Kitabı oku: «Les enfants du Luxembourg»

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Charlotte Chabrier-Rieder

Les enfants du Luxembourg


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066314798

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

ÉPILOGUE


I

Table des matières

ROSE, VIOLETTE ET FRÉDY.

Assise devant son bureau, Mme Fernel écrivait tandis que ses fillettes — deux jumelles âgées de dix ans, à qui elle avait donné les jolis noms de Rose et de Violette — lisaient chacune un livre de la Bibliothèque Rose, en ayant soin de tourner bien doucement les pages, afin de ne pas troubler leur maman. Près d’elles, leur petit frère, Frédy, un délicieux enfant de cinq ans et demi, aux beaux yeux bleus, aux cheveux blonds bouclés, construisait un château de cartes, et, de temps en temps, jetait un regard vers sa maman, mais sans parler ni faire de bruit, ne voulant pas non plus lui causer la moindre distraction.

Mme Fernel posa la plume, poussa un soupir, puis se tournant vers les enfants:

«J’ai fini ma lettre à votre papa, mes chers petits. Donnez-moi les vôtres, que je les joigne à mon courrier.»

Rose et Violette abandonnèrent aussitôt leur lecture — pourtant très intéressante — et s’empressèrent de remettre à la maman, l’une, une enveloppe de papier mauve, l’autre de papier rose, sur lesquelles se lisait la même suscription, d’une grosse écriture enfantine:

«Monsieur le docteur Fernel,

à Madagascar.»

Le petit Frédy s’était, lui aussi, levé de sa chaise pour aller chercher sa lettre, et si précipitamment qu’il renversa le château de cartes édifié avec tant de soin. En d’autres circonstances, un si triste accident n’eût pas manqué de faire couler ses larmes, mais quand il s’agissait de son papa, tout était oublié, et volontiers l’enfant eût sacrifié, non seulement les châteaux de cartes, mais tous les jeux et tous les plaisirs du monde pour ce cher papa qu’il adorait.

A son tour il remit à la maman une grande enveloppe sillonnée d’hiéroglyphes bizarres et mystérieux. On ne savait pas si c’étaient des caractères chinois, comme ceux qui décorent les boîtes de thé authentique, ou des caractères arabes, ou tout simplement les zigzags d’une mouche qui aurait trempé ses pattes dans l’encrier avant de les promener sur l’enveloppe. La maman, elle, ne s’y trompa pas — l’intuition des mamans est si merveilleuse! — et très couramment elle sut lire:

«Pour Monsieur Papa,

en Sauvagerie.»

Réprimant un sourire, causé par cette naïve suscription, elle ouvrit l’enveloppe, elle en sortit deux feuilles de papier: l’une offrait à l’admiration un dessin magnifique, moitié crayon rouge, moitié crayon bleu, représentant des soldats à cheval, et quels soldats, et quels chevaux! Les cavaliers semblaient coiffés de cloches à melon, tant leurs casques étaient énormes; leurs bras et leurs jambes, en revanche, n’avaient pas plus d’épaisseur que des pattes d’araignées. Quant aux chevaux, n’eussent été leurs queues fièrement relevées en trompette, on les eût pris pour des sarigues, avec leurs museaux pointus et leurs ventres, ronds comme un œuf, qui traînaient à terre. N’importe, il y avait tant de vie et de mouvement dans ce tableau militaire, les cavaliers s’y précipitaient avec une telle fougue contre un ennemi invisible, l’allure des chevaux, galopant ventre à terre — c’est le cas de le dire — était si bien rendue, que le tout faisait le plus grand honneur au talent précoce du jeune dessinateur.

Sur l’autre feuillet, on pouvait voir des hiéroglyphes non moins étranges que sur l’enveloppe. La maman y déchiffra:

«Bonjour, mon cher papa, je suis très çage. Je t’aime bocop. Quand reviendras-tu? Ton peti garsson, Frédy.»

