Kitabı oku: «Histoire du Mont Blanc»
Charles Durier
Histoire du Mont Blanc

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066304645
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La première de couverture
Page de titre
PREMIÈRE CONFÉRENCE
DEUXIÈME CONFÉRENCE

PREMIÈRE CONFÉRENCE
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PREMIÈRE CONFÉRENCE
Ce qui distingue le Mont-Blanc des autres montagnes célèbres. — Pourquoi il est reste si longtemps inconnu. — Sa découverte. — Sa conquête.
MESDAMES ET MESSIEURS,
Puisque j’ai pris pour sujet l’histoire du Mont-Blanc, je dois vous parler d’abord de sa naissance: mais nous ne remonterons pas pour cela à la création du monde. J’écarte de cet entretien la géologie, l’histoire naturelle de la montagne: je ne veux parler que du Mont-Blanc du voyageur, de l’artiste. — Or, à ce point de vue, son origine est toute récente. Sa célébrité ne date que de la seconde moitié du dernier siècle. Jusque-là il est resté profondément ignoré ; je ne dis pas inaperçu — c’est impossible, — on le voit d’une distance de soixante lieues sur une circonférence de près de quatre cents lieues. Mais on n’y a pas fait attention, on ne l’a pas distingué des sommets voisins de la chaîne des Alpes. Cherchez sur une carte du XVIe et même du XVIIe siècle, vous ne le trouverez pas. Ce n’est pas seulement le nom qui manque, c’est la place. Entre les cours d’eau qui sont censés y prendre leur source, entre les vallées qu’il devrait séparer, il n’y a pas assez d’espace pour glisser le plus petit Mont-Blanc.
Il faut s’arrêter un peu sur cette date si récente de la célébrité du Mont-Blanc, parce qu’elle nous indique les idées qui vont s’attacher à cette montagne.
Les hautes montagnes ont toujours vivement frappé l’esprit de l’homme — par leur énormité, par le superbe dessin de leur architecture, par l’attrait mystérieux de ces cimes solitaires que son regard rencontre infailliblement en s’élevant au ciel et dont l’accès semble pourtant interdit à son approche, par ces fleuves bienfaisants qui en descendent, par tous ces phénomènes physiques qui se déploient sur leurs flancs avec une puissance et une splendeur plus grandes que dans la plaine — les nuages qui les enveloppent, la foudre qui les frappe — et par ce charmant privilége de recevoir les premiers rayons du jour et de les retenir encore quand l’obscurité a déjà envahi les campagnes. Les hommes ont commencé parfaire de leurs sommets le séjour de la divinité, ils ont enfermé dans leurs cavernes des génies malfaisants, écrasé des géants sous leur masse, — puis, s’enhardissant peu à peu, déjà moins croyants qu’artistes, ils y ont placé la scène des fictions les plus heureuses et les plus variées; — enfin, mais bien plus tard, ils ont tout à fait secoué le joug de superstitieuse terreur qu’elles avaient à l’origine fait peser sur leurs âmes, — la curiosité du savant, l’ardeur du touriste se sont substituées à la vénération du fidèle, à l’imagination du poëte, — on les a visitées, on les a gravies, on a voulu les connaître telles qu’elles étaient réellement. Ce sont là trois formes, trois étapes successives de l’esprit humain, qui se résument, se personnifient pour ainsi dire, dans la célébrité de certaines montagnes. Il y a des montagnes saintes, comme l’Ararat, le Sinaï, qu’on ne peut citer sans éveiller des sentiments de piété ; — il y a des montagnes, comme l’Ida, le. Pinde, l’Olympe, le Parnasse, dont le nom seul évoque les plus brillantes fictions du génie de la Grèce. — Enfin les dernières venues, celles qui n’ont commencé d’être connues que lorsque l’âge de création religieuse et poétique était passé — celles-là nous apparaissent dénuées de traditions, de légendes; il leur manque la consécration d’un culte, la magie des souvenirs littéraires, — mais elles ont pourtant leur signification spéciale, elles portent aussi témoignage de leur temps et — plus tard, sans doute — leur nom sera compris aussi comme le symbole, l’expression de tendances distinctes, — d’un mouvement, d’un progrès de l’esprit humain.
