Kitabı oku: «Les contes de fées de Charles Perrault»

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Charles Perrault

Les contes de fées de Charles Perrault


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066316105

Table des matières

AUX JEUNES LECTEURS DES CONTES DE FÉES ET AUSSI UN PEU A LEURS PARENTS

NOTICE SUR L’AUTEUR ET SES CONTES

LE PETIT POUCET

LE PETIT CHAPERON-ROUGE

LA BARBE-BLEUE

LE MAITRE CHAT OU LE CHAT BOTTÉ

LA BELLE AU BOIS DORMANT

CENDRILLON OU LA PETITE PANTOUFLE DE VERRE

PEAU D’ANE

LES SOUHAITS RIDICULES

RIQUET A LA HOUPPE

LES FÉES

LE LOUP BLANC ET LES PETITS SABOTS ROUGES

L’ADROITE PRINCESSE OU LES AVENTURES DE FINETTE

GRIPPE-SAUCISSE

LE GÉANT PÉRIFÉRIGÉRILÉRIMINI

GOURMANDINET OU LA FÉE BERLINGUETTE


AUX JEUNES LECTEURS DES CONTES DE FÉES ET AUSSI UN PEU A LEURS PARENTS

Table des matières

Avant de donner la coupe à boire à l’enfance, trempez-y la lèvre et goûtez le breuvage; s’il n’est pas assez bon pour elle, purifiez-le.

De V.....


Les contes de Charles Perrault ont bercé notre enfance; notre jeunesse s’est réjouie à leur lecture, et maintenant nous les relisons encore.

Depuis plus de deux cent cinquante ans qu’ils sont écrits, ils ont passé par toutes les mémoires; et il n’est personne, même parmi les plus boudeurs, qui n’en ait gardé un riant souvenir.

Qu’on ne s’y trompe pas, ces fraîches légendes de fées, depuis longtemps populaires, le deviennent tous les jours de plus en plus encore: avec leurs aventures morales et amusantes, elles sont le premier code de toute jeune intelligence... et ces récits, qui, avant nous, ont tant fait rire nos grands-pères, feront rire et captiveront à leur tour nos enfants.

Maintenant, une question.

Quand Perrault a écrit ses contes, a-t-il pensé à la classe nombreuse et si intéressante que je viens de nommer? a-t-il eu spécialement en vue de faire un livre pour la jeunesse, et d’être en tous points irréprochablement convenable pour de jeunes lecteurs?

Personne ne sera de cet avis.

Perrault, dans cette œuvre, comme le bon La Fontaine dans ses Fables, a laissé couler sa verve facile. Son style a pris les allures qu’il lui a plu; sa phrase s’est taillée, son expression est venue comme bon lui a semblé... et de ce travail sans gêne il est résulté les contes que vous savez, contes s’adressant à tous, aux enfants et aux hommes, c’est-à-dire aux petits et aux grands enfants, mais n’étant point assez préparés, épurés ni châtiés pour être spécialement donnés en lecture à la jeunesse.

Quelques taches (et je dis taches par rapport aux jeunes esprits à qui l’on destine ce livre) se rencontrent à de rares intervalles et semblent, pour ainsi dire, égarées et faisant ombre à travers les fraîcheurs et les charmes de son style...

J’ose croire que l’on me saura bon gré de m’être imposé la tâche de les faire disparaître.

Voici à quel titre je l’ai entrepris:

Je suis père, et je me suis fait une religion de l’instruction de mon enfant.

La mémoire charmée par ce qui me restait de ces gracieux contes, je songeais à les lui mettre bientôt entre les mains.

Mais, en père prudent, je commençai d’abord par les relire moi-même, et les relire cette fois, non plus pour m’amuser, mais la loupe devant les yeux, et analysant; faisant dans ce cas comme la mère attentive, qui goûte la première au mets préparé pour son enfant, et veut, avant de le lui laisser manger, s’assurer de sa qualité et de sa saveur.

C’est en les relisant ainsi, en les pesant phrase par phrase, mot par mot, que j’y ai découvert les légères taches signalées tout à l’heure, et que l’idée me vint de passer la plume dessus.

En effet, doit-on songer à sevrer ses enfants de ces fantaisies, de ces féeries délicieuses?

Non; ce serait à plaisir ôter des mains du petit berger la bonne tasse de lait qu’il va boire.

Seulement si, sur la surface laiteuse, on remarque quelques grains de poussière, il peut bien être permis de les enlever.

En deux mots vous voyez mon but:

Perrault a fait un chef-d’œuvre, mais sans le destiner précisément aux enfants; ce chef-d’œuvre, mes bons petits amis, moi je veux vous le conserver, mais en le purifiant tout à fait à votre intention.

Ayez donc pleine confiance en moi; ne craignez point un vandalisme.

Votre conteur chéri, je vous le laisse tout entier: ce sera toujours le Petit Chaperon-Rouge, avec sa galette et sa mère-grand; le Petit Poucet, avec ses bottes de sept lieues; la Barbe-Bleue, avec sa femme curieuse et sa clef tachée de sang; et Peau d’Ane, avec son gâteau; et Cendrillon, avec sa petite pantoufle; et la Belle au Bois dormant, et Biquet à la Houppe, et tous les autres; — un respect religieux, et tout filial de ma part pour votre auteur, présidera à ma paternelle révision; il n’y aura rien de changé pour vous; non, rien, si ce n’est quelque imperceptible expression, la plupart du temps incompréhensible ou impropre, ou, tout au plus, quelque phrase vous parlant de choses inconnues ou en dehors de votre âge.

Non, mes chers enfants, ce n’est point un profane qui vient tailler et trancher cruellement dans le naïf trésor de vos légendes; c’est au contraire un ami, un père, qui, aimant par-dessus tout ces récits lointains et leur simple morale, a voulu, en toute humilité, mettre une dernière main à cette œuvre si attrayante, et la rendre entièrement propre à votre jeunesse et digne de vous.

Lisez, mes petits amis, lisez; Perrault eût été à ma place, il eût fait sans aucun doute ce que je viens faire aujourd’hui... ou, si l’on persistait à me dire qu’il a écrit ces contes exprès pour ses enfants, et que j’aurais pu me dispenser de ma tâche, je répondrais ceci: — qu’il faut alors que depuis deux cent cinquante ans l’acception de certains mots ait bien changé, et que ce qui, a-t-on la bonté de prétendre, pouvait passer dans ce temps-là, ne peut plus passer aujourd’hui.

Oui, mes chers petits lecteurs, le travail que je m’impose ici (et en disant cela je me répète) est une tâche toute cordiale et toute paternelle; oui, Perrault écrirait ses contes de nos jours (toujours en admettant, ce qui n’est pas, qu’il les ait écrits exprès pour la jeunesse), qu’aucune des expressions supprimées ou modifiées dans cette édition ne sortirait de sa plume; il se châtierait lui-même et bâtonnerait certains mots, et, songeant à son rôle de premier moraliste de l’enfance, il s’en rendrait tout à fait digne par la réserve de la pensée et la circonspection de sa phrase.