L’orthographe de Frédy, on le voit, n était pas moins fantaisiste que son écriture. Pourtant la maman ne songeait guère à s’en moquer: au contraire, des larmes d’attendrissement lui vinrent aux yeux, car elle savait combien le pauvre petit avait de peine à écrire, et elle devinait tout le mal qu’il avait dû se donner pour tracer ces ligues et exprimer tout son amour à son papa.

M. Fernel, le papa de Frédy, de Rose et de Violette, était un jeune docteur plein d’avenir. Le gouvernement français l’avait chargé d’une importante mission à Madagascar, trop difficile et trop périlleuse pour qu’il pût songer à emmener avec lui sa femme et ses enfants. Comme il aimait tendrement les siens, et que la mission devait durer au moins un an, il eut d’abord bien envie de la refuser. La tentation fut brève, le jeune docteur était avant tout l’homme du devoir: il fallait se montrer digne de l’honneur qui lui était fait, répondre à la confiance qu’on lui témoignait, et malgré l’affreux chagrin de la séparation, courageusement il quitta tout ce qu’il chérissait pour se rendre à son poste.

Mme Fernel, assise à son bureau, écrivait une lettre.


Mme Fernel, on le devine, n’avait pas eu moins de chagrin que son mari: elle restait à Paris, dans un profond isolement, sans appui, sans conseil, ayant depuis longtemps perdu ses parents et ne possédant, en fait de famille, qu’une vieille cousine excentrique qui ne pouvait lui être d’aucun secours. Le sacrifice était plus lourd encore pour elle. Mais elle aussi ne connaissait que le devoir, et le cœur déchiré, sans qu’elle voulût le laisser paraître, elle fut la première à encourager son mari au départ. En l’absence de M. Fernel, elle s’absorba entièrement dans l’éducation de ses enfants, s’astreignant à la double tâche de mère et d’institutrice, dirigeant elle-même leurs études en dehors du cours de français où les petites filles se rendaient deux fois par semaine. Elle voulait qu’au retour le papa eût la joie et la récompense de trouver des enfants «parfaits». Or, pour rendre des enfants «parfaits», vous devinez qu’il y a fort à faire et que Mme Fernel ne devait guère connaître de loisirs.

Violette et Rose étaient de bonnes petites filles, et leur petit frère Frédy était un bon petit garçon, ce qui n’empêchait pas Violette de se montrer indocile et raisonneuse, de discuter à tout propos et hors de propos, et de prétendre avoir sur toute chose des lumières vraiment étonnantes chez une enfant de dix ans. Violette savait tout, connaissait tout, tranchait sur tout, tenant tête aux personnes d’âge et d’expérience et prétendant leur damer le pion, par un prodige de science infuse encore inexpliqué. C’est vous dire qu’en dépit de ses bonnes qualités, Violette se rendait souvent aussi ridicule qu’insupportable. Pareillement Rosette, tout en étant une bonne petite fille, ne se montrait pas moins fantasque, étourdie et paresseuse à l’occasion — et l’occasion revenait trop souvent. C’était tous ces vilains défauts que la maman voulait mettre ses soins à corriger avant le retour du papa. Quant au petit Frédy, joli comme les amours, avec ses grands yeux clairs et l’auréole de ses fins cheveux blonds, il était d’une santé délicate, et pendant sa première enfance il avait donné les plus graves inquiétudes à ses parents. Aussi l’avait-on un peu trop gâté, il faut en convenir, et la maman toujours raisonnable sentait qu’il était temps de réagir si l’on voulait empêcher qu’il ne devînt capricieux et volontaire, et ne rendît malheureux autour de lui, en se rendant malheureux lui-même.

