Kitabı oku: «Le magasin d'antiquités. Tome I», sayfa 12
À son réveil, il se trouva bien reposé. Les voyageurs se remirent en marche. Le chemin était enchanteur; il traversait de belles prairies et des champs de blé au-dessus desquels l'alouette, se balançant dans l'espace azuré du ciel, jetait avec gaieté son heureuse chanson. L'air était chargé des senteurs qu'il avait recueillies sur son passage, et les abeilles, portées par le souffle embaumé du zéphyr, exprimaient leur satisfaction par un bourdonnement monotone.
Le vieillard et Nelly se trouvaient en pleine campagne; les maisons qu'ils apercevaient étaient peu nombreuses, et semées à de larges distances, souvent à un mille l'une de l'autre. De temps en temps ils trouvaient un groupe de pauvres chaumières ayant, pour la plupart, un siège ou une balancelle devant la porte ouverte, pour empêcher les enfants d'aller sur la route; les autres étaient hermétiquement fermées, tandis que la famille entière travaillait aux champs. C'était souvent le commencement d'un petit village. Puis venait le hangar d'un charron ou la forge d'un maréchal; ensuite une ferme opulente avec ses vaches couchées nonchalamment sur l'herbe, avec ses chevaux regardant par-dessus le mur à hauteur d'appui, et décampant lestement, comme pour faire parade de leur liberté, lorsque d'autres chevaux attelés passaient sur la route. On y voyait encore d'épais pourceaux fouillant le sol pour trouver quelque mets friand, et poussant leur grognement monotone, tandis qu'ils rôdaient seuls ou se croisaient dans leurs poursuites; des pigeons dodus effleurant le toit dans leur vol circulaire, ou s'y posant avec grâce; des canards et des oies, qui se croyaient sans doute bien autrement gracieux, se dandinant lourdement le long des bords de la mare, ou glissant à la surface de l'eau. Après la ferme, se présentait une modeste auberge; puis le cabaret plus modeste encore; puis la maison du marchand forain, puis celle du procureur et celle du curé, deux noms qui font trembler le cabaretier; puis l'église, qui s'élevait modestement derrière un bouquet d'arbres, puis quelques autres chaumières; puis la fourrière6, et çà et là, au bord du chemin, un vieux puits couvert de poussière. Enfin, après avoir passé entre des champs bordés de haies, ils revirent la grande route.
Ils marchèrent toute la journée, et s'arrêtèrent la nuit dans une chaumière où on louait des lits aux voyageurs. Le lendemain matin ils recommencèrent leur course pédestre, et, bien qu'exténués de fatigue, ils ne tardèrent pas à se remettre et à s'avancer d'un pas vif et soutenu.
Souvent ils faisaient halte pour se reposer, mais ce n'était que durant quelques minutes, puis ils repartaient, n'ayant pris, depuis le matin, qu'une légère collation. Il était près de cinq heures de l'après-midi quand, arrivée à un nouveau hameau, l'enfant se mit à regarder attentivement dans chacune des chaumières, avant de se décider à solliciter quelque part la permission de prendre un peu de repos et d'acheter une mesure de lait.
Le choix ne lui était pas facile; car Nelly était timide et craignait un refus. Ici il y avait un enfant qui criait, là une femme qui grondait avec colère; ici les habitants semblaient trop pauvres, là ils étaient trop nombreux. Enfin Nelly s'arrêta devant une maison où la famille entourait la table. Ce qui la détermina, ce fut d'y voir un vieillard assis à côté du foyer, dans un fauteuil garni de coussins; elle pensa que c'était aussi un grand- papa, et qu'alors il s'intéresserait au sien.
Il y avait, outre ce vieillard, le maître de la chaumière, sa femme, et trois jeunes enfants solides, bruns comme des baies d'automne. La demande de Nelly fut aussitôt agréée que présentée. L'aîné des enfants courut dehors pour aller chercher du lait, le second traîna deux escabeaux vers la porte, et, quant au dernier, il s'accrocha à la jupe de sa mère, et regarda les étrangers par- dessous sa main brûlée par le soleil.
«Dieu vous assiste, monsieur! dit le vieux paysan d'une voix bien distincte; allez-vous loin?
– Oui, monsieur, fort loin, répondit l'enfant que son grand-père avait invitée à parler.
