Kitabı oku: «Histoire de l'abbaye d'Hautecombe en Savoie avec pièces justificatives inédites»
Claudius Blanchard
Histoire de l'abbaye d'Hautecombe en Savoie avec pièces justificatives inédites

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066304539
Table des matières
PRÉFACE
I re PARTIE
CHAPITRE I er
CHAPITRE II
II e PARTIE
CHAPITRE I er
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
CHAPITRE XXI
III e PARTIE
CHAPITRE I er
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
IV e PARTIE
CHAPITRE I er
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
N° 1 (Page 18.;
N° 2 (Pages 20 et suiv.)
N° 3 (Page 27.)
N°4 (Page 67.)
N° 5 (Page 174.)
N° 6 (Page 315.)
N° 7 (Page 420.)
N° 8 (Page 429)
N° 9 (Page 433.)
N° 10 (Page 434.)
N°11 (Page 487.)
DOCUMENTS
N° 1.
N° 2.
N° 3.
N° 4.
N° 5.
N° 6.
N° 7.
N° 8.
N° 9.
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N° 17.
N° 18.
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N° 29.
N° 30.
N° 30 bis.
N° 31.
N° 32.
N° 33.
N° 34.
N° 35.
N° 36.
N° 37.
N° 38.
N° 39.
N° 40.
N° 41.
N° 42.
N° 43.
N° 44.
N° 45.
N° 46,
N° 47.
N° 48.
N° 49.
N° 50.
N° 51.
N° 52.
N° 53.
N° 54.
N° 55.
N° 56.
N° 57.

Vue de l’Abbaye d’Hautecombe.
PRÉFACE
Table des matières
S’il est vrai «qu’un sonnet sans défauts vaut seul un long poème,» une monographie irréprochable vaudrait une grande histoire. Aussi, l’auteur de ce travail s’empresse de déclarer qu’il n’aurait pas eu même la pensée de l’entreprendre, sans les conseils et les encouragements de ce compatriote distingué que nous regrettons tous, Eugène Burnier. A lui revenait la tâche de retracer les péripéties nombreuses de la première nécropole de la famille de Savoie, de raconter les grands événements et de peindre les scènes lugubres qui s’y rattachent, avec cette lucidité, cet entraînement et cette variété de couleurs qui découlaient si naturellement de sa plume.
Il ne l’a pas voulu et nous en a, pour ainsi dire, confié le soin. Ses recommandations seront pour nous une excuse d’avoir tenté une œuvre au-dessus de nos forces.
Notre intention, en écrivant cet ouvrage, n’a point été de faire une description historique des monuments d’Hautecombe. Laissant à ce genre d’ouvrages et aux itinéraires tout leur intérêt pour le touriste dont l’ambition se borne à effleurer le souvenir des édifices qu’il rencontre sur sa route, nous avons poursuivi un autre but et nous avons cherché à embrasser dans un vaste cadre tout ce qui se rattache à l’histoire proprement dite de cette abbaye. Nous ne parlerons qu’accidentellement des monuments, tout en consacrant de longues pages aux personnages qu’ils rappellent.
Les sources qui nous ont fourni les bases de cette étude sont très disséminées. Les riches archives de l’abbaye d’Hautecombe, que les historiens nationaux des siècles passés allaient consulter avec tant de succès, n’ont laissé aucune trace dans le monastère. Moins favorisées que plusieurs autres, elles n’ont point été transportées dans quelque dépôt public et soustraites à l’œuvre destructive de la haine et de la négligence des hommes. Soumises, pendant le siècle dernier, aux diverses directions du Sénat, de la Chambre des Comptes, de l’Administrateur-délégué, exposées à être dilapidées lors des invasions ennemies, elles avaient déjà probablement perdu de leur importance au moment de la suppression de l’abbaye, par suite de divers transports partiels et par l’absence de précautions de leurs gardiens. Rien n’autorise à croire que, pendant la période révolutionnaire, elles furent l’objet d’un joyeux auto-da-fé. Elles furent plutôt gaspillées et délaissées; et, d’après certaines révélations, une partie de leurs débris aurait même péri depuis la restauration du monastère.
Aujourd’hui, les plus précieux documents relatifs à Hautecombe se retrouvent aux archives de Cour, à Turin. Il y existe trois fortes liasses de pièces diverses, chartes de concession, transactions, bulles, ordonnances, lettres, mémoires, etc., et un inventaire donnant le sommaire d’autres titres perdus. C’est après avoir constaté la richesse de ce dépôt, que nous avons osé entreprendre résolûment notre travail.
Les archives de la Chambre des Comptes et celles de l’Économat nous ont été moins utiles. Les premières, si riches pour l’histoire civile et militaire de la monarchie de Savoie, ne nous ont offert que des détails de frais funéraires et un long inventaire de documents que l’on ne peut plus retrouver. Les secondes ne contiennent que quelques originaux relativement modernes et des copies de pièces existant aux archives de Cour.
En dehors de ces trois dépôts de la ville de Turin, qui conservent des éléments inépuisables pour l’histoire de notre province, nous avons été aidé par les richesses entassées dans les archives du greffe de la Cour d’appel de Chambéry. Nos premières recherches dans la section de ces archives, se rapportant au Sénat de Savoie, avaient été guidées par l’historien de cette Compagnie, qui avait si patiemment remué ce fouillis de documents et de pièces de diverse nature, où l’érudit peut puiser abondamment. La partie de l’histoire d’Hautecombe correspondant à la période d’existence du Parlement et du Sénat, écoulée entre 1540 et 1792, a été enrichie d’un grand nombre de renseignements et de documents tirés de ces archives. Nous citerons comme nous ayant été particulièrement utiles: 1° Le Recueil des édits, lettres-patentes, etc.; 2° les Registres des affaires ecclésiastiques, formant 34 volumes commencés en 1716 et terminés en 1792; 3° les Billets royaux, collection allant de 1670 à 1792 et reprise en 1815. Divers recueils moins importants, entre autres, le Registre secret et celui connu sous le nom de Registre basane, formant un complément du Recueil des édits; quelques dossiers épars au milieu de l’entassement des pièces occupant l’armoire n° 6, ont complété nos renseignements extraits de ces archives. Il ne faut point omettre que, dans ces recueils, se trouvent des copies authentiques de pièces remontant à une époque plus reculée que la création de ces recueils.
Les travaux de la péréquation générale des tributs, qui accompagnèrent la formation du cadastre, conservés à la Préfecture de Chambéry, renferment des notes précieuses sur les plus anciens bienfaiteurs d’Hautecombe. La distinction qui dut être faite alors entre les biens de l’ancien patrimoine de l’Église et les biens acquis depuis l’édit de 1584, afin de soustraire les premiers à l’impôt, amena des productions de titres et des déclarations qui servent aujourd’hui à l’histoire des établissements religieux. Le même dépôt, où nos explorations ont été rendues bien faciles, grâce à l’obligeance de M. de Jussieu, archiviste départemental, nous a encore fourni, entre autres documents, une remise de la peine capitale accordée par un abbé d’Hautecombe, pièce originale de 1386.
Enfin, nous n’avons point négligé de consulter les manuscrits de la bibliothèque de M. le marquis Costa de Beauregard, qui continue de nobles traditions de famille, en ouvrant libéralement aux travailleurs les trésors qu’il possède sur l’histoire savoisienne.
Plusieurs extraits de ces diverses archives ont été publiés à la fin de cette étude.
Disons maintenant quelques mots des principaux ouvrages que nous avons mis à contribution.
Les diverses chroniques nationales, publiées dans les Monumenta historiæ patriæ ; les écrits de Delbene, abbé d’Hautecombe, sur les Origines de l’Ordre de Cîteaux et sur la Savoie; les Annales cistercienses de Manrique, vaste compilation comprenant toute l’histoire de l’Ordre depuis 1098 jusqu’en 1236 et résumant tout ce qui avait été écrit auparavant sur ce sujet; les travaux de Guichenon, imprimés ou inédits; le Régeste genevois, les Mémoires et Documents publiés par la Société savoisienne d’histoire et d’archéologie; quelques livres spéciaux, retrouvés surtout à la bibliothèque de Grenoble, telles sont les principales œuvres de nos devanciers, qui ont éclairé notre route pendant les huit siècles que nous avons parcourus.
Citons enfin, parmi nos contemporains, Jacquemoud et Cibrario. Leurs monographies sur Hautecombe nous ont servi de guides et d’indicateurs au milieu de tant de dates et de détails, qu’on ne peut négliger dans une étude restreinte comme on le pourrait dans un ouvrage de longue haleine. Publiées à la même époque (1843), elles se complètent l’une par l’autre, et si la première renferme moins d’aperçus généraux sur le vaste champ de l’histoire, elle sera peut-être préférable par l’exactitude des détails.
Mais l’éminent historien de la monarchie de Savoie nous a été encore d’une grande utilité par ses autres écrits si nombreux. Les documents qui accompagnent sa Storia e descrizione della reale Badia d’Altacomba, dédiée à Marie-Christine qui lui avait confié le soin d’écrire cet ouvrage, son Histoire de l’économie politique du moyen-âge, la dernière édition des Origine e progressi della monarchia di Savoia, et l’ensemble de ses ouvrages nous ont prêté leur savant et précieux concours.
Nous ne voulons pas pousser plus loin cette énumération. L’histoire ne s’improvise pas: elle s’éclaire de tous les faits, de toutes les inductions que de patientes recherches et quelquefois aussi le hasard lui-même mettent sous les yeux de celui qui écrit. Indiquer ici tous ces éléments, retrouvés dans cent ouvrages ou titres différents, serait fastidieux et inutile. Notre intention, dans ces préliminaires, a été de faire de mieux en mieux connaître les richesses que les historiens nationaux peuvent utiliser et de donner un aperçu des bases de notre travail. Des notes compléteront les indications des sources où nous avons puisé et permettront aux critiques d’y avoir recours.
Malgré toutes nos recherches, il reste encore beaucoup à découvrir. Cibrario et Jacquemoud n’avaient indiqué, en 1843, que trente-un abbés antérieurs à la réunion du monastère à la Sainte-Chapelle de Chambéry; les publications récentes et nos explorations d’archives nous ont permis de porter ce nombre à quarante, et quelques-uns sont peut-être encore inconnus. L’abbaye royale d’Hautecombe fut trop célèbre dans les premiers siècles de la monarchie, pour que des découvertes nouvelles de titres épars ne viennent pas établir de plus en plus son importance due, à notre avis, moins au nombre de ses religieux, qui ne fut point aussi grand qu’on le croit généralement, qu’à la célébrité de plusieurs de ses abbés et aux libéralités des principales familles anciennes de la province, dont plusieurs y avaient un tombeau. Ainsi, pendant que nos comtes erraient de ville en ville, pendant que les barons et seigneurs féodaux chevauchaient sans cesse pour éviter l’ennui et l’isolement des châteaux, la nécropole d’Hautecombe était un centre permanent des plus respectables et des plus attachants souvenirs.
Ire PARTIE
Table des matières
L’ancien Monastère.
Miremur periisse homines! Monumenta fatiscunt,
Mors etiam saxis, nominibusque venit.
(AUSONE.)
CHAPITRE Ier
Table des matières
Excursion de Chambéry à Hautecombe et à Cessens. — Emplacement de l’ancien monastère. — Ses moines venaient-ils de l’abbaye ? — Leur genre de vie. — Durée de ce premier établissement.
Le voyageur, qui de l’ancienne capitale de la Savoie se dirige sur Lyon, peut choisir aujourd’hui entre divers genres de locomotion. S’il est désireux de pittoresques paysages, il laissera la foule se presser dans les wagons du chemin de fer et rejoindra les rives du plus grand des lacs savoisiens, au Bourget, tout près des ruines du château d’Amédée V. La, quittant la voie de terre, il montera sur le pont du bateau à vapeur, qui lui fera parcourir dans toute leur étendue le lac et le canal de Savières; puis, se confiant au cours impétueux du Rhône, il pourra, au sortir de nombreux méandres, saluer avant la fin du jour la statue de Fourvières.
Peu d’instants après la levée de l’ancre, la silhouette d’une vaste construction, se détachant des flancs du Mont-du-Chat, se sera montrée à ses regards dans la direction du nord-ouest. Arrivé au milieu de cette nappe liquide, en face du coteau de Saint-Innocent, étalant sur la rive orientale ses riches vignobles émaillés de villas et d’antiques souvenirs, le voyageur aura pu embrasser d’un coup d’œil toute la rive opposée, et il aura remarqué qu’elle ne forme qu’une immense falaise, interrompue vers le nord par un ressaut peu élevé au-dessus des eaux et couvert de cultures. Sa base, découpée en mille criques capricieuses, présente des promontoires de toutes formes, et sur l’un des plus saillants s’élève un majestueux édifice accosté d’une haute tour; c’est la royale abbaye d’Hautecombe.
Hautecombe! Quelle dénomination parut jamais plus inexacte à celui qui a observé la topographie des lieux, comme nous venons de le faire! Mais si, guidés par le sens de cette vieille locution, nous consultons les traditions locales et si nous les confrontons avec les anciens documents, nous apprendrons que les rives du lac du Bourget n’ont vu s’écouler que la seconde période de l’existence du monastère, dont les débuts eurent lieu sur le revers de la montagne qui nous montre à l’est ses flancs abrupts et déchirés.
Un ancien récit, conservé aux archives de Turin, conforme aux données d’Alphonse Delbene sur les origines d’Hautecombe, en expose ainsi la fondation: «L’an 1101, quelques hommes, animés de l’esprit de Dieu, désirant embrasser la vie érémitique, arrivèrent à un lieu, alors plein d’horreur et de solitude, appelé Hautecombe. Là, ils bâtirent un oratoire et menèrent une vie sainte et solitaire jusqu’à la fin de l’année 1125 du Seigneur, où, suivant les conseils de saint Bernard, qui alors passait dans cette direction, et à cause d’une lumière qui, pendant la la nuit, se rendait de l’ancien monastère au lieu nommé Charaïa, situé de l’autre côté du lac du Bourget, ils se transférèrent sur cette rive et l’appelèrent Hautecombe, nom du lieu qu’ils venaient d’abandonner.»
L’histoire de beaucoup de monastères commence ainsi par une pieuse légende. De Montalembert en rapporte plusieurs dans son grand ouvrage sur les Moines d’Occident et ajoute: «La dignité de l’histoire n’a rien à perdre en s’arrêtant aux récits et aux pieuses croyances qu’ils entretenaient. Écrite par un chrétien et pour des chrétiens, l’histoire se mentirait à elle-même, si elle affectait de nier ou d’ignorer l’intervention surnaturelle de la Providence dans la vie des saints choisis par Dieu pour guider, pour consoler, pour édifier les peuples chrétiens. »
Où était situé cet ancien monastère? Bien qu’aucun vestige n’en reste encore debout, il est facile d’en indiquer l’emplacement avec certitude et précision. Que le lecteur veuille bien nous y accompagner.
Laissons derrière nous l’abbaye actuelle, traversons le lac presque en ligne droite et rejoignons l’autre rive près de l’ancienne ruine de Salière, dont l’érection et la destination originaire sont entourées de mystères. Puis, gravissant la montagne, couverte de vignobles luxuriants, par un couloir souvent appelé à rouler des eaux torrentueuses et implacables, nous arriverons, après une petite heure de marche, au pied de la corniche de rocs nus qui bordaient l’horizon. C’est là que nous sortons de la vallée du lac par un étroit défilé appelé Col de la Chambotte, du nom de la montagne elle-même, défilé sur lequel l’imagination populaire a répandu ses contes fantastiques. Le premier village que nous rencontrons à son extrémité est le hameau supérieur de la commune de Saint-Germain. De là, tournant à gauche, nous verrons bientôt briller, à trois kilomètres environ, la croix de l’église de Cessens, vers laquelle nous nous dirigerons. Arrivés au village, nous admirerons, posté sur la cime de la montagne, le château-fort qui le protégeait autrefois, et dont les vastes et solides ruines expliquent les combats livrés pour le posséder, et sa résistance aux injures du temps et de l’abandon; nous jetterons encore un regard sur les nombreux débris de la belle tour ronde, renversée par la foudre, il y a quelques années, et nous continuerons notre course vers le nord. Bientôt la voie modeste que nous battons nous aura conduits au sommet du versant oriental d’une gorge étroite, descendant par une série d’oscillations jusqu’à la plaine de Rumilly, et creusée au pied de la montagne qui s’élève devant nous à l’ouest. Au fond de cette gorge serpentent un petit cours d’eau, gracieusement ombragé par des aulnes et des charmes, et, à côté, un large sentier qui en suit tous les détours.
Nous avons quitté l’église de Cessens depuis vingt minutes et nous atteignons à une birfurcation de notre route. Une de ses branches, plus resserrée, côtoie la montagne à l’ouest et va rejoindre le village des Topis; l’autre, gardant le fond du vallon, se prolonge par le village des Granges jusqu’à Rumilly. Entre ces deux chemins s’étend un plateau légèrement tourmenté, d’une superficie d’environ deux hectares et appelé le plateau de Paquinôt. Là s’élevait l’ancien monastère d’Hautecombe.
Le sol, occupé autrefois par ces constructions, appartient depuis plusieurs générations à la famille Bontron dit Topis, dont le représentant actuel m’a transmis les détails suivants:
Il y a une centaine d’années, m’affirmait-il, son aïeule, alors toute jeune, se promenait encore sur des pans de murs de l’ancienne abbaye. On pouvait alors en retracer les principales divisions. Depuis cette époque, la charrue a sillonné cet antique asile de la prière, et, dans ses envahissements successifs, elle a souvent mis à jour divers objets en fer et même des pièces de monnaie. Plus récemment, en 1840, le même propriétaire, en faisant opérer un défoncement, détruisit une grande partie des fondations du monastère; détourna une source abondante surgissant au milieu, et dont la fraîcheur peut encore désaltérer le passant. Il m’indiqua même un repli du sol, dans la partie sud du plateau, où furent trouvés de nombreux ossements attestant par leur réunion l’existence d’un cimetière; et, tout près de là, le long du ruisseau qui court au fond de la vallée, il découvrit, dans les derniers mouvements de terrain qu’il opéra, les traces d’un four à chaux. Enfin, même aujourd’hui, quand un soleil trop ardent dessèche les cultures, on peut suivre dans les champs de blé la direction des anciens murs. Des lignes d’épis pâles et étiolés indiquent que là subsistent encore des matériaux enfouis, il y a bientôt neuf siècles, par de pieux cénobites.
Les seuls vestiges que l’on dit provenir de cette antique demeure et qu’il m’a été donné d’examiner, seraient des moellons formant l’entrée de la maison Bontron. Leur taille cintrée et très sobre d’ornements peut accréditer cette allégation. Cette habitation est, du reste, la plus ancienne ou l’une des plus anciennes de la commune.
On doit donc l’avouer, rien de l’ancien monastère de Cessens n’est encore debout pour en attester l’existence sur le plateau de Paquinôt. Mais, aux preuves que nous venons de présenter, il faut joindre la tradition, restée vivace dans toute la localité, que ce couvent s’élevait réellement sur cet emplacement; il faut ensuite faire appel aux dénominations des lieux voisins, restées les mêmes qu’à l’époque des moines et enfin recourir aux témoignages conservés dans nos archives et par nos anciens historiens.
Qu’il nous suffise de rappeler que, déjà antérieurement à 4126, Gauterin ou Gauthier, seigneur d’Aix, donnait aux moines des Alpes une terre que vulgo quondam FURNALUS vocabatur et nunc COMBA vocatur, sitam in pago Albanense in monte castri illius quod vulgo Sexenc nuncupatur, est-il dit dans l’acte de donation. Aujourd’hui la montagne au pied de laquelle s’étend le plateau de Paquinôt se nomme le Fornet, et entre Sexenc et Cessens l’analogie est assez frappante pour ne pas laisser place à un doute.
Vers la fin du seizième siècle, Alphonse Delbene, un des plus célèbres abbés dont s’honore Hautecombe, prié par le supérieur général de Cîteaux de lui faire connaître l’état des monastères de son ordre en Savoie, lui adressa une longue lettre , où il expose qu’il résulte des documents conservés à Hautecombe que les moines de l’ancienne abbaye habitaient dans la vallée de Valpert, au lieu appelé alors Parvus Furnus, et maintenant Vallée de Sessine. «Je me suis, dit-il, quelquefois transporté sur l’emplacement de cet ancien monastère pour en examiner les ruines de mes propres yeux, et j’ai trouvé, au pied de la montagne de Sessine, près du chemin allant à Rumilly et dans le voisinage du village des Granges, une partie de l’édifice encore debout, plusieurs autres vestiges des bâtiments, tels que un puits, un vase vinaire.»
Bientôt trois siècles auront passé sur ces ruines, et aucun pan de mur n’a gardé l’écho des prières des anciens religieux. Aujourd’hui cependant, comme au seizième siècle, le chemin, qui de Cessens descend à Rumilly, passe près du lieu où s’élevait le monastère, rencontre à une demi-heure plus loin le village des Granges; et l’eau du puits dont parle Delbene coule maintenant à travers ce chemin sous les pieds du voyageur.
Sans nous appuyer sur d’autres témoignages, nous pouvons donc tenir pour exacte l’indication de la demeure des premiers moines d’Hautecombe. Là, sur l’étroit plateau de Paquinôt, fut bâti leur humble monastère; et nous avons cru devoir insister sur ce fait, car bientôt la génération qui en a vu les dernières pierres aura disparu comme elles et comme les pieux ouvriers qui les avaient assemblées.
Une autre question moins facile à déterminer est celle de l’origine de ce premier établissement. Les moines qui le créèrent avaient-ils spontanément quitté le monde pour former dans la vallée de Cessens un nouvel asile de prières et de mortifications, ou bien, au contraire, s’étaient-ils détachés d’une communauté plus ancienne, et quelle était cette communauté ?
Malgré les doutes qu’elle laisse subsister , l’opinion la plus accréditée est celle qui voit dans les premiers moines de Cessens des émigrants de l’abbaye d’Aulps en Chablais.
Fondée, vers 1094, par deux religieux, sortis eux-mêmes du monastère de Molesme, Guy et Guérin, à qui Humbert, comte de Savoie, donna la vallée qu’ils avaient d’abord occupée sur les bords de la Dranse, cette abbaye prit bientôt une certaine importance. L’an 1101, quelques moines s’en seraient séparés pour chercher une autre retraite et seraient parvenus de vallée en vallée jusqu’au pied de la montagne du Sapenay. Sur le versant oriental de cette montagne, ils auraient construit quelques huttes ou cellules éparses, utilisé un ruisseau et une source d’eau vive, et pourvu ainsi aux premières nécessités de la vie. Le plateau de Paquinôt fut le centre de cette petite Thébaïde; là s’élevaient l’oratoire commun, voisin du champ du repos, et probablement aussi l’habitation de l’abbé, entourée des bâtiments servant à l’usage de la communauté, tels que granges et celliers, où étaient retirés les produits du sol défriché chaque jour par les religieux. Ces constructions, d’après Delbene, remonteraient au moins à l’an 1109, et il en donne pour preuve l’existence de lettres écrites, cette même année, dans le promenoir du couvent, par Étienne Regius de Montfalcon .
Ces moines vécurent dans cette gorge ou Combe de Valpert pendant une trentaine d’années. Par suite de leurs vœux de pauvreté et d’obéissance, tout était en commun, soit dans leurs cellules soit dans le couvent, et ils obéissaient à un abbé. Cette manière de vivre n’était point, à proprement parler, celle des anachorètes de l’ancienne Égypte. Elle tenait de la vie hérémitique l’isolement de la résidence, — et encore les premiers moines de Cessens demeuraient peut-être deux ou trois dans chaque cellule, comme leurs frères d’Aulps, — et de la vie cénobitique, la réunion à certains moments dans une chapelle commune, la soumission au même supérieur, qui restait chargé de diriger les travaux et de veiller aux besoins spirituels et matériels de la communauté.
Six abbés auraient présidé successivement aux destinées de ce premier établissement: Boniface, Girard, Varrin, Rodolphe, Pierre et Vivian; et ils auraient reconnu pour supérieur l’abbé d’Aulps, comme ce dernier fut lui-même longtemps soumis à celui de Molesme.
Dans l’hypothèse de l’indépendance complète de l’abbaye d’Hautecombe vis-à-vis de celle d’Aulps, Varrin aurait reçu — et c’est l’avis de Delbene, — la donation de Gauthier d’Aix, que l’on regarde comme la fondation de l’ancienne Hautecombe. D’après l’opinion généralement admise, ce serait au contraire saint Guérin, abbé d’Aulps, qui l’aurait acceptée, et la similitude des noms de ces deux abbés ne serait que l’effet du hasard . Quoi qu’il en soit, il faut reconnaître que cette libéralité, sans date, mais que Ménabréa fixe à l’année 1121, est postérieure à l’arrivée des premiers moines à Cessens; que là, comme dans la vallée de la Dranse, des moines occupèrent le sol longtemps avant d’en avoir obtenu l’abandon de la part du seigneur qui en avait la propriété.
Voici la traduction de la charte de cette donation, telle que nous l’avons lue sur le tableau généalogique de la Maison de Faucigny, par Dom Leyat, et que nous reproduisons à la fin de cet ouvrage:
«Au nom du Seigneur. Moi, Gauterin, je donne à la
«bienheureuse Marie des Alpes et au seigneur Varrin,
«abbé de cette église, pour le repos de mon âme, de
«celle de tous mes ancêtres et de mon fils Gauterin, une
«terre autrefois appelée vulgairement le Fornet et aujour-
«d’hui la Combe, située dans le pays d’Albanais, sur la
«montagne où se trouve le château de Cessens. Rodolphe,
«du château de Faucigny, sa femme, son père, ses frères
«et ses fils ont approuvé cette donation.»
Cette libéralité paraît émaner d’un membre de la famille d’Aix, bien que le texte ne l’indique point; car, en 1126, les familles de Savoie, de Faucigny et d’Aix confirmèrent différentes donations faites auparavant à la communauté d’Hautecombe par un Gauterin ou Gauthier d’Aix. La notice de cette confirmation, reproduite également par D. Leyat, d’après les anciennes archives d’Hautecombe, est ainsi conçue:
«Gauterin d’Aix avait fait plusieurs donations aux
«frères d’Hautecombe, entre autres, celle d’une terre
«qu’il possédait dans le pays d’Albanais, au lieu dit
«Combe de Vandebert et actuellement Hautecombe.
«Toutes ces donations ont été approuvées par sa femme
«Guillelma et par ses fils Albert, Amédée, Guillaume,
«Aymon et Gauterin, par sa sœur Ermengarde, par le
«comte Amédée , par Guillaume de Faucigny et par son
«fils Rodolphe, de même que par les fils de ce Rodolphe
«et par Louis, fils d’Amédée de Faucigny .»
Nous trouvons au bas de ces deux documents le nom de Rodolphe de Faucigny, qui avait déjà paru comme témoin de la charte de fondation de l’abbaye d’Aulps. C’était le fils aîné du seigneur de Faucigny et un personnage marquant de l’époque. Bien avant la mort de son père, il semble l’avoir presque remplacé dans la vie féodale, car il intervient dans plusieurs traités et actes importants, entre autres, dans la transaction de 1124 entre l’évêque de Genève et le comte de Genevois.
Les religieux d’Hautecombe reçurent encore plusieurs autres libéralités antérieurement à celle de Charaïa sur les rives du lac. En 1126, Pierre de Chatillon leur cède un pré, sous la condition qu’ils resteront dans la règle de Cîteaux qu’ils viennent d’adopter ; un nommé Morel ou Morens et sa femme abandonnent au monastère toutes leurs terres de la paroisse d’Aix et d’autres encore . Ce fut sans doute l’origine de la Grange d’Aix, domaine situé au-dessus du hameau de Saint-Simon. L’ensemble des biens-fonds qui le composaient s’élevait, en 1700, à cent journaux et rapportait, malgré une mauvaise exploitation, 1,600 florins de revenu .
Tels furent les débuts de cette abbaye qui, plus tard, devait être la plus célèbre de la Savoie et le Saint-Denis de ses souverains.
CHAPITRE II
Table des matières
Saint Bernard. — Origine de Cîteaux et de Clairvaux. — Descente des moines de Cessens sur les rives du lac. — Agrégation d’Hautecombe et d’Aulps à l’Ordre cistercien. — Saint Bernard passa-t-il en Savoie? — Fosseneuve.
La transformation d’Hautecombe étant due à la sollicitude de saint Bernard et son ombre bienfaisante planant sur les origines de ce monastère, nous sommes heureux d’être ainsi amené à esquisser les principaux traits de cette grande figure qui domine tout le XIIe siècle, et dont une plume éloquente a pu dire: «A qui cherche le type le plus accompli du religieux, saint Bernard se présente tout d’abord. Nul n’a jeté plus d’éclat que lui sur la robe du moine .»
Il naquit en 1091, au château des Fontaines, près de Dijon. Son père, Tecelin, était issu d’une des premières familles de la province, et sa mère, Alix, fille de Bernard, seigneur de Montbard, était alliée aux ducs de Bourgogne. Plus illustres encore par leur piété que par leur naissance, ils transmirent à une nombreuse famille, avec de riches blasons et de vastes domaines, un précieux héritage de vertus.
Bernard surtout se fit bientôt remarquer par la pureté de ses sentiments et la précocité de son intelligence. Aussi, ses parents n’hésitèrent point à l’envoyer à Châtillon-sur-Seine, petite ville située à une vingtaine de lieues au nord-ouest de Dijon, chez des chanoines réguliers qui y tenaient une école célèbre. Ses progrès y furent rapides; il apprit à parler et à écrire la langue latine avec une élégante facilité ; il cultiva la poésie et se passionna même avec excès pour les belles-lettres.
Mais la science sans but pratique ne satisfaisait point sa grande âme, éclairée des lumières de la raison et de la foi. Se rappelant les paroles de l’apôtre: «Celui-là est coupable qui, ayant la connaissance du bien qu’il doit faire, ne le fait pas,» il éprouvait les douloureuses perplexités de l’adolescent obligé de choisir, au seuil de la vie, la sphère d’activité qui absorbera toute son existence.
Bientôt il se sent destiné à servir Dieu loin des périls du monde. Sa parole persuasive entraîne plusieurs parents et amis; il les réunit à Châtillon dans une maison commune, et là, sous sa direction, tous travaillent à leur propre sanctification, afin de se rendre plus aptes à procurer celle des autres.
Cette surprenante réunion d’une trentaine d’hommes appartenant aux meilleures familles de la Bourgogne, vivant au milieu de la foule, adonnés aux longues prières et aux austérités cénobitiques sous la direction du plus jeune d’entre eux, excita d’abord l’admiration de leurs compatriotes. Mais à peine six mois s’étaient écoulés que, suivant une chronique du temps, on les tenait pour suspects. Bernard s’occupa dès lors de donner une forme de vie régulière à sa communauté, et, au lieu de suivre l’exemple donné à la même époque par plusieurs saints personnages qui, voulant se retirer du monde, fondaient un institut nouveau, il choisit, par humilité, le modeste ordre naissant de Cîteaux , destiné à jeter tant de gloire sur la grande famille bénédictine.
La règle de saint Benoît, qui, depuis le Mont-Cassin, s’était étendue sur tout l’Occident, avait subi de nombreuses atteintes dans son application. Cluny, après l’avoir fait revivre pendant le Xe et le XIe siècle, tombait sous le poids de ses immenses richesses, lorsque plusieurs moines bénédictins, animés d’un noble désir de perfection, fixèrent leur retraite dans la forêt de Molesme, sous la direction de saint Robert. Cet établissement, comme enivré de son rapide développement, dévia bientôt de sa première direction, et saint Robert le quitta avec six religieux, qu’il choisit parmi les plus fervents, pour s’enfoncer dans la solitude de Cîteaux, au diocèse de Châlons, située au sud et à cinq lieues de Dijon.
Plus tard, quatorze autres religieux de Molesme se joignirent à eux et, l’an 1099, ils achevèrent la construction d’une chapelle en bois, qu’ils dédièrent à la mère de Dieu, dont le nom se lira désormais sur le frontispice de toutes les maisons cisterciennes.
Quinze ans après sa fondation, l’abbé Étienne, entouré du petit nombre de moines exténués que l’épidémie et les macérations ne lui avaient point enlevés, priait sur les marches de l’autel, désespérant du succès de l’œuvre fondée par son prédécesseur, lorsqu’une trentaine d’hommes, conduits par l’un des plus jeunes d’entre eux, frappent à la porte du couvent. Bernard se jette aux pieds de saint Étienne et le prie de les recevoir dans son monastère. Étienne les introduit tout ému, et bientôt, édifié de leur ferveur, il les admet au noviciat. L’année suivante, leurs vœux furent prononcés; Bernard avait vingt-trois ans.
Cîteaux avait, dès ce jour, traversé la crise de l’enfantement. L’exemple de ces gentilshommes quittant le bien-être et les joies du foyer, sacrifiant le brillant avenir que leur position sociale leur promettait, pour se vouer à une vie pauvre, abjecte et oubliée, fut contagieux. Le nouveau monastère ne put contenir tous les postulants, et l’année suivante, peu après la profession de saint Bernard, il fallut envoyer une première colonie de moines à la Ferté, puis une deuxième à Pontigny; et enfin, en 1115, la maison-mère, toujours trop étroite, dut laisser partir un nouvel essaim. Bernard, bien qu’il entrât seulement dans sa vingt-cinquième année, fut choisi pour en être le chef. Suivant l’usage de Cîteaux, toute la communauté se réunit dans l’église; l’abbé de la maison-mère déposa une croix entre les mains de celui qui devait être revêtu de la dignité abbatiale; puis Bernard et les douze moines qui lui étaient confiés prirent congé de leurs frères et entonnèrent, en partant, une grave psalmodie.