En l’absence de leur papa, les petites filles avaient pris l’habitude d’écrire un «journal» à son intention. Chaque soir, avant de se coucher, elles notaient ce qu’elles avaient fait dans la journée: travail, amusements promenades; surtout elles n’oubliaient pas de marquer comment elles s’étaient comportées, et si l’on était satisfait de leur sagesse et de leur application, sachant bien que c’était là le point essentiel pour leur papa, ce qui devait l’intéresser avant tout le reste. A la fin de la semaine, on confiait ce journal à la maman, qui le joignait à sa correspondance et l’expédiait au pays lointain, d’où la pensée de M. Fernel ne cessait de s’échapper vers les petits êtres chéris. A toutes les nouvelles du monde, à tous les romans et les revues, le papa préférait la lecture de ce naïf journal, qui lui rendait compte des moindres actions de ses enfants, où il pouvait suivre jour par jour les progrès de leur intelligence et de leur cœur.

Le pauvre petit Frédy n’était pas encore capable d’écrire son journal, cela va sans dire; il s’en consolait en composant pour son papa des dessins remarquables: scènes militaires, combats sur terre et sur mer, — ou accidents de chemins de fer: collisions, déraillements, incendies de trains — tels étaient ses sujets favoris. Jamais il n’était à court de «sinistres». Qui eût cru ce petit blondin capable d’imaginer tant de choses terribles? Papa n’avait garde de détruire ni de perdre ces œuvres d’art. Chaque fois qu’il en recevait une, il la joignait aux précédentes, soigneusement étiquetées d’un numéro d’ordre, dûment classées et cataloguées comme dans les musées. Aux heures de tristesse, inévitables dans la solitude de l’exil, il passait en revue sa «galerie de tableaux» et c’était bien rare s’il ne trouvait pas le courage et l’entrain.

Pour le petit Frédy, son papa était parti chez les sauvages, c’est-à-dire «en Sauvagerie». Ainsi l’inscrivait-il sur les enveloppes qu’il lui adressait, — comme il eût inscrit «en Ville, en France, en Angleterre...» — et on l’eût bien surpris en lui disant que pour faire parvenir la lettre, maman devait ajouter à cette suscription, pourtant si précise, quelques petites indications supplémentaires.

Quand arrivait le courrier d’Afrique, toute la maison était en fête. Outre la joie d’avoir des nouvelles du papa, il y avait le plaisir sans pareil de lire les choses si intéressantes, si extraordinaires, dont ses lettres étaient remplies! — lecture qui l’emportait sur celle du plus étonnant conte de fées. Et dire que tout cela n’était pas inventé, comme dans les livres, que ces aventures qui leur semblaient merveilleuses, étaient bien réelles, qu’elles arrivaient à un vrai papa — leur papa! Dire que ce papa en personne avait traversé les mers sur un grand bateau, aussi grand qu’une ville, qu’il vivait parmi de vrais nègres, qui ont du vrai noir sur la figure, «pas comme le mien qui s’en va quand on frotte», disait Frédy. Les enfants n’en revenaient pas.

Les jumelles avaient la permission d’emporter ces précieuses lettres à leur cours de français; elles en faisaient lecture aux petites camarades ébaubies. On les écoutait bouche bée, yeux écarquillés. Du coup Rose et Violette étaient devenues des personnes importantes, point de mire de toute leur classe; elles étaient «les petites filles qui ont leur papa chez les sauvages». Même un jour Loulou Mazoiller, un peu bécasse, avait dit d’un ton d’envie:

«Vous en avez de la chance d’avoir un papa auquel il arrive des choses pareilles! Le mien va au bureau toute la journée; le soir il s’endort en lisant son journal, il n’a jamais rien à nous raconter.»

Rosette répondit avec vivacité :

«Oui, mais tu es heureuse de l’avoir auprès de toi. Crois-tu que nous n’aimerions pas mieux un papa qui n’aurait rien à nous raconter, mais que nous pourrions embrasser tous les soirs avant de nous coucher?»

