Kitabı oku: «Histoire de l'abbaye d'Hautecombe en Savoie avec pièces justificatives inédites»
Claudius Blanchard
Histoire de l'abbaye d'Hautecombe en Savoie avec pièces justificatives inédites

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066304539
Table des matières
PRÉFACE
I re PARTIE
CHAPITRE I er
CHAPITRE II
II e PARTIE
CHAPITRE I er
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
CHAPITRE XXI
III e PARTIE
CHAPITRE I er
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
IV e PARTIE
CHAPITRE I er
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
N° 1 (Page 18.;
N° 2 (Pages 20 et suiv.)
N° 3 (Page 27.)
N°4 (Page 67.)
N° 5 (Page 174.)
N° 6 (Page 315.)
N° 7 (Page 420.)
N° 8 (Page 429)
N° 9 (Page 433.)
N° 10 (Page 434.)
N°11 (Page 487.)
DOCUMENTS
N° 1.
N° 2.
N° 3.
N° 4.
N° 5.
N° 6.
N° 7.
N° 8.
N° 9.
N° 10.
N° 11.
N° 12.
N°13.
N° 14.
N° 15.
N° 16.
N° 17.
N° 18.
N° 19.
N° 20.
N° 21.
N° 22.
N° 23.
N° 24.
N° 25.
N° 26.
N° 27.
N° 28.
N° 29.
N° 30.
N° 30 bis.
N° 31.
N° 32.
N° 33.
N° 34.
N° 35.
N° 36.
N° 37.
N° 38.
N° 39.
N° 40.
N° 41.
N° 42.
N° 43.
N° 44.
N° 45.
N° 46,
N° 47.
N° 48.
N° 49.
N° 50.
N° 51.
N° 52.
N° 53.
N° 54.
N° 55.
N° 56.
N° 57.

Vue de l’Abbaye d’Hautecombe.
PRÉFACE
Table des matières
S’il est vrai «qu’un sonnet sans défauts vaut seul un long poème,» une monographie irréprochable vaudrait une grande histoire. Aussi, l’auteur de ce travail s’empresse de déclarer qu’il n’aurait pas eu même la pensée de l’entreprendre, sans les conseils et les encouragements de ce compatriote distingué que nous regrettons tous, Eugène Burnier. A lui revenait la tâche de retracer les péripéties nombreuses de la première nécropole de la famille de Savoie, de raconter les grands événements et de peindre les scènes lugubres qui s’y rattachent, avec cette lucidité, cet entraînement et cette variété de couleurs qui découlaient si naturellement de sa plume.
Il ne l’a pas voulu et nous en a, pour ainsi dire, confié le soin. Ses recommandations seront pour nous une excuse d’avoir tenté une œuvre au-dessus de nos forces.
Notre intention, en écrivant cet ouvrage, n’a point été de faire une description historique des monuments d’Hautecombe. Laissant à ce genre d’ouvrages et aux itinéraires tout leur intérêt pour le touriste dont l’ambition se borne à effleurer le souvenir des édifices qu’il rencontre sur sa route, nous avons poursuivi un autre but et nous avons cherché à embrasser dans un vaste cadre tout ce qui se rattache à l’histoire proprement dite de cette abbaye. Nous ne parlerons qu’accidentellement des monuments, tout en consacrant de longues pages aux personnages qu’ils rappellent.
Les sources qui nous ont fourni les bases de cette étude sont très disséminées. Les riches archives de l’abbaye d’Hautecombe, que les historiens nationaux des siècles passés allaient consulter avec tant de succès, n’ont laissé aucune trace dans le monastère. Moins favorisées que plusieurs autres, elles n’ont point été transportées dans quelque dépôt public et soustraites à l’œuvre destructive de la haine et de la négligence des hommes. Soumises, pendant le siècle dernier, aux diverses directions du Sénat, de la Chambre des Comptes, de l’Administrateur-délégué, exposées à être dilapidées lors des invasions ennemies, elles avaient déjà probablement perdu de leur importance au moment de la suppression de l’abbaye, par suite de divers transports partiels et par l’absence de précautions de leurs gardiens. Rien n’autorise à croire que, pendant la période révolutionnaire, elles furent l’objet d’un joyeux auto-da-fé. Elles furent plutôt gaspillées et délaissées; et, d’après certaines révélations, une partie de leurs débris aurait même péri depuis la restauration du monastère.
