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Kitabı oku: «David Copperfield – Tome I», sayfa 26

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«C'est chez M. Creakle que vous avez fait la connaissance de mon fils, à ce qu'il paraît, me dit mistress Steerforth, en causant avec moi pendant la partie de trictrac de Steerforth et de miss Dartle. Je me souviens bien qu'il m'avait parlé, dans ce temps-là, d'un élève plus jeune que lui qui lui avait plu, mais votre nom s'était naturellement effacé de ma mémoire.

– Il a été plein de bonté et de générosité pour moi dans ce temps-là, madame, et je vous assure que j'avais grand besoin d'un ami pareil: j'aurais été bien opprimé sans lui.

– Il a toujours été bon et généreux,» dit-elle avec fierté.

Personne ne reconnaissait mieux que moi la vérité de cet éloge, Dieu le sait. Elle le savait aussi, et la hauteur de ses manières s'humanisait déjà pour moi, excepté pourtant lorsqu'elle louait son fils, car alors elle reprenait toujours son air de fierté.

«Ce n'était pas une pension convenable pour mon fils, dit-elle: loin de là; mais il y avait alors à considérer des circonstances particulières plus importantes encore que le choix des maîtres. L'esprit indépendant de mon fils rendait indispensable qu'il fût placé chez un homme qui sentit sa supériorité et qui consentit à s'incliner devant lui: nous avons trouvé chez M. Creakle ce qu'il nous fallait.»

Elle ne m'apprenait rien: je connaissais l'homme, mais je n'en méprisais pas plus M. Creakle pour cela; il me semblait assez excusable de n'avoir pas su résister au charme irrésistible de Steerforth.

«Mon fils a été poussé, dans cette maison, à appliquer ses grandes facultés, par un sentiment d'émulation volontaire et d'orgueil naturel, continua-t-elle; il se serait révolté contre toute contrainte, mais là il se sentait souverain maître et seigneur, et il prit le parti d'être digne en tout de sa situation; je n'attendais pas moins de lui.»

Je répondis avec elle, de toute mon âme, que je le reconnaissais bien là.

«Mon fils prit donc alors, de sa propre volonté et sans aucune contrainte, la tête de l'institution, comme il fera toujours chaque fois qu'il se mettra dans l'esprit de dépasser ses concurrents, continua-t-elle; mon fils m'a dit, monsieur Copperfield, que vous lui étiez dévoué, et qu'hier, en le rencontrant, vous vous êtes rappelé à son souvenir avec des larmes de joie. Ce serait de l'affectation de ma part que de peindre quelque surprise de voir mon fils inspirer de si vives émotions, mais je ne puis être indifférente pour quelqu'un qui sent si profondément ce que vaut mon Steerforth: je suis donc enchantée de vous voir ici, et je puis vous assurer de plus qu'il a pour vous une amitié toute particulière; vous pouvez compter sur sa protection.»

Miss Dartle jouait au trictrac avec l'ardeur qu'elle mettait à toutes choses. Si la première fois que je l'avais vue, elle eût été devant cette table, j'aurais pu m'imaginer que sa maigreur et ses yeux effarés étaient l'effet tout naturel de sa passion pour le jeu. Mais avec tout cela je me trompe fort, ou elle ne perdait pas un mot de la conversation et ne laissait pas passer inaperçu un seul des regards de plaisir avec lesquels je reçus les assurances de mistress Steerforth, honoré à mes yeux par sa confiance, et sentant dans mon amour-propre que j'étais bien plus âgé, depuis mon départ de Canterbury.

Sur la fin de la soirée, quand on eut apporté un plateau chargé de verres et de carafes, Steerforth, assis au coin du feu, me promit de penser sérieusement à m'accompagner dans mon voyage. «Nous avons le temps d'y songer, disait-il, nous avons bien huit jours devant nous,» et sa mère m'en dit autant avec beaucoup de bonté. En causant, il m'appela plusieurs fois Pâquerette, ce qui attira sur nous les questions de miss Dartle.