J’espère m’être à peu près mis à ce point de vue important, et, loin de redouter un blâme, je pense plutôt avoir pénétré dans les intentions des parents et devoir obtenir, de la part de quelques-uns, un remercîment affectueux et sincère; de la part de tous les autres, l’assurance de leur estime et leur approbation...

La lecture du livre, revu et corrigé, vous fera voir si c’est trop attendre.

F. FERTIAULT.

NOTICE SUR L’AUTEUR ET SES CONTES

Table des matières


Charles Perrault est né à Paris le 12 janvier 1628.

Il eut trois frères: l’un d’eux, Claude, médecin et architecte, est l’auteur du plan de la colonnade du Louvre.

Il fit des études laborieuses et brillantes.

Protégé par Colbert, il devint plus tard premier commis des bâtiments du roi.

Il s’occupa toujours avec ardeur de travaux littéraires, faisant tantôt des vers, tantôt de la prose.

Comme à bien d’autres écrivains, l’œuvre à laquelle il attachait peut-être la moindre importance est celle qui lui fit le plus de réputation: ce sont ses contes.

Eux seuls ont popularisé le nom de Charles Perrault, que, sans eux, bien peu d’entre nous connaîtraient aujourd’hui.

Il recueillit la matière de ces naïfs récits dans la bouche des nourrices de son temps, et il les habilla de son style aussi naïf qu’elles.

De nombreuses traditions les avaient conservés jusqu’alors; mais il est fort probable que si Perrault n’eût pris la peine de les écrire, ces récits seraient à cette heure perdus pour nous.

Perrault avait plus de cinquante ans quand il se mit à ce travail.

Dans l’origine, ses Contes de ma mère l’Oie furent appelés par lui: Histoires ou Contes du temps passé. Toutes les éditions, depuis 1697 jusqu’à celles de 1724, n’en contiennent que huit: la Belle au bois dormant, la Barbe-Bleue, le Petit Chaperon-Rouge, les Fées, le Chat botté, Riquet à la Houppe, Cendrillon et le Petit Poucet. — Peau d’Ane et les Souhaits ridicules ont été écrits en vers par Perrault, et, depuis lui, remis en prose. L’Adroite Princesse ou les Aventures de Finette n’est pas de lui, mais de Mlle M. J. Lhéritier de Villandon.

Le succès des contes de Perrault fit qu’il eut un grand nombre d’imitateurs, parmi lesquels on peut citer Mme d’Aulnoy, Mme de Beaumont, Mme de Murat, Ducray-Duminil, et d’autres. On trouve, dans ces essais faits à sa manière, plus ou moins d’agrément et d’invention; mais Perrault est resté jusqu’à présent l’unique; lui seul sera le compagnon inséparable de toutes les enfances.

Il vécut tranquillement jusqu’en 1703. Le 16 mai, il mourut en philosophe et en chrétien, recevant pour récompense d’une vie pure les larmes de ses enfants et les regrets de ses amis.

F. FERTIAULT.

Le petit Poucet, s’étant approché de l’Ogre, lui tira ses bottes.


LE PETIT POUCET

Table des matières


Il y avait une fois un bûcheron et une bûcheronne qui avaient sept enfants, tous garçons: l’aîné n’avait que dix ans, et le plus jeune n’en avait que sept. On s’étonnera que le bûcheron ait eu tant d’enfants en si peu de temps; mais c’est que la Providence leur en donnait souvent deux à la fois.

Ils étaient fort pauvres, et leurs enfants les incommodaient beaucoup, parce qu’aucun d’eux ne pouvait gagner sa vie. Ce qui les chagrinait encore, c’est que le plus jeune était fort délicat et ne disait mot, prenant pour bêtise ce qui était une marque de la bonté de son esprit. Il était fort petit, et quand il vint au monde, il n’était guère plus gros que le pouce; ce qui fit qu’on l’appela le petit Poucet.

Ce pauvre enfant était le souffre-douleur de la maison, et on lui donnait toujours le tort. Cependant il était le plus avisé de tous ses frères, et s’il parlait peu, il écoutait beaucoup.

Il vint une année très-fâcheuse; et la famine fut si grande, que ces pauvres gens résolurent de se défaire de leurs enfants. Un soir que ces enfants étaient couchés, et que le bûcheron était auprès du feu avec sa femme, il lui dit, le cœur serré de douleur:

«Tu vois bien que nous ne pouvons plus nourrir nos enfants: je ne saurais les voir mourir de faim devant mes yeux, et je suis résolu de les mener perdre demain au bois, ce qui sera bien aisé, car, tandis qu’ils s’amuseront à fagoter, nous n’avons qu’à nous enfuir sans qu’ils nous voient.

— Ah! s’écria la bûcheronne, pourrais-tu bien toi-même mener perdre tes enfants?»

Son mari avait beau lui représenter leur grande pauvreté, elle ne pouvait y consentir: elle était pauvre, mais elle était leur mère.

Cependant, ayant considéré quelle douleur ce lui serait de les voir mourir de faim, elle y consentit, et alla se coucher en pleurant.

Le petit Poucet ouït tout ce qu’ils dirent; car, ayant entendu, de dans son lit, qu’ils parlaient d’affaires, il s’était levé très-doucement et glissé sous l’escabelle de son père, pour les écouter sans être vu. Il alla se recoucher, et ne dormit point du reste de la nuit, songeant à ce qu’il avait à faire. Il se leva de bon matin, et alla au bord d’un ruisseau, où il remplit ses poches de petits cailloux blancs, et ensuite revint à la maison.

On partit, et le petit Poucet ne découvrit rien de tout ce qu’il savait à ses frères. Ils allèrent dans une forêt fort épaisse, où, à dix pas de distance, on ne se voyait pas l’un l’autre.

Le bûcheron se mit à couper du bois, et ses enfants à ramasser des broutilles pour faire des fagots. Le père et la mère, les voyant occupés à travailler, s’éloignèrent d’eux insensiblement, et puis s’enfuirent tout à coup par un sentier détourné.

Lorsque ces enfants se virent seuls, ils se mirent à crier et à pleurer de toutes leurs forces. Le petit Poucet les laissa crier, sachant bien par où il reviendrait à la maison, car, eu marchant, il avait laissé tomber le long du chemin les petits cailloux blancs qu’il avait dans ses poches. Il leur dit donc:

«Ne craignez point, mes frères; mon père et ma mère nous ont laissé sici, mais je vous ramènerai bien au logis: suivez-moi seulement.»

Ils le suivirent, et il les mena jusqu’à leur maison, par le même chemin qu’ils étaient venus dans la forêt. Ils n’osèrent d’abord rentrer, mais ils se mirent tous contre la porte, pour écouter ce que disaient leur père et leur mère.