– Vous venez de Londres?»
Nelly répondit affirmativement.
«Ah! reprit le vieux paysan, j'ai été à Londres plus d'une fois. J'y ai été souvent avec ma charrette. Voilà près de trente-deux ans que j'y ai été pour la dernière fois, et j'ai entendu dire qu'il y avait de grands changements. Ce n'est pas étonnant; je suis bien changé moi-même depuis ce temps. Trente-deux ans, c'est beaucoup; et quatre-vingt-quatre ans, c'est un grand âge, quoique j'en aie connu un qui a bien vécu près de cent ans, et qui n'était pas aussi fort que moi… Oh! non! loin de là… Asseyez-vous dans le fauteuil, ajouta le vieux paysan en frappant son bâton sur le pavé de briques le plus vigoureusement qu'il put. Prenez-moi une pincée de ce tabac; j'en use peu, car il est cher, mais je trouve que ça me réveille de temps en temps. Vous, vous n'êtes qu'un enfant auprès de moi: mais j'avais un fils qui serait maintenant environ de votre âge s'il eût vécu. Il s'enrôla comme soldat. Il revint cependant à la maison, mais il n'avait plus qu'une jambe. Il disait toujours qu'il voulait être enterré près du cadran solaire sur lequel il avait l'habitude de grimper quand il était tout petit… C'est ce qu'on a fait, mon pauvre fils! ses désirs ont été remplis. Vous pouvez voir d'ici la place où il repose… Nous y avons toujours depuis entretenu du gazon frais.»
Il secoua la tête, et, regardant sa fille avec des yeux humides.
«N'ayez pas peur, lui dit-il, je ne parlerai plus de cela.» Car il ne voulait affliger personne; et si ses paroles avaient fait de la peine à quelqu'un, il en demandait pardon, après tout.
Le lait arriva, et Nelly, ouvrant son petit panier, y choisit les meilleurs morceaux de pain pour son grand-père. Ils firent ainsi un bon repas. Les meubles qui garnissaient la chambre étaient naturellement très-simples: quelques chaises grossières et une table; un buffet placé dans un coin, avec sa garniture de faïence et de terre jaune; un plateau à thé de couleurs éclatantes, représentant une dame en robe rouge, avec une ombrelle bleue; sur les murs, et au-dessus de la cheminée, un petit nombre de cadres offrant des sujets coloriés, tirés de l'écriture sainte; une étroite armoire à habits, une horloge marchant huit jours, quelques casseroles bien luisantes, et un chaudron, voilà tout le mobilier. Mais tout y était propre et en bon état; et Nelly, en regardant autour d'elle, trouvait un air de tranquillité, d'aisance et de satisfaction, auquel depuis longtemps elle n'était plus accoutumée.
«Combien y a-t-il d'ici à la ville ou au village le plus prochain? demanda-t-elle au mari de la paysanne.
– Il y a bien cinq bons milles de distance. Mais je pense que vous ne voulez pas y arriver ce soir?
– Si, si, Nell!.. dit vivement le vieillard en faisant des signes à l'enfant. Plus loin, plus loin! Quand nous devrions marcher jusqu'à minuit!..
– Il y a tout près d'ici, mon brave homme, reprit le paysan une bonne grange… ou bien encore il y a, j'en suis sûr, de quoi vous loger à l'auberge de la Charrue et de la Herse. Excusez-moi, nais vous me semblez un peu fatigués, et à moins que vous n'ayez besoin de partir…
– Oui, oui, dit brusquement le vieillard, nous sommes pressés.
Plus loin, ma chère Nell, je t'en prie, allons plus loin.
– C'est cela, partons! dit l'enfant, se soumettant à ce voeu impatient… Nous vous remercions bien, mais nous ne saurions nous arrêter sitôt. Grand-papa, je suis prête.»