Aujourd’hui, les plus précieux documents relatifs à Hautecombe se retrouvent aux archives de Cour, à Turin. Il y existe trois fortes liasses de pièces diverses, chartes de concession, transactions, bulles, ordonnances, lettres, mémoires, etc., et un inventaire donnant le sommaire d’autres titres perdus. C’est après avoir constaté la richesse de ce dépôt, que nous avons osé entreprendre résolûment notre travail.
Les archives de la Chambre des Comptes et celles de l’Économat nous ont été moins utiles. Les premières, si riches pour l’histoire civile et militaire de la monarchie de Savoie, ne nous ont offert que des détails de frais funéraires et un long inventaire de documents que l’on ne peut plus retrouver. Les secondes ne contiennent que quelques originaux relativement modernes et des copies de pièces existant aux archives de Cour.
En dehors de ces trois dépôts de la ville de Turin, qui conservent des éléments inépuisables pour l’histoire de notre province, nous avons été aidé par les richesses entassées dans les archives du greffe de la Cour d’appel de Chambéry. Nos premières recherches dans la section de ces archives, se rapportant au Sénat de Savoie, avaient été guidées par l’historien de cette Compagnie, qui avait si patiemment remué ce fouillis de documents et de pièces de diverse nature, où l’érudit peut puiser abondamment. La partie de l’histoire d’Hautecombe correspondant à la période d’existence du Parlement et du Sénat, écoulée entre 1540 et 1792, a été enrichie d’un grand nombre de renseignements et de documents tirés de ces archives. Nous citerons comme nous ayant été particulièrement utiles: 1° Le Recueil des édits, lettres-patentes, etc.; 2° les Registres des affaires ecclésiastiques, formant 34 volumes commencés en 1716 et terminés en 1792; 3° les Billets royaux, collection allant de 1670 à 1792 et reprise en 1815. Divers recueils moins importants, entre autres, le Registre secret et celui connu sous le nom de Registre basane, formant un complément du Recueil des édits; quelques dossiers épars au milieu de l’entassement des pièces occupant l’armoire n° 6, ont complété nos renseignements extraits de ces archives. Il ne faut point omettre que, dans ces recueils, se trouvent des copies authentiques de pièces remontant à une époque plus reculée que la création de ces recueils.
Les travaux de la péréquation générale des tributs, qui accompagnèrent la formation du cadastre, conservés à la Préfecture de Chambéry, renferment des notes précieuses sur les plus anciens bienfaiteurs d’Hautecombe. La distinction qui dut être faite alors entre les biens de l’ancien patrimoine de l’Église et les biens acquis depuis l’édit de 1584, afin de soustraire les premiers à l’impôt, amena des productions de titres et des déclarations qui servent aujourd’hui à l’histoire des établissements religieux. Le même dépôt, où nos explorations ont été rendues bien faciles, grâce à l’obligeance de M. de Jussieu, archiviste départemental, nous a encore fourni, entre autres documents, une remise de la peine capitale accordée par un abbé d’Hautecombe, pièce originale de 1386.
Enfin, nous n’avons point négligé de consulter les manuscrits de la bibliothèque de M. le marquis Costa de Beauregard, qui continue de nobles traditions de famille, en ouvrant libéralement aux travailleurs les trésors qu’il possède sur l’histoire savoisienne.
Plusieurs extraits de ces diverses archives ont été publiés à la fin de cette étude.
Disons maintenant quelques mots des principaux ouvrages que nous avons mis à contribution.
Les diverses chroniques nationales, publiées dans les Monumenta historiæ patriæ ; les écrits de Delbene, abbé d’Hautecombe, sur les Origines de l’Ordre de Cîteaux et sur la Savoie; les Annales cistercienses de Manrique, vaste compilation comprenant toute l’histoire de l’Ordre depuis 1098 jusqu’en 1236 et résumant tout ce qui avait été écrit auparavant sur ce sujet; les travaux de Guichenon, imprimés ou inédits; le Régeste genevois, les Mémoires et Documents publiés par la Société savoisienne d’histoire et d’archéologie; quelques livres spéciaux, retrouvés surtout à la bibliothèque de Grenoble, telles sont les principales œuvres de nos devanciers, qui ont éclairé notre route pendant les huit siècles que nous avons parcourus.
