Kitabı oku: «Les contes de fées de Charles Perrault»

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Charles Perrault

Les contes de fées de Charles Perrault


Publié par Good Press, 2022

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EAN 4064066316105

Table des matières

AUX JEUNES LECTEURS DES CONTES DE FÉES ET AUSSI UN PEU A LEURS PARENTS

NOTICE SUR L’AUTEUR ET SES CONTES

LE PETIT POUCET

LE PETIT CHAPERON-ROUGE

LA BARBE-BLEUE

LE MAITRE CHAT OU LE CHAT BOTTÉ

LA BELLE AU BOIS DORMANT

CENDRILLON OU LA PETITE PANTOUFLE DE VERRE

PEAU D’ANE

LES SOUHAITS RIDICULES

RIQUET A LA HOUPPE

LES FÉES

LE LOUP BLANC ET LES PETITS SABOTS ROUGES

L’ADROITE PRINCESSE OU LES AVENTURES DE FINETTE

GRIPPE-SAUCISSE

LE GÉANT PÉRIFÉRIGÉRILÉRIMINI

GOURMANDINET OU LA FÉE BERLINGUETTE


AUX JEUNES LECTEURS DES CONTES DE FÉES ET AUSSI UN PEU A LEURS PARENTS

Table des matières

Avant de donner la coupe à boire à l’enfance, trempez-y la lèvre et goûtez le breuvage; s’il n’est pas assez bon pour elle, purifiez-le.

De V.....


Les contes de Charles Perrault ont bercé notre enfance; notre jeunesse s’est réjouie à leur lecture, et maintenant nous les relisons encore.

Depuis plus de deux cent cinquante ans qu’ils sont écrits, ils ont passé par toutes les mémoires; et il n’est personne, même parmi les plus boudeurs, qui n’en ait gardé un riant souvenir.

Qu’on ne s’y trompe pas, ces fraîches légendes de fées, depuis longtemps populaires, le deviennent tous les jours de plus en plus encore: avec leurs aventures morales et amusantes, elles sont le premier code de toute jeune intelligence... et ces récits, qui, avant nous, ont tant fait rire nos grands-pères, feront rire et captiveront à leur tour nos enfants.

Maintenant, une question.

Quand Perrault a écrit ses contes, a-t-il pensé à la classe nombreuse et si intéressante que je viens de nommer? a-t-il eu spécialement en vue de faire un livre pour la jeunesse, et d’être en tous points irréprochablement convenable pour de jeunes lecteurs?

Personne ne sera de cet avis.

Perrault, dans cette œuvre, comme le bon La Fontaine dans ses Fables, a laissé couler sa verve facile. Son style a pris les allures qu’il lui a plu; sa phrase s’est taillée, son expression est venue comme bon lui a semblé... et de ce travail sans gêne il est résulté les contes que vous savez, contes s’adressant à tous, aux enfants et aux hommes, c’est-à-dire aux petits et aux grands enfants, mais n’étant point assez préparés, épurés ni châtiés pour être spécialement donnés en lecture à la jeunesse.

Quelques taches (et je dis taches par rapport aux jeunes esprits à qui l’on destine ce livre) se rencontrent à de rares intervalles et semblent, pour ainsi dire, égarées et faisant ombre à travers les fraîcheurs et les charmes de son style...

J’ose croire que l’on me saura bon gré de m’être imposé la tâche de les faire disparaître.

Voici à quel titre je l’ai entrepris:

Je suis père, et je me suis fait une religion de l’instruction de mon enfant.

La mémoire charmée par ce qui me restait de ces gracieux contes, je songeais à les lui mettre bientôt entre les mains.

Mais, en père prudent, je commençai d’abord par les relire moi-même, et les relire cette fois, non plus pour m’amuser, mais la loupe devant les yeux, et analysant; faisant dans ce cas comme la mère attentive, qui goûte la première au mets préparé pour son enfant, et veut, avant de le lui laisser manger, s’assurer de sa qualité et de sa saveur.