La paysanne avait remarqué, à la démarche de Nelly, qu'un des petits pieds de la jeune fille était endolori par des ampoules. Femme et mère, elle ne voulut pas que la pauvre souffrante s'éloignât avant de lui avoir bassiné la place malade et d'y avoir appliqué quelque remède simple, ce qu'elle fit avec toute la bonne grâce possible et d'une main attentive et légère, quelque rude que fût la peau de cette main charitable. Nelly avait le coeur trop pénétré, trop plein, pour pouvoir dire autre chose que son fervent «Dieu vous bénisse!» Et ce ne fut qu'au bout de quelque temps, après sa sortie de la chaumière, qu'elle eut la force de se retourner et d'ouvrir les lèvres. En ce moment elle vit la famille tout entière, y compris même le vieux grand-père, debout sur le chemin, suivant du regard ses hôtes qui s'éloignaient; de part et d'autre, on s'envoya un adieu en échangeant de la main et de la tête des signes mutuels d'amitié, et, du côté de Nelly assurément, cet adieu ne fut pas sans quelques larmes.
Ils reprirent leur voyage, mais plus lentement, plus péniblement qu'ils n'avaient fait jusqu'alors. Ayant parcouru un mille environ, ils entendirent derrière eux un bruit de roues, et, s'étant retournés, ils virent une charrette vide qui arrivait d'un assez bon train. En les rejoignant, le conducteur arrêta son cheval, et dit avec empressement à Nelly:
«N'est-ce pas vous qui vous êtes reposés à la maison là-bas?
– Oui, monsieur, répondit-elle.
– Bien. Ils m'ont prié d'avoir l'oeil sur vous. Mon chemin est le vôtre. Allons, la main; montez, mon maître.»
Cette invitation fut un grand soulagement pour Nelly et le vieillard; car, fatigués comme ils l'étaient, ils eussent eu peine à se traîner bien loin. La charrette, avec ses rudes cahots, fut pour eux un luxueux équipage, le plus délicieux moyen de transport qu'il y eût au monde. À peine Nelly s'était-elle assise dans un coin sur un petit tas de paille, qu'elle s'y endormit: c'était son premier somme depuis le matin.
La charrette s'étant arrêtée, au moment où elle allait tourner pour s'engager dans un chemin de traverse, cette halte réveilla Nelly. Le conducteur s'empressa de mettre pied à terre pour l'aider à descendre; et, montrant aux voyageurs quelques arbres à peu de distance, il leur dit que le bourg était de ce côté, et que ce qu'ils avaient de mieux à faire, c'était de suivre un sentier qui les y conduisait en traversant le cimetière. Ce fut donc de ce côté qu'ils dirigèrent leurs pas fatigués.
CHAPITRE XVI
Le soleil se couchait lorsque les voyageurs atteignirent l'échalier où commençait le sentier; et, tel que la pluie qui tombe également sur les bons et les méchants, l'astre resplendissant répandait ses teintes chaudes du soir, même sur le champ de repos des morts, et, au moment de disparaître, leur laissait l'espérance de revoir son lever à l'aurore du lendemain. L'église était vieille et d'un ton grisâtre; le lierre avait escaladé ses murs et couvert son porche. Ce n'était pas sur les mausolées qu'il croissait, mais sur les tertres sans nom où dormaient les pauvres gens, et il formait les premières guirlandes qu'on eût jamais tressées pour eux, guirlandes et couronnes bien moins exposées à se flétrir, et bien autrement durables dans leur genre, que beaucoup d'autres qui étaient profondément gravées dans la pierre et le marbre, et qui parlaient en termes pompeux de vertus modestement cachées durant de longues années, mais subitement révélées, après la mort, aux exécuteurs testamentaires et aux légataires du défunt.
Le cheval du desservant, trébuchant dans ses entraves parmi les tombes, d'un pied lourd et incertain, broutait l'herbe; il faisait doublement oeuvre pie. Car d'abord il tirait ainsi des paroissiens morts une consolation orthodoxe, et puis il donnait une autorité de plus au texte du dernier dimanche, où il était dit que toute chair aboutissait à devenir de l'herbe. À quelques pas de là, un âne maigre, qui n'aurait pas demandé mieux que d'interpréter le texte de la même manière, sans avoir qualité ni titre pour cela, puisqu'il n'était pas dans les ordres, dressait ses oreilles dans un carré desséché, regardant, avec des yeux affamés, son voisin ecclésiastique.
L'enfant et le vieillard quittèrent le sentier sablé et se mirent à errer le long des tombeaux, où le sol était doux et commode pour leurs pieds fatigués. Comme ils passaient derrière l'église, ils entendirent des voix à peu de distance, et se dirigèrent vers ceux qui parlaient.