«Voyons, réellement, monsieur Copperfield, est-ce un sobriquet? demanda-t-elle; et pourquoi vous le donne-t-il? Est-ce… peut- être est-ce parce qu'il vous regarde comme un jeune innocent? Je suis si maladroite à deviner ces choses-là.»

Je répondis en rougissant que je croyais qu'elle ne s'était pas trompée dans ses conjectures.

«Oh! dit miss Dartle, je suis enchantée de savoir cela! Je ne demande qu'à apprendre, et je suis enchantée de ce que vous me dites. Il vous regarde comme un jeune innocent, et c'est pour cela qu'il fait de vous son ami. Voilà qui est vraiment charmant!»

Elle alla se coucher par là-dessus, et mistress Steerforth se retira aussi. Steerforth et moi, après avoir passé une demi-heure près du feu à parler de Traddles et de tous nos anciens camarades, nous montâmes l'escalier ensemble. La chambre de Steerforth était à côté de la mienne; j'entrai pour y donner un coup d'oeil. C'était la une chambre soignée et commode! fauteuils, coussins, tabourets brodés par sa mère, rien n'y manquait de tout ce qui pouvait contribuer à la rendre agréable, et, pour couronner le tout, le beau visage de mistress Steerforth reproduit dans un tableau accroché à la muraille, suivait des yeux son fils, ses chères délices, comme si elle eût voulu veiller, au moins en portrait, jusque sur son sommeil.

Je trouvai un feu clair allumé dans ma chambre. Les rideaux du lit et des fenêtres étaient baissés, et je m'installai commodément dans un grand fauteuil près du feu, pour réfléchir à mon bonheur; J'étais plongé dans mes rêveries depuis un moment quand j'aperçus un portrait de miss Dartle placé au-dessus de la cheminée, d'où ses yeux ardents semblaient fixés sur moi.

La ressemblance était saisissante, et par conséquent aussi l'expression. Le peintre avait oublié sa cicatrice, mais moi, je ne l'oubliais pas, avec ses changements de nuance et ses mouvements variés, tantôt n'apparaissant que sur la lèvre supérieure comme pendant le dîner, tantôt marquant tout d'un coup l'étendue de la blessure faite par le marteau, comme je l'avais remarqué quand elle était en colère.

Je me demandai avec impatience pourquoi on ne l'avait pas logée ailleurs, au lieu de me condamner à sa société. Je me déshabillai promptement pour me débarrasser d'elle, j'éteignis ma bougie et je me couchai; mais, en m'endormant, je ne pouvais oublier qu'elle me regardait toujours avec l'air de dire: «Ah! réellement, c'est comme cela, je voudrais bien savoir…» et quand je me réveillai dans la nuit, je m'aperçus que, dans mes rêves, je me fatiguais à demander à tous les gens que je rencontrais, si réellement c'était comme cela, ou non, sans savoir le moins du monde ce que je voulais dire.

CHAPITRE XXI
La petite Émilie

Il y avait dans la maison un domestique qui, à ce que j'appris, accompagnait généralement Steerforth, et qui était entré à son service à l'Université. C'était en apparence un modèle de convenance. Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu un homme qui eût un air plus respectable, pour sa position. Il était silencieux, tranquille, respectueux, attentif, ne faisait point de bruit, était toujours là quand on avait besoin de lui, et ne gênait jamais quand on n'en avait que faire; mais son grand titre à la considération, c'était la convenance de ses manières. Il n'avait pas l'air d'un chien couchant, il avait plutôt le ton un peu roide; ses cheveux étaient courts, sa tête arrondie; il parlait doucement, et il avait une manière particulière de faire siffler les S qui faisait croire qu'il en consommait plus que le commun des mortels; mais les plus petites particularités de ses manières contribuaient à lui donner l'air respectable, et il aurait eu le nez en trompette, que je suis sûr qu'il aurait trouvé moyen d'y puiser un élément de plus pour ajouter à cet air respectable. Il s'entourait d'une atmosphère de convenance, au sein de laquelle il marchait d'un pas sûr et tranquille. Il eût été presque impossible de le soupçonner d'une mauvaise action, tant il était respectable. Il ne serait venu à l'idée de personne de lui faire porter une livrée, il était trop respectable pour cela. On n'aurait pas osé lui imposer un travail servile; c'eût été faire une insulte gratuite aux sentiments d'un homme profondément respectable, et je remarquai que les femmes de la maison le sentaient si bien, qu'elles faisaient toujours elles-mêmes tout l'ouvrage pendant qu'il lisait le journal près du feu, dans l'office.

