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Kitabı oku: «David Copperfield – Tome I», sayfa 25

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– On dit que le gibier est devenu très-difficile à approcher, reprit William.

– C'est ce qu'on m'a dit, répondis-je.

– «Êtes-vous du comté de Suffolk, monsieur?

– Oui, dis-je avec un air d'importance, je suis du comté de Suffolk.

– On dit que les chaussons de pommes sont superbes par là.»

Je n'en savais rien du tout, mais il faut bien soutenir les institutions de son pays natal, et ne pas avoir l'air de ne pas les connaître; aussi je secouai la tête d'un air fin comme pour dire: «Je crois bien!»

«Et les bidets, dit William, c'est ça, de fameuses bêtes! un bon bidet de Suffolk vaut son pesant d'or. Avez-vous jamais élevé des bidets de Suffolk, monsieur?

– Non, dis-je, pas précisément.

– C'est que je vous dirai que voilà un monsieur, derrière moi, qui en a élevé des pacotilles.»

Le monsieur en question louchait d'une manière épouvantable; il avait un menton de galoche, portait un chapeau gris à haute forme, et une culotte de velours de coton, boutonnée tout du long sur le côté, depuis les hanches jusqu'à la semelle de ses bottes. Il appuyait son menton sur l'épaule du conducteur, si près de moi que je sentais son haleine dans mes cheveux, et quand je me retournai pour le voir, il jeta sur les chevaux un regard de connaisseur, de son bon oeil.

«N'est-ce pas? dit William.

– N'est-ce pas quoi? demanda son interlocuteur.

– Vous avez élevé des bidets du Suffolk en masse?

– Je crois bien! dit l'autre, il n'y a pas d'espèce de chevaux ni de chiens que je n'aie élevés. Il y a des hommes dont c'est le caprice, les chiens et les chevaux: pour moi j'en perdrais le boire et le manger, je leur sacrifierais volontiers la maison, la femme, les enfants et tout le bataclan; j'oublierais pour ça de lire, d'écrire, de compter, de fumer, de priser et de dormir.

– Vous m'avouerez que ce n'est pas la place d'un homme comme ça, derrière le siège du conducteur, n'est-ce pas? me dit William à l'oreille, en arrangeant les guides.»

Je conclus de cette remarque qu'il désirait donner ma place à l'éleveur de chevaux, et j'offris en rougissant de la lui céder.

«Dans le fait si vous n'y tenez pas, monsieur, je crois que ce serait plus convenable,» dit William.

J'ai toujours considéré cette concession comme ma première faute dans la vie. Quand j'avais retenu ma place au bureau, j'avais fait inscrire à côté de mon nom: «Sur le siège du conducteur,» et j'avais donné une demi-couronne au teneur de livres. J'avais mis un paletot et un plaid tout neufs pour faire honneur à ce poste éminent, et j'étais assez fier de l'effet que je produisais sur le siège; et voilà qu'à la première poste, je me laissais supplanter par un méchant calorgne, avec des habits râpés, qui n'avait d'autre mérite que de sentir l'écurie à plein nez, et d'être assez solide sur l'impériale pour passer par-dessus ma tête aussi légèrement qu'une mouche, pendant que les chevaux allaient au grand trot! J'ai une certaine méfiance de moi-même qui m'avait déjà souvent joué de mauvais tours dans de petites occasions de ce genre, où j'aurais aussi bien fait de m'en passer; ce petit incident dont l'impériale de la diligence de Canterbury était le théâtre, n'était pas fait pour la diminuer. Ce fut en vain que je cherchai un refuge dans ma grosse voix. J'eus beau parler du fond de l'estomac tout le reste du voyage, je sentais que j'étais complètement enfoncé, et ma jeunesse me faisait pitié.

