais pas m’en servir. Mon résultat a été que si je m’en servais je serais haché sur-le-champ, et avancerais ma mort d’une heure, en m’ôtant la dernière chance de crier au secours, d’en obtenir peut-être, en me nommant, dans ma route à l’hôtel de ville. Déterminé à tout souffrir, sans pouvoir deviner d’où provenait cet excès d’horreur, après la visite chez moi, je calculais les possibilités, quand la lumière faisant le tour en bas, j’ai entendu que l’on tirait ma porte, et j’ai jugé que c’était le bon domestique qui, peut-être en passant, avait imaginé d’éloigner pour un moment le danger qui me menaçait. Le plus grand silence régnait. Je voyais à travers les vitres du premier étage qu’on ouvrait toutes les armoires; alors je crus avoir trouvé le sens de toutes ces énigmes: les brigands, me disais-je, se sont portés chez moi; ils ont forcé mes gens, sous peine d’être égorgés, de leur déclarer où j’étais. La terreur les a fait parler: ils sont arrivés jusqu’ici, et trouvant la maison aussi bonne à piller que la mienne, ils me réservent pour le dernier, sûrs que je ne puis échapper.

» Puis mes douloureuses pensées se sont tournées sur ta mère et sur toi, et sur mes pauvres sœurs. Je disais avec un soupir: mon enfant est en sûreté, mon âge est avancé ; c’est peu de chose que ma vie, et ceci n’accélère la mort de la nature que de bien peu d’années; mais ma fille, sa mère, elles sont en sûreté. Des larmes coulaient de mes yeux. Consolé par cet examen, je me suis occupé du dernier terme de la vie, le croyant aussi près de moi. Puis, sentant ma tête vidée par tant de contention d’esprit, j’ai essayé de m’abrutir et de ne plus penser à rien. Je regardais machinalement les lumières aller et venir; je disais: Le moment s’approche; mais je m’en occupais comme un homme épuisé , dont les idées commencent à divaguer: car il y avait quatre heures que j’étais debout dans cet état violent, changé depuis dans un état de mort. Alors, sentant de la faiblesse, je me suis assis sur un banc, et là j’ai attendu mon sort, sans m’en effrayer autrement.

» Dans ce sommeil d’horribles rêveries, j’ai entendu un plus grand bruit, il s’approchait; je me suis levé, et machinalement je me suis remis derrière le vantail de l’armoire; une sueur froide m’a tombé du visage, et m’a tout à fait épuisé.

» J’ai vu venir le domestique à moi, nu, en chemise, une chandelle à la main, qui m’a dit d’un ton assez ferme:

«Venez, monsieur, on vous demande. — Quoi! vous voulez

» donc me livrer? J’irai sans vous. Qui me demande? —

» Monsieur Gudin, votre caissier. — Que dites-vous de mon

» caissier? — Il est là avec ces messieurs.

» Alors je crus que je rêvais, ou que ma raison altérée me trompait sur tous les objets. Mes cheveux ruisselaient; mon visage était comme un fleuve. «Montez, m’a dit le domestique, montez; ce

» n’est pas vous qu’on cherche: monsieur Gudin va vous

» expliquer tout.»

«Ne pouvant attacher nul sens à ce qui frappait mon oreille égarée, j’ai suivi au premier étage le domestique qui m’éclairait. Là, j’ai trouvé monsieur Gudin en habit de garde national, armé de son fusil, avec d’autres personnes. Stupéfait de cette vision: «Par quel hasard, lui ai-je dit,

» vous rencontrez-vous donc ici? — Par un hasard aussi

» étrange que celui qui vous y a conduit vous-même, le propre

» jour que l’on a donné l’ordre de visiter cette maison,

» où l’on a dénoncé des armes.» N’ayant plus besoin de mes forces, je les ai senties fuir; elles m’ont manqué tout à fait; je me suis assis sur le lit où j’avais sommeillé deux heures avant que le bruit commençât; et il m’a dit ce qui suit:

«Inquiet, à onze heures du soir, de savoir si notre quartier

» était gardé par les patrouilles, j’ai pris mon habit de

» soldat, mon sabre et mon fusil, et suis descendu dans les

» rues, malgré les conseils de mon fils. J’ai rencontré une

» patrouille, qui, m’ayant reconnu, m’a dit: «Monsieur

» Gudin, voulez-vous venir avec nous? vous y serez mieux

» que tout seul. — Je l’ai d’autant mieux accepté, que monsieur

» que vous voyez là en habit de garde national, est le

» limonadier qui reste en face de vos fenêtres; en un mot,

» c’est monsieur Gibé.»

» D’honneur! ma pauvre enfant, je me tâtais le front pour m’assurer que je ne dormais pas: «Mais comment, ai-je dit

» à monsieur Gudin, si c’est bien vous qui me parlez, m’avez-vous

» laissé là quatre heures dans les angoisses de la

» mort, sans m’être venu consoler? — Je vais bien plus vous

» étonner, me dit Gudin, par mon récit, que ma présence

» ne l’a fait. J’ai vu doubler le pas, et j’ai dit à tous ces messieurs

» : Ce n’est pas ainsi qu’on patrouille. — Aussi ne

» patrouillons-nous pas; nous allons à une capture. — Je les

» vois arriver à la rue du Parc-Royal, et mon cœur commence

» à battre, nous sentant aussi près de vous. En détournant

» la rue des Trois-Pavillons à l’habitation où vous

» êtes, on nous crie: Halte ici; enveloppez la maison; — et

» je me dis: Grands dieux! par quelle fatalité me trouvé-je

» avec ceux qui viennent pour arrêter M. de Beaumarchais?

» Moi aussi je croyais rêver: je me suis contenu de mon

» mieux, pour voir où tout aboutirait. Le domestique ouvre

» la porte, et pense tomber à la renverse me trouvant parmi

» ces messieurs. Il a cru que la trahison qu’il avait soupçonnée

» dans vos gens s’était étendue jusqu’à moi: il balbutiait

». Alors on a lu à haute voix l’ordre donné par la section

» de venir visiter ici, soupçonnant qu’il y a des armes.

» — Eh bien, alors, lui dis-je, comment n’êtes-vous pas accouru

» ; comment n’avez-vous eu nulle pitié de moi? — Ma

» terreur n’a fait qu’augmenter, reprit Gudin, à cette lecture

» ; j’ai eu la bouche encore plus close, et n’étais que

» plus effrayé, ne sachant pas, monsieur, s’il y avait ou non

» des armes, mais présumant avec effroi que, s’il s’en trouvait

» par malheur, vous alliez devenir victime de vous être

» enfermé ici: j’ai vu tous les rapports affreux de cette nuit

» à la visite qu’on venait de faire chez vous. Pendant le cours

» de la recherche, j’ai trouvé enfin le moment de dire tout

» bas au domestique: «L’ami de votre maître est-il dans la

» maison? — Il y est, m’a-t-il dit. — Dans un autre moment je

» lui ai demandé.: «Mais où est-il? — Je n’en sais rien, m’a-t-il

» répondu.

» Il ne pouvait pas s’éloigner; il éclairait les

» rechercheurs; on ne le perdait point de vue, je me suis

» glissé sans lumière jusqu’à la chambre de votre lit; je vous

» ai cherché à tâtons, dessus, dessous, vous appelant tout

» bas. Mais vous étiez ailleurs, et je ne pouvais vous aller

» prendre. Enfin, la recherche achevée, assuré que la calomnie

» avait encore manqué son coup, j’ai confié à tous

» ces messieurs par quel hasard vous vous trouviez caché

» dans la chambre du maître; et leur étonnement a au moins

» égalé le nôtre. Dieu merci, le mal est passé ; recouchez-vous

», monsieur, et tâchez de dormir; vous devez en avoir

» besoin.»

» Alors toute la patrouille étant entrée dans cette chambre, j’ai dit au commissaire de section: «Monsieur, vous me

» voyez ici sous la sauvegarde de l’amitié : je ne puis mieux

» payer l’asile qu’elle me donnait qu’en vous priant, au nom

» de mon ami, qui est excellent citoyen, de rendre votre

» visite aussi sévère que le peuple l’a faite hier chez moi, et

» d’en dresser procès-verbal, pour que sa sûreté ne soit plus

» compromise par d’infâmes calomnies. — Monsieur, m’a dit le

» commissaire, notre procès-verbal est clos; votre ami est

» en sûreté.»

» Ces messieurs sont partis, ont dit au peuple, aux femmes dans la rue, que cette maison était pure. Les femmes, enragées que l’on n’eût rien trouvé, ont prétendu qu’on avait mal cherché , ont dit qu’en huit minutes elles allaient trouver la cachette. Elles voulaient que l’on rentrât; on s’y est opposé ; le commissaire a fait brusquement refermer la porte. Ainsi ont fini mes douleurs; mais la sueur, la lassitude et la faiblesse me brisaient....

» J’ai appris le lendemain matin que des hommes âgés, affectionnés à ce quartier, que jamais rien n’avait troublé, entendant ce tapage affreux, saisis d’une terreur nocturne, ont sauté par-dessus les murs, et que, de jardin en jardin, ils ont été troubler des dames de la rue de la Perle, eh leur demandant en chemise de les garantir de la mort: l’un d’eux s’était cassé la jambe.

» L’effroi s’était communiqué ; et de tout ce quartier, ton père, qui avait eu le plus sujet de craindre, a peut-être été le seul qui ait achevé dans son lit une nuit aussi tourmentée. »

Quel contraste pour l’imagination du lecteur entre ce vieillard tremblant, affolé de terreur, et le frétillant, l’insolent, le téméraire auteur du Mariage de Figaro! Quelques jours après, on l’incarcérait à l’Abbaye. On l’accusait de s’opposer à l’entrée en France de soixante mille fusils achetés en Hollande moyennant huit cent mille francs qu’il aurait reçus du gouvernement français. L’accusation était absurde, sans fondement. Beaumarchais s’était fait, parmi les spéculateurs dont il était devenu l’heureux concurrent, des ennemis qui profitaient des troubles publics pour ameuter la multitude contre sa fortune et satisfaire leur haine envieuse. Quatre jours avant les massacres de septembre, Manuel vint le chercher et le faire sortir. On a prétendu que Manuel avait reçu trente mille francs pour intervenir si opportunément. Si cela est vrai, il faut convenir que Beaumarchais n’avait jamais mieux placé son argent.

LA COMMUNE DE PARIS, PAR MORELLET.

Table des matières

Avant de pénétrer dans l’intérieur des prisons en 1793, il nous a semblé instructif de montrer comment on y entrait; en quelles mains était remis le soin de décider sur la liberté des citoyens.

Quiconque ne s’était pas muni d’un certificat de civisme pouvait être réputé suspect, tout suspect pouvait être incarcéré et envoyé à la mort. L’abbé Morellet, un abbé laïque, nous a raconté à quelles conditions on obtenait le certificat de civisme, et nous a tracé le tableau de la Commune en septembre 1793. Nous reproduisons son récit, qui porte un caractère suffisant de véracité, s’accordant avec les documents de l’époque. C’est un préambule logique du sujet de ce livre: d’abord les juges, ensuite le supplice et les bourreaux; or, les vrais juges en 1793, nous le répéterons, ce sont les commissaires inquisiteurs des comités. Les autres juges politiques sont de tous les temps, ils s’appellent les esclaves de la loi, quelle qu’elle soit. Avant de l’appliquer, ils consultent le visage du maître. Fouquier-Tinville n’était ni un homme ni un monstre; c’était tout simplement une fonction faite homme, l’homme-couteau. Ces couteaux-là sont comme le couteau à Jeannot: les divers régimes en changent le manche, la lame; ils sont éternels.