C’est en les relisant ainsi, en les pesant phrase par phrase, mot par mot, que j’y ai découvert les légères taches signalées tout à l’heure, et que l’idée me vint de passer la plume dessus.

En effet, doit-on songer à sevrer ses enfants de ces fantaisies, de ces féeries délicieuses?

Non; ce serait à plaisir ôter des mains du petit berger la bonne tasse de lait qu’il va boire.

Seulement si, sur la surface laiteuse, on remarque quelques grains de poussière, il peut bien être permis de les enlever.

En deux mots vous voyez mon but:

Perrault a fait un chef-d’œuvre, mais sans le destiner précisément aux enfants; ce chef-d’œuvre, mes bons petits amis, moi je veux vous le conserver, mais en le purifiant tout à fait à votre intention.

Ayez donc pleine confiance en moi; ne craignez point un vandalisme.

Votre conteur chéri, je vous le laisse tout entier: ce sera toujours le Petit Chaperon-Rouge, avec sa galette et sa mère-grand; le Petit Poucet, avec ses bottes de sept lieues; la Barbe-Bleue, avec sa femme curieuse et sa clef tachée de sang; et Peau d’Ane, avec son gâteau; et Cendrillon, avec sa petite pantoufle; et la Belle au Bois dormant, et Biquet à la Houppe, et tous les autres; — un respect religieux, et tout filial de ma part pour votre auteur, présidera à ma paternelle révision; il n’y aura rien de changé pour vous; non, rien, si ce n’est quelque imperceptible expression, la plupart du temps incompréhensible ou impropre, ou, tout au plus, quelque phrase vous parlant de choses inconnues ou en dehors de votre âge.

Non, mes chers enfants, ce n’est point un profane qui vient tailler et trancher cruellement dans le naïf trésor de vos légendes; c’est au contraire un ami, un père, qui, aimant par-dessus tout ces récits lointains et leur simple morale, a voulu, en toute humilité, mettre une dernière main à cette œuvre si attrayante, et la rendre entièrement propre à votre jeunesse et digne de vous.

Lisez, mes petits amis, lisez; Perrault eût été à ma place, il eût fait sans aucun doute ce que je viens faire aujourd’hui... ou, si l’on persistait à me dire qu’il a écrit ces contes exprès pour ses enfants, et que j’aurais pu me dispenser de ma tâche, je répondrais ceci: — qu’il faut alors que depuis deux cent cinquante ans l’acception de certains mots ait bien changé, et que ce qui, a-t-on la bonté de prétendre, pouvait passer dans ce temps-là, ne peut plus passer aujourd’hui.

Oui, mes chers petits lecteurs, le travail que je m’impose ici (et en disant cela je me répète) est une tâche toute cordiale et toute paternelle; oui, Perrault écrirait ses contes de nos jours (toujours en admettant, ce qui n’est pas, qu’il les ait écrits exprès pour la jeunesse), qu’aucune des expressions supprimées ou modifiées dans cette édition ne sortirait de sa plume; il se châtierait lui-même et bâtonnerait certains mots, et, songeant à son rôle de premier moraliste de l’enfance, il s’en rendrait tout à fait digne par la réserve de la pensée et la circonspection de sa phrase.

J’espère m’être à peu près mis à ce point de vue important, et, loin de redouter un blâme, je pense plutôt avoir pénétré dans les intentions des parents et devoir obtenir, de la part de quelques-uns, un remercîment affectueux et sincère; de la part de tous les autres, l’assurance de leur estime et leur approbation...

La lecture du livre, revu et corrigé, vous fera voir si c’est trop attendre.

F. FERTIAULT.

NOTICE SUR L’AUTEUR ET SES CONTES

Table des matières


Charles Perrault est né à Paris le 12 janvier 1628.

Il eut trois frères: l’un d’eux, Claude, médecin et architecte, est l’auteur du plan de la colonnade du Louvre.

Il fit des études laborieuses et brillantes.

Protégé par Colbert, il devint plus tard premier commis des bâtiments du roi.