Citons enfin, parmi nos contemporains, Jacquemoud et Cibrario. Leurs monographies sur Hautecombe nous ont servi de guides et d’indicateurs au milieu de tant de dates et de détails, qu’on ne peut négliger dans une étude restreinte comme on le pourrait dans un ouvrage de longue haleine. Publiées à la même époque (1843), elles se complètent l’une par l’autre, et si la première renferme moins d’aperçus généraux sur le vaste champ de l’histoire, elle sera peut-être préférable par l’exactitude des détails.
Mais l’éminent historien de la monarchie de Savoie nous a été encore d’une grande utilité par ses autres écrits si nombreux. Les documents qui accompagnent sa Storia e descrizione della reale Badia d’Altacomba, dédiée à Marie-Christine qui lui avait confié le soin d’écrire cet ouvrage, son Histoire de l’économie politique du moyen-âge, la dernière édition des Origine e progressi della monarchia di Savoia, et l’ensemble de ses ouvrages nous ont prêté leur savant et précieux concours.
Nous ne voulons pas pousser plus loin cette énumération. L’histoire ne s’improvise pas: elle s’éclaire de tous les faits, de toutes les inductions que de patientes recherches et quelquefois aussi le hasard lui-même mettent sous les yeux de celui qui écrit. Indiquer ici tous ces éléments, retrouvés dans cent ouvrages ou titres différents, serait fastidieux et inutile. Notre intention, dans ces préliminaires, a été de faire de mieux en mieux connaître les richesses que les historiens nationaux peuvent utiliser et de donner un aperçu des bases de notre travail. Des notes compléteront les indications des sources où nous avons puisé et permettront aux critiques d’y avoir recours.
Malgré toutes nos recherches, il reste encore beaucoup à découvrir. Cibrario et Jacquemoud n’avaient indiqué, en 1843, que trente-un abbés antérieurs à la réunion du monastère à la Sainte-Chapelle de Chambéry; les publications récentes et nos explorations d’archives nous ont permis de porter ce nombre à quarante, et quelques-uns sont peut-être encore inconnus. L’abbaye royale d’Hautecombe fut trop célèbre dans les premiers siècles de la monarchie, pour que des découvertes nouvelles de titres épars ne viennent pas établir de plus en plus son importance due, à notre avis, moins au nombre de ses religieux, qui ne fut point aussi grand qu’on le croit généralement, qu’à la célébrité de plusieurs de ses abbés et aux libéralités des principales familles anciennes de la province, dont plusieurs y avaient un tombeau. Ainsi, pendant que nos comtes erraient de ville en ville, pendant que les barons et seigneurs féodaux chevauchaient sans cesse pour éviter l’ennui et l’isolement des châteaux, la nécropole d’Hautecombe était un centre permanent des plus respectables et des plus attachants souvenirs.
Ire PARTIE
Table des matières
L’ancien Monastère.
Miremur periisse homines! Monumenta fatiscunt,
Mors etiam saxis, nominibusque venit.
(AUSONE.)
CHAPITRE Ier
Table des matières
Excursion de Chambéry à Hautecombe et à Cessens. — Emplacement de l’ancien monastère. — Ses moines venaient-ils de l’abbaye ? — Leur genre de vie. — Durée de ce premier établissement.
Le voyageur, qui de l’ancienne capitale de la Savoie se dirige sur Lyon, peut choisir aujourd’hui entre divers genres de locomotion. S’il est désireux de pittoresques paysages, il laissera la foule se presser dans les wagons du chemin de fer et rejoindra les rives du plus grand des lacs savoisiens, au Bourget, tout près des ruines du château d’Amédée V. La, quittant la voie de terre, il montera sur le pont du bateau à vapeur, qui lui fera parcourir dans toute leur étendue le lac et le canal de Savières; puis, se confiant au cours impétueux du Rhône, il pourra, au sortir de nombreux méandres, saluer avant la fin du jour la statue de Fourvières.