Ils se rendirent dans une terre couverte de bois et de marécages, offerte par Hugues, comte de Troyes, à l’abbé Étienne, et située au diocèse de Langres, sur les confins de la Champagne et de la Bourgogne. Bientôt une partie du sol fut défrichée et ils y élevèrent d’humbles cellules autour d’un oratoire, dans le voisinage d’une source qui coule encore aujourd’hui. Plus tard, ce premier établissement, ayant justifié par sa prospérité le nom prophétique de claire vallée, Clairvaux, donné par saint Bernard à cette gorge, appelée antérieurement vallée d’absinthe, vit ses habitants, trop à l’étroit, transférer leur demeure à l’entrée du vallon.
C’est à côté de ces secondes constructions, qu’au XVIe siècle on en éleva de riches et étendues, comprenant église, chapitre, bibliothèque et autres édifices dont la majeure partie se voit encore aujourd’hui.
La grande renommée de saint Bernard attira à Clairvaux, comme précédemment à Cîteaux, de nombreux novices. En 1118, Clairvaux donnait déjà le jour à deux nouveaux essaims, qui fondèrent les monastères de Trois-Fontaines et de Fontenay. Sept ans après, arrivait du fond du Dauphiné le jeune Amédée, fils du seigneur d’Hauterive, dont saint Bernard devait faire un des premiers abbés d’Hautecombe.
Au commencement de l’année suivante (1119), saint Étienne, le vénérable abbé de Cîteaux, convoqua tous les abbés de sa filiation, alors au nombre de douze, pour fixer définitivement les statuts du nouvel Ordre. Cette assemblée mémorable, connue sous le nom de Premier Chapitre général de Cîteaux, donna une forme définitive aux constitutions, en rédigeant la grande Charte de charité et arrêta les usages des monastères cisterciens, qui furent ainsi transmis à la postérité .
Malgré les agrandissements successifs des bâtiments, qui pouvaient abriter jusqu’à 700 moines, le monastère de Clairvaux ne pouvait suffire aux arrivées toujours croissantes de nouveaux postulants. La popularité de son illustre abbé devint telle, que, de tous côtés, on demandait des ouvriers évangéliques formés à son école. Déjà plusieurs villes du territoire actuel de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, possédaient des colonies issues de Clairvaux. Pour en fonder de nouvelles et les unir entre elles par les liens de la fraternité chrétienne, saint Bernard parcourut ces différentes contrées dès l’année 1122. «Montrez-vous mères en caressant et pères en corrigeant,» disait-il aux abbés de ces monastères.
Profitant d’un voyage que les intérêts de son Ordre lui prescrivaient, il se rendit à Grenoble vers la fin de l’année 1123; il y fut magnifiquement reçu par saint Hugues, évêque du diocèse, et de là, franchissant les montagnes, il alla visiter à la Grande-Chartreuse les disciples de saint Bruno, auxquels il portait un attachement particulier .
Il est permis de croire que, pour rejoindre sa cellule, il traversa la Savoie, contrée intermédiaire entre la Bourgogne et le Dauphiné, et que peut-être il visita les religieux de Cessens. Ainsi serait corroborée cette assertion de l’ancienne chronique, que, vers cette époque, soit pendant l’année 1125, sur les instances de saint Bernard, traversant cette contrée, les moines du premier couvent d’Hautecombe se seraient transférés sur l’autre rive du lac du Bourget.
Cette active sollicitude avait fait de saint Bernard le centre et l’âme de l’Ordre de Cîteaux, bien qu’il ne fût que simple abbé de Clairvaux. Malgré son amour et son désir de la retraite, il fut mêlé à tous les grands événements contemporains et il fut l’oracle de son siècle. «On avait une si haute idée de sa science et de sa piété, dit un de ses biographes, que les princes le faisaient juge de leurs différends. Les évêques recevaient ses décisions avec respect et lui envoyaient les plus importantes affaires de leurs diocèses. Les papes s’empressaient de le consulter, regardant ses avis comme des lois. Les peuples partageaient ces sentiments de confiance en ses lumières et de vénération pour sa personne. Enfin, on peut dire que, du fond de sa solitude, il gouvernait toutes les églises de l’Occident.»
Cependant, sa mission politique et religieuse ne s’accomplissait point sans qu’il fut souvent tiré de sa retraite. Appelé par Dieu à diriger son Église pendant les luttes douloureuses qu’elle eut à soutenir au XIIe siècle contre la puissance civile et contre sa propre anarchie, manifestée surtout par le schisme, Bernard préside des conciles, se rend auprès des deux grands souverains du moyen-âge, le pape et l’empereur, et parvient à les réconcilier; il vole de France en Italie, d’Italie en Allemagne, partout, en un mot, où la cause de l’Église le réclame. Après avoir été l’oracle du concile de Pise, après avoir rallié Milan et les autres villes de la Lombardie à Innocent II, il regagne, au printemps de 1135, sa chère cellule abandonnée depuis plusieurs années.
Son voyage à travers le nord de l’Italie, la Suisse et la France ressemblait à une pompe royale. En Suisse, les pâtres descendaient de leurs montagnes pour se joindre à son cortège; et les bergers des Alpes, quittant leurs troupeaux, venaient se jeter humblement à ses pieds, ou poussaient des cris aigus du sommet des rochers, pour lui demander sa bénédiction. Il arriva enfin à Besançon, d’où il fut conduit jusqu’à Langres; et là, non loin de la ville, il trouva ses religieux qui l’attendaient, impatients de revoir leur père. «Tous, dit un chroniqueur, se mirent à genoux et l’embrassèrent, chacun lui parlant à son tour, et, pleins d’allégresse, ils le ramenèrent à Clairvaux.
Ce récit de son retour en France, extrait des Annales de Cîteaux, indique qu’il dut passer par le Valais et, dès lors, dans les environs de l’abbaye d’Aulps. Rien ne prouve qu’il s’y rendit. Mais ce qui permet de hasarder cette supposition, c’est que l’abbaye d’Aulps, comptant alors bientôt un demi-siècle d’existence, était déjà importante; c’est qu’elle était sortie de Molesme comme celle de Cîteaux, dont plus tard était issu à son tour Clairvaux; c’est qu’enfin, cette même année, saint Guérin réforma le genre de vie de ses religieux, et que, l’année suivante, son monastère fut agrégé à l’ordre de Cîteaux et affilié spécialement à Clairvaux.
Visita-t-il «ses pauvres frères d’Hautecombe?» Nous l’ignorons; mais nous pouvons affirmer qu’ils entrèrent définitivement dans la grande famille cistercienne, quelques mois après son nouveau passage dans les Alpes. Au milieu de la divergence des rares documents qui peuvent éclairer l’histoire du monastère à cette époque, nous croyons devoir admettre, avec l’auteur de l’ancien récit de sa fondation , que, vers 1125, sur les conseils de saint Bernard, les religieux de Cessens descendirent à Charaïa et adoptèrent les principes de l’institut de Cîteaux; mais, avant d’y être régulièrement agrégés, ils vécurent encore quelques années, peu nombreux, ayant à lutter contre l’âpreté du sol et du climat. Touché de leurs bonnes dispositions, saint Bernard aurait facilité leur entrée dans son ordre en faisant compléter le nombre de treize religieux qu’ils n’avaient pu réunir, et qui était nécessaire pour former une abbaye cistercienne.
En effet, pendant qu’il ramenait Guillaume X d’Aquitaine à l’Église catholique, Godefroy, prieur de Clairvaux, qu’il appelait un autre lui-même, détacha de ce monastère une colonie de moines qui, réunis à ceux se trouvant déjà à Charaïa, réalisèrent le nombre prescrit par les Règles générales de Cîteaux. Le couvent d’Hautecombe, constitué dès lors en abbaye régulière, fut incorporé définitivement à l’ordre de Cîteaux comme une filiation de l’abbaye de Clairvaux. L’arrivée des religieux de cette maison paraît avoir eu lieu le 14 juin et l’installation définitive et régulière du nouveau monastère le 16 août , mais, dans tous les cas, pendant l’année 1135.
Vivian ou Bivian, ami particulier de saint Bernard, et qui favorisa sans doute la réalisation de ses désirs, fut le premier abbé de cette communauté cistercienne. C’était un homme d’un âge mûr et d’une vertu éprouvée. La barbarie des habitants voisins, entravant la prospérité de son abbaye, le poussa à se rendre à Rome, probablement pour obtenir quelque faveur particulière destinée à la protéger contre leur brutalité. L’abbé de Clairvaux le recommanda à Haimeric, chancelier du Saint-Siège, par une lettre écrite vers 1136, où on lit:
«Je désire et je demande que, par amour pour Dieu et pour nous, le porteur de cette lettre, le vénérable Vivian, abbé d’Hautecombe, auquel je suis, à cause de sa piété, uni par une étroite amitié, ressente les effets de la vôtre dans son affaire .»
Peu après leur agrégation à son institut, saint Bernard donna aux moines d’Hautecombe une nouvelle preuve de sa sollicitude, qui a passé à la postérité. Écrivant à Arducius, récemment promu à l’évêché de Genève, après avoir déploré le peu de mérite de sa vie antérieure et l’avoir exhorté à honorer au moins à l’avenir sa nouvelle dignité, il lui recommande ses pauvres frères des Alpes, qui sont auprès de lui, les religieux de Bonmont et d’Hautecombe. «Nous ferons en eux, ajoute-t-il, l’épreuve de l’intérêt que vous nous portez .»
Sur la foi de l’ancien récit de la fondation d’Hautecombe et sur les assertions de Guichenon, induit en erreur peut-être par ce même document, la plupart des écrits publiés sur cette abbaye fixent à l’année 1125 la translation de la communauté de Cessens sur les rives du lac, son agrégation à l’ordre de Cîteaux et encore la donation de l’emplacement du nouveau monastère, faite par Amédée III, comte de Savoie, au bienheureux Amédée d’Hauterive, qui passe pour premier abbé d’Hautecombe.
Il y a là plusieurs inexactitudes. Bien qu’elles ne soient pas importantes au point de vue de leurs conséquences, néanmoins nous croyons devoir les relever.
Nous avons vu comment on peut concilier l’assertion de l’ancienne chronique avec le récit de Manrique et faire concourir les dates de 1125 et 1135 dans l’exposé de la transformation de ce monastère et de son entrée dans l’Ordre qu’illustrait saint Bernard. Mais, quant à la charte de fondation concédée par Amédée III, elle est évidemment postérieure à ces deux dates.
En effet, Vivian, l’ami de saint Bernard et le coopérateur de ses desseins, fut abbé d’Hautecombe jusqu’en 1139. Alors seulement Amédée d’Hauterive lui succéda; il ne put donc recevoir l’acte de fondation avant cette date.
Un auteur de la fin du siècle dernier , suivi dans quelques notices plus récentes , put éviter ces contradictions, en avançant que Vivian était le successeur et non le prédécesseur d’Amédée d’Hauterive. Les partisans de cette opinion se basent, d’une part, sur la prétendue date de 1125, qui serait apposée à la fin de la charte de donation de la terre de Charaïa, faite par Amédée III, comte de Savoie, à saint Amédée, abbé d’Hautecombe; et d’autre part, sur la lettre de saint Bernard, relative à Vivian, dont nous avons parlé plus haut .
Toute cette divergence d’opinions a été causée par Guichenon. Dans le volume des preuves de l’Histoire de la Maison de Savoie, il a publié l’acte de fondation de l’abbaye d’Hautecombe, et il a cru devoir y ajouter de sa propre autorité la date de 1125, bien qu’elle n’existât nullement dans l’original. Il l’avoue lui-même dans son récit du règne d’Amédée III. Mais, dit-il, par les circonstances que cet acte contient, par la confirmation qu’en fit Arducius, évêque de Genève, et par les autres titres du monastère d’Hautecombe, on apprend qu’il eut lieu l’an 1125.
Or, il y a là une erreur évidente.
Arducius fut évêque de Genève de 1135 à 1183 . Par conséquent, cette confirmation, qui, du reste, ne porte pas de date, ne peut prouver que la donation remonte à l’an 1125. Elle indiquerait, au contraire, qu’elle eut lieu sous son épiscopat et par conséquent au plus tôt en 1135; l’absence de confirmation de cette donation de la part du prédécesseur d’Arducius conduit à la même conclusion.
Les historiens sont unanimes à reconnaître qu’Amédée était abbé d’Hautecombe en 1144, quand il fut appelé au siège épiscopal de Lausanne. Or, par la lettre 54e de saint Bernard, il est constaté que Vivian était abbé en 1136. Il a donc précédé saint Amédée.
De plus, nous verrons que saint Amédée ne commença son noviciat à Clairvaux qu’en 1125. Il ne pouvait donc pas être abbé d’Hautecombe cette même année.
Enfin cette même lettre de 1136, qu’invoquent les partisans de l’opinion contraire, nous sert de preuve contre eux.
Par cette lettre, saint Bernard recommande Vivian, abbé d’Hautecombe, à Haimeric, chancelier de l’Église romaine à cette époque. Or, Haimeric paraît pour la dernière fois comme chancelier le 20 mai 1141. Par conséquent, la cessation des fonctions d’Haimeric prouve aussi que Vivian n’a point été abbé après 1141, et qu’il précéda Amédée, encore abbé d’Hautecombe au commencement de 1144 .
Retenant donc que Vivian était abbé d’Hautecombe en 1135, et peut-être dès 1125, nous devons suivre l’opinion la plus probable et admettre avec Manrique qu’il conserva. cette dignité jusqu’en 1139. Cette même année, saint Amédée lui succéda et reçut, pendant sa prélature, l’acte de fondation de la nouvelle abbaye, ou plutôt la confirmation de cette fondation, faite en 1135, probablement sans acte solennel. Ce qui le prouve encore, c’est que le titre de fondation parle d’une «terre appelée autrefois Charaïa et maintenant Hautecombe.» Ainsi, au moment où il fut Passé (entre 1139 et 1144), le nom de Charaïa ou Charaya avait déjà été changé, et il l’avait été lors de l’arrivée des moines, qui précéda de plusieurs années la rédaction de ce titre.
D’après une chronique de l’abbaye de Fosseneuve, au diocèse de Terracine, ce dernier monastère aurait été fondé cette même année (1135), par une colonie venue d’Hautecombe. Ce fait paraîtra peu vraisemblable quand on se rappellera que les statuts de l’ordre de Cîteaux défendaient à tout abbé de recevoir une terre pour fonder un nouveau monastère, à moins que son abbaye ne possédât soixante religieux profès, et, d’autre part, que l’abbaye d’Hautecombe, à peine établie, était loin d’être prospère. Il faut donc admettre que cette abbaye de Fosseneuve existait déjà avant cette époque et qu’elle ne fit alors que s’affilier à Hautecombe en embrassant la règle de Cîteaux.
Son fondateur fut un des ancêtres de saint Thomas d’Aquin. Ce grand docteur de l’Église y mourut pendant l’année 1274, en se rendant de Naples au concile de Lyon. Cet événement, joint aux miracles opérés à son sépulcre et au souvenir du moine Gérard, sorti de Fosseneuve pour aller à Clairvaux et subir ensuite le martyre, a rendu ce monastère célèbre .
Du reste, il devint le centre de plusieurs abbayes. En 1162, celle de Curatium, au diocèse de Martorans, en Calabre, lui fut affiliée; en 1167, ce fut celle de Marmasol, au diocèse de Terracine; et, en 1179, celle de Ferraria, au diocèse de Tiano, qui vinrent augmenter son importance .
Si l’on en croit le P. Le Nain, Hautecombe aurait encore eu pour abbaye filiale, dès 1199, celle de Saint-Ange, en Grèce, dans le diocèse de Constantinople.
IIe PARTIE
Table des matières
Hautecombe sous les Abbés réguliers.
Connais-tu la chapelle où la foi de nos pères
A sculpté dans le marbre un peuple de héros,
Où les rois, humblement à genoux sur les pierres,
Interrogeaient la mort, au murmure des flots?
(VEYRAT, Station poétique à Hautecombe.)
CHAPITRE Ier
Table des matières
Amédée III, comte de Savoie. — Fondation du nouveau monastère à Charaïa. — Amédée d’Hauterive, abbé d’Hautecombe.
Deux noms semblables se présentent au début de la deuxième période du monastère d’Hautecombe: Amédée de Savoie et Amédée d’Hauterive.
Depuis Humbert aux Blanches-Mains, cinq ou six princes de la Maison de Savoie avaient ceint la couronne comtale. Leurs règnes, marqués seulement par quelques faits isolés, laissent le champ ouvert à beaucoup de conjectures. Amédée III est un peu plus connu et commence la série des souverains de cette dynastie dont l’histoire sera désormais liée à celle de notre abbaye.
Son père, Humbert II le Renforcé, terminait, en 1103 , une vie troublée par des guerres incessantes. L’aîné de ses enfants lui succéda, sous la tutelle de Gisle de Bourgogne, sa mère, et d’Aymon, comte de Genevois.
Aux trente premières années de ce long règne, écoulées dans une paix relative, succéda une ère de luttes intérieures et d’expéditions lointaines. La stérilité de la comtesse de Savoie, Mahaut ou Mathilde d’Albon, réveille l’ambition des prétendants à la succession d’Amédée, dont la sœur, Adélaïde, reine de France, impatiente de s’en assurer la possession, engage son mari Louis le Gros à mettre garnison dans les principales villes de la Savoie. La guerre est imminente; mais l’heureuse naissance d’Humbert III vint la conjurer.
Cet événement si désiré dut être considéré par Amédée comme une récompense à ses pieuses libéralités, où il fut égalé par peu de princes de sa famille.
Monastères fondés, églises enrichies, infortunes soulagées, tels sont les principaux souvenirs que nos annales nous ont conservés de ce seigneur féodal; et certainement l’espoir d’un héritier guida souvent sa main dans l’accomplissement de ces saintes œuvres.
Parmi les maisons religieuses qui le reconnaissent pour leur fondateur, nous en trouvons une qui, mieux que toute autre, a transmis son nom à la postérité, c’est celle dont nous écrivons l’histoire.
Nous avons vu que, vers 1125, les religieux de Cessens vinrent se fixer sur la rive occidentale du lac du Bourget, qu’ils s’établirent sur un sol couvert de bois et de rochers, concédé sans titre ou abandonné sans opposition à ces pieux colons. Quels que fussent leurs droits à leur arrivée, il est avéré aujourd’hui que la concession authentique de la terre de Charaïa ne leur fut pas octroyée au moment de leur installation, et, sans pouvoir assigner à cette charte une date précise, on doit la reporter entre les années 1139 et 1144, période pendant laquelle saint Amédée présida aux destinées de l’abbaye. Nous allons nous en convaincre en esquissant la biographie de cet illustre personnage.
Il naquit vers l’an 1110 au château de Chatte , près de Saint-Antoine, dans le Dauphiné. Son père, Amédée de Clermont, seigneur d’Hauterive et de plusieurs autres bourgs et châteaux, était neveu de Guigues, comte d’Albon, et parent de l’empereur d’Allemagne. Son illustre origine brillait dans sa personne. Courageux à la guerre, prévoyant dans ses desseins, gai et aimable , il réunissait toutes les qualités pour accomplir une glorieuse carrière dans le monde. Malgré ces avantages et sa puissance, il voulut suivre la vie humble et pénitente des nouveaux disciples de saint Benoît.
Dans le Dauphiné même, venait de s’élever, par les soins de Gui de Bourgogne, archevêque de Vienne, l’abbaye de Bonnevaux , de l’ordre de Cîteaux. Deux ans après, en 1119, le seigneur d’Hauterive s’y présenta avec son fils et seize chevaliers, entraînés par son exemple. Tous furent admis comme novices, à l’exception du jeune Amédée, qui n’avait encore que neuf ans. On le garda cependant dans le couvent pour l’appliquer à l’étude des lettres. L’année suivante, Amédée le père et ses compagnons, ayant terminé leur noviciat, prononcèrent leurs vœux définitifs. Mais, en 1121, Amédée, voyant que l’instruction de son fils n’était point assez soignée dans ce monastère naissant, quitta Bonnevaux pour aller avec lui à Cluny, dont la règle donnait plus de place à l’étude des lettres. Il y fut reçu avec la plus grande déférence.
Le but poursuivi par le seigneur d’Hauterive ne fut point atteint dans cette nouvelle résidence; car, peu de jours après, le jeune Amédée fut appelé à la cour de l’empereur d’Allemagne. Henri V reçut son jeune parent avec bienveillance, lui donna les maîtres les plus renommés et l’entoura d’une sollicitude paternelle. Rassuré sur l’éducation de son enfant, Amédée rentra la même année à Bonnevaux.
Il n’était point cependant sans inquiétude. La pensée de son fils, jeté jeune encore au milieu de l’éclat et des dangers de la cour impériale, troublait la sérénité de son âme. Il suppliait le Dieu auquel il s’était consacré de ne point permettre que cet enfant bien-aimé oubliât les préceptes qu’il lui avait enseignés et dont il était lui-même la vivante réalisation.
Ses vœux furent comblés. Quatre années s’étaient à peine écoulées depuis l’arrivée d’Amédée à la cour d’Allemagne, que l’empereur vint à mourir . «Instruit alors dans les lettres divines et humaines,» pour parler le langage de ses biographes, et parvenu à l’âge requis pour entrer en religion, Amédée quitta la cour pour le cloître et alla demander, cette même année, son admission au noviciat de Clairvaux. Il fut accueilli avec joie et honneur, et prit d’abord l’habit religieux.
C’est là que le futur abbé d’Hautecombe passa les premières années de sa vie religieuse sous la conduite de saint Bernard. Ses rapides progrès dans la perfection chrétienne lui attirèrent bientôt une grande réputation de science et de sainteté. Aussi, avant d’atteindre sa trentième année, il quitta Clairvaux pour prendre le gouvernement de l’abbaye d’Hautecombe.
Vivian, rebuté par la rudesse des habitants voisins et par l’étroitesse des terrains occupés par sa colonie, arrivé à un âge où son courage faiblissait et où le calme du cloître sous la direction de saint Bernard était l’objet de tous ses vœux, se démit de ses fonctions pour se rendre à Clairvaux. Saint Bernard, comprenant les difficultés que le nouveau monastère avait à surmonter, choisit pour remplacer son ancien ami, le jeune profès Amédée, plein de vie, de doctrine et de sainteté. Ce choix, fait du consentement de tous les religieux de Clairvaux, comblait les vœux de la communauté des rives du lac du Bourget, qui avait demandé cet abbé.
C’était en 1139: l’état de l’abbaye d’Hautecombe devait changer notablement sous l’administration d’Amédée. Il paraît qu’il voulut tout d’abord régulariser et s’assurer par titre la possession des terres occupées par les moines, et qu’à cet effet, il demanda au comte Amédée III la confirmation de cette occupation. Tel fut vraisemblablement le motif qui amena le pieux comte de Savoie à signer cette charte que l’on regarde comme la charte de fondation de l’abbaye d’Hautecombe, bien qu’elle ne fît que confirmer un état de choses préexistant.
L’original n’en a pas été conservé. Deux anciens auteurs l’ont publiée, Delbene et Guichenon; le premier la donne telle qu’il l’a lue dans les archives d’Hautecombe, sans se permettre aucune correction . Guichenon, qui écrivit l’histoire de la Maison de Savoie trois quarts de siècle plus tard, a reproduit cette charte avec quelques variantes dans le texte et en y ajoutant la date erronée de 1125, comme nous l’avons vu . Voici la traduction de la leçon de Delbene, que nous reproduisons textuellement aux Documents, n° 3:
«Moi, Amédée, comte de Savoie, avec le suffrage de mon épouse, je donne à Dieu et à la bienheureuse Marie, à Amédée, abbé d’Hautecombe, et à ses frères du même lieu, tant présents que futurs, sans aucune restriction frauduleuse, la terre allodiale que j’ai ou que j’ai le droit d’avoir, sur la rive du lac de Châtillon, comprenant prés, champs, arbres fructifères et infructifères, etc., appelée autrefois Charaïa et Exendilles et actuellement Hautecombe. Les autres possesseurs de droits sur cette terre les ont abandonnés aux frères susdits et ont signé le présent acte pour confirmer cet abandon. Si, par hasard, quelqu’un de nos héritiers ou toute autre personne venait à attaquer cette donation et tentait de la violer de quelque manière que ce soit, qu’il soit maudit. Et de même qu’Adam fut chassé du paradis pour avoir désobéi au Seigneur, qu’il soit retranché de la société des fidèles, que l’entrée du ciel lui soit fermée à jamais, que les portes de l’enfer s’ouvrent pour lui et qu’il y soit tourmenté éternellement avec le démon; et qu’ainsi cette donation reste incommutable jusqu’à la fin des siècles.»
Suivaient les nombreuses signatures des témoins et celles des seigneurs ayant des droits sur les terres cédées. Oblitérées par le temps, Delbene n’a pu lire que celles de Bernard de Chevelu, Torestan, Villelme Soffred, Arbussa et ses fils, Soffred Cibons et son épouse, Jehan Ruffus .
Cette donation, à laquelle prirent part tous ces personnages marquants de l’époque, reçut ensuite l’approbation d’Arducius, évêque de Genève. Aucun de ces deux actes ne porte de date; mais, nous le répétons, il faut les reporter entre les années 1139 et 1144 .
Les tristes conditions de ce nouvel établissement, qui avaient abattu le courage de l’abbé Vivian, nous sont retracées dans le récit de la visite du seigneur d’Hauterive à son fils, que nous trouvons dans les annales de Cîteaux. Ce vieux gentilhomme, rentré à Bonnevaux depuis le départ du jeune Amédée de la cour d’Allemagne, suivait toujours de son affection son fils doublement chéri. Joyeux de l’avoir vu choisir par saint Bernard. préférablement à tant d’autres plus expérimentés, pour gouverner une abbaye récemment fondée, il demanda et obtint l’autorisation de venir le voir à Hautecombe. A la vue de cette communauté menacée de mort avant d’avoir pu naître, obligée de vivre sur une bande de terre resserrée entre une âpre montagne et un lac, ne pouvant communiquer avec ses frères que par eau ou en gravissant des sentiers perdus dans des bois épais, n’ayant pour voisins que des gens pillards et féroces, à cette vue, disons-nous, le religieux de Bonnevaux conseilla à son fils de quitter cette localité si détestable:
«Votre communauté, lui dit-il, ne peut demeurer plus longtemps ici. Dès que, par un travail de tous les jours, vous avez pu faire produire quelques fruits à cette terre stérile, vous les verrez enlever par vos voisins rapaces. Retournez à Clairvaux et choisissez un autre lieu.»
Mais l’abbé d’Hautecombe, parlant le langage qu’il avait appris à l’école de saint Bernard, lui répondit: «S’ils nous enlèvent nos biens temporels, ils ne peuvent point nous priver des biens éternels que nos travaux nous procurent; et puisque ce sont ces biens éternels que nous cherchons, nous ne trouverons aucun lieu ni aucune population plus favorables .»
Il resta courageusement à son poste et bientôt ses vertus et celles des religieux, formés par son exemple, attirèrent au couvent les biens temporels et un grand nombre de novices, car, si l’on croit la tradition, il y aurait eu, à Hautecombe, du vivant de saint Bernard, deux cents moines. Suivant un de ses anciens biographes, le seigneur d’Hauterive, après être resté quelque temps à l’abbaye, où il était venu pour instruire son fils, s’en alla au contraire après avoir été instruit .
Aussi peut-on rappeler, à l’occasion de cette prélature, le portrait d’un parfait abbé, retracé par un écrivain moderne:
«L’abbé est l’unité cachée qui pénètre les divers éléments de la vie religieuse, et les réunit pour en former un tout homogène; l’abbé est l’âme qui doit vivre dans tous les membres, les préserver de la dissolution, les faire mouvoir de la manière la plus convenable et les maintenir dans une activité salutaire; l’abbé est le représentant visible de cet esprit invisible d’où la maison de Dieu tire son origine, qui doit être son but et dans lequel toutes les occupations et toutes les actions des habitants de la maison de Dieu trouvent leur importance et leur destination; l’abbé est placé sur la hauteur, afin qu’il puisse veiller sur l’ensemble et sur chaque partie, et, prévoyant tous les dangers, les écarter à temps avec prudence en allant au-devant d’eux avec une mâle résolution; c’est par lui que doit être conservé et transmis à la postérité tout ce que la maison de Dieu a reçu de la pieuse antiquité ; c’est donc à lui et à la sublime tâche qui lui est imposée que se rapportent surtout ces paroles de l’apôtre: «Gardez pour le Saint-Esprit l’excellent dépôt qui nous a été confié.»
L’estime de saint Bernard pour l’abbé d’Hauterive nous est encore attestée par la mission dont il le chargea, probablement peu de temps après qu’il lui eut confié la direction d’Hautecombe. Le roi de Sicile, Roger Ier, avait demandé à l’abbé de Clairvaux deux religieux pour fonder un monastère dans ses États. Celui-ci, redoutant d’envoyer sur une terre étrangère des religieux qui devaient vivre d’abord en dehors de la règle et sans abbé, pria celui d’Hautecombe de faire partir pour Montpellier, où devaient passer les députés du roi de Sicile, «son père ou un autre messager raisonnable et discret» pour l’excuser et répondre que la communauté était instituée et partirait quand le roi aurait fait connaître sa volonté à ce sujet, mais qu’il y aurait péril à envoyer ainsi à l’étranger deux religieux devant vivre sans être gardés .
Amédée d’Hauterive ne resta pas de longues années à la tête de son abbaye. Sa réputation s’étendit au loin, et l’évêché de Lausanne étant devenu vacant par la résignation de Guy de Marlanie, il y fut appelé par les unanimes acclamations du clergé et du peuple. L’étendue de ce diocèse, les violences et les usurpations alors fréquentes demandaient un prélat d’une grande fermeté, versé dans la connaissance des hommes, et politique autant que juste. Se croyant indigne d’un pareil honneur, il refusa la dignité à laquelle il était appelé, préférant se dévouer toujours à la prospérité de son monastère; mais il dut céder à un ordre du Souverain Pontife.
Il fut sacré évêque le 21 janvier 1145, jour où l’Église célèbre la fête de sainte Agnès. Le 21 janvier aurait été, d’après une tradition consignée dans le Cartulaire de Lausanne, celui de sa naissance, celui où il commença l’étude des lettres, celui où il embrassa la vie monastique, et enfin celui où il fut fait abbé et ensuite évêque.
Cette même année, un autre disciple de saint Bernard monta sur le trône pontifical, sous le nom d’Eugène III.
Connu de cet ancien moine de Clairvaux comme il l’était de l’empereur d’Allemagne, il s’efforça de faire profiter son diocèse de leur haut patronage. Il demanda d’abord à Conrad la confirmation du temporel de l’évêché de Lausanne, dépendant directement de l’empereur. Celui-ci, par diplôme donné à Worms en 1145, prit sous sa protection l’église de Lausanne et toutes ses possessions; et l’année suivante, Eugène III lui octroya une semblable faveur, ratifia les donations d’Henri IV et révoqua les aliénations du domaine épiscopal, opérées par Lambert, l’un des prédécesseurs d’Amédée.
La possession de son évêché étant ainsi garantie et régularisée, Amédée voulut ensuite régler ses rapports avec ses sujets et son clergé.
Un évêque n’était point, à cette époque, un simple représentant de l’autorité ecclésiastique, il était également, et quelquefois même avant tout, un seigneur temporel, possédant tous les droits de la souveraineté. Celui de Lausanne relevait bien de l’empereur, mais son autorité était peu restreinte par cette haute suzeraineté. Il devait compter davantage avec ses sujets: leurs droits réciproques étaient réglés par des coutumes, qui avaient obtenu force de loi par la sanction pratique des évêques, mais qui n’avaient point été rédigées. L’esprit d’organisation d’Amédée le poussa à faire reconnaître officiellement ces usages par les intéressés; et, pour les conserver d’une manière définitive et sûre, il en ordonna la rédaction. Ce premier monument écrit des coutumes du diocèse devint la base du gouvernement temporel de Lausanne. Complété dans le XIVe siècle par de nouveaux articles, il forma une véritable constitution, connue sous le nom de Plaict général de 1368.
Vers la fin de 1147, le Souverain Pontife étant venu en France, l’évêque de Lausanne se trouvait dans le nombreux cortége de cardinaux et de prélats qui l’accompagnèrent. A son retour en Italie, Eugène III s’arrêta quelques jours à Lausanne, d’où il expédia plusieurs bulles. Il chargea Amédée de plusieurs négociations importantes, et, dans une lettre adressée, à cette occasion, à l’empereur Conrad, il donna une nouvelle preuve de l’estime dont il entourait ce prélat, car il l’appelle «un homme discret et prudent, versé de longue date dans les règles de la discipline religieuse, en qui il a une pleine confiance .»
Mais revenons à Hautecombe, où le souvenir d’Amédée reste toujours vivace et où l’on sentira encore longtemps les effets de sa bienfaisante influence.
CHAPITRE II
Table des matières
Saint Bernard prêche la deuxième croisade. — Amédée d’Hauterive, régent des États de Savoie. — Mort d’Amédée III en Orient.