Je n'ai jamais vu un homme plus réservé. Mais cette qualité, comme toutes celles qu'il possédait, ne faisait qu'ajouter à son air respectable. Personne ne savait son nom de baptême et c'était encore un mystère qui ne nuisait pas à sa considération. On ne pouvait avoir aucune objection au nom de Littimer, sous lequel il était connu. Pierre pouvait être le nom d'un pendu, et Thomas, celui d'un déporté; mais Littimer, voilà un nom parfaitement respectable!

Je ne sais pas si c'est à cause de cet ensemble respectable qu'il avait, mais je me sentais toujours très-jeune en présence de cet homme. Je n'avais pu deviner quel âge il avait lui-même, et c'était encore un mérite de discrétion à ajouter à tous ceux que je lui connaissais. Dans le calme de sa physionomie respectable, on pouvait aussi bien lui donner cinquante ans que trente.

Littimer entra dans ma chambre, le lendemain avant que je fusse levé, et m'apporta de l'eau pour ma barbe (cruel souvenir!), et se mit à sortir mes habits. Quand j'ouvris les rideaux du lit pour le regarder, je le vis toujours à la même température de convenance (car le vent d'est du mois de janvier ne le faisait pas descendre d'un degré: il n'en avait pas même l'haleine refroidie pour cela), plaçant mes bottes à droite et à gauche, dans la première position de la danse, et soufflant délicatement sur ma redingote pour faire disparaître quelques grains de poussière, puis la recouchant sur le sopha avec le même soin que si ce fût un enfant endormi.

Je lui souhaitai le bonjour, en demandant quelle heure il était. Il tira de sa poche la montre de chasse la plus convenable, que j'eusse jamais vue, l'ouvrit à demi, en maintenant le ressort de la boîte avec son pouce, la regarda comme s'il consultait une huître prophétique, la referma et m'apprit qu'il était huit heures et demie.

«M. Steerforth sera bien aise de savoir si vous avez bien dormi, monsieur!

– Merci, lui dis-je, j'ai très-bien dormi. M. Steerforth va bien?

– Merci, monsieur, M. Steerforth va assez bien.»

Un autre trait caractéristique de Littimer consistait dans le soin avec lequel il évitait tous les superlatifs, gardant toujours un juste milieu, froid et calme.

«Y a-t-il encore quelque chose que je puisse avoir l'honneur de faire pour monsieur? La première cloche sonne à neuf heures, la famille déjeune à neuf heures et demie.

– Non, rien, merci.

– C'est moi qui remercie, monsieur, s'il veut bien le permettre;» et, sur ces mots, il passa près de mon lit avec une légère inclination de tête, comme s'il me demandait pardon d'avoir corrigé mes paroles, et il sortit en fermant la porte aussi doucement que si je venais de tomber dans un léger sommeil dont ma vie dépendait.

Tous les matins cette conversation se répétait entre nous, ni plus, ni moins, et cependant, quelques progrès que j'eusse pu faire dans ma propre estime la veille au soir, quelque espérance d'une maturité prochaine qu'eussent pu me faire concevoir l'intimité de Steerforth, la confiance de mistress Steerforth ou la conversation de miss Dartle, sitôt que je me trouvais en présence de cet homme respectable, je redevenais à l'instant même un petit garçon.

Il nous procura des chevaux, et Steerforth, qui savait tout, me donna des leçons d'équitation. Il nous procura des fleurets, et Steerforth commença à m'apprendre à faire des armes; il nous pourvut de gants, et je fis quelques progrès dans l'art de boxer. Peu m'importait que Steerforth me trouvât novice dans toutes ces sciences, mais je ne pouvais souffrir de manquer d'adresse devant le respectable Littimer. Je n'avais aucune raison de croire que Littimer fût versé dans la pratique des arts en question: rien ne pouvait, dans sa personne, me le faire supposer le moins du monde, pas même un mouvement imperceptible des paupières; mais toutes les fois qu'il se trouvait là pendant la leçon, je me sentais le plus neuf, le plus gauche, le plus innocent des hommes, un vrai blanc- bec.