L’époque de la découverte du Mont-Blanc n’est autre en effet que le point de départ d’une science nouvelle et d’une façon nouvelle de juger les beautés pittoresques de la nature.
La science nouvelle, c’est la géologie, c’est-à-dire cette science, comme on l’a très-bien dit, qui, par l’étude des terrains, de leurs soulèvements, de la faune et de la flore fossiles, est en voie de reconstituer l’histoire de notre planète, comme on reconstitue l’histoire des empires primitifs avec des ruines, des inscriptions et des médailles. C’est à la suite de ses voyages répétés au Mont-Blanc que Saussure a posé les bases de cette science dont les admirables découvertes ont fait justice des anciennes hypothèses sur la création du monde. Ce sont encore des blocs erratiques provenant du massif du Mont-Blanc qui ont conduit les savants à constater le dernier des grands changements qu’a subis la surface du globe — l’existence d’une époque glaciaire, — c’est-à-dire d’un long intervalle de temps pendant lequel les glaciers avaient envahi une grande partie des continents. Enfin la connaissance de cette montagne a profité non-seulement à la géologie, mais à toutes les sciences d’observation; elle a apporté un puissant concours à la physique générale, à la physiologie, à l’étude de la distribution naturelle des plantes et des animaux.
Mais, comme je le disais, la découverte du Mont-Blanc est aussi le signal d’une révolution du goût pittoresque.
Vous savez quel était en cette matière le goût de nos aïeux. La disposition d’esprit dans laquelle- ils regardaient la nature se distingue essentiellement de la nôtre. Ainsi, l’extrémité supérieure du lac de Genève passe depuis longtemps pour un des plus beaux endroits qui soient au monde. De quelque côté que vous tourniez les yeux, le regard est satisfait; mais enfin, si vous procédez avec méthode, si vous suivez le sentiment du Guide, de l’Itinéraire, quel qu’il soit, que vous tenez en main, vous chercherez d’abord l’embouchure de la vallée du Rhône, bordée de montagnes inhospitalières, aux sommets déchirés, et fermée à l’horizon par les neiges éternelles du Grand Saint-Bernard.
Voulez-vous voir maintenant ce qui faisait autrefois la réputation du panorama? — Il n’est pas besoin de changer de place, il ne faut que tourner sur vos talons, montrer le dos à ce que vous venez d’admirer: il vous faut regarder justement dans la direction opposée, vers la rive vaudoise, riche et populeuse, s’élevant en amphithéâtre au-dessus du lac limpide, parsemée de maisons de plaisance, de vergers, de vignobles, et formant dans son étendue comme une ville continuelle. Voilà le trait principal, voilà le point de vue unique du temps jadis, — celui dont le célèbre voyageur Tavernier disait «n’avoir trouvé nulle part de » plus beau paysage.»
C’est qu’on ne tenait pour beaux paysages que ceux qui semblaient faits pour la demeure de l’homme, où sa main se faisait sentir, qui annonçaient son industrie et son génie: des campagnes fertiles, des coteaux couronnés de bois, des prairies, des eaux claires, de riantes vallées, — mieux encore, des jardins, des parcs ornés de bassins de marbre, de bosquets, et présentant en perspective les compositions les plus variées de l’architecture.
Quant à ces lieux déserts où la nature déploie sa magnificence en pleine liberté, à peine pouvait-on se les figurer. Les décrire sera un art nouveau. Ce sont lieux maussades, affreux, horribles. Le tête-à-tête avec la nature sauvage paraissait insoutenable, n’éveillait en l’esprit aucune réflexion, aucune pensée. On demeurait froid, indifférent, devant des spectacles qui excitent l’enthousiasme du voyageur moderne.
Montaigne, le célèbre auteur des Essais, se rendant en Italie, passe par Scbaffouse et va voir la chute du Rhin, cette fameuse chute du Rhin tant visitée, tant prônée. Rentré à l’auberge, il écrit dans son Journal, — ce qu’on appellerait aujourd’ hui ses impressions de voyage:
«Au dessoubs de Schaffouse, le Rhin rencontre
» un fond plein de gros rochiers, où il se rompt,
» et au dessoubs dans ces mêmes rochiers il ren-
» contre une pante, où il faict un grand sault,
» escumant et bruiant estrangement.» — A quoi
il ajoute cette remarque judicieuse: «cela ar-
» reste le cours des basteaus et interrompt la
» navigation de laditte rivière.» — Voilà son im
pression.