LA COMMUNE DE PARIS.

Table des matières

SOMMAIRE.

Importance du certificat de civisme. — Difficultés pour l’obtenir. — L’abbé Morellet à l’hôtel de ville. — Tableau du conseil de la commune. — Les tricoteuses, le défilé des sections; les chants patriotiques. — Serment des déserteurs autrichiens. — Interrogatoire de Morellet dénoncé par Dorat-Cubières et ajourné. — Portrait des commissaires chargés de l’interroger. — Visite au juge Vialard, ancien coiffeur de dames. — Morellet présente sa défense et reçoit les condoléances du coiffeur. — Visite au président Lubin, le boucher. — Visite au prêtre défroqué Bernard et à sa prêtresse. — Morellet se rend encore à l’hôtel de ville; inutilité de cette démarche. — Visite au professeur Paris, un des commissaires. — Quatrième démarche inutile de Morellet à l’hôtel de ville. — Les bonnets rouges. — Les hymnes patriotiques. — Discours de Vialard contre les mises en liberté. — On décide que les anciens certificats de civisme seront visés. — Effrayé par la perspective d’un refus, Morellet prend le parti de ne plus rien demander et de se faire oublier jusqu’à la fin de la Terreur. — Destinée des chefs de la commune.

Les certificats de civisme, dont la forme a depuis varié plusieurs fois, devaient être donnés d’abord par le comité appelé alors de salut public de chaque section, et approuvés dans l’assemblée générale de chaque section, pour être ensuite confirmés ou rejetés par le conseil général de la commune à l’hôtel de ville.

J’avais obtenu le certificat de ma section, qui est celle des Champs-Élysées, et je l’avais porté à l’hôtel de ville au commencement de juillet, j’étais revenu sept ou huit fois toujours inutilement. On ne retrouvait pas mes papiers. Les bureaux avaient changé de local. Mon tour n’était pas venu. J’étais renvoyé à huit jours et ensuite à quinze. Enfin j’avais fait beaucoup de courses inutiles pendant tout le courant de juillet, août et les premières semaines de septembre, lorsque le 17 au matin je reçus une lettre du conseil, qui m’invitait à me rendre à l’hôtel de ville, pour y subir l’examen préalable à la délivrance du certificat.

La demande des certificats de civisme allait devenir bientôt une démarche très-dangereuse pour ceux qui la feraient sans succès, en vertu du décret du 18 septembre qui, ordonnant l’arrestation des gens suspects, allait déclarer tels tous ceux à qui on les refuserait; disposition d’après laquelle un nombre considérable de citoyens ont été en effet arrêtés à la commune même, en conséquence du refus qu’ils venaient d’essuyer; mais ce danger n’était pas encore connu. J’allais sans crainte m’exposer à cette épreuve. Ecclésiastique, mais n’en ayant jamais fait aucune fonction, homme de lettres, constamment occupé de travaux utiles, et ayant toujours défendu dans mes écrits la cause du peuple et de tous les genres de libertés compatibles avec l’ordre public dans un bon gouvernement, j’étais sans inquiétude sur le succès de ma démarche, dont je n’ai reconnu le danger qu’après coup.

Je me rendis donc à l’hôtel de ville sur les six heures du soir. Là, je trouvai les deux amphithéâtres des extrémités de la salle garnis de femmes du peuple, tricotant, raccommodant des vestes et des culottes, la plupart avec des yeux ardents, un maintien soldatesque, figures dignes du pinceau d’Hogarth, payées pour assister au spectacle et applaudir aux beaux endroits.

Vers les sept heures, le conseil de la commune se forma, le président occupant une estrade ou tribune séparée avec les officiers principaux et les secrétaires, ayant en face, sur sa droite, des gradins où siégeaient les membres du conseil fournis par chaque section, et sur sa gauche d’autres gradins où se tenaient les demandeurs de certificats.

On commença par lire le procès-verbal de la veille, où, entre autres événements, on rendait compte de la satisfaction qu’éprouvaient tous les patriotes de l’arrestation du maire Bailly, ennemi du peuple , et qui avait fait couler le sang des citoyens au Champ de Mars, jugement anticipé et arrêt de mort du malheureux Bailly, qui fut accueilli de bravos et d’acclamations, et d’une joie parfaite de tout l’auditoire et surtout des femmes.

Un autre article du procès-verbal ayant fait mention d’un décret de la veille, par lequel la commune avait réglé que désormais les jolies femmes n’assiégeraient plus les bureaux de la mairie pour obtenir la grâce des aristocrates, le procureur de la commune Hébert s’est levé pour se plaindre de l’inexécution de ce décret. Il a insisté sur les séductions de ces Circé qui, avant été des courtisanes sous l’ancien régime, employaient les mêmes artifices pour corrompre les âmes républicaines.

Quelque homme de ces bureaux inculpés de se laisser séduire par les belles solliciteuses, a représenté que la mesure proposée était inexécutable, la mairie étant nécessairement ouverte à tout le public et à toutes les femmes vieilles ou jeunes, laides ou jolies, soit pour le payement des impositions, soit pour l’achat des domaines nationaux, etc.; mais le procureur a recommencé ses invectives contre les jolies femmes des aristocrates, à la grande satisfaction et aux applaudissements répétés de toutes les vieilles et laides qui étaient là.

A la lecture du procès-verbal ont succédé les entrées et les compliments de cinq sections qui sont venues présenter, l’une après l’autre, leur contingent du premier recrutement en jeunes gens de dix-huit à vingt-cinq ans, et demander des armes, un casernement et des instructeurs.

Chacune de ces troupes est entrée à grand renfort de tambours, et l’une d’elles avec une musique militaire. Chacune a péroré par la bouche d’un orateur qui a juré, au nom de ses camarades, de nettoyer le sol de la liberté des satellites des despotes; de renverser tous les tyrans de leurs trônes; de cimenter de leur sang l’édifice de la liberté, etc. A quoi le président a répondu sur le même ton. Après quoi il a entonné d’une voix aigre l’hymne des Marseillais, que toute la salle a continué avec transport; plaisir que s’est donné toute l’assistance, après le discours de chaque section; de sorte qu’il a fallu entendre l’hymne cinq fois, et en petite pièce autant de fois Ça ira, accompagné par les claquements de mains et les battements de pieds de toute l’assemblée.

Après les sections, nous avons eu l’hommage qu’est venu faire de sa valeur un soldat blessé, appelé Pierre Compère, qui a commencé son discours par ces paroles: Citoyens, j’ait-été à l’armée, et j’ai-t-eu une blessure que la voilà (en la montrant), et l’on m’a-t-envoyé faire mon serment que je jure de mourir à mon poste et d’exterminer les tyrans, etc.

Les applaudissements ayant, comme on dit aujourd’hui, couvert cette harangue, le héros blessé en a été si content qu’il a cru devoir recommencer. On l’a entendu encore et applaudi de nouveau; mais comme il voulait répéter son compliment une troisième fois, on lui a fait entendre avec quelque peine que c’en était assez, et qu’il fallait que chacun eût son tour. Il est seulement resté debout à côté du président, jouissant de sa gloire, et promenant sur l’assemblée des regards satisfaits.

A celui-là ont succédé trois déserteurs autrichiens, venant offrir leurs services à la répiblic francès. Le président leur a dit de lever la main, et ils en ont levé chacun deux bien haut. Alors le président leur a dit: Vous jurez de servir la République française, et d’exterminer les tyrans? ce qu’un interprète en avant d’eux leur a traduit en allemand, à quoi ils ont répondu ia. Mais on a voulu qu’ils prononçassent les paroles sacramentelles: Nous jurons, nous jirons, etc. Bravo! bravo! L’accolade fraternelle. Qu’ont-ils dit? Qu’ils extermineront les tyrans. — C’est bien.

j’ai oublié de dire que parmi les harangueurs de section, il y en a eu un qui a dit: Nous jurons l’égalité, la liberté, la fraternité, la seule Trinité à laquelle nous veuillions croire et que nous croyons une et indivisible. Grands battements de mains à cet endroit, et chapeaux en l’air en l’honneur de la nouvelle sainte Trinité, fait qui me frappa comme préparant l’abolition de la religion chrétienne, qui a suivi d’assez près, et qu’on pouvait augurer sans peine, d’après les dispositions que montrait le peuple.

Le tour des demandeurs de certificats est enfin venu. On les nommait, et ils descendaient de leur amphithéâtre pour venir se placer sur l’estrade en avant du président, et en face du conseil de la commune.

Alors le président demandait: «Y a-t-il quelqu’un qui connaisse le citoyen et réponde de son civisme?» Si personne ne répondait, ce qui est arrivé souvent, le président prononçait: Ajourné. Si quelqu’un des conseillers de la commune disait: Je connais le citoyen et j’en réponds; — Accordé.

J’ai été appelé. Au moment où je venais de monter sur l’estrade, le président ayant fait la question que je viens de dire, et n’entendant personne répondre de moi, parce qu’il n’y avait personne de ma section à ce moment parmi les membres du conseil, et que lui-même, quoique de ma section, ne me connaissait pas, a pris la parole de nouveau pour dire à l’assemblée: J’entends murmurer à mon oreille que le civisme du citoyen est suspect.

Ce bon office venait en effet de m’être rendu par le sieur de Gubières, celui qui ci-devant se faisait appeler le chevalier de Cubières, qui s’est défendu depuis avec un civisme si plaisant d’être noble comme de beau meurtre, et qui a si bien effacé cette tache en prenant le grand nom de Dorat-Cubières. Or ce preux chevalier exerçant l’emploi de secrétaire de la commune, et voulant y joindre la noble fonction de délateur, était venu dire au président que mes sentiments étaient inciviques, et il avait pris pour cela fort habilement le moment où il m’avait vu établi sur l’estrade et tournant le dos au président, après quoi il était revenu s’asseoir à son bureau, le dos tourné et le nez sur son papier, se donnant l’air de n’être nullement occupé de l’affaire des certificats, manœuvre que je ne sus qu’en sortant par mon domestique venu avec moi et qui l’avait parfaitement observée.

Or, il faut savoir que j’avais vu ce personnage, et que je l’avais vu pour la première fois environ huit ou dix jours auparavant, à l’occasion de la levée des scellés sur la salle de l’Académie dont j’étais directeur à l’époque de sa destruction par le décret de l’Assemblée. Je fus appelé pour assister à l’opération. Là, il fut question de la suppression des corps littéraires et en particulier de l’Académie, conversation que le commissaire eut l’indiscrétion d’élever le premier. Je ne dissimulai pas ma façon de penser; et, comme il m’opposa l’autorité de mon confrère Chamfort, je lui dis que la diatribe de Chamfort contre l’Académie était une mauvaise déclamation en faveur d’une mauvaise cause, et que je croyais l’avoir prouvé.