Amédée d’Hauterive eut pour successeur sur le siège abbatial d’Hautecombe, Rodolphe, que nous ne connaissons guère que de nom, bien qu’il ait dirigé le monastère probablement pendant une quinzaine d’années. Si, pendant cette période, nous avons peu de choses à dire sur la vie intime de cette maison, nous en serons dédommagé par le récit des grands événements qui remuèrent alors l’Europe et auxquels furent mêlés les augustes personnages qui présidèrent à la création de notre abbaye.
Vers la fin de l’année 1144, la ville d’Édesse, principal boulevard de la chrétienté en Orient, fut prise, après un horrible massacre, par le sultan de Bagdad. Sa chute laissait Jérusalem sans défense et l’œuvre de la première croisade allait être anéantie.
Cette triste nouvelle arriva en France au commencement de 1145. Malgré tout l’effroi qu’elle excita, elle semblait impuissante à provoquer une seconde expédition, tant les maux soufferts par les premiers croisés et les difficultés de l’entreprise étaient encore présents à tous les esprits.
Néanmoins, le pape Eugène III n’hésita pas; il s’adressa directement au jeune roi de France, Louis VII, par une lettre où il rappelle avec enthousiasme la valeur des intrépides guerriers du royaume des Francs, qui ont conquis le tombeau du Christ, espérant que leur héroïsme n’a pas dégénéré.
Ces paroles trouvent un écho sympathique dans la conscience du roi; une assemblée générale des évêques et des grands du royaume est convoquée à Vezelay; le pape, ne pouvant aller la présider, délègue, pour le remplacer, l’abbé de Clairvaux. Dès lors, saint Bernard met tout son zèle à préparer cette importante réunion: lettres, voyages, supplications, rien ne fut négligé ; et quand les fêtes de Pâques arrivèrent, un immense concours de fidèles avait répondu à son appel.
Vezelay était une petite ville du comté de Nivernais. Aucune église ni place publique n’aurait pu contenir la foule innombrable de personnes de toute condition qui s’y rendaient. On choisit le versant d’une colline voisine pour lieu de réunion et on y éleva une vaste tribune en bois. Au jour fixé, saint Bernard y monta, ayant à ses côtés le jeune Louis VII, déjà marqué de la croix; au-dessous d’eux, se trouvaient la reine Éléonore, les grands vassaux, un nombre considérable de prélats, de chevaliers, d’hommes d’armes de toute condition et une foule immense de serfs et autres personnes. Les accents inspirés de saint Bernard furent bientôt interrompus par le cri général: la croix! la croix! Le roi lui-même prend la parole et toute l’assemblée répète avec lui: Dieu le veut!
A l’exemple de Louis VII, la reine, plusieurs évêques, un grand nombre de seigneurs, réclament la croix et se pressent autour de la tribune. La provision de ces emblèmes préparés à l’avance étant épuisée, saint Bernard déchire ses propres vêtements, en fait des symboles de la foi et les distribue jusqu’au soir. Les jours suivants, l’affluence redouble, l’enthousiasme ne fait que s’accroître et la seconde croisade était décidée.
Le comte de Savoie, oncle du roi, fut, en dehors de la France, un des premiers seigneurs qui s’enrôlèrent pour cette nouvelle croisade. Le pape, traversant les Alpes, se trouvait à Saint-Just de Suse, au mois de mars 1147. Amédée III se confessa à lui et reçut pour pénitence d’aller aux Lieux-Saints. Dès lors, il s’occupa des préparatifs de l’expédition; il abandonne au monastère de Saint-Just, en présence du pape Eugène III et de son fils Humbert, de vastes possessions et en reçoit, pour faire le voyage de la terre sainte, onze mile sous; il donne à la ville de Suse les plus anciennes franchises que nous connaissions dans la monarchie de Savoie, et probablement moyennant un correspectif. Repassant les Alpes, il se rend auprès de l’évêque de Lausanne, l’invite à l’accompagner à Saint-Maurice d’Agaune, où il emprunte des religieux une table d’or valant, sans compter les pierres précieuses dont elle était ornée, 65 marcs d’or; puis il part pour Metz, lieu fixé pour le rendez-vous des croisés français. De nombreux seigneurs de Savoie le suivirent. Parmi eux se trouvent Gauterin ou Gautier d’Aix, probablement le même qui, vingt-six ans auparavant, donnait aux moines des Alpes des terres à Cessens, et Aymon de Faucigny, le fils de Rodolphe de Faucigny, qui approuva cette donation, puis le propre fils de cet Aymon, appelé aussi Rodolphe .
Aussitôt arrivés à Metz, ils se mettent en marche avec les croisés français (14 juin 1147). L’armée totale s’élevait à 100,000 hommes.
Le comte de Savoie laissait, en partant pour la Terre-Sainte, l’héritier de ses domaines dans un âge encore peu avancé. Sachant combien il était difficile de régir même un petit État dans ces temps où les querelles entre seigneurs étaient si fréquentes, où la société n’était point encore assise sur un droit public généralement reconnu, il voulut donner au jeune Humbert un tuteur capable et intègre. L’évêque de Lausanne, qui, pendant son séjour à Hautecombe, s’était attiré l’estime générale, fixa l’attention d’Amédée III; et, malgré sa résidence à l’étranger, il le choisit pour veiller, pendant son absence, à l’honneur et à la dignité de son fils, et pour maintenir l’intégrité de ses possessions.
Ainsi, en partant pour la croisade, les souverains de France et de Savoie avaient mis leurs États sous la sauvegarde de deux religieux Suger, abbé de Saint-Denis, avait reçu de Louis VII la régence du royaume, et l’ancien abbé d’Hautecombe, celle du comté de Savoie.
On connaît la triste issue de cette seconde croisade. La trahison des Grecs, l’absence de plan général, la rivalité des croisés, amenèrent ce grand désastre qui contribue à faire dire à ceux qui jugent ces irruptions de l’Europe sur l’Asie, au seul point de vue du résultat matériel et direct, que les croisades ont été une des plus grandes folies de l’humanité.
Les croisés découragés, ayant levé le siège de Damas, reprirent la route de l’Europe. Louis VII, fait prisonnier par la flotte grecque, ne dut son salut qu’à l’arrivée de l’armée navale de Roger de Sicile. Amédée, qui fut l’un des principaux seigneurs de cette expédition et qui dut suivre presque partout le roi de France, ne s’en sépara que pour débarquer dans l’île de Chypre, pressé par le mal qui l’emporta peu de jours après . Son corps fut déposé dans le monastère de Sainte-Croix, près de Nicosie.
CHAPITRE III
Table des matières
Avénement d’Humbert III. — Coup-d’œil sur les futurs pays de Savoie; leurs principaux monastères au milieu du XIIe siècle. — Agrandissement de l’abbaye d’Hautecombe.
Les croisés étaient partis depuis près de deux ans, lorsque la nouvelle de la mort d’Amédée III parvint en Occident. Humbert, sentant ses mains encore trop faibles pour porter seul le sceptre, prit conseil des membres de sa famille, de ses barons, et, sur leur avis, manda auprès de lui l’évêque de Lausanne. Présumant le motif de cet appel, il refusa de venir. Mais, vivement sollicité et pénétré de la vérité des observations qui lui furent faites sur les dangers que courait le jeune prince de tomber entre les mains «d’un tuteur infidèle, d’un homme avare et méchant, recherchant avant tout ses avantages, pour ne laisser ensuite à son pupille qu’un héritage ruiné ,» craintes malheureusement trop justifiées à cette époque par de fréquents exemples, l’évêque se résigna à recevoir les fonctions de tuteur ou de conseiller, en souvenir de l’amitié et de la dernière recommandation d’Amédée III, autant que par affection pour le jeune prince. Il fut donc confirmé dans la régence par les barons de Savoie. Mais cette charge était devenue plus lourde par la mort d’Amédée III; ce n’était plus à un ami, mais à la cour des barons, qu’il devrait rendre compte de son administration et justifier la direction qu’il donnerait au jeune comte.
Le patrimoine de la Maison de Savoie en deçà des Alpes a subi de si fréquentes vicissitudes pendant les neuf siècles de son existence, qu’il ne sera pas sans intérêt d’en donner un aperçu à cette époque.
Bien que ce fût le comte de Savoie qui avait, quelques années auparavant, donné à l’abbaye d’Hautecombe la terre de Charaïa et d’Exendilles, cette terre n’était cependant pas située dans le comté de Savoie proprement dit, mais dans le pagus genevensis, dont les limites étaient en général les mêmes que celles du diocèse de Genève. Il faut donc admettre que ce prince possédait la terre de Charaïa à titre de domaine particulier, d’alleu, enclavé dans les possessions des comtes de Genevois à qui il le disputait en puissance, car cette dernière famille étendait son autorité sur la majeure partie du diocèse de Genève. Il ne fallait en excepter, en effet, que la ville et la banlieue de Genève, appartenant avec quelques autres terres éparses à l’évêque, le Chablais, le Châtelard en Beauges et quelques parties du Bugey appartenant au comté de Savoie, et enfin quelques autres petites seigneuries beaucoup moins importantes.
Quant au comte de Savoie, il possédait, soit directement soit médiatement, les autres terres de la patrie savoisienne, moins les lambeaux appartenant encore à l’archevêque de Tarentaise et à l’évêque de Maurienne, moins les seigneuries de la Chambre, de Miolans, de Montmayeur et de Chevron-Villette. Ces petits souverains avaient reçu leurs terres de l’empereur d’Allemagne, ou s’en étaient rendus maîtres pendant les temps d’anarchie féodale qui signalèrent les dernières années du deuxième royaume de Bourgogne; et, quand l’empereur vint recueillir la succession de Rodolphe le Fainéant, il confirma leurs possessions, ne se réservant que son droit de suzeraineté. Plus tard, ils cédèrent leur autorité quasi absolue au souverain dans les États duquel leurs seigneuries se trouvaient enclavées et reçurent de celui-ci l’inféodation des mêmes terres et les premières charges de l’État.
De nombreux monastères s’étaient élevés sur le sol savoisien depuis l’origine de la Maison de Savoie. Sous l’influence du souffle religieux qui, pendant le XIe et le XIIe siècle, poussa la chrétienté au tombeau du Christ, les maisons religieuses se multiplièrent en Europe. Il serait difficile d’indiquer celles qui exerçaient déjà, à cette époque, les droits de la souveraineté et restreignaient par conséquent celle des princes dont nous venons de parler. L’abbaye de Talloires, en Genevois, remontant au milieu du Xe siècle, dépendait alors de l’abbaye de Savigny et était déjà importante; mais aucun document n’atteste qu’elle eût alors une semblable puissance. Celle d’Aulps, fondée vers 1094, exerça fréquemment le pouvoir souverain, mais le fit-elle dès qu’elle fut constituée propriétaire du sol? On ne peut l’affirmer. On doit en dire autant de l’abbaye d’Abondance, créée en 1108, dans le voisinage de la précédente; de celle de Sixt, sa fille; des prieurés de Bellevaux, en Chablais (1138), de la chartreuse de Vallon, établie vers la même époque dans la même province, enfin des prieurés du Bourget et de Saint-Innocent.
A l’exception de l’abbaye de Tamié, fondée en 1132 et qui n’eut jamais de juridiction , il est à croire que la plupart des monastères que nous venons de citer jouirent de la totalité ou d’une partie des droits de l’autorité souveraine; et si, à cette époque, on peut douter que Hautecombe, Aulps et Talloires eussent déjà confondu les droits de souveraineté et de propriété, il est certain que plus tard elles purent élever les fourches patibulaires et porter ainsi ombrage à la puissance des seigneurs voisins .
Tel était à peu près l’échiquier politique des territoires qui devaient former plus tard le pays de Savoie, lorsque Humbert III succéda à son père sous la tutelle de l’ancien abbé d’Hautecombe.
Né au château d’Avigliana, près de Suse, vers 1130, Humbert apparaît à la vie publique par l’assistance à une donation de ses augustes parents à l’église de Saint-Nicolas de Montjoux. C’est ainsi que, dès ses plus jeunes années, il fut entouré de pieux exemples et reçut une direction qui devait plus tard le faire admettre parmi les bienheureux.
Devenu comte de Savoie, il voulut d’abord payer à l’abbaye de Saint-Maurice la dette contractée par son père avant de partir pour la croisade. Sur les conseils de l’évêque de Lausanne, il céda aux religieux de ce monastère le droit de gîte (receptum suum) qu’il possédait dans les vallées de Bagnes et Octier ou Cotter, transformé en une redevance annuelle de dix livres. Cet acte fut confirmé de la manière suivante: le jeune comte, s’étant approché du grand autel, prit le missel, le posa sur l’autel comme gage de la donation qu’il faisait, s’engagea à la respecter par serment prêté entre les mains de l’abbé de Saint-Maurice, des évêques de Lausanne et de Sion, Puis leur donna le baiser de paix (1150) .
Trois ans plus tard, Guigue V, dauphin de Viennois, ayant hérité de ses ancêtres leur haine contre la Maison de Savoie, voulut venger la mort de son père, arrivée par suite des blessures reçues dans une rencontre avec Amédée III. Il entre à l’improviste sur les terres d’Humbert et assiége Montmélian. Les liens de parenté qui unissaient le régent au dauphin cèdent devant la recommandation d’Amédée III de veiller à l’intégrité de ses États. Quelques troupes fidèles sont réunies en toute hâte: le jeune comte quitte sa retraite d’Hautecombe, revêt le costume de guerrier, marche contre son turbulent voisin et le met en déroute au même lieu, dit Guichenon, où son père avait vaincu celui du Dauphin.
La sollicitude de l’évêque de Lausanne se reporta souvent sur son ancienne abbaye, où Humbert résidait fréquemment. Ce prince, sous l’influence des conseils de son ancien tuteur, du souvenir de son père mort à la croisade, sous l’impulsion de ses inclinations personnelles, suivait souvent, dans les cloîtres d’Hautecombe ou de l’abbaye d’Aulps, les longs offices des religieux, pratiquait leurs austérités et laissait aller son âme aux douces contemplations de la vie mystique. Cette tendance était un des caractères saillants de cette époque. Nous avons vu le père et le fils de Clermont d’Hauterive se présenter avec seize autres chevaliers au couvent de Bonnevaux. En 1078, Guy de Mâcon avec ses fils et trente chevaliers se faisaient moines à Cluny et leurs épouses prenaient le voile à Marigny. Dans l’assemblée de Vezelay, quand Louis VII eut pris la croix et que le gouvernement du royaume allait être confié à l’abbé Suger et au comte de Poitiers, celui-ci déclara qu’il voulait se faire moine.
Sous l’influence de ses deux protecteurs, l’abbaye se transforma complètement. Les Annales de Cîteaux et les Chroniques de Savoie nous autorisent à admettre que ce fût pendant la première partie du règne d’Humbert III que les constructions de la nouvelle Hautecombe prirent de l’importance. En quittant leur établissement de Cessens, les moines durent édifier de nouveaux bâtiments au pied du versant sauvage du Mont-du-Chat; mais, à raison de l’aridité des lieux et de la difficulté des communications, tout porte à croire qu’ils se bornèrent d’abord à élever les constructions strictement nécessaires, c’est-à-dire, un oratoire, d’humbles cellules, quelques locaux pour les ateliers et pour retirer les produits de leurs terres, conformément aux prescriptions de la règle de Cîteaux qu’ils venaient d’adopter.
Mais saint Amédée, en succédant à Vivian, sous la prélature duquel avait eu lieu cette première installation, avait imprimé au monastère un élan de prospérité qui ne s’était point ralenti. L’intérêt qu’il continua de lui porter depuis son siége de Lausanne, secondé par la piété de son ancien pupille, amenèrent la transformation des grossières constructions des disciples de Vivian en des demeures plus étendues et mieux établies. La main du comte de Savoie dut fréquemment s’ouvrir pour subvenir aux dépenses du monastère, lors même que peu de documents puissent l’établir. Habitant fréquemment Hautecombe, il est naturel d’admettre qu’il se plut à agrandir et à embellir cette maison religieuse, comme il l’eut fait pour une de ses résidences, sans prendre le soin de consigner dans des actes publics les libéralités qu’il consacrait à y élever sous ses yeux des oratoires ou d’autres constructions.
Aussi nos chroniques nationales, qui se sont attachées surtout à reproduire les traditions populaires, ont signalé Humbert III comme fondateur d’Hautecombe. En jetant les yeux sur la charte de fondation, «on est tenté de s’écrier que la tradition se trompe, que les chroniques sont menteuses; mais il n’en est rien: aux regards du peuple, celui qui fonde, qui institue, n’est pas celui qui accorde une charte obscure, une charte dont le texte, écrit en langue vulgaire, ne peut passer de bouche en bouche, ni se propager au loin; le fondateur, l’instituteur, c’est celui qui bâtit, c’est celui qui élève des masses de pierres et qui parle ainsi le langage toujours éloquent des sens .»
Des constructions de cette époque, une seule paraît avoir résisté aux injures du temps: c’est la chapelle de Saint-André, qui s’élève au nord-est de l’église abbatiale, sur un roc plongeant dans les eaux profondes du lac.
Son architecture romane, la vétusté de son portail, que l’on aperçoit au milieu des ornementations modernes, la reporteraient à cette époque, quand même la tradition ne le ferait point.
La seule donation d’Humbert III en faveur d’Hautecombe, dont nous ayons la preuve complète, viendrait corroborer cette opinion. Ce prince, par un acte dont la notice a été conservée, donne à Dieu et à sainte Marie d’Hautecombe, pour le salut de son âme et de celle de ses ancêtres, vingt livres de poivre à prendre chaque année sur le péage de Suse le jour de la Fête de saint André.
Cette libéralité, tant singulière soit-elle de nos jours, n’indiquerait-elle pas que le comte de Savoie était particulièrement dévoué à saint André, et n’apporterait-elle pas un nouvel appui à la tradition qui le proclame fondateur de la chapelle placée sous le vocable de ce saint?
Le style de l’édifice, la tradition et la charte seraient ainsi en parfaite concordance.
Nous ne croyons point que cette chapelle ait jamais été l’église conventuelle. Antérieurement à son érection, il existait un autre oratoire, où étaient venus s’agenouiller les premiers moines d’Hautecombe, et que saint Bernard, d’après la tradition, aurait rendu mémorable en y célébrant le saint sacrifice. Plus tard, cet oratoire fut agrandi et transformé en une vaste église abbatiale, proportionnée à l’augmentation considérable de la communauté.
Cette prospérité d’Hautecombe fut si rapide que — toujours d’après la tradition que nous croyons devoir rapporter quand elle présente des caractères de probabilité et que les documents nous font défaut — saint Bernard, surpris de cet accroissement, aurait prononcé ces paroles fatidiques: «Alta Comba, nimis alta cades, Hautecombe, tu es trop prospère, le jour de ta chute arrivera.»
L’église abbatiale avait, dès son origine, à peu près la même forme et la même grandeur qu’aujourd’hui. Nous savons, en effet, que Boniface, archevêque de Cantorbéry, fut inhumé, en 1270, à l’extrémité de l’église, du côté de l’est; et son tombeau actuel, relevé sur l’emplacement de l’ancien, est encore à l’extrémité du chevet du même côté. La magnifique fenêtre gothique, qui était percée au-dessus de l’ancien portail de l’église, et dont la partie supérieure se montre encore dans les combles couvrant la voûte actuelle, indique que le mur, qui termine aujourd’hui la nef centrale, était le mur extérieur de l’ancienne église, à l’ouest.
Sa largeur se trouve déterminée, du côté du cloître, par une porte découverte dans le mur latéral, lors des réparations faites en 1863, et par le monument d’Humbert III, enseveli dans le cloître contre le mur de l’église et près de la porte latérale qui y donne accès actuellement, comme on pouvait encore le constater du temps de Guichenon. La chapelle du comte de Romont la limitait du côté du nord, en 1421, époque où toute l’abbaye commençait à se détériorer, mais où nulle restauration n’avait encore eu lieu. L’église n’a donc pas varié jusqu’ici en largeur ni en longueur. Mais la voûte était beaucoup plus élevée que de nos jours, et l’on peut s’en assurer en se rendant dans les combles du bâtiment.
Les piliers étaient formés de quatre grosses colonnes et de quatre plus petites, greffées dans les intersections des premières; ce qui fut reconnu en restaurant les piliers qui existent aujourd’hui. Suivant les règles du style gothique, les colonnes de la grande nef devaient s’élever jusqu’à la naissance de l’arc et servir de base aux colonnettes ou arêtes qui allaient se croiser dans la voûte.
Nous devons faire observer que si la basilique, dont on admire aujourd’hui la riche décoration et les portails gothiques, remonte aux temps d’Humbert III, elle fut un des premiers édifices gothiques, non-seulement des vallées alpestres, mais encore du sol français, puisque ce ne fut qu’en 1160 que l’architecture ogivale apparut en France dans la construction du narthex d’une église de Vézelay, et que, cette même année, la cathédrale de Paris ayant été commencée, elle le fut suivant les traditions romanes, comme il est facile de le remarquer aujourd’hui. L’église d’Hautecombe devait porter, à l’origine, des traces de style roman, en usage pendant les siècles précédents et une grande partie du XIIe siècle. C’est probablement dans une des trois transformations successives subies avant sa restauration moderne qu’elle a été ramenée complètement au style gothique.
Quelle que soit la date de sa construction, on y retrouve l’ordonnance particulière des églises cisterciennes. «L’ordre de Cîteaux, qui, dès le XIIe siècle, fonda plus de 600 abbayes et éleva plus de 1,500 églises, tant en France qu’à l’étranger, donna généralement à ses églises une disposition qui se distingue par la présence de quatre chapelles placées latéralement au sanctuaire et sur la même ligne que lui, les entrées de ces chapelles donnant dans les transepts. Le chevet carré s’éclaira par trois baies et un œil-de-bœuf au-dessus; l’économie de la construction, la simplicité des formes furent sans doute le motif qui fit adopter cette distribution. On sait combien la règle de Cîteaux était opposée au luxe qui se déployait dans les églises des Bénédictins et des autres Ordres religieux; en supprimant toute décoration superflue, elle dut aussi conduire les Cisterciens constructeurs à chercher des combinaisons architecturales qui permissent de simplifier les moyens employés généralement alors, et ce serait vers l’abside et le pourtour du chœur, où les formes multiples, les courbes nombreuses, les voûtes habilement combinées, entraînaient à des dépenses considérables, qu’ils cherchèrent une simplification en harmonie avec leur règle sévère. L’escalier conduisant au dortoir fut établi à l’angle d’un transept et déboucha directement dans le temple. On voit encore en France des exemples de ces églises à Fontenet, en Bourgogne, à Noirtac, en Berri, églises fondées par saint Bernard, et un monastère cistercien complet, celui de Sylvacane, qui date de 1147, où l’on retrouve la même disposition. Cette forme fut généralement adoptée pour les églises cisterciennes, tant en France qu’à l’étranger, et elle fut continuée plus tard lorsque l’architecture ogivale eut élevé les voûtes et multiplié les ornementations .»
Cette disposition se reconnaît encore aujourd’hui à Hautecombe, malgré les restaurations nombreuses rendues nécessaires par la mauvaise qualité des matériaux employés originairement , malgré les modifications successives occasionnées par l’érection des tombeaux et malgré les dévastations de la période révolutionnaire. La chapelle des princes (occupant, du côté de l’Évangile, la place de deux chapelles), le sanctuaire, les chapelles de Saint-Michel et de Saint-Alphonse de Liguori, sont sur la même ligne et ouvrent sur les transepts. A l’extrémité droite du transept, se trouve la porte de communication avec le cloître et avec l’escalier montant au dortoir.
Il paraît que l’architecture suivie à Hautecombe exerça une influence autour d’elle. L’église abbatiale était sans contredit la plus importante, la plus riche de la contrée; et le monastère était au premier rang, grâce à ses nombreux cénobites et à ses illustres protecteurs. Aussi voyons-nous l’église prieurale de Saint-Innocent, de l’ordre de Saint-Benoît, bâtie dans le siècle suivant, celle du prieuré de Saint-Baldoph, dépendant du même Ordre, adopter le chevet carré avec trois baies derrière l’autel.
CHAPITRE IV
Table des matières
Mort de saint Bernard. — Prospérité de l’Ordre cistercien. — Rodolphe Ier, abbé d’Hautecombe. — Dernières années de saint Amédée.
L’année 1153 vit partir de ce monde les deux plus illustres représentants de la catholicité à cette époque: le religieux qui, de sa cellule, remuait le monde par sa Parole et ses écrits; et son disciple, le pape Eugène III, qui, d’abord simple moine à Clairvaux, termina ses jours sur le trône de saint Pierre.
L’activité que saint Bernard manifesta toute sa vie paraissait un miracle continuel à ceux qui étaient admis dans son intimité. Sa santé délicate, usée par les austérités et les ardeurs de son âme, paraissait devoir défaillir chaque fois qu’une maladie clouait momentanément le saint religieux à son humble grabat, et cependant elle résistait aux fatigues des longs offices, des prédications, des fréquents voyages qui s’opéraient alors au milieu de bien des difficultés. Elle permettait encore à ce moine, vêtu de bure, d’entretenir une correspondance avec tous les grands Personnages de son siècle et de prêter son concours à toutes les œuvres tendant à la glorification de son Dieu et a la pacification des hommes. Cependant, dès le commencement de 1152, ses infirmités redoublèrent; de longs évanouissements présagèrent sa fin prochaine, et le vingtième jour du mois d’août de l’année suivante, vers les neuf heures du matin, il rendit le dernier soupir dans sa chère retraite de Clairvaux, entouré de Gozevin, supérieur général de l’Ordre, de plusieurs autres abbés et prélats, et de l’immense foule de religieux que sa réputation avait groupés autour de lui. Il était âgé de 63 ans. Depuis quarante ans, il était consacré à Dieu, et il avait gouverné l’abbaye de Clairvaux pendant trente-huit ans.
Un biographe contemporain rapporte que, peu d’instants avant sa mort, entendant les gémissements de ses religieux, il s’écria: «Je ne sais auquel des deux il faut me rendre, ou à l’amour de mes enfants qui me pressent de rester ici-bas, ou à l’amour de mon Dieu qui m’attire en haut.» Ce furent ses dernières paroles. Elles témoignent de ce qu’il fut toute sa vie: une âme ardente vouée à Dieu, mais aimant passionnément ses frères de la terre.
On ne peut calculer le nombre de ses disciples. Combien y en eut-il qui moururent avant lui, et combien d’autres étaient, au moment de sa mort, disséminés dans les nombreux monastères de son Ordre? A Clairvaux seul, on en comptait alors sept cents; population de sept vastes monastères et qui n’offre d’exemple que dans les agglomérations monastiques des premiers siècles de l’Église. Parmi ses disciples, on en vit un devenir chef de la chrétienté, Eugène III; six, devenir cardinaux; cinq, archevêques; vingt-trois, évêques; et un bien plus grand nombre refusèrent les hautes dignités auxquelles ils étaient appelés.
On comptait jusqu’à cent soixante monastères affiliés à Clairvaux. La moitié environ était l’œuvre directe de saint Bernard, qui les avait lui-même fondés ou adoptés. Le territoire de la France actuelle en possédait vingt-sept, dont deux en Savoie: Hautecombe et Aulps ; l’Espagne, onze; l’Italie, onze; les Iles-Britanniques, dix; la Belgique, six; la Suisse, deux: Bonmont et Hautcrêt; l’Allemagne, la Hongrie, le Danemark et la Suède en comptaient aussi quelques-uns. Outre ces maisons, un nombre à peu près égal avait été agrégé à l’abbaye-mère de Clairvaux par les disciples de saint Bernard. Aussi l’annaliste de Cîteaux les appelle les petites-filles ou arrière-petites-filles de cet illustre personnage.
Clairvaux n’était cependant qu’une branche de la grande famille cistercienne dont saint Bernard était la plus grande gloire, il est vrai, mais néanmoins un simple abbé, soumis à celui de Cîteaux, supérieur général de l’Ordre. Aussi, l’Ordre tout entier comprenait-il environ cinq cents monastères disséminés dans toute l’Europe et plus tard il en compta jusqu’à quinze cents. Une multitude de couvents de femmes adoptèrent de bonne heure la règle nouvelle. L’auteur des Lys de Cîteaux estime que, dans la suite, leur nombre atteignit six mille .
On le voit, l’influence de ce grand moine était immense. Chaque nation désirait avoir des religieux formés par ses soins ou au moins suivant la même règle. L’heureux résultat produit sur les mœurs publiques, dans ce siècle où la bonne foi, le culte du droit et toutes les vertus sociales n’étaient point à l’ordre du jour, n’a peut-être pas été assez apprécié. Les lettres de saint Bernard, dont plus de 450 ont été publiées, adressées au pape, à l’empereur, aux rois, aux princes, aux évêques, aux abbés, aux gentilshommes, à des moines, en un mot, à des personnes de toutes les classes, traitant les sujets les plus divers et toujours au point de vue religieux, permettent d’y étudier son époque et prouvent l’ascendant qu’il exerça. Elles forment la partie la plus intéressante de ses œuvres. Ses traités sur la Grâce et le libre Arbitre, sur la Considération et sur d’autres points de la doctrine catholique, l’ont fait proclamer docteur de l’Église .
Hautecombe, fille immédiate de saint Bernard, dut, plus que bien d’autres abbayes, en pleurer la perte; car, après avoir été transformée et affiliée à Clairvaux par ses soins, elle n’avait cessé d’être entourée de son affection. Nous en avons vu la preuve dans plusieurs de ses lettres et dans le choix de ses amis particuliers, pour diriger ce monastère.
Il paraît que l’abbé d’Hautecombe était alors Rodolphe, dont le nom nous a été transmis par un seul document authentique, daté de 1156, et sur lequel nous croyons devoir nous arrêter.
Les droits mal définis et enchevêtrés de l’évêque de Genève et du comte de Genevois amenèrent fréquemment des conflits, dont plusieurs furent terminés par de hauts arbitres. Guy de Faucigny, évêque de 1078 à 1120, fut très prodigue du patrimoine ecclésiastique envers les couvents et en faveur de la famille des comtes de Genevois, à laquelle l’unissait un second mariage de sa mère Tetberge. D’après Spon, il aurait donné au comte Aymon plusieurs villages et châteaux de la mense épiscopale, entre autres, Bonmont et Hautecombe. Plusieurs autres terres avaient été violemment usurpées par les seigneurs voisins. Humbert de Grammont, ayant succédé à Guy, ne voulut point consentir à l’inféodation des biens concédés ou usurpés pendant l’épiscopat de son prédécesseur. De là, des discussions qui amenèrent une première conférence à Seyssel, ville située en dehors du comté de Genevois, mais dans le diocèse de Genève. Le comte s’y rendit, accompagné de ses principaux vassaux, et l’évêque de Genève y était assisté de l’archevêque de Vienne, son métropolitain, de saint Guérin, abbé d’Aulps, et de plusieurs autres dignitaires ecclésiastiques. Dans cette réunion, connue sous le nom d’Accord de Seyssel, furent réglés les droits respectifs de l’évêque et du comte. Celui-ci abandonna sans réserve à Humbert de Grammont tous les biens ecclésiastiques qu’il possédait.
Malgré les prescriptions claires et détaillées de cet acte important, Amédée Ier, successeur d’Aymon, tendant sans cesse à empiéter sur les droits réservés à l’Église, il fallut avoir recours à de nouveaux compromis. L’un d’eux eut lieu, en 1156, à Saint-Sigismond ou Saint-Simon .
Les archevêques de Vienne, de Lyon et de Tarentaise, ainsi que les évêques de Grenoble et de Belley, voulant établir la paix dans le diocèse de Genève, Étienne, archevêque de Vienne, convoqua, en présence des prélats susnommés, l’évêque de Genève et le comte de Genevois à Saint-Sigismond, près de Grésy, dit le document, paroisse située à l’extrémité du diocèse de Grenoble et confinant avec celui de Genève. Là, après de nombreux allégués de part et d’autre, on convint d’abord que l’on maintiendrait à perpétuité le traité de Seyssel; puis on prononça sur les demandes nouvelles formulées par l’évêque et le comte. Quant aux points de controverse mentionnés dans le traité de Seyssel, on s’en référa à la déclaration assermentée qui avait été faite précédemment dans la maison de l’évêque, à Genève, par des hommes du comte et des hommes de l’évêque, sur les droits respectifs de ces deux seigneurs féodaux, déclaration qui avait eu lieu en présence de Pierre, archevêque de Tarentaise; d’Amédée, évêque de Lausanne; de Rodolphe, abbé d’Agaune, et de presque tous les abbés du diocèse de Genève, savoir: Rodolphe d’Hautecombe, Étienne de Chézery, Moïse de Bonmont, Borcard d’Abondance et Ponce de Sixt .
Tel est le seul acte authentique où il soit fait mention de l’abbé Rodolphe. Cette donnée est, du reste, conforme à l’ancien récit de la fondation d’Hautecombe, dont nous avons souvent parlé dans la première partie de notre travail. Les manuscrits de Guichenon confirment également cette succession des premiers abbés d’Hautecombe: Amédée, Rodolphe, et ensuite Henri, dont nous allons parler bientôt.
Pendant les dernières années de la prélature de Rodolphe Ier, eut lieu la mort de celui dont les vertus et les talents avaient donné de solides fondements à notre abbaye: Amédée d’Hauterive. Nous l’avons laissé faisant rédiger les droits respectifs de l’évêque-comte et des habitants de Lausanne, et étendant à tout son diocèse les heureux effets de son esprit d’organisation. L’empereur d’Allemagne, après l’avoir vu plusieurs fois parmi les dignitaires de sa cour, à Besançon (15 février 1153), à Payerne, à Spire (1154) et à Worms, le nomma, l’année suivante (1155), son chancelier, et lui conféra en même temps le droit important d’accorder et de révoquer les bénéfices, de confirmer les donations et de citer devant lui non-seulement les ecclésiastiques, mais encore les barons laïques, en qualité de vicaire impérial .