Il s’occupa toujours avec ardeur de travaux littéraires, faisant tantôt des vers, tantôt de la prose.

Comme à bien d’autres écrivains, l’œuvre à laquelle il attachait peut-être la moindre importance est celle qui lui fit le plus de réputation: ce sont ses contes.

Eux seuls ont popularisé le nom de Charles Perrault, que, sans eux, bien peu d’entre nous connaîtraient aujourd’hui.

Il recueillit la matière de ces naïfs récits dans la bouche des nourrices de son temps, et il les habilla de son style aussi naïf qu’elles.

De nombreuses traditions les avaient conservés jusqu’alors; mais il est fort probable que si Perrault n’eût pris la peine de les écrire, ces récits seraient à cette heure perdus pour nous.

Perrault avait plus de cinquante ans quand il se mit à ce travail.

Dans l’origine, ses Contes de ma mère l’Oie furent appelés par lui: Histoires ou Contes du temps passé. Toutes les éditions, depuis 1697 jusqu’à celles de 1724, n’en contiennent que huit: la Belle au bois dormant, la Barbe-Bleue, le Petit Chaperon-Rouge, les Fées, le Chat botté, Riquet à la Houppe, Cendrillon et le Petit Poucet. — Peau d’Ane et les Souhaits ridicules ont été écrits en vers par Perrault, et, depuis lui, remis en prose. L’Adroite Princesse ou les Aventures de Finette n’est pas de lui, mais de Mlle M. J. Lhéritier de Villandon.

Le succès des contes de Perrault fit qu’il eut un grand nombre d’imitateurs, parmi lesquels on peut citer Mme d’Aulnoy, Mme de Beaumont, Mme de Murat, Ducray-Duminil, et d’autres. On trouve, dans ces essais faits à sa manière, plus ou moins d’agrément et d’invention; mais Perrault est resté jusqu’à présent l’unique; lui seul sera le compagnon inséparable de toutes les enfances.

Il vécut tranquillement jusqu’en 1703. Le 16 mai, il mourut en philosophe et en chrétien, recevant pour récompense d’une vie pure les larmes de ses enfants et les regrets de ses amis.

F. FERTIAULT.

Le petit Poucet, s’étant approché de l’Ogre, lui tira ses bottes.


LE PETIT POUCET

Table des matières


Il y avait une fois un bûcheron et une bûcheronne qui avaient sept enfants, tous garçons: l’aîné n’avait que dix ans, et le plus jeune n’en avait que sept. On s’étonnera que le bûcheron ait eu tant d’enfants en si peu de temps; mais c’est que la Providence leur en donnait souvent deux à la fois.

Ils étaient fort pauvres, et leurs enfants les incommodaient beaucoup, parce qu’aucun d’eux ne pouvait gagner sa vie. Ce qui les chagrinait encore, c’est que le plus jeune était fort délicat et ne disait mot, prenant pour bêtise ce qui était une marque de la bonté de son esprit. Il était fort petit, et quand il vint au monde, il n’était guère plus gros que le pouce; ce qui fit qu’on l’appela le petit Poucet.

Ce pauvre enfant était le souffre-douleur de la maison, et on lui donnait toujours le tort. Cependant il était le plus avisé de tous ses frères, et s’il parlait peu, il écoutait beaucoup.

Il vint une année très-fâcheuse; et la famine fut si grande, que ces pauvres gens résolurent de se défaire de leurs enfants. Un soir que ces enfants étaient couchés, et que le bûcheron était auprès du feu avec sa femme, il lui dit, le cœur serré de douleur:

«Tu vois bien que nous ne pouvons plus nourrir nos enfants: je ne saurais les voir mourir de faim devant mes yeux, et je suis résolu de les mener perdre demain au bois, ce qui sera bien aisé, car, tandis qu’ils s’amuseront à fagoter, nous n’avons qu’à nous enfuir sans qu’ils nous voient.

— Ah! s’écria la bûcheronne, pourrais-tu bien toi-même mener perdre tes enfants?»