C'était pourtant curieux et intéressant, après tout, de me voir trôner là sur l'impériale d'une diligence à quatre chevaux, bien mis, bien élevé, le gousset bien garni, reconnaissant en passant les lieux où j'avais couché pendant mon pénible voyage. Mes pensées trouvaient un ample sujet d'occupation à chaque étape sur la route, en regardant passer les vagabonds, et en rencontrant ces regards que je reconnaissais si bien, il me semblait que je sentais encore la main droite du chaudronnier m'empoigner et me serrer le devant de ma chemise. En descendant l'étroite rue de Chatham, j'aperçus, en passant, la ruelle dans laquelle vivait le vieux monstre qui m'avait acheté ma veste, et j'avançai vivement la tête, pour regarder l'endroit où j'avais attendu si longtemps mon argent au soleil et à l'ombre. En approchant de Londres, quand on passa près de la maison où M. Creakle nous avait si cruellement battus, j'aurais donné tout ce que je possédais pour avoir la permission de descendre, de le rosser d'importance et de donner la clef des champs à tous ses élèves, pauvres oiseaux en cage.

Nous descendîmes à Charing-Cross, hôtel de la Croix-d'Or, espèce d'établissement moisi et étouffé. Un garçon m'introduisit dans la salle commune, et une servante me montra une petite chambre à coucher qui sentait une odeur de fiacre, et qui était aussi hermétiquement fermée qu'un tombeau de famille. J'avais ma grande jeunesse sur la conscience, je sentais bien que c'était pour cela que personne n'avait l'air de me respecter le moins du monde. La servante ne faisait aucun cas de mon opinion sur aucun sujet, et le garçon se permettait, avec une insolente familiarité, de m'offrir des conseils pour venir en aide à mon inexpérience.

«Voyons maintenant, dit le garçon d'un air d'intimité, qu'est-ce que vous voulez pour dîner? les petits gentlemen aiment la volaille, en général; prenez-moi un poulet.»

Je lui dis le plus majestueusement que je pus que je ne me souciais pas d'un poulet.

«Non? dit le garçon. Les petits gentlemen sont las de boeuf et de mouton, en général; qu'est-ce que vous dites d'une côtelette de veau?»

Je consentis à cette proposition, faute de savoir inventer autre chose.

«Est-ce que vous prendrez des pommes de terre? dit le garçon avec un sourire insinuant et en penchant la tête de côté; en général, les petits gentlemen sont rassasiés de pommes de terre.»

Je lui ordonnai, de ma voix la plus caverneuse, de commander une côtelette de veau avec des pommes de terre et les accessoires nécessaires, et de demander au bureau s'il n'y avait pas quelque lettre pour Trotwood Copperfield, esquire. Je savais très-bien qu'il n'y en avait pas, et qu'il ne pouvait pas y en avoir, mais je pensai que cela me donnerait l'air d'un homme, de paraître en attendre.

Il revint me dire qu'il n'y avait rien, ce dont je me montrai très-surpris, et il commença à mettre mon couvert sur une table, près du feu. Pendant qu'il se livrait à cette occupation, il me demanda ce que je voulais boire, et sur ma réponse, «une demi- bouteille de sherry,» il trouva, j'en ai peur, que c'était une bonne occasion de composer la mesure de liqueur demandée avec le fond de plusieurs bouteilles en vidange. Ce qui me le fait croire, c'est qu'en lisant le journal, je l'aperçus, par-dessus une petite cloison basse qui formait, dans la salle, son appartement particulier, très-occupé à verser le contenu de plusieurs bouteilles dans une seule, comme un pharmacien qui prépare une potion selon l'ordonnance. Quand le vin arriva, d'ailleurs, je le trouvai un peu éventé, et il contenait certainement plus de miettes de pain anglais qu'on ne pouvait l'attendre d'un vin étranger, pour peu qu'il fût naturel. Mais j'eus la faiblesse de le boire sans rien dire.

Me trouvant ensuite dans une agréable disposition d'esprit (d'où je conclus qu'il y a des moments où l'empoisonnement n'est pas aussi désagréable qu'on le dit), je résolus d'aller au spectacle. Je choisis le théâtre de Covent-Garden, et là, au fond d'une loge de face, j'assistai à la représentation de Jules César et d'une pantomime nouvelle. Quand je vis tous ces nobles romains entrant et sortant sur la scène pour mon amusement, au lieu d'être comme autrefois, à la pension, des prétextes odieux d'une tâche ingrate en latin, je ne peux pas vous dire le plaisir merveilleux et nouveau que j'en ressentis. Mais la réalité et la fiction qui se combinaient dans le spectacle, l'influence de la poésie, des lumières, de la musique, de la foule, les changements à vue qui s'opéraient sur le théâtre, tout cela fit sur mon esprit une impression si étourdissante et ouvrit devant moi de si vastes régions de jouissances, qu'en sortant dans la rue, à minuit, par une pluie battante, il me sembla que je tombais des nues, après avoir mené pendant un siècle la vie la plus romanesque, pour retrouver un monde misérable, rempli de boue, de lanternes de fiacres, de parapluies, de paires de socques articulés.