Quand il traverse ensuite les montagnes du Tyrol, il observe seulement qu’il y a trouvé l’air beaucoup plus doux qu’on ne lui avait annoncé.
Deux siècles plus tard, et c’est à peu près la même chose. L’année même, je crois, où les premiers voyageurs anglais pénétrèrent dans la vallée de Chamonix, le président de Brosses, allant de Nice à Gênes par l’admirable route de la Corniche, ne songe qu’à maudire la mer et les montagnes qui lui rendent le trajet aussi insupportable en bateau qu’en voiture.
Buffon écrivait encore: «La nature brute est » hideuse et mourante», — et Voltaire, de sa résidence de Ferney, ne semblait voir dans les Alpes qu’un éternel boulevard, une barrière séparant des peuples divers, à peu près comme Montaigne ne voyait dans le Rhin qu’un obstacle à la navigation.
Mais voici un homme qui en porte un jugement bien différent. — Où est-il né ? A Genève, en vue du Mont-Blanc. — Sous la plume de Rousseau, les déserts affreux, la nature brute et hideuse deviennent des beautés sublimes. «On sait,
» dit-il, on sait ce que j’entends par un beau pays.
» Il me faut des torrents, des rochers, des sapins,
» des bois noirs, des montagnes, des chemins ra-
» boteux à monter et à descendre, des précipices
» à mes côtés qui me fassent bien peur.»
Le revirement est complet. Les anciens «beaux lieux» sont traités de «colifichets artificiels». — The fair is foul, the foul is fair. — Ce que Rousseau recherche dans le paysage, ce n’est pas ce qui est aimable, gracieux, charmant; c’est ce qui frappe l’âme d’étonnement et de terreur. — Des précipices qui me fassent bien peur! Sentez-vous dans ces mots naïfs le désir de l’impression forte, la soif du vertige, le besoin d’être dominé, écrasé par la grandeur de la nature? C’est bien là le ton d’un novateur. Le cœur sensible de Diderot, en qui s’est déjà éveillé ce sentiment nouveau de la nature, ne s’y abandonne pas à ce point-là. En contemplant les ravissantes perspectives de son pays natal, il songe à son amie: «Ma Sophie, ne ver
»rez-vous jamais Vignory?» — Pour Rousseau la nature est sans rivale. Après une longue absence, il va revoir Chambéry, les Charmettes, retrouver Mme de Warens. Il fait la route à pied et, tant-que dure la plaine, double le pas. Mais il y a enfin des montagnes à traverser, et la tentation devient trop forte. Le cœur a beau «lui battre de
» joie en approchant de sa chère maman», — il n’en va pas plus vite. Arrivé au passage si connu des Échelles de Savoie, où le chemin est taillé dans le roc, où le torrent tourbillonne au fond d’un gouffre, il oublie tout, il s’arrête. L’escarpement, la profondeur, le fascinent: «Appuyé sur
» le parapet, je restai là des heures entières, en-
» trevoyant de temps en temps cette écume et cette
» eau bleue dont j’entendais le mugissement à
» travers les cris des corbeaux et des oiseaux de
» proie, qui volaient de roche en roche et de
» broussaille en broussaille, à cent toises au-
» dessous de moi.»
Rousseau persuada, gagna sa cause. Il la gagna presque trop bien. Le succès de son apostolat eut d’abord des conséquences assez ridicules, et vous savez comment ce goût excessif de la nature sauvage, en se heurtant aux goûts mondains du siècle, commença par causer un véritable débordement de temples de l’amitié, d’ermitages, ouverts aux doux propos, de bergeries galantes et de ruines factices. On s’engoua si fort de la nature sauvage qu’on voulut la recevoir chez soi, la mettre dans ses parcs, dans ses jardins. Les bassins se transformèrent en lacs, les canaux en torrents, de maigres filets d’eau alimentèrent de plus maigres cascades, au flanc des moindres monticules on tailla de petits précipices, on éleva des autels à la solitude, l’art du jardinier s’employa à produire des déserts, — et il se fit en ce temps-là un grand commerce de rochers.