Dans le moment que le bûcheron et la bûcheronne arrivèrent chez eux, le seigneur du village leur envoya dix écus qu’il leur devait il y avait longtemps, et dont ils n’espéraient plus rien. Cela leur redonna la vie, car les pauvres gens mouraient de faim. Le bûcheron envoya sur l’heure sa femme à la boucherie. Comme il y avait longtemps qu’ils n’avaient mangé, elle acheta trois fois plus de viande qu’il n’en fallait pour le souper de deux personnes. Lorsqu’il s furent rassasiés, la bûcheronne dit:

«Hélas! où sont maintenant nos pauvres enfants? ils feraient bonne chère de ce qui nous reste là. Mais aussi, Guillaume, c’est toi qui les as voulu perdre, j’avais bien dit que nous nous en repentirions. Que font-ils maintenant dans cette forêt? Hélas! mon Dieu, les loups les ont peut-être déjà mangés; tu es bien inhumain d’avoir ainsi perdu tes enfants!»

Le bûcheron s’impatienta à la fin; car elle redit plus de vingt fois qu’il s’en repentirait, et qu’elle l’avait bien dit. Il la menaça de la battre si elle ne se taisait.

Ce n’est pas que le bûcheron ne fût peut-être encore plus fâché que sa femme; mais c’est qu’elle lui rompait la tête, et qu’il était de l’humeur de beaucoup d’autres gens, qui aiment fort les femmes qui disent bien, mais qui trouvent très-importunes celles qui ont toujours bien dit.

La bûcheronne était tout en pleurs et disait:

«Hélas! où sont maintenant mes enfants, mes pauvres enfants?»

Elle le dit une fois si haut, que les enfants, qui étaient à la porte, l’ayant entendue, se mirent à crier tous ensemble:

«Nous voilà, nous voilà !»

Elle courut vite leur ouvrir la porte, et leur dit en les embrassant:

«Que je suis aise de vous revoir, mes chers enfants! Vous êtes bien las, et vous avez bien faim: et toi, Pierrot, comme te voilà crotté ! viens que je te débarbouille.»

Ce Pierrot était son fils aîné, qu’elle aimait plus que tous les autres, parce qu’il était un peu rousseau, et qu’elle était un peu rousse.

Ils se mirent à table, et mangèrent d’un appétit qui faisait plaisir au père et à la mère, à qui ils racontaient la peur qu’ils avaient eue dans la forêt, en parlant presque tous ensemble. Ces bonnes gens étaient ravis de revoir leurs enfants avec eux, et cette joie dura tant que les dix écus durèrent; mais lorsque l’argent fut dépensé, ils retombèrent dans leur premier chagrin, et résolurent de les perdre encore; et, pour ne pas manquer le coup, de les mener bien plus loin que la première fois.

Ils ne purent parler de cela si secrètement, qu’ils ne fussent entendus par le petit Poucet, qui fit son compte de sortir d’affaire comme il avait déjà fait; mais quoiqu’il se fût levé de grand matin, pour aller ramasser des petits cailloux, il ne put en venir à bout: car il trouva la porte de la maison fermée à double tour. Il ne savait que faire, lorsque la bûcheronne leur ayant donné à chacun un morceau de pain pour leur déjeuner, il songea qu’il pourrait se servir de son pain au lieu de cailloux, en le jetant par miettes le long des chemins où ils passeraient: il le serra donc dans sa poche.

Le père et la mère les menèrent dans l’endroit de la forêt le plus épais et le plus obscur: et dès qu’ils y furent, ils gagnèrent un faux-fuyant, et les laissèrent là. Le petit Poucet ne s’en chagrina pas beaucoup, parce qu’il croyait trouver aisément son chemin par le moyen de son pain qu’il avait semé partout où il avait passé ; mais il fut bien surpris lorsqu’il ne put en retrouver une seule miette: les oiseaux étaient venus, qui avaient tout mangé.

Les voilà donc bien affligés, car, plus ils s’égaraient, plus ils s’enfonçaient dans la forêt. La nuit vint, et il s’éleva un grand vent qui leur faisait des peurs épouvantables. Ils croyaient n’entendre de tous côtés que des hurlements de loups qui venaient à eux pour les manger.

Ils n’osaient presque se parler ni tourner la tête. Il survint une grosse pluie qui les perça jusqu’aux os; ils glissaient à chaque pas, tombaient dans la boue, d’où ils se relevaient tout crottés, ne sachant que faire de leurs mains. Le petit Poucet grimpa au haut d’un arbre pour voir s’il ne découvrirait rien: tournant la tête de tous côtés, il vit une petite lueur comme d’une chandelle, mais qui était bien loin par delà de la forêt. Il descendit de l’arbre, et lorsqu’il fut à terre, il ne vit plus rien: cela le désola.

Cependant, ayant marché quelque temps avec ses frères du côté où il avait vu la lumière, il la revit en sortant du bois.

Ils arrivèrent enfin à la maison où était cette chandelle, non sans bien des frayeurs, car souvent ils la perdaient de vue; ce qui leur arrivait toutes les fois qu’ils descendaient dans quelque fond. Ils heurtèrent à la porte, et une bonne femme vint leur ouvrir. Elle leur demanda ce qu’ils voulaient. Le petit Poucet lui dit qu’ils étaient de pauvres enfants qui s’étaient perdus dans la forêt, et qui demandaient à coucher par charité. Cette femme, les voyant tous si jolis, se mit à pleurer et leur dit:

«Hélas! mes pauvres enfants, où êtes-vous venus? Savez-vous bien que c’est ici la maison d’un Ogre qui mange les petits enfants?

— Hélas! madame, lui répondit le petit Poucet qui tremblait de toute sa force, aussi bien que ses frères, que ferons-nous? il est bien sûr que les loups de la forêt ne manqueront pas de nous manger cette nuit, si vous ne voulez pas nous retenir chez vous; et, cela étant, nous aimons mieux que ce soit Monsieur qui nous mange; peut-être qu’il aura pitié de nous, si vous voulez bien l’en prier.»

La femme de l’Ogre, qui crut qu’elle pourrait les cacher à son mari jusqu’au lendemain matin, les laissa entrer, et les mena se chauffer auprès d’un bon feu; car il y avait un mouton tout entier à la broche pour le souper de l’Ogre.

Comme ils commençaient à se chauffer, ils entendirent heurter trois ou quatre grands coups à la porte; c’était l’Ogre qui revenait.

Aussitôt sa femme les fit cacher sous le lit, et alla ouvrir la porte. L’Ogre demanda d’abord si le souper était prêt et si on avait tiré du vin, et aussitôt il se mit à table. Le mouton était encore tout sanglant; mais il ne lui en sembla que meilleur. Il flairait à droite et à gauche, disant qu’il sentait la chair fraîche.

«Il faut, lui dit sa femme, que ce soit ce veau que je viens de préparer, que vous sentiez.

— Je sens la chair fraîche, te dis-je encore une fois, reprit l’Ogre en regardant sa femme de travers, et il y a ici quelque chose que je n’entends pas.»

En disant ces mots, il se leva de table et alla droit au lit.

«Ah! dit-il, voilà donc comme tu veux me tromper, maudite femme? Je ne sais à quoi il tient que je ne te mange aussi: bien t’en prend d’être une vieille bête. Voilà du gibier qui me vient fort à propos pour traiter trois Ogres de mes amis qui doivent me venir voir ces jours-ci.»

Il les tira de dessous le lit l’un après l’autre.