Le fait est que cette pauvre Loulou Mazoiller avait parlé, comme à l’ordinaire, sans réfléchir. Quelle enfant aimante ne sacrifierait sans hésiter les plus curieux récits du monde et jusqu’à la petite gloriole de provoquer l’admiration jalouse des camarades, pour un baiser de son papa?

Le petit Frédy ne savait encore lire que l’imprimé ; aussi son papa ne pouvait-il lui adresser de longues lettres comme à ses sœurs et lui écrivait-il seulement quelques lignes en gros caractères.

Mais par compensation, il lui envoyait, en échange de ses dessins mirifiques, quantité de photographies et de croquis des lieux, des choses et des gens parmi lesquels il vivait. Ainsi le petit garçon était initié à l’existence de son papa; il savait comment était la tente où il s’abritait, les villages où l’on campait et il avait des portraits des nègres de l’escorte! Chaque après-midi, au jardin du Luxembourg où Mme Fernel le conduisait jouer, il montrait à son tour les dessins aux petits camarades, et il fallait voir comme il était fier de les expliquer, de les commenter! Puis il ne manquait jamais d’ajouter avec tristesse: «Pourquoi que papa ne m’a pas pas emmené en «Sauvagerie » ? J’aurais été si content d’aller avec lui!»

Un petit camarade observa prudemment:

«Tu aurais eu peur en «Sauvagerie» !

— On n’a jamais peur avec son papa», répondit fièrement Frédy.

Et c’est aussi votre avis, n’est-ce pas, mes enfants?



II

Table des matières

LES ENFANTS DU LUXEMBOURG.

Mme Fernel réunit la correspondance dans une large enveloppe, et après l’avoir cachetée et timbrée, elle dit à Rose et à Violette:

«Allez vous faire habiller par la bonne; moi je vais arranger votre petit frère. Nous allons sortir tous ensemble.

ROSE.

Où irons-nous, maman? jouer au Luxembourg, ou faire une promenade?»

Disons, pour les petits lecteurs qui ne connaissent pas Paris, que le Luxembourg est un vaste et splendide jardin public, avec des pelouses magnifiques, un gazon si bien entretenu qu’il semble un tapis de velours vert, des allées ombreuses, des parterres aux fleurs éclatantes, un grand bassin, où les enfants font naviguer toute une flottille de bateaux, des fontaines, des jets d’eau, des statues artistement placées parmi les bosquets, des arbres et des plantes de toute espèce, amenés à grands frais des cinq parties de l’univers: toutes ces merveilles réunies en font le plus bel endroit du monde. Les enfants privilégiés qui ont la bonne fortune d’habiter le quartier du Luxembourg se donnent rendez-vous dans ce jardin sans pareil, auquel nul autre, dans aucune capitale, ne saurait être comparé. Rose, Violette et Frédy y avaient vécu leur petite enfance, y arrivant le matin et, dans les jours d’été, ne rentrant que pour les repas. «Le Luxembourg, disaient-ils, était leur maison de campagne.» Et maintenant encore, en toute saison, par le froid et même par la neige, la maman ne manquait pas de les y conduire faire une promenade quotidienne.

La maman répondit à Rose:

«Vous viendrez d’abord mettre les lettres à la poste avec moi; puis je vous laisserai avec la bonne et vos petits amis au Luxembourg, et j’irai faire des courses indispensables.

ROSE, insistant curieusement.

Où donc, maman, ces courses indispensables?

LA MAMAN, souriant.

Rose, tu es une petite indiscrète. Les enfants ne doivent pas interroger leurs parents, je croyais te l’avoir dit. Pour cette fois, je veux bien consentir à te répondre, parce que je n’y vois pas d’inconvénient, mais ce sera la dernière. Je dois aller voir Henriette Walter au couvent, et m’entendre avec ces dames au sujet des vacances de Pâques, qu’elle passera chez moi, si sa conduite a été satisfaisante. Et maintenant, trève de questions, allez bien vite vous habiller.»