Si je suis entré dans tous ces détails sur son compte, c'est qu'il produisit sur moi, tout d'abord, un effet assez étrange, et c'est surtout pour préparer ce qui arriva plus tard.

La semaine s'écoula d'une manière charmante. Elle passa vite pour moi, comme on peut le croire: c'était comme un rêve, et pourtant j'avais tant d'occasions d'apprendre à mieux connaître Steerforth, et de l'admirer tous les jours davantage, qu'il me semblait, à la fin de mon séjour, que je ne l'avais jamais quitté. Il me traitait un peu comme un joujou, mais d'une façon si amusante, qu'il ne pouvait rien faire qui me fût plus agréable. Cela me rappelait, d'ailleurs, nos anciens rapports, dont nos nouvelles relations me semblaient une suite toute naturelle. Je voyais qu'il n'était pas changé, j'étais délivré de tout l'embarras que j'aurais pu éprouver en comparant mes mérites avec les siens, et en calculant mes droits à son amitié sur un pied d'égalité; enfin il n'avait qu'avec moi ces manières gaies, familières, affectueuses. Comme il m'avait traité, en pension, tout autrement que le reste de nos camarades, je voyais aussi, avec plaisir, qu'il ne me traitât pas maintenant, dans le monde, de la même manière que le reste de ses amis. Je me croyais plus près de son coeur qu'aucun autre, comme je sentais le mien échauffé pour lui d'une amitié sans pareille.

Il se décida à venir avec moi à la campagne, et le jour de notre départ arriva bientôt. Il avait songé un moment à emmener Littimer, mais il avait fini par le laisser à la maison. Cet homme respectable, satisfait de tout, arrangea nos porte-manteaux sur la voiture qui devrait nous conduire à Londres de manière à braver les coups et les contre-coups d'un voyage éternel, et reçut, de l'air le plus calme, la gratification modeste que je lui offris.

Nous fîmes nos adieux à mistress Steerforth et à miss Dartle: mes remercîments furent reçus avec beaucoup de bonté par la mère de mon ami. La dernière chose qui me frappa, fut le visage imperturbable de Littimer, qui exprimait, à ce que je crus voir, la conviction que j'étais bien jeune, bien jeune.

Je n'essayerai pas de décrire ce que j'éprouvai en retournant, sous de si favorables auspices, dans les lieux témoins de mon enfance. J'étais si préoccupé de l'effet que produirait Yarmouth sur Steerforth, que je fus ravi de lui entendre dire, en traversant les rues sombres qui conduisaient à l'hôtel de la Poste, qu'autant qu'il pouvait en juger, c'était un bon petit trou, assez drôle, quoique un peu isolé. Nous allâmes nous coucher en arrivant (je remarquai une paire de guêtres et des souliers crottés à la porte de mon vieil ami le Dauphin), et nous déjeunâmes tard le lendemain. Steerforth, qui était fort en train, s'était promené sur la plage avant mon réveil, et avait fait la connaissance de la moitié des pêcheurs du lieu, disait-il. Bien mieux, il croyait avoir vu dans le lointain la maison de M. Peggotty, avec de la fumée qui sortait par la cheminée, et il avait été sur le point, me dit-il, d'entrer résolument et de se faire passer pour moi, en disant qu'il avait tellement grandi qu'il n'était plus reconnaissable.

«Quand comptez-vous me présenter, Pâquerette? dit-il. Je suis à votre disposition, cela ne dépend plus que de vous.

– Eh bien! je me disais que nous pourrions y aller ce soir, Steerforth, au moment où ils sont tous assis en rond autour du feu. Je voudrais vous faire voir ça dans son beau, c'est quelque chose de si curieux!