C'étaient deux hommes installés commodément sur l'herbe, et tellement occupés qu'ils n'aperçurent pas d'abord les nouveaux venus. Il n'était pas difficile de deviner qu'ils appartenaient à la classe de ces industriels ambulants qui montrent au public les fredaines de Polichinelle. En effet, à cheval sur une pierre sépulcrale, se trouvait derrière eux le héros lui-même, avec son nez et son menton aussi crochus et sa face aussi enluminée que d'ordinaire. Jamais peut-être il n'avait mieux témoigné de son aplomb imperturbable; car il conservait son sourire uniforme, rien que son corps fût renversé dans la position la plus incommode, tout disloqué, tout chiffonné, sans grâce et sans forme, tandis que son long chapeau pointu, se balançant en avant sur ses jambes grêles, menaçait à tout instant, faute d'équilibre, de faire faire une culbute à maître Polichinelle.
Les autres personnages du drame étaient dispersés en partie sur l'herbe, aux pieds des deux hommes, et en partie entassés pêle- mêle dans une longue boite posée à terre. Tous y étaient au grand complet, la femme du héros principal, son enfant, le cheval de bois, le docteur, le gentleman étranger qui, faute de connaître suffisamment la langue, ne peut exprimer ses idées autrement qu'en répétant par trois fois: «Shallabalah,» le voisin entêté qui ne veut pas admettre qu'une cloche de fer-blanc soit une voix, l'exécuteur des hautes oeuvres et le diable. Les propriétaires des marionnettes étaient évidemment venus en cet endroit pour y faire quelques réparations indispensables à leur personnel et à leur matériel; car l'un était occupé à ajuster avec du fil une petite potence, et l'autre à fixer, à l'aide d'un marteau et de quelques pointes, une perruque noire sur la tête du voisin ridicule devenu chauve à force de recevoir des coups de bâton sur la nuque.
Ils levèrent les yeux avec curiosité, s'interrompant dans leur besogne, au moment où le vieillard et sa jeune compagne arrivèrent près d'eux. Celui qui probablement était chargé de faire mouvoir et parler les acteurs était un petit homme à la face joviale, à l'oeil brillant et au nez rouge; il paraissait s'être pénétré, sans s'en douter, de l'esprit et du caractère de son principal personnage. L'autre qui, sans doute, était chargé de percevoir la recette, avait un regard méfiant et dissimulé, qui peut-être aussi était une conséquence de son emploi.
Le joyeux compère fut le premier à saluer les étrangers d'une inclination de tête, et, suivant la direction que prirent les yeux du vieillard, il fit la remarque que celui-ci n'avait peut-être jamais vu Polichinelle que sur la scène. Polichinelle, en ce moment, nous sommes fâché de le dire, semblait montrer avec la pointe de son chapeau une des plus pompeuses épitaphes et en rire de tout son coeur.
«Pourquoi venez-vous ici pour une pareille besogne? demanda le vieillard s'asseyant auprès d'eux et contemplant les marionnettes avec un sensible plaisir.
– Mais, répondit le petit homme, c'est que nous donnons ce soir une représentation à l'auberge qui est là-bas, et il ne faudrait pas qu'on nous vit réparer nos personnages.
– Non? s'écria le vieillard faisant signe à Nelly d'écouter; et pourquoi pas! hein? pourquoi pas?
– Parce que cela détruirait toute illusion et enlèverait tout intérêt. Je parie que vous ne donneriez pas un sou pour voir le lord chancelier, si on vous le montrait en robe de chambre et sans sa perruque? Non, certainement non.
– Très-bien!.. dit le vieillard se hasardant à toucher une des marionnettes; puis retirant sa main avec un éclat de rire, il ajouta: «C'est donc ce soir que vous devez les montrer?
– Oui, telle est notre intention, mon maître, et je me trompe fort, ou Tommy Codlin est en train de calculer ce que vous nous avez fait perdre en venant nous surprendre dans nos opérations. Rassurez-vous, Tommy, ça ne peut pas être grand'chose.»
Le petit homme accompagna ces derniers mots d'un clignement d'yeux qui voulait dire qu'il n'avait pas grande idée de l'état des finances des deux voyageurs.