Les petites filles obéirent, Rosette, un peu penaude, contente tout de même d’avoir appris où allait sa maman. La curiosité n’était pas un des moindres défauts dont la maman prétendait la corriger avant le retour de son papa.

Peut-être, sans être aussi curieuse que Rose, voudra-t-on savoir qui était Henriette Walter. C’était une petite Anglaise avec qui Rose et Violette avaient fait connaissance, les vacances dernières, aux bains de mer. Jolie comme une poupée de cire et unique héritière d’un papa fabuleusement riche qui la gâtait sans mesure et avait toujours cédé à ses fantaisies les plus déraisonnables. Ainsi favorisée de la nature et de la fortune, Henriette Walter était pourtant fort à plaindre. Et vous serez de cet avis quand vous apprendrez que la pauvre enfant n’avait pas de maman; même elle était encore si petite quand elle l’avait perdue, qu’elle n’en pouvait conserver le souvenir. Son enfance s’était passée entre les mains de domestiques et de gouvernantes peu scrupuleuses qui, la voyant adulée par son papa, flattaient aussi tous ses caprices au lieu de reprendre et de corriger ses défauts, comme c’eût été leur devoir. Ainsi élevée, la pauvre Henriette, avec tous ses millions et sa beauté vraiment merveilleuse, devait inspirer plutôt la pitié que l’envie. Par bonheur, sa nature franche et loyale avait résisté aux basses flagorneries. Mais elle était devenue tyrannique, dédaigneuse, arrogante, et vraiment son orgueil démesuré avait quelque chose d’effrayant chez une créature aussi jeune.

Seule, Mme Fernel possédait quelque influence sur Henriette Walter. Au contact de Rose et de Violette, élevées simplement et sérieusement, la petite Anglaise avait beaucoup gagné. Tel fut le changement opéré en elle par les bons conseils et surtout le bon exemple, qu’à la fin des vacances, M. Walter ayant été appelé aux Indes par des affaires urgentes où toute sa fortune était engagée, elle consentit à rester en son absence pensionnaire dans un couvent de Paris, à condition que Mme Fernel, pour qui la fière petite créature s’était prisé d’une étrange affection, en dépit et peut-être à cause même des dures vérités que la maman de Rose et de Violette ne lui ménageait pas, viendrait la voir souvent et la ferait sortir aux jours de congé.

Au couvent, il y avait eu bien des hauts et des bas. Tantôt, au dire de la vieille Mère Assistante, «miss Henriette était un ange», et tantôt elle était «un démon». La vérité, c’est qu’elle n’était ni l’un ni l’autre, mais tout simplement une petite fille capricieuse et indomptée, à qui avaient manqué — hélas! ce que rien ne remplace — la tendresse et la direction d’une mère.

N’importe! avec tous ses défauts, il y avait beaucoup de bon chez Henriette; c’était une nature généreuse et droite, ayant le mensonge en horreur, incapable d’une action basse ou mesquine — et de ces natures-là, il ne faut jamais désespérer.

Henriette avait passé les congés de Noël chez Mme Fernel; elle devait y passer aussi les vacances de Pâques, à condition qu’elle l’eût mérité. Or, dans ces derniers temps, les notes de la petite fille devenaient de moins en moins satisfaisantes: zéro, à la «conduite», zéro, à la «politesse», et comme observation générale, «impertinence, révolte, mauvais exemple», tels étaient les fâcheux bulletins qui parvenaient chaque semaine à Mme Fernel. A vrai dire, pour le travail il n’y avait que des compliments à lui faire; bien qu’étrangère, Henriette tenait la tête de sa classe dans toutes les branches, grâce à sa vive intelligence bien plus qu’à son assiduité. Mais Mme Fernel faisait passer, et avec raison, la sagesse avant les succès scolaires, car si l’intelligence n’est pas donnée à tous les enfants, en revanche il ne tient qu’à eux de se montrer polis et dociles.