Peu d’instants après la levée de l’ancre, la silhouette d’une vaste construction, se détachant des flancs du Mont-du-Chat, se sera montrée à ses regards dans la direction du nord-ouest. Arrivé au milieu de cette nappe liquide, en face du coteau de Saint-Innocent, étalant sur la rive orientale ses riches vignobles émaillés de villas et d’antiques souvenirs, le voyageur aura pu embrasser d’un coup d’œil toute la rive opposée, et il aura remarqué qu’elle ne forme qu’une immense falaise, interrompue vers le nord par un ressaut peu élevé au-dessus des eaux et couvert de cultures. Sa base, découpée en mille criques capricieuses, présente des promontoires de toutes formes, et sur l’un des plus saillants s’élève un majestueux édifice accosté d’une haute tour; c’est la royale abbaye d’Hautecombe.
Hautecombe! Quelle dénomination parut jamais plus inexacte à celui qui a observé la topographie des lieux, comme nous venons de le faire! Mais si, guidés par le sens de cette vieille locution, nous consultons les traditions locales et si nous les confrontons avec les anciens documents, nous apprendrons que les rives du lac du Bourget n’ont vu s’écouler que la seconde période de l’existence du monastère, dont les débuts eurent lieu sur le revers de la montagne qui nous montre à l’est ses flancs abrupts et déchirés.
Un ancien récit, conservé aux archives de Turin, conforme aux données d’Alphonse Delbene sur les origines d’Hautecombe, en expose ainsi la fondation: «L’an 1101, quelques hommes, animés de l’esprit de Dieu, désirant embrasser la vie érémitique, arrivèrent à un lieu, alors plein d’horreur et de solitude, appelé Hautecombe. Là, ils bâtirent un oratoire et menèrent une vie sainte et solitaire jusqu’à la fin de l’année 1125 du Seigneur, où, suivant les conseils de saint Bernard, qui alors passait dans cette direction, et à cause d’une lumière qui, pendant la la nuit, se rendait de l’ancien monastère au lieu nommé Charaïa, situé de l’autre côté du lac du Bourget, ils se transférèrent sur cette rive et l’appelèrent Hautecombe, nom du lieu qu’ils venaient d’abandonner.»
L’histoire de beaucoup de monastères commence ainsi par une pieuse légende. De Montalembert en rapporte plusieurs dans son grand ouvrage sur les Moines d’Occident et ajoute: «La dignité de l’histoire n’a rien à perdre en s’arrêtant aux récits et aux pieuses croyances qu’ils entretenaient. Écrite par un chrétien et pour des chrétiens, l’histoire se mentirait à elle-même, si elle affectait de nier ou d’ignorer l’intervention surnaturelle de la Providence dans la vie des saints choisis par Dieu pour guider, pour consoler, pour édifier les peuples chrétiens. »
Où était situé cet ancien monastère? Bien qu’aucun vestige n’en reste encore debout, il est facile d’en indiquer l’emplacement avec certitude et précision. Que le lecteur veuille bien nous y accompagner.
Laissons derrière nous l’abbaye actuelle, traversons le lac presque en ligne droite et rejoignons l’autre rive près de l’ancienne ruine de Salière, dont l’érection et la destination originaire sont entourées de mystères. Puis, gravissant la montagne, couverte de vignobles luxuriants, par un couloir souvent appelé à rouler des eaux torrentueuses et implacables, nous arriverons, après une petite heure de marche, au pied de la corniche de rocs nus qui bordaient l’horizon. C’est là que nous sortons de la vallée du lac par un étroit défilé appelé Col de la Chambotte, du nom de la montagne elle-même, défilé sur lequel l’imagination populaire a répandu ses contes fantastiques. Le premier village que nous rencontrons à son extrémité est le hameau supérieur de la commune de Saint-Germain. De là, tournant à gauche, nous verrons bientôt briller, à trois kilomètres environ, la croix de l’église de Cessens, vers laquelle nous nous dirigerons. Arrivés au village, nous admirerons, posté sur la cime de la montagne, le château-fort qui le protégeait autrefois, et dont les vastes et solides ruines expliquent les combats livrés pour le posséder, et sa résistance aux injures du temps et de l’abandon; nous jetterons encore un regard sur les nombreux débris de la belle tour ronde, renversée par la foudre, il y a quelques années, et nous continuerons notre course vers le nord. Bientôt la voie modeste que nous battons nous aura conduits au sommet du versant oriental d’une gorge étroite, descendant par une série d’oscillations jusqu’à la plaine de Rumilly, et creusée au pied de la montagne qui s’élève devant nous à l’ouest. Au fond de cette gorge serpentent un petit cours d’eau, gracieusement ombragé par des aulnes et des charmes, et, à côté, un large sentier qui en suit tous les détours.