A peine le président eut-il élevé ce doute sur mon civisme, que du milieu du conseil de la commune se lève un homme qui dit: «Citoyen président, je m’oppose à ce qu’il soit délivré un certificat de civisme au citoyen Morellet, parce qu’il est à ma connaissance qu’il a fait, il y a quinze à seize ans, une apologie du despotisme.»

A cette imputation, je demande la parole; et, m’adressant à mon accusateur, je lui dis que je ne connaissais pas même de nom l’ouvrage qu’il m’imputait; que s’il en existait un pareil, il ne pouvait avoir aucune raison de croire qu’il fût de moi; que loin de faire en aucun temps l’apologie du despotisme, j’avais consumé ma vie à défendre la cause du peuple et de la liberté, celle de l’industrie et du commerce, et la liberté d’écrire et d’imprimer, et celle des opinions religieuses, et aux approches de la révolution, les droits du tiers à la double représentation, etc. Après quelques propos entre mon accusateur et moi, le président, prenant la parole, prononça: ajourné, jusqu’à ce que des commissaires rendent compte des ouvrages du citoyen Morellet; et ces commissaires seront les citoyens Vialard, Bernard et Paris.

Ma sentence ainsi prononcée, je descendis de mon estrade; et, m’approchant humblement des gradins du conseil de la commune, je m’adressai à l’un des juges qu’on venait de me donner, pour lui demander l’heure et le jour où je pourrais ester à son tribunal. Il m’assigna le lendemain 18, et l’heure de midi, dans la même salle commune, où il me fit espérer que ses collègues et lui se trouveraient.

Dès le matin du jeudi j’écrivis un billet bien humble et bien civique au président Lubin, fils du boucher Lubin, ayant son étal à la porte Saint-Honoré. Je lui expliquai comment, tout bon citoyen que j’étais, je n’avais pas le bonheur d’être connu de lui, parce que je n’habitais sur la section que depuis peu de temps; que je passais une partie de l’année à la campagne; que je m’étais abstenu d’aller fréquemment aux assemblées, parce que mon état antérieur d’ecclésiastique, quoique je n’en eusse jamais exercé les fonctions, m’eût empêché d’y être utile; que j’étais connu de tels et tels citoyens de la section que je lui nommais. Je lui fis aussi mes protestations contre l’imputation d’avoir fait un livre en faveur du despotisme, etc.; mais surtout je lui expliquai le procédé de Cubières, en le suppliant de ne pas me condamner sur le témoignage d’un homme justement suspect de prévention. Il avoua à mon domestique que c’était en effet Cubières qui lui avait soufflé ce reproche d’incivisme communiqué à l’assemblée, mais que je n’avais qu’à voir incessamment mes commissaires, dont le rapport pourrait me tirer de là.

C’est à quoi je ne manquai pas. Je me rendis à l’hôtel de ville vers midi, du fond de mon faubourg Saint-Honoré. J’y arrivai trempé de sueur et de pluie, mon domestique me suivant et portant dans un sac huit ou dix volumes de mes ouvrages, destinés à prouver mon civisme.

Le rendez-vous était dans la salle commune, mais je n’y trouvai personne.

Je m’assieds ruminant mon plaidoyer; mais j’aurais eu le temps d’écrire une harange pro domo mea, aussi longue que celle de Cicéron, car il était plus de deux heures que personne n’avait encore paru.

Enfin un homme arrive et me dit: «Citoyen, avez-vous vu ici quelqu’un des commissaires à qui vous avez été renvoyé hier? — Non, citoyen; je les attends depuis midi. — Et moi je les cherche, me dit-il. — Seriez-vous, lui dis-je, l’un de ceux qu’on m’a donnés? — Oui, citoyen. — Eh bien, lui dis-je, ayez la complaisance de m’entendre un moment en attendant l’arrivée de vos collègues, s’ils peuvent encore venir.

«Il me semble, lui dis-je alors, citoyen, que ce qui a fait l’impression la plus défavorable contre moi dans le conseil, est l’imputation qu’un membre m’a faite d’être l’auteur d’une apologie du despotisme; mais cette accusation est absolument fausse; et si vous savez démêler la vérité, vous avez dû la reconnaître dans la manière franche et ferme dont je me suis défendu.

— Mais non, dit-il, je n’ai pas été convaincu, parce que je suis sûr d’avoir lu le livre dont je vous parle comme étant notoirement de vous.»

Alors je me suis aperçu que c’était à mon accusateur lui-même que je parlais, et que, suivant la jurisprudence de la commune, c’était le citoyen Vialard, mon dénonciateur, qu’on m’avait donné pour un de mes juges.

Une pensée ne me vint pas à ce moment, qui s’est depuis présentée à moi; c’est que cette apologie du despotisme que Vialard était sûr d’avoir lue, et dont la notoriété publique l’assurait que j’étais l’auteur, n’est autre chose que ma Théorie du paradoxe, dans laquelle je loue ironiquement Linguet de toutes les extravagances qu’il a débitées en faveur du despotisme oriental et des gouvernements de Perse et de Turquie. On s’étonnera moins tout à l’heure que mon juge ait pu faire un si étrange quiproquo; mais c’est un bonheur pour moi de ne m’en être pas avisé sur-le-champ, car il m’eût été impossible de ne pas lui rire au nez; ou, si je me fusse tenu de rire, de ne pas lui donner une explication qui l’eût infailliblement blessé, en lui montrant sa sottise trop à nu. Outre que je ne vois que cet ouvrage qui ait pu donner à ce Vialard l’idée que j’avais fait une apologie du despotisme, l’époque qu’il indiquait, de quinze à seize ans, se reporte en effet de 1793 à 1777, et la Théorie du paradoxe est de 1776.

Cette explication ne s’étant pas présentée à mon esprit, je lui dis que je ne doutais nullement qu’il n’eût lu une apologie du despotisme bien abominable, mais que la question était de savoir si j’en étais l’auteur; que j’osais lui assurer qu’il n’existait point de livre pareil sous mon nom, parce que je l’aurais hautement désavoué ; que s’il était anonyme, il était possible que quelqu’un lui eût persuadé qu’il était de moi, mais que cette imputation n’était pas une preuve, et ne méritait aucune croyance.

«Mais, lui ajoutai-je, quoiqu’il soit difficile de prouver qu’on n’a pas fait ceci ou cela, qu’on n’a pas volé ou assassiné un homme, je suis assez heureux pour pouvoir repousser l’accusation qu’on m’intente, en montrant une suite d’ouvrages imprimés de ma composition et remontant à plus de trente ans, dans lesquels on voit constamment la liberté et toutes les causes du peuple défendues d’après des maximes absolument inconciliables, dans la même tête, avec celles du despotisme.»

Alors je lui ai ouvert mon sac, et j’en ai tiré successivement mes ouvrages grands et petits, dont nous avons fait l’inventaire à la manière du curé et du barbier de Don Quichotte, comparaison que la suite montrera être encore plus juste qu’on ne peut s’y attendre.

«Voilà, lui dis-je, un ouvrage fait à la demande de M. Trudaine, le grand-père de ceux d’aujourd’hui (hélas! à cette époque ils existaient encore), homme que vous conviendrez avoir été un assez bon administrateur pour son temps. J’y établis les principes mis en pratique depuis par les assemblées nationales, de rejeter toutes les douanes aux frontières, et de supprimer tous les droits intérieurs. — Oui, dit-il en jetant un coup d’œil sur le papier, cela est bon.

— Ceci, lui dis-je en passant à un autre, est une brochure en faveur de la tolérance envers les protestants persécutés en Languedoc, à l’époque de 1758. Vous voyez que ma manière de penser sur la liberté des opinions religieuses date de loin, puisqu’il y a trente-cinq ans que j’écrivis ce papier. — Cela est bien, dit mon homme.

— Voilà, continuai-je, un petit ouvrage où je défends la liberté d’écrire et d’imprimer sur les matières de l’administration contre un arrêt du conseil qu’avait fait rendre Laverdy, alors contrôleur général, qui ne voulut jamais en permettre l’impression son règne durant. Il n’a été imprimé, comme vous le voyez par la date, que cinq ans après, en 1775, sous l’administration du ministre des finances Turgot, qui aimait aussi la liberté, et avec qui j’étais lié depuis l’âge de vingt ans. — Turgot, dit-il, n’était pas mauvais;» et, ouvrant la brochure çà et là, il en lisait quelques lignes avec distraction.

«Le volume que voilà, lui dis-je en lui mettant dans les mains la réfutation des dialogues de Galiani sur le commerce des blés, en un assez gros volume, est encore en faveur de la liberté du commerce des grains. — Oh! dit-il, il ne faut pas citer celui-là. — Est-ce que vous ne pensez pas, lui dis-je, que la liberté est le seul moyen de prévenir les disettes et les chertés des subsistances? Est-ce que la liberté, ajoutai-je malignement, n’est pas toujours bonne et bonne à tout?»

Je vis que mon éloge de la liberté l’embarrassait, et qu’il n’osait le combattre. «A la bonne heure, me dit-il; mais aujourd’ hui les inquiétudes sont trop grandes, et on ne peut pas parler de ce genre de liberté.

— Par cette raison aussi, je ne dois pas faire mention, lui dis-je, de cette analyse du livre de M. Necker sur la législation du commerce des blés, où je réfute ses principes, et où je fais voir que son ouvrage n’a point de résultat pour un administrateur.» Et je vis dans son air quelque indulgence en faveur d’une réfutation de M. Necker.

Alors je lui produisis mes différents Mémoires contre la Compagnie des Indes pour la liberté du commerce, lui faisant observer mon civisme dans le zèle avec lequel je combattais un privilége nuisible au peuple par renchérissement qu’il apportait aux objets de sa consommation. Je me targuai de mon volume in-quarto, que j’employais dans ce moment comme un bouclier; et lui-même, le prenant dans ses mains, me laissait voir quelque satisfaction d’avoir à juger et de voir suppliant devant lui l’auteur d’un gros livre.

. J’en étais environ à la moitié de mon étalage, lorsque mon homme m’a arrêté tout court en me disant: «Mais ce que vous me montrez là ne fait rien à la chose dont il s’agit. Il faut prouver votre civisme dans les journées du 10 août et du 31 mai, et tout cela ne le prouve point; vraiment, ajoutait-il, nous savons bien qu’il y a quelques gens de lettres qui ont eu d’assez bons sentiments anciennement et avant tout ceci; mais aucun d’eux ne s’est montré depuis et dans ces derniers temps, et tous les académiciens sont ennemis de la République.»

L’argument, comme on voit, était malin et pressant. Je ne perdis pourtant pas les arçons, et je lui dis: «Comment, citoyen! et vous oubliez donc le civisme de Target, de Laharpe, de Chamfort? Vous ne lisez donc pas le Mercure, où Laharpe et Chamfort se sont si bien montrés en faveur de la Révolution? Et Target n’est-il pas président d’un tribunal d’arrondissement? Que vous faut-il donc?