J'étais sorti par une porte différente de celle par laquelle j'étais entré, et je restai un moment sans bouger dans la rue, comme si j'étais véritablement étranger sur cette terre; mais je fus bientôt rappelé à moi-même par toutes les bousculades dont j'étais assailli, et je repris le chemin de l'hôtel en roulant dans mon esprit ce beau rêve, qui me revint encore et toujours devant les yeux, pendant que je mangeais des huîtres et que je buvais du porter, en face du feu de la salle à manger.

J'étais si plein du souvenir du spectacle et du passé, car ce que j'avais vu au théâtre me faisait un peu l'effet d'un transparent éclatant, derrière lequel je voyais se réfléchir toute ma vie antérieure, que je ne sais à quel moment je m'aperçus de la présence d'un beau jeune homme, bien tourné et mis avec une certaine négligence élégante que j'ai de bonnes raisons de me rappeler. Mais je sais que je le trouvai là, sans l'avoir vu entrer, et que je restai devant le feu à rêver et à méditer au coin du feu de la salle à manger, sans prendre garde à lui.

Enfin je me levai pour rentrer chez moi, à la grande satisfaction du garçon, qui avait envie de dormir, et qui, se sentant d'affreuses impatiences dans les jambes, les changeait de place en les croisant, les courbant, les étirant, les exerçant à toutes les contorsions qu'il pouvait leur donner dans son petit cabinet. En m'avançant vers la porte, je passai près du jeune homme qui venait d'entrer, et je le vis distinctement. Je me retournai, je revins sur mes pas, je regardai de nouveau. Il ne me reconnaissait pas, mais je le reconnus à l'instant même.

Dans un autre moment, je n'aurais peut-être pas eu assez de confiance et de décision pour m'adresser à lui, j'aurais remis au lendemain et par conséquent perdu l'occasion de lui parler. Mais mon esprit était si animé par le spectacle que la protection qu'il m'avait accordée jadis me parut mériter toute ma reconnaissance; l'affection que j'avais conçue pour lui jaillit si naturellement de mon âme, que je m'avançai à l'instant vers lui, en lui disant avec un battement de coeur:

«Steerforth! vous ne me reconnaissez pas?»

Il me regarda (je me rappelais ce regard), mais il ne parut pas me reconnaître.

«Vous m'avez oublié, j'en ai peur? lui dis-je.

– Mon Dieu! s'écria-t-il tout à coup, c'est le petit Copperfield!»

Je lui pris les deux mains et je ne pouvais me décider à les lâcher. Sans la fausse bonté et la crainte de lui déplaire, je lui aurais sauté au cou en fondant en larmes.

«Je n'ai jamais été aussi heureux, mon cher Steerforth. Que je suis content de vous voir!

– Et moi aussi, j'en suis charmé, dit-il en me serrant cordialement la main. Allons, Copperfield, mon garçon, pas tant d'émotion!»

Je crois pourtant qu'il n'était pas fâché de voir la joie que j'éprouvais en le revoyant.

J'essuyai à la hâte les larmes que je n'avais pu retenir, malgré tous mes efforts, et j'essayai de rire; puis nous nous assîmes à côté l'un de l'autre.

«Et comment vous trouvez-vous ici? me dit Steerforth en me frappant sur l'épaule.

– Je suis arrivé aujourd'hui par la diligence de Canterbury. J'ai été adopté par une tante qui vit par là, et je viens d'y finir mon éducation. Et vous, comment vous trouvez-vous ici, Steerforth?