Ces pauvres enfants se mirent à genoux en lui demandant pardon; mais ils avaient affaire au plus cruel de tous les Ogres, qui, bien loin d’avoir de la pitié, les dévorait déjà des yeux et disait à sa femme que ce serait là de friands morceaux, lorsqu’elle leur aurait fait une bonne sauce.

Il alla prendre un grand couteau, et en s’approchant de ces pauvres enfants, il l’aiguisait sur une longue pierre qu’il tenait à sa main gauche. Il en avait déjà empoigné un, lorsque sa femme lui dit:

«Que voulez-vous faire à l’heure qu’il est, n’aurez-vous pas assez de temps demain?

— Tais-toi, reprit l’Ogre, ils en seront plus mortifiés.

— Mais vous avez encore tant de viande, reprit sa femme: voilà un veau, deux moutons et la moitié d’un cochon.

— Tu as raison, dit l’Ogre; donne-leur bien à souper, afin qu’ils ne maigrissent pas, et va les mener coucher.»

La bonne femme fut ravie de joie, et leur porta bien à souper; mais ils ne purent manger, tant ils étaient saisis de peur. Pour l’Ogre, il se mit à boire, ravi d’avoir de quoi si bien régaler ses amis. Il but une douzaine de coups de plus qu’à l’ordinaire, ce qui lui donna un peu dans la tête, et l’obligea de s’aller coucher.

L’Ogre avait sept filles qui n’étaient encore que des enfants. Ces petites Ogresses avaient toutes le teint fort beau, parce qu’elles mangeaient de la chair fraîche, comme leur père; mais elles avaient de petits yeux gris et tout ronds, le nez crochu et une fort grande bouche, avec de longues dents fort aiguës et fort éloignées l’une de l’autre. Elles n’étaient pas encore fort méchantes, mais elles promettaient beaucoup, car elles mordaient déjà les petits enfants pour en sucer le sang.

On les avait fait coucher de bonne heure, et elles étaient toutes sept dans un grand lit, ayant chacune une couronne d’or sur la tête. Il y avait dans la même chambre un autre lit de la même grandeur; ce fut dans ce lit que la femme de l’Ogre mit coucher les sept petits garçons; après quoi elle alla rejoindre son mari.

Le petit Poucet, qui avait remarqué que les filles de l’Ogre avaient des couronnes d’or sur la tête, et qui craignait qu’il ne prît à l’Ogre quelque remords de ne les avoir pas égorgés le soir même, se leva vers le milieu de la nuit, et prenant les bonnets de ses frères et le sien, il alla tout doucement les mettre sur la tête des sept filles de l’Ogre, après leur avoir ôté leurs couronnes d’or, qu’il mit sur la tête de ses frères et sur la sienne, afin que l’Ogre les prît pour ses filles et ses fille pour les garçons qu’il voulait égorger.


La chose réussit comme il l’avait pensé ; car l’Ogre, s’étant éveillé sur le minuit, eut regret d’avoir différé au lendemain ce qu’il pouvait exécuter la veille. Il se jeta donc brusquement hors du lit, et prenant son grand couteau:

«Allons voir, dit-il, comment se portent nos petits drôles, n’en faisons pas à deux fois.»

Il monta donc à tâtons à la chambre de ses filles, et s’approcha du lit où étaient les petits garçons, qui dormaient tous, excepté le petit Poucet, qui eut bien peur lorsqu’il sentit la main de l’Ogre qui lui tâtait la tête comme il avait tâté celle de tous ses frères. L’Ogre, qui sentit les couronnes d’or:

«Vraiment, dit-il, j’allais faire là un bel ouvrage! je vois bien que je bus trop hier au soir.»

Il alla ensuite au lit de ses filles, où, ayant senti les petits bonnets des garçons:

«Ah! les voilà, dit-il, nos gaillards: travaillons hardiment.»

En disant ces mots, il coupa, sans balancer, la gorge à ses sept filles. Fort content de cette expédition, il alla se recoucher.

Aussitôt que le petit Poucet entendit ronfler l’Ogre, il réveilla ses frères, et leur dit de s’habiller promptement et de le suivre. Ils descendirent doucement dans le jardin, et sautèrent par-dessus les murailles. Ils coururent presque toute la nuit, toujours en tremblant, et sans savoir où ils allaient.

L’Ogre, s’étant éveillé, dit à sa femme:

«Va-t’en là-haut préparer ces petits drôles d’hier au soir.»

L’Ogresse fut fort étonnée de la bonté de son mari, ne se doutant point de la manière qu’il entendait qu’on les préparât, et croyant qu’il lui ordonnait de les aller vêtir. Elle monta en haut, où elle fut bien surprise lorsqu’elle aperçut ses sept filles égorgées et nageant dans leur sang.

Elle commença par s’évanouir (car c’est le premier expédient que trouvent presque toutes les femmes en pareilles rencontres). L’Ogre, craignant que sa femme ne fût trop longtemps à faire la besogne dont il l’avait chargée, monta en haut pour l’aider. Il ne fut pas moins étonné que sa femme, lorsqu’il vit cet affreux spectacle.

«Ah! qu’ai-je fait? s’écria-t-il; ils me le payeront, les malheureux, et tout à l’heure!»

Il jeta aussitôt une potée d’eau dans le nez de sa femme; et l’ayant fait revenir:

«Donnez-moi vite mes bottes de sept lieues, lui dit-il, afin que j’aille les attraper.»

IL se mit en campagne, et après avoir couru de tous côtés, il entra enfin dans le chemin où marchaient les pauvres enfants, qui n’étaient plus qu’à cent pas du logis de leur père. Ils virent l’Ogre qui allait de montagne en montagne, et qui traversait des rivières aussi aisément qu’il aurait fait du moindre ruisseau. Le petit Poucet, qui vit un rocher creux proche le lieu où ils étaient, y fit cacher ses six frères, et s’y fourra aussi, regardant toujours ce que l’Ogre deviendrait.

L’Ogre, qui se trouvait fort las du chemin qu’il avait fait inutilement (car les bottes de sept lieues fatiguent fort leur homme), voulut se reposer; et, par hasard, il alla s’asseoir sur la roche où les petits garçons s’étaient cachés.

Comme il n’en pouvait plus de fatigue, il s’endormit après s’être reposé quelque temps, et vint à ronfler si effroyablement, que les pauvres enfants n’en eurent pas moins de peur que quand il tenait son grand couteau pour leur couper la gorge. Le petit Poucet en fut le moins effrayé, et dit à ses frères de s’enfuir promptement à la maison pendant que l’Ogre dormait bien fort, et qu’ils ne se missent point en peine de lui.

Ils crurent son conseil, et gagnèrent vite la maison.

Le petit Poucet s’étant approché de l’Ogre, lui tira doucement ses bottes, et les mit aussitôt. Les bottes étaient fort grandes et fort larges; mais comme elles étaient fées, elles avaient le don de s’agrandir et de s’apetisser selon la jambe de celui qui les chaussait, de sorte qu’elles se trouvèrent aussi justes à ses pieds et à ses jambes que si elles eussent été faites pour lui.