Nous avons quitté l’église de Cessens depuis vingt minutes et nous atteignons à une birfurcation de notre route. Une de ses branches, plus resserrée, côtoie la montagne à l’ouest et va rejoindre le village des Topis; l’autre, gardant le fond du vallon, se prolonge par le village des Granges jusqu’à Rumilly. Entre ces deux chemins s’étend un plateau légèrement tourmenté, d’une superficie d’environ deux hectares et appelé le plateau de Paquinôt. Là s’élevait l’ancien monastère d’Hautecombe.
Le sol, occupé autrefois par ces constructions, appartient depuis plusieurs générations à la famille Bontron dit Topis, dont le représentant actuel m’a transmis les détails suivants:
Il y a une centaine d’années, m’affirmait-il, son aïeule, alors toute jeune, se promenait encore sur des pans de murs de l’ancienne abbaye. On pouvait alors en retracer les principales divisions. Depuis cette époque, la charrue a sillonné cet antique asile de la prière, et, dans ses envahissements successifs, elle a souvent mis à jour divers objets en fer et même des pièces de monnaie. Plus récemment, en 1840, le même propriétaire, en faisant opérer un défoncement, détruisit une grande partie des fondations du monastère; détourna une source abondante surgissant au milieu, et dont la fraîcheur peut encore désaltérer le passant. Il m’indiqua même un repli du sol, dans la partie sud du plateau, où furent trouvés de nombreux ossements attestant par leur réunion l’existence d’un cimetière; et, tout près de là, le long du ruisseau qui court au fond de la vallée, il découvrit, dans les derniers mouvements de terrain qu’il opéra, les traces d’un four à chaux. Enfin, même aujourd’hui, quand un soleil trop ardent dessèche les cultures, on peut suivre dans les champs de blé la direction des anciens murs. Des lignes d’épis pâles et étiolés indiquent que là subsistent encore des matériaux enfouis, il y a bientôt neuf siècles, par de pieux cénobites.
Les seuls vestiges que l’on dit provenir de cette antique demeure et qu’il m’a été donné d’examiner, seraient des moellons formant l’entrée de la maison Bontron. Leur taille cintrée et très sobre d’ornements peut accréditer cette allégation. Cette habitation est, du reste, la plus ancienne ou l’une des plus anciennes de la commune.
On doit donc l’avouer, rien de l’ancien monastère de Cessens n’est encore debout pour en attester l’existence sur le plateau de Paquinôt. Mais, aux preuves que nous venons de présenter, il faut joindre la tradition, restée vivace dans toute la localité, que ce couvent s’élevait réellement sur cet emplacement; il faut ensuite faire appel aux dénominations des lieux voisins, restées les mêmes qu’à l’époque des moines et enfin recourir aux témoignages conservés dans nos archives et par nos anciens historiens.
Qu’il nous suffise de rappeler que, déjà antérieurement à 4126, Gauterin ou Gauthier, seigneur d’Aix, donnait aux moines des Alpes une terre que vulgo quondam FURNALUS vocabatur et nunc COMBA vocatur, sitam in pago Albanense in monte castri illius quod vulgo Sexenc nuncupatur, est-il dit dans l’acte de donation. Aujourd’hui la montagne au pied de laquelle s’étend le plateau de Paquinôt se nomme le Fornet, et entre Sexenc et Cessens l’analogie est assez frappante pour ne pas laisser place à un doute.