— Bon! me répliqua-t-il, et Lafayette, et Custine, et Bailly, et tant d’autres, n’ont-ils pas aussi été révolutionnaires? Mais il faut être révolutionnaire du 10 août et du 31 mai. On ne peut donner de certificats qu’à ceux qui ont prouvé leur civisme par leur conduite en ces deux circonstances, et ni vos académiciens ni vous n’y avez rien fait.»

Sur cela je me mis à plaider sérieusement la cause de Laharpe et de Chamfort, comme de deux excellents révolutionnaires; et tout ce que j’aurais pu dire d’eux avec des gens raisonnables en improbation, je l’ai dit en apologie et en éloge. Mais mes éloges sont tombés tout à plat, de sorte que je n’ai jamais pu les disculper, aux yeux de mon commissaire (en cela, certes, bien difficile), d’être des aristocrates; et il a bien paru que cette opinion n’était pas seulement celle de mon homme, puisque l’un et l’autre ont été arrêtés depuis, Chamfort peu de temps après, et Laharpe ensuite, malgré tout le zèle qu’ils avaient jusque-là montré pour la Révolution.

Mon association avec mes deux confrères ne pouvant plus me servir, je me vis forcé de ramener la question à moi-même; et voulant attaquer mon juge par le pathétique, je lui dis que, sans insister davantage pour justifier Chamfort et Laharpe, je pouvais m’excuser sur mon âge; qu’on ne pouvait pas demander d’un homme de soixante-sept ans la même activité qu’il avait, lui, jeune et vigoureux; que mon inaction ne pouvait pas être regardée comme une preuve d’incivisme; que je n’avais qu’une manière d’agir, qui était d’écrire, et que beaucoup de bons citoyens plus en état d’écrire que moi, s’en abstenaient sans qu’on leur en fit un crime, et qu’enfin je lui avouais qu’il était entré dans mon silence un peu d’humeur, lorsque après avoir consumé ma vie à travailler pour mon pays, j’osais le dire, avec quelque utilité, je m’étais vu dépouillé sur la fin de ma carrière de tout le fruit de mes travaux, c’est-à-dire de trente mille livres de rente, réduites d’abord à deux mille écus et puis à mille livres que je ne pouvais toucher faute de certificats; qu’en une telle situation on pouvait me pardonner d’être dégoûté d’écrire, etc.

«Eh! oui, me dit-il, vous avez perdu, mais tout le monde en est là. Et moi aussi j’ai perdu mon état par la Révolution. » Sur cela me voilà jouant l’intérêt. Je lui demande quelle est l’espèce de perte qu’il a faite, quelle place il occupait, quel état il avait. Il me répond courageusement: «J’étais coiffeur de dames, et, ajoute-t-il, j’ai toujours aimé les mécaniques, et j’ai présenté à l’Académie des sciences des toupets de mon invention.»

Cette découverte d’un coiffeur de dames dans mon commissaire, dans le juge de mes ouvrages, m’eût fait rire dans toute autre circonstance; mais je ne sourcillai pas; je me gardai bien de lui dire que c’étaient les coiffures à la jacobine qui avaient fait tort aux perruquiers; je me remis à lui présenter humblement mes ouvrages et à les soumettre à son jugement.

Je me rappelai dans ce moment ma préface de la comédie des Philosophes et le refus que venait d’essuyer Palissot à la commune en demandant comme moi un certificat de civisme, et rapprochant ces deux choses, je lui dis: «Citoyen, la commune vient de refuser un certificat à Palissot pour sa comédie des Philosophes, où il a fait marcher J. J. Rousseau à quatre pattes. — Oui, dit-il, et elle a bien fait. — Eh bien, répliquai-je, si elle veut être d’accord avec elle-même, elle ne peut me refuser le mien, car j’ai devancé beaucoup son zèle pour Jean-Jacques, en faisant dès 1760 une plaisanterie trouvée assez piquante dans le temps, où j’attaque vertement Palissot, et qui m’a valu trois mois de séjour à la Bastille. Si j’ai été puni par l’ancien régime pour m’être moqué de Palissot, je dois être pour cela même favorisé de la commune qui punit aujourd’hui Palissot pour avoir insulté J. J. Rousseau. Cette conduite sera conséquente.»

A ce mot de Bastille, le front de mon juge se déride en ma faveur. «Vous avez été à la Bastille? me dit-il en me montrant quelque considération. — Oui, dis-je en me rengorgeant, j’y ai été trois mois pour l’ouvrage dont je parle. — Ne pouvez-vous pas me le montrer? — Je ne l’ai pas ici, lui dis-je; mais il n’est pas qu’un homme comme vous n’ait un Voltaire, et vous trouverez le papier dont je vous parle dans le volume de ses OEuvres intitulé les Facéties parisiennes, où Voltaire lui-même a bien voulu le recueillir ainsi que d’autres pamphlets du même genre que je publiais, tandis qu’il désolait de son côté les ennemis de la philosophie par de bien meilleures plaisanteries, telles que la Vanité, le Pauvre Diable, le Russe à Paris, etc. Lisez, je vous prie, la préface de la comédie des Philosophes, dans les Facéties parisiennes, et vous y verrez comme j’y mène ce Palissot, que la commune vient de recevoir si mal.

— Ne connaissez-vous pas beaucoup Barentin? me dit-il. — Point du tout, lui dis-je. — Et les autres ministres? — J’en ai connu quelques-uns. Celui avec lequel j’ai été le plus lié était M. Turgot, que j’ai connu dès ma jeunesse, et dont j’ai cultivé la société et l’amitié jusqu’à sa mort. — Et parmi nos derniers ministres? me demande-t-il. — Parmi ces derniers, j’ai connu beaucoup l’archevêque de Sens, avec qui j’avais fait mes études et que je voyais souvent. — Oh! celui-là, dit-il, nous a bien servis.

— Je ne sais pas, lui dis-je, en quel sens vous l’entendez; mais je puis vous dire que les opérations que vous pouvez lui reprocher, je ne les ai jamais approuvées, et notamment cette cour plénière qui eût empêché la convocation des états généraux, et que j’ai blâmée avec tous les gens sensés.

«Quant aux états généraux, vous pouvez voir, par les trois ou quatre brochures que voilà , que je les ai voulus convoqués comme vous les auriez faits vous-même, c’est-à-dire avec la double représentation du tiers et sans distinction des ordres dans les délibérations. Ce sont là, lui dis-je en lui présentant ces pamphlets, autant de titres de civisme, puisque j’y ai défendu la cause du peuple et sans doute vos propres opinions.»

Comme il jetait sur ces brochures des yeux distraits, je vis que son attention commençait à se lasser. J’avais dit à peu près tout ce que je pouvais en faveur de mon civisme: il était temps de laisser mon juge réfléchir sur mon apologie. Je pris donc congé de lui, en me recommandant à sa justice. Il me dit d’aller voir le citoyen Bernard et le citoyen Pâris, ses deux collègues, sans me donner d’ailleurs aucune espérance, et sans me laisser voir que mes sollicitations et mes pièces eussent changé ses premières dispositions.

Je reviens bien chanceux chez moi m’habiller, car je m’étais vêtu d’une mauvaise redingote pour capter la bienveillance de mes juges, et je vais diner chez madame de B..., en tiers avec elle et madame de P.... Après le dîner je leur conte mes aventures de la veille, et la séance de la commune, et ma conversation du matin avec mon commissaire. Je les divertis surtout beaucoup lorsque, après leur avoir caché jusqu’au bout l’état de ce juge sévère, à qui je soumettais si humblement mes ouvrages, je leur appris, d’après lui-même, qu’il était coiffeur de dames; et elles me demandèrent avec instance de leur donner la suite de cette comédie.

L’acte suivant devait être mon entrevue avec un second commissaire que je devais solliciter aussi. Celui-là était le Bernard à qui j’avais déjà parlé le premier jour après l’examen de la commune. Il demeurait au faubourg Saint-Antoine, près de l’église de Sainte Marguerite. Je partis à huit heures du matin; mais chemin faisant je m’étais proposé d’aller faire ma cour au président Lubin.

Je m’arrête à son étal. M. le président était encore au lit. On me fait espérer que je serai bientôt admis. Après un quart d’heure on me fait passer par la tuerie, qui n’était pas encore lavée, et en traversant une mer de sang, je pénètre, mes souliers ensanglantés, jusqu’à la chambre du président. Je le trouve encore au lit. Je lui dis en bref les preuves que je puis donner de mon civisme; je me plains du procédé de Cubières; il me propose d’aller lui faire une visite; je m’y refuse. Je lui dis que j’espérais que les commissaires rendraient un assez bon compte de moi pour me dispenser de cette démarche, à laquelle je répugnais, et que je courrais plutôt le risque de voir Gubières se porter formellement pour opposant à ce qu’il me fût délivré un certificat. Il me rassura contre cette crainte, me dit qu’il lui parlerait, me conseilla de voir Paris, le troisième de mes commissaires, homme de lettres, qui m’entendrait mieux que les autres. Je le remerciai de ses avis et je m’acheminai vers le faubourg Saint-Antoine.

Là je trouve le citoyen Bernard, d’une figure ignoble, fait comme un brûleur de maisons, et avec lui une petite femme assez jeune, mais bien laide et bien malpropre.

Comme j’entrais en matière, arrive un grand jeune homme qui demande à déjeuner avec l’aisance d’un ami de la maison. La petite femme tire d’une armoire du fromage et une bouteille de vin; ils se mettent à déjeuner l’un et l’autre, et moi à haranguer mon commissaire. Je lui présentai, l’une après l’autre, les pièces de mon procès. Je me récriai contre l’imputation d’avoir fait un ouvrage en faveur du despotisme, et mes arguments lui parurent plus convaincants qu’au coiffeur, parce que n’ayant pas avancé cette calomnie il n’avait aucun intérêt à la défendre. Mais il me fit comme Vialard ce terrible argument, que je n’avais pas prouvé mon civisme le 10 août, ni le 2 septembre, ni le 31 mai; sur quoi on remarquera que celui-ci était plus difficile en preuves de civisme que son collègue Vialard, qui ne m’avait pas parlé du 2 septembre. Mais Bernard, nouveau Chérin, en demandant les preuves de ma noblesse révolutionnaire, voulait absolument les quatre quartiers.

Je ne me crus pourtant pas obligé de m’excuser auprès de lui de n’avoir pas été le 2 septembre avec les Marseillais aux Carmes et à l’Abbaye. Je supposai qu’il voulait dire qu’en ma qualité d’homme de lettres j’étais coupable d’un péché d’omission pour n’avoir pas écrit en faveur de ces grands mouvements de patriotisme. Je me démêlai de l’objection comme j’avais fait avec Vialard, en lui disant que mon silence ne pouvait pas être un crime ni mon inaction un délit; que j’étais vieux et las, et que je ne lui dissimulais pas que parmi les causes de mon inaction il entrait aussi le chagrin d’avoir perdu par la Révolution le fruit de quarante ans de travaux; que j’avais supporté la perte des trois quarts de ma fortune par les décrets de la première Assemblée, mais que la patience m’avait échappé lorsque quelques jours après le 2 septembre, un beau soir, la Convention avait-décrété que les ecclésiastiques seraient désormais réduits à mille livres, sur lesquelles il fallait encore prélever des contributions mobilières, des secours pour les volontaires, des frais de garde, des indemnités aux boulangers, et payer force papier timbré toutes les fois qu’on avait à mettre le pied dans un bureau; que je confessais ma faiblesse, mais qu’il ne fallait pas demander aux hommes des vertus au-dessus de l’humanité.