M. Codlin, qui avait les manières brusques et moroses, répliqua en enlevant Polichinelle du sommet de la tombe et le rejetant dans la boîte:
«Je m'inquiète peu que nous ayons perdu un liard. Mais vous êtes trop inconsidéré. Si vous étiez devant le rideau, et si comme moi vous voyiez le public en face, vous connaîtriez mieux la nature humaine.
– Ah! Tommy, c'est bien ce qui vous a perdu, de vous attacher à cette branche d'industrie. Lorsque vous représentiez les revenants des drames réguliers dans les foires, vous croyiez à tout excepté aux revenants. Mais maintenant vous êtes un incrédule fini: vous ne croyez plus à rien. Jamais je n'ai vu d'homme changé aussi radicalement.
– N'importe! dit M. Codlin de l'air d'un philosophe mécontent. Je ne suis plus si bête: après cela, c'est peut-être un mal.
Tournant alors les figurines dans la botte, en homme qui les connaissait assez pour les mépriser, M. Codlin en retira une, et la soumettant à son associé:
«Voyez ça! Voilà la robe de Judy qui tombe encore en loques. Je parie que vous n'avez apporté ni fil ni aiguille?»
Le petit homme secoua et gratta tristement sa tête en présence de l'état déplorable où il voyait un de ses premiers rôles. Comprenant leur embarras, Nelly dit avec timidité:
«Monsieur, j'ai dans mon panier une aiguille et du fil. Voulez- vous que je vous raccommode cela? Je crois que j'y réussirai mieux que vous.»
M. Codlin lui-même n'avait rien à objecter contre une proposition si opportune. Nelly, s'agenouillant devant la boîte, se mit activement à l'oeuvre, et s'en acquitta merveilleusement.
Pendant ce temps, le joyeux petit homme regardait Nelly avec un intérêt qui ne fit que s'accroître en jetant un coup d'oeil sur le pauvre vieillard. Il la remercia quand elle eut fini, et s'informa où ils se rendaient ainsi.
«Je ne crois pas que nous allions plus loin ce soir, répondit l'enfant en tournant les yeux vers son grand-père.
– Si vous avez besoin de vous arrêter quelque part, dit l'homme, je vous conseille de vous loger à la même auberge que nous. C'est une longue et basse maison blanche que vous apercevez là-bas. Elle n'est pas chère.»
Malgré sa fatigue, le vieillard fût volontiers resté toute la nuit dans le cimetière, si sa nouvelle connaissance eût dû lui tenir compagnie. Mais comme cela ne se pouvait pas, il accueillit immédiatement avec un vif plaisir la proposition d'aller coucher à l'auberge, et, tout le monde étant d'accord pour partir, ils se levèrent et s'éloignèrent ensemble. Le vieillard se tenait tout près de la boîte de marionnettes, qui absorbait son attention, et que le petit homme jovial portait sous le bras, suspendue à une courroie. Nelly avait pris la main de son grand-père; derrière eux marchait lentement M. Codlin, promenant sur l'église et les arbres voisins ce regard investigateur qu'il était habitué à diriger sur les fenêtres des salons et des chambres d'enfants, lorsqu'il cherchait un lieu favorable, sur la place publique, pour y planter son théâtre ambulant.
L'auberge était tenue par un gros homme âgé et sa femme; loin de faire des difficultés pour recevoir leurs nouveaux hôtes, ils furent frappés de la beauté de Nelly, et déposés d'avance en sa faveur. Il n'y avait dans la cuisine d'autre personne que les deux entrepreneurs de marionnettes, et Nelly fut très-satisfaite d'être tombée avec son grand-père en si bon lieu. L'hôtelière apprit avec un véritable étonnement qu'ils arrivaient de Londres à pied, et elle parut passablement curieuse de savoir quel était le but de leur voyage. Nelly éluda de son mieux les questions, ce qui ne lui fut pas difficile, car l'hôtesse, comprenant qu'elle embarrassait Nelly, eut le bon esprit de cesser de l'interroger.
«Ces deux messieurs, dit-elle en emmenant l'enfant derrière le comptoir, ont commandé leur souper, qui aura lieu dans une heure. Vous n'aurez rien de mieux à faire que de souper avec eux. En attendant, je veux vous faire goûter quelque chose de cordial; car vous devez avoir besoin de réparer vos forces après avoir ainsi marché toute la journée. Ne vous inquiétez pas pour votre grand- père: quand vous aurez pris ça, il en aura à son tour.»
