Kitabı oku: «Adèle»
Charles Nodier
Adèle

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066304072
Table des matières
AVERTISSEMENT.
ADELE.
GASTON DE GERMANCÉ A ÉDOUARD DE MILLANGES.
LATOUR, A M. ÉDOUARD DE MILLARGES.
AVERTISSEMENT.
Table des matières
Nous sommes loin de l’époque où le lecteur désiroit dans les romans ces développemens habilement ménagés, qui augmentent l’intérêt d’une action de toutes les circonstances qui la préparent; ces détails de mœurs et de caractères, qui rendent présentes à l’esprit les choses et les personnes; l’attrait extraordinaire et piquant des combinaisons libres de l’imagination, concilié à force d’art avec la vraisemblance de l’histoire. La génération actuelle, impatiente de sensations fortes et variées, se soucieroit peu de trouver dans les productions de l’esprit cette heureuse mesure, cette exquise bienséance de composition, ce fini si pur et si délicat de style, qui distingent les inimitables romanciers de la France et de l’Angleterre, les Lesage et les Fielding, les Rousseau et les Richardson. L’âme ne se déplace guère de sa situation habituelle que pour changer l’ordre de ses émotions, pour en renouveler l’espèce, pour s’en distraire par des émotions plus puissantes; et il est certain que les émotions purement sociales de notre siècle ont dû nous rendre extrêmement difficiles sur les émotions romanesques. Maintenant, si notre curiosité, blasée par une incroyable variété de tableaux qu’elle n’a point cherchés, se décide à chercher quelque chose hors de la sphère des idées positives, il est naturel qu’elle s’attache moins aux faits qu’aux passions, aux circonstances matérielles d’un récit, qu’au sentiment indéfini qu’il fera naître, aux aventures vraies ou fausses d’un personnage indifférent, qu’à je ne sais quelles idéalités qui, sans constituer un caractère particulier, correspondent plus ou moins avec les besoins, les affections, les illusions du grand nombre, dans les âges malheureux de la société. Cet ordre d’idées est ce qu’on appelle depuis quelque temps le vague en littérature, et il résulte d’un grand vague dans la morale dont la littérature est l’expression écrite. Voilà ce que j’avois à dire pour justifier le genre de cette Nouvelle, où l’on ne trouvera que des caractères indiqués, que des faits aperçus, que le cadre défectueux d’un ouvrage plus que médiocre, que je n’avois ni le temps, ni le talent, ni la force de faire meilleur.
Comme c’est mon héros qui parle avec toutes ses erreurs et toutes ses passions, je demande seulement au lecteur la permission de parler de lui. Gaston n’appartient plus à l’âge des illusions. Son cœur n’est pas fatigué, mais il est exercé par l’expérience. L’habitude des chagrins l’a rendu sombre et timide. L’habitude des méprises l’a rendu défiant. Il est comme tous les hommes qui ont beaucoup souffert. Il craint des émotions nouvelles, parce qu’il n’a jamais gagné au changement, mais il en éprouvera nécessairement, parce qu’il y a des âmes qui en ont besoin et qui en cherchent en dépit d’elles-mêmes. Sa sensibilité s’est refroidie à défaut d’alimens. Il la croit éteinte. Son style même sera plus simple, plus négligé qu’a l’ordinaire. La poésie des expressions se décolore avec la poésie des sentimens. Cependant la première étincelle qui viendra ranimer ce volcan fera jaillir de son sein des éclairs plus menaçans qu’autrefois. Ce ne sera plus une suite non interrompue d’idées et d’actions véhémentes, une manière continuellement violente d’être et de sentir. Ce seront des mouvemens rares, mais impétueux et terribles, qui toutefois n’aboutiront jamais au mal absolu, exception distinctive et certaine en faveur des passions qui prennent leur source dans une organisation élevée. Je ne me défendrai pas d’avoir affectionné ce caractère, et je ne dirai pas les raisons particulières qui m’ont décidé à le peindre sous plusieurs aspects différens. L’intérêt que j’y prenois malgré moi n’excuseroit pas la multiplicité de mes essais. Pour avoir vécu dans un ordre de sensations heureusement peu commun, on n’a pas acquis le privilége de faire de mauvais romans.