Vers la fin du seizième siècle, Alphonse Delbene, un des plus célèbres abbés dont s’honore Hautecombe, prié par le supérieur général de Cîteaux de lui faire connaître l’état des monastères de son ordre en Savoie, lui adressa une longue lettre , où il expose qu’il résulte des documents conservés à Hautecombe que les moines de l’ancienne abbaye habitaient dans la vallée de Valpert, au lieu appelé alors Parvus Furnus, et maintenant Vallée de Sessine. «Je me suis, dit-il, quelquefois transporté sur l’emplacement de cet ancien monastère pour en examiner les ruines de mes propres yeux, et j’ai trouvé, au pied de la montagne de Sessine, près du chemin allant à Rumilly et dans le voisinage du village des Granges, une partie de l’édifice encore debout, plusieurs autres vestiges des bâtiments, tels que un puits, un vase vinaire.»
Bientôt trois siècles auront passé sur ces ruines, et aucun pan de mur n’a gardé l’écho des prières des anciens religieux. Aujourd’hui cependant, comme au seizième siècle, le chemin, qui de Cessens descend à Rumilly, passe près du lieu où s’élevait le monastère, rencontre à une demi-heure plus loin le village des Granges; et l’eau du puits dont parle Delbene coule maintenant à travers ce chemin sous les pieds du voyageur.
Sans nous appuyer sur d’autres témoignages, nous pouvons donc tenir pour exacte l’indication de la demeure des premiers moines d’Hautecombe. Là, sur l’étroit plateau de Paquinôt, fut bâti leur humble monastère; et nous avons cru devoir insister sur ce fait, car bientôt la génération qui en a vu les dernières pierres aura disparu comme elles et comme les pieux ouvriers qui les avaient assemblées.
Une autre question moins facile à déterminer est celle de l’origine de ce premier établissement. Les moines qui le créèrent avaient-ils spontanément quitté le monde pour former dans la vallée de Cessens un nouvel asile de prières et de mortifications, ou bien, au contraire, s’étaient-ils détachés d’une communauté plus ancienne, et quelle était cette communauté ?
Malgré les doutes qu’elle laisse subsister , l’opinion la plus accréditée est celle qui voit dans les premiers moines de Cessens des émigrants de l’abbaye d’Aulps en Chablais.
Fondée, vers 1094, par deux religieux, sortis eux-mêmes du monastère de Molesme, Guy et Guérin, à qui Humbert, comte de Savoie, donna la vallée qu’ils avaient d’abord occupée sur les bords de la Dranse, cette abbaye prit bientôt une certaine importance. L’an 1101, quelques moines s’en seraient séparés pour chercher une autre retraite et seraient parvenus de vallée en vallée jusqu’au pied de la montagne du Sapenay. Sur le versant oriental de cette montagne, ils auraient construit quelques huttes ou cellules éparses, utilisé un ruisseau et une source d’eau vive, et pourvu ainsi aux premières nécessités de la vie. Le plateau de Paquinôt fut le centre de cette petite Thébaïde; là s’élevaient l’oratoire commun, voisin du champ du repos, et probablement aussi l’habitation de l’abbé, entourée des bâtiments servant à l’usage de la communauté, tels que granges et celliers, où étaient retirés les produits du sol défriché chaque jour par les religieux. Ces constructions, d’après Delbene, remonteraient au moins à l’an 1109, et il en donne pour preuve l’existence de lettres écrites, cette même année, dans le promenoir du couvent, par Étienne Regius de Montfalcon .
Ces moines vécurent dans cette gorge ou Combe de Valpert pendant une trentaine d’années. Par suite de leurs vœux de pauvreté et d’obéissance, tout était en commun, soit dans leurs cellules soit dans le couvent, et ils obéissaient à un abbé. Cette manière de vivre n’était point, à proprement parler, celle des anachorètes de l’ancienne Égypte. Elle tenait de la vie hérémitique l’isolement de la résidence, — et encore les premiers moines de Cessens demeuraient peut-être deux ou trois dans chaque cellule, comme leurs frères d’Aulps, — et de la vie cénobitique, la réunion à certains moments dans une chapelle commune, la soumission au même supérieur, qui restait chargé de diriger les travaux et de veiller aux besoins spirituels et matériels de la communauté.