Il alla droit à la maison de l’Ogre, où il trouva sa femme qui pleurait auprès de ses filles égorgées.

«Votre mari, lui dit le petit Poucet, est en grand danger, car il a été pris par une troupe de voleurs, qui ont juré de le tuer, s’il ne leur donne tout son or et tout son argent. Dans le moment qu’ils lui tenaient le poignard sur la gorge, il m’a aperçu, et m’a prié de vous venir avertir de l’état où il est, et de vous dire de me donner tout ce qu’il a vaillant, sans en rien retenir, parce qu’autrement ils le tueront sans miséricorde. Comme la chose presse beaucoup, il a voulu que je prisse ses bottes de sept lieues, que voilà, pour faire diligence, et aussi afin que vous ne croyiez pas que je suis un affronteur.

La bonne femme, fort effrayée, lui donna aussitôt tout ce qu’elle avait; car cet Ogre ne laissait pas d’être bon mari, quoiqu’il mangeât les petits enfants. Le petit Poucet, étant donc chargé de toutes les richesses de l’Ogre, s’en revint au logis de son père, où il fut reçu avec bien de la joie.

Il y a bien des gens qui ne demeurent pas d’accord de cette dernière circonstance, et qui prétendent que le petit Poucet n’a jamais fait ce vol à l’Ogre; qu’à la vérité, il n’avait pas fait conscience de lui prendre ses bottes de sept lieues, dont il ne se servait que pour courir après les petits enfants. Ces gens-là assurent le savoir de bonne part, et même pour avoir bu et mangé dans la maison du bûcheron. Ils assurent que lorsque le petit Poucet eut chaussé les bottes de l’Ogre, il s’en alla à la cour, où il savait qu’on était fort en peine d’une armée qui était à deux cents lieues de là, et du succès d’une bataille qu’on avait donnée. Il alla trouver le roi, et lui dit que, s’il le souhaitait, il lui rapporterait des nouvelles de l’armée avant la fin du jour. Le roi lui promit une grosse somme d’argent s’il en venait à bout. Le petit Poucet rapporta des nouvelles dès le soir même, et cette première course l’ayant fait connaître, il gagnait tout ce qu’il voulait, car le roi le payait parfaitement pour porter ses ordres à l’armée; et une infinité de dames lui donnaient tout ce qu’il voulait pour avoir les nouvelles qu’elles désiraient connaître.

Après avoir fait, pendant quelque temps, le métier de courrier, et y avoir amassé beaucoup de biens, il revint chez son père, où il n’est pas possible d’imaginer la joie qu’on eut de le revoir. Il mit toute sa famille à l’aise. Il acheta des offices de nouvelle création pour son père et pour ses frères, et par là il les établit tous, et fit parfaitement bien sa cour en même temps.

MORALITÉ

Par ce conte, vous voyez qu’il ne suffit pas toujours d’avoir de la gentillesse et d’être beau parleur, mais qu’il vaut encore mieux, tout informe, grêle ou peu apparent que l’on peut être, avoir du sens et du jugement, pour se tirer avec adresse des circonstances difficiles de la vie.

«Tire la chevillette, la bobinette cherra». Le petit Chaperon entra.


LE PETIT CHAPERON-ROUGE

Table des matières


Il était une fois une petite fille de village, la plus jolie qu’on eût su voir; sa mère en était folle et sa mère-grand plus folle encore. Cette bonne femme lui fit faire un petit fit faire un petit chaperon rouge, qui lui seyait si bien que, partout, on l’appelait le petit Chaperon-Rouge.

Un jour sa mère, ayant fait des galettes, lui dit:

«Va voir comment se porte ta mère-grand, car on m’a dit qu’elle était malade; porte-lui une galette et ce petit pot de beurre.»

Le petit Chaperon-Rouge partit aussitôt pour aller chez sa mère-grand, qui demeurait dans un autre village. En passant dans un bois, elle rencontra compère le loup, qui eut bien envie de la manger; mais il n’osa, à cause de quelques bûcherons qui étaient dans la forêt. Il lui demanda où elle allait. La pauvre enfant, qui ne savait pas qu’il était dangereux de s’arrêter à écouter un loup, lui dit:

«Je vais voir ma mère-grand, et lui porter une galette avec un petit pot de beurre que ma mère lui envoie.

— Demeure-t-elle bien loin? lui dit le loup.

— Oh! oui, lui dit le petit Chaperon-Rouge, c’est par delà le moulin que vous voyez tout là-bas, là-bas, à la première maison du village.

— Eh bien! dit le loup, je veux l’aller voir aussi, et je m’y en vais par ce chemin-ci et toi par ce chemin-là, et nous verrons à qui plus tôt y sera.»


Le loup se mit à courir de toute sa force par le chemin qui était le plus court, et la petite fille s’en alla par le chemin le plus long, s’amusant à cueillir des noisettes, à courir après les papillons et à faire des bouquets des petites fleurs qu’elle rencontrait.

Le loup ne fut pas longtemps à arriver à la maison de la mère-grand; il heurte:

«Toc, toc.

— Qui est là ?

— C’est votre fille, le petit Chaperon-Rouge, dit le loup en contrefaisant sa voix, qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre que ma mère vous envoie.»

La bonne mère-grand, qui était dans son lit, à cause qu’elle se trouvait un peu mal, lui cria:

«Tire la chevillette, la bobinette cherra.»

Le loup tira la chevillette, et la porte s’ouvrit. Il se jeta sur la bonne femme et la dévora en moins de rien, car il y avait plus de trois jours qu’il n’avait mangé ; ensuite il ferma la porte et alla se coucher dans le lit de la mère-grand, en attendant le petit Chaperon-Rouge, qui quelque temps après vint heurter à la porte:

«Toc, toc.

— Qui est là ?»

Le petit Chaperon-Rouge, qui entendit la grosse voix du loup, eut peur d’abord; mais croyant que sa mère-grand était enrhumée, il répondit:

«C’est votre fille, le petit Chaperon-Rouge, qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre que ma mère vous envoie.»

Le loup lui cria en adoucissant un peu sa voix:

«Tire la chevillette, la bobinette cherra.»

Le petit Chaperon-Rouge tira la chevillette, et la porte s’ouvrit.

Le loup, la voyant entrer, lui dit en se cachant dans le lit sous la couverture:

«Mets la galette et le petit pot de beurre sur la huche, et viens te coucher avec moi.»

Le petit Chaperon-Rouge se déshabille, et va se mettre dans le lit, où elle fut bien étonnée de voir comment sa mère-grand était faite en son déshabillé. Elle lui dit:

«Ma mère-grand, que vous avez de grands bras!

— C’est pour mieux t’embrasser, mon enfant.

— Ma mère-grand que vous avez de grandes jambes!

— C’est pour mieux courir, mon enfant.

— Ma mère-grand, que vous avez de grandes oreilles!

— C’est pour mieux écouter, mon enfant.

— Ma mère-grand, que vous avez de grands yeux!

— C’est pour mieux voir, mon enfant.

— Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents!

— C’est pour te manger!»