Malgré ces hautes prérogatives, Amédée eut souvent à lutter contre les seigneurs qui l’entouraient. L’avouerie, soit la charge de juge dans les possessions de l’évêché, étant inféodée aux comtes de Genevois, quelques-uns de ces dynastes profitèrent de cette ingérence dans les affaires de l’évêque pour empiéter sur ses droits. De là, de longues contestations. — Un autre de ces comtes fait élever aux portes de Lausanne un château-fort destiné à dominer la ville, et entraîne dans une révolte ouverte une partie des sujets de l’évêque, qui se voit obligé de quitter sa résidence où il n’est plus en sûreté. Amédée se réfugie à Moudon, et là encore il se trouve au milieu d’ennemis; il y est blessé, dépouillé, et prend nu-pieds le chemin de l’exil. Grâce à sa prudence, il put rentrer plus tard dans sa ville et obtenir du comte de Genevois la destruction de la forteresse qui menaçait sa résidence.
Vers la même époque (1156), Berthold de Zœringen, chef de la puissante famille de ce nom, avait reçu de l’empereur Frédéric Ier le vicariat impérial dans les cités épiscopales de Lausanne, Genève et Sion, bien que la même qualité eût été accordée précédemment à Amédée d’Hauterive, et que, depuis longtemps, l’évêque de Lausanne fût feudataire immédiat de la couronne. Ce conflit de pouvoirs rivaux faillit amener entre l’évêque et le duc de Zœringen les plus graves collisions; mais Amédée se hâta d’ouvrir des négociations qui amenèrent un compromis.
Au milieu de ses préoccupations politiques et épiscopales, saint Amédée n’oublia point les monastères. Religieux lui-même, il favorisa leur prospérité par des libéralités nouvelles, par des confirmations de leurs priviléges et par ses médiations. Les maisons d’Hautecombe et d’Hautcrêt eurent une plus large part de sa sollicitude; la première, parce qu’il l’avait pour ainsi dire fondée; la seconde, parce qu’il y trouvait aussi des Cisterciens. Aussi aimait-il à habiter le château de Puidoux, appartenant à l’évêché de Lausanne, situé dans le voisinage d’Hautcrêt, où il retrouvait le calme de Clairvaux et d’Hautecombe .
Après une vie de luttes et de dévouement, il expira dans son palais épiscopal, le 27 août 1159, âgé seulement de 49 ans, peu de temps après avoir assisté à la diète de Roncaglia. Son corps fut déposé dans la cathédrale de Lausanne, au milieu de la nef. Il laissa à cette église un anneau d’or, orné d’un très beau saphir, dont ses successeurs devaient se servir dans les cérémonies publiques, mais qu’il défendit absolument de jamais sortir de la cathédrale.
Tous les écrivains qui ont parlé de cet évêque ont proclamé ses talents et ses vertus. Aussi, la vénération publique le mit au nombre des bienheureux. Il nous reste de lui huit homélies en donneur de la Sainte Vierge, qu’on lisait autrefois dans l’église de Lausanne, le samedi .
CHAPITRE V
Table des matières
Henri, abbé d’Hautecombe. devient abbé de Clairvaux, puis cardinal-évêque d’Albano. — Il prêche la troisième croisade.
D’après les règles de Cîteaux, consignées dans la Charte de charité, quand un monastère avait perdu son abbé et devait en choisir le successeur, le supérieur de la maison-mère, dont le monastère vacant dépendait, était tenu de mettre tous ses soins à la bonne réussite de cette élection et de veiller à ce qu’elle fût inspirée par les besoins moraux et matériels de la communauté.
En outre, cette élection devait se faire tant par les religieux composant la communauté actuelle que par les abbés qui en avaient fait partie, et qui étaient convoqués spécialement a cette occasion. Enfin, l’élection devait être approuvée par l’abbé de la maison-mère, consilio et voluntate Patris Abbatis. Voilà pourquoi les Annales de Cîteaux, relatant l’avénement des abbés d’Hautecombe, ne parlent point de l’élection faite par les religieux de cette abbaye, mais se bornent à dire que tel religieux fut nommé abbé d’Hautecombe par le supérieur de Clairvaux. C’est ainsi qu’elles nous apprennent qu’en 1160, Fastrad, abbé de ce monastère, donna pour successeur à Rodolphe, Henri, moine de Clairvaux.
Ce nouvel abbé, dont les brillantes destinées en firent une des lumières de l’Église au XIIe siècle, naquit, suivant le Ménologe de Cîteaux, au château de Marcy ou Marsac, près de Cluny , d’une famille noble. A peine sur le seuil de la vie, il prit l’habit monastique sous le successeur de saint Bernard, et, quatre ans après, sa sainteté et sa prudence le firent choisir pour gouverner Hautecombe.
L’année qui suivit son élection, il prêta l’autorité de sa présence à un accord intervenu entre l’abbaye d’Abondance et l’abbaye de Sixt, fille de celle d’Abondance, et fondée par elle, en 1144, sur ses propres terres. L’abbaye de Sixt était ainsi soumise à la direction spirituelle et temporelle de l’autre monastère, tout en ayant une administration spéciale. Les stipulations formulées dans l’acte de fondation donnèrent lieu à des contestations qui furent terminées par une convention entre les deux maisons. Cette convention eut lieu, le 25 août 1161, en présence de Pierre, archevêque de Tarentaise, prélat qui joua un grand rôle à cette époque et qui avait été le premier abbé de Tamié ; d’Arducius, évêque de Genève; des abbés Guillaume d’Aulps, Henri d’Hautecombe, Magno d’Hautcrêt et Girard d’Entremont; des chevaliers Aymon de Faucigny, Pierre des Clés et Guillaume de Vosérier.
Henri demeura dix-sept ans à la tête du monastère d’Hautecombe.
Pendant cette période, son abbaye suivit l’impulsion que lui avaient donnée les vertus, la sage administration de saint Amédée et les faveurs d’Humbert III, qui s’y rendait toujours fréquemment. Elle vit s’accroître de plus en plus la piété et la régularité de ses religieux, l’étendue et l’importance de ses biens, et reçut pour la première fois la dépouille mortelle d’un membre de la famille de Savoie, comme nous le verrons plus loin. Quant à Henri, ses grandes qualités le mirent en relation avec les personnages marquants de son époque; l’illustre archevêque de Tarentaise lui demandait des conseils de perfection chrétienne . Il trouva, dans cette première étape de sa carrière, une retraite où ses facultés s’épanouirent avec la maturité de l’âge, où son âme se trempa fortement, et il en sortit tout préparé à remplir avec honneur les fonctions importantes auxquelles il devait être appelé.
Bien qu’il ne fût plus à Hautecombe à l’époque où elles le rendirent l’oracle du Saint-Siège, nous croyons devoir les rappeler ici et suivre jusqu’à sa mort cet éminent Personnage, l’un des plus célèbres dont s’honore notre abbaye.
Gérard, qui, du siége abbatial de Fosseneuve, près de Terracine, avait été appelé à celui de Clairvaux, ayant été assassiné à Igny par un moine nommé Hugues de Razoches, à qui il avait infligé une punition, il fut remplacé par l’abbé d’Hautecombe, qui devint ainsi le septième abbé de Clairvaux . Dès l’année suivante (1178), il fut envoyé contre les hérétiques du midi de la France dans les circonstances suivantes.
Depuis quelques années, des sectes dissidentes de la foi catholique surgissaient en France et dans les pays voisins. A Toulouse et dans la contrée qui l’environne, des sectaires, se faisant appeler Bons-Hommes, professaient l’hérésie des Manichéens, rejetaient l’Ancien Testament et condamnaient le mariage. Une réunion des évêques du pays n’ayant pu faire disparaître ces doctrines par une condamnation solennelle, Raymond V, comte de Toulouse, en écrivit à l’abbé et au chapitre général de Cîteaux, et, après avoir retracé le triste tableau des progrès de cette secte, il invoqua les conseils et les prières de l’ordre de Cîteaux, se disant prêt à employer contre ces hérétiques le glaive que Dieu a mis entre ses mains.
Sur cet avis, les rois de France et d’Angleterre, de concert avec le pape Alexandre III, envoyèrent le cardinal-légat, alors en France, Pierre de Saint-Chrysogone, plusieurs prélats et abbés, entre lesquels se trouvait Henri, abbé de Clairvaux, pour ramener ces hérétiques à la foi catholique et pour les condamner en cas de résistance.
Arrivés à Toulouse, ils y trouvèrent le chef de la secte, nommé Pierre Morand, qui se disait saint Jean l’Évangéliste, et une population tellement fanatisée, qu’elle se moquait d’eux dans les rues, les appelant hautement hypocrites et apostats. Néanmoins, après une comparution devant les membres de la légation, Pierre Morand renia ses erreurs, fit une abjuration solennelle le lendemain, à Saint-Saturnin, au milieu d’un immense concours, promit de restituer les biens qu’il avait occupés et de réparer les torts faits aux pauvres.
Son exemple amena le retour d’un grand nombre de ses adhérents. La réunion du chapitre général de l’ordre de Cîteaux approchant, l’abbé de Clairvaux obtint la permission de s’y rendre, mais à condition de passer dans le diocèse d’Albi avec Bernard, évêque de Bath, membre de la légation, d’enjoindre à Roger de Béders, seigneur du Pays, de mettre en liberté l’évêque d’Albi, qu’il tenait prisonnier sous la garde des hérétiques, et de chasser ceux-ci de tout l’Albigeois. Les deux prélats commissaires, étant entrés dans cette province, ne purent voir Roger, retiré dans des lieux inaccessibles, mais ils rejoignirent un château très fortifié, où sa femme demeurait avec un grand nombre de domestiques et d’hommes de guerre. Ils leur Prêchèrent la foi, déclarèrent Roger traître et parjure pour avoir violé la sûreté promise à l’évêque, l’excommunièrent Publiquement et lui déclarèrent la guerre de la part du Pape et des rois de France et d’Angleterre.
De là, Henri continua sa route sur Cîteaux.
Il paraît que sa supériorité fut bien appréciée, car il eut une part très importante dans toutes ces négociations et il fut chargé d’en publier le récit, ce qu’il fit dans une lettre ou déclaration adressée à tous les fidèles de la chrétienté .
Remarquons ici, avec Rohrbacher, que les princes séculiers furent les premiers à implorer le secours de l’Église contre ces hérétiques, et avec beaucoup de raison; car ces hérétiques ruinaient les fondements de la société humaine en condamnant le mariage, en proscrivant le serment et en se permettant toute espèce de mensonge, en faisant un Dieu auteur du mal et en détruisant la liberté humaine. Aussi, la propriété était abolie pour eux; et, de fait, il y avait parmi leurs sectaires des bandes armées, qui, de leurs châteaux-forts, couraient dévaster les églises et les campagnes, et contre lesquelles il fallut faire la guerre dans toutes les formes. Les princes et l’Église, en s’unissant pour les combattre, défendaient donc l’existence même de la société humaine.
Le chapitre général des abbés de Citeaux étant terminé, Henri rejoignit Clairvaux, où le corps de saint Bernard fut déposé en grande pompe dans un mausolée en marbre. Alexandre III l’avait déjà inscrit au nombre des saints et avait ordonné qu’une fête solennelle serait célébrée, dans tout l’univers catholique, le jour de la translation de ses reliques.
Depuis la mort de son fondateur, Clairvaux n’avait pas eu d’abbé dont la renommée eut égalé celle d’Henri. Aussi, en considération de sa personne, le roi d’Angleterre fait jeter sur l’église de ce monastère une magnifique toiture en plomb; les Toulousains le demandent pour évêque; Cîteaux le choisit pour son abbé ; mais Henri refuse et reste sur le siége de saint Bernard.
Néanmoins, il ne peut résister aux ordres du Souverain Pontife. Afin de remédier aux désordres des hérétiques du Midi et aux troubles causés par le schisme d’Allemagne, Alexandre III convoque, pour tenir un concile général à Rome pendant le carême de 1179, tous les évêques de la catholicité et les abbés les plus illustres. Ceux de Clairvaux et de Cîteaux, en France, plusieurs autres abbés d’Allemagne, sont spécialement appelés. Deux prélats français y furent créés cardinaux: Guillaume, archevêque de Reims, beau-frère du roi, et Henri, abbé de Clairvaux, qui fut fait, malgré lui, cardinal-évêque d’Albano, le deuxième jour du concile (15 mars 1179).
Henri obéit, abandonne sa chère maison de Clairvaux et fixe sa demeure au centre de la catholicité.
Il fut bientôt chargé de différentes légations et conserva sa prépondérance dans le gouvernement de l’Église catholique sous les papes qui se succédèrent rapidement après Alexandre III. Il aurait même été choisi pour successeur d’Urbain III par la plus grande partie des cardinaux, s’il n’eut refusé énergiquement, alléguant qu’il voulait prêcher une nouvelle croisade contre les Musulmans et qu’il ne Pouvait recevoir la tiare. Albert, chancelier de l’Église romaine, qui avait été moine à Clairvaux, fut nommé pape sous le nom de Grégoire VIII, et pendant les cinquante-sept jours de son pontificat, tous ses efforts tendirent à organiser cette nouvelle expédition, rendue nécessaire par la perte de Jérusalem, retombée entre les mains du sultan. Il chargea spécialement de ce soin le cardinal d’Albano, dont la mission, un instant interrompue par la mort de Grégoire VIII, fut ensuite reprise sous son successeur.
En effet, Clément III, à peine consacré (le 16 décembre 1187), voulant réaliser les desseins de son prédécesseur, constitue Henri son vicaire dans toute la catholicité pour prêcher la croisade. Henri se rend d’abord en France, rétablit à Gisors la bonne harmonie entre les souverains de France et d’Angleterre, leur remet la croix, ainsi qu’à un grand nombre de seigneurs de ces deux nations, passe en Allemagne et assiste, le 27 mars 1188, à une diète solennelle que l’empereur Frédéric avait convoquée et présidait à Mayence le même jour que Philippe-Auguste tenait son Parlement à Paris pour délibérer sur le grand événement de l’époque. Le cardinal-légat, de concert avec l’empereur, y avait invité tous les prélats et seigneurs d’Allemagne. On y lut publiquement la relation de la prise de Jérusalem. L’empereur et son fils Frédéric, duc de Souabe, y reçurent la croix des mains du légat et de l’évêque de Wurtzbourg; leur exemple fut suivi par soixante-huit de leurs principaux feudataires. tant ecclésiastiques que séculiers; tout le monde fut exhorté à prendre part à la croisade, et on se donna rendez-vous pour le départ, à Ratisbonne, l’année suivante, le jour de la fête de saint Georges (28 avril 1189).
Le cardinal-légat réconcilie l’empereur avec l’archevêque de Cologne et adresse une lettre à tous les prélats de l’Église, où il les presse de réformer leurs mœurs et d’imiter au moins les laïques, s’ils ne les préviennent pas par leur bon exemple. En effet, dans les assemblées du Mans et de Paris, la nation anglaise et la nation française s’étaient interdit toute fourrure précieuse et toute somptuosité dans les repas. De Mayence. Henri s’étant rendu à Liège, il y tonna si vivement contre les vices du clergé et particulièrement contre la simonie, que soixante-six chanoines résignèrent leurs prébendes entre ses mains.
Après le départ de l’empereur pour l’Orienta, Henri, dont la mission était remplie, voulut encore, en se dirigeant sur Rome, interposer sa médiation entre le comte de Flandre et l’évêque d’Arras; mais, avant d’avoir pu les concilier, il mourut dans cette ville, le 11 janvier 1189. Son corps fut transporté à Clairvaux et placé entre ceux de saint Bernard et de saint Malachie.
Il est compté parmi les plus grandes gloires de son Ordre. La part qu’il prit à la troisième croisade fut peut-être plus belle que celle qu’avait eue saint Bernard à la deuxième. L’Occident était découragé d’entreprendre une troisième expédition lointaine; il n’y avait pas encore quarante ans que la triste issue de la croisade précédente avait désolé l’Europe. Frédéric Barberousse et Philippe-Auguste n’étaient point des fils soumis de l’Église, comme Louis VII et Conrad. Cependant, par son talent personnel, par l’heureux choix de quelques abbés ou moines cisterciens pour réveiller les courages dans les provinces où il ne pouvait se rendre en personne, par ses voyages en Italie, en France, en Angleterre et en Allemagne, le cardinal d’Albano avait réussi complètement à enflammer le zèle des fidèles et à entraîner les souverains vers le tombeau du Christ.
La vie active d’Henri ne lui permit pas d’écrire beaucoup. Néanmoins, on connaît de lui un traité intitulé : De peregrinante civitate Dei, et quelques lettres.
CHAPITRE VI
Table des matières
Malheureux règne d’Humbert le Bienheureux. — Ses mariages, d’après les chroniques de Savoie. — Les dépouilles mortelles de Germaine de Zœringen et d’Humbert inaugurent les convois funèbres à Hautecombe.
Nous avons laissé Humbert III retournant à Hautecombe, après avoir défait, sous les murs de Montmélian, le dauphin de Viennois, et nous avons vu que, pendant la première période de son règne, les constructions de la nouvelle abbaye s’élevèrent par enchantement, grâce à la bonne administration des abbés et à l’influence justement présumée du prince, qui en avait fait une de ses résidences.
L’amour d’Humbert pour la retraite fut souvent troublé Par l’ambition de Frédéric Barberousse. Cet empereur avait succédé à Conrad II, en 1152, et rêvait le retour à la pleine puissance impériale, comme l’entendait Justinien et comme l’exerçait Henri III. Ne tenant nul. compte des événements accomplis depuis un siècle, des libertés conquises par les communes, des priviléges établis autour des seigneuries féodales, il voulait faire table rase de tous les droits qui ne résultaient pas d’un diplôme impérial.
En 1157, il se rend à Besançon et se fait proclamer roi des deux Bourgognes par une assemblée de seigneurs ecclésiastiques et laïques. Ce simulacre d’élection n’était point fait, suivant toute probabilité, dans le but de ressusciter cette souveraineté passée, mais pour montrer aux deux plus puissants princes qui régnaient dans l’ancien royaume de Bourgogne, le comte de Savoie représentant l’élément français, et le duc de Zœringen représentant l’élément allemand, qu’il considérait comme non avenus des faits qui les avaient élevés à une si grande prospérité.
L’année suivante, Frédéric descend pour la seconde fois en Italie et, sur les rives du Pô, il réunit des jurisconsultes et les délégués des nombreuses souverainetés que ses prédécesseurs avaient laissé se former sur le sol italien. Là, on discute l’étendue des droits de l’empereur, et les jurisconsultes déclarent, d’après les textes du droit romain, que le César allemand a le pouvoir absolu. C’était anéantir tous les droits acquis pendant un siècle par les républiques et les seigneuries italiennes.
Humbert ne parut point à cette célèbre assemblée, connue sous le nom de Diète de Roncaglia, et s’y fit représenter par les évêques de Maurienne, de Turin et d’Ivrée. Il dut être singulièrement troublé par la décision qui y fut prise, car la Maison de Savoie avait étendu et consolidé sa puissance en même temps que les républiques italiennes; pendant la longue période d’inaction des empereurs, elle avait acquis des droits qui n’avaient point été confirmés par un diplôme impérial, seul titre efficace aux yeux de Frédéric Barberousse.
D’autres motifs contribuèrent encore à éloigner d’Humbert la faveur impériale. En 1159, Adrien IV étant mort, le cardinal Roland Bandinelli, de Vienne, détesté de l’empereur depuis l’assemblée de Besançon, fut porté sur le siège de Rome et prit le nom d’Alexandre III. Les partisans de l’empereur élurent un anti-pape, Victor III. auquel succédèrent deux autres anti-papes pendant le pontificat d’Alexandre. Le comte de Savoie ne voulut jamais adhérer au schisme et resta fidèle au pape légitime. De là une nouvelle cause de malveillance de la part de l’empereur, de là l’origine des malheurs de ce règne. Aussi, les prélats de Turin, d’Aoste, de Tarentaise et de Maurienne reçurent, à ce que l’on croit, l’investiture du territoire de la majeure partie de leurs diocèses, et Berthold, duc de Zœringen, les droits régaliens sur l’évêché de Sion .
Humbert III tenait cependant à remplir ses devoirs de vassal et à rendre à César ce qui était dû à César. Bien qu’il s’efforçât de ne point se mêler à ces luttes du pape et de l’empereur et à rester en deçà des Alpes, nous le voyons Paraître, en 1175, à la trève-de Montebello, destinée à amener la paix entre la ligue lombarde et l’empereur, et figurer comme garant de ce dernier. Et quand, huit ans plus tard (1183), la paix de Constance vint couronner les efforts Persévérants des communes italiennes, en reconnaissant comme un droit l’existence de dix-sept républiques, Humbert paraît encore dans les préliminaires de ce traité.
La fin de son règne fut des plus tristes. A la suite de démêlés avec l’évêque de Turin, prétendant qu’il détenait injustement le château de Pianezza, appartenant à son église, Humbert fut cité devant le légat impérial. Connaissant ses mauvaises dispositions à son égard, il demanda délais sur délais, et, ne comparaissant point, il fut condamné par contumace et mis au ban de l’empire, ce qui équivalait à la perte légale de tous ses États. L’année suivante (1186), Henri, fils de Frédéric et roi d’Italie, l’attaqua dans le château d’Avigliana et le mit en déroute.
Tels sont les principaux événements politiques et militaires qui signalèrent ce règne aussi malheureux pour les sujets que pour le souverain.
Si vous parcourez la galerie des portraits des comtes et ducs de Savoie, vous serez frappés de l’expression triste et mélancolique que l’artiste a donnée à Humbert III. Cette expression est néanmoins le reflet exact de l’âme de ce prince. Aux ennuis causés par la difficulté de rendre à l’empereur l’obéissance qu’il lui devait et de demeurer en même temps fidèle au pape, chef de l’Église, vinrent se joindre d’autres peines de conscience.
Un prêtre du diocèse de Belley ayant été tué par les hommes d’Humbert, celui-ci fut sommé par Anthelme de Chignin, alors évêque de ce diocèse, de faire justice du sang répandu. D’autres questions touchant les droits de son église ayant envenimé cette réclamation, Anthelme excommunia le comte . Celui-ci, fort du privilège qu’il tenait du pape, de ne pouvoir être excommunié que par lui, ne fit nul cas de l’anathème épiscopal et s’en plaignit à Alexandre III.
Le pape manda Pierre de Tarentaise et un autre évêque auprès d’Anthelme, pour lui faire lever l’excommunication comme ayant été lancée légèrement. Anthelme ayant refusé, les deux envoyés n’osèrent la lever eux-mêmes, malgré leur pouvoir, et le pape termina le différend en donnant directement l’absolution au comte.
Depuis lors, leurs rapports ne furent jamais très bienveillants. La délicatesse de conscience d’Humbert III lui suggérait de ne pas se tenir pour absous complètement avant de l’avoir été par Anthelme lui-même, alors moribond. Il se rend auprès de lui, promet de ne jamais rien réclamer de l’église de Belley et s’avoue coupable du meurtre d’un des prêtres de cette église. «Alors l’homme de Dieu lui imposa les mains, bénit lui et son fils, mot prophétique qui se réalisa plus tard par la naissance du prince Thomas.»
Tout portait donc Humbert vers la vie religieuse: sa piété, ses inclinations, ses infortunes. Son vif désir eut été de s’enfoncer dans un cloître, d’y vivre ignoré, dans la prière et la pratique des vertus chrétiennes. Mais il dut souvent se faire violence pour courir sur le champ de bataille ou pour faire cortège à son suzerain. Néanmoins, au milieu de l’accomplissement de ses devoirs de seigneur féodal, il sut trouver de longues journées, qu’il allait passer à Hautecombe, à Aulps et à la Grande-Chartreuse. Au dire de Guichenon, il revêtait même l’habit de Cistercien.
Sa grande piété ne lui fit pas seulement pratiquer les austérités cénobitiques, mais elle le rendit aussi généreux envers l’Église. Guichenon rapporte quatorze titres de fondation d’établissements religieux ou de concession de quelques pieuses libéralités, passés de 1150 à sa mort. Qu’il nous suffise de rappeler la fondation de la chartreuse d’Aillon en Bauges, vers 1183, et ses donations à l’abbaye d’Aulps, aux chanoines de Saint-Jean de Maurienne et aux églises de Notre-Dame de Suse et d’Oulx.
Ses devoirs de souverain et le vœu de ses sujets le Poussèrent, malgré ses aspirations monastiques, à se marier plusieurs fois.
Ayant à peine atteint sa vingt-et-unième année, il s’était uni à Faydide, fille du comte de Toulouse, qui bientôt le laissa veuf sans lui avoir donné de descendant .
En 1157, il épousa Anne de Zœringen, appelée souvent Germaine, à cause de son origine allemande. Elle était fille de Berthold IV, duc de Zœringen, dont les possessions vaudoises, à l’extinction de sa famille, vinrent grossir l’héritage de la Maison de Savoie. Cette union fut encore de courte durée. En 1162, Anne mourut, laissant une fille, Alix ou Agnès , et un mari inconsolable. Sa dépouille mortelle fut transportée à Hautecombe, et inaugura la série des convois funèbres qui devaient, pendant plusieurs siècles, sillonner le lac de Châtillon. Un cénotaphe lui a été élevé dans la nef gauche de l’église avec cette inscription:
ANNA. COGNOMENTO. GERMANA.
A. ZŒRINGEN. DIVI. HUMBERTI.
UXOR.
Rien ne fait présumer qu’en fondant le monastère, Amédée III ait eu l’intention d’en faire la nécropole de sa famille. Peut-être le comte Humbert n’y fit-il transporter les cendres de sa seconde femme qu’afin de pouvoir prier plus fréquemment sur cette tombe chérie, et le même sentiment de piété conjugale le détermina-t-il à vouloir y être inhumé. L’exemple donné fut suivi par ses successeurs, et Hautecombe serait devenue fortuitement le champ de repos de sa dynastie.
Le second veuvage d’Humbert III abattit son âme douce et aimante. Il mena, disent les chroniques, «dure et griefve douleur, et de fait se mist en voulante de non soy jamais marier, et print en son corage de soy oster du monde.» Il paraît qu’il s’enferma dans la solitude d’Hautecombe pour y passer ses jours dans la prière; «et là se tint le conte par plusieurs ans, jusqu’à ce que les estas de son pays len degetterent par force.»
Nous continuons d’emprunter au plus ancien récit des faits et gestes de nos premiers souverains les détails relatifs à la retraite d’Humbert III et à son troisième mariage. La naïveté de cet exposé, dont l’exactitude n’a point été contredite jusqu’à ce jour, nous servira d’excuse de nous appesantir sur ces particularités.
Quand les prélats et le clergé, les barons, les nobles et le reste du peuple virent l’obstination du comte à laisser ses pays sans maître futur, ils tinrent une réunion des trois États. «Et là fust ordonné que l’on allast vers leur signieur le conte, et que Ion ly remontrast bon gré mal gré son erreur; sy furent par les troys estats escluz (élus) tant de leglise comme des noblez et du commung, ceuls qui yroyent, que furent assez en bon nombre, et se partirent de Chamberye et vindrent jusqu’au Bourget, et de là se mistrent sur le lac, et vogarent jusqu’au Haute Combe. Quant ils furent arrivez, le conte les fist venir et les receust moult doucement, et bien penssa la cause pour quoy ils venoyent, maiz semblant nen fist. Et fist apporter la colacion, et ne fist des montrance nulle quilz ly vaussissent (voulussent) aucune chose dire. Et quant les ambayxeurs (ambassadeurs) des trois estas virent quil ne leur disoit riens, le chief des ecclésiastiques» prit la parole pour lui demander audience. «Et le conte, qui bien panssoit ce que ils ly vouloyent dire, leur outtroya (octroya) à parler. Lors le chief de lembayxade dist ainsy:
«Tres redoubte et nostre droitturier signieur, ne vous
«desplaise, nous sumes certains que plus de sentement
«et de cognoissance aves que remonstrer ne vous sau-
«rions, maiz ne vous desplaise: quel choses faittes vous
«ysy, et qui vous a mis ceste fantasie en teste, que ne
«vous mariez vous, mieulx vauldroit qu’il ne fust jamaiz
«religion, que ce que vostre terre desmeure sans hoir et
«sans successeurs. Ellas! se vous naves lignee, qui
«nous gardera, qui nous deffandra, qui nous governera,
«qui nous régira? A pays desole bien porra dire, que
«ce signieur sera cause de ta destruccion! Ellas! hautain
«signieur, ne vulliez estre cause de telle destruccion et
«de tel mal, de delaissier vostre terre veuve, seulle et
«morne. Pour tant, chier signieur, plaise vous a remarier,
«affin que de vous puissons avoir hoir et lignée dont le
«pays puist estre restore.»
«Et le conte avoir oyes toutes ces parolles, leur respondist: «Vous parles envain, et battes leaune, car je «suis ou je desmourray et la où je finiray mes jours.»
«Et lors tous ceulx des troys estas respondirent ensemble: «Redoubte signieur, ainsy ne sera, car vous
«aves a issyr (sortir) et assallir (en aller) hors seans, et
«a vous marier, car vous povez aussy bien fayre votre
«sauvement (salut) en lordre de mariage, comme en
«quelquonque religion; pour quoy ne vous veuillie des-
«playre, car il vous convient marier, pour le quel mariage
«vous puissiez avoir lignee, par la quelle vostre pays
«Puisse estre maintenus en justice et restore de ligne
«en ligne, dont le pays ne viegne en estringes mains,
«et trop plus de bien porres fayre que destre mille ans
«avecques ces moynes.»
«Le conte estoit moult et desplaysant (ennuyé), et aussy estoyent les moynes et labe, et firent dure et grande résistence; maiz à la fin, les prélas et les barons et nobles et le peuple prindrent labe et les moynes appart, et leur jurarent que ce ilz ne faisoyent tant que le conte yssist (sortît) de leans, quilz boutteroyent le feu en labaye, et quilz destruyroyent la religion en telle manyere, que jamaiz Ion ny chanteroyent messe. Et lors firent tant que le conte leur accorda de soy marier, maiz quilz ly trouvasse femme convenable.
«Quant labe et les moynes heurent oys parler si fierement ceulz des troys estas, ilz prindrent a fremir de paour, et tous plourans allerent vers leur signieur le conte, et ly distrent: «A très redoubte signieur, soit de vostre playsir
«de croyre consseil et dacorder a vos subgetz tellement
«que vous et vostres subgetz et vos pays et nous en
«vallions de mieulx et que nous ne perissons en ceste
«abaye.»
«Quant le conte Humbert les eust oys, il print a plourer, et puis leur accorda et consentist bien malgré sien. Et quant ceulx de lembayxade des troys estas heurent le consentement a leur signieur, ilz furent joyeux et bien ayses.»
Il épousa en effet Béatrix de Vienne, fille de Girard, comte de Vienne et de Mâcon, appelé aussi comte de Bourgogne. Il en eut une fille, Éléonore, mariée successivement à Gui, comte de Ventimiglia, et à Boniface III, marquis de Montferrat; puis l’héritier tant désiré, Thomas, qui lui succéda .
Les auteurs cisterciens le font mourir à Hautecombe, où il aurait pris l’habit religieux et prononcé les vœux monastiques quelque temps avant sa mort, prévue et annoncée par lui cinq jours auparavant. La majeure partie des autres historiens le font mourir à Chambéry, le 4 mars 1189.
Son corps fut transporté à Hautecombe et déposé dans le cloître, vers l’entrée latérale de l’église. Après les reconstructions opérées dans le XVIIIe siècle, son tombeau se trouva dans l’intérieur de l’église, à la même place, ou à Peu près, qu’auparavant. Charles-Félix le fit relever, en 1825, conformément à celui qu’avait détruit la Révolution française, et dont le dessin avait été reproduit par Guichenon. Il porte la statue d’Humbert III, couvert d’un froc, chaussé de sabots, couché, les mains jointes, dans l’attitude de la prière.
L’inscription est ainsi concue:
HUBERTUS. III.
OLIM. COGNOMINE. SANCTUS.
BEATI. TITULO.
ET. PUBLICI. CULTUS. HONORIBUS.
A. GREGORIO XVI. DECORATUS.
UXORES.
FEDIVA. A. TOLOSA.
ANNA. VULGO. GERMANA. A. ZŒRINGEN.
BEATRIX. A. VIENNA.
Les fouilles faites à l’époque de la restauration de l’abbaye amenèrent la découverte des ossements de ce prince et de sa femme, Germaine de Zœringen. Ils furent réunis dans le même tombeau, ainsi que l’atteste une autre inscription placée sur le mausolée.
La réputation de ses vertus, les miracles qui se seraient opérés sur sa tombe, le firent bientôt vénérer comme un bienheureux.
L’ordre de Cîteaux l’honora comme tel; l’église d’Ivrée célébra annuellement sa fête. Dans notre siècle, par bulle du 7 septembre 1838, le pape Grégoire XVI en confirma le culte immémorial et Humbert III fut élevé aux honneurs du culte public.
Un autel lui a été érigé, près de ses restes mortels, dans le bras droit de l’église abbatiale.