Celui-ci exige une justification plus spéciale. Avec un cœur droit, mais très-exalté, Gaston n’a pu se défendre de l’influence de l’esprit de paradoxe qui a présidé à l’éducation toute entière des dernières générations. Cet esprit se développe en raison de la situation de Gaston, quand le bonheur de sa vie vient à dépendre d’une règle de convenance sociale, et qu’il sent la possibilité de justifier à ses propres yeux une faute par un sophisme. Il n’y a rien à conclure d’un roman, et surtout des opinions d’un personnage de roman, qui n’est pas donné pour éminemment raisonnable, contre des bienséances publiques dont la raison des siècles a reconnu l’importance. Ce n’est pas moi, d’ailleurs, qu’on accusera d’être uni d’intention aux hommes qui déclament contre certaines conséquences par aversion pour tous les principes, et qui ne combattent, dans le fantôme de la noblesse actuelle, que l’existence encore positive de la monarchie. Il faut avouer que ce genre d’agression n’auroit jamais été plus déplacé.
Je n’ai plus qu’un mot à dire. Il importe fort peu au public que j’aie fait tel ou tel roman, mais il m’importe infiniment de n’avoir fait que les miens. Puisque mon nom, auquel je ne croyois pas tant de crédit, a pu devenir, pour quelques libraires, un objet de spéculation, je saisis cette occasion de déclarer que ce dernier ouvrage est avec Jean Sbogar, Thérèse Aubert, et les volumes publiés chez M. GIDE, sous le titre de Romans, Nouvelles et Mélanges, tout ce que j’ai fait en ce genre. Ces foibles écrits ne méritent certainement pas mieux d’être avoués que ceux qu’on a trouvé bon de m’attribuer, ou qu’on m’attribuera dans la suite, mais ils sont de moi.
ADELE.
Table des matières
GASTON DE GERMANCÉ A ÉDOUARD DE MILLANGES.
Table des matières
Germancé, le12avril1801.
JE te sais bon gré, mon cher Edouard, de m’avoir suggéré cette idée. Accoutumé à partager avec toi toutes mes peines et tous mes plaisirs, à puiser dans ton cœur toutes mes consolations et toutes mes espérances, à ne me croire sûr de la possession d’une pensée ou d’un sentiment qu’autant que tu t’y trouves associé en quelque chose; et maintenant, séparé de toi par la force des événemens, jeté sur un nouveau théâtre et au milieu d’une existence nouvelle, il m’en coûteroit trop de ne plus savoir où déposer chacune des émotions que cet ordre de choses me destine. Nous avons heureusement pourvu à la tristesse de cette vie solitaire, en nous prescrivant de tenir un compte fidèle de nos jour. nées, de nos aventures, de nos projets, de nos secrètes et douces rêveries, de manière que chacun de nous, en recevant à la fin de chaque mois le journal sincère de son ami, puisse encore s’identifier avec lui comme autrefois, revivre toutes ses heures, et se rendre toutes ses actions présentes. Il n’y a point de temps, point de distance dont cet échange continuel de secrets, dont cette confiance de tous les momens ne doive abréger l’espace, point d’absence dont elle ne doive diminuer la rigueur.
Nous avons prévu que le calme de ton caractère, la douceur de tes mœurs et la gravité de ton esprit, t’assureroient des jours simples et tranquilles, dont les orages du monde troubleroient peu du moins la paisible uniformité. L’exaltation de ma tête, l’ardeur de mes passions, mon penchant à l’enthousiasme, et peut-être à la folie, comme tu dis quelquefois, t’ont donné lieu de conjecturer que mes récits seroient bientôt plus variés et plus animés que les tiens. D’après ce calcul, tu serois chargé de la partie philosophique, de la partie raisonnable de notre correspondance, et je te fournir ois un journal romanesque assez extravagant. Ne compte pas là-dessus. L’hypothèse étoit fondée en vraisemblance dans le passé; elle est fausse, elle est certainement fausse pour l’avenir.
J’ai vingt-Huit ans, mon Edouard, et, ce qui est rare à cet âge, l’expérience d’une douzaine d’années de malheurs. J’ai vécu vite, parce que ma sensibilité, qui étoit ma vie, s’est usée en essais infructueux et en affections stériles. Les calamités de la révolution, les dangers de la proscription et de la guerre, les agitations toujours renaissantes d’une vie incertaine et mobile, des pertes bien multipliées, bien vives, bien douloureuses, tout cela, sans doute, a pu imprimer à mon organisation, à mon caractère, au mouvement de mes pensées, au tour de mes expressions, je ne sais quoi de singulier, d’inusité, de bizarre, cette espèce d’exagération dont tu blâmes avec tant de raison les écarts; mais, en vérité, je n’avois besoin que d’être rendu à la nature et à moi-même, que de me trouver libre de toutes les impressions étrangères qui fatiguoient mon cœur, que de rentrer dans le repos délicieux de la solitude, et dans le cercle des devoirs faciles, pour me renouveler. Tu ne saurois croire de quelle tranquillité je conçois l’espérance, depuis que j’ai repassé le seuil du vieux château paternel, et que je parcours de l’œil, à travers la croisée de ma petite chambre natale, ces bois, ces champs magnifiques, ces belles pièces de verdure, lieux si familiers et si chers à mon enfance!