– Eh bien! mais, je suis ce qu'on appelle un étudiant d'Oxford, c'est-à-dire que je suis allé m'ennuyer là à mourir trois fois par an, et maintenant je retourne chez ma mère. Vous êtes, ma foi, le plus joli garçon du monde, avec votre mine avenante, Copperfield! pas changé du tout; maintenant que je vous regarde, vous êtes toujours le même!

– Oh! moi, je vous ai reconnu tout de suite, lui dis-je; mais vous, on ne vous oublie pas si facilement.»

Il se mit à rire en passant la main dans les boucles épaisses de ses cheveux et me dit gaiement:

«Vous me voyez, dit-il, en chemin pour aller rendre mes devoirs à ma mère; elle demeure près de Londres, mais les routes sont si mauvaises et on s'ennuie tant chez nous, que je suis resté ici ce soir, au lieu de pousser jusqu'à la maison. Il n'y a que quelques heures que je suis en ville, et j'ai passé mon temps à grogner et à dormir au spectacle.

– Justement j'en viens aussi; j'étais à Covent-Garden. Quel magnifique théâtre, Steerforth! et quelle délicieuse soirée j'ai passé là!»

Steerforth riait de tout son coeur.

«Mon cher David, dit-il en me frappant de nouveau sur l'épaule, vous êtes une fleur des champs! La pâquerette au lever du soleil n'est pas plus pure et plus innocente que vous! J'étais aussi à Covent-Garden, et je n'ai jamais rien vu de plus misérable. Garçon!»

Le garçon, qui avait observé de loin notre reconnaissance avec une profonde attention, s'approcha d'un air respectueux.

«Où avez-vous logé mon ami M. Copperfield?

– Pardon, monsieur.

– Où couche-t-il? quel est le numéro de sa chambre? Vous savez bien ce que je veux dire, reprit Steerforth.

– Pour le moment, monsieur, dit le garçon d'un air embarrassé, M. Copperfield a le numéro quarante-quatre, monsieur!

– À quoi pensez-vous donc, répliqua Steerforth, de mettre M. Copperfield dans une petite mansarde au-dessus de l'écurie.

– Nous ne savions pas, monsieur, répondit le garçon en s'excusant toujours, nous ne savions pas que M. Copperfield y attachât aucune importance. On peut donner à M. Copperfield le numéro soixante- douze, s'il le préfère, à côté de vous, monsieur.

– C'est bien clair qu'il le préfère, dit Steerforth. Allons, dépêchez-vous.»

Le garçon disparut à l'instant pour opérer mon déménagement. Steerforth s'amusa beaucoup de ce qu'on m'avait donné le numéro quarante-quatre, me frappa de nouveau sur l'épaule en riant, et finit par m'inviter à déjeuner avec lui le lendemain matin à dix heures, proposition que j'étais heureux et fier d'accepter. Il était tard, nous prîmes nos bougeoirs pour monter l'escalier, et je le quittai à la porte de sa chambre, après nous être dit bonsoir très-amicalement. Je trouvai que ma nouvelle chambre valait infiniment mieux que la première; qu'elle ne sentait pas du tout le moisi et qu'il y avait au milieu un immense lit à quatre colonnes, qui était planté là comme un castel sur ses terres, si bien qu'au milieu d'un nombre d'oreillers suffisant pour six personnes, je m'endormis bientôt du sommeil du juste, et je rêvai de Rome antique, de Steerforth et d'amitié, jusqu'au moment où les diligences du matin, roulant sous la porte cochère, introduisirent dans mes songes la foudre et Jupiter.

CHAPITRE XX
Chez Steerforth

Quand la servante tapa à ma porte le lendemain matin, pour m'annoncer que l'eau chaude pour ma barbe était à la porte, je pensai avec chagrin que je n'en avais pas besoin, et j'en rougis dans mon lit. Le soupçon qu'elle riait sous cape en me faisant cette offre, me poursuivit pendant tout le temps de ma toilette, et me donna, j'en suis sûr, l'air embarrassé d'un coupable quand je la rencontrai sur l'escalier en descendant pour déjeuner. Je sentais si vivement que j'étais plus jeune que je ne l'aurais souhaité que je ne pus me décider pendant un moment à passer auprès d'elle; je l'entendais balayer l'escalier, et je restais près de la fenêtre à regarder la statue équestre du roi Charles, quoiqu'elle n'eût rien de bien royal, entourée qu'elle était d'un dédale de fiacres, sous une pluie battante et par un brouillard épais; le garçon me tira d'embarras en m'avertissant que Steerforth m'attendait.