Il me parut recevoir mon apologie avec bonté et compatir à la tiédeur de mon patriotisme; mais, pour m’encourager, il me cita son propre exemple. «Et moi aussi, me dit-il comme le coiffeur, j’ai perdu par la Révolution, car, tel que vous me voyez, je suis prêtre et prêtre marié, et voilà ma femme,» me dit-il en me montrant la petite personne, qui parut toute fière de l’aveu que faisait son prêtre. Je saluai respectueusement la prêtresse, et je ne témoignai pas la plus légère surprise; de sorte qu’il a pu croire que je trouvais tout simple qu’un prêtre catholique ou se disant tel eût voulu goûter aussi du sacrement de mariage pour participer à tous.

«Eh bien, continua-t-il, je n’ai pas mille livres comme vous, mais cinq cents livres qu’on me donne pour être ici le gardien de l’église, et nous vivons fort bien, ma femme et moi, et nous avons encore de quoi donner à déjeuner à nos amis.» Exemple auquel je n’avais rien à répliquer, car il était sous mes yeux.

Je continuai donc d’étaler mon civisme à ce prêtre qui me rappelait la mine hétérodoxe de Poussatin, l’aumônier du chevalier de Grammont, et qui n’avait pas comme lui le mérite d’être le premier prêtre du monde pour la danse basque. Il avait pour assesseurs dans ses fonctions de juge la petite fille ou femme, et le grand drôle, qui, ayant fini leur déjeuner, se mêlaient dans la conversation; et j’aurais tenté inutilement de me soustraire à ce petit dégoût, car il n’y avait qu’une chambre.

Du reste, ses observations rentrèrent pour la plupart dans celles que m’avait faites le perruquier; il me parut n’être pas plus en état de juger mes ouvrages; il les ouvrait cependant, et parcourant les titres et quelques pages çà et là, il disait: «C’est bien, c’est bon, nous verrons. Il faut que vous voyiez Pâris, et nous nous concerterons; je veux faire votre rapport.»

«Je ne vous cache pas, continuait-il, que je vous tancerai, que je me plaindrai de votre silence.» Je lui dis humblement: «Si ce n’est qu’une correction fraternelle, je la recevrai doucement; mais promettez-moi du moins que votre censure ne deviendra pas une accusation. Si cela était, j’aime mieux me passer de certificat et ne plus suivre la demande que j’en ai faite. Vous ne voudriez pas me faire jeter en prison, et cependant c’est le sort qui m’attend si, votre rapport m’étant défavorable, j’essuyais un refus formel, attendu le décret d’hier, qui vient de déclarer suspects tous ceux à qui on aura refusé le certificat.» Il parut touché de cette raison. Il me promit qu’il serait le soir à la commune à six heures, et qu’il se concerterait avec ses collègues. Je pris congé de monsieur et de madame, et je vins me préparer à la corvée que je devais faire le soir à l’hôtel de ville.

Je m’y rendis vers les six heures. J’ai peu de chose à dire de cette assemblée, parce que, fatigué de ma course du matin et n’ayant affaire qu’à mes commissaires, je n’entrai pas d’abord dans la salle. Je m’établis dans l’antichambre de la secrétairerie, où passaient les membres du conseil pour se rendre à leurs places; j’entendais de là les cris, les transports dont on accueillait le contingent des sections en jeunes gens de la première réquisition, et l’hymne patriotique, dont les premiers vers étaient entonnés par le président Lubin, et les Ça ira, et de temps en temps d’autres chansons, et les joies des dames des tribunes; et lorsque le temps de la discussion fut arrivé, je ne daignai pas entrer d’abord, persuadé que je n’y entendrais que des sottises.

Je surmontai pourtant ce dégoût vers les dix heures. On y traitait de la taxation des denrées de première nécessité (autres que le pain, dont la taxe était déjà établie). Mon perruquier, une des lumières de la commune, se leva et fit observer avec une grande sagacité que si la ville de Paris commençait à taxer, les départements environnants ne manqueraient pas d’établir leur maximum au-dessus de celui de Paris, ce qui retiendrait les denrées chez eux; qu’il fallait faire en sorte que les départements taxassent les premiers, qu’ensuite Paris taxerait à un taux supérieur et attirerait l’abondance chez lui.

Il oubliait, à la vérité, une petite circonstance; c’est que son projet étant communiqué à deux ou trois mille personnes présentes et devant être imprimé le soir, pourrait ne pas réussir, à raison de ce que les départements avertis se tiendraient sur la défensive; mais, malgré cette incongruité, Vialard obtint de grands applaudissements.

La commune ayant consumé beaucoup de temps à entendre des harangues et à chanter, ne put s’occuper des demandes de certificats que fort tard. Aussi Bernard m’ayant annoncé qu’il ne pouvait être question de mon affaire ce jour-là, je me retirais, lorsque je vis sortir mon perruquier. Je l’abordai, et, voulant le flatter en lui faisant voir que j’avais écouté sa motion avec attention, je lui dis modestement que je croyais la taxation difficile à soutenir, contraire aux véritables intérêts du commerce, injuste pour les vendeurs qui avaient acheté à des prix plus hauts que ceux qu’on voulait leur allouer, et enfin funeste aux consommateurs eux-mêmes; qu’on voulait remédier par là à renchérissement des denrées, mais que c’était méconnaître la véritable cause de cette cherté, qui était en partie un effet de la rareté des denrées, et en partie celui de la multiplication des assignats, dont on parlait au moment même de faire une nouvelle émission; que cette nouvelle émission ayant lieu après la taxation, la taxe serait dès lors encore plus au-dessous du véritable taux, et qu’il était impossible que le commerce et l’approvisionnement de Paris, et la culture et la production, ne souffrissent pas d’un pareil choc, etc.

«Mais point du tout, me dit-il, on peut faire encore pour bien des milliards d’assignats sans rien craindre; ils ont pour hypothèque les terres, et il y en a pour cent milliards.»

Il ne répondait pas à mes objections; mais je n’avais pas le temps de le ramener à la question, je me contentai de lui dire: «Eh! bon Dieu! où prenez-vous tant de richesses? — Oh! dit-il, j’ai bien lu mon Voltaire, et je suis bien sûr de mon fait.» Je me vis alors en danger de lui prouver qu’il ne savait ce qu’il disait, et j’y échappai en lui donnant un bonsoir le plus poli que je pus et me recommandant à sa bienveillance. Il était onze heures, et bien temps de regagner mon gîte.

J’étais convenu avec Bernard et Vialard que je verrais Pâris. Le lendemain, vendredi, j’allai le chercher, rue des Carmes, près de la place Maubert. J’appris de lui-même qu’il était professeur à l’Université, et qu’il faisait la leçon au Collège royal à la place de l’abbé Delille. Je me dis, comme le philosophe abordant sur une plage inconnue et y trouvant des figures géométriques tracées sur le sable: Voilà des pas d’homme.

Pour cette fois, je n’avais point apporté mes ouvrages à mon censeur; je lui dis seulement que je les avais fait voir à MM. Vialard et Bernard; qu’en lui en disant seulement les titres, il verrait que je m’étais constamment occupé d’objets utiles, et que j’avais toujours défendu la cause.de la liberté dans mes écrits.

Il me parla fort honnêtement de moi et me dispensa ainsi de recommencer mon propre éloge. Il connaissait quelques-uns de mes ouvrages, entre autres la Théorie du paradoxe et la Préface de la comédie des Philosophes, et la réponse à l’écrit de Chamfort contre l’Académie française. Par là je vis que les satires comme les bonnes actions ne sont jamais perdues. Mais, pour achever de lui gagner le cœur, je lui parlai du Manuel des inquisiteurs, de mes Réflexions sur la liberté d’écrire et d’imprimer, du Traité des délits et des peines, traduit de Beccaria, qu’il connaissait; enfin de mes brochures relatives à la formation des états généraux. Je promis de lui envoyer tout cela dès le lendemain matin. Je le pressai de parler à ses collègues en ma faveur et de se trouver à la ville le lendemain, samedi, à l’assemblée de la commune, pour convenir avec eux du rapport qu’il me fallait.

Je dirai avec peine de ce Pâris, qui a péri depuis avec beaucoup d’autres membres de la commune à la suite de Robespierre, que dans cette entrevue ainsi que dans une seconde que j’eus encore quelques semaines après, m’étant hasardé à exprimer mon horreur pour les meurtres qui commençaient à se multiplier étrangement, je m’aperçus que je touchais une corde qui ne rendait point de son. Un homme de ma connaissance m’a dit depuis que je le jugeais trop rigoureusement; mais il m’a avoué en même temps que Pâris lui avait dit que j’étais très-imprudent, et l’imprudence que je lui ai montrée n’étant, je le proteste, que l’expression des sentiments qui remplissaient à cette époque l’âme de tous les honnêtes gens, j’ai pu croire que celui qui m’en faisait un reproche ne les partageait pas. Enfin je ne puis l’excuser, et c’est une bien faible excuse, qu’en supposant que le langage qu’il m’a tenu était celui de la politique et de la peur, qui dans nos temps malheureux a trop souvent servi de couverture à la cruauté et à l’insensibilité, et tout au moins à l’insigne lâcheté qui nous a perdus.

Je retournai donc, le samedi 21, pour la quatrième fois, à l’assemblée générale de l’hôtel de ville; je m’établis, comme la veille, dans l’antichambre du secrétariat, attendant que quelqu’un de mes commissaires passât, et excédé des cris et des chants qui occupèrent encore l’assemblée depuis sept heures jusqu’à plus de neuf heures et demie.

C’étaient des harangues de section, et puis l’hymne des Marseillais, et puis des chansons à plusieurs couplets sur des airs d’opéra-comique, du genre de celle du Moineau qui t’a fait envie, que le président Lubin, orné de son écharpe, chantait, hors de mesure, avec une voix et des agréments et des manières de beau Léandre qui ravissaient tous les spectateurs; mais comme je n’aurais pas partagé leur ravissement, je ne voulais pas entrer. Je crois bien que le président a chanté ainsi en solo à peu près trois quarts d’heure, en différentes fois, l’assemblée répétant communément le dernier vers du couplet. Aussi une femme du peuple, qui attendait comme moi dans cette antichambre, disait: Mais c’est drôle de passer comme ça tout le temps de leur assemblée à chanter. Est-ce qu’ils sont là pour ça?

Dans cet intervalle j’avais saisi Pâris au passage, comme il se rendait à l’assemblée, et je lui avais dit quelques mots. Après lui, et vers les neuf heures et demie, le coiffeur avait aussi passé et m’avait écouté en marchant toujours, avec plus de distraction et de morgue que le ministre de la guerre le plus inabordable n’en montra jamais au plus petit officier d’infanterie. Je le suivais humblement, et je parvins, avec quelque peine, à lui faire entendre que ses collègues n’attendaient que lui pour décider de mon sort, et que je me recommandais à sa justice, à laquelle je ne croyais guère dès lors, et à laquelle j’eus lieu de croire encore moins après l’avoir écouté parler dans l’assemblée.