Ma mère m’a reçu avec tendresse, mais avec une tendresse mêlée de ces airs de faste et de cérémonial que tu lui connois, et qui refoulent, pour, ainsi dire, jusques au fond de l’âme, un sentiment prêt à éclater. Qu’il est cruel, Edouard, de ne pas pouvoir exprimer ce qu’on éprouve à une personne que l’on aime et qu’on a le droit d’aimer, de ne pouvoir lui dire quon l’aime, sans violer une bienséance! Je me suis contenu.
Il m’a fallu recueillir toutes mes forces d’homme pour visiter l’appartement de mon père, l’endroit où je l’ai quitté, où j’ai reçu ses dernières instructions et ses derniers embrassemens, celui d’où il me suivit d’un regard si triste et si doux! et où cependant j’espérois le revoir et l’embrasser encore, quand j’aurois payé ma dette au prince et à la patrie. Quel père j’ai perdu en lui! tu le sais, toi qui as pu apprécier la grandeur de ses qualités, l’élévation de son esprit, la pureté, la simplicité de ses mœurs, et cette philosophie calme et religieuse qui le rendoit si supérieur à l’adversité, que toutes les vicissitudes fâcheuses paroissoient pour lui des sujets de triomphe. Dieu n’a pas permis qu’il m’assistât plus long-temps de ses conseils, et qu’il me guidât plus avant parmi les écueils de la vie. Il m’a laissé seul sur cette terre, et je sens que cette idée, la conviction de l’abandon total où me voila, est près de briser mon cœur. Je te quitte un moment pour pleurer.
Le17avril.
JE me suis tracé un plan de vie auquel tu ne t’attends guère. D’abord, mon intention est de voir très-peu de monde, le moins de monde possible. Je veux me retremper, me refaire tout entier, et j’ai besoin pour cela de recueillement et de solitude.
Tout mon domestique se borne à Latour que tu connois, à ce brave Latour, qui a fait avec moi les campagnes de la Vendée, et qui est moins un domestique qu’un camarade sûr, qu’un ami fidèle, dont mon cœur ne pourroit plus se passer. Sa présence d’esprit m’a sauvé la vie dans deux occasions où il se distingua d’ailleurs par des prodiges de valeur, qui lui attirèrent l’amitié des officiers, l’estime de l’armée, et qui l’assimilèrent à mes yeux à ce que je connois parmi les hommes, de plus noble, de plus généreux, de plus éminent. S’il avoit désiré un autre état, un autre genre d’établissement, j’étois heureusement assez riche pour le lui donner. Il est ici par choix.
Comme il m’est difficile de vivre long-temps sans occupations, ou plutôt comme je ne peux me passer de contracter, de temps en temps, quelques goûts plus ou moins vifs pour me distraire de vivre, je suis revenu à la botanique, autrefois ma plus douce étude. Je vais recommencer mes herbiers détruits, et renouer connoissance avec ces riches familles de végétaux, parmi lesquelles une longue inhabitude m’a rendu presque étranger. Est-il besoin de te dire quelles jouissances inexprimables me procurent ces heureux souvenirs auxquels se lient tant de souvenirs délicieux, tant d’harmonies charmantes, privilége enchanteur des plaisirs simples et purs de l’adolescence, qu’on ne peut en réveiller un seul sans qu’ils viennent tous se rattacher à lui pour l’embellir encore!
Puis-je retrouver, par exemple, cette jolie pervenche, si aimée de Rousseau, sans me rappeler qu’à ton premier voyage dans nos campagnes, nous aimions à la cueillir sur le revers frais et ombragé de ce petit bois, en mémoire d’un écrivain dont nous adorions les ouvrages? L’ancolie n’est pas rare dans les terres légères et sablonneuses à la lisière des forêts, mais Lucie, que je pleure toujours, l’aimoit par dessus toutes les fleurs. Une églantine frappée des rayons brûlans du midi, ou pendante à un rameau brisé par l’orage, me représentera celle que Fanny m’avoit donnée, et qui se dessécha, qui pâlit ainsi sur mon cœur, Un bosquet de sorbiers me fera souvenir de ceux que j’arrondis en berceaux sur le passage de Victoire; et jamais je ne verrai, ô le plus joli des arbres! tes petites feuilles ailées, si fines et si légères, et tes larges corymbes de fleurs blanches du de fruits pourprés, sans le sentir encore brûler mes lèvres et mon sang, le premier baiser de l’amour que je reçus sous ton ombrage!