Je le trouvai, non pas dans la salle commune, mais dans un joli petit salon particulier, avec des rideaux rouges et un tapis de Turquie. Le feu était brillant, et un déjeuner substantiel était servi sur une petite table couverte d'une nappe blanche; la chambre, le feu, le déjeuner et Steerforth se réfléchissaient gaiement dans une petite glace ovale placée au-dessus du buffet. J'étais un peu gêné d'abord. Steerforth était si élégant, si sûr de son fait, tellement au-dessus de moi en toutes choses, l'âge compris, qu'il fallut toute la grâce protectrice de ses manières pour me mettre à l'aise. Il y réussit pourtant, et je ne pouvais me lasser d'admirer le changement qui s'était opéré à la Croix- d'Or, quand je comparais le triste état d'abandon dans lequel j'étais plongé la veille avec le repas du matin et tout ce qui m'entourait maintenant. Quant à la familiarité du garçon, il n'en était plus question. Il nous servait avec l'humilité d'un pénitent qui a revêtu le cilice et la cendre.

«Maintenant, Copperfield, me dit Steerforth quand nous fûmes seuls, je voudrais bien savoir ce que vous faites, où vous allez, tout ce qui vous intéresse; il me semble que vous êtes ma propriété.»

Je rougis de plaisir en voyant qu'il me portait encore tant d'intérêt, et je lui dis les intentions de ma tante en me faisant faire ce petit voyage.

«Puisque vous n'êtes pas pressé, dit Steerforth, venez donc avec moi à Highgate; vous resterez chez nous un jour ou deux. Ma mère vous plaira; elle est si vaine de moi qu'elle en rabâche un peu, mais vous n'avez qu'à lui passer cela, et vous êtes sûr de lui plaire.

– Je voudrais en être aussi assuré que vous voulez bien le dire, lui répondis-je en souriant.

– Oh! dit Steerforth, tous ceux qui m'aiment ont sur elle des droits qu'elle reconnaît à l'instant.

– Alors je m'attends à être dans ses bonnes grâces.

– À la bonne heure! dit Steerforth, venez en faire l'épreuve. Nous allons voir les curiosités de la ville pendant une heure ou deux; on n'a pas toujours la bonne fortune de les montrer à un innocent comme vous, Copperfield, et puis nous prendrons la diligence de Highgate.»

Je croyais rêver, j'avais peur de me réveiller dans la chambre numéro quarante-quatre, pour aller retrouver une table solitaire dans la salle à manger, avec un garçon impertinent. Après avoir écrit à ma tante et lui avoir appris que j'avais rencontré mon ancien camarade, l'objet de tant d'admiration, et que j'avais accepté son invitation, nous montâmes dans un fiacre pour aller voir un panorama et quelques autres spectacles curieux; nous fîmes un tour dans le musée et je ne pus m'empêcher de remarquer à la fois tout ce que Steerforth savait sur les sujets les plus variés, et le peu de cas qu'il semblait faire de son instruction.

«Vous gagnerez les honneurs aux examens de l'université, Steerforth, lui dis-je, si ce n'est déjà fait, et vos amis auront de bonnes raisons d'être fiers de vous.

– Moi, passer un examen brillant! s'écria Steerforth; non, non, ma chère Pâquerette (ça ne vous contrarie pas que je vous appelle Pâquerette?).

– Pas le moins du monde, répondis-je.

– Vous êtes un bon garçon, ma chère Pâquerette, dit Steerforth en riant, je n'ai pas le moindre désir ni la moindre intention de me distinguer de cette manière. J'en sais bien assez pour ce que je veux faire. Je trouve que je suis déjà passablement ennuyeux comme cela.