CHAPITRE VII
Table des matières
Successeurs d’Henri sur le siége abbatial d’Hautecombe. — Gaufred et ses œuvres.
Après le célèbre Henri, nous voyons figurer, comme abbés d’Hautecombe, Gonard, qui n’est connu que de nom et dont l’existence même peut être contestée ; puis Gaufridus ou Godefridus. Ces deux noms, quelquefois employés l’un pour l’autre, se retrouvent si fréquemment dans l’histoire des maisons cisterciennes, qu’il est difficile de saisir la suite des faits se rapportant à un même personnage. Au milieu des opinions diverses, nous avons pris pour guide celle adoptée, en dernier lieu, par les continuateurs du dictionnaire de Moreri; opinion qui, du reste, ne heurte point les données des Annales de Cîteaux.
Gaufridus, que nous appellerons, avec les auteurs du Régeste genevois, Gaufred, était né à Auxerre. D’abord disciple d’Abailard, il devint successivement moine de Clairvaux, secrétaire de saint Bernard, abbé d’Igny, au diocèse de Reims; puis il succéda à Fastrade sur le siége de Clairvaux, en 1162.
Sa prélature fut signalée par un nouvel accroissement de l’Ordre. Quatre monastères sont fondés, tant sur le sol de l’ancienne Gaule que sur celui de la péninsule Ibérique. L’ordre militaire des Oiseaux, fondé en Portugal par saint Jean Cirite, pour défendre les chrétiens contre les Maures, reconnaît sa dépendance vis-à-vis de l’ordre cistercien. Il s’engage à être visité par l’abbé de Cîteaux, ou par son délégué, et à obéir à l’abbé de Clairvaux quand ce dernier se rendra en Espagne.
Gaufred sollicita vivement, mais sans avoir pu l’obtenir encore, la canonisation de saint Bernard. Après avoir occupé six ans le siège illustré par ce grand personnage, il résigna sa charge ou en fut révoqué, en 1168, sur les instances d’Henri, frère du roi de France, qui, d’abord simple moine de Clairvaux, était devenu archevêque de Reims. Quel fut le motif de cette disgrâce? On l’ignore. Il paraît toutefois qu’elle ne lui fut pas très préjudiciable, puisque, l’année suivante, il fut envoyé auprès de l’empereur Frédéric par Alexandre, abbé de Cîteaux.
Quelques années plus tard (1175), il se retire au monastère de Fosseneuve, en Italie, à la tête duquel il est bientôt placé. De la maison filiale il passe à la maison-mère, et nous le trouvons revêtu de la dignité abbatiale en 1180.
A cette date, il figure, avec Jean, abbé de Bonmont, et Guillaume, abbé de Chézery, comme témoin d’une donation faite, dans la ville de Genève, par Guillaume de Grésy, fils aîné de Rodolphe de Faucigny dit l’Allemand, à l’abbaye d’Abondance.
Ce fut pendant les années suivantes qu’il composa un ouvrage, dont fort probablement il était loin de prévoir la Portée au moment où il l’écrivit, et qui l’a mis au nombre des abbés d’Hautecombe les plus connus.
Saint Pierre de Tarentaise, regardé par les Cisterciens comme le saint le plus illustre de leur Ordre après saint Bernard, fut d’abord moine à Bonnevaux en Dauphiné. Premier abbé de Tamié pendant six ans et archevêque de Tarentaise pendant trente-six ans, il mourut le 18 mai 1174. Sa réputation de sainteté avait attiré un grand concours de fidèles, de prêtres et de pontifes à ses funérailles. Peu de temps après, le chapitre général de Cîteaux et Louis VII, roi de France, s’adressèrent au pape Alexandre III pour obtenir sa canonisation.
Sur ces entrefaites, le Saint-Siége vint à vaquer. Afin que le successeur d’Alexandre, Luce III, pût provoquer plus promptement les travaux de la canonisation, l’ordre de Cîteaux députe auprès de lui les abbés de Bonnevaux ou Bellevaux, en Dauphiné, et d’Hautecombe, avec la mission de mettre sous les yeux de Sa Sainteté tout ce qui a été fait. Le pape accueille favorablement les délégués; mais il demande que la vie et les miracles de Pierre de Tarentaise, bien que connus jusque dans les contrées les plus lointaines, soient rédigés par écrit, pour que le jugement de l’Église repose sur des preuves authentiques. Des ordres du Saint-Siège sont envoyés dans ce but aux abbés de Cîteaux et de Clairvaux.
Pierre, abbé de Cîteaux, élu depuis peu évêque d’Arras, et Pierre, abbé de Clairvaux, adressent, ensuite de ces ordres, une lettre collective à leur vénérable ami Gaufred, abbé d’Hautecombe, pour lui confier le soin d’écrire la vie du saint, à l’aide des notes rédigées par les frères de Bonnevaux, qu’ils lui transmettent, à l’aide des renseignements puisés dans les rapports fréquents que Gaufred a entretenus avec l’archevêque de Tarentaise, et d’après des dépositions dignes de foi.
Gaufred leur répond par une lettre dont le style témoigne de son talent littéraire. Il s’excuse de ne pouvoir retracer dignement la vie d’un si grand personnage. Néanmoins, il déclare accepter cette charge par esprit d’obéissance, et pour rendre un hommage de reconnaissance à celui qui a bien voulu l’honorer de son estime. Il se soumet par avance à toutes les corrections que ses commettants croiront devoir faire ou faire faire à son travail.
Cet ouvrage, très fréquemment cité, a fait placer son auteur au rang des écrivains importants du XIIe siècle. Écrit vers 1183, et envoyé au pape en 1185, par le chapitre général de Cîteaux, il ne put être déposé à Rome qu’après la mort de Lucius III. Les courts pontificats des trois papes qui succédèrent à Lucius en retardèrent l’examen pendant quelques années. Enfin, le 6 des ides de mai 1194, Célestin III, trois semaines après qu’il a ceint la tiare, publie la bulle de canonisation de saint Pierre, archevêque de Tarentaise, par laquelle est approuvé le livre contenant sa vie et ses miracles .
Le nom de Gaufred nous a encore été conservé par une transaction intervenue entre l’évêque de Genève et le comte de Genevois, analogue à celle de 1156. On se rappelle que cette dernière, connue sous le nom d’accord de Saint-Sigismond, nous avait indiqué le nom d’un des prédécesseurs de Gaufred à Hautecombe. A la suite de nouveaux différends, l’évêque Arducius et le comte Guillaume choisirent pour arbitres Robert, archevêque de Vienne, et Hugues, abbé de Bonnevaux. Ceux-ci s’adjoignirent les évêques de Grenoble, de Maurienne; les abbés des trois monastères cisterciens de la Savoie: Hautecombe, Aulps et Tamié ; les abbés d’Abondance, de Sixt, d’Entremont; les prieurs des chartreuses du Reposoir, de Vallon, de Pomiers; Pierre, ancien évêque de Maurienne, et Borcard, ancien abbé de Maurice en Valais. Tous, réunis à Aix en Savoie, reçoivent du comte le serment de respecter les décisions qu’ils rendront, et, de l’évêque, une affirmation analogue; enfin, de part et d’autre, un grand nombre d’otages. Puis ils vérifient les sentences rendues et les accords intervenus entre les deux parties, entendent leurs allégations, et, en présence d’un grand nombre de témoins amenés pour perpétuer le souvenir de cet arbitrage, ils règlent et arrêtent les droits réciproques du comte et de l’évêque sur la ville de Genève, où tous deux avaient une Part de souveraineté. Ces assises solennelles eurent lieu, à Aix, en 1184 .
Gaufred mourut dans les dernières années de ce siècle, laissant une réputation d’écrivain érudit. Outre la vie de saint Pierre de Tarentaise, on lui attribue les trois derniers livres de la Vie de saint Bernard, composée, au nom de l’ordre cistercien, peu après la mort du saint; plusieurs sermons et divers travaux sur l’Écriture sainte.
En 1190, il n’était plus abbé d’Hautecombe, soit qu’il eût changé de résidence, soit qu’il eût passé à une meilleure vie .
Le nom d’un autre abbé, nommé Pierre, n’apparaît qu’au début du siècle suivant. Cependant, un abbé présidait aux destinées du monastère en 1195, puisque, ayant manqué d’assister cette année-là au chapitre général de Cîteaux, et ayant en outre envoyé au couvent de Fosseneuve un visiteur «qui a été pour l’Ordre une cause de troubles,» il fut condamné par le chapitre à être six jours in levi culpa, pendant lesquels il sera au pain et à l’eau. et, de plus, à être quarante jours hors de sa stalle.
Trois années après, le même chapitre enjoint à l’abbé de Saint-Sulpice de faire différentes restitutions, entre autres celles de plusieurs chevaux, à l’abbé d’Hautecombe, avant la Toussaint de la même année (1198), sous peine de six jours au pain et à l’eau.
Ces injonctions du chapitre général furent adressées probablement à l’abbé Pierre, qui accepta, en 1201, une donation faite par Boson et Gérold d’Allinges à l’abbaye d’Hautecombe. Pierre aurait donc été le successeur de l’historien Gaufred, et cet acte de 1201 aurait été un des derniers de sa prélature; car, Hélyas ou Hélie, abbé d’Hautecombe, est témoin, cette même année 1201, d’une donation faite par Pierre de Ternier à la chartreuse d’Oujon . Vers la même époque, il est juge, avec plusieurs autres abbés, d’une contestation qui divisait les chartreux du couvent d’Escouges et les cisterciens de Bonnevaux.
Nous trouvons encore son nom au bas d’un titre de 1204; puis apparaît l’abbé Gui. Cet abbé ne nous est connu que par sa participation à deux actes. Le premier, de 1209, passé dans le cloître d’Yenne, est une reconnaissance des confins de la mestralie de Chambuerc, faite en faveur de Thomas, comte de Maurienne, par différents seigneurs. Le second, de 1212, est un compromis entre Durand, abbé de la Chassagne, et le prieur de la chartreuse des Portes. Gui fut partisan des libertés communales, et ce fut grâce à ses conseils et à ceux de l’abbé de Romont, que le comte de Savoie accorda à Yenne, en 1215, une charte de franchises qui inaugura en Savoie l’ère de la renaissance des communes.
Après lui vinrent Rodolphe, abbé en 1224 et en 1230; Humbert, abbé en cette même année 1230, suivant Besson; Robert, qui occupa le siège abbatial d’Hautecombe depuis 1231.
Sous leurs prélatures, l’importance de notre abbaye ne cessa de s’accroître, grâce surtout aux libéralités de Thomas Ier, comte de Savoie, comme nous le verrons bientôt.
CHAPITRE VIII
Table des matières
Prospérité croissante du monastère. — Ses premières possessions dans les Beauges. — Règne de Thomas Ier. — Sa femme Béatrix-Marguerite est inhumée à Hautecombe.
Nous avons vu, dans la première partie de cet ouvrage, qu’avant sa translation sur les rives du lac, ou peu après, la communauté de Cessens avait reçu des biens-fonds situés sur la paroisse d’Aix, au pied du versant méridional de la montagne de la Chambotte, et que telle fut l’origine de la Grange d’Aix. Plusieurs autres donations vinrent étendre cet établissement rural pendant le XIIe siècle.
La constatation, faite au moment de la confection du cadastre (1728 à 1738), des biens de l’ancien patrimoine de l’Église, dans le but de les exempter de l’impôt, nous fournit à cet égard de précieux renseignements. En 1160, Anthelme Corbel et Poncet-Gottier donnent à l’abbaye une terre «auprès de Saint-Simond et la grange d’Aix.» En 1178, une personne, désignée sous le seul nom de Pétronille, cède à l’abbaye «toute la terre qu’elle avait rière Saint-Simond, procédée de son feu père Amblard, et la grange d’Aix est située partie rière ledit lieu.» L’année suivante, Anthelme Corbel d’Aix donne à l’abbaye «deux journaux de terre jouxt la terre de ladite abbaye.» Trois ans plus tard (1182), Gottier-Morens lui donne «tout ce qu’il pouvait avoir dès l’eau de l’abbaye jusque au lac;» et, en 1184, un nommé Gottier, peut-être le même que celui ci-dessus, fait donation d’un champ situé à Saint-Simon .
On voit avec quelle rapidité les richesses territoriales venaient étendre le patrimoine de notre monastère. Si sa position sur une bande de terre stérile et étroite rendait impossible une agglomération de fermes dans son voisinage, ses possessions sur la rive opposée du lac commençaient à former un centre d’exploitation; et l’on peut observer que non-seulement les comtes de Savoie, les sires de Grésy et ceux d’Aix, mais aussi d’humbles tenanciers, se montraient généreux en faveur de cette maison.
Vers cette même époque, l’abbaye jette les fondements de ses droits territoriaux dans les Beauges. Nantelme, évêque de Genève de 1185 à 1206, lui donne, pour bâtir une maison, un emplacement contigu à l’habitation de Jean, chapelain de Jarsy, qui demeurait sur le cimetière de cette paroisse. En 1192, Aymon de Aula, du Châtelard, abandonne, pour le salut de son âme et de ses ancêtres, tout ce qu’il possédait ou avait droit de posséder dans la montagne de Cheray ou Cherel. La donation est faite dans la paroisse de Jarsy, en présence du chapelain Jean, qui la reçoit et l’approuve. Bernard, oncle paternel d’Aymon, ayant fait une semblable cession de tous ses droits sur la même montagne, ils reçoivent, entre eux deux, cinq sols et un seralium. Enfin, deux ans plus tard (1194), un autre membre de la même famille, portant le nom d’Albert, donne également tous ses droits sur cette montagne, qui fait partie aujourd’hui de la commune de Jarsy . Cet ensemble de donations fit l’objet de diverses transactions, pendant les XIIIe et XIVe siècles, et il en résulta que toute la montagne ou alpe de Jarsy appartenait à l’abbaye, et que seulement après la descente de ses troupeaux, les habitants de Jarsy y avaient les droits d’affouage et de pacage. Nous verrons que le monastère possédait, en 1732, sur le territoire de cette commune, plus de 400 hectares en pâturages, bois, rocs, avec chalet et écurie.
Le XIIIe siècle s’ouvre, pour Hautecombe, par la faveur dont l’entoure Thomas Ier. Le souvenir de ce comte de Savoie est tellement attaché à sa prospérité, que nous devons en esquisser le glorieux règne.
A l’entrée d’une gorge des Alpes que la nature a élevées comme une muraille majestueuse entre l’Italie et les autres contrées de l’Europe, un mamelon se détache de la montagne voisine comme un ouvrage avancé, destiné à commander le défilé. A son sommet, apparaissent encore quelques pans de murs bien frustes, derniers vestiges de l’antique château de Charbonnières, où la tradition place le berceau de la Maison de Savoie. C’est de ce nid d’aigle qu’elle aurait pris son essor pour étendre peu à peu sa domination jusqu’aux plages les plus reculées de cette belle contrée:
Che Appennin parte il mar circonda e l’Alpe.
Vers 1178, venait au monde, dans cette résidence, Thomas Ier, l’héritier si désiré d’Humbert III et de Béatrix de Vienne. Orphelin à douze ans, il eut le bonheur de trouver un tuteur dévoué et habile au maniement des affaires publiques dans son oncle Boniface, marquis de Montferrat. La première préoccupation de ce tuteur fut de faire lever l’interdit politique jeté par Frédéric Barberousse sur les provinces échues à son neveu. Il l’obtint bientôt d’Henri, fils de l’empereur, et qui, trois ans auparavant, avait battu Humbert III à Avigliana.
Une autre négociation importante de cette régence fut le règlement des difficultés qui s’étaient élevées entre l’évêque d’Aoste et le comte de Savoie. En 1191, Thomas Ier se rend lui-même à Aoste avec son tuteur; un arrangement est conclu avec l’évêque, et, quelque temps après, le jeune comte, devenu majeur, accorde une charte d’affranchissement à la ville.
De là, il descendit dans les plaines du Piémont et travailla à récupérer les droits de ses ancêtres, compromis surtout pendant le règne précédent. Durant de longues années, il prit part aux guerres incessantes que se livraient tant de petites souverainetés couvrant le sol d’un réseau de droits inextricable, et, par là même, d’un exercice presque impossible sans heurter les droits du seigneur voisin.
Petit-fils du fondateur d’Hautecombe et fils d’un prince qui avait tant affectionné ce monastère, il ne s’écarta point de leurs exemples. Le 23 novembre 1203, étant à Chambéry, dans la maison de l’hôpital qui lui appartenait, en Présence de Nicolas, prieur d’Aiguebelle, et de plusieurs seigneurs, il donne aux religieux d’Hautecombe le pouvoir de transporter, acheter et vendre, dans toutes ses possessions, ce qui est nécessaire à leur usage, sans être soumis aux droits de péage, d’éminage, de vente, de lod, ni à toute autre redevance; il les autorise à acquérir des fiefs dépendant de lui, en maintenant les usages de ces fiefs, et confirme par avance ces acquisitions; il approuve toutes les investitures faites par lui ou les siens en faveur de l’abbaye, de quelque manière qu’elles aient été faites; enfin, il ordonne à ses officiers de ne rien exiger des hommes du couvent pour amendes encourues ou pour prise de gibier.
L’importance de ces concessions ressort de la situation des propriétés de l’abbaye. Déjà nombreuses et étendues, elles n’étaient point groupées autour du monastère, mais fort distantes les unes des autres. Les droits de péage, principal impôt de cette époque, se multipliaient à l’infini et pesaient lourdement sur les produits transportés de la ferme d’Aix et des Beauges à Hautecombe. Ainsi voyons-nous, en 1275, le curé du Châtelard invoquer cette charte pour faire remettre en circulation des fromages appartenant au couvent, qui avaient été arrêtés par le châtelain du lieu. D’autre part, étant autorisée par cette même charte à acquérir des fiefs sans autre condition que celle de reconnaître l’hommage dû au suzerain, l’abbaye allait devenir une puissance féodale.
Autant le règne précédent avait été funeste, autant celui-ci fut heureux pour la dynastie de Savoie.
Aimé sans doute du pape et du clergé, à cause de ses pieuses libéralités, Thomas Ier jouissait aussi de la faveur impériale. A Henri VI, qui avait si promptement révoqué la mise au ban de l’empire des possessions de la Maison de Savoie, avait succédé Philippe, son oncle, qui fut couronné par l’évêque de Maurienne, en l’absence de l’archevêque de Mayence. Ce nouvel empereur, ayant reçu à Bâle les hommages du comte de Savoie, lui remit, devant une assemblée nombreuse de princes et de sujets de l’empire, trois étendards, en signe d’investiture de tous les pays, terres et seigneuries qu’il tenait de ses prédécesseurs; et, «pour prouver l’affection qu’il porte au comte de Savoie, son très cher parent, et lui montrer qu’il est constamment plein de sollicitude pour son honneur et son intérêt,» il lui cède, en augmentation de fief, les villes de Quiers et de Testone en Piémont, et le château de Moudon dans le pays de Vaud (1207). Telle fut l’origine de la puissance de la Maison de Savoie dans la Suisse romande, qui entraîna une lutte prolongée contre le duc de Zœringen.
Nous ne suivrons pas le comte Thomas dans les nombreuses guerres, négociations et traités auxquels il prit une part glorieuse, pendant cette période qu’agitaient si profondément les compétitions à la couronne impériale, les dépositions de souverains par le pape, les rivalités incessantes entre les seigneurs féodaux. Nous signalerons seulement le rôle qu’il joua vis-à-vis de la ligue lombarde, et la haute dignité que lui conféra, à cette occasion, l’empereur d’Allemagne.
Frédéric II s’était rendu en Italie pour examiner l’état de cette ligue, qui se réorganisait contre lui comme autrefois contre son aïeul Barberousse. Désireux d’avoir près d’elle un ami puissant, il créa le comte de Savoie son vicaire impérial pour toute l’Italie, y compris la marche de Trévise (1226). Cette dignité réunissait dans sa personne toutes les prérogatives de la puissance impériale. L’empereur venant à manquer, le comte Thomas le remplaçait dans toute l’étendue du vicariat. Il pouvait concéder des franchises et des priviléges, revendiquer les régales et autres attributs de la souveraineté. Aussi, bientôt Savone, Albenga et diverses autres villes du littoral secouent l’autorité des Génois et demandent au comte de Savoie qu’il les gouverne au nom de l’empereur. Marseille est relevée de sa mise au ban de l’empire et reçoit du vicaire impérial de larges concessions. Le vicariat fut une des principales causes de la prépondérance de la Maison de Savoie et l’un des moyens puissants dont elle se servit pour augmenter et consolider son autorité par la fusion, en une seule monarchie, des nombreuses souverainetés sur lesquelles s’étendait sa haute suprématie.
Pendant ce temps, la ligue lombarde se resserre. Turin, Pignerol et Testone, qui en faisaient partie, signent, avec le Dauphin de Viennois, un traité d’alliance qui froisse les intérêts commerciaux des villes de Chieri et d’Asti. Leurs habitants prennent les armes, rasent Testone, indignent les populations par la férocité de leurs triomphes et suscitent une guerre générale.
De son côté, l’empereur compte parmi ses alliés les marquis de Montferrat, de Saluces et le comte de Savoie. Milan envoie contre eux une armée puissante, formée par vingt-quatre villes fédérées, et commandée par Humbert d’Ozimo. Après une série de victoires, Ozimo rencontre près des ruines de Testone le comte de Savoie; une horrible mêlée s’engage; 10,000 hommes, prétend-on, et le général de la ligue restent sur le champ de bataille (1231). Cet échec arrêta les succès des villes lombardes.
De retour en Savoie, Thomas Ier signait à Chambéry, l’année suivante, l’acte d’acquisition de ce bourg que lui vendait le comte Berlion, et une charte de concessions importantes en faveur de l’abbaye d’Hautecombe. Ces concessions avaient eu lieu à une époque antérieure et avaient même déjà reçu l’approbation spéciale de la comtesse de Savoie, Marguerite, issue de la maison de Genève, et de tous les fils du comte: Amédée, Aymon, Guillaume, Thomas, Pierre, Boniface et Philippe; ce qui ressort d’un acte Passé à Pierre-Châtel, le 26 février 1231, en présence de Robert, abbé ; de Thomas, cellerier; de Pierre de Mairey, Jean de Moras, moines d’Hautecombe; d’Humbert, seigneur d’Aix; de Maître Nicolas et de Jean Blanchard. Il y est dit que la donation est approuvée, «telle qu’elle sera contenue dans la charte que le comte doit faire rédiger.»
Cette charte le fut en effet l’année suivante, le 3 mars 1232. Son importance nous fait un devoir d’en relater ici les principaux passages et de la reproduire intégralement à la fin de l’ouvrage :
«Moi, Thomas, comte de Maurienne et marquis en Italie, je déclare que, voulant faire une aumône pour le salut de mon âme et de mes prédécesseurs, j’ai, dans le chapitre d’Hautecombe, en présence de la communauté de ce lieu et de mon fils Guillaume, évêque élu de Valence, d’Humbert de Seyssel, de Jean Blanchard, d’Aymon Chaine et de Raymond Burdin, donné, de mes propres droits, à la maison et aux religieux d’Hautecombe, tout le village de Méry avec ses dépendances, hommes tant présents qu’absents, leurs héritiers nés ou à naître, domaines, terres, vignes, prés, bois cultivés et non cultivés, redevances d’usage, fiefs, fondations et tous les droits de domaine et de propriété qui m’appartiennent; de telle sorte que les habitants présents ou futurs et les feudataires de cet établissement rural soient entièrement libres des tailles, cavalcades, corvées, etc., vis-à-vis de moi ou des miens, qu’ils soient exempts de toute nouvelle charge de la part de mon métrai et châtelain de Montmélian, et qu’ils continuent à jouir de leurs immunités et bonnes coutumes comme par le passé.»
Le comte déclare avoir également cédé tous les hommes qu’il avait à Chasarges, à Clarafond, à Frisinaz et à Drumettaz, avec ce qui leur appartenait; en outre, tout ce qu’il possédait ou avait droit de posséder en domaine direct ou utile depuis le cours d’eau qui, descendant de la Cluse, traverse un marais au-dessous de Sonnaz , jusqu’au ruisseau de Costan, qui coule entre Mouxy et Frisinaz, à l’exception du domaine de ces eaux. Dans les fiefs qui ne dépendent pas de Méry, le comte s’est retenu le droit de cavalcade et les amendes. Il confirme dès ce jour l’acquisition que les religieux pourraient faire de tout ou partie des autres droits dépendant de ces fiefs.
De plus, il leur a accordé toute liberté et immunité sur leurs hommes qui sont dans ses possessions. Il leur a donné «la Rama de Saint-Symphorien, telle qu’ils l’ont eue autrefois;» il les a autorisés à acquérir à Chambéry une maison libre de toute servitude, et à la posséder librement. Il les a, dès lors, mis en possession de tous ces divers droits, leur en a confirmé le plein domaine, en a investi corporellement l’abbé d’Hautecombe et a promis d’être fidèle à sa parole de la manière suivante:
«Étant sorti du chapitre pour entrer dans l’église, en présence de la communauté et des autres personnes sus indiquées, m’approchant du grand autel et faisant oblation de toutes ces choses, je promis, avec serment prêté sur les reliques des Saints, qui y furent apportées, de loyalement et en toutes manières maintenir, défendre, approuver, et de ne jamais enfreindre ces donations, sous quelque prétexte que ce soit.»
Enfin, le donateur rappelle l’engagement qu’il a pris de solliciter du Souverain Pontife l’approbation de ces libéralités, et de demander l’excommunication contre lui ou ses successeurs, s’ils venaient à les enfreindre. Il reconnaît aussi avoir reçu des religieux, à l’occasion de la cession des droits ci-dessus rappelés, mille livres fortes de Suse, qui lui ont servi à payer la partie de Chambéry qu’il a acquise du comte Berlion. Et afin que toutes ces dispositions soient perpétuellement exécutées, il a fait dresser le présent acte à Chambéry, «derrière la grille de l’église de la maison de l’ordre du Temple,» en présence d’un grand nombre de personnes et, entre autres, de Guillaume, évêque élu de Valence; de frère Thomas et de frère Jean, moines d’Hautecombe; du sire Humbert de Seyssel; de Guillaume Mareschal, châtelain de Montmélian; de Guy de Chevelud, administrateur de Chambéry; de Jean Blanchard, habitant de Lyon; témoins requis .
Par ces acquisitions, notre abbaye prenait rang parmi les puissances féodales. Le fief de Méry lui attribuait une juridiction formelle.
Ces nouvelles possessions, augmentées quelques années plus tard, comprenaient, en 1246, une étendue de vignes de 60 fosserées . Elles ne cessèrent de s’accroître pendant le XIIIe siècle , et elles formèrent une étape intermédiaire entre la grange d’Aix et le bourg de Chambéry, où l’abbaye allait bientôt acquérir des droits. L’abbé d’Hautecombe devint ainsi un des seigneurs importants du bassin du lac.
Douze jours après la donation du village de Méry, dans la même ville de Chambéry, et en présence de plusieurs des témoins de la donation précédente, Thomas Ier faisait rédiger les accords intervenus auparavant entre le vicomte Berlion et lui. Il acquérait ainsi tous les droits de Berlion sur le bourg de Chambéry, pour le prix de 32,000 sols forts de Suse, sous la réserve du château, de la leyde des bois, du péage de la ville et de divers autres droits .
Ayant repassé les Alpes pour guerroyer en Piémont, il fut pris à Aoste d’un mal subit, qui l’emporta le 1er mars de l’année suivante (1233) . Sa dépouille mortelle resta au-delà des Alpes. Hautecombe n’eut pas l’honneur de la recevoir .
La belle et mâle figure de Thomas Ier personnifie la période comtale de la Maison de Savoie. Plusieurs princes de sa race furent mêlés à des événements plus grandioses, eurent un règne plus brillant et plus connu; mais bien Peu réunirent la bravoure, la générosité, l’habileté et les vertus chrétiennes de Thomas. Appelé, à l’âge de douze ans, à régir des États mis au ban de l’empire, usurpés en grande partie par les seigneurs voisins, il réussit à récupérer le patrimoine de ses aïeux, à gagner la faveur impériale et à s’élever, par le vicariat impérial, au-dessus de toutes les souverainetés couvrant le sol du second royaume de Bourgogne et de la Haute-Italie. C’est de lui que date le commencement de l’unité politique des possessions de sa famille.
«Symétrisant, dans les relations internationales, ses fiefs épars sous le nom générique de Savoie, il donnait à son pays un nom, comme son grand-père lui avait donné un drapeau, et, par cela seul, agrandissait sa valeur propre et le cercle de son horizon .»
Prince des plus avisés de sa race, il fut loin de se raidir contre les idées d’affranchissement, de libertés municipales, qui grandissaient alors dans les villes. Après avoir accordé des franchises à Aoste, confirmé celles de Suse (1198), il les inaugura en Savoie par celles d’Yenne (1215). Pignerol, en 1220, et Chambéry, en 1232, en reçurent à leur tour.
Son souvenir est resté vivant à Hautecombe. Les donations et les visites qu’il fit à ce monastère, les nombreux actes passés sous son règne, de même que sous les suivants, dans lesquels figure comme témoin ou comme partie intéressée l’abbé d’Hautecombe, attestent que cette abbaye a toujours partagé, pendant la première période de son histoire, la gloire qui entourait le souverain.
Beaucoup d’autres monastères ressentirent aussi les effets de sa générosité . Il nous suffira de rappeler ici qu’il fonda, près de Suse, la chartreuse de Lose (1191), dont la durée ne fut pas très longue; qu’il gratifia de terres plus ou moins étendues le monastère du Betton en Savoie (1195), l’hospice du Mont-Cenis (1197), la chartreuse d’Aillon (1207 et 1216), et que, d’après Guichenon, il fonda l’église de Myans.
Pour compléter le bonheur de ce prince, il eut la plus belle lignée de sa race . Presque tous ses fils, après avoir suivi la carrière des armes et fait preuve de leur vaillance sur les champs de bataille de la France, de l’Angleterre, des Flandres et de l’Italie, vinrent reposer à côté de leur aïeul Humbert III.
Les historiens ne sont pas d’accord sur le nombre de ses mariages. Suivant l’opinion la plus probable, il n’aurait eu qu’une femme, Béatrix-Marguerite, qui prenait indistinctement l’un ou l’autre de ces deux noms . Elle était fille de Guillaume Ier, comte de Genevois. La date du décès de cette princesse, fixée par la chronique d’Hautecombe au 8 avril 1230, est évidemment erronée. Un grand nombre de chartes postérieures à cette année, l’interversion des dates dans la série des décès mentionnés dans cette chronique ou obituaire d’Hautecombe, le prouvent. Nous reporterons cette mort, avec Cibrario, au 8 avril 1257.
Cette princesse, souvent désignée sous le nom de Mater comitum, parce que trois de ses fils montèrent sur le trône de Savoie, fut inhumée à Hautecombe, au milieu de plusieurs de ses enfants. Elle n’y a pas de monument.
CHAPITRE IX
Table des matières
Prospérité d’Hautecombe pendant le XIIIe siècle (suite). — Donations des familles de Clermont, de Grésy, d’Allinges, etc.
A l’exemple de la famille souveraine, les principales familles seigneuriales de la contrée venaient solliciter les prières des religieux et leur apporter de riches aumônes. La perte du Cartulaire de l’abbaye ne permet plus d’en connaître tous les noms; nous devons nous borner à l’énumération de quelques donations dont le souvenir a été conservé et qui suffisent à démontrer que le XIIIe siècle fut des plus prospères pour cette maison religieuse.
La famille de Clermont, d’où était sorti saint Amédée, fut une de ses plus anciennes bienfaitrices. Des recherches faites au siècle dernier dans les archives de l’abbaye, il résulte qu’en 1130, Sibaud ou Sibod II de Clermont et son fils lui donnèrent le domaine (mansus) de Sreculata , et que cette première libéralité fut suivie de plusieurs autres.
En 1137, Geoffroy de Clermont donne des terres au monastère et fait construire, soit sur ces terres, soit peut-être à Hautecombe, une maison appelée Clara Montini. Entre 1182 et 1187, Guillaume cède les mas de Berat et Verdet, et, dans l’année 1191, les terres de Gevron et de Saint-Vallier; puis il confirme les libéralités de Sibaud II.
Quelques extraits de documents sauvés de la destruction établissent encore qu’en 1183, Amédée de Clermont abandonna aux moines d’Hautecombe tout ce qu’ils possédaient dans ses domaines. Il leur en garantit la possession à l’avenir et reçut, à cette occasion, 70 sols. Par ce même acte, Guillaume, fils de Sibaud II de Clermont, qui avait déjà approuvé ces donations, pendant son enfance (en 1130), les confirma de nouveau .
Cette générosité des de Clermont continua pendant le siècle suivant. En juillet 1233, un Guillaume, seigneur de cette famille, donne à l’abbaye 60 livres viennoises; en 1234, le fils du donateur des terres de Berat et de Verdet, nommé, comme lui, Guillaume, et, en 1240, Sibaud IV, font de nouvelles libéralités.
Vers la fin du même siècle (novembre 1296), l’abbaye reçoit une autre aumône de Guillaume et de Sibaud de Clermont, frères muets, sur l’interprétation de leurs signes, faite par leur domestique devant Jean Degat, notaire.
Enfin, en 1304, Ainard, Guillaume et leurs frères, complètent la série des donations dont la mémoire nous a été conservée.