Et en disant ces mots, le méchant loup se jeta sur le petit Chaperon-Rouge et le mangea.

MORALITÉ

Ceci vous prouve qu’il ne faut jamais écouter les conseils que lorsqu’ils viennent de gens prudents et sages, et que souvent il peut vous en coûter cher pour mettre de l’inexactitude à remplir les ordres qu’on vous donne ou les missions qu’on vous confie.

Ils lui passèrent leur épée au travers du corps elle laissèrent mort.


LA BARBE-BLEUE

Table des matières


Il était une fois un homme qui avait de belles maisons à la ville et à la campagne, de la vaisselle d’or et d’argent, des meubles en broderies et des carrosses tout dorés; mais, par malheur, cet homme avait la barbe bleue: cela le rendait si laid et si terrible, qu’il n’était ni femme ni fille qui ne s’enfuît devant lui.

Une de ses voisines, dame de qualité, avait deux filles parfaitement belles. Il lui en demanda une en mariage, en lui laissant le choix de celle qu’elle voudrait lui donner. Elles n’en voulaient point toutes deux, et se le renvoyèrent l’une à l’autre, ne pouvant se résoudre à prendre un homme qui eût la barbe bleue. Ce qui les dégoûtait encore, c’est qu’il avait déjà épousé plusieurs femmes, et qu’on ne savait ce que ces femmes étaient devenues.

La Barbe-Bleue, pour faire connaissance, les mena avec leur mère, et trois ou quatre de leurs meilleures amies et quelques jeunes gens du voisinage, à une de ses maisons de campagne, où on demeura huit jours entiers. Ce n’était que promenades, que parties de chasse et de pêche, que danses et festins, que collations; on ne dormait point, et on passait toute la nuit à se faire des malices les uns aux autres; enfin, tout alla si bien, que la cadette commença à trouver que le maître du logis n’avait plus la barbe si bleue, et que c’était un fort honnête homme. Dès qu’on fut de retour à la ville, le mariage se conclut.

Au bout d’un mois, la Barbe-Bleue dit à sa femme qu’il était obligé de faire un voyage en province, de six semaines au moins, pour une affaire de conséquence; qu’il la priait de se bien divertir pendant son absence; qu’elle fit venir ses bonnes amies, qu’elle les menât à la campagne, si elle le voulait; que partout elle fit bonne chère.

«Voilà, lui dit-il, les clefs des deux grands garde-meubles; voilà celle de la vaisselle d’or et d’argent qui ne sert pas tous les jours; voilà celle de mes coffres-forts où est mon or et mon argent; celle de mes cassettes, où sont mes pierreries, et voilà le passe-partout de tous les appartements. Pour cette petite clef-ci, c’est la clef du cabinet au bout de la grande galerie de l’appartement bas; ouvrez tout, allez partout; mais, pour ce petit cabinet, je vous défends d’y entrer, et je vous le défends de telle sorte que, s’il vous arrive de l’ouvrir, il n’y a rien que vous ne deviez attendre de ma colère.»

Elle promit d’observer exactement tout ce qui lui venait d’être ordonné ; et lui, après l’avoir embrassée, monte dans son carrosse et part pour son voyage.

Les voisines et les bonnes amies n’attendirent pas qu’on les envoyât querir pour aller chez la jeune mariée, tant elles avaient impatience de voir toutes les richesses de sa maison, n’ayant osé y venir pendant que le mari y était, à cause de sa barbe bleue qui leur faisait peur. Les voilà aussitôt à parcourir les chambres, les cabinets, les garde-robes, toutes plus belles les unes que les autres. Elles montèrent ensuite aux garde-meubles, où elles ne pouvaient assez admirer le nombre et la beauté des tapisseries, des lits, des sophas, des cabinets, des guéridons, des tables et des miroirs, où l’on se voyait depuis les pieds jusqu’à la tête, et dont les bordures, les unes de glace, les autres d’argent et de vermeil, étaient les plus belles et les plus magnifiques qu’on eût jamais vues; elles ne cessaient d’exagérer et d’envier le bonheur de leur amie, qui cependant ne se divertissait point à voir toutes ces richesses, à cause de l’impatience qu’elle avait d’aller ouvrir le cabinet de l’appartement bas.

Elle fut si pressée de sa curiosité, que, sans considérer qu’il était malhonnête de quitter sa compagnie, elle descendit par un escalier dérobé, et avec tant de précipitation, qu’elle pensa se rompre le cou deux ou trois fois. Étant arrivée à la porte du cabinet, elle s’y arrêta quelque temps, songeant à la défense que son mari lui avait faite, et, considérant qu’il pourrait lui arriver malheur d’avoir été désobéis-santé ; mais la tentation était si forte, qu’elle ne put la surmonter; elle prit donc la petite clef et ouvrit en tremblant la porte du cabinet.

D’abord elle ne vit rien, parce que les fenêtres étaient fermées; après quelques moments, elle commença à voir que le plancher était tout couvert de sang caillé, dans lequel se mirait le corps de plusieurs femmes mortes et attachées le long des murs; c’étaient toutes les femmes que la Barbe-Bleue avait épousées et qu’il avait égorgées l’une après l’autre. Elle pensa mourir de peur, et la clef du cabinet, qu’elle venait de retirer de la serrure, lui tomba de la main.

Après avoir un peu repris ses sens, elle ramassa la clef, referma la porte, et monta à sa chambre, pour se remettre un peu; mais elle n’en pouvait venir à bout, tant elle était émue.

Ayant remarqué que la clef du cabinet était tachée de sang, elle l’essuya deux ou trois fois; mais le sang ne s’en allait point; elle eut beau la laver, et même la frotter avec du sable et du grès, il y demeura toujours du sang, car la clef était fée, et il n’y avait pas moyen de la nettoyer tout à fait: quand on ôtait le sang d’un côté, il revenait de l’autre.

La Barbe-Bleue revint de son voyage dès le soir même, et dit qu’il avait reçu des lettres en chemin qui lui avaient appris que l’affaire pour laquelle il était parti venait d’être terminée à son avantage. Sa femme fit tout ce qu’elle put pour lui témoigner qu’elle était ravie de son prompt retour.

Le lendemain, il lui demanda les clefs, et elle les lui donna, mais d’une main si tremblante, qu’il devina sans peine tout ce qui s’était passé.

«D’où vient, lui dit-il, que la clef du cabinet n’est point avec les autres?

— Il faut, dit-elle, que je l’aie laissée là-haut sur ma table.

— Ne manquez pas, dit la Barbe-Bleue, de me la donner tantôt.»

Après plusieurs remises, il fallut lui apporter la clef. La Barbe Bleue l’ayant considérée, dit à sa femme:

«Pourquoi y a-t-il du sang sur cette clef?

— Je n’en sais rien, répondit la pauvre femme, plus pâle que la mort.

— Vous n’en savez rien? reprit la Barbe-Bleue; je le sais bien, moi: vous avez voulu entrer dans le cabinet. Eh bien, madame, vous y entrerez, et irez prendre votre place auprès des dames que vous y avez vues.»