Enfin je me glissai dans la salle à l’arrivée d’une section. Au bruit des tambours et aux cris de Vive la république! je vis s’établir à la tribune des jeunes gens de ma connaissance et de ma section. Ils étaient coiffés de ces vilains bonnets rouges qui commençaient à prendre le grand crédit qu’ils ont perdu depuis, et pour lesquels ceux que je connaissais avaient sans doute autant d’horreur que moi. L’orateur jura, comme de raison, d’exterminer les tyrans, de purger la terre de la liberté, et le reste. Il termina son discours par cette phrase: Annibal, pour jurer, n’attendit pas vingt ans. Et je crus voir que la plupart de ceux qui m’environnaient entendaient par là qu’Annibal n’était pas plus grand que cela, qu’il jurait par B. et par F. en excellent jacobin.

Après la réponse du président, un des bonnets rouges de la tribune dit: «Président, un jeune citoyen de notre section a composé une chanson patriotique qu’il propose de chanter lui-même si on le lui permet.» La permission est accordée sur-le-champ, et on voit s’établir à la tribune le jeune citoyen à cheveux noirs et luisants tombant sur ses yeux, et à poitrine découverte, qui entonne une chanson sur l’air des Marseillais. Elle avait au moins dix à douze couplets., écrite Dieu sait comment! paroles estropiées sous le chant et brisant toute prosodie; mais, ce qui est pis, exprimant à chaque couplet des sentiments de cannibale, la nécessité urgente de massacrer incessamment les prêtres rassasiés de crimes, de les ensevelir sous leurs autels ensanglantés et de faire subir à tout noble et à tout prêtre la rigueur des lois. Et il faut savoir que les couplets où ces sentiments atroces étaient le plus énergiquement exprimés étaient applaudis avec transport et toujours répétés, les femmes des tribunes trépignant de joie, et leurs voix criardes s’élevant en refrain, et mes voisins se disant l’un à l’autre: F., le B., il attrape bien ça. C’est du bon, ça, c’est excellent. Et tout le reste donnant quelques signes d’approbation, la plupart volontairement, quelques-uns sans doute pour n’être pas suspects; car mon domestique, qui était dans une autre partie de la salle, me dit qu’il avait été dénoncé par une femme des tribunes comme n’applaudissant point, et forcé de battre des mains et d’agiter son chapeau en l’air.

La chanson achevée, il fut décrété qu’elle serait imprimée aux frais de la commune, et envoyée, avec beaucoup d’autres, dans les départements, moyen puissant et terrible de nourrir et d’exalter les sentiments qu’on voulait inspirer au peuple et qu’on n’avait que trop bien répandus.

Enfin, la députation retirée, la commune commença à s’occuper de ses affaires ou plutôt des nôtres. Il était dix heures. Deux cents personnes attendaient comme moi pour leur certificat de civisme; mais, avant de s’en occuper, on entendit encore le procureur de la commune, Hébert, rendant compte d’une réclamation de la commune de Passy, près Paris, contre l’arrestation de Gojard, celui qui a été premier commis des finances.

Mon coiffeur de damés se lève en furie et demande si ce Gojard n’est pas le même que celui qui a été l’agent de Marie-Antoinette, laquelle n’est pas encore jugée, mais qu’il est bien temps de punir de ses crimes; que si c’est lui, il est à coup sûr aristocrate et ennemi de la république; qu’il y a d’ailleurs un abus criant qu’il doit dénoncer, c’est que beaucoup de mises en liberté se font par les comités de salut public non encore renouvelés comme ils doivent l’être par le scrutin épuratoire décrété par la commune; que, jusqu’à ce renouvellement, il fallait suspendre toutes les mises en liberté et regarder comme nulles celles qui avaient été prononcées par les comités actuels de chaque section; qu’il fallait exiger ce renouvellement sous deux fois vingt-quatre heures, et que, faute par elles de l’exécuter, la commune nommât elle-même les membres du nouveau comité.

Ensuite mon perruquier, s’échauffant de sa propre éloquence et renforçant sa voix, déclara que les nobles, et les prêtres, et les muscadins, étaient tout prêts à égorger les citoyens, si les citoyens ne les prévenaient pas. «Notre liberté et notre vie, ajoutait-il, sont encore dans nos mains; mais il n’y a pas un moment à perdre si nous voulons sauver l’une et l’autre, etc.» Tout cela dit d’un ton forcené, avec des gestes furibonds, une voix mordante, et chaque période coupée en petites phrases courtes, pour chacune desquelles il pouvait employer toute la force de ses poumons.

Je m’aperçus alors mieux que je n’avais fait jusque-là, par la manière dont il était écouté et applaudi, que ce Vialard était un des oracles de la commune et qu’il y jouissait d’un grand crédit; mais son discours me laissa une grande impression d’horreur et une crainte fondée en voyant mon sort dans ses mains.

Des députés de la commune de Passy parlèrent ensuite bien faiblement, bien timidement, en faveur du pauvre Gojard; mais comme ils faisaient mention de son âge et de sa bienfaisance envers les pauvres de leur commune, un des membres du conseil, bien mal vêtu et de bien mauvaise mine, se leva et dit que ce n’étaient pas là des raisons; qu’il avait aussi, lui, entendu parler d’une certaine vieille femme du faubourg, qui donnait du pain, des bas, des souliers aux pauvres de sa paroisse, et qui payait des mois de nourrice, et qui n’en était pas moins d’une aristocratie puante et qui en avait empuanté tout son quartier. Je répète ses propres termes. La commune entière trouva l’exemple décisif, quoiqu’il ne fut pas précis, comme on voit, et le raisonnement sans réplique. En conséquence, la pétition des habitants de Passy en faveur de Gojard fut rejetée, et il fut décrété de nouveau plus expressément qu’il ne serait relaxé personne désormais que par les comités révolutionnaires de nouvelle création.

Cette mesure une fois adoptée, l’assemblée s’est trouvée conduite assez naturellement, et toujours sur la motion de mon enragé de perruquier, à l’appliquer aussi aux certificats de civisme, que les comités actuels avaient délivrés, dit-il, avec trop de facilité. De là il fut décrété que les anciens certificats seraient visés par les nouveaux comités révolutionnaires avant d’être présentés au conseil général de la commune, qui n’en admettrait plus d’autres.

On peut se figurer pendant ce temps les sentiments qui agitaient les demandeurs de certificats, la plupart sollicitant depuis deux ou trois mois et qui voyaient toutes leurs peines perdues. Quant à moi, c’était ma douzième course à l’hôtel de ville et la quatrième de celles où, arrivant à cinq et six heures du soir, je n’avais pu en sortir qu’à dix ou onze pour regagner mon faubourg Saint-Honoré. J’entends de pauvres gens dire qu’ils étaient retournés chez eux, des séances précédentes, à deux et à trois heures du matin.

Cette nouvelle rigueur de la commune m’a cependant été utile en me détournant de poursuivre la demande d’un certificat qui devenait tous les jours plus dangereuse pour ceux qui seraient refusés. Ce misérable coiffeur me parut si profondément méchant, que je compris que j’avais tout à craindre en passant par ses mains. Je saisis le prétexte ou plutôt la raison du nouveau décret, et ayant rencontré Bernard comme il sortait de l’assemblée, je lui demandai si je n’étais pas obligé d’obtenir un nouveau certificat, qui serait soumis, comme le premier, à son jugement et à celui de ses collègues; à quoi il me répondit que cette marche était indispensable.

Je me trouvai par là en mesure de suspendre toute demande de certificat, tant que je jugerais que je pouvais essuyer un refus qui, pouvant être motivé par ce Vialard avec toute sa méchanceté, m’eût peut-être fait arrêter à l’hôtel de ville même, comme l’ont été beaucoup d’autres.

Je fus confirmé dans ce parti par Pâris, que j’allai voir quelques jours après et qui ne me dissimula pas le danger que je courrais. Mais je m’applaudis beaucoup de ma détermination, sur le récit d’un fait dont un homme de mes amis, par un hasard singulier, avait été le témoin, et qui mérite de trouver sa place ici.

Il y avait environ six semaines que j’avais suspendu toute démarche relative à mon certificat, lorsqu’un homme de mes amis, d’un esprit sage et fin, vint me conter que se trouvant à dîner chez un restaurateur aux Tuileries, il y avait reconnu Hébert, le procureur de la commune, à une table voisine de la sienne; qu’un des convives d’Hébert en était venu à dire qu’on était trop facile sur les certificats; qu’on en avait donné à un aristocrate bien notoirement tel, l’A. M. (l’abbé Morellet), que lui qui parlait avait fait chasser de l’assemblée de la section des Tuileries comme ayant écrit contre J. J. Rousseau et partisan du despotisme; sur quoi j’observe que je n’ai jamais rien imprimé contre J. J. Rousseau, que je n’ai jamais été chassé d’aucune assemblée, et que je n’ai jamais loué le despotisme qu’ironiquement, qu’en me moquant des paradoxes de Linguet.

A cela, continue mon ami, Hébert répond: «Citoyen, tu te trompes. L’A. M. n’a point obtenu, de certificat de civisme de la commune, à qui il s’est présenté en effet, mais qui l’a renvoyé à des commissaires; et lorsque le rapport aura lieu et qu’il se présentera, il sera reçu comme il faut; mais, ajouta-t-il, tous ces vieux prêtres ne peuvent plus nous faire de mal. Ils n’ont plus rien; ils ne seraient pas fâchés qu’on les mît dedans, pour être nourris aux dépens de la nation; mais nous ne leur donnerons pas cette satisfaction.»

Au travers de l’atrocité de ce propos que me rapportait mon ami, je vis pourtant avec plaisir qu’Hébert et consorts ne voulaient pas se charger de me nourrir en prison, et je me dis à moi-même: «Ma ruine me sauve: à quelque chose malheur est bon.»

De ce moment, je me tins à la cape pour ne pas me briser contre l’écueil, attendant un vent plus favorable. Je ne touchai point mon petit revenu, faute de certificat; mais je ne jouai pas ma liberté et ma vie en cherchant à en avoir un tant que cette démarche demeurait dangereuse. Je ne l’ai renouvelée qu’après la mort de Robespierre, auprès du comité révolutionnaire de ma section, où je n’ai trouvé aucun obstacle, cet événement ayant rendu les comités un peu moins difficiles en preuves de civisme.

Pour l’édification de mes lecteurs, je finirai par leur dire la punition et vengeance divine, comme dit Rabelais, tombée sur tous ceux qui m’ont refusé mon certificat. A l’époque de ma demande, la commune était conduite par Chaumette, son procureur; Hébert, substitut de Chaumette; Lubin, président; et mes trois commissaires, Bernard, Pâris et Vialard, y avaient un grand crédit.

Or, le 4 germinal, le père Duchesne, c’est-à-dire Hébert, a été condamné comme ayant voulu assassiner les membres de la Convention, détruire le gouvernement républicain et donner un tyran à l’État.