Son mari avait beau lui représenter leur grande pauvreté, elle ne pouvait y consentir: elle était pauvre, mais elle était leur mère.

Cependant, ayant considéré quelle douleur ce lui serait de les voir mourir de faim, elle y consentit, et alla se coucher en pleurant.

Le petit Poucet ouït tout ce qu’ils dirent; car, ayant entendu, de dans son lit, qu’ils parlaient d’affaires, il s’était levé très-doucement et glissé sous l’escabelle de son père, pour les écouter sans être vu. Il alla se recoucher, et ne dormit point du reste de la nuit, songeant à ce qu’il avait à faire. Il se leva de bon matin, et alla au bord d’un ruisseau, où il remplit ses poches de petits cailloux blancs, et ensuite revint à la maison.

On partit, et le petit Poucet ne découvrit rien de tout ce qu’il savait à ses frères. Ils allèrent dans une forêt fort épaisse, où, à dix pas de distance, on ne se voyait pas l’un l’autre.

Le bûcheron se mit à couper du bois, et ses enfants à ramasser des broutilles pour faire des fagots. Le père et la mère, les voyant occupés à travailler, s’éloignèrent d’eux insensiblement, et puis s’enfuirent tout à coup par un sentier détourné.

Lorsque ces enfants se virent seuls, ils se mirent à crier et à pleurer de toutes leurs forces. Le petit Poucet les laissa crier, sachant bien par où il reviendrait à la maison, car, eu marchant, il avait laissé tomber le long du chemin les petits cailloux blancs qu’il avait dans ses poches. Il leur dit donc:

«Ne craignez point, mes frères; mon père et ma mère nous ont laissé sici, mais je vous ramènerai bien au logis: suivez-moi seulement.»

Ils le suivirent, et il les mena jusqu’à leur maison, par le même chemin qu’ils étaient venus dans la forêt. Ils n’osèrent d’abord rentrer, mais ils se mirent tous contre la porte, pour écouter ce que disaient leur père et leur mère.

Dans le moment que le bûcheron et la bûcheronne arrivèrent chez eux, le seigneur du village leur envoya dix écus qu’il leur devait il y avait longtemps, et dont ils n’espéraient plus rien. Cela leur redonna la vie, car les pauvres gens mouraient de faim. Le bûcheron envoya sur l’heure sa femme à la boucherie. Comme il y avait longtemps qu’ils n’avaient mangé, elle acheta trois fois plus de viande qu’il n’en fallait pour le souper de deux personnes. Lorsqu’il s furent rassasiés, la bûcheronne dit:

«Hélas! où sont maintenant nos pauvres enfants? ils feraient bonne chère de ce qui nous reste là. Mais aussi, Guillaume, c’est toi qui les as voulu perdre, j’avais bien dit que nous nous en repentirions. Que font-ils maintenant dans cette forêt? Hélas! mon Dieu, les loups les ont peut-être déjà mangés; tu es bien inhumain d’avoir ainsi perdu tes enfants!»

Le bûcheron s’impatienta à la fin; car elle redit plus de vingt fois qu’il s’en repentirait, et qu’elle l’avait bien dit. Il la menaça de la battre si elle ne se taisait.

Ce n’est pas que le bûcheron ne fût peut-être encore plus fâché que sa femme; mais c’est qu’elle lui rompait la tête, et qu’il était de l’humeur de beaucoup d’autres gens, qui aiment fort les femmes qui disent bien, mais qui trouvent très-importunes celles qui ont toujours bien dit.

La bûcheronne était tout en pleurs et disait:

«Hélas! où sont maintenant mes enfants, mes pauvres enfants?»

Elle le dit une fois si haut, que les enfants, qui étaient à la porte, l’ayant entendue, se mirent à crier tous ensemble:

«Nous voilà, nous voilà !»

Elle courut vite leur ouvrir la porte, et leur dit en les embrassant:

«Que je suis aise de vous revoir, mes chers enfants! Vous êtes bien las, et vous avez bien faim: et toi, Pierrot, comme te voilà crotté ! viens que je te débarbouille.»