Un homme de beaucoup d’esprit l’a dit — «On
» jouait à la nature comme les petites filles jouent
» à la dame». Pour que cette mode, cet amusement, fissent place à un goût élevé et sérieux, il fallait qu’on fût mis en présence de quelque objet sublime, inimitable. C’est ce qui ne tarda pas à arriver. Ce monde, ainsi préparé, apprit que, à quelques lieues seulement de Genève, au sein des montagnes de la Savoie, existait une vallée étrange, merveilleuse. Rien ne pouvait donner l’idée d’un tel spectacle. On y courut. Dans la vallée de Chamonix, au pied du Mont-Blanc, le goût du pittoresque tel qu’on l’avait entendu jadis, celui qui avait longtemps régné sans conteste, se trouvait tout à fait dépaysé. Il fallait même renoncer à ces puériles imitations où l’on s’était complu, s’habituer à voir la nature paraître seule en ses créations, sans aide, sans autre artisan qu’elle-même, sans que l’homme y mît la main. Ici, les rochers, les abîmes, les eaux écumantes, n’étaient point un détail-, un accident du paysage que l’art pût reproduire tant bien que mal, c’était le paysage tout entier, un prodigieux paysage. Ajoutez l’originalité saisissante de ces masses énormes de glaces étincelant au soleil. Point de transaction possible: il fallait s’éloigner de ces lieux avec horreur, comme on eût fait autrefois, ou les admirer absolument, sans réserve, sans espoir d’en acclimater chez soi même la plus infidèle représentation. L’effet fut immense, irrésistible. Le dernier coup était porté : la révolution s’accomplit.
Les montagnes en profitèrent d’abord; la passion pour la mer ne vint qu’ensuite. Et, entre les pays de montagnes, c’est vers la vallée de Chamonix, vers le Mont-Blanc, que se portèrent les premiers convertis. — Cette admiration lui est restée fidèle. D’autres régions des Alpes, l’Oberland, le Mont-Rose, l’Engadine, lui ont disputé la vogue; mais le Mont-Blanc a toujours eu plus de visiteurs. C’est qu’il n’est pas de montagne dont les proportions soient plus nobles et plus majestueuses. C’est que, dans sa renommée populaire, le Mont-Blanc est l’idéal, l’expression du plus grand effort de la nature sauvage vers le sublime. — Il y a dans les arts des œuvres en qui éclate entre toutes le génie de l’homme. Le Mont-Blanc est un chef-d’œuvre de la nature.
Vous le voyez, l’époque de la célébrité du Mont-Blanc est une date, une date significative dans l’histoire de la civilisation, du renouvellement des sciences et des aspirations modernes.
Mais comment cette cime gigantesque, au centre de l’Europe, au centre des États policés, est-elle restée méconnue de l’antiquité, du moyen âge, et presque même jusqu’à nos jours?
Les Romains étaient un peuple éminemment pratique. Dans les Alpes ils ne prirent garde qu’à deux choses: en premier lieu, aux points par lesquels ils pouvaient les franchir et mener leurs grandes voies militaires; et ils appelaient simplement ces passages du nom du groupe de montagnes qu’ils traversaient: le Petit Saint-Bernard par exemple, au midi du Mont-Blanc, était le passage par les Alpes Grées; le Grand Saint-Bernard, à l’est, le passage par les Alpes Pennines. Quant au reste, les cimes qui s’élevaient à droite et à gauche de ces passages,
Le reste ne vaut pas l’honneur d’être nommé.