Mais comme rien n'eût pu déterminer Nelly à laisser seul le vieillard, ou à prendre la moindre chose dont il n'eût la première et la meilleure part, il fallut que l'hôtesse le servît d'abord. Après s'être ainsi rafraîchis, ils virent tous les gens de la maison courir vers une grange vide, où les tréteaux avaient été dressés; c'était là que la représentation allait avoir lieu, à la lueur brillante de quelques chandelles attachées autour d'un cerceau qui pendait du plafond par un bout de ficelle.
En ce moment, le misanthrope Thomas Codlin, ayant soufflé à perdre haleine dans la flûte de Pan, prit place à l'un des côtés du rideau encore fermé, qui cachait son associé M. Short, chargé, comme on sait, de faire mouvoir les figures; et alors M. Codlin, mettant ses mains dans ses poches, se disposa à répondre à toutes les questions et observations de Polichinelle, à se donner traîtreusement l'air d'être le meilleur ami du héros à double bosse, de croire en lui sans la moindre réserve, d'être persuadé qu'il menait jour et nuit une joyeuse et glorieuse existence, et qu'en tout temps, en toute circonstance, il était le même personnage jovial et spirituel qu'admiraient en ce moment les spectateurs. Tout cela, M. Codlin le dit du ton d'un homme qui s'était cuirassé contre le mauvais sort, et résigné à tout; pendant les vives répliques de Polichinelle, ses yeux en étudiaient l'effet sur le public, et en particulier sur l'hôte et l'hôtesse, ce qui n'était pas du tout indifférent pour la qualité du souper.
À cet égard, toutefois, il n'eut pas lieu d'être inquiet, car la représentation tout entière fut saluée d'applaudissements enthousiastes, et les dons volontaires témoignèrent par leur abondance du plaisir qu'on avait éprouvé. Nul n'avait ri plus haut ni plus souvent que le vieillard. Mais, par exemple, on n'entendit pas Nelly. La pauvre enfant! laissant tomber sa tête sur son épaule, elle s'était endormie, et d'un sommeil si profond que le grand-père ne put parvenir à éveiller sa petite-fille pour l'associer à la joie qu'il ressentait.
Le souper fut excellent. Miss Nelly était trop fatiguée pour manger; et cependant elle ne voulut point laisser le vieillard avant qu'il se fût mis au lit et qu'elle l'eût embrassé en lui souhaitant une bonne nuit. Celui-ci, parfaitement insensible à ses soins et à ses peines, siégeait à table, écoutant avec un sourire hébété d'admiration stupide tout ce que disaient ses nouveaux amis; et ce ne fut que lorsqu'ils se retirèrent en bâillant dans leur chambre, qu'il consentit à suivre Nelly.
Cette chambre n'était qu'un grenier divisé en deux compartiments; mais nos voyageurs s'accommodèrent très-volontiers de leur logement, car ils n'avaient pas espéré un si bon gîte. Le vieillard parut inquiet quand il fut couché et il pria Nelly de s'asseoir à son chevet, comme elle l'avait fait durant tant de nuits. Elle s'empressa d'obéir et resta assise jusqu'au moment où il s'endormit.
Il y avait dans la chambre de Nelly une petite croisée de la largeur d'une crevasse; en quittant son grand-père, l'enfant ouvrit cette croisée et s'y plaça, écoutant en quelque sorte le silence. La vue de la vieille église et des tombeaux au clair de lune, les arbres brunis par l'ombre et agités par la brise rendirent Nelly plus pensive que jamais. Elle referma la fenêtre, et, s'asseyant sur le lit, elle se mit à songer à l'avenir qu'ils avaient devant eux.
Elle avait quelque argent, mais bien peu; et quand cet argent serait dépensé, il faudrait mendier… Dans cette petite réserve se trouvait une pièce d'or; il pouvait venir une circonstance qui en augmenterait cent fois la valeur. Il convenait donc de cacher cette pièce et de ne l'employer qu'en cas de nécessité absolue, quand il ne resterait plus aucune autre ressource.
Cette résolution prise, Nelly cousit la pièce d'or dans un pli de sa robe; puis, s'étant mise au lit avec le coeur soulagé, elle tomba dans un profond sommeil.