Le 24 germinal suivant, Chaumette a subi le même sort, comme complice d’Hébert.

Le 10 thermidor, Bernard a été exécuté comme complice de Robespierre, et participant à la rébellion de la commune.

Le 11, Lubin, devenu substitut de l’agent national de la commune, a été frappé de la même condamnation, ainsi que Pâris, le seul que je puisse plaindre.

Reste debout le Vialard, qui, heureusement pour lui, ayant été chargé de je ne sais quelle mission par la commune elle-même avant le 9 thermidor, ne s’est pas trouvé à Paris au moment de la crise. Je ne sais ce qu’il est devenu depuis, et je ne m’en informe pas, car je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive. Je le prie seulement de se faire expliquer, par quelque écolier, ces deux vers d’Horace:

Raro antecedentem scelestum

Deseruit pede, pœna, claudo.

LE BARON RIOUFFE

Table des matières

d’après des documents inédits.

Le principal écrit du temps sur les prisons fat incontestablement le récit de Riouffe qui a paru sous ce titre: Mémoires d’un détenu pour servir à L’histoire de la tyrannie de Robespierre. Dans l’année même de sa publication (an III), trois éditions furent rapidement enlevées. Ce succès n’était pas dû seulement au style de l’ouvrage, spécimen parfait de la littérature de l’époque, què les contemporains osèrent comparer aux grandes pages de Tacite, où l’emphase affaiblit, en croyant l’élever, l’expression d’une sensibilité qui serait parfois éloquente si elle n’était forcée; il est dû surtout à la révélation de souffrances ignorées, de faits mal connus. Jamais la presse n’a été moins libre que pendant la période aiguë de la dictature de la Convention et du comité de salut public. Les journaux étaient peu nombreux, peu lus, peu répandus. La calomnie officielle transmise par les autorités révolutionnaires, les comités et les clubs affiliés aux Jacobins, parvenait seule à l’esprit public préoccupé avant tout des périls de la lutte extérieure et des embarras intérieurs toujours croissants. Quel est celui qui n’était atteint ou dans ses intérêts ou dans ses affections, par la grande crise dont l’issue se trouva si longtemps incertaine? Le souci de ses propres affaires rendait chacun presque insensible à des infortunes particulières que l’égoïsme est naturellement disposé à croire méritées, soit pour se dispenser d’y penser, soit pour attribuer à autrui les maux dont celui-ci souffre, et ceux dont on souffre soi-même. La France était donc sourde et muette, muette sur les actes d’un gouvernement dont elle ne connaissait bien que l’ombrageuse et terrible puissance, sourde à des protestations étouffées, à des cris perdus dans l’immense retentissement des batailles et d’une guerre de géants. Lorsqu’une révolution toute locale, une sédition de la Convention soutenue par quelques quartiers de Paris, eût renversé Robespierre, la situation changea peu à peu; l’horrible compression, les arrestations sans nombre, les supplices sans trêve, furent attribués au vaincu. A la haine, comme à l’admiration de la foule, il faut un nom, un homme. Cet homme fut Robespierre. Mille écrits le dénoncèrent à l’exécration publique qui s’est fixée sur sa mémoire. L’effet est produit depuis longtemps, et, à supposer qu’il soit regrettable, ce que nous ne croyons pas, il ne serait au pouvoir de personne de le détruire ou seulement de l’affaiblir. La haine de Robespierre est populaire comme la gloire de Napoléon.

L’ouvrage de Riouffe a contribué puissamment au premier élan de cette réaction générale contre le système de la Montagne personnifié dans un homme.

A ce titre, Riouffe mériterait de rencontrer un biographe. C’est d’ailleurs une destinée assez singulière que la sienne; elle a un côté instructif. Mêlé aux premiers mouvements de la Révolution, il est emporté dans l’agitation girondine, languit huit mois dans les cachots, en sort par une chance bien rare, reparaît à côté de Bailleul, de Louvet, s’unit à eux et aux restes des Montagnards contre les monarchistes ou soi-disant tels, se prosterne devant l’astre naissant de Bonaparte, applaudit avec frénésie au 18 brumaire, retrouve la verve de ses dithyrambes républicains pour célébrer le despotisme de Napoléon: aussi finit-il préfet, légionnaire et baron!

Ces étranges évolutions s’expliquent d’un mot: Riouffe était comédien. Non pas que nous l’accusions d’avoir manqué de sincérité. Il a passé à travers toutes ces métamorphoses peut-être sans se douter qu’elles faisaient perdre la trace de son identité morale, se croyant immuable au milieu du monde mobile. Il était théâtral; il avait des enthousiasmes factices, il se passionnait pour les hommes, et de même qu’il confondait la déclamation avec l’éloquence, il prenait l’appareil de la grandeur pour la grandeur même. Il lui a manqué, ce qui d’ailleurs est rare chez nous, des principes fermes, mûrement réfléchis, le seul fonds d’où puissent sortir, comme l’arbre sort de la terre, les actes véritablement virils et civiques. La Révolution française a donné un grand rôle aux comédiens; dans le club, dans la Convention, à la tête des armées, au fond des prisons, et jusque sur l’échafaud!

Voici quelques documents, tous inédits, qui pourront servir à la biographie de Riouffe. Ils ne seront pas inutiles non plus pour la connaissance de l’époque.

D’abord deux témoignages recueillis à Rouen fournissent des renseignements sur les antécédents de Riouffe: c’est parce qu’ils se rapportent à la conduite de ce personnage avant son arrestation, que nous leur donnons place ici. La seconde déposition, émanant d’un comédien de la troupe de Ribié, était une véritable dénonciation.

«Honoré Riouffe, dit Toussaint, natif de Rouen , homme de lettres, s’est montré un zélé partisan de la Révolution; il a fait plusieurs ouvrages patriotiques; c’est dans ce temps que Ribié, directeur du théâtre de la République, établi à Rouen, le chargea de traiter avec les auteurs dramatiques pour son entreprise. Jamais il n’a été associé de Ribié, et toutes affaires cessèrent entre eux à l’époque du fédéralisme, où Riouffe se montra l’ardent partisan des Brissot, Guadet, Buzot, Petion, Vergniaud, etc. Riouffe a cohabité avec la citoyenne Toussaint, pensionnaire de Ribié, l’espace de deux ans et demi, dans les communes du Havre, de Caen, Amiens et Rouen, où il a demeuré avec elle l’espace de quatre mois, rue de la Prison, pendant lequel temps il a fait plusieurs voyages à Paris. La dernière fois qu’il revint à Rouen, ce fut à l’époque des troubles du Calvados. Il y resta trois ou quatre jours, et ensuite il s’en fut à Caen rejoindre ses dignes protecteurs ou protégés. De Caen il fut à Bordeaux, d’où il écrivit une dernière lettre à la citoyenne Toussaint.

» Je certifie tout ce que dessus véritable et conforme aux différentes déclarations qui m’ont été faites; à Rouen, ce 17 prairial an II de la République française, une et indivisible (5 juin 1794).»

» JÉMON,

» officier municipal.»

LIBERTÉ. — ÉGALITÉ.

Table des matières

«Je déclare connaître le citoyen Riouffe depuis le mois de décembre 1792 (v. s.), qu’à cette époque, ayant été rejoindre la troupe du citoyen Ribié à Amiens, j’y trouvai le susnommé cohabitant avec la citoyenne Toussaint, actrice de ladite troupe. Je me souviens parfaitement qu’à cette époque, pendant laquelle on instruisait le procès du dernier tyran des Français, Riouffe prétendait que la Convention nationale n’avait pas le droit de le juger à mort, et il s’occupait d’un Mémoire qui devait servir à sa justification, mais j’ignore si Riouffe l’a fait parvenir aux membres de la Convention avec lesquels il se disait en relation. Vers la fin de janvier 1793 (v. s.), la troupe de Ribié se rendit d’Amiens à Rouen pour former dans cette ville l’établissement connu sous le nom de Théâtre de la République. Riouffe y suivit la troupe, et depuis fit différents voyages à Paris, dans lesquels Ribié l’employa plusieurs fois pour traiter avec les auteurs de quelques nouveautés théâtrales; il disparut enfin de Rouen pendant un intervalle assez long, et vers la fin de juin ou le commencement de juillet 1793 (v. s.), il y revint et se transporta chez moi, rue Haranguerie, n° 8; que ne m’ayant pas trouvé, il attendit mon retour. Lorsque je rentrai, je le trouvai dans ma chambre; à mon arrivée, après les compliments d’usage, il me demanda des lettres de recommandation à Genève, ma patrie, pour un sien parent, ex-prêtre, qui désirait s’y retirer. Je lui répondis franchement que n’ayant d’autre patrimoine que l’estime de mes parents et de mes concitoyens, je n’en ferais pas un si mauvais usage; sur quoi nous sortîmes et nous acheminâmes vers le théâtre de Ribié, où mon devoir m’appelait. Dans le chemin, nous parlâmes des troubles qui avaient agité la Convention, et de ceux que préparait l’intrigue dans les départements. Il me répondit qu’une force armée allait marcher sur Paris et délivrer les membres exilés injustement de la Convention. Vainement je lui représentai que ces mesures ne pouvaient opérer qu’une dissolution totale de la chose publique, il persista constamment dans l’opinion où il était qu’une force départementale armée contre Paris était le seul moyen de sauver la patrie. Je lui observai enfin que les membres en faveur desquels il s’intéressait avaient entravé le travail de l’acte constitutionnel, et que depuis leur proscription cet acte précieux et tant désiré avait été confectionné sur-le-champ sans difficulté. Voici les propres mots qui composent sa réponse: «Vous sentez bien que l’on ne veut pas de cette Constitution-là, elle est trop démocratique; une Constitution qui occupe trop souvent le peuple de ses intérêts ne peut le rendre heureux.» Nous étions alors devant la porte du théâtre, je lui demandai s’il entrerait, il me répondit que des affaires importantes l’appelaient au Département; je le quittai et ne l’ai point revu depuis; j’ai su seulement qu’il était allé à Caen, de là à Bordeaux, où l’on m’a dit qu’il avait été arrêté.

«Je certifie la présente déclaration conforme à la plus exacte vérité, en foi de quoi je l’ai signée à Rouen le 17 prairial de l’an II de la République française, une et indivisible.

«J. A. MUSSART, dit Dupont.»

Le hasard nous fait rencontrer dans ce dossier, au milieu des billets d’amour et de plaintes de la comédienne Toussaint, avec laquelle vivait Riouffe, et dont il avait une fille nommée Denise, billets plus touchants que littéraires, une lettre de Julie Talma, qui sera une bonne fortune pour nos lecteurs. Les conseils qu’elle renferme sont excellents et bien dignes de la femme de l’illustre tragédien. Les termes dans lesquels ils sont conçus ne permettent pas de douter que Riouffe a figuré sur les planches, peut-être à Bordeaux, certainement à Rouen ou ailleurs. L’amour-propre du grand dignitaire de l’Empire aurait cruellement souffert sans doute, s’il se fût douté qu’elle avait échappé à la destruction, cette lettre où on lui recommandait, ainsi qu’à ses camarades les cabotins, d’éviter l’enflure dans la tragédie et la trivialité dans la comédie. Et cependant un préfet pouvait bien, sans déshonneur, recevoir des leçons de la femme de celui qui a passé pour en avoir donné au plus grand de tous.