Mme Fernel n’avait nullement à redouter le contact d’Henriette Walter pour ses enfants. Rose et Violette, tout en aimant beaucoup la petite Anglaise, la trouvaient fort extraordinaire; ses caprices et ses grands airs leur causaient bien plus d’étonnement que d’admiration, et son exemple n’entamait point leur petit bon sens solide. Surtout elles n’avaient garde de l’envier: elle n’avait pas de maman! Quant à Frédy, il était encore trop enfant pour jouer et causer avec Henriette, et par conséquent pour se laisser influencer par elle. D’ailleurs ce jeune monsieur de cinq ans et demi nourrissait un mépris singulier à l’égard de la société des petites filles, et, comme il le disait lui-même: «MOI, je ne m’occupe pas des filles. Je suis un garçon, je ne m’occupe que des garçons.»

Arrivés au Luxembourg, Rose, Violette et Frédy s’empressèrent d’accourir à leur place favorite, celle où ils savaient retrouver leurs petits camarades. Ils s’écrièrent de loin: «Bonjour, Fernand; bonjour Roger, vous allez bien?» Puis avec une exclamation de joie: «Oh! bonjour, André ! tu es venu aujourd’hui, quel bonheur! ton rhume est guéri? Comment va ta bonne-maman?»

Roger et Fernand Provost étaient deux gros garçons ni trop bêtes ni trop intelligents, ni trop sages ni trop turbulents, rencontrés aux bains de mer comme Henriette Walter, et retrouvés au Luxembourg. André était également une connaissance de plage, — pauvre enfant infirme condamné à l’immobilité, toujours étendu sur le dos dans une petite voiture, sans même pouvoir s’asseoir ni se retourner. Ayant perdu son père et sa mère, il n’avait plus aucun parent, si ce n’est une bonne-maman, bien triste et qui se faisait vieille. Le petit André avait conquis l’affection de tous, l’admiration générale par sa douceur, sa résignation, sa bonne humeur inaltérable; jamais il ne se plaignait, jamais il ne faisait entendre une parole d’impatience ou d’envie. C’était encore lui qui avait le secret de calmer les disputes enfantines, et, du fond de sa pauvre couche d’infirme, d’où il ne bougeait jamais, il savait égayer et diriger les jeux de ses camarades bien portants. Tout le monde adorait André, et les petits oiseaux eux-mêmes, qui le connaissaient, voletaient autour de sa voiture dès qu’ils le voyaient arriver au Luxembourg, perchaient sur son épaule, et venaient becqueter les miettes de son goûter jusque dans sa main.

«Bonjour, Violette, bonjour, Rose, bonjour, Frédy, répondit André, avec un sourire de gaîté, si touchant sur ce petit visage pâli et émacié par la souffrance. Comment va votre maman? elle n’est pas venue avec vous?»

André aimait beaucoup ses trois petits amis, mais il aimait encore plus leur maman, pour laquelle il avait un véritable culte.

VIOLETTE.

«Elle nous a laissés au Luxembourg. Elle a été faire des courses et nous prendra en revenant.

ROSETTE, toujours pressée de bavarder.

Maman est allée au couvent des Oiseaux, voir si Henriette Walter a été assez sage pour sortir pendant les vacances de Pâques.

ROGER, faisant la grimace.

Alors elle passera les congés chez vous, cette princesse? elle viendra avec vous au Luxembourg? elle va gâter tous nos jeux et nous empêchera de nous amuser, avec ses grands airs.»