Six abbés auraient présidé successivement aux destinées de ce premier établissement: Boniface, Girard, Varrin, Rodolphe, Pierre et Vivian; et ils auraient reconnu pour supérieur l’abbé d’Aulps, comme ce dernier fut lui-même longtemps soumis à celui de Molesme.
Dans l’hypothèse de l’indépendance complète de l’abbaye d’Hautecombe vis-à-vis de celle d’Aulps, Varrin aurait reçu — et c’est l’avis de Delbene, — la donation de Gauthier d’Aix, que l’on regarde comme la fondation de l’ancienne Hautecombe. D’après l’opinion généralement admise, ce serait au contraire saint Guérin, abbé d’Aulps, qui l’aurait acceptée, et la similitude des noms de ces deux abbés ne serait que l’effet du hasard . Quoi qu’il en soit, il faut reconnaître que cette libéralité, sans date, mais que Ménabréa fixe à l’année 1121, est postérieure à l’arrivée des premiers moines à Cessens; que là, comme dans la vallée de la Dranse, des moines occupèrent le sol longtemps avant d’en avoir obtenu l’abandon de la part du seigneur qui en avait la propriété.
Voici la traduction de la charte de cette donation, telle que nous l’avons lue sur le tableau généalogique de la Maison de Faucigny, par Dom Leyat, et que nous reproduisons à la fin de cet ouvrage:
«Au nom du Seigneur. Moi, Gauterin, je donne à la
«bienheureuse Marie des Alpes et au seigneur Varrin,
«abbé de cette église, pour le repos de mon âme, de
«celle de tous mes ancêtres et de mon fils Gauterin, une
«terre autrefois appelée vulgairement le Fornet et aujour-
«d’hui la Combe, située dans le pays d’Albanais, sur la
«montagne où se trouve le château de Cessens. Rodolphe,
«du château de Faucigny, sa femme, son père, ses frères
«et ses fils ont approuvé cette donation.»
Cette libéralité paraît émaner d’un membre de la famille d’Aix, bien que le texte ne l’indique point; car, en 1126, les familles de Savoie, de Faucigny et d’Aix confirmèrent différentes donations faites auparavant à la communauté d’Hautecombe par un Gauterin ou Gauthier d’Aix. La notice de cette confirmation, reproduite également par D. Leyat, d’après les anciennes archives d’Hautecombe, est ainsi conçue:
«Gauterin d’Aix avait fait plusieurs donations aux
«frères d’Hautecombe, entre autres, celle d’une terre
«qu’il possédait dans le pays d’Albanais, au lieu dit
«Combe de Vandebert et actuellement Hautecombe.
«Toutes ces donations ont été approuvées par sa femme
«Guillelma et par ses fils Albert, Amédée, Guillaume,
«Aymon et Gauterin, par sa sœur Ermengarde, par le
«comte Amédée , par Guillaume de Faucigny et par son
«fils Rodolphe, de même que par les fils de ce Rodolphe
«et par Louis, fils d’Amédée de Faucigny .»
Nous trouvons au bas de ces deux documents le nom de Rodolphe de Faucigny, qui avait déjà paru comme témoin de la charte de fondation de l’abbaye d’Aulps. C’était le fils aîné du seigneur de Faucigny et un personnage marquant de l’époque. Bien avant la mort de son père, il semble l’avoir presque remplacé dans la vie féodale, car il intervient dans plusieurs traités et actes importants, entre autres, dans la transaction de 1124 entre l’évêque de Genève et le comte de Genevois.
Les religieux d’Hautecombe reçurent encore plusieurs autres libéralités antérieurement à celle de Charaïa sur les rives du lac. En 1126, Pierre de Chatillon leur cède un pré, sous la condition qu’ils resteront dans la règle de Cîteaux qu’ils viennent d’adopter ; un nommé Morel ou Morens et sa femme abandonnent au monastère toutes leurs terres de la paroisse d’Aix et d’autres encore . Ce fut sans doute l’origine de la Grange d’Aix, domaine situé au-dessus du hameau de Saint-Simon. L’ensemble des biens-fonds qui le composaient s’élevait, en 1700, à cent journaux et rapportait, malgré une mauvaise exploitation, 1,600 florins de revenu .