– Va donc pour ce soir! dit Steerforth.

– Je ne les préviendrai pas de notre arrivée, vous savez, dis-je tout enchanté. Il faut les prendre par surprise.

– Oh! cela va sans dire, répondit Steerforth, il n'y aurait plus de plaisir si on ne les prenait pas sur le fait. Il faut voir les indigènes dans leur état naturel.

– Pourtant, ce ne sont que des gens de l'espèce dont vous parliez l'autre jour, lui dis-je.

– Ah! vous vous souvenez de mes escarmouches avec Rosa? s'écria- t-il vivement. Cette fille m'est insupportable, j'ai presque peur d'elle. Elle me fait l'effet d'un vampire. Mais n'y pensons plus. Qu'allez-vous faire maintenant? Je suppose que vous allez voir votre vieille bonne?

– Oui, certes, dis-je, il faut que je commence par voir Peggotty.

– Voyons! répliqua Steerforlh en tirant sa montre, je vous donne deux heures pour pleurnicher tout votre soûl, est-ce assez?»

Je répondis que je pensais qu'il ne nous en fallait pas davantage, mais qu'il devrait venir aussi, et qu'il verrait que son renom l'avait précédé et qu'on le regardait comme un personnage presque aussi important que moi.

«Je viendrai où vous voudrez, et je ferai ce que vous voudrez, dit Steerforth; dites-moi seulement où je dois me rendre, et je ne vous demande que deux heures pour me préparer à mon rôle, sentimental ou comique, à votre choix.»

Je lui donnai les renseignements les plus détaillés pour trouver la demeure de M. Barkis, et ceci convenu, je sortis seul. L'air était vif, le pavé était sec, la mer était transparente, le soleil versait des flots de lumière, sinon de chaleur, et tout le monde semblait gai et en train. Je me sentais si joyeux que, dans ma satisfaction de me retrouver à Yarmouth, j'aurais volontiers arrêté chaque passant pour lui donner une poignée de main.

Les rues me paraissaient un peu étroites. C'est toujours comme cela quand on revoit plus tard celles qu'on a connues dans son enfance. Mais je n'avais rien oublié, rien n'était changé, jusqu'au moment où j'arrivai près de la boutique de M. Omer. Les mots «Omer et Joram» avaient remplacé le nom unique d'Omer. Mais l'inscription, «Magasin de deuil, tailleur, et entrepreneur de funérailles,» était toujours à sa place.

Mes pas se dirigèrent si naturellement vers la porte de la boutique, après avoir lu l'enseigne de l'autre côté de la rue, que je traversai la chaussée pour regarder par la fenêtre. Je vis dans le fond une jolie personne qui faisait sauter un petit enfant dans ses bras: un autre marmot la tenait par son tablier. Je reconnus sans peine Minnie et ses enfants. La porte vitrée de la boutique n'était pas ouverte, mais j'entendais faiblement dans l'atelier, au fond de la cour, retentir le vieux toc toc du marteau, qui semblait n'avoir jamais cessé depuis mon départ.

«Monsieur Omer est-il chez lui? dis-je en entrant. Je serais bien aise de le voir un moment.

– Oh! oui, monsieur, il est à la maison, dit Minnie. Son asthme ne lui permet pas de sortir par ce temps-là. Joseph, appelez votre grand père!»

Le petit garçon qui tenait son tablier poussa un cri d'appel si énergique qu'il en fut effrayé lui-même, et qu'il cacha sa tête dans les jupons de sa mère, à la grande admiration de celle-ci. J'entendis approcher quelqu'un qui soufflait à grand bruit, et je vis bientôt apparaître M. Omer, l'haleine plus courte encore que par le passé, mais du reste, très-peu vieilli.

«Votre serviteur, monsieur, dit M. Omer. Que puis-je faire pour vous?

– Me donner une poignée de main, si vous voulez bien, monsieur Omer, dis-je en lui tendant la mienne, vous avez montré beaucoup de bonté pour moi un jour où je crains de ne pas vous en avoir assez témoigné ma reconnaissance.