– Mais la gloire… j'allais continuer…

– Oh! Pâquerette romanesque! dit Steerforth en riant plus fort, pourquoi me donnerais-je la peine de faire ouvrir la bouche béante et lever les mains enthousiasmées à une troupe de pédants? je laisse cela à quelque autre; qu'il cherche la gloire, je ne la lui disputerai pas.»

J'étais confondu de m'être si grossièrement trompé, et je ne fus pas fâché de changer de conversation. Heureusement ce n'était pas difficile, car Steerforth savait passer d'un sujet à un autre avec une facilité et une grâce qui lui étaient propres.

Après avoir pris quelques rafraîchissements, nous montâmes en diligence, et, grâce à la brièveté des jours d'hiver, la brune tombait déjà, quand on s'arrêta à la porte d'un vieux manoir, construit en briques, sur le sommet de la montagne à Highgate. Une dame d'un certain âge, sans être encore une femme âgée, d'une tournure distinguée et d'une jolie figure, était à la porte au moment de notre arrivée; elle appela Steerforth «mon cher Jacques,» et le serra dans ses bras. Il me présenta à cette dame, en disant que c'était sa mère, et elle m'accueillit avec une grâce majestueuse.

La maison était vieille, mais élégante et bien tenue. Des fenêtres de ma chambre, j'apercevais, dans le lointain, Londres enveloppé d'une grande vapeur, avec quelques lumières qui apparaissaient çà et là. Je n'eus que le temps de jeter, en m'habillant, un coup d'oeil sur l'ameublement massif, les paysages à l'aiguille encadrés et suspendus à la muraille, et qui étaient, je suppose, l'oeuvre de la mère de Steerforth, dans sa jeunesse, et je regardais encore des portraits de femmes au pastel, avec des cheveux poudrés et des paniers, éclairés par la flamme pétillante du feu qu'on venait d'allumer, quand on m'appela pour dîner.

Il y avait dans la salle à manger une seconde dame, petite, brune et mince; elle n'était pas agréable, quoique ses traits fussent réguliers et fins. Mon attention se porta tout d'abord sur elle, peut-être parce que je ne m'attendais pas à la voir, peut-être parce que j'étais assis en face d'elle, peut-être enfin parce qu'il y avait réellement en elle quelque chose de remarquable. Elle avait les cheveux et les yeux noirs, son regard était animé, elle était maigre, et elle avait sur la lèvre supérieure une cicatrice ancienne, je devrais plutôt dire une couture, car elle était fondue dans le ton général de son teint, et l'on voyait que la plaie était guérie depuis longtemps; elle avait dû traverser la bouche jusqu'au menton, mais la trace en était à peine visible de l'autre côté de la table, excepté sur la lèvre supérieure qui en était restée un peu déformée. Je décidai à part moi qu'elle devait avoir une trentaine d'années, et qu'elle avait envie de se marier. Elle était un peu avariée, comme une maison qui a été longtemps inoccupée, faute de trouver un locataire, mais elle avait pourtant encore bonne mine. Sa maigreur semblait provenir d'un feu intérieur qui la dévorait et qui éclatait dans ses yeux ardents.

On me la présenta sous le nom de miss Dartle, mais Steerforth et sa mère l'appelaient Rosa. J'appris qu'elle vivait chez mistress Steerforth, et qu'elle était depuis longtemps sa dame de compagnie. Il me sembla qu'elle ne disait jamais franchement ce qu'elle voulait dire, qu'elle se contentait de l'insinuer, et que cela ne lui réussissait pas mal par le fait. Par exemple, quand mistress Steerforth observa, plutôt en plaisantant que sérieusement, qu'elle craignait que son fils n'eût mené une vie un peu dissipée à l'Université, voici comment s'y prit miss Dartle:

«Oh! vraiment! vous savez que je suis très-ignorante, et que je ne demande qu'à m'instruire; mais est-ce que ce n'est pas toujours comme cela? Je croyais qu'il était convenu que ce genre de vie était…?

– Une préparation à une profession très-sérieuse: si c'est là ce que vous voulez dire, Rosa, dit mistress Steerforth avec quelque froideur…

– Oh! certainement, c'est bien vrai, répondit miss Dartle, mais est-ce que, malgré tout, ce n'est pas toujours comme cela? Je ne demande qu'à être rectifiée si je me trompe; mais je croyais que c'était en réalité toujours comme cela.