Ce Pierrot était son fils aîné, qu’elle aimait plus que tous les autres, parce qu’il était un peu rousseau, et qu’elle était un peu rousse.

Ils se mirent à table, et mangèrent d’un appétit qui faisait plaisir au père et à la mère, à qui ils racontaient la peur qu’ils avaient eue dans la forêt, en parlant presque tous ensemble. Ces bonnes gens étaient ravis de revoir leurs enfants avec eux, et cette joie dura tant que les dix écus durèrent; mais lorsque l’argent fut dépensé, ils retombèrent dans leur premier chagrin, et résolurent de les perdre encore; et, pour ne pas manquer le coup, de les mener bien plus loin que la première fois.

Ils ne purent parler de cela si secrètement, qu’ils ne fussent entendus par le petit Poucet, qui fit son compte de sortir d’affaire comme il avait déjà fait; mais quoiqu’il se fût levé de grand matin, pour aller ramasser des petits cailloux, il ne put en venir à bout: car il trouva la porte de la maison fermée à double tour. Il ne savait que faire, lorsque la bûcheronne leur ayant donné à chacun un morceau de pain pour leur déjeuner, il songea qu’il pourrait se servir de son pain au lieu de cailloux, en le jetant par miettes le long des chemins où ils passeraient: il le serra donc dans sa poche.

Le père et la mère les menèrent dans l’endroit de la forêt le plus épais et le plus obscur: et dès qu’ils y furent, ils gagnèrent un faux-fuyant, et les laissèrent là. Le petit Poucet ne s’en chagrina pas beaucoup, parce qu’il croyait trouver aisément son chemin par le moyen de son pain qu’il avait semé partout où il avait passé ; mais il fut bien surpris lorsqu’il ne put en retrouver une seule miette: les oiseaux étaient venus, qui avaient tout mangé.

Les voilà donc bien affligés, car, plus ils s’égaraient, plus ils s’enfonçaient dans la forêt. La nuit vint, et il s’éleva un grand vent qui leur faisait des peurs épouvantables. Ils croyaient n’entendre de tous côtés que des hurlements de loups qui venaient à eux pour les manger.

Ils n’osaient presque se parler ni tourner la tête. Il survint une grosse pluie qui les perça jusqu’aux os; ils glissaient à chaque pas, tombaient dans la boue, d’où ils se relevaient tout crottés, ne sachant que faire de leurs mains. Le petit Poucet grimpa au haut d’un arbre pour voir s’il ne découvrirait rien: tournant la tête de tous côtés, il vit une petite lueur comme d’une chandelle, mais qui était bien loin par delà de la forêt. Il descendit de l’arbre, et lorsqu’il fut à terre, il ne vit plus rien: cela le désola.

Cependant, ayant marché quelque temps avec ses frères du côté où il avait vu la lumière, il la revit en sortant du bois.

Ils arrivèrent enfin à la maison où était cette chandelle, non sans bien des frayeurs, car souvent ils la perdaient de vue; ce qui leur arrivait toutes les fois qu’ils descendaient dans quelque fond. Ils heurtèrent à la porte, et une bonne femme vint leur ouvrir. Elle leur demanda ce qu’ils voulaient. Le petit Poucet lui dit qu’ils étaient de pauvres enfants qui s’étaient perdus dans la forêt, et qui demandaient à coucher par charité. Cette femme, les voyant tous si jolis, se mit à pleurer et leur dit:

«Hélas! mes pauvres enfants, où êtes-vous venus? Savez-vous bien que c’est ici la maison d’un Ogre qui mange les petits enfants?

— Hélas! madame, lui répondit le petit Poucet qui tremblait de toute sa force, aussi bien que ses frères, que ferons-nous? il est bien sûr que les loups de la forêt ne manqueront pas de nous manger cette nuit, si vous ne voulez pas nous retenir chez vous; et, cela étant, nous aimons mieux que ce soit Monsieur qui nous mange; peut-être qu’il aura pitié de nous, si vous voulez bien l’en prier.»