Roger et son frère Fernand n’aimaient pas Henriette Walter; ils l’accusaient d’être hautaine et prétentieuse, et de glacer les amusements par sa seule présence. Ce qui est vrai surtout, c’est qu’Henriette Walter leur en imposait singulièrement. Ils redoutaient ses dédains, son air de mépris, son silence glacial quand ils se permettaient quelque plaisanterie de mauvais goût, ou quand ils criaient et se bousculaient en jouant. Roger et Fernand étaient, nous l’avons dit, de braves petits garçons, mais d’intelligence et d’éducation peu affinées. Et la suprême distinction de la petite Anglaise, sa manière de prononcer: C’est «improper! » devant quelque chose qui la choquait, les mettait mal à l’aise et gênait leur exubérance de collégiens sans façon.

ANDRÉ, avec douceur.

«Mon cher Roger, tu as tort, je t’assure, de te figurer qu’Henriette Walter nous empêchera de nous amuser. Elle n’est pas du tout poseuse comme tu crois.

ROGER.

Ah ouiche! c’est une pimbêche. Elle regarde tout le monde du haut de sa grandeur, et à Cabourg, elle se moquait toujours de nous.

FERNAND, renchérissant.

Bien sûr! Ainsi quand je ne savais pas jouer de charades....

ROGER.

Et moi, quand je ne pouvais pas raconter d’anecdotes: «Roger, vous allez passer pour un imbécile!» et des manières, et des airs pincés! Tiens, tu auras beau dire, André, moi, je ne l’aime pas, cette «angliche spoken».

Roger et Fernand croyaient très spirituel d’appeler ainsi les Anglais — et ce n’était qu’absurde, puisque si «angliche spoken» (English spoken) eût pu signifier quelque chose, cela n’aurait voulu dire, en tous cas, que: «On parle anglais».

ANDRÉ, sérieusement.

«Mais moi je l’aime beaucoup, mes chers amis. Alors vous me faites de la peine en parlant d’elle de cette façon.»

La physionomie d’André était devenue toute triste. Roger et Fernand s’en aperçurent, et comme ils avaient bon cœur, ils cessèrent aussitôt leurs critiques. Personne n’eût voulu chagriner André, et ses petits camarades moins que qui que ce soit..

A ce moment, les enfants virent arriver une petite fille et deux petits garçons qui leur faisaient signe. Aussitôt ils s’élancèrent au-devant d’eux en s’écriant: «Stéphanie, Jules, Michel! pourquoi n’êtes-vous pas venus hier? Nous avions si peur de ne pas vous voir aujourd’hui!»

Stéphanie Kowalsky et ses frères Jules et Michel étaient de nouvelles connaissances qui n’avaient pas tardé à tenir une grande place parmi les amis de Violette et de Rose. Les engouements des enfants — comme ceux des grandes personnes — ne sont pas toujours justifiés; il leur arrive même de choisir assez mal leurs favoris, parmi ceux de leurs camarades qui leur donnent tout autre chose que le bon exemple. Mais ceux-ci — la fillette surtout — méritaient vraiment l’affection enthousiaste de leurs amis, et il n’y avait qu’à gagner en leur société. Au Luxembourg, Mme Fernel avait été frappée par la physionomie intelligente, l’air modeste et gracieux d’une petite fille qu’elle rencontrait aussi dans le quartier et à l’église avec trois petits garçons, frères ou cousins. Elle avait de jolis yeux bruns qui rient, un fin visage allongé, des joues un peu pâles, et des cheveux châtains en boucles courtes; tous ses mouvements étaient mesurés et harmonieux; elle ne courait jamais trop fort, elle ne parlait jamais trop haut; elle n’était jamais ni excitée ni «en dehors». Ce qui la caractérisait, c’était la réserve, la modération et la grâce. Elle surveillait les jeux des garçons qui l’accompagnaient, calmait leurs querelles, les faisait obéir d’un mot prononcé d’une voix douce, sans même élever le ton. Elle lisait ou cousait sagement, et quand, par hasard, elle causait avec des amies, c’était toujours d’un air paisible, avec des gestes sobres, bien éloignés de ces façons importantes, de ce ton de vulgaire commérage si déplaisants et si fréquents, hélas! chez les petites filles.