– Ah! vraiment? répondit le vieillard. Je suis enchanté de ce que vous me dites là, mais je ne m'en souviens pas. Vous êtes bien sûr que c'est moi?

– Parfaitement sûr.

– Il faut que j'aie la mémoire aussi courte que la respiration, dit M. Omer en secouant la tête et en me regardant, car je ne me rappelle pas votre figure.

– Vous ne vous souvenez pas d'être venu me chercher à la diligence, de m'avoir donné à déjeuner, et de m'avoir conduit ensuite à Blunderstone avec mistress Joram et M. Joram qui n'était pas son mari dans ce temps-là?

– Comment, vraiment? Dieu me pardonne! dit M. Omer, jeté par sa surprise dans une quinte de toux, c'est vous, monsieur! Minnie, ma chère, vous vous souvenez bien! Il s'agissait d'une dame, n'est-ce pas?

– Ma mère, lui dis-je.

– Cer… taine… ment, dit M. Omer en touchant mon gilet du bout de son doigt, et il y avait aussi un petit enfant. Deux personnes à la fois: la plus petite dans le même cercueil que la grande. À Blunderstone, c'est vrai. Et comment vous êtes-vous porté depuis lors?

– Très-bien, lui dis-je, je vous remercie, et vous, j'espère que vous vous portez bien aussi.

– Oh! je n'ai pas à me plaindre, dit M. Omer; j'ai la respiration plus courte, mais c'est toujours comme cela en vieillissant. Je la prends comme elle vient, et je me tire d'affaire de mon mieux. C'est le meilleur parti, n'est-ce pas?»

M. Omer se mit de nouveau à tousser, à la suite d'un éclat de rire, et sa fille, qui faisait danser son dernier-né sur le comptoir à côté de nous, vint à son secours.

«Oui, oui, certainement! dit M. Omer, je me rappelle, il y en avait deux. Eh bien! le croiriez-vous, monsieur? c'est pendant cette course que le jour du mariage de Minnie avec Joram a été fixé. «Fixez le jour, monsieur,» me disait Joram. «Oui, oui, mon père, disait Minnie.» Et maintenant il est devenu mon associé, et voyez, voilà le plus jeune!»

Minnie riait et passait sa main sur ses bandeaux, pendant que son père donnait à tenir un de ses gros doigts au petit enfant qu'elle faisait sauter sur le comptoir.

«Deux personnes! c'est bien ça, reprit M. Omer, secouant la tête et pensant au passé. Justement! Et tenez! Joram travaille dans ce moment à un petit cercueil gris, avec des clous d'argent, et il s'en faut bien de deux pouces qu'il soit aussi long que celui-ci, et il montrait l'enfant qui dansait sur le comptoir. Voulez-vous prendre quelque chose?»

Je refusai en le remerciant.

«Voyons donc, dit M. Omer. La femme du conducteur Barkis, la soeur de Peggotty le pêcheur, elle avait quelque chose à faire avec votre famille, n'est-ce pas? elle a servi chez vous, il me semble?»

Ma réponse affirmative lui causa une grande satisfaction.

«Je m'attends à avoir la respiration plus longue un de ces jours, voilà déjà que je retrouve la mémoire, dit M. Omer. Eh bien! monsieur, nous avons ici en apprentissage une jeune parente à elle qui a un goût pour faire les robes!.. je ne crois pas qu'il y ait en Angleterre une duchesse qui pût lui en remontrer!

– Ce n'est pas la petite Émilie? dis-je involontairement.

– C'est bien Émilie qu'elle s'appelle, dit M. Omer, et elle est petite, comme vous dites; mais, voyez-vous, elle a un visage qui fait enrager la moitié des femmes de la ville!

– Allons donc, mon père! cria Minnie.

– Je ne parle pas de vous, ma chère, dit M. Omer en me faisant un signe du coin de l'oeil, mais je dis qu'à Yarmouth et à deux lieues à la ronde, plus de la moitié des femmes sont furieuses contre cette pauvre petite.

– Alors elle aurait mieux fait de ne pas sortir de sa classe, mon père, dit Minnie: comme cela elle n'aurait pas fait parler d'elle, et on aurait bien été obligé de se taire.