Lorsqu’en 1776 le notaire Vignet relevait ces notes à Hautecombe, il constata l’existence du tombeau de Marguerite de Clermont-Montbel «sous les cloches de l’église,» avec une inscription presque oblitérée.
La famille de Grésy, dont l’autorité s’étendait sur la montagne de la Chambotte et sur la vallée de l’Albanais, qui sépare cette montagne du massif des Beauges, réclama également de bonne heure les suffrages de la communauté.
Antérieurement à 1190, Guillaume de Grésy père et fils et Aymon s’étaient rendus au monastère, et, devant le chapitre réuni, ils avaient confirmé toutes les investitures par eux octroyées précédemment, à l’exception du fief d’Amblard, et, en outre, tous les droits de l’abbaye sur les hommes et les terres de Quinsieu. Une nouvelle confirmation de tous ces privilèges eut lieu plus tard, dans le cimetière du prieuré de Saint-Nicolas de Grésy, en 1490, par Guillaume de Grésy, Agnès, sa femme, et leurs enfants Pierre et Clémence .
Cette même année, Rodolphe Alaman (l’ancien), de la même famille, confirme les investitures accordées à Hautecombe par ses parents et par son frère Guillaume; puis, par un acte passé devant l’église de Saint-Jean, près du château de Grésy, il abandonne à l’abbaye tous ses droits sur le fief qu’il avait au lieu appelé Baïa. Ce qu’il confirma, l’an 1215, par un acte passé devant le notaire Vullielme . Le même personnage, ou un autre du même nom, qualifié de chevalier, possédait de nombreuses terres à Cessens et en céda une partie à l’abbaye, en 1252.
Quinze ans plus tard (1267), Rodolphe et son frère Nicod ou Nicolet font des donations identiques ; et, en 1315, Amé, chanoine de Genève, fils de Rodolphe, remit plusieurs dîmes à l’abbaye. En 1273, ce fut au tour de Jacques et de Pierre de Grésy à montrer leur générosité.
Alyse ou Alix, veuve de Rodolphe III, céda, en 1295, plusieurs servis jusqu’à plein payement de 100 livres qu’elle avait promises au monastère. Comme nouvelle preuve des bons rapports existant entre cette famille et le couvent d’Hautecombe, nous rappellerons que, l’année suivante, Alyse et ses enfants, ayant à régler leurs droits respectifs sur les terres et châteaux de Grésy et de Cessens, ils choisirent différents arbitres, parmi lesquels se trouvait Jean, abbé d’Hautecombe (1296).
D’après Leyat, un des fils de Rodolphe III, nommé Richard, fut inhumé dans le monastère; un autre fils, nommé Pierre, fit divers traités avec l’abbaye relatifs à des legs provenant tant de sa mère que de Guillaume, son frère, et le nom d’un quatrième fils de Rodolphe, Mermet, est mentionné dans divers titres de l’abbaye, des années 1300, 1313 et 1315.
Pierre de Grésy, fils de Guillaume, fut moine à Hautecombe. En 1203, il figure comme témoin d’un accord intervenu entre l’abbé de ce monastère et Soffrey, prieur de Nyon, par l’entremise de Nantelme, évêque de Genève .
Un Pierre de Grésy, fils d’un autre Guillaume, avait donné, en 1263, à l’abbé d’Hautecombe, quelques hommes du château-fort de Cessens et, en 1316, il lui consigna une rente de 10 livres, à percevoir pendant vingt-et-un ans.
Les arrérages en furent mal servis. A la suite de l’accumulation des annuités, il fut convenu, le 24 février 1355, entre le seigneur de Grésy et l’abbé, qu’un anniversaire perpétuel serait célébré pour les défunts de la famille du donateur, moyennant diverses conditions, entre autres, l’assignation de 60 sols de revenus, équivalant aux tâches de la Combe de Vernier, dont jouirait le monastère.
Cette convention fut passée sur les fossés du village d’Albens, près de la porte appelée de Montfalcon, en présence du seigneur Philippe de Mouxy, chevalier; de Pierre de Montfalcon, Guigue de Grésy et Péronet, moines.
Rappelons encore ici qu’en 1404, le seigneur de Grésy assigna à l’abbaye d’Hautecombe 4 veissels de froment, 3 d’avoine et 6 sols genevois, à prendre sur le moulin de Salouz, soit de la cascade de Grésy, devenue tristement célèbre sous le premier Empire, et que l’abbaye possédait encore des droits sur ce moulin dans le siècle dernier.
L’abbaye posséda, dès avant 1251, sur la paroisse d’Albens, la «grangerie de Berchoud.» Comment l’avait-elle acquise? Nous ne le savons positivement; mais différentes inductions nous font supposer que ce domaine provenait de la famille de Grésy ou de celle de Montfalcon. Il s’accrut successivement et, en 1293, il se composait, en biens féodaux, de dix seytorées de pré et de vingt-trois journaux de terres arables, en outre d’un bois et d’une terre appelée du Croix. L’abbaye payait pour ces biens-fonds, en 1732, 6 veissels de froment et autant d’avoine au marquis de Coudrée, à titre de servis.
Quant aux biens libres, nous n’avons pu en connaître l’importance. En 1283, Hugues de Montfalcon affranchit l’abbaye du servis d’un veissel de blé qu’elle lui devait pour une pièce de terre à Berchoud.
L’antique famille d’Allinges s’était associée aux destinées d’Hautecombe, dès 1201, par des liens tout spéciaux. Boson d’Allinges, avec l’approbation de sa femme Gilles et de son fils Gérold, lui abandonna tout ce qu’il possédait, à Bloye, en champs, prés, vignes, habitants, terres cultivées ou incultes, ne se retenant que les fiefs, et il autorisa toutes les aumônes que feront au monastère les possesseurs de ces fiefs. En outre, il donna à Dieu, à la Bienheureuse Marie et à la maison d’Hautecombe son jeune fils Gérold, afin que la communauté le reçoive parmi ses membres, si Dieu veut qu’il prenne l’habit religieux à l’âge de discrétion. Cette oblation fut faite dans le chapitre d’Hautecombe. Elle fut ensuite approuvée par Humbert, comte de Genève, à Rumilly, dans la maison de Pierre Villan, en Présence de nombreux témoins, parmi lesquels se trouvaient Pierre de Grésieu (Grésy?), Ponce de Frace, Oddon, moine, et Pierre de Monteis, frère convers. Elle le fut encore par Villhem, frère d’Humbert, puis par Anne et Elisabeth, sœurs de Boson, le 4 des ides de septembre 1214.
L’année même de la donation (1201), le jeune seigneur abandonna au monastère, en y entrant, tout ce qu’il avait ou pouvait avoir dans le village de Fulli, du consentement de son père et de sa mère Nagilles et, en outre, de Gauterin de Rumilly et de Guillaume, fils de ce dernier, qui s’engagèrent par serment à faire respecter cette donation.
Terminons cette série des bienfaiteurs d’Hautecombe, Pendant le XIIIe siècle, en rappelant quelques faveurs particulières:
Le seigneur de Chindrieux accorde à l’abbaye le droit de Pâturage dans toutes ses prairies, et, en 1219, le comte Thomas approuve cette concession.
En 1234, Guillaume Gauthier, chevalier de Saint-Georges, lui fait l’aumône de tout ce qu’il possède «du ciel à la terre» sur la terre de Famulier, située dans la seigneurie de Sibaud de Clermont, moyennant 13 livres 8 sols viennois que lui ont remis les religieux.
Berlion de Chambéry, le même qui, cinq années auparavant, avait vendu le bourg de Chambéry au comte de Savoie, donne à l’abbaye, en 1237, 60 sols de rente annuelle, du consentement de sa femme Béatrix et de son fils Guillaume. Il avait eu un autre fils nommé Guy, mort avant la fin de 1234; car, cette même année, Aymon de Faucigny, son beau-frère, fit une fondation d’un muid de froment pour le repos de l’âme de son neveu Guy.
CHAPITRE X
Table des matières
Robert, abbé. — Inhumation de Guillaume de Savoie, évêque de Valence. — Relations de l’abbaye avec l’Orient. — Amédée IV donne les fours et moulins de Chambéry au monastère et y est enseveli.
Reprenons maintenant la suite des événements que nous avons dû interrompre, pour grouper dans un même exposé les détails quelque peu fastidieux du chapitre Précédent.
Grégoire IX avait succédé à Honorius III sur la chaire de saint Pierre, en 1227. Bien qu’âgé de plus de 80 ans, il montra une vigueur toute juvénile dans le gouvernement de l’Église et appela souvent à son aide les personnages éminents de l’ordre de Cîteaux. A cette époque, où les juridictions étaient si mêlées et si confuses, la pleine propriété si rare, et si fréquente au contraire la décomposition d’un droit en plusieurs autres attribués à divers seigneurs, mainte circonstance faisait naître une occasion de discorde et, par suite, de rixes et de prises d’armes. Pour conjurer ces troubles, le recours à des arbitrages avait été assez généralement adopté. Les juges arbitres étaient choisis, ou parmi les personnes dont la puissance était une garantie de leur indépendance et les mettait à l’abri des reproches des parties, ou parmi celles dont la vie sainte avait captivé la faveur de l’opinion publique, au-dessus de laquelle elles restaient également inaccessibles à la séduction et à la partialité.
Robert, abbé d’Hautecombe, fut de ce nombre. Peu de mois après avoir vu son monastère enrichi des libéralités considérables octroyées par Thomas Ier, il reçut une mission spéciale du Souverain Pontife. Grégoire IX le chargea de faire exécuter ses ordres relativement aux indulgences accordées par ses prédécesseurs et confirmées par lui-même à ceux qui contribueraient par leurs aumônes à la construction de la grande église de Genève, dont les travaux avaient été interrompus par suite de la révocation des indulgences promises, révocation faite par l’évêque seul et contre laquelle le chapitre avait porté plainte à la cour de Rome. L’abbé d’Hautecombe fut aidé dans cette mission par l’abbé d’Aulps et le prieur de la chartreuse du Reposoir.
Trois ans plus tard, en 1235, Grégoire IX envoie l’abbé de Redageshausen évangéliser la Livonie, encore dans le paganisme. Voulant ensuite tenter une nouvelle croisade, il s’adresse de nouveau à l’ordre cistercien et lui demande son concours.
Les souverains laïques n’avaient pas moins de confiance dans les lumières de cet Ordre. La guerre étant sur le point d’éclater entre la France et l’Angleterre, Henri III, roi d’Angleterre, envoya au pape, pour implorer sa médiation, les abbés de Boxeleya et de Pont-Robert. Grégoire, à son tour, choisit des cisterciens pour amener Louis IX à ne pas rompre la paix, et il confia cette charge à l’archevêque de Sens et à l’abbé d’Hautecombe. Voici en quels termes il s’adressait à ce dernier:
«Ayant pleine confiance en votre foi et en votre dévouement, nous vous mandons, par ces présentes, de vous rendre, avec votre vénérable frère l’archevêque de Sens, évêque de Senlis, auprès de notre très cher fils en Jésus-Christ, Louis, roi des Français; de lui exhiber ces lettres apostoliques et de l’exhorter à s’y conformer, en s’abstenant de faire la guerre contre le Poitou, en considération de nos prières et surtout de l’affaire de la Terre-Sainte. Vous nous écrirez ensuite fidèlement le résultat de vos démarches.»
Malgré son aversion pour cette légation, Robert obéit, et l’événement prouva que Grégoire IX n’avait point trop présumé de la sagacité de son légat et de son influence sur l’esprit de Louis IX. Une suspension d’armes, puis un traité intervinrent, et la guerre fut conjurée.
Un nouvel arbitrage lui fut encore confié, en 1236, de concert avec les abbés d’Agaune et d’Aulps, pour terminer les difficultés qui s’étaient élevées, au sujet de l’église de Villeneuve, entre l’abbaye d’Hautcrêt et Aymon, frère du comte de Savoie, seigneur du Chablais.
Les trois arbitres se réunirent à Chillon, château-fort appartenant depuis longtemps à la Maison de Savoie, et réglèrent les prétentions des parties par une décision du 25 juin 1236 .
On ne sait en quelle année il quitta le siège abbatial d’Hautecombe. Mais, trois ans plus tard, un nouvel abbé, nommé Burchard, assiste à l’inhumation de Guillaume de Savoie.
Ce personnage était un des nombreux fils de Thomas Ier, destinés à la carrière ecclésiastique. La politique de l’époque tendait à éviter le morcellement des héritages; on envoyait à l’Église beaucoup de fils de famille, nullement pénétrés de l’esprit de dévouement et d’abnégation, et qui n’avaient point renoncé aux gloires mondaines. Aussi peut-on avancer que, sur les six enfants du comte Thomas qui furent revêtus de fonctions ecclésiastiques, deux seulement y étaient réellement appelés: Amédée, évêque de Maurienne, et Boniface, archevêque de Cantorbéry, élevé aujourd’hui à l’honneur des autels. Parmi les autres, Guillaume fut d’abord doyen de l’église de Saint-Maurice de Vienne en Dauphiné, puis évêque élu de Valence; c’est-à-dire qu’il eut la commende ou, comme on disait alors, la procuration de l’évêché de Valence, car il n’était pas lié par les ordres sacrés. Plus guerrier que prélat, il défendit son vassal, Aymon de Poitiers, comte de Valentinois, contre Aymon de Poitiers-le-Vieux, et le rétablit dans ses biens (1227). Ayant accompagné en Angleterre Léonore de Provence, sa nièce, qui allait épouser Henri III, il y fut tellement comblé d’honneurs par le roi, qu’il excita la jalousie des grands du royaume et ne put, malgré le désir du souverain, être élu évêque de Winton.
De retour en France, il prit le commandement des troupes envoyées par les comtes de Toulouse et de Provence à l’empereur Frédéric II, guerroyant contre la ligue lombarde (1238). Nommé plus tard légat du Saint-Siège en France, il fut pourvu, par Grégoire IX, de l’évêché de Liège, dont il fut mis en possession par Conrad de Hochsteden, archevêque de Cologne, le même qui, pendant l’année 1248, jeta les fondements de cet immense monument religieux qui fait la gloire de l’architecture gothique en Allemagne. A la suite de cette nomination, des difficultés s’étant élevées, Guillaume se rendit à Rome pour demander l’intervention du pape. Arrêté par les ennemis de Grégoire IX, il fut empoisonné à Assise, au moment où il allait recevoir le commandement des troupes pontificales pour marcher contre l’empereur, et même, suivant quelques auteurs, le gouvernement du patrimoine de Saint-Pierre (1239).
Il avait hérité de la valeur et de la piété de son père. Aussi, sa libéralité et son grand courage lui ont fait décerner le nom un peu emphatique de Petit Alexandre.
Son corps fut transporté à Hautecombe et y fut enseveli le 5 mai 1239, en présence de différents personnages, entre autres, de son frère Pierre et de l’abbé Burchard.
Vers cette époque, mourut l’archevêque de Patras, bienfaiteur de notre abbaye et dont nous devons dire quelques mots.
Le monastère d’Hautecombe, grâce sans doute à l’influence de ses illustres patrons, était connu jusque dans les contrées lointaines. Dans les dernières années du XIIe siècle, il aurait même fondé une maison filiale dans le diocèse de Constantinople, comme nous l’avons dit dans la première partie de cet ouvrage.
Vers 1210, à la demande du souverain pontife Innocent III, un nouvel essaim de ses religieux fut envoyé en Achaïe, dans le diocèse de Patras, pour y fonder un nouveau monastère. Malgré leur grand éloignement, ces maisons religieuses, issues de la même souche, conservaient entre elles des relations. Du reste, l’ordre cistercien couvrait alors l’Europe; ses couvents étaient des hôtelleries où tout religieux était reçu à bras ouverts, sans distinction de nationalité. Aussi voyons-nous l’abbé de Pélis, en Hongrie, où se trouvait un monastère créé par l’abbaye de Notre-Dame d’Acey, en Bourgogne, séjourner six semaines à Hautecombe. Il paraît même qu’il y aurait quelque peu oublié la pauvreté monastique, car le chapitre général de Cîteaux, de l’année 1210, lui ordonna de comparaître devant lui, à sa prochaine réunion, pour se justifier de l’accusation d’avoir causé de trop grandes dépenses à cette dernière abbaye .
Le 5 novembre de cette même année, le pape Innocent III écrivit à l’abbé et aux moines d’Hautecombe que, sur les conseils de l’archevêque de Patras, en Achaïe, Gaufred de Villehardouin, seigneur de cette province, leur a concédé de grandes possessions; et, en leur notifiant cette libéralité, le Pape les invite à choisir un certain nombre de religieux pour les mettre à la disposition dudit archevêque .
On ignore les résultats de cette invitation. Mais un archevêque de Patras, nommé Anselme, que nous pouvons croire être le même que celui dont nous venons de parler, avait donné au monastère d’Hautecombe 316 marcs d’argent, 47 marcs d’or et 300 perperis déposés dans cette maison. Ces sommes devaient être employées, dans le délai de deux ans, à acheter des biens au monastère. De plus, il lui avait légué 1,098 perperis, que lui devait l’abbaye de Saint-Ange, à condition que ses dettes seraient payées. Ces libéralités furent octroyées par le testament que fit l’archevêque, dans sa résidence de Patras, le 9 mars 1231, en présence de Robert, prieur; de Thomas, cellerier; d’Aymon d’Yenne, et de Moras, moines d’Hautecombe .
A sa mort, l’abbaye fut, en effet, dépositaire d’un riche mobilier d’argent, d’une somme considérable de perperis, de gros tournois, de sterling et de monnaies vénitiennes, dont une faible partie fut destinée, suivant la volonté du défunt, à des travaux à faire autour du cloître et au réfectoire. Le reste fut revendiqué par Innocent IV pour la guerre contre l’empereur . Néanmoins, par une bulle donnée à Lyon, en février 1245, le Souverain Pontife autorisa Amédée IV, comte de Savoie, à employer à la décoration de l’église abbatiale une somme de 1,000 livres provenant de l’archevêque de Patras .
Parmi les richesses laissées par ce prélat au monastère, se trouvait, d’après Jacquemoud , la tête de sainte Érine, nièce de Constantin, qui subit le martyre pour conserver sa foi. Cette vierge, revêtue de l’auréole de la sainteté, devint la patronne des bateliers du lac du Bourget et de l’abbaye, où elle reçut un culte solennel.
Un des derniers actes qui signalèrent la présence de l’abbé Burchard à Hautecombe, fut la mission qu’il reçut, en 1249, de l’archevêque de Vienne, son métropolitain. Il fut chargé d’obtenir de Guillaume, comte de Genevois, la cessation et la réparation des torts que lui et les siens causaient aux hommes et aux terres du chapitre de Genève, à Desingy. A cet effet, il convoque les parties dans cette localité, entend leurs griefs, en règle quelques-uns et, quant aux autres, il se borne à les énumérer, en déclarant qu’il n’a pu, sur ce point, accorder les parties. Cette sentence fut rendue à Desingy, le 4 novembre 1249 .
Quatre ans après, mourait au château de Montmélian, où il avait pris naissance, le comte de Savoie Amédée IV, fils et successeur de Thomas Ier. Le bel héritage transmis par son père avait été morcelé entre ses mains par les apanages qu’il dut céder à ses frères. Thomas II, comte de Flandre, eut le Piémont; Aymon, le Chablais et le Bas-Valais, compris aussi sous le nom de Chablais. Pendant plusieurs siècles, les terres données en apanage constituaient des fiefs transmissibles, au gré de leurs possesseurs, sous la seule réserve de la fidélité envers le comte de Savoie. Aussi, les frères cadets d’Amédée IV, mieux doués que lui, réussirent à augmenter leurs fiefs patrimoniaux, qui devinrent plus étendus que les possessions de la Couronne, et firent résonner par toute l’Europe le nom glorieux de leur famille.
Amédée eut cependant assez d’habileté pour conserver la neutralité entre le pape et l’empereur, sans encourir la disgrâce de l’un ou de l’autre, et ce n’était pas chose facile. Par sa nomination aux fonctions de vicaire du Saint-Empire en Lombardie, conjointement avec Enzius, roi de Sardaigne, fils naturel de l’empereur, il continua les traditions de Thomas Ier dans ses rapports avec l’empire, et perpétua une des principales causes de l’élévation de sa Maison, dont il contribua, pendant son règne, à arrondir les domaines.
Vis-à-vis des maisons religieuses, il suivit également l’exemple de ses ancêtres. Le prieuré du Bourget fut surtout l’objet de sa générosité. Fondé vers 1030, par Amédée Ier, du vivant de son père Humbert-aux-Blanches-Mains, sur une des rives du lac qui baignait les murs d’Hautecombe, ce monastère clunisien avait été avantagé par presque tous les comtes de Savoie. Amédée III lui avait accordé le privilège de rendre la justice, que confirmèrent plus tard Humbert III, Thomas Ier , et enfin Amédée IV. Ce fut au château de Montmélian, qui paraît avoir été sa résidence favorite, que ce dernier signa les patentes du 1er décembre 1247, par lesquelles il confirme à son tour au prieur du Bourget le droit de rendre la justice haute, moyenne et basse, moins le dernier supplice, ainsi que son bisaïeul l’avait concédé. Deux ans après, il donne à ce monastère la leyde du sel de Chambéry, soit l’impôt qu’il prélevait chaque année dans cette ville sur la vente du sel, en se réservant seulement la quantité de cette marchandise nécessaire pour sa maison, pendant son séjour à Chambéry. Cette restriction fut levée par lettres du 22 mai 1253, qu’il signa dans la même résidence des bords de l’Isère, peu de temps avant sa mort, en présence d’un grand concours d’illustres personnages, entre autres: de son frère Amédée, évêque de Maurienne; de l’abbé d’Hautecombe, désigné seulement par la lettre R.; de Jacques, abbé de Tamié ; des frères Humbert et Gauthier de Seyssel; de Rodolphe, comte de Genevois, etc. .
Amédée IV avait un motif de plus que ses prédécesseurs pour être généreux envers ce prieuré. Sous son règne et même à sa demande, les religieux du Bourget avaient autorisé son frère Thomas II, moyennant certaines redevances, à construire un château et un vivier, et à occuper une seytorée et demie des terres du monastère. Bientôt, une habitation entourée de fossés s’éleva sur les bords du lac et de la Leysse, et, le 4 septembre 1249, elle aurait abrité la naissance d’Amédée le Grand.
Un mois après sa dernière libéralité à ce prieuré, Amédée IV rendait le dernier soupir.
Il avait fait plusieurs testaments . Dans celui daté de la Rochette, le 19 septembre 1252, il institue pour son héritier universel son fils Boniface; il prescrit divers arrangements de famille et ordonne à sa fille Béatrix de se faire religieuse au monastère du Betton, afin qu’un de ses enfants veille auprès de ses cendres, car il veut être inhumé dans ce monastère, auquel il lègue toute sa vaisselle d’or et d’argent, tous ses anneaux, sauf celui qui est désigné par la qualification de gros anneau et qu’il destine à son fils; tous les meubles et immeubles dont il n’a pas disposé en faveur d’autres personnes et tous ses moulins de Chambéry. Enfin, il laisse aux chartreuses du val Saint-Hugon, d’Arvières du Mont-Bénit, aux monastères de Tamié, d’Hautecombe, de Saint-Sulpice, de Montjoux et de Saint-Maurice en Chablais (Valais), mille sols pour chaque Maison .
L’année suivante, par un acte, affectant la forme d’un testament, passé au château de Montmélian, le 10 des calendes de mai (22 avril) 1203, prévoyant peut-être que sa fille Béatrix ne serait pas d’avis de prendre le voile, il déclare vouloir être inhumé dans la maison religieuse d’Hautecombe, s’il meurt entre le Mont-Cenis et Lyon, et à Genève, s’il meurt en toute autre région. Puis il donne à Hautecombe:
1° Tous ses fours de Chambéry, avec leurs droits et dépendances, savoir: le four de la porte Panetière et celui de Bourg-Neuf;
2° Tous ses moulins de la même ville, au nombre de cinq, qui sont: le moulin des Charmettes (Chalmete de Thoveriis), le moulin Neuf, le moulin de la Porte, le moulin de la Place et celui du Verney; ils sont donnés avec tous leurs accessoires, tels que cours d’eau, bords, etc.
Ces deux propriétés féodales étaient, en outre, cédées avec le droit, pour l’abbaye, de s’opposer à toute création nouvelle de semblable industrie, et libres de toute redevance et servitudes .
3° Le comte cède encore aux religieux d’Hautecombe le village de Saint-Alban, avec tous les droits qu’il y avait.
Enfin, par un autre testament, daté aussi de Montmélian, le 9 des calendes de juin (24 mai) de la même année, il donne en douaire à sa femme, Cécile de Baux, les châteaux de Montmélian et de la Rochette, ses possessions en Tarentaise, et il modifie plusieurs dispositions de ses précédents testaments. Après avoir confirmé le choix de sa sépulture à Hautecombe, où il veut reposer auprès de ses aïeux, dans le cimetière, il lègue à l’abbaye les fours, moulins et introges de Thalamieu, sous la charge d’un service annuel pour le repos de son âme et d’une bonne offrande et portion à donner aux moines, trois jours de chaque semaine, pendant le carême; plus, deux bassins d’argent et mille sols pour l’œuvre du pont de Pierre-Châtel .
La chronique d’Hautecombe fixe au 13 juillet 1253 sa sépulture à Hautecombe, date qui concordait avec celle de l’épitaphe posée sur son monument, et qui était ainsi conçue:
ANNO MCCLIII. III. IDUS JULII.
SEPULTUS HIC FUIT INCLITÆ RECORDATIONIS AC
FAMOSISSIMUS VIR DOMINUS AMEDEUS D. G.
COMES SABAUDIÆ.
Depuis la restauration de l’abbaye, un mausolée de style grec porte cette inscription:
AMEDEUS IV.
MANU. FORTIS. CONSILIO. PROVIDUS.
CHAPITRE XI
Table des matières
Quelques abbés incertains. — Nombreuses inhumations à Hautecombe pendant la seconde période du XIIIesiècle. — Célestin IV et Nicolas III.
L’usage, assez fréquent au moyen-âge, de désigner dans les actes publics le nom des personnes qui assistaient à leur rédaction par une seule initiale, et la confusion de ces initiales que les documents paraissent accuser, ne permettent pas d’établir d’une manière certaine la série des abbés d’Hautecombe pendant la seconde période du XIIIe siècle. Sans nous appesantir sur ces difficultés, causées probablement par des erreurs de copistes, nous rappellerons seulement qu’Humbert, abbé d’Hautecombe, que nous nommerons Humbert II, fut choisi par Béatrix de Savoie, comtesse de Provence, pour un des exécuteurs de ses dernières volontés, dans les testaments qu’elle fit à Amiens, le 14 janvier et le 22 février 1264.
Un autre abbé, du nom de Lambert, apparaît, en octobre 1268, comme témoin du mariage d’une autre Béatrix, celle-ci fille d’Amédée IV et surnommée comtesson, avec Pierre Bouvier, fils du comte de Bourgogne et de Châlons. C’était cette princesse qui avait été destinée par son père à être religieuse au monastère du Betton. Parmi les témoins du mariage, on remarquait encore Humbert de Seyssel et Gauthier, son frère, et Guy de la Rochette .
Ce même abbé figure ensuite dans une transaction qu’il conclut, le 3 février 1272, avec Jean de Briord, prieur d’Yenne, et Aymon, chapelain de Loysieux, relativement aux limites des dîmeries par eux prétendues .
Bien que cette prélature paraisse avoir été assez longue, nous n’en connaissons ni les débuts ni la fin; ce n’est que quinze ans plus tard qu’un nouveau nom d’abbé nous apparaîtra.
Béatrix, fille de Thomas Ier, épousa Raymond Bérenger, comte de Provence, dont le règne eut une influence considérable sur les événements tumultueux qui agitèrent alors le midi de la France. Alliant à une rare beauté un esprit aimable et cultivé, elle tenait à sa cour de nombreuses et brillantes réunions de troubadours. Aussi, leurs poésies flatteuses et la rare prospérité de sa famille, où l’on compte une impératrice d’Occident, une reine de France et une reine d’Angleterre parmi ses filles, une impératrice d’Orient et deux reines parmi ses petites-filles, ont immortalisé son nom dans le pays de la gaie science, où son souvenir y est toujours resté très vivant .
Par son testament du 22 février 1264, elle avait choisi sa sépulture dans l’église de l’hospice qu’elle avait fondée aux Échelles, en Savoie, quelques années auparavant . Morte dans cette localité, vers la fin de 1266, elle fut ensevelie dans un splendide mausolée de marbre. Au-dessus, se voyait sa statue «avec ses habits royaux» et tout autour, dans autant de niches, 32 statuettes de marbre blanc, représentant ses principaux parents, avec les écussons de leurs armes surmontant chaque niche. Cette œuvre d’art, qui n’avait point d’égale dans toutes les possessions de la Maison de Savoie, et dont Guichenon nous a transmis le dessin, fut détruite en 1600, pendant la guerre contre la France. Les restes mortels de Béatrix furent transportés dans l’église paroissiale des Échelles et enfermés dans un modeste tombeau. Mais lorsque, en 1793, le génie du mal s’efforça de détruire tout ce qui rappelait les anciennes souverainetés, ces restes furent profanés: la tête seule fut sauvée par le chanoine Desgeorges, et, en 1826, elle fut transférée à Hautecombe, où un monument a été élevé en l’honneur de cette princesse à l’époque de la restauration de l’abbaye.
Deux ans après la mort de Béatrix, survenait celle de Pierre II, comte de Savoie, septième fils de Thomas Ier. Né au château de Suze, en 1203, il fut destiné d’abord à l’état ecclésiastique; mais, cédant à son inclination pour la carrière des armes, il demanda son apanage à son frère Amédée IV, et en obtint deux châteaux en Bugey et une partie du Chablais. Quelques années après, il se rendit en Angleterre, à la Cour de son neveu, Henri III. Il y fut comblé d’honneurs et reçu comme un souverain. Il devint le conseiller intime du roi, prit part aux travaux du parlement et refusa même le commandement général de toutes les forces du royaume, dans la crainte d’exciter la jalousie des barons anglais. Le comté de Richemond, divers autres fiefs et terres qui le mirent au rang des puissants feudataires de l’Angleterre, lui furent concédés par Henri III, dont il ne voulut point recevoir d’autres faveurs.
En Savoie, son modeste apanage se grossit successivement de l’héritage de ses frères et des nombreuses terres et seigneuries qu’il acquit dans la Suisse romande. Voulant s’attacher cette dernière contrée, qu’il venait d’acquérir pièce par pièce par des moyens très divers, il y développa le commerce, la dota de libertés publiques et de lois si sages, que le souvenir de ses grandes qualités s’est perpétué jusqu’à nos jours dans le cœur des Vaudois. Aussi est-il appelé le conquérant et le législateur du pays de Vaud, et la postérité lui a décerné le nom de Petit Charlemagne.
Lorsqu’en 1263, à la mort de Boniface, fils d’Amédée IV, il hérita du comté de Savoie, son autorité était celle d’un grand souverain. Aux possessions que nous venons d’indiquer, il faut encore ajouter le Faucigny, que lui avait apporté en dot sa femme Agnès, fille d’Aymon II, seigneur de Faucigny, en 1253 .
Par un rare bonheur et une grande habileté, il sut posséder une baronnie importante en Angleterre et un comté fort étendu dans les Alpes. Il visitait alternativement ces deux souverainetés, laissant dans celle qu’il quittait des hommes dévoués qui le garantissaient de toute crainte pendant son absence.
Vers 1250, étant en Chablais, il reçut de l’abbé de Saint-Maurice, en reconnaissance des bienfaits de sa famille envers ce monastère, l’anneau de saint Maurice, à condition qu’il appartiendrait toujours au chef de la Maison de Savoie. Cette relique était autrefois le symbole de l’investiture du royaume de Bourgogne. Sigismond, roi des Burgundes, avait fondé, près d’Agaume, dans l’endroit présumé du supplice de la légion thébaine, un monastère où ses successeurs prirent l’investiture de leur royauté, par la tradition de la lance et de l’anneau de saint Maurice, l’un des chefs de cette légion. Ainsi firent les princes de la Maison de Savoie depuis qu’ils furent en possession du Valais. Désormais propriétaires de cette insigne relique, ils en scelleront à l’avenir les actes les plus importants de leur gouvernement .
Pierre, le Petit Charlemagne, mourut au château de Pierre-Châtel et fut inhumé à Hautecombe le 16 mai 1268, d’après la chronique de cette abbaye.
La plupart des membres de la famille de Savoie, qui y furent ensevelis, témoignèrent de l’intérêt qu’ils portaient à cette maison religieuse par leurs dispositions de dernière volonté. Aussi, quand une tombe s’ouvrira, nous consulterons les dispositions de celui dont les restes mortels vont y descendre, et elles nous fourniront habituellement une preuve de l’affection traditionnelle de cette famille Pour sa première nécropole.
Pierre commence son testament par l’élection de sa sépulture à Hautecombe; puis il nomme son frère Philippe héritier du comté de Savoie, règle les droits des autres membres de sa famille à sa succession, et arrive aux pieuses libéralités, dont la première est en faveur de notre abbaye. Il lui lègue, pour le repos de son âme, deux cents livres viennoises, qui seront employées à constituer une rente foncière de dix livres, decem libratas terræ, pour célébrer un service annuel; il donne à la maison de Mairiaci (Méry?) vingt livres et quelque somme semblable à Presque toutes les maisons religieuses de ses États. L’exécution de ses dernières volontés est confiée aux personnages les plus importants de la contrée: l’archevêque de Tarentaise, l’évêque de Genève, l’abbé d’Hautecombe, prieur de Lustri; Hugues de Paleysieux, son bailli dans le Pays de Vaud; Sofred d’Amesin, son bailli en Savoie; Berlion d’Amesin et Thomas de Rossillon, ses clients .