Elle se jeta aux pieds de son mari, en pleurant et lui demandant pardon, avec toutes les marques d’un vrai repentir, de n’avoir pas été obéissante. Elle aurait attendri un rocher, belle et affligée comme elle était; mais la Barbe-Bleue avait un cœur plus dur qu’un rocher.

«Il faut mourir, madame, lui dit-il, et tout à l’heure.

— Puisqu’il faut mourir, répondit-elle en le regardant les yeux baignés de larmes, donnez-moi un peu de temps pour prier Dieu.

— Je vous donne un demi-quart d’heure, reprit la Barbe-Bleue, mais pas un moment davantage.»

Lorsqu’elle fut seule, elle appela sa sœur, et lui dit:

«Ma sœur Anne (car elle s’appelait ainsi), monte, je te prie, sur le haut de la tour, pour voir si mes frères ne viennent point; ils m’ont promis qu’ils me viendraient voir aujourd’hui; et si tu les vois, fais-leur signe de se hâter.»

La sœur Anne monta sur le haut de la tour, et la pauvre affligée lui criait de temps en temps:

«Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?»

Et la sœur Anne lui répondait:

«Je ne vois rien que le soleil qui poudroie et l’herbe qui verdoie.»

Cependant la Barbe-Bleue, tenant un grand coutelas à la main, criait de toute sa force:


«Descends vite, ou je monterai là-haut!

— Encore un moment, s’il vous plaît,» lui répondait sa femme; et aussitôt elle criait tout bas:

«Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?»

Et la sœur Anne répondait:

«Je ne vois rien que le soleil qui poudroie et l’herbe qui verdoie.

— Descends donc vite, criait la Barbe-Bleue, ou je monterai là haut!

— Je m’en vais,» répondit la femme; et puis elle criait:

«Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?

— Je vois, répondit la sœur Anne, une grosse poussière qui vient de ce côté-ci.

— Sont-ce mes frères?

— Hélas! non, ma sœur, je vois un troupeau de moutons.

— Ne veux-tu pas descendre? criait la Barbe-Bleue.

— Encore un petit moment,» répondait sa femme; et puis elle criait:

«Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?

— Je vois, répondit-elle, deux cavaliers qui viennent de ce côté ; mais ils sont bien loin encore.

— Dieu soit loué ! s’écria-t-elle un moment après, ce sont mes frères.

— Je leur fais signe tant que je puis de se hâter.»

La Barbe-Bleue se mit à crier si fort, que toute la maison en trembla.

La pauvre femme descendit, et alla se jeter à ses pieds, tout éplorée et tout échevelée.

«Cela ne sert de rien, lui dit la Barbe-Bleue; il faut mourir!»

Puis, la prenant d’une main par les cheveux, et de l’autre levant le coutelas en l’air, il allait lui abattre la tête.

La pauvre femme, se tournant vers lui et le regardant avec des yeux mourants, le pria de lui donner un petit moment pour se recueillir.

«Non, non, dit-il, recommande-toi bien à Dieu.» Et levant son bras...

Dans ce moment, on heurta si fort à la porte, que la Barbe-Bleue s’arrêta tout court; on ouvrit, et aussitôt on vit entrer deux cavaliers qui, mettant l’épée à la main, coururent droit à la Barbe-Bleue.

Il reconnut que c’étaient les frères de sa femme, l’un dragon et l’autre mousquetaire; de sorte qu’il s’enfuit aussitôt pour se sauver; mais les deux frères le poursuivirent de si près, qu’ils l’attrapèrent avant qu’il pût gagner le perron. Ils lui passèrent leur épée au travers du corps et le laissèrent mort.

La pauvre femme était presque aussi morte que son mari, et n’avait pas la force de se lever pour embrasser ses frères.

Il se trouva que la Barbe-Bleue n’avait point d’héritiers, et qu’ainsi sa femme demeura maîtresse de tous ses biens. Elle en employa une partie à marier sa jeune sœur Anne avec un gentilhomme dont elle était aimée depuis longtemps; une autre partie, à acheter des charges de capitaine à ses deux frères, et le reste à se marier elle-même à un fort honnête homme, qui lui fit oublier le mauvais temps qu’elle avait passé avec la Barbe-Bleue.

MORALITÉ

Vous voyez par ce conte jusqu’à quels malheurs peuvent conduire la curiosité et la désobéissance, et que souvent ce moment si court de coupable satisfaction peut vous laisser des chagrins et des regrets poignants pour le reste de votre vie.

L’Ogre se changea en Lion, Le Chat fut si effrayé, qu’il gâgna les gouttières.


LE MAITRE CHAT OU LE CHAT BOTTÉ

Table des matières


Un meunier ne laissa pour tous biens, à trois enfants qu’il avait, que son moulin, son âne et son chat. Les partages furent bientôt faits; ni le notaire, ni le procureur n’y furent point appelés; ils auraient eu bientôt mangé tout le pauvre patrimoine. L’aîné eut le moulin, le second eut l’âne, et le plus jeune n’eut que le chat.

Ce dernier ne pouvait se consoler d’avoir un si pauvre lot:

«Mes frères, disait-il, pourront gagner leur vie honnêtement en se mettant ensemble; pour moi, lorsque j’aurai mangé mon chat, et que je me serai fait un manchon de sa peau, il faudra que je meure de faim.»

Le chat, qui entendit ce discours, mais qui n’en fit pas semblant, lui dit d’un air posé et sérieux:

— Ne vous affligez point, mon maître; vous n’avez qu’à me donner un sac et me faire faire une paire de bottes pour aller dans les broussailles, et vous verrez que vous n’êtes pas si mal partagé que vous croyez.»

Quoique le maître du chat ne fit pas grand fond là-dessus, il lui avait vu faire tant de tours de souplesse pour prendre des rats et des souris, comme quand il se pendait par les pieds, ou qu’il se cachait dans la farine pour faire le mort, qu’il ne désespéra pas d’en être secouru dans sa misère.

Lorsque le chat eut ce qu’il avait demandé, il se botta bravement; et, mettant son sac à son cou, il en prit les cordons avec ses pattes de devant, et s’en alla dans Une garenne où il y avait grand nombre de lapins. Il mit du son et des lacerons dans son sac et s’étendit comme s’il eût été mort; il attendit que quelque jeune lapin, peu instruit encore des ruses de ce monde, vînt se fourrer dans son sac pour manger ce qu’il y avait mis.

A peine se fut-il couché qu’il eut consentement: un jeune étourdi de lapin entra dans son sac, et le maître chat, tirant aussitôt les cordons, le prit et le tua sans miséricorde.

Tout glorieux de sa proie, il s’en alla chez le roi, et demanda à lui parler. On le fit monter à l’appartement de Sa Majesté, où, étant entré, il fit une grande révérence au roi, et lui dit:

«Voilà, sire, un lapin de garenne que M. le marquis de Carabas (c’était le nom qu’il lui prit en gré de donner à son maître) m’a chargé de vous présenter de sa part.

— Dis à ton maître, répondit le roi, que je le remercie, et qu’il me fait plaisir.»