– Obligé, ma chère! repartit M. Omer, obligé! C'est ainsi que vous connaissez la vie? Croyez-vous qu'il y ait au monde quelque chose qui puisse obliger une femme à se taire, surtout quand il s'agit de critiquer une autre femme?»

Je crus réellement que c'en était fait de M. Omer quand il eut hasardé cette plaisanterie malicieuse. Il toussait si fort, et son haleine se refusait si obstinément à se laisser reprendre, que je m'attendais à voir sa tête disparaître derrière le comptoir, et ses petites jambes, revêtues comme par le passé d'une culotte noire, avec des bouffettes de ruban déteint, aux genoux, s'agiter dans les convulsions de l'agonie. Enfin il se remit, quoiqu'il fût encore si essoufflé et si haletant, qu'il fut obligé de s'asseoir sur un tabouret, derrière le comptoir.

«Voyez-vous, dit-il en s'essuyant le front et en respirant avec peine, elle n'a pas formé beaucoup de relations ici, elle n'a pas couru après les connaissances ni les amies, encore moins les amoureux. Alors on a fait circuler des médisances, on a dit qu'Émilie voulait devenir une dame. Mon opinion là-dessus est que ces bruits sont venus surtout de ce qu'elle avait dit quelquefois à l'école que, si elle était une dame, elle ferait ceci et cela pour son oncle, voyez-vous, et qu'elle lui achèterait telle et telle jolie chose.

– Je vous assure, monsieur Omer, lui dis-je vivement, qu'en effet, elle m'a répété cela bien des fois quand nous étions enfants tous les deux.»

M. Omer fit un signe de tête, et se caressa le menton.

«Précisément. Et puis, avec le moindre chiffon, elle s'habillait mieux que les autres avec beaucoup d'argent, et ça ne fait pas plaisir, vous comprenez. Enfin elle était un peu comme qui dirait capricieuse, oui, j'irai jusqu'à dire qu'elle était positivement capricieuse, continua M. Omer, elle ne savait pas ce qu'elle voulait; elle n'était jamais contente, elle était un peu gâtée enfin. C'est tout ce qu'on a jamais dit contre elle, n'est-ce pas, Minnie?

– Oui, mon père, dit mistress Joram. C'est bien tout, je crois.

– Ainsi donc, elle commença par entrer en place, dit M. Omer, pour tenir compagnie à une vieille dame difficile à vivre; elles ne purent s'accorder, et la petite n'y resta pas longtemps. Après cela, elle est entrée en apprentissage ici, avec un engagement de trois ans: en voilà bientôt deux de passés, et c'est bien la meilleure fille qu'on puisse voir. Elle fait autant d'ouvrage à elle seule que six ouvrières ensemble, n'est-ce pas, Minnie?

– Oui, mon père, répliqua Minnie. On ne dira pas que je ne lui rends pas justice.

– Bien, dit M. Omer, c'est comme ça que ça doit être. Maintenant, monsieur, comme je n'ai pas envie que vous disiez que je fais des histoires bien longues pour un homme qui a l'haleine si courte, je crois qu'en voilà assez là-dessus.»

Ils avaient baissé la voix en parlant d'Émilie, d'où je conclus qu'elle n'était pas loin. Sur la question que j'en fis, M. Omer, d'un signe de tête, m'indiqua la porte de l'arrière-boutique. Je demandai précipitamment si je pouvais regarder, et en ayant reçu pleine permission, je m'approchai du carreau et je vis par la vitre Émilie à l'ouvrage. Elle était charmante, petite, avec les grands yeux bleus qui avaient jadis pénétré mon coeur, et elle riait en regardant un autre enfant de Minnie qui jouait auprès d'elle. Elle avait un petit air décidé qui rendait probable ce que je venais d'entendre dire de son caractère, et je retrouvai dans son regard des restes de son humeur capricieuse du temps passé, mais rien dans son joli visage ne faisait prévoir pour elle un autre avenir que le bonheur et la vertu… Pourtant l'ancien air, cet air qui ne cesse jamais, hélas! le toc toc fatal retentissait toujours au fond de la cour.