– Toujours comme quoi? dit miss Steerforth.

– Oh! vous voulez dire que non, répondit miss Dartle. Eh bien! je suis enchantée de l'apprendre. Je sais maintenant ce que j'en dois penser: voilà l'avantage des questions. Je ne permettrai plus qu'on parle devant moi d'extravagances et de prodigalités de tous genres, comme étant des suites inévitables de cette vie d'étudiant.

– Et vous ferez bien, dit mistress Steerforth; le précepteur de mon fils est un homme très-consciencieux, et quand je n'aurais pas pleine confiance en mon fils, j'aurais pleine confiance dans la vigilance de son maître.

– En vérité? dit miss Dartle; ah! il est consciencieux, réellement consciencieux?

– Oui, j'en suis convaincue, dit mistress Steerforth.

– Quel bonheur! s'écria miss Dartle; quelle tranquillité pour vous! réellement consciencieux? Alors il n'est pas… non, cela va sans dire, s'il est réellement consciencieux. Eh bien! je suis bien aise de pouvoir avoir bonne opinion de lui à l'avenir. Vous ne vous faites pas l'idée de ce qu'il a gagné dans mon estime depuis que je sais qu'il est réellement consciencieux.»

Voilà comme miss Dartle insinuait, en toute circonstance, ses opinions sur chaque question, et corrigeait dans la conversation tout ce qui ne rentrait pas dans ses idées. Je dois dire qu'elle y avait parfois beaucoup de succès, même lorsqu'elle était en contradiction avec Steerforth. J'en eus un exemple avant la fin du dîner. Mistress Steerforth parlait du voyage que j'avais l'intention de faire en Suffolk; je dis à tout hasard que je serais bien content si Steerforth voulait m'accompagner, et je lui expliquai que j'allais voir ma vieille bonne et la famille de M. Peggotty, ce marin qu'il avait vu quand nous étions en pension.

«Oh! ce brave homme, dit Steerforth, qui avait un fils avec lui, n'est-ce pas?

– Non, c'est seulement son neveu, répliquai-je, mais il l'a adopté. Il a chez lui une très-jolie petite nièce qu'il a adoptée aussi. En un mot, sa maison (ou plutôt son bateau, car il habite en terre ferme un bateau) est remplie de gens qui sont l'objet de sa bonté et de sa générosité. Vous seriez ravi de voir cet intérieur.

– Vraiment! dit Steerforth; eh bien! j'en ai grande envie. Je verrai si cela peut s'arranger, car sans parler du plaisir de vous accompagner, Pâquerette, on ferait volontiers le voyage pour voir des gens de cette espèce réunis ensemble et vivre un peu au milieu d'eux.»

Le coeur me battait à l'espérance de ce nouveau plaisir. Mais miss Dartle, qui nous surveillait de ses yeux perçants, se mêla ici à la conversation à propos du ton dont il avait dit: «Des gens de cette espèce.»

«Ah! vraiment! Dites-moi, sont-ils réellement…?

– Sont-ils… quoi? et que voulez-vous dire? demanda Steerforth.

– Des gens de cette espèce! Est-ce que c'est réellement des animaux, des brutes, des êtres d'une autre nature? C'est tout ce que je voulais savoir.

– Il y a certainement une grande différence entre eux et nous, dit Steerforth d'un air indifférent; on ne peut s'attendre à ce qu'ils soient aussi sensibles que nous. Leur délicatesse n'est pas très-susceptible, et ne se blesse pas aisément. Ce sont des gens d'une vertu merveilleuse, du moins on le dit, et je n'ai aucune envie de dire le contraire; mais ce ne sont pas des natures très- délicates, et ils doivent se trouver heureux que leurs sentiments ne soient pas plus aisés à entamer que leur peau rude et grossière.

– Vraiment? dit miss Dartle. Eh bien! vous ne pouviez pas me faire plus de plaisir que de m'apprendre cela: c'est très- consolant! je trouve délicieux de savoir qu'ils ne sentent pas leurs souffrances. Je me suis prise parfois à plaindre cette espèce de gens, mais maintenant je n'y penserai plus du tout. On apprend tous les jours quelque chose… j'avais des doutes, j'en conviens, mais ils sont dissipés maintenant; je ne savais pas ce que je sais à présent. Voilà l'avantage des questions, n'est-ce pas?»