La femme de l’Ogre, qui crut qu’elle pourrait les cacher à son mari jusqu’au lendemain matin, les laissa entrer, et les mena se chauffer auprès d’un bon feu; car il y avait un mouton tout entier à la broche pour le souper de l’Ogre.

Comme ils commençaient à se chauffer, ils entendirent heurter trois ou quatre grands coups à la porte; c’était l’Ogre qui revenait.

Aussitôt sa femme les fit cacher sous le lit, et alla ouvrir la porte. L’Ogre demanda d’abord si le souper était prêt et si on avait tiré du vin, et aussitôt il se mit à table. Le mouton était encore tout sanglant; mais il ne lui en sembla que meilleur. Il flairait à droite et à gauche, disant qu’il sentait la chair fraîche.

«Il faut, lui dit sa femme, que ce soit ce veau que je viens de préparer, que vous sentiez.

— Je sens la chair fraîche, te dis-je encore une fois, reprit l’Ogre en regardant sa femme de travers, et il y a ici quelque chose que je n’entends pas.»

En disant ces mots, il se leva de table et alla droit au lit.

«Ah! dit-il, voilà donc comme tu veux me tromper, maudite femme? Je ne sais à quoi il tient que je ne te mange aussi: bien t’en prend d’être une vieille bête. Voilà du gibier qui me vient fort à propos pour traiter trois Ogres de mes amis qui doivent me venir voir ces jours-ci.»

Il les tira de dessous le lit l’un après l’autre.

Ces pauvres enfants se mirent à genoux en lui demandant pardon; mais ils avaient affaire au plus cruel de tous les Ogres, qui, bien loin d’avoir de la pitié, les dévorait déjà des yeux et disait à sa femme que ce serait là de friands morceaux, lorsqu’elle leur aurait fait une bonne sauce.

Il alla prendre un grand couteau, et en s’approchant de ces pauvres enfants, il l’aiguisait sur une longue pierre qu’il tenait à sa main gauche. Il en avait déjà empoigné un, lorsque sa femme lui dit:

«Que voulez-vous faire à l’heure qu’il est, n’aurez-vous pas assez de temps demain?

— Tais-toi, reprit l’Ogre, ils en seront plus mortifiés.

— Mais vous avez encore tant de viande, reprit sa femme: voilà un veau, deux moutons et la moitié d’un cochon.

— Tu as raison, dit l’Ogre; donne-leur bien à souper, afin qu’ils ne maigrissent pas, et va les mener coucher.»

La bonne femme fut ravie de joie, et leur porta bien à souper; mais ils ne purent manger, tant ils étaient saisis de peur. Pour l’Ogre, il se mit à boire, ravi d’avoir de quoi si bien régaler ses amis. Il but une douzaine de coups de plus qu’à l’ordinaire, ce qui lui donna un peu dans la tête, et l’obligea de s’aller coucher.

L’Ogre avait sept filles qui n’étaient encore que des enfants. Ces petites Ogresses avaient toutes le teint fort beau, parce qu’elles mangeaient de la chair fraîche, comme leur père; mais elles avaient de petits yeux gris et tout ronds, le nez crochu et une fort grande bouche, avec de longues dents fort aiguës et fort éloignées l’une de l’autre. Elles n’étaient pas encore fort méchantes, mais elles promettaient beaucoup, car elles mordaient déjà les petits enfants pour en sucer le sang.

On les avait fait coucher de bonne heure, et elles étaient toutes sept dans un grand lit, ayant chacune une couronne d’or sur la tête. Il y avait dans la même chambre un autre lit de la même grandeur; ce fut dans ce lit que la femme de l’Ogre mit coucher les sept petits garçons; après quoi elle alla rejoindre son mari.