«Vous plairait-il d'entrer pour lui parler, monsieur? dit M. Omer.

Entrez! Faites comme chez vous!»

J'étais trop timide pour accepter alors sa proposition; j'avais peur de la troubler et de me troubler aussi, je demandai seulement à quelle heure elle rentrait chez elle le soir, pour choisir en conséquence le moment de notre visite; et prenant congé de M. Omer, de sa jolie fille et de ses petits enfants, je me rendis chez ma bonne vieille Peggotty. Elle était là, dans sa cuisine, elle faisait le dîner! Elle m'ouvrit dès que j'eus frappé à la porte, et me demanda ce que je désirais. Je la regardai en souriant, mais elle, elle ne souriait pas du tout. Je n'avais jamais cessé de lui écrire, mais il y avait au moins sept ans qu'elle ne m'avait vu.

«M. Barkis est-il chez lui, madame? dis-je en prenant une grosse voix de basse-taille.

– Il est à la maison, monsieur, dit Peggotty, mais il est au lit, malade de rhumatismes.

– Est-ce qu'il va encore à Blunderstone, maintenant? demandai-je.

– Oui, monsieur, quand il est bien portant, répondit-elle.

– Et vous, mistress Barkis, y allez-vous quelquefois?»

Elle me regarda plus attentivement, et je remarquai un mouvement convulsif dans ses mains.

«Parce que j'avais quelques renseignements à prendre sur une maison située par là, qu'on appelle… voyons donc… Blunderstone la Rookery, dis-je.»

Elle recula d'un pas en avançant les mains avec un mouvement d'effroi, comme pour me repousser.

«Peggotty! m'écriai-je.

– Mon cher enfant!» s'écria-t-elle, et nous fondîmes tous deux en larmes en nous embrassant.

Je n'ai pas le coeur de dire toutes les extravagances auxquelles elle se livra, les larmes et les éclats de rire qui se succédèrent, l'orgueil et la joie qu'elle me témoignait, le chagrin qu'elle éprouvait en pensant que celle dont j'aurais dû être l'orgueil et la joie n'était pas là pour me serrer dans ses bras. Je n'eus pas seulement l'idée que je me montrais bien enfant en répondant à toute cette émotion par la mienne. Je crois que je n'avais jamais ri ni pleuré de ma vie, même avec elle, plus franchement que ce matin-là.

«Barkis sera si content! dit Peggotty en essuyant ses yeux avec son tablier, cela lui fera plus de bien que tous ses cataplasmes et ses frictions. Puis-je aller lui dire que vous êtes ici? Vous monterez le voir, n'est-ce pas, David?»

Cela allait sans dire, mais Peggotty ne pouvait venir à bout de sortir de sa chambre, car toutes les fois qu'elle se trouvait près de la porte, elle se retournait pour me regarder, et alors elle revenait rire et pleurer sur mon épaule. Enfin, pour faciliter les choses, je montai avec elle, et après avoir attendu un moment, à la porte, qu'elle eût préparé M. Barkis à ma visite, je me présentai devant le malade.

Il me reçut avec un véritable enthousiasme. Ses rhumatismes ne lui permettant pas de me tendre la main, il me demanda en grâce de secouer la mèche de son bonnet de coton, ce que je fis de tout mon coeur. Quand je fus enfin assis auprès de son lit, il me dit qu'il croyait encore me conduire sur la route de Blunderstone, et que cela lui faisait un bien infini. Couché comme il l'était, dans son lit, avec des couvertures jusqu'au cou, il avait l'air de n'être autre chose qu'un visage, comme les chérubins dans les tableaux, ce qui faisait l'effet le plus étrange.

«Quel nom avais-je donc écrit dans la carriole, monsieur? dit M. Barkis avec un petit sourire de rhumatisant.

– Ah! monsieur Barkis, nous avons eu de bien graves conversations sur ce sujet, qu'en dites-vous?

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
28 eylül 2017
Hacim:
690 s. 1 illüstrasyon
Tercüman:
Telif hakkı:
Public Domain