Le18avril.
J’OCCUPE la dernière chambre de l’aile droite du château, celle qui donne sur cette pièce d’eau circulaire, où nous avons tant navigué dans notre enfance.
Il n’y a de luxe, dans mon ameublement, que deux tableaux, le portrait de mon père et le tien, un forte-piano et quelques livres. J’ai fait de grandes économies en ce dernier genre surtout, car je suis convaincu qu’à part un très-petit nombre les livres ne sont bons qu’aux oisifs et a certains esprits paresseux, qui ne pensent point sans véhicule. Je vais plus loin; la BIBLE est le seul corps d’ouvrage absolument indispensable que je connoisse, et il me semble qu’en la donnant à l’homme, Dieu a tout fait pour les besoins de son intelligence. Aussi, ai-je conservé l’usage d’en lire tous les soirs un chapitre, suivant la situation de mon cœur. Tout-à-l’heure, par exemple, l’imagination enchantée par mille rêveries pastorales qui m’ont bercé dans le cours de ma promenade, j’égarois mes pensées sous les tentes des patriarches ou parmi les moissonneurs de Bethléem, et j’assisto; s, en idée, aux fiançailles de Ruth.
J’ai rabattu quelque peu de mon enthousiasme pour Ossian, et même pour Shakespeare. En général, je m’affranchis autant qu’il est en moi de l’influence des sentimens romanesques, sans chercher cependant un genre d’illusions mille fois plus misérable dans ces superbes vanités de la philosophie qu’on appelle des connaissances positives, comme s’il y avoit quelque chose de positif sur terre, et comme si le peu que Dieu nous permet de voir dans ses ouvrages étoit autre chose qu’une pâture livrée à l’orgueilleuse ignorance de l’homme déchu.
Je ne puis me passer de quelques méthodes de botanique, mais, comme la collection de mes espèces ne deviendra jamais fort considérable, je m’en tiens maintenant aux méthodes les plus anciennes et les plus simples. Je trouve que les hommes des temps passés avoient de la nature des idées bien plus belles et bien plus touchantes que nous, et que cette manière religieuse et intellectuelle de pénétrer dans ses mystères, qui distingue nos vieux écrivains, valoit bien les stériles avantages que nous retirons du perfectionnement de l’analyse. Les hommes des siècles éclairés ressemblent à des enfans qui rompent leurs joujoux pour savoir le secret de leur construction; l’instrument brisé, que reste-t-il? un ressort d’acier, un morceau de verre, un grelot: quant à la merveille, elle n’y est plus.
Le21avril.
ME renouveler, disois-je l’autre jour!..... hélas! si je pouvois seulement me distraire........ ou m’oublier!...... Je ne désire pas, je n’espère pas le bonheur, mais un repos durable et profond, une liberté sans réserve. Je te l’ai répété souvent, je ne hais pas la vie pour les choses qu’on y trouve, et qui, en général, m’attachent et me retiennent. Je comprends ses illusions; je les chercherois volontiers. Je hais la vie telle que les hommes l’ont faite, comme une obligation mutuelle, comme un devoir social qui soumet mon indépendance à des intérêts reconnus, à des conventions établies sans moi. Je la bais, comme tout ce qui n’est pas spontané dans la volonté d’une créature sensible, forte et intelligente que Dieu a daigné former à son image. Conviens qu’il est affreux de penser que vivre n’est pas une action libre, et que l’âme est condamnée d’avance à l’existence..... que dis-je? à l’immortalité, sans y avoir consenti.....