«Samedi, 31 auguste l’an II de la République.

» Je suis charmée, mon cher Toussaint, d’avoir reçu de vos nouvelles; votre camarade du Havre et moi nous étions fort inquiets, et votre femme donc, c’est bien pire. Le directeur de Rouen, sachant combien vous nous avez toujours marqué d’attachement, imagina que nous pourrions en avoir reçu; il vint exprès à Paris de la part de votre femme pour en savoir; aussi je vais lui en faire passer. Votre enfant se porte fort bien. Je ne suis pas étonnée de toutes les traverses que vous avez essuyées, les cabotins sont destinés aux aventures, témoin le Roman comique: vos camarades ont pourtant bien du talent, vous en avez aussi, mais que font les talents pour des spectateurs sans goût et dénués de sensibilité ; je ne dis pas cela pour dénigrer la province, car à Paris même on voit souvent une mauvaise farce réussir mieux qu’une pièce de Racine. La citoyenne Foureau est à la campagne; j’irais bien la voir, n’était qu’hier je me suis jetée de mon haut sur le pavé et que j’ai la tête en compote; il faut que vous attendiez que je puisse montrer mon visage sans faire peur aux petits enfants. Je soigne toujours autant que je le puis les femmes de vos camarades et je baise leurs enfants quoiqu’ils soient méchants comme des petits loups; je me rappelle bien le jeune homme dont vous me parlez; s’il travaille, je réponds qu’il jouera les premiers rôles. Larive n’est plus à Bordeaux, tant mieux; vu sa réputation, il vous aurait enlevé tous les spectateurs; on dit qu’il y a deux mauvais acteurs de Paris; ils ne sont pas du théâtre de la République, j’ignore s’ils jouent l’opéra-comique ou la tragédie; il faut espérer qu’après avoir vu Monvel et Larive, on n’ira pas voir de mauvais histrions. Pour vous autres, soyez simples autant que vous pourrez; jouez des pièces patriotiques, car il faut songer à la chose publique avant tout, et ne pas négliger une occasion de faire enrager les aristocrates. Évitez l’enflure dans la tragédie et la trivialité dans la comédie. Il vaut mieux n’être pas applaudi que de faire des charges comme notre pauvre Dugazon. Adieu, mon cher Toussaint; Talma est fort sensible à votre souvenir; il me charge de vous dire que dans toutes les pièces qu’on a données par et pour le peuple, il a encore été plus applaudi par les bons sans-culottes que par les muscadins, ce qui lui fait un extrême plaisir.

» Le gros bonhomme que vous alliez voir avant votre départ se porte fort bien; l’amour est ce qui l’occupe davantage.

» Votre camarade du Havre a une petite maladie dont on ne peut parler sans rire.»

Au citoyen Toussaint, hôtel des Sept-Frères-Massons, rue de la Petite-Intendance, à Bordeaux.

La pauvre Toussaint n’avait pas de nouvelles de celui qui avait pris son nom de théâtre. Le directeur de la troupe de Rouen, où elle était engagée, lui écrivait de Paris:

» J’avais étés chez Thalmat le jour même de mon arrivé ; il m’avoit dit que ni lui ni Balleul qu’il voit souvent, navoit eu de nouvelle du père de Denise, de l’époux de Toussaint. J’ai ce matin invité Balleul a dîner aujourd’hui chez moi; voila le billet qu’il m’a répondu. — Tantot je serai plus savant.

» Votre véritable ami,

» RIBIÉ.»

» Paris, ce 2 septembre 1793.

» La grande femme embrasse son amie.»

A la citoyenne Toussaint, comédienne au nouveau Théâtre-Français, à Rouen.

«Citoyen, j’ai reçu des nouvelles de votre correspondant Toussaint; il est à Bordeaux, où il se porte fort bien; il est avec d’autres comédiens; probablement ils vont tâcher d’entrer au second théâtre. Je vous prie, citoyen, de recevoir mes compliments et d’en faire de ma part à sa petite femme.

» Julie TALMA.»

Au citoyen Ribbié, directeur du second théâtre, à Rouen.

Au mois d’octobre, Riouffe fut mis en arrestation dans des circonstances dont il a laissé le récit que nous reproduisons à la suite de cet interrogatoire. Il subissait le 10 octobre un interrogatoire que nous transcrivons sur la minute conservée, ainsi que toutes les pièces qui précèdent, aux Archives de l’Empire:

Aujourd’hui, 10 octobre 1793, l’an II de la République française, une et indivisible, par-devant nous, Étienne Antonny, officier de police de sûreté de la ville de la Réole, ayant attribution de juridiction par arrêté des citoyens Isabeau et Tallien, représentants du peuple, en séance à la Réole, en date du 5 courant, écrivant sous notre dictée le citoyen Auguste Delaguette, greffier, par nous pris d’office, a comparu le citoyen Honoré Riouffe dit Toussaint, détenu dans les prisons de la Réole, que nous avons fait conduire par-devant nous à l’effet de lui faire subir l’interrogatoire.

Interpellé, ledit Riouffe, quel est le lieu de sa naissance, son domicile habituel, son état et profession,

Répond être né à Rouen où il a son domicile habituel, qu’il s’est toujours occupé d’affaires de théâtre.

Interpellé de nous dire d’où il venait lorsqu’il est arrivé à Bordeaux,

Répond qu’il venait de Rouen.

Interpellé de nous dire quelle est la route qu’il a prise pour venir de Rouen à Bordeaux,

Répond être passé par Caen, Brest, Rennes et Quimper.

Interpellé de nous dire s’il était à Caen lors de l’armée contre-révolutionnaire,

Répond que lorsqu’il est arrivé à Caen l’armée départementale était dissoute et les bataillons se retiraient dans leurs foyers; qu’il n’a connaissance de ces objets, qui lui sont étrangers, que parce qu’il fut conduit devant le général Percy pour avoir un laisser-passer.

Interpellé de nous dire s’il sait qui commandait cette armée contre-révolutionnaire,

Répond avoir appris par les papiers publics que c’était le général Félix Wimpfen.

Interpellé de nous dire combien de temps il a séjourné à Caen, et s’il y a vu le général Wimpfen et des députés de la Convention,

Répond avoir séjourné à Caen deux jours et demi, et n’y avoir vu ni le général Wimpfen ni des députés de la Convention.

Interpellé de nous dire quel est le sujet de son voyage de Rouen à Bordeaux,

Répond qu’il était venu à Bordeaux pour ses propres affaires et voir s’il n’y avait pas moyen d’y faire quelque entreprise de spectacle ou de s’associer à une entreprise déjà faite.

Interpellé de nous dire comment il est venu de Quimper à Bordeaux, et par où il a passé,

Répond qu’il s’est embarqué dans un sloop.

Interpellé de nous dire le nom du sloop et du capitaine,

Répond que le nom du capitaine étant breton il l’a oublié ; il ne se rappelle pas non plus le nom du sloop.

Interpellé de nous dire quel jour il est parti de Quimper et celui de son arrivée à Bordeaux,

Répond qu’il n’a pas présents les jours du départ et de l’arrivée, mais qu’on peut le vérifier au bureau des classes où il fut conduit par le capitaine.

Interpellé de nous dire si dans ledit sloop il n’y avait d’autres passagers que lui,

Répond qu’ils étaient cinq ou six.

Interpellé de nous dire s’il sait les noms de ces passagers,

Répond qu’il ne sait les noms d’aucun des passagers, mais qu’il a su seulement que le sloop appartenait à un Leblanc qui était parmi les passagers, dans le nombre desquels il y avait un Espagnol nommé Marchéna-Mérin, le seul avec lequel il s’est lié à cause de sa grande littérature.

Interpellé de nous dire si pendant son séjour à Bordeaux il a vu quelqu’un desdits passagers,

Répond qu’il n’en a vu qu’un seul dont il ne sait pas le nom, qui vint dans la même auberge y chercher son portemanteau, et quelquefois le citoyen Leblanc qui mangeait à table d’hôte.

Interpellé de nous dire quelles sont les personnes avec lesquelles il a fait connaissance à Bordeaux,

Répond qu’il n’a fait aucune connaissance particulière à Bordeaux; qu’il a vu seulement une fois madame Martelly, comédienne, et un nommé Saint-André, comédien.

Interpellé de nous dire si, pendant son séjour à Bordeaux, il n’a pas vu à l’hôtel des Sept-Frères un nommé Forel,

Répond que non.

Interpellé s’il n’a pas vu au même hôtel Biroteau,

Répond que non, et comme on tient table d’hôte dans l’hôtel où il logeait, déclare avoir souvent parlé à beaucoup de gens dont il ne connaissait pas même le nom.

Interpellé de nous dire s’il n’a pas connu Girey-Dupré ?

Répond que non, et qu’il n’a connu personne qui portât ce nom-là.

Interpellé s’il n’a pas connu un nommé Dubois,

Répond qu’il croit avoir connu à la comédie un jeune homme qui portait le nom de Dubois.

Interpellé de nous dire s’il sait où il logeait,

Répond que non.

Interpellé s’il pourrait nous en faire le signalement,

Répond que le jeune homme qu’il a connu sous le nom de Dubois peut avoir environ vingt-cinq ans, les cheveux coupés en rond, taille ordinaire.

Interpellé de nous dire si dans les différentes conversations qu’il a eues avec lui il a trouvé de l’instruction à cet homme,

Répond qu’il ne s’est entretenu avec lui que de choses relatives à la comédie.

Interpellé de nous dire s’il ne connaît pas un nommé Torel,

Répond que non.

Interpellé, ledit Riouffe, de nous dire pourquoi il a changé de nom, et qu’il n’est connu aujourd’hui que sous celui de Toussaint,

Répond que depuis deux ans il porte le nom de Toussaint; qu’il l’a pris parce qu’alors il avait dessein de jouer la comédie, et que depuis il a continué à le porter.

Interpellé de nous dire s’il n’a jamais été impliqué dans aucune affaire relativement aux mouvements qui ont eu lieu soit à Rouen ou ailleurs,

Répond qu’il n’a jamais été impliqué dans aucune affaire civile ni politique, et qu’il n’a jamais comparu devant aucun tribunal.

Interpellé de nous dire s’il sait dans quel dessein le citoyen Marchéna-Mérin était à Bordeaux,

Répond qu’il ne lui a connu aucun dessein; qu’il tient seulement de Marchéna-Mérin qu’il était en France par amour pour la Révolution et pour échapper à l’inquisition d’Espagne.

Interpellé de nous dire s’il s’est aperçu que ledit Marchéna-Mérin eût des relations à Bordeaux,

Répond que non.

Et plus n’a été interrogé, et, lecture à lui faite desdits interrogat et réponses, a dit que le tout était très-exact, et a signé au bas de chaque page et à la fin avec nous et notre greffier d’office.

RIOUFFE-TOUSSAINT; ANTONY, officier de police de sûreté ;

Auguste DELAGUETTES, greffier d’office.

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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
641 s. 19 illüstrasyon
ISBN:
4064066328528
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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