Je pensais que Steerforth avait voulu plaisanter pour faire causer miss Dartle, et je m'attendais à le lui entendre avouer après le départ de mistress Steerforth et de sa compagne. Nous étions seuls, assis près du feu; mais il se borna à me demander ce que je pensais d'elle.

«Elle a de l'esprit, n'est-ce pas?

– De l'esprit! Elle passe sa vie à épiloguer; elle aiguise tout sur sa meule comme elle y a aiguisé, depuis des années, sa figure pointue et sa taille effilée; elle a si bien fait qu'elle s'est usée à ce métier-là: il ne reste plus d'elle qu'une lame de couteau.

– Quelle cicatrice remarquable elle a sur la lèvre! lui dis-je.»

Steerforth pâlit un peu et garda le silence un moment.

«Le fait est, dit-il enfin, que c'est ma faute.

– Par accident?

– Non. J'étais enfant encore, elle m'impatienta, et je lui jetai un marteau à la tête. Vous voyez que je devais être un petit ange qui promettait déjà beaucoup!»

J'étais désolé d'avoir fait allusion à un sujet aussi pénible, mais il était trop tard.

«Elle a gardé cette marque depuis lors, comme vous voyez, dit Steerforth, et elle l'emportera dans son tombeau, si tant est qu'elle puisse jamais se reposer dans un tombeau, car je doute qu'elle prenne jamais de repos nulle part. Elle était fille d'un cousin éloigné de mon père; elle avait perdu sa mère quand son père mourut aussi; ma mère, qui était déjà veuve, la prit chez elle pour lui tenir compagnie. Elle a une couple de mille livres sterling à elle, dont elle économise tous les ans le revenu pour l'ajouter au capital. Vous voilà au courant de l'histoire de miss Rosa Dartle.

– Et naturellement elle vous regarde comme un frère?

– Oh! dit Steerforth en contemplant le feu, il y a des frères qui ne sont pas l'objet d'une affection bien vive, il y en a d'autres qui s'aiment… Mais servez-vous donc, Copperfield; nous allons boire à la santé des marguerites des champs en votre honneur, et à celle des lis de la vallée qui ne travaillent ni ne filent, en souvenir de moi… car je ne peux pas dire en mon honneur.»

Un sourire moqueur qui errait sur ses lèvres depuis un moment disparut quand il prononça ces paroles, et il reprit toute sa grâce et sa franchise accoutumées.

Je ne pus m'empêcher de regarder la cicatrice avec un pénible intérêt, en entrant dans le salon pour prendre le thé. J'aperçus bientôt que c'était la partie la plus sensible de son visage, et que lorsqu'elle pâlissait, cette cicatrice changeait aussi de couleur et devenait une raie grise et plombée, qu'on distinguait alors dans toute son étendue comme une ligne d'encre sympathique, quand on l'expose à la chaleur du feu. En jouant au trictrac avec Steerforth, il s'éleva entre eux une petite discussion qui excita chez elle un instant de violente colère, et je vis la cicatrice se dessiner tout à coup comme les paroles mystérieuses écrites sur la muraille au festin de Balthazar.

Je ne fus pas étonné de voir mistress Steerforth absorbée par son affection pour son fils. Elle semblait ne pouvoir ni s'occuper ni parler d'autre chose; elle me montra un médaillon contenant sa miniature avec une boucle des cheveux de sa première enfance, puis un autre portrait de lui à l'âge où je l'avais vu d'abord; elle portait sur son sein un troisième portrait tout récent. Elle conservait, dans un bureau placé près de son fauteuil, toutes les lettres qu'il lui avait écrites; elle m'en aurait volontiers lu quelques-unes, et j'aurais été ravi de les écouter, mais Steerforth intervint et lui demanda en grâce de n'en rien faire.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
28 eylül 2017
Hacim:
690 s. 1 illüstrasyon
Tercüman:
Telif hakkı:
Public Domain