A côté de Pierre II, vint bientôt reposer son frère Boniface, archevêque de Cantorbéry. Né dans les premières années du XIIIe siècle, il entra d’abord à la Grande-Chartreuse. Bientôt, ses excellentes dispositions furent appréciées; on le nomma, quoiqu’il fût encore novice, prieur de Nantua, et ce ne fut là qu’une étape dans la voie des honneurs ecclésiastiques.
En 1232, il est chargé de l’administration du diocèse de Belley, et, peu après, de celui de Valence. En 1241, il est promu à la dignité d’archevêque de Cantorbéry et de primat d’Angleterre, à la demande de la reine Éléonore, sa nièce, et du roi d’Angleterre. Confirmé dans cette charge par le souverain pontife Innocent IV, il en reçut l’onction épiscopale pendant le premier concile de Lyon, en 1245.
Par la fermeté qu’il déploya dans plusieurs circonstances, pour la défense des droits de l’Église contre le pouvoir civil, entre autres, en faveur de l’archevêque Winthon, chassé de son diocèse pour avoir soutenu contre le roi sa propre juridiction et l’immunité ecclésiastique, il prouva que la faveur et la parenté qui le liaient à Henri III ne le faisaient point fléchir dans l’accomplissement de ses devoirs. Le pape lui en adressa des félicitations; et, lorsqu’il eut mis fin au premier concile général de Lyon, en 1248, il voulut lui confier le commandement de ses armées, reconnaissant en lui le sang de Thomas Ier. Mais Boniface déclina cet honneur, consacra tous ses soins à l’administration de son diocèse et à l’accomplissement des hautes fonctions de primat d’Angleterre. La malheureuse captivité de son frère, Thomas II, l’appela en Piémont, en 1256, pour faire la guerre aux ennemis de sa famille. De retour en Angleterre, il fut nommé régent du royaume en 1239, pendant l’absence d’Henri III, qui avait passé la mer pour signer la paix avec saint Louis. Quelques années plus tard, il accompagne le roi et la reine dans leur voyage en France.
Véritable fils de la patrie savoisienne, il lui conserva son affection au milieu des honneurs que lui décernait une nation étrangère. Bien que septuagénaire, il voulut la revoir et s’aboucher avec son frère, le comte Philippe, qui venait de monter sur le trône. Ce fut son dernier voyage. Souffrant depuis longtemps de la gravelle, il mourut au château de Sainte-Hélène, près de Montmélian, le 14 juillet 1270 .
La pureté de ses mœurs, son zèle pour la discipline ecclésiastique, son inépuisable charité pour les pauvres et envers les établissements religieux, lui attribuèrent l’auréole de la sainteté. Il était en même temps d’une beauté Physique remarquable, qui le fit surnommer l’Absalon de la Savoie. Son corps fut transporté à Hautecombe et déposé à côté et à droite du grand-autel. Avant la dévastation du monastère, on voyait un magnifique mausolée en bronze, élevé à sa mémoire et attribué à Henri de Cologne, Il a été remplacé par un autre en pierre de Seyssel, construit à la même place, d’après le même dessin et portant la même épitaphe.
Les fidèles accoururent à son tombeau et l’invoquèrent comme un saint, surtout pour obtenir la guérison de la maladie qui l’avait conduit au trépas. Son culte immémorial a été solennellement approuvé par décret du pape Grégoire XVI, du 7 septembre 1838.
Par son testament daté de Cantorbéry, il déclare que s’il meurt en Angleterre ou sur la mer d’Angleterre, il veut être enseveli dans son église de Cantorbéry; que s’il meurt entre la mer et l’abbaye de Pontigny, il le sera à Pontigny; que s’il meurt entre Pontigny et le Mont-Cenis, il le sera à Hautecombe; et enfin que s’il succombe au-delà du Mont-Cenis, son inhumation aura lieu à Saint-Michel de la Cluse . Il fit un grand nombre de legs aux églises, aux hôpitaux de son diocèse et à l’ordre de Cîteaux, qu’il paraît affectionner grandement, à en juger par le choix de sa sépulture et par ses libéralités testamentaires. Ainsi, il légua dix marcs à chacun des abbés qui seront présents au chapitre général, pour célébrer annuellement un service pour le repos de son âme; il donne, pour la même fin, 30 marcs au monastère de Cîteaux, 100 marcs à la maison de Pontigny. Il fait des dispositions semblables à la Grande-Chartreuse et à chaque prieur de l’ordre des chartreux, aux monastères du Betton, de Tamié, et à la plupart des établissements religieux. Aux églises d’Hautecombe et de Saint-Sulpice, il lègue cent livres fortes pour acheter des rentes, à l’effet de célébrer annuellement, dans chacune d’elles, un service pour le repos de son âme. Puis il ajoute: «Je veux et j’ordonne que, dans l’église où mon corps reposera, cantaria fiat et constituatur ad celebrandum, tous les jours, pour le salut de mon âme, de mes parents, de mes proches et de tous les fidèles défunts.»
Il nomme pour exécutrices testamentaires, Marguerite, reine de France, et Éléonore, reine d’Angleterre, ses nièces .
Les flottilles aux noires couleurs sillonnaient fréquemment les eaux du lac de Châtillon, pendant les premiers siècles de la monarchie; mais jamais elles ne se suivirent aussi rapidement qu’à l’époque où nous sommes parvenus. Les tables funéraires de l’abbaye enregistrèrent successivement les noms suivants:
Cécile de Baux, deuxième femme et veuve d’Amédée IV, surnommée Passerose à cause de sa grande beauté. Elle fut épousée, par procuration du comte de Savoie, dans la chapelle de Notre-Dame d’Orange, par Humbert de Seyssel, en janvier 1244, en présence de Raymond de Baux, prince d’Orange, de Guillaume de Baux, son neveu, et d’autres gentilshommes appartenant à des familles bien connues dans notre province: Guy de Châteauneuf, Guillaume de Sabran, Aymon de Compeys, B. de Baux, chanoine d’Avignon, et Hugues, seigneur de Mouxy. Elle mourut le 21 mai 1275, après avoir survécu douze ans à son seul enfant, Boniface, comte de Savoie, décédé en minorité le 7juin 1263 .
Alix, fille de Thomas Ier, qui fut probablement la même personne qu’Alix, abbesse du monastère de Saint-Pierre de Lyon, bien que les titres de l’abbaye de Saint-Pierre la fassent mourir en 1250. Elle fut inhumée à Hautecombe, d’après la chronique de cette abbaye, le 1er août 1277.
Béatrix Fieschi, nièce du pape Innocent IV, seconde femme de Thomas II, comte de Flandres, et mère d’Amédée V, décédée le 15 juillet 1283 .
Marguerite, fille de Thomas Ier, épouse d’Hermann-le-Vieux, comte de Kibourg, seigneur de Fribourg et landgrave d’Alsace, morte la même année .
Le comte Philippe Ier, successeur de Pierre le Petit Charlemagne. Ce fut le dernier des fils de Thomas Ier qui monta sur le trône et qui vint reposer à Hautecombe. Né à Aiguebelle en 1207, il fut destiné à l’Église, en vertu du même principe qui y avait fait entrer plusieurs de ses frères: la crainte d’affaiblir l’État par la pluralité de ses apanages. Il fut d’abord chanoine et primicier de l’église de Metz; puis, ayant été élu évêque de Lausanne par une partie des chanoines, et l’élection n’ayant pas eu de suite, par l’opposition des autres membres du chapitre, il reçut l’administration et la jouissance des évêchés de Valence et de Lyon, bien qu’il ne fût pas engagé dans les ordres. Cette dernière dignité lui donnant la souveraineté temporelle de la ville de Lyon et d’une grande partie du Lyonnais, en faisait un seigneur riche et puissant. Lorsque, peu d’années après, Innocent IV vint tenir le premier concile œcuménique de Lyon (1245), il lui confirma ces prérogatives. Puis, voulant donner de nouvelles preuves de son attachement envers lui et son auguste famille, il le fit siéger à ses côtés, le regarda comme un de ses principaux conseillers et l’emmena ensuite à Rome, où il lui donne le titre de gouverneur du patrimoine de Saint-Pierre et de grand gonfalonier de l’Église romaine. Ainsi, le comte de Savoie était le vicaire de l’empereur, et son frère, le vicaire temporel du pape. On ne doit pas s’étonner, dès lors, de la prospérité croissante de cette famille.
Philippe vécut à l’ombre de l’autel jusqu’à l’âge de 60 ans. Se voyant alors sur les marches du trône, — le comte de Savoie, son frère, n’ayant point d’héritier direct, — il quitta ses riches bénéfices ecclésiastiques et épousa Alix de Bourgogne. L’année suivante (1268), la mort de Pierre II lui transmit le comté de Savoie.
Déjà guerrier sous l’habit ecclésiastique, il le fut plus encore sous l’armure de chevalier. Il augmenta ses États dans le pays de Vaud, compléta l’œuvre de son prédécesseur et, comme lui, fut choisi par les Bernois pour leur protecteur et défenseur. Après différentes guerres avec le dauphin de Viennois et avec Rodolphe de Hapsbourg, roi des Romains, il mourut au château de Roussillon, en Bugey, dans la nuit du 15 au 16 août 1285. Son corps fut transporté à Hautecombe .
C’est ici le cas de mentionner deux souverains pontifes dont les noms se rattachent à l’histoire d’Hautecombe: Célestin IV et Nicolas III.
Un des plus anciens auteurs qui ait décrit l’intérieur de l’église d’Hautecombe, le docteur Cabias, publiait, en 1623, les lignes suivantes:
«Hautecombe, qui a été le berceau et la mère nourrice de deux souverains pontifes, ainsi qu’on le voit dans leurs chroniques, où particulièrement l’on a inséré ces vers latins rithmiques:
Gaude domus Altæ-Cumbæ
Prolem nutristi ecclesiæ
Antistitem magnum quartum
Cælestinum ac Facundum.
«Et ailleurs cette inscription:
ALTA-CUMBA.
SABAUDIÆ. NATUM. GENUISTI. SAPIENTIÆ
NICOLAUM. TERTIUM. PONTIFICEM. MAGNUM
ATQUE. GENEROSUM.»
Tous les auteurs faisaient descendre le premier de ces papes de la famille Castiglione, de Milan, et lui donnaient pour parents Jean Castiglione et Cassandre Cribelli, sœur d’Urbain III. Della Chiesa, dans sa Corona reale, vint jeter des doutes à cet égard. Se fondant sur ce que, en 1190, un seigneur de Montluel, ayant juridiction sur le château de Châtillon, en Chautagne, et nommé Jean, avait donné à l’abbaye d’Hautecombe de nombreuses terres situées en Chautagne, — ce qui, pour le dire en passant, n’est établi par aucune autre preuve que l’assertion de cet écrivain, — et rapprochant ce fait du séjour du religieux Geoffroy di Castiglione ou de Châtillon dans l’abbaye d’Hautecombe, et du voisinage de ce monastère avec le château où un seigneur de ce nom avait juridiction, il vint à penser que ce n’était pas s’éloigner beaucoup de la vérité, que de dire que Célestin IV était savoisien et non milanais. Depuis lors, nos écrivains nationaux, jaloux d’exalter les gloires de la Patrie, se sont empressés d’adopter les conclusions dubitatives et assez hasardées de l’évêque de Saluces, sans en examiner les prémisses; et, érigeant ces doutes en une vérité, ils ont fait de don Geoffroy un membre de l’ancienne famille de Châtillon, dont le manoir titulaire projette l’ombre de ses vieilles tours dans les eaux voisines d’Hautecombe.
Le lecteur restera juge de la question, et nous nous bornerons à rappeler que, d’après ses biographes, avant d’être moine cistercien, ce personnage avait été chanoine et chancelier de l’église de Milan. La pureté de ses mœurs, l’étendue de son savoir attesté par de pieux discours composés à Hautecombe, le firent nommer, par Grégoire IX, prêtre-cardinal du titre de Saint-Marc, en 1227, puis évêque du titre de Sainte-Sabine. A la mort de ce souverain pontife, il fut appelé à lui succéder par dix cardinaux, les seuls que l’empereur Frédéric ne tenait pas en Prison. Cette élection eut lieu le 22 septembre 1241, et, dix-huit jours après, Célestin IV mourut sans avoir été couronné. Le Saint-Siége resta vacant pendant vingt-et-un mois .
Nicolas III se rattache à notre monastère par son enfance. Suivant la tradition, le jeune Giovanni Gaetano degli Orsini (Jean Cajetan des Ursins), romain, aurait été élevé à Hautecombe , bien qu’il ne prît point l’habit cistercien. Élu pape à Viterbe, le 25 novembre 1277, il mourut, après un court pontificat, d’une attaque d’apoplexie, au château de Suriano, dans le diocèse de Viterbe, la 22 août 1280. Il unissait à une science profonde une prudence extrême, qui l’avait fait surnommer, pendant son cardinalat, Cardinalis compositus. Une de ses principales préoccupations fut la conversion des infidèles; il envoya, dans ce but, des légats à l’empereur d’Orient et des missionnaires jusqu’en Tartarie. Comme souverain temporel, il fut un ardent adversaire de Charles d’Anjou, roi de Sicile. Sa mort précéda de deux ans les Vêpres siciliennes.
Pendant son pontificat, une demande assez curieuse de dispenses matrimoniales lui fut présentée par Guillaume du Châtelard, frère de Pierre, archevêque de Tarentaise. L’examen de ces dispenses fut confié, en souvenir du monastère où il avait passé ses premières années, à l’abbé d’Hautecombe qui, de concert avec l’évêque d’Aoste et le gardien des Frères mineurs de Chambéry, devait juger de cette demande .
CHAPITRE XII
Table des matières
Amédée V confirme les droits de juridiction cédés par Thomas Ier aux religieux d’Hautecombe. — Extension de leurs possessions dans les Beauges. — Procès. — Jean et Conrad, abbés. — Nombreuses inhumations sous leurs prélatures.
A Philippe Ier succéda Amédée V, dont nous résumerons Plus loin la brillante carrière politique. Nous ne nous arrêterons ici qu’à un seul acte de son règne, qui jette un grand jour sur l’étendue des concessions faites au monastère par le comte Thomas.
Pendant les premières années de la souveraineté d’Amédée, probablement à la suite de contestations avec ses officiers subalternes, les religieux d’Hautecombe sentirent la nécessité de faire mieux définir leurs droits. Ils s’adressent au nouveau comte et lui demandent d’expliquer et de confirmer les libéralités octroyées par son aïeul en 1232, afin qu’à l’avenir ils puissent opposer à tout contradicteur une charte où leurs droits soient nettement développés et précisés. Amédée s’empresse d’accéder à leur désir et, par lettres patentes données au château de Montmélian, en janvier 1287, il confirme à l’abbé Jean et aux religieux toutes les donations à eux faites par Thomas Ier. Et, pour qu’aucune difficulté ne puisse s’élever entre lui ou ses successeurs et cette communauté, il confesse et déclare que l’abbaye d’Hautecombe possède «le plein domaine et l’entière juridiction omnimode, le mère et le mixte empire et le pouvoir du glaive sur les villages cédés et sur leurs territoires, sur les habitants de l’un et l’autre sexe et aussi sur les terres et fermes qui appartiennent à ces habitants; hommes, terres et villages mentionnés dans la charte susdite,» et dépendant de Cérarges, Clarafond, Fresenei, Drumettaz et Méry, dans les limites indiquées par l’acte de 1232 . En outre, le comte inféode, de sa propre autorité, au monastère le Val-de-Crenne, Valle de Criona, vallon central de la paroisse actuelle de Saint-Pierre de Curtilles, s’étendant sur le revers de la montagne d’Hautecombe et parallèlement à cette montagne. Il le concède avec les mêmes droits de juridiction et autres que ceux ci-dessus énumérés.
Une seule réserve est faite à ce droit absolu de juridiction: c’est la défense d’élever des fourches patibulaires. «Et si quelqu’un de leurs hommes (de l’abbé et du couvent) est condamné à être pendu, qu’il le soit à un arbre éloigné des chemins publics, où il pourra rester attaché huit jours au plus.»
Le comte «ordonne et enjoint à tous ses baillis, juges, châtelains, métraux et autres officiers et délégués, tant présents que futurs,» de respecter et faire respecter les donations ci-dessus rapportées, sous la peine de son indignation .
L’abbaye d’Hautecombe était donc bien une véritable puissance féodale, arbitre de la vie et de la mort de ses sujets , ne relevant du comte de Savoie que par les droits de patronage et de haute suzeraineté, possédant tous attributs d’un souverain, moins, probablement, ceux de battre monnaie, d’établir des impôts, d’élever des forteresses, de construire des ponts et des routes, et quelques autres Prérogatives formant ce que l’on appelait les droits régaliens , réservés au pouvoir royal.
Elle était cependant, comme nous venons de le voir, privée du droit de dresser des fourches patibulaires. C’était un signe de l’autorité, variant de forme suivant la dignité et le rang du justicier. La traverse de bois composant cet appareil d’exécution était portée par huit piliers, si le justicier était un duc; par six, s’il était comte; par quatre, s’il était baron; par trois, s’il était châtelain. Les fourches patibulaires, ou potences, étaient dressées hors des villes . Aussi fut-il interdit à l’abbé d’Hautecombe de suspendre les condamnés aux arbres voisins des chemins publics. Plus tard, nous verrons un abbé réclamer le droit d’avoir des fourches patibulaires et l’obtenir.
Tel est le premier acte que nous connaissions de l’administration de l’abbé Jean, premier de ce nom. Actif et vigilant, il fit partout respecter et définir les droits de l’abbaye, et s’efforça de les améliorer et de les étendre. Nous allons en voir de nouvelles preuves.
Le 18 février 1292, il abandonne à Amédée II, comte de Genevois, la donation que Robert, évêque de Genève, avait faite à l’abbaye d’une certaine rente en blé à prendre à Gruffy. Le comte lui donne, en retour, une quantité équivalente de grains, livrables au lieu appelé Belne, dans la paroisse de Rumilly en Albanais .
Les droits territoriaux de l’abbaye s’étaient considérablement étendus dans les Beauges pendant le XIIIe siècle. A ses premières possessions, situées sur la paroisse de Jarsy, étaient bientôt venus se joindre le domaine utile, soit la jouissance de la montagne de Margériaz, sous certaines restrictions, et, en outre, divers droits dans d’autres localités.
Sans pouvoir fixer l’origine de ces droits sur les pâturages de Margériaz, nous savons qu’ils étaient antérieurs à 1210; car, cette année-là, ils furent contestés par Guy de la Palud, qui finit par abandonner ses prétentions et reconnaître celles du monastère.
Dans les dernières années du XIIIe siècle, les religieux les défendent en invoquant leur possession plus que centenaire .
En 1269, Béatrix, épouse de Pierre-Thomas de Grésy, donne à l’abbaye, sur sa dot, trois sols forts de rente si elle meurt sans enfants, et deux seulement si elle laisse des enfants, à percevoir dans l’hospice de Jeanne Crosti, de la paroisse d’Arith en Beauges.
Treize ans plus tard, l’abbaye acquit des droits de pacage sur la paroisse de Bellecombe. Le 15 des kalendes de septembre (18 août) 1292, Jacques et François du Cengle lui concèdent, moyennant 3 sols genevois de rente annuelle et 100 sols d’introge (droit de mise en possession), la faculté de faire pâturer leur bétail dans la partie de la montagne du Semnoz qui leur appartient, de passer sur le territoire de Glapigny en s’y rendant et par le Cengle en revenant; plus, le droit de pâturage tout le long du parcours, et celui de s’arrêter une nuit dans chaque trajet. Les dommages que les animaux pourraient causer aux donateurs ou à leurs héritiers seront réglés par l’avis «d’hommes probes.»
L’abbaye possédait encore des droits de pâturage et d’affouage sur d’autres montagnes des Beauges, ainsi qu’il résulte d’une transaction passée entre l’abbé Jean et Pierre, seigneur de Duingt, vers la fin du XIIIe siècle.
La seigneurie de Duingt, qui s’étendait sur la rive occidentale du lac d’Annecy, en face de l’abbaye de Talloires, appartenait, au moyen-âge, à la famille de Duingt-Val-d’Isère. De cette famille sortirent Bernoline, mère de saint Bernard de Menthon, et Richard, premier biographe de ce dernier et son successeur dans l’archidiaconat d’Aoste en 1008 .
En 1219, figure, parmi les otages du comte de Genève, à Desingy, un Raymond de Duingt. Ce personnage, ou son homonyme, avait concédé aux moines d’Hautecombe certains droits sur le revers septentrional de la montagne de Cherel, dont le versant opposé, tombant sur Jarsy, leur appartenait depuis la fin du XIIe siècle . Ces concessions donnèrent lieu à de fréquentes discussions qui furent souvent terminées par des transactions. Voici le résumé de celle convenue devant le notaire Guillaume de Cruseilles, entre Jean, abbé d’Hautecombe, et Pierre, coseigneur de Duingt .
L’abbé d’Hautecombe prétendait tenir en albergement, des seigneurs de Duingt, le droit de faire paître et d’abreuver ses bestiaux dans toutes les alpes ou pâturages de la montagne de Cherel et, en outre, sur tout l’espace compris entre cette montagne et le village de Chevalline. Pierre de Duingt, au contraire, restreignait ce droit aux pâturages de Cherel, sous le servis de 15 sols annuellement dus par l’abbaye. Cette redevance était reconnue par les deux parties.
Après de nombreuses allégations et explications , les amiables compositeurs, Émion d’Annecy, doyen d’Arvullionai (Vullionnex), et Jacques Eschaquet, d’Annecy, amènent les parties à une transaction dans laquelle on reconnaît à l’abbé : 1° le droit de pacage et d’abreuvage sur la montagne de Cherel et sur les autres pâturages voisins compris entre les limites indiquées dans l’acte; 2° le droit de couper et d’enlever tous les bois de haute ou de basse futaie qui lui seront nécessaires pour construire ou réparer les bâtiments, pour la confection et l’entretien des instruments de travail ou autres ustensiles à l’usage des personnes soumises à son autorité, ainsi que pour le chauffage; 3°s’il ne veut user du droit de pacage pour les troupeaux du monastère, il pourra le céder à une paroisse ou communauté, à condition qu’elle payera le même servis et qu’elle ne sera pas plus puissante que le seigneur Pierre de Duingt; 4° l’abbé proteste contre toute dérogation de ses droits sur la montagne de Cherel et sur les pâturages, par suite de cette transaction, et ne s’interdit que celui d’opérer des défrichements nouveaux.
Le coseigneur de Duingt s’engage, de son côté, à respecter les droits des religieux, qui viennent d’être définis; à ne point faire conduire ses troupeaux ni ceux de sa famille dans leurs pâturages; et, pour sanctionner cette transaction et prouver qu’il l’accepte, il déclare avoir reçu de abbé 40 livres viennoises pour lui et 6 pour sa femme Marguerite et pour sa famille. Il promet ensuite, par serment et par l’hypothèque de tous ses biens, de défendre et maintenir cet accord contre tous, et spécialement contre Richard de Duingt, son oncle paternel, et contre les héritiers de ce personnage. Et si l’abbé venait à être inquiété par eux ou par les successeurs de Pierre de Duingt, ce dernier s’engage à l’indemniser de tous les dommages soufferts à l’occasion des droits spécifiés dans la transaction, et sans autre preuve de ces dommages que la déclaration assermentée de l’abbé.
L’acte est passé à Annecy, dans la maison de Pierre Rengy, en présence des témoins suivants: Pierre de l’Ile, Henri de Menthon, Mouripet de Deleris, Pierre Marchant de Talloires, Mermet Regnis d’Annecy et Rodet Althod de Duingt.
Variés et étendus, s’exerçant, loin du monastère, dans une région montagneuse et élevée qui semble avoir communiqué à ceux qui l’habitent une trop grande idée de leur individualité pour respecter toujours la propriété de leur voisin, ces divers droits étaient souvent violés et amenaient d’interminables procès.
Au pied du versant septentrional du groupe de montagnes de Cherel, se trouvent les communes de Giez et de Saint-Gingoux. Leurs habitants avaient obtenu certaines concessions sur ces montagnes et engagèrent une lutte avec l’abbaye, qui dura pendant tout le XVe siècle et qui obligea les religieux à recourir à Rome pour invoquer contre leurs adversaires les armes spirituelles. Nous en donnons le résumé aux Notes additionnelles, n° 4.
A l’autre extrémité du massif des Beauges, les voies de fait sur les gens de l’abbaye suivaient les usurpations de pâturages. L’abbé d’Hautecombe, las de subir ces procédés, veut y mettre ordre. Dans le courant de l’année 1297, il fait citer, devant le juge-mage de Savoie, Jacquemet et Guyonnet, qui dénient les droits du monastère; en même temps, il s’adresse au comte de Savoie pour qu’il fasse punir ceux qui ont insulté et frappé, sur le mont Margériaz, un frère convers défendant les droits de l’abbaye. Sur cette plainte, le comte donne ordre à son châtelain de Montmélian de sévir contre les auteurs de ces méfaits.
Au mois de janvier de l’année suivante, et le samedi après la Saint-Vincent, le juge de Savoie ordonne au métral d’Arvey de citer devant lui, à Montmélian, Jacquemet et Guyonnet, de la Fougère, pour entendre la sentence définitive entre eux et l’abbaye.
Au jour indiqué, le mercredi avant la fête de la Purification de l’an 1298, le juge de Savoie rend sa sentence et déclare qu’à l’abbaye appartiennent l’usage et le domaine utile de la montagne, soit de l’alpe de Margériaz, depuis Eschavonette jusqu’à la sommité de la montagne; et qu’au-dessous d’Eschavonette, l’abbaye n’a qu’un droit de pacage; que, cependant, les habitants de la Fougère peuvent faire paître leurs bestiaux dans la partie de la montagne qui est au-dessus d’Eschavonette, depuis le jour où l’abbaye a retiré les siens jusqu’au printemps.
Nous ne savons en quelle année prit fin la prélature vigilante de l’abbé Jean Ier. En 1308, nous trouvons sur le siége d’Hautecombe Conrad. Par l’acquisition du fief de Montagny, qu’il fit, cette année-là, d’Étienne Chabod ou Chaboud, de Chambéry, il arrondit les possessions de l’abbaye groupées autour de Méry . A la même date, il reçut a charge de l’administration de l’Hôtel-Dieu de Lyon, comme nous le verrons plus loin. Cinq ans après, il fut nommé abbé de Clairvaux (1313). Décédé le 17 janvier 1316, il fut inhumé dans l’église du collége de Saint-Bernard, à Paris4.
Sous la prélature de ces deux abbés, le cloître d’Hautecombe continua de s’ouvrir fréquemment pour recevoir les dépouilles mortelles de la famille de Savoie. Les premières qui vinrent rejoindre celles du comte Philippe 1er furent celles de Béatrix de Savoie, appelée par Guichenon Béatrix comtesson. La volonté trop autoritaire de son père Amédée IV, qui lui avait prescrit d’entrer au couvent du Betton, ne s’harmonisait point avec ses goûts; elle préféra de bonne heure la couronne d’épouse au voile cistercien. Après la rupture d’un projet d’alliance avec l’infant d’Aragon, elle épousa Pierre Bouvier, sire de Châlons, comme nous l’avons dit précédemment. Devenue veuve sans postérité, elle se serait remariée l’année suivante, suivant Guichenon, à don Manuel, fils puîné de Ferdinand, roi de Castille et de Léon. Sa mort arriva le 22 février 1292, et son corps fut transporté à Hautecombe.
L’année suivante, fut inhumée Jeanne de Montfort, seconde femme de Louis Ier, sire de Vaud; et, en 1294, Sybille de Bauge, première femme d’Amédée V, mère d’Édouard et d’Aymon, comtes de Savoie. Par son mariage, cette princesse apporta la riche province de Bresse à la Maison de Savoie qui la garda jusqu’en 1601, soit pendant 329 ans. Son union avait été célébrée à Chillon en 1272, et, le 11 juillet suivant, elle reçut de son mari le château de Saint-Genix d’Aoste. Morte le 27 mai 1294, elle fut ensevelie à Hautecombe, le 4 juin de la même année, à côté de son dernier fils Jean, qui y avait été inhumé cinq jours auparavant, le 30 mai 1294.
Dans son testament, elle fit plusieurs legs aux églises et monastères de la Savoie et, en premier lieu, à celui d’Hautecombe. Elle choisit sa sépulture dans le cimetière de l’église de cette abbaye, à laquelle elle lègue «200 livres viennoises, qui devront être employées à acquérir 10 livres viennoises de rente annuelle, à l’effet de célébrer deux services annuels pour la testatrice et ses successeurs: l’un, le jour de sa mort; l’autre, la veille de la fête de l’Assomption.» Entre autres libéralités, citons 10 livres viennoises, pour constituer 10 sols de rente annuelle, données à l’hospice du Mont-de-Jupiter (Montjoux ou Grand-Saint-Bernard), de même qu’à l’hospice de la Colonne-de-Jupiter (Petit-Saint-Bernard) et à celui du Mont-Cenis. Elle institue pour son héritier universel son fils Édouard et ordonne à Aymon, son autre fils, d’entrer dans l’état ecclésiastique; puis elle règle minutieusement les substitutions qui devraient avoir lieu si Édouard mourait sans enfants, si Aymon, son substitué, venait lui-même à mourir sans postérité, et ainsi de suite, en substituant ses descendants les uns aux autres. L’esprit de la loi salique, affermie dans les institutions de la monarchie par son époux, est fortement empreint dans ces dispositions; néanmoins, les femmes n’y sont point absolument exclues du trône.
Pendant une huitaine d’années, aucune tombe princière ne s’ouvrit à Hautecombe. Mais, en 1302 ou 1303, eurent lieu les funérailles de Marguerite, fille d’Amédée V, décédée Peut-être au château du Bourget; car ce sont les comptes de Jacquemin de Lanzo, châtelain du Bourget, qui nous font connaître cette inhumation. Ils constatent que, dans le laps de temps écoulé entre le mois de mai 1302 et le mois d’avril 1303, le châtelain a payé à Jean, de Maurienne, et à Péronnet, de la Chambre, clercs de la comtesse, 73 sols, deniers forts, à l’occasion de ses funérailles .
Dans le courant de l’année 1303, fut transporté à Hautecombe le corps de Louis Ier, sire de Vaud, frère cadet d’Amédée V. Né en octobre 1250, il avait été fait prisonnier à 16 ans, pendant la guerre que les Astésans et les Turinais soutenaient contre la plupart des membres de la famille de Savoie réunis. Rendu à la liberté, il alla en France, où il signa un traité d’alliance contre la famille de Rossillon, avec Aynard de Poitiers, à condition que son allié lui ferait épouser Jeanne de Montfort, comtesse de Forêts, union qui se réalisa; et, aujourd’hui, un cénotaphe de la basilique d’Hautecombe rappelle leur double souvenir. L’année suivante, il accompagna Louis IX en Afrique, assista au siège de Tunis et, plus tard, nous le trouvons, à Saint-Denis, aux funérailles du saint roi.
Lorsque mourut son oncle Philippe, le comté de Savoie passa à son frère, Amédée V. Il en obtint, pour son apanage, les possessions de sa famille dans le pays de Vaud et dans ses environs. Ainsi fut formé le fief ou la seigneurie de Vaud, qui ne fit retour au comté de Savoie qu’en 1359.
Après quelques années de résidence dans ses États, où il eut à régler des différends avec le comte de Bourgogne et l’évêque de Lausanne, reprenant sa vie aventureuse, il s’attacha à la personne de Charles II, roi de Naples et de Sicile, guerroya avec lui dans ce royaume et termina ses jours à Naples, en janvier 1302. Son corps, déposé dans l’église de Saint-Pierre d’Ara, fut ensuite amené à Hautecombe, par ordre d’Amédée le Grand .
Il légua, dans son dernier testament, à l’abbaye d’Hautecombe, pour le salut de son âme et pour faire célébrer huit services annuels, 20 livres viennoises de rente annuelle, plus le mère et le mixte empire, à l’exception des peines corporelles, sur les hommes que l’abbaye possédait à Lavours et Lignin, dans le Bugey. Cette libéralité fut ensuite confirmée par son fils, Louis II, comme nous le verrons.
CHAPITRE XIII
Table des matières
Administrations diverses de l’abbaye d’Hautecombe dans la ville de Lyon. — Jean de Faverges lui donne la maladrerie de Sainte-Marie-Madeleine. — Jacques, abbé, succède à Étienne. — Contestations sujet de la juridiction de Lavours et de Lignin. — Inhumation d’Agnès, comtesse de Genevois.
Une étude intéressante pourrait être faite sur l’extension successive des droits de la Maison de Savoie dans le Lyonnais. Elle devint une des familles puissantes de cette province, soit par l’influence de ses membres appelés à en occuper le siège métropolitain, soit par les guerres, soit par hommage que lui offrirent volontairement divers monastères et seigneurs laïques. L’abbaye d’Hautecombe, constamment favorisée de sa protection, participa à cette prospérité et eut des droits à exercer dans Lyon même, depuis une époque reculée. Nous devons laisser de côté ce qui concerne spécialement l’histoire de cette dynastie, et nous nous bornerons à exposer ce qui se rattache directement à notre monographie.