Une autre fois il alla se cacher dans un blé, tenant toujours son sac ouvert, et lorsque deux perdrix y furent entrées, il tira les cordons et les prit toutes deux. Il alla ensuite les présenter au roi, comme il avait fait du lapin de garenne. Le roi reçut encore avec plaisir les deux perdrix, et lui fit donner pour boire.

Le chat continua ainsi, pendant deux ou trois mois, de porter de temps en temps au roi du gibier de la chasse de son maître.

Un jour qu’il sut que le roi devait aller à la promenade sur le bord de la rivière avec sa fille, la plus belle princesse du monde, il dit à son maître:

«Si vous voulez suivre mon conseil, votre fortune est faite; vous n’avez qu’à vous baigner dans la rivière à l’endroit que je vous montrerai, et ensuite me laisser faire.»

Le marquis de Carabas fit ce que son chat lui conseillait, sans savoir à quoi cela serait bon. Dans le temps qu’il se baignait, le roi vint à passer, et le chat se mit à crier de toute sa force:

«Au secours! au secours! voilà M. le marquis de Carabas qui se noie!»

A ce cri, le roi mit la tête à la portière; et, reconnaissant le chat qui lui avait apporté tant de fois du gibier, il ordonna à ses gardes qu’on allât vite au secours de M. le marquis de Carabas.

Pendant qu’on retirait le pauvre marquis de la rivière, le chat, s’approchant du carrosse, dit au roi que dans le temps que son maître se baignait, il était venu des voleurs qui avaient emporté ses habits, quoiqu’il eût crié : Au voleur! de toute sa force. Le drôle les avait cachés sous une grosse pierre. Le roi ordonna aussitôt aux officiers de sa garde-robe d’aller querir un de ses plus beaux habits pour M. le marquis de Carabas. Le roi lui fit mille caresses, et comme les beaux habits qu’on venait de lui donner relevaient sa bonne mine (car il était beau et bien fait de sa personne), la fille du roi le trouva fort à son gré, et le marquis de Carabas ne lui eut pas plutôt jeté deux ou trois regards fort respectueux, qu’elle se sentit prise pour lui du plus vif intérêt.

Le roi voulut qu’il montât dans son carrosse, et qu’il fût de la promenade.

Le chat, ravi de voir que son dessein commençait à réussir, prit les devants, et ayant rencontré des paysans qui fauchaient un pré, il leur dit:

«Bonnes gens qui fauchez, si vous ne dites au roi que le pré que vous fauchez appartient à M. le marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté.»


Le roi ne manqua pas de demander aux faucheurs à qui était ce pré qu’ils fauchaient:

«C’est à M. le marquis de Carabas,» dirent-ils tous ensemble: car la menace du chat leur avait fait peur.

«Vous avez là un bel héritage! dit le roi au marquis de Carabas.

— Vous voyez, sire, répondit le marquis; c’est un pré qui ne manque point de rapporter abondamment toutes les années.»

Le maître chat, qui allait toujours devant, rencontra des moissonneurs et leur dit:

«Bonnes gens qui moissonnez, si vous ne dites que tous ces blés appartiennent à M. le marquis de Carabas, vous serez hachés menu comme chair à pâté.»

Le roi, qui passa un moment après, voulut savoir à qui appartenaient tous les blés qu’il voyait.

«C’est à M. le marquis de Carabas,» répondirent les moissonneurs; et le roi s’en réjouit encore avec le marquis.

Le chat, qui allait devant le carrosse, disait toujours la même chose à ceux qu’il rencontrait, et le roi était étonné des grands biens du marquis de Carabas.

Le maître chat arriva enfin dans un beau château, dont le maître était un Ogre, le plus riche qu’on ait jamais vu; car toutes les terres par où le roi avait passé étaient de la dépendance de ce château. Le chat eut soin de s’informer qui était cet Ogre, et ce qu’il savait faire, et demanda à lui parler, disant qu’il n’avait pas voulu passer si près de son château sans avoir l’honneur de lui faire la révérence.

L’Ogre le reçut aussi civilement que le peut un Ogre, et le fit reposer.

«On m’a assuré, dit le chat, que vous aviez le don de vous changer en toutes sortes d’animaux, et que vous pouviez, par exemple, vous transformer en lion, en éléphant?

— Cela est vrai, répondit l’Ogre brusquement, et, pour vous le montrer, vous m’allez voir devenir lion.»

Le chat fut si effrayé de voir un lion devant lui, qu’il gagna aussitôt les gouttières, non sans peine et sans péril, à cause de ses bottes, qui ne valaient rien pour marcher sur les tuiles.

Quelque temps après, le chat ayant vu que l’Ogre avait quitté sa première forme, descendit et avoua qu’il avait eu bien peur:

«On m’a assuré encore, dit le chat, mais je ne saurais le croire, que vous aviez aussi le pouvoir de prendre la forme des plus petits animaux, par exemple de vous changer en un rat, en une souris: je vous avoue que je tiens cela tout à fait impossible.

— Impossible? reprit l’Ogre, vous allez voir;» et en même temps il se changea en une souris, qui se mit à courir sur le plancher.

Le chat ne l’eut pas plutôt aperçue qu’il se jeta dessus et la mangea.

Cependant le roi, qui vit en passant le beau château de l’Ogre, voulut entrer dedans. Le chat, qui entendit le bruit du carrosse qui passait sur le pont-levis, courut au-devant, et dit au roi:

«Votre Majesté soit la bienvenue dans ce château de M. le marquis de Carabas!

— Comment, monsieur le marquis, s’écria le roi, ce château est encore à vous? Il ne se peut rien de plus beau que cette tour et que tous ces bâtiments qui l’environnent: voyons le dedans, s’il vous plaît.»

Le marquis donna la main à la jeune princesse, et suivant le roi, qui montait le premier, ils entrèrent dans une grande salle, où ils trouvèrent une magnifique collation que l’Ogre avait fait préparer Pour ses amis, qui devaient le venir voir ce même jour-là, mais qui n’avaient pas osé entrer, sachant que le roi y était. Le roi, charmé des bonnes qualités de M. le marquis de Carabas, de même que sa fille, qui le trouvait aussi fort aimable, et Voyant les grands biens qu’il possédait, lui dit, après avoir bu cinq ou six coups:

«Il ne tiendra qu’à vous, monsieur le Marquis, que vous ne soyez mon gendre.»

Le marquis, faisant de grandes révérences, accepta l’honneur que lui faisait le roi, et dès le jour même il épousa la princesse.

Le chat devint grand seigneur, et ne courut plus après les souris que pour se divertir.

MORALITÉ

Ayez du savoir-faire dans l’esprit et de l’adresse dans les mains; soyez en un mot travailleurs et industrieux: et vous verrez venir à vous la fortune, qui souvent tournera le dos à ceux qui l’auront eue par leur naissance, et qui, ne sachant rien faire pour la conserver quand ils l’ont, sauraient encore bien moins pour la reconquérir, une fois perdue.

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
11 ekim 2024
Hacim:
165 s. 43 illüstrasyon
ISBN:
4064066316105
Yayıncı:
Telif hakkı:
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