Mme Fernel était une observatrice des enfants; les aimant beaucoup, elle les avait beaucoup étudiés; peu de chose: une physionomie, une attitude, suffisaient pour lui dévoiler une nature, lui faire connaître un caractère. Il ne lui avait pas fallu longtemps pour se rendre compte, rien qu’à son extérieur, des aimables qualités de cette petite fille, et elle eut un grand plaisir à lui voir faire connaissance avec les siennes.

Un jour Violette, très étourdie, avait perdu son dé dans le sable. Elle en éprouva d’autant plus de chagrin que ce dé, en argent, avec ses initiales, était un des derniers cadeaux de son cher papa. Elle le cherchait en vain au pied des arbres, près du banc où elle s’était assise, quand la petite fille s’approcha gentiment et lui dit avec une gracieuse simplicité :

«Vous cherchez quelque chose, mademoiselle? Ne serait-ce pas ce dé que je viens de trouver?»

Violette, toute joyeuse, s’exclama:

«Oui, c’est mon dé. Oh! que je suis contente! Papa me l’avait donné pour ma fête. J’étais désolée de l’avoir perdu.»

Violette remercia avec effusion:

«Je m’appelle Violette Fernel. J’espère que vous voudrez bien jouer avec moi, et si j’en trouve l’occasion, je serai bien contente de vous faire plaisir à mon tour. Comment vous appelez-vous? Quel âge avez-vous?

LA PETITE FILLE.

Je m’appelle Stéphanie Kowalsky. Je suis Russe et j’ai treize ans.

VIOLETTE.

Comment, vous êtes étrangère? On ne le croirait jamais. Vous parlez le français comme une vraie Française, sans aucun accent.

STÉPHANIE.

Je parle aussi l’anglais, l’allemand et l’espagnol. Nous avons beaucoup voyagé, de sorte que j’ai appris à parler la langue de chaque pays où nous avons séjourné.

VIOLETTE.

Mais c’est merveilleux! Et vous dites cela tout simplement, comme une chose naturelle! Moi qui ai tant de peine à me mettre à l’anglais et qui ne parviens pas à attraper les intonations!»

Stéphanie, avec une sincère modestie, bien éloignée de la fausse humilité de tant de petites prétentieuses:

«Oh! ce n’est pas merveilleux du tout, c’est bien plus facile d’apprendre une langue quand on a été dans le pays. Mes frères en parlent aussi plusieurs, et mieux que moi, je vous assure.»

Les frères de Stéphanie s’étaient approchés: la petite fille les présenta gracieusement. Michel et Jules étaient aussi d’aimables enfants; ils avaient les manières caressantes, le charme slave, qui est irrésistible. Pour souhaiter le bonjour, ils s’inclinaient profondément, vous prenaient la main, la portaient à leur front, selon la mode russe ou polonaise. Ceci plongea les fillettes dans l’admiration. Le troisième petit garçon qui accompagnait Stéphanie était resté à l’écart, d’un air renfrogné. Celui-ci n’était que le cousin des Kowalsky; il avait sept ans et s’appelait Auguste Boronine. Il était loin d’avoir l’extérieur agréable, les façons séduisantes de Michel et de Jules, et dans la suite, les enfants devaient s’apercevoir que les différences ne se bornaient pas à l’extérieur. Autant ses cousins étaient aimables, autant Auguste Boronine était insupportable. Élevé en dépit du bon sens, abandonné à lui-même par une mère indolente et frivole qui ne s’occupait pas de lui, n’allant pas au collège, dépourvu d’une occupation sérieuse et suivie, il traînait chez les uns et les autres, toujours maussade comme les enfants désœuvrés, et en quête de jeux destructifs. On ne le supportait qu’à cause de ses cousins, et en particulier de Stéphanie, à qui en retombait trop souvent la charge.

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17 ocak 2025
Hacim:
199 s. 50 illüstrasyon
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