Vers la fin du XIIe ou dans le courant du XIIIe siècle, l’administration de l’Aumône générale de Lyon, établissement destiné aux pèlerins, et la charge attachée à cet établissement d’entretenir le pont voisin jeté sur le Rhône, auraient été confiées aux moines d’Hautecombe. Plus tard, en 1308, sous la prélature de l’abbé Conrad, Pierre de Savoie, archevêque de Lyon, y ajouta l’administration du Grand-Hôpital ou Hôtel-Dieu.
Fondé, de 542 à 546, par le roi Childebert et son épouse Ultrogothe, cet hôpital avait été placé sous la direction de Sacerdos, archevêque de Lyon, qui avait beaucoup contribué à sa création. Les successeurs de Sacerdos choisirent pour l’administrer des personnes laïques. Ce ne fut qu’en 1182 que l’archevêque Bellemain, cédant à l’usage, généralement établi à cette époque, de confier à des religieux les établissements hospitaliers, appela des moines cisterciens pour remplacer l’administration laïque. De quel monastère dépendaient-ils? Nous l’ignorons. Mais ils furent, à leur tour, remplacés par des religieux du couvent d’Hautecombe, à la date ci-dessus.
Étienne de Verdet, successeur de l’abbé Conrad, «considérant que le pont du Rhône, reconstruit par ses religieux, partie en pierres, partie en bois, menaçait ruine de tous côtés; que sa réparation devenait trop coûteuse pour le monastère ne possédant aucune forêt dans les environs; et qu’en outre, l’Aumône et l’Hôpital de Lyon étaient grevés de dettes, obtint l’autorisation de se décharger de cette double administration et de la transmettre à l’abbaye de la Chassagne, plus voisine de Lyon. Pour accomplir cette cession, Jean de Braissy, abbé de la Chassagne, donna à celui d’Hautecombe 1,100 livres viennoises, monnaie de Savoie, ce qui équivaudrait à 28,930 fr. de notre monnaie .»
Quelques années plus tard, le monastère d’Hautecombe était appelé à prendre, dans la même ville, la direction d’un autre établissement hospitalier.
A cette époque, des maisons de refuge, appelées léproseries, recluseries, maladreries ou maladières, destinées à enfermer les lépreux et même des ermites volontaires, s’élevaient autour des villes. La lèpre, maladie de l’Orient, déjà connue en Europe sous les rois lombards, s’y répandit surtout au temps des croisades. Elle se développa avec tant d’intensité, que, dans le XIIIe siècle, dix-neuf mille léproseries existaient dans la chrétienté. En outre, beaucoup d’infortunés, atteints de cette maladie, erraient dans les campagnes, repoussés de porte en porte, se cachant dans les montagnes. Rien n’égale l’affreuse peinture que nos aïeux nous ont laissée de ce terrible fléau, aujourd’hui presque disparu. «La face ressemblait à un charbon demi-éteint; elle était parsemée de pustules très dures, à la base verte, à la pointe blanche. Le front était sillonné de plaies profondes, d’une tempe à l’autre. Les yeux étaient sanguinolents, le nez rongé et ulcéré ; la voix ressemblait à l’aboiement d’un chien enrhumé.»
Quoique située à l’extrême occident de l’Europe, la France ne fut pas exempte de ce fléau. On comptait sur son sol deux mille léproseries. Onze, dont les titres furent constatés par de Colonia, s’élevaient autour de Lyon; mais cet historien estime qu’il en a existé un bien plus grand nombre. Trois de ces onze maisons étaient réservées aux femmes: les léproseries de Sainte-Madeleine, de Sainte-Marguerite et de Sainte-Hélène .
Jean de Faverges, habitant de Lyon, mu par un sentiment de piété et d’humanité, demanda à Louis de Villars, archevêque de Lyon, l’autorisation de créer, «dans la maison de la maladrerie de la bienheureuse Marie-Madeleine, située au-delà du Rhône,» à la Guillotière, un hôpital où il y aurait, indépendamment du logement des personnes de service, treize lits garnis, destinés aux pauvres et spécialement aux colporteurs, qui recevraient, pendant la nuit, au moins une réfection. Il constitua d’abord, dans ce but, à ladite maison de la maladrerie de Sainte-Marie-Madeleine, en sus des autres rentes de cet établissement, 20 livres viennoises, sans préjudice de ce qu’il donnerait s’il obtenait la faculté de construire un hôpital; et il se réserva, pour lui et pour ses successeurs universels, jusqu’au troisième inclusivement, l’administration de cette maison et du futur hôpital, tant lui que ses successeurs, ne voulant cesser d’améliorer ce double établissement.
Ce pieux désir fut bien accueilli. Sur le conseil du cardinal Guillaume, de Pierre d’Esthalon, chanoine de Saint-Just, official de Lyon, les concession et organisation de cet hôpital furent ratifiées par le doyen et le chapitre de l’église primatiale de Lyon, par Pierre de Savoie, archevêque élu et consacré de cette ville, avec la condition que chaque archevêque de Lyon recevrait, après sa consécration, 2 florins d’or pour la reconnaissance qu’il ferait de cet hôpital.
Jean de Faverges construisit cet établissement et l’administra pendant quelque temps; puis, voulant se décharger de cette administration, il la confia aux moines d’Hautecombe.
L’acte par lequel il la leur délégua est assez long et fort curieux par la prolixité exubérante des formules dont se servaient à cette époque les notaires impériaux et apostoliques. Le publiant en entier au n° 22 des Documents, nous n’en donnerons ici que le résumé.
Amédée le Grand, oncle de l’archevêque Pierre, régnait alors sur les États de Savoie. Il avait, dans le Viennois, des droits assez étendus pour qu’il eût un juge de cette Province. Aussi, l’acte de concession aux moines d’Hautecombe est reçu par deux notaires, mandataires: l’un, de Girta d’Herbey (de Herbesio), juge dans le Viennois, pour le comte de Savoie; l’autre, de Pierre d’Esthalon, officier de la curie lyonnaise. C’est devant eux que «Jean de Faverges, le 13 mai de l’année pascale 1319 et la troisième année du pontificat de Jean XXII, par une pieuse et constante affection pour l’ordre cistercien, et spécialement pour le monastère d’Hautecombe, l’abbé et les autres religieux qui l’habitent; par la confiance qu’il a en leurs messes, prières et autres bonnes œuvres, qui, jour et nuit, dans cette maison, s’élèvent vers Dieu, et dont la participation est libéralement accordée à ceux qui la demandent;» considérant, en outre, que les religieux d’Hautecombe administreront les revenus et les droits de cet hôpital et de la maladrerie de la manière la plus profitable au regard de Dieu et du peuple, et que ces établissements ne pourront que prospérer, donne à Dieu, pour lui et ses successeurs, et transmet à l’abbé et au couvent d’Hautecombe, par donation pure, spontanée et irrévocable, la maladrerie située au delà du Rhône, du côté du château de Bechivelleyn , et l’hôpital, soit xenodochium, qu’il a déjà fait construire, et tous les biens et droits quelconques dépendant de cette maladrerie.
Les nombreuses clauses qui accompagnent cette libéralité ont été consenties, et leur exécution a été promise, la main sur les saints évangiles, par le donateur et par son épouse Mathias, par Jean de Burgond, moine et représentant de l’abbaye d’Hautecombe. On y lit:
1° Que le donateur sera enseveli dans un tombeau qu’il a fait construire dans la chapelle de ladite léproserie;
2° Qu’à cette chapelle, deux ou, tout au moins, un religieux d’Hautecombe seront constamment attachés, pour célébrer les offices divins à l’autel de la Sainte-Croix du bienheureux Lazare, pour le salut de l’âme du donateur, de ses ancêtres et de ses bienfaiteurs; et si ces religieux ne pouvaient pas y dire la sainte messe tous les jours, il y sera suppléé dans le monastère d’Hautecombe;
3° Dans l’hôpital qu’il a construit et qu’il pourra, sa vie durant, améliorer et augmenter, le donateur veut que lesdits religieux reçoivent et entretiennent des pauvres voyageurs ou même d’autres pauvres, si cela leur paraît opportun, ainsi que le donateur l’a fait jusqu’alors;
4° Les lépreux ou autres infortunés recueillis dans la maladrerie seront affranchis de toute servitude et de toute dette, selon le mode suivi jusqu’à ce moment par Jean de Faverges et par ses prédécesseurs;
5° Les 20 livres dues annuellement à la maladrerie par le donateur seront garanties par une affectation spéciale sur son tènement de Larden, proche de ladite maladrerie, et seront, au besoin, payées par ses successeurs;
6° Tous les animaux qui se trouveront dans ladite léproserie, au décès du donateur, appartiendront à ses héritiers, moins 8 paires de bœufs et 60 moutons, que les religieux prélèveront et qui seront, au besoin, complétés par lesdits héritiers;
7° Si son épouse lui survit, elle aura droit annuellement, sur les revenus de l’hôpital, à 10 ânées de froment et 5 de farine de pur froment;
8° Le donateur se réserve, pendant sa vie, l’usufruit des biens de ladite maladrerie et leur gestion, comme il a fait jusqu’à présent; mais il ne pourra point les aliéner; il veut, néanmoins, que lesdits religieux entrent en possession desdits biens et en assument les charges;
9° Son domaine de Belmont, donné en emphytéose aux enfants d’Henri de Faverges, reviendra à l’établissement après la mort du deuxième et dernier dudit Henri;
10° Après la mort de son neveu, Jean de Faverges, chanoine de Saint-Nizier, la dîme sur Macerola, qu’il lui a octroyée, reviendra à la maladrerie;
11° Si le donateur vient à mourir deux mois ou environ avant la fête de saint Jean-Baptiste, les trois quarts de la récolte appartiendront à la maladrerie et l’autre quart aux moines qui y résideront, pour en faire l’usage qu’ils estimeront.
Le donateur se dessaisit de tous les droits ci-dessus et en investit l’abbé et le, couvent, qui sont ainsi substitués à lui et à ses trois successeurs, sous la réserve des conditions posées; de telle sorte que l’abbé et le couvent d’Hautecombe deviennent les véritables recteurs et maîtres de la maladrerie.
L’acte de concession est passé dans le verger de la recluserie de Saint-Marcel, en présence du frère Étienne de Ruynel, reclus de cette maison; de Jacquemet de Faverges, neveu du donateur, et d’Acharia de Sorisio, notable de Lyon. Il est scellé, à la réquisition du donateur, de sa femme et du procureur d’Hautecombe, par l’official, qui y appose le sceau de la curie lyonnaise, et par le juge du Viennois, qui y appose le sceau du comte de Savoie. Il est signé par Étienne Marchisius, clerc, notaire du Saint-Siège apostolique et du saint empire romain, et par Pierre de Belley, clerc et notaire du saint empire romain, intervenant au nom du comte de Savoie, seigneur de Viennois, où se trouvait une partie des biens cédés.
L’abbaye conserva l’administration de cet établissement jusqu’au règne d’Henri IV, qui attribua à l’ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel toutes les léproseries de son royaume.
Vers la même époque où Jean de Faverges affermissait les droits de l’abbaye d’Hautecombe dans la cité lyonnaise, Louis II, sire de Vaud, lui confirmait les libéralités octroyées par son père sur Lavours et Lignin , libéralités qui devinrent l’occasion de nombreux et interminables conflits entre l’abbaye et les juges des châtellenies et bailliages de la contrée. Les archives de Turin nous ont conservé de nombreux dossiers relatifs à ces conflits de juridiction.
Le 11 juillet 1325, Jean de Foraz, juge de Louis II, sire de Vaud, dans le Bugey et le Valromey, provinces comprises dans l’apanage de ce prince, avait condamné, aux assises de Châteauneuf, Monin Blosius et son fils Jeannet, habitants de Lignin, à une peine pécuniaire. Richard d’Humilly, moine d’Hautecombe, métrai, procureur et syndic de l’abbaye, représenta au juge qu’en vertu du testament de Louis Ier, l’abbaye d’Hautecombe avait le mère et le mixte empire sur les hommes de Lavours, de Lignin, et lui exhiba les lettres patentes de confirmation de ces droits, signés par Louis II lui-même, l’année 1320, en présence de ses trois conseillers: Jacques, évêque de Belley; François, official de Belley, et Albert Ruffi, son procureur. Sur la présentation de ces lettres, le juge révoqua sa sentence et défendit au châtelain de Châteauneuf de poursuivre les inculpés à raison de cette condamnation, ainsi qu’il résulte d’une autre décision rendue à Belley, le 15 juillet de la même année , mais qui ne fut cependant mise à exécution que l’année suivante, par Jacques de Saint-André, prieur de Belley, et Jean de Foraz, juge du sire de Vaud.
Vers la même époque, une autre difficulté surgit entre les officiers seigneuriaux et l’abbaye d’Hautecombe. Celui-ci a, de nouveau, recours aux lettres patentes de 1320, et Louis II confirme les droits du monastère, entre autres, celui de signer les mesures de blé et de vin, droit contesté par le châtelain de Rochefort.
En 1332, Humbert, prévôt de Viry, juge du Bugey et du Valromey pour Louis, seigneur de Vaud, ordonne au châtelain de Châteauneuf de ne point molester certains particuliers de Lignin à l’occasion de divers procès intentés contre eux, mais de les remettre à l’abbé d’Hautecombe.
Cette persistance des châtelains de Châteauneuf à ne point respecter la juridiction du monastère, se continua jusque dans le siècle suivant. Ce ne fut point, du reste, de leur part seulement que provenaient les difficultés qu’eut à éprouver cette maison religieuse dans cette partie de ses possessions. Elle eut aussi à lutter contre les habitants des paroisses voisines, qui empiétaient sur ses pâturages, dont Louis II, par autres patentes de 1320, avait réglé les limites contradictoirement avec les paroisses de Pollieu, Cressins, Rochefort, etc.
L’abbé Étienne, qui eut à subir ces premières contestations, eut pour successeur Jacques, dont le nom apparaît en 1327. Dans les dernières années de la prélature d’Étienne , ou pendant les premières de celle de Jacques, eurent lieu les funérailles d’Agnès, fille d’Amédée V. Elle avait épousé Guillaume III, comte de Genevois. Les conventions pour son futur mariage, retardé à cause du jeune âge des fiancés, avaient eu lieu, le 31 août 1297, au château d’Espéranche, en Dauphiné, résidence favorite d’Amédée V et de son fils Édouard . Elle mourut, d’après la chronique d’Hautecombe, le 28 novembre 1322, et fut déposée à côté de sa mère, Sibylle de Baugé.
L’année suivante, eurent lieu les magnifiques funérailles du père de cette princesse, Amédée V. Son règne fut trop important et glorieux pour que nous ne nous y arrêtions pas quelques instants.
CHAPITRE XIV
Table des matières
Glorieux règne d’Amédée V le Grand. — Édouard le Libéral lui succède; — il règle les droits de juridiction attachés au fief de Montagny; — mort à Gentilly, il est inhumé à Hautecombe.
A l’entrée de la basilique royale d’Hautecombe, s’élèvent deux mausolées majestueux; sur l’un, se dresse un guerrier drapé à l’antique; sur l’autre, un homme dans l’attitude du commandement. Ce sont les deux plus illustres capitaines de la Maison de Savoie: Amédée V et Amédée VI.
Amédée V, surnommé le Grand, que l’on fait naître généralement au château du Bourget, vit le jour le 4 septembre 1249. Après une jeunesse assombrie par deux captivités successives et la perte de son père Thomas (II), comte de Flandre, il fut entouré de l’affection de son oncle Philippe, alors archevêque de Lyon, qui le garda auprès de lui et le maria, en 1272, à Sibylle de Baugé, héritière de la Bresse, union qui fit passer dans le patrimoine de sa famille cette vaste province. Plus tard, Philippe ayant quitté la carrière ecclésiastique pour monter sur le trône de Savoie, il l’institua pour héritier de sa couronne, au préjudice des enfants du frère aîné d’Amédée.
D’après la loi salique, c’était en effet Philippe, fils aîné de Thomas (III), qui devait lui succéder. Mais les règles de la succession au trône n’étaient point encore bien fixées dans la Maison de Savoie. Amédée avait été associé au gouvernement par son oncle et avait montré les grandes qualités qui le rendaient digne du trône; aussi, la nation confirma, dans ses États-Généraux, cette dérogation aux usages de la monarchie, et ce fut la dernière.
Cependant les membres de sa famille, jaloux de cette préférence, lui suscitaient des difficultés. Il les apaisa en donnant en apanage à son frère Louis le pays de Vaud, et à son neveu Philippe, le Piémont, qui fut ainsi séparé des États de Savoie jusqu’en 1418, et forma un fief soumis seulement à l’hommage envers le comte de Savoie.
Libre de ces préoccupations successorales, Amédée continua à affermir de plus en plus sa puissance. L’emploi des censures ecclésiastiques, de la part des évêques et des abbés, était devenu tellement fréquent, que, même pour des choses minimes, elles étaient fulminées. Le comte de Savoie s’adressa au pape pour le prier de renouveler en sa faveur le privilège accordé par Grégoire X, en 1272, à son oncle Philippe, en vertu duquel aucune excommunication ne serait publiée dans les États de Savoie sans une permission spéciale du Souverain Pontife. Boniface VIII le lui accorda par bulle du 23 novembre 1294 .
L’année suivante, il acheta, de François de La Rochette et de sa nièce Béatrix, le château de Chambéry et ses dépendances, qui n’avaient pas été compris dans la vente du bourg de Chambéry, faite à Thomas 1er en 1232. Par cette nouvelle acquisition, toute l’agglomération qui composait la ville de Chambéry, sauf quelques propriétés particulières, fit partie des possessions des comtes de Savoie et devint ensuite le siége officiel de leur gouvernement. Leur résidence avait d’abord été Montmélian, Chillon et Voiron; elle était alors plus habituellement au Bourget .
L’abandon du Piémont, apanagé à Philippe d’Achaïe, avait, en quelque sorte, exilé Amédée V de l’Italie. Il se tourna vers la France et se mêla aux querelles de Philippe le Bel contre le roi d’Angleterre. Guy, comte de Flandre, ayant donné sa fille en mariage à ce dernier, attira sur lui le courroux de son puissant voisin, le roi de France. Amedée V, après avoir en vain travaillé à la réconciliation de ces deux souverains, prit le parti de Philippe, lui conduisit de vaillantes troupes à plusieurs reprises, et figura surtout à la bataille de Mons-en-Puelle (18 août 1304), avec son fils Édouard, dont la bravoure fut signalée. Il eut ensuite l’honneur de contribuer grandement à la paix qui s’ensuivit, sa parenté avec les deux belligérants lui rendant cette tâche plus facile.
Mais ce fut surtout contre ses voisins immédiats qu’il eut mainte occasion de faire preuve de sa supériorité dans les combats. L’enchevêtrement de ses possessions avec celles du comte de Genevois, du dauphin de Viennois, baron de Faucigny, les prétentions de ce dernier à l’hérédité du comté de Savoie, au nom de sa mère Béatrix, firent naître fréquemment des discussions qui, grâce aux usages de l’époque et à l’humeur guerroyante des contestants, ne se vidaient que les armes à la main. Aussi, pendant les trente-huit années de ce long règne, en trouve-t-on à peine six écoulées dans la paix. Une chronique contemporaine fait assister Amédée en personne à trente-cinq siéges.
L’arrivée d’Henri VII en Italie interrompit ces combats incessants. Le comte de Savoie, son beau-frère , lui avait conseillé cette promenade militaire pour apaiser les nombreuses factions qui déchiraient cette contrée. Il alla le recevoir à Soleure, l’accompagna à Lausanne, à Genève, à Chambéry, où eurent lieu des fêtes magnifiques; descendit avec lui en Italie et assista à son couronnement, dans la basilique de Latran, le 19 juillet 1312. Conseiller de l’empereur, il eut, par sa prudence et ses grandes qualités politiques, une large part dans l’œuvre de pacification entreprise. Henri VII le nomma vicaire général de l’empire, préfet d’Italie. Après lui avoir témoigné publiquement sa reconnaissance pour ses bons services et l’avoir comblé d’honneurs en différentes circonstances, il lui céda Turin, Asti et le comté qui en dépendait, et l’appela, dans un langage figuré que la postérité a recueilli: Astre éclatant dont les rayons rejaillissent sur le trône impérial.
La mort de l’empereur, arrivée le 24 août 1313, dans un couvent des environs de Sienne, mit fin à cette phase glorieuse du règne d’Amédée.
Néanmoins ses États étaient trop peu étendus pour occuper sa vaste intelligence et mettre en œuvre ses grandes qualités politiques. Il tourna de nouveau ses regards vers la France, et, sous le gouvernement de Louis X, son influence à la cour de ce prince fut telle, qu’au dire de ses biographes, il ne s’y faisait rien d’important en dehors de ses inspirations. Philippe le Long ayant été appelé au trône par la mort de son frère Louis et de son neveu Jean, qui ne vécut que cinq jours, Amédée et la comtesse de Savoie se rendirent à leur manoir de Gentilly, dans le courant de l’automne 1316, pour aller, de là, prendre part au couronnement. Le nouveau roi conserva pour Amédée la même vénération et la même déférence que ses prédécesseurs; il lui fit même donation de la terre de Maulevrier, en Normandie. On disait alors: «Amédée gouverne le roi; mais ce prince se montre constamment bon Français.»
De retour en Savoie, il dut continuer à guerroyer avec ses voisins remuants, malgré l’intervention du pape et du roi de France.
Bien qu’avancé en âge et souffrant, il se laissa gagner à l’idée de se rendre à Avignon, auprès de Jean XXII, pour traiter en personne ses différends avec le dauphin et d’autres affaires relatives à la paix générale. Se défiant de son ennemi, il passa par le Piémont, Nice et la Provence, et rejoignit Avignon, le 4 février 1323, entouré d’un splendide cortége d’environ deux cents personnes. Le pape le reçut en grande pompe. Pendant quelques mois, les négociations s’alternèrent avec les fêtes et n’amenèrent Pas grand résultat. Après avoir séjourné tout l’été à Avignon, Amédée tomba malade au retour de l’automne et mourut le 16 octobre dans la maison du cardinal Luc Fieschi, où il habitait depuis quatre mois.
Un écuyer vint au Bourget apporter la triste nouvelle au prince Édouard, fils aîné du défunt. Il chargea, par ses lettres du 23 du même mois, Antoine de Barge et Pierre de Clermont de se rendre à Avignon pour ramener à Hautecombe le corps de son père. Le pape, de son côté, députa pour l’accompagner le prévôt de Sainte-Marie d’Avignon.
Les obsèques furent dignes de l’illustre personnage, et la foule des assistants était nombreuse, à en juger par les dépenses faites à cette occasion.
Ce prince, à qui la postérité a donné le nom de Grand, brilla autant par ses qualités politiques que par sa valeur guerrière; il introduisit différentes améliorations dans les lois de la Monarchie, répara, par de nouvelles acquisitions, les démembrements causés par les apanages, et mérita cet éloge de la Chronique d’Hautecombe qui l’appelle homme illustre et formidable à ses ennemis.
Sa taille était élevée, son visage noble et guerrier, son jugement sûr et prompt. Il donna toujours l’exemple d’une piété solide et éclairée, et, suivant un usage de cette époque, il récitait tous les jours le psautier.
Il est le premier prince de Savoie dont on suppose avoir retrouvé les traits, conservés par une peinture découverte dans une ancienne chapelle de Pignerol .
Son successeur, appelé Édouard, du nom du roi d’Angleterre, son parrain, était né le 8 février 1284 ,à Baugé, alors capitale de la Bresse; aussi, avant de monter sur le trône, il portait le titre de seigneur de Baugé et de Bresse. Héritier de la valeur martiale de son père, il se fit remarquer au combat de Mons-en-Puelle (1304), où il sauva la vie au roi de France par un acte de bravoure. Ce qui lui valut d’être fait chevalier sur le champ de bataille, de la main même de Philippe IV.
Trois ans plus tard, il épousait Blanche de Bourgogne, petite-fille de saint Louis, et cimentait ainsi de plus en plus l’union de France et de Savoie.
Pendant les premières années du règne d’Amédée le Grand, il prit part aux luttes qui troublèrent si souvent cette période, puis remplit les fonctions de régent pendant que son père accompagnait l’empereur à Rome; et, lorsque ce dernier mourut, Édouard arriva au trône avec une expérience des affaires, qui a laissé de nombreuses traces dans les institutions de la monarchie (1323).
Son premier acte fut de recevoir, au château de Chambéry, la foi et l’hommage de ses conseillers et de ses vassaux. Semblant faire trêve avec son passé belliqueux, il se consacre à l’administration de ses États; il confirme diverses chartes de franchises octroyées précédemment, jure avec son frère Aymon d’observer les règles prescrites par leur père pour la succession au trône, c’est-à-dire, le droit de Primogéniture et l’exclusion des femmes, qui seront toujours dotées en argent. Ces règles, dont il fit ensuite jurer l’observation par les principaux barons de Savoie et de Piémont, assuraient d’une manière définitive la succession au trône et n’ont jamais été enfreintes dans la suite. Il tint plusieurs parlements généraux, où le prince rendait la justice en personne, entouré de ses prélats et barons et de quelques jurisconsultes.
Le 13 mai 1325, en présence du prince Aymon, de l’archevêque de Tarentaise, de l’abbé d’Hautecombe et d’un grand nombre d’autres personnages, il publie des lois générales, obligatoires dans toutes les provinces, par lesquelles furent abolies les lettres de sauvegarde, les compositions pécuniaires qui permettaient aux personnes fortunées de ne point être traduites en jugement, et d’autres abus admis par l’usage. Ce fut le second exemple de statuts généraux pour toute la monarchie .
L’animosité inextinguible des dauphins de Viennois contre les comtes de Savoie vint cependant troubler cette ère de réformes intérieures. Dès 1324, ces sentiments avaient fait explosion. L’année suivante, l’ardeur impétueuse d’Édouard, plus généreuse que réfléchie, amena la grande défaite de Varey (7 août 1325), l’une des plus funestes qui ait affligé la monarchie. Fait prisonnier, il ne put être délivré qu’à grand peine par quelques-uns de ses chevaliers. Une grande partie de la noblesse de ses États resta sur le champ de bataille ou tomba entre les mains de l’ennemi, et sa rançon amena l’épuisement du trésor et la levée de lourdes contributions.
Cette cruelle journée ne l’abattit point. Dans les premiers jours de l’année suivante, nous le voyons reprendre les armes et guerroyer jusqu’à ce que l’intervention du roi de France eût amené une trêve qui, plusieurs fois renouvelée, se prolongea jusqu’à sa mort.
Deux unions flatteuses pour lui, celle de sa sœur Jeanne avec l’empereur d’Orient, Andronic Paléologue III, et celle de sa sœur Béatrix avec le duc de Carinthie, précédemment roi de Bohême; — une descente solennelle dans la vallée d’Aoste, où il reçut l’hommage des seigneurs, tint parlement et accorda de nouveaux priviléges; — le règlement de nombreux conflits de juridictions et de droits que le régime féodal divisait et enchevêtrait à l’infini, signalèrent les dernières années à peu près paisibles de son règne. Il montra néanmoins aux Flamands, dans la bataille de Cassel (1328), où il combattait avec Philippe VI, que sa valeur n’avait point dégénéré depuis Mons-en-Puelle.
Vers cette époque, il eut à définir l’étendue des droits de justice que l’abbaye d’Hautecombe avait pu transmettre à Viviand Veillet, de Chambéry, en lui cédant le fief de Montagny.
Le monastère avait acquis, sous la prélature de Conrad, comme nous l’avons vu précédemment, le village de Montagny, avec les hommes, les servitudes et les autres droits appartenant au vendeur Jacquemet Chaboud, de Chambéry . Jacques, abbé, pendant le règne d’Édouard, avait cédé à son tour cette terre, comme fief noble, à un nommé Viviand Veillet, habitant de Chambéry, clerc attaché à la Maison du comte de Savoie, et, en même temps, il avait cédé les droits de juridiction, tels qu’il les avait reçus de son vendeur. Mais il paraît que ces droits n’avaient point été définis dans les deux actes de vente successive et que des contestations surgirent; car Barthélemy Taberne, procureur du comte en Savoie, et Viviand Veillet durent faire appel au juge de Savoie, Jacques Runore. A la suite de ces démarches, qui n’amenèrent point la solution des contestations, Viviand Veillet sollicita plusieurs fois le comte de vouloir lui-même préciser l’étendue de ses droits de juridiction et que justice lui fut rendue. Édouard examine l’affaire avec ses conseillers, consulte les titres, interroge des témoins, s’entoure de tous les éléments propres à découvrir la vérité et déclare, par voie de transaction, que Viviand possédera les droits de juridiction cédés par l’abbaye, c’est-à-dire: le mère et le mixte empire et la juridiction omnimode sur toute l’étendue du territoire de Montagny, dont les limites sont indiquées dans l’acte de cession . Mais Viviand s’engage à remettre au comte les auteurs des délits commis sur le territoire de Montagny lorsque, d’après les preuves ou au moins les vraisemblances établies, l’acte entraînerait la peine du dernier supplice ou la mutilation d’un membre. Toutefois, la somme d’argent qui, d’après la loi ou l’usage, pourrait revenir de ces délits, appartiendra de plein droit audit Viviand.
Cette décision du souverain, obligatoire pour les contractants et pour leurs successeurs, se termine par une formule semblable â celle que nous retrouvons cinq siècles et demi plus tard au bas des sentences de nos tribunaux. «Mandons et ordonnons, par la teneur des présentes, à tous nos juges, baillis, châtelains et autres officiers, de veiller à son exécution.
«Donné et fait à Chambéry, le 13 mai 1327.»
Nous avons là un nouvel exemple de l’enchevêtrement des droits qui couvraient la société au moyen-âge d’un réseau inextricable, ouvraient la porte à des querelles incessantes, obligeaient les possesseurs de terres ou de privilèges à les défendre souvent par la force des armes. Quoi de plus naturel que cette transaction donna lieu à de nouveaux conflits entre le comte de Savoie et le maître du fief de Montagny! Un officier du comte prétendra qu’un méfait punissable d’un châtiment corporel aura été commis à Montagny. Le seigneur du lieu répondra que cet acte n’entraîne qu’une peine pécuniaire et que, dès lors, le coupable ne doit point être livré à la justice du comte. Ou bien, ce sera le comte qui aura fait infliger au malfaiteur une peine corporelle et le seigneur de Montagny se plaindra qu’aucune amende n’ait été prononcée en sa faveur. De là des démêlés qui, en l’absence de quelque médiateur obligeant, amenaient une prise d’armes, une incursion sur les terres de son ennemi, la dévastation de ses récoltes ou la prise d’un château.
Il ressort, en outre, de cette sentence, une nouvelle preuve que «fief et justice n’ont rien de commun.» Ainsi, l’abbaye possédait tous les droits de juridiction sur le fief de Méry, sur ses terres de Clarafond et autres terres voisines, concédées Par Thomas Ier, moins cependant le droit d’y élever des fourches patibulaires. Sur le fief de Montagny, faisant suite à ces possessions, elle n’avait eu qu’un droit de justice restreint, comme nous venons de le voir; tandis que sur ses propriétés situées dans les Beauges, elle n’avait point le droit de justice, puisqu’elle s’adressait au juge du comte de Savoie pour punir les auteurs des voies de fait et pour faire définir ses droits, en un mot, tant pour le criminel que pour le civil.
Dans les premiers jours de novembre 1329, Édouard se trouvait dans un de ses manoirs favoris, près de Paris. Cette ville était déjà, à cette époque, la capitale du monde pour les sciences, les lettres et la mode; nos princes y faisaient de fréquents voyages, avaient des propriétés aux alentours: à Arcueil, à Yvry, à la porte de Saint-Marcel et à Gentilly. Dans cette dernière localité, s’élevait un château qu’Amédée V avait fait agrandir et peindre par des artistes italiens, et où descendait habituellement son fils Édouard. Agé seulement de 45 ans, ce comte y rendait le dernier soupir, contristé du malheureux succès de ses armes et de la triste situation financière dans laquelle il laissait ses États.
«Quant le roy le sceust, disent les chroniques de Servion, il fust sy mal contans que ce fust merveillies; sy ly fist fayre son obsequye moult honorablement à Notre-Dame de Paris et puis ses gens lembaucemerent et confirent en espices et puis le mirent en une tombe de plomb bien sauldée et len firent porter à Hauttecombe, ou il fust ensevellis aveques ses pères l’an de grace MCCCXXIX. Et pour ce quil morust sans enfans, fust ballie lanel saint Mauris aulx signieurs et barons du pays, lesquelx leurent en garde jusques au renouellement de laultre conte, qui fust son frère, le conte Ame .»
Son inhumation eut lieu, en effet, le jour de la fête de sainte Cécile (22 novembre) de l’année 1329. Ce récit des chroniques nous montre également l’importance de la possession de l’anneau de saint Maurice, véritable signe de l’investiture des États de Savoie.
Ce prince reçut le nom de Libéral, et il le fut même à l’excès. Chevalier brave et généreux, il n’eut pas toute la prudence que réclame l’exercice, de la souveraineté et laissa une succession bien obérée à son frère Aymon. Ses belles qualités ne furent pas assez reconnues et ses bienfaits trop vite oubliés, suivant son appréciation personnelle; aussi, il prit pour emblème un singe sur un châtaigner, avec cette devise: Pro munere vulnus, voulant témoigner à la postérité, par ces armoiries singulières, qu’il n’avait reçu que des injures pour des bienfaits.
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