Ce qui les intéressa ensuite dans les Alpes, ce furent les mines de métaux précieux à exploiter. Ainsi, ils avaient ouvert une mine d’or dans le val Anzasca, au Mont-Rose, mine dont l’exploitation a été reprise dans ces dernières années par une compagnie anglaise, et qui rapporte d’assez beaux bénéfices. Dans la région du Mont-Blanc, au fond de la vallée d’Aoste, à Courmayeur, ils exploitaient une mine de plomb argentifère, dont on montre encore les anciennes galeries sons le nom de labyrinthe; une autre dans le versant méridional du massif du Mont-Blanc, et celle-ci à une hauteur extraordinaire, car pour y atteindre il faut faire maintenant trois et quatre heures de chemin sur un glacier et gravir encore des rochers escarpés. Enfin le nom du village d’Argentière, à l’extrémité supérieure de la vallée de Chamonix, semble indiquer une exploitation du même genre, et l’on a pu même soutenir, avec plus ou moins de vraisemblance, que le nom de Chamonix était dérivé de Campus munitus, c’est-à-dire d’un camp muni, retranché, d’un poste militaire destiné à protéger, ou plutôt à tenir en respect les ouvriers employés aux mines. — Je dis: avec plus ou moins de vraisemblance, parce qu’il est certain que dans les anciennes chartes du moyen âge Chamonix est appelé Campus munitus: mais l’usage était alors dans les actes publics de mettre en latin les noms de langue vulgaire, de sorte que Campus munitus peut aussi bien être une traduction de Chamonix, que Chamonix une corruption de Campus munitus. L’étymologie du nom d’Argentière n’est d’ailleurs aussi qu’une hypothèse, car on n’a retrouvé aux environs aucune trace d’exploitation métallurgique. Mais l’exploitation du minerai de plomb argentifère exigeait, dans les procédés des anciens, une quantité considérable de combustibles, et les Romains, employaient à ces travaux les peuplades tant de fois révoltées de ces Alpes: c’était pour elles une servitude dure et rigoureuse. Or on a observé deux faits bien curieux dans cette partie de la Savoie: d’une part le déboisement de certaines pentes de la montagne qui ensuite ont été envahies par les glaciers, puis le mauvais vouloir, la répugnance profonde et comme héréditaire qu’il a fallu vaincre chez les habitants, pour reprendre l’exploitation des richesses minérales de leur pays.
Quoi qu’il en soit, on peut dire que les anciens ont creusé des galeries au pied du Mont-Blanc, sans se douter qu’ils minaient le colosse des Alpes. Nulle part ils ne l’ont spécialement désigné, car il est bien difficile de prendre au sérieux l’opinion d’un critique qui a prétendu reconnaître le Mont-Blanc dans cette fameuse Roche blanche sur laquelle, selon Polybe, Annibal se serait posté avec des troupes choisies pour protéger la marche de son armée. Dans cette hypothèse, les Carthaginois auraient franchi les Alpes par le col du Géant; elle n’est pas probable, et je le regrette, car s’il est un sujet de tableau extraordinaire et digne d’inspirer un peintre d’histoire, c’est assurément celui qui eût représenté Annibal au sommet du Mont-Blanc, entouré de ses principaux officiers et surveillant de là le défilé de sa cavalerie, de ses équipages militaires et — j’allais oublier ses éléphants — sur la mer de glace.
Au moyen âge, à la renaissance, et pendant le siècle suivant, il ne fut pas davantage question du Mont-Blanc. La seule autorité qui se faisait sentir dans des coins du monde aussi retirés que la vallée de Chamonix était alors l’autorité ecclésiastique. Vers la fin du XIe siècle elle y fonda un prieuré qui dépendit du diocèse de Genève, puis du diocèse d’Annecy. Des évêques visitèrent quelquefois cette vallée dans leurs tournées pastorales; il n’était pas rare que des marchands étrangers s’y présentassent, mais ces relations ne s’étendaient pas au delà d’un cercle fort restreint, et comme, à partir de la Réforme, la ville voisine la plus populeuse et la plus éclairée, Genève, n’eut plus avec la vallée de Chamonix de rapports politiques ni religieux, elle retomba dans une obscurité aussi profonde que jamais.
La première carte de la région du Mont-Blanc est due à un Belge, nommé Œgidius Bulionius. Elle est insérée dans le Théâtre du monde d’Ortélius qui parut à Anvers en 1570. La partie des Alpes qui nous occupe y est désignée en bloc sous le nom d’Alpes Pennines, comme du temps des Romains, et, à part les passages les plus fréquentés, l’auteur paraît ignorer absolument la configuration des vallées. Quand il n’a aucune donnée sur un point, plutôt que de laisser un blanc, il sème plusieurs de ces petits cercles qui sont censés indiquer des villes, de sorte que le Mont-Blanc est marqué sur cette carte comme une sous-préfecture.
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