Le petit Poucet, qui avait remarqué que les filles de l’Ogre avaient des couronnes d’or sur la tête, et qui craignait qu’il ne prît à l’Ogre quelque remords de ne les avoir pas égorgés le soir même, se leva vers le milieu de la nuit, et prenant les bonnets de ses frères et le sien, il alla tout doucement les mettre sur la tête des sept filles de l’Ogre, après leur avoir ôté leurs couronnes d’or, qu’il mit sur la tête de ses frères et sur la sienne, afin que l’Ogre les prît pour ses filles et ses fille pour les garçons qu’il voulait égorger.


La chose réussit comme il l’avait pensé ; car l’Ogre, s’étant éveillé sur le minuit, eut regret d’avoir différé au lendemain ce qu’il pouvait exécuter la veille. Il se jeta donc brusquement hors du lit, et prenant son grand couteau:

«Allons voir, dit-il, comment se portent nos petits drôles, n’en faisons pas à deux fois.»

Il monta donc à tâtons à la chambre de ses filles, et s’approcha du lit où étaient les petits garçons, qui dormaient tous, excepté le petit Poucet, qui eut bien peur lorsqu’il sentit la main de l’Ogre qui lui tâtait la tête comme il avait tâté celle de tous ses frères. L’Ogre, qui sentit les couronnes d’or:

«Vraiment, dit-il, j’allais faire là un bel ouvrage! je vois bien que je bus trop hier au soir.»

Il alla ensuite au lit de ses filles, où, ayant senti les petits bonnets des garçons:

«Ah! les voilà, dit-il, nos gaillards: travaillons hardiment.»

En disant ces mots, il coupa, sans balancer, la gorge à ses sept filles. Fort content de cette expédition, il alla se recoucher.

Aussitôt que le petit Poucet entendit ronfler l’Ogre, il réveilla ses frères, et leur dit de s’habiller promptement et de le suivre. Ils descendirent doucement dans le jardin, et sautèrent par-dessus les murailles. Ils coururent presque toute la nuit, toujours en tremblant, et sans savoir où ils allaient.

L’Ogre, s’étant éveillé, dit à sa femme:

«Va-t’en là-haut préparer ces petits drôles d’hier au soir.»

L’Ogresse fut fort étonnée de la bonté de son mari, ne se doutant point de la manière qu’il entendait qu’on les préparât, et croyant qu’il lui ordonnait de les aller vêtir. Elle monta en haut, où elle fut bien surprise lorsqu’elle aperçut ses sept filles égorgées et nageant dans leur sang.

Elle commença par s’évanouir (car c’est le premier expédient que trouvent presque toutes les femmes en pareilles rencontres). L’Ogre, craignant que sa femme ne fût trop longtemps à faire la besogne dont il l’avait chargée, monta en haut pour l’aider. Il ne fut pas moins étonné que sa femme, lorsqu’il vit cet affreux spectacle.

«Ah! qu’ai-je fait? s’écria-t-il; ils me le payeront, les malheureux, et tout à l’heure!»

Il jeta aussitôt une potée d’eau dans le nez de sa femme; et l’ayant fait revenir:

«Donnez-moi vite mes bottes de sept lieues, lui dit-il, afin que j’aille les attraper.»

IL se mit en campagne, et après avoir couru de tous côtés, il entra enfin dans le chemin où marchaient les pauvres enfants, qui n’étaient plus qu’à cent pas du logis de leur père. Ils virent l’Ogre qui allait de montagne en montagne, et qui traversait des rivières aussi aisément qu’il aurait fait du moindre ruisseau. Le petit Poucet, qui vit un rocher creux proche le lieu où ils étaient, y fit cacher ses six frères, et s’y fourra aussi, regardant toujours ce que l’Ogre deviendrait.

L’Ogre, qui se trouvait fort las du chemin qu’il avait fait inutilement (car les bottes de sept lieues fatiguent fort leur homme), voulut se reposer; et, par hasard, il alla s’asseoir sur la roche où les petits garçons s’étaient cachés.