Cette disposition d’esprit où je suis tombé depuis quelques jours, m’a cependant procuré une émotion douce, une émotion dautant plus agréable, qu’elle ne m’est pas bien familière. Ma mère, alarmée de ma mélancolie, a fait quelques frais pour en pénétrer le motif, et pour opposer aux peines de mon cœur le charme des consolations et des espérances. J’ai tressailli d’une joie involontaire en pensant qu’elle m’aimoit assez pour me plaindre, et puis j’ai regretté amèrement de lui avoir donné un sujet de chagrin si peu fondé, car je serois bien embarrassé de m’expliquer à moi-même ce qu’elle appelle ma douleur. Croirois-tu qu’elle a supposé que l’amour...... l’amour! de misérables illusions d’enfant, dont j’ai tant de fois reconnu la frivolité!..... l’amour!.... Ah! sans doute, j’aime les femmes dans leurs brillantes harmonies avec la nature, comme un des ouvrages les plus enchanteurs, comme un des plus séduisans ornemens de la création; je les aime comme les fleurs, comme j’aimerois des fleurs animées et pensantes qui auroient, dans le développement de leurs idées et de leurs sentimens, la grâce, la délicatesse des roses. Il y en a quelques-unes que je distingue davantage, et j’éprouve alors le besoin d’occuper leur esprit ou d’intéresser leur cœur. Si un de leurs regards tombe sur moi, s’il se rencontre avec les miens, je sens, comme autrefois, mon cœur battre plus vite, mes yeux se troubler, mon sang tourner dans mon sein ou monter à mes joues, mes nerfs ébranlés par je ne sais quel mélange vague et doux de honte et de plaisir, d’inquiétude et de tendresse. Je me souviens en effet du temps...... Quel homme n’a pas été en proie à son tour aux erreurs de l’adolescence frivole, crédule, inoccupée?.... Le froissement d’une robe ou d’un schall qui m’effleuroit en passant, le mouvement d’une plume qui flottoit sur les cheveux d’une femme, le jeu de la lumière qui étinceloit sur les pierres de son peigne ou de son agraffe, la mélodie d’une voix d’ange que l’air apporte de loin à travers tous les bruits, et dont le son vibre long-temps à votre oreille, la moindre chose suffît alors pour absorber toutes vos pensées, pour suspendre toute votre existence. Il y a des instans, des heures, des jours entiers où vous êtes distrait malgré vous par une image charmante qui vous appelle, qui vous poursuit, que vous évitez vainement, que vous retrouvez partout, et dont la perfection idéale se compose de traits qui appartiennent à mille femmes différentes, ou, tout au plus, à une femme inconnue que vous ne verrez jamais. Combien faut-il avoir vécu d’années, mon cher Edouard, pour sentir le néant de ces chimères!....,
O mon ami! sois sûr qu’il y a dès le monde que nous habitons des âmes punies d’une faute ancienne, punies peut-être par anticipation dune faute à venir indispensable, des âmes d’expiation qui portent pour une génération tout le poids des vengeances de Dieu, et qui sont condamnées à l’amour de l’impossible, comme si la suprême puissance, qui ne peut sans contrevenir à ses décrets leur ôter l’infini dans l’éternité, avoit voulu leur donner le néant dans le présent; qui ont la faculté déplorable de concevoir, d’embrasser en imagination des voluptés devant lesquelles toutes celles de la terre se dégradent et s’anéantissent! Ainsi, tout ce que je comprends maintenant de l’amour n’appartient pas au temps, à l’espace où ma vie est enfermée. C’est en moi le goût prématuré d’un bonheur futur qui n’a rien de terrestre, rien de borné, qui remplira un jour le vide immense de mon cœur, qui comblera toute l’ambition de mes désirs. Que voulez-vous que je demande, grands Dieux! à la femme qui consentiroit à m’aimer? que pourrois-je attendre d’elle? L’engagement de deux êtres si foibles, si passagers, qui ne connoissent, qui n’apprécient du moins de leurs facultés que l’instant dontils jouissent, qui ne peuvent répondre de la plus prochaine de leurs émotions, qui s’étonneroient tous les jours d’eux-mêmes si tous les jours ils devinoient leur lendemain? Une transaction, un bail de quelques années ou de quelques mois, qu’une circonstance imprévue, une jalousie, un dépit, une heure d’absence modifie, qui s’altère par sa durée, qui se dissout par la mort, et qu’une méprise, un caprice, une maladie changeroit en aversion!.. Non Non!...
Rien de fini, rien de périssable ne peut suffire au besoin d’aimer qui me tourmente.–Il faut que j’use, vois-tu, il faut que je dépose tous les liens qui m’attachent aux affections d’un jour pour en reprendre possession dans cette vie assurée de l’avenir dont ma vie est la fatigante préparation. Il faut pour jouir pleinement de ce que j’aime que je trouve dans le bonheur d’aimer et d’être aimé la sécurité d’une éternité entière, et l’éternité même sera-t-elle jamais trop longue pour aimer?
Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.