Comme il n’en pouvait plus de fatigue, il s’endormit après s’être reposé quelque temps, et vint à ronfler si effroyablement, que les pauvres enfants n’en eurent pas moins de peur que quand il tenait son grand couteau pour leur couper la gorge. Le petit Poucet en fut le moins effrayé, et dit à ses frères de s’enfuir promptement à la maison pendant que l’Ogre dormait bien fort, et qu’ils ne se missent point en peine de lui.

Ils crurent son conseil, et gagnèrent vite la maison.

Le petit Poucet s’étant approché de l’Ogre, lui tira doucement ses bottes, et les mit aussitôt. Les bottes étaient fort grandes et fort larges; mais comme elles étaient fées, elles avaient le don de s’agrandir et de s’apetisser selon la jambe de celui qui les chaussait, de sorte qu’elles se trouvèrent aussi justes à ses pieds et à ses jambes que si elles eussent été faites pour lui.

Il alla droit à la maison de l’Ogre, où il trouva sa femme qui pleurait auprès de ses filles égorgées.

«Votre mari, lui dit le petit Poucet, est en grand danger, car il a été pris par une troupe de voleurs, qui ont juré de le tuer, s’il ne leur donne tout son or et tout son argent. Dans le moment qu’ils lui tenaient le poignard sur la gorge, il m’a aperçu, et m’a prié de vous venir avertir de l’état où il est, et de vous dire de me donner tout ce qu’il a vaillant, sans en rien retenir, parce qu’autrement ils le tueront sans miséricorde. Comme la chose presse beaucoup, il a voulu que je prisse ses bottes de sept lieues, que voilà, pour faire diligence, et aussi afin que vous ne croyiez pas que je suis un affronteur.

La bonne femme, fort effrayée, lui donna aussitôt tout ce qu’elle avait; car cet Ogre ne laissait pas d’être bon mari, quoiqu’il mangeât les petits enfants. Le petit Poucet, étant donc chargé de toutes les richesses de l’Ogre, s’en revint au logis de son père, où il fut reçu avec bien de la joie.

Il y a bien des gens qui ne demeurent pas d’accord de cette dernière circonstance, et qui prétendent que le petit Poucet n’a jamais fait ce vol à l’Ogre; qu’à la vérité, il n’avait pas fait conscience de lui prendre ses bottes de sept lieues, dont il ne se servait que pour courir après les petits enfants. Ces gens-là assurent le savoir de bonne part, et même pour avoir bu et mangé dans la maison du bûcheron. Ils assurent que lorsque le petit Poucet eut chaussé les bottes de l’Ogre, il s’en alla à la cour, où il savait qu’on était fort en peine d’une armée qui était à deux cents lieues de là, et du succès d’une bataille qu’on avait donnée. Il alla trouver le roi, et lui dit que, s’il le souhaitait, il lui rapporterait des nouvelles de l’armée avant la fin du jour. Le roi lui promit une grosse somme d’argent s’il en venait à bout. Le petit Poucet rapporta des nouvelles dès le soir même, et cette première course l’ayant fait connaître, il gagnait tout ce qu’il voulait, car le roi le payait parfaitement pour porter ses ordres à l’armée; et une infinité de dames lui donnaient tout ce qu’il voulait pour avoir les nouvelles qu’elles désiraient connaître.

Après avoir fait, pendant quelque temps, le métier de courrier, et y avoir amassé beaucoup de biens, il revint chez son père, où il n’est pas possible d’imaginer la joie qu’on eut de le revoir. Il mit toute sa famille à l’aise. Il acheta des offices de nouvelle création pour son père et pour ses frères, et par là il les établit tous, et fit parfaitement bien sa cour en même temps.

MORALITÉ

Par ce conte, vous voyez qu’il ne suffit pas toujours d’avoir de la gentillesse et d’être beau parleur, mais qu’il vaut encore mieux, tout informe, grêle ou peu apparent que l’on peut être, avoir du sens et du jugement, pour se tirer avec adresse des circonstances difficiles de la vie.

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Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
11 ekim 2024
Hacim:
165 s. 43 illüstrasyon
ISBN:
4064066316105
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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