Kitabı oku: «Conté»

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Edme-François Jomard

Conté


Publié par Good Press, 2022

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EAN 4064066305758

Table des matières

APPENDICE.

(A) Sur les hommes marquants du diocèse de Séez et du département de l’Orne.

(C) Extrait d’une lettre de M. LÉON DE LA SICOTIÈRE à Ar. J...

(D) Classe des sciences physiques et mathématiques.

Classe de littérature et beaux-arts.

(E) Classe des sciences physiques et mathématiques.

(F) Arrêté du général en chef KLÉBER.

(F bis) Description du télégraphe construit en Égypte.

(G) Arrêté du général en chef MENOU.

(H) Extrait d’une lettre du général en Chef MENOU au ministre de la guerre.

(I) Le ministre de la guerre au citoyen CONTÉ, chef de brigade.

(K) Au citoyen CONTÉ, chef de brigade.

(L) Extrait de la préface historique de la Descripde l’Egypte, page 49.

(M) Monument en l’honneur de CONTÉ

(N) Liste des arts et métiers et des différents costumes dessinés par CONTÉ en Egypte.


A

MADAME VEUVE HUMBLOT

NÉE CONTÉ

Hommage d’une ancienne

et respectueuse amitié,

L’AUTEUR.

CONTÉ

Table des matières

..... Conté, qui était à la tête des aéronautes homme universel, ayant le goût, les connaissances et le génie des arts, précieux dans un pays éloigné, bon à tout, capable de créer les arts de la France au milieu des déserts de l’Arabie.

NAPOLÉON.

Conté a toutes les sciences dans la tête et tous les arts dans la main.

MONGE.

Conté est la colonne de l’expédition d’Égypte et l’âme de la colonie.

BERTHOLLET.

S’il est vrai qu’un homme doit être loué surtout par ses travaux et par ses actions, jamais cette vérité n’aura été appliquée plus justement qu’à l’éloge de Nicolas-Jacques Conté. Le récit de sa vie n’a besoin d’aucun ornement; ce n’est donc point un panégyrique qu’on va lire, c’est une modeste biographie, où doit se refléter la simplicité de ses mœurs et de son caractère.

Peu de personnes de la génération présente l’ont connu; mais ses travaux, ses découvertes, les services rendus à la patrie, les progrès qu’il a fait faire aux arts, l’heureuse impulsion qu’il a donnée à l’industrie nationale, tous ces titres sont encore vivants et signalent son nom et son heureux génie à la reconnaissance publique. Ingénieur, physicien, artiste, mécanicien, travailleur infatigable, inventeur fécond, il a marqué honorablement tous les pas de sa trop courte carrière, et il a été admiré dans un temps où les prodiges ne manquaient pas. Il suffit de dire ici la haute et affectueuse estime qu’il avait inspirée au général Bonaparte, aux généraux Kléber et Caffarelli, l’amitié de tous les hommes d’élite de cette mémorable époque, surtout de Monge, de Berthollet, de Chaptal, de Fourier, enfin les regrets qu’a fait éclater, à la nouvelle de sa fin prématurée, la Société d’encouragement pour l’industrie nationale, composée des illustrations du pays.

Tous les instants de la vie d’un homme de cette trempe méritent d’être étudiés, l’enfance surtout où se développent les symptômes de facultés supérieures; ce motif excusera les détails peut-être minutieux où il me faut entrer. Conté était né au hameau de Saint-Cénery, près de Séez (Appendice [A] ), commune d’Aunou-sur-Orne, le 4 août 1755, de parents cultivateurs de leurs biens propres et propriétaires dans le même lieu depuis deux cent cinquante ans. Sa mère resta veuve très-jeune avec trois fils et trois filles. L’aîné fit valoir le bien paternel 1; le troisième prit un état; le second, Nicolas-Jacques, est le nôtre. Deux filles se firent religieuses à l’Hôtel-Dieu de Séez 2; la plus jeune resta avec sa mère.

Celle-ci était une femme de mérite, pleine de raison, d’esprit et de vertus, qualités héréditaires dans cette famille. On venait la consulter dans toutes sortes d’occasions; elle consolait, et soulageait la misère, elle était le conseil et le médecin des pauvres

Le petit Jacques fut d’abord placé chez une de ses tantes, qui avait aussi l’habitude de la bienfaisance, et qui était en état de commencer son éducatien.

Conté allait de temps en temps voir d’autres tantes religieuses à l’Hôtel-Dieu de Séez; enchantées de ses dispositions, de son goût pour l’étude, elles soignèrent son éducation. Il apprit d’abord à lire et à écrire; ses tantes lui donnaient des livres, des crayons, des compas, qui faisaient son bonheur; en même temps, dès le bas âge, il manifestait de la dextérité et un certain goût pour les ouvrages de la main 3. L’idée lui vint de faire un violon, et il fit un violon sans antre outil qu’un couteau; il avait alors neuf ans. Ce violon servit dans des concerts; on prétend qu’il existe encore 4. Son frère aîné le grondait de perdre son temps avec des crayons et des livres; mais plus l’enfant avançait en âge, moins il se sentait de goût pour le travail de la terre. On remarquait son attitude méditative et sérieuse. Il ne partageait pas les jeux des enfants de son âge 5.

L’Hôtel-Dieu de Séez, administré par des religieuses de l’ordre de Saint-Augustin, avait pour supérieure madame de Prémeslé, de famille noble très-ancienne dans le pays, et, plus que cela, personne instruite et douée de grandes qualités. Elle eut occasion de voir l’enfant et s’attacha vivement à lui, le voyant plein des plus heureuses dispositions. Il fut attaché d’abord au jardin, mais il passait la plus grande partie du temps auprès de la supérieure pour se livrer à l’étude; il dévorait les livres de physique qui tombaient sous sa main 6.

Cette respectable dame allait de temps à autre à une maison de campagne qu’elle avait a Aunou. Jacques s’y rendait fréquemment et donnait de plus en plus des preuves d’une vive intelligence. Tout le monde s’attachait à lui parce qu’il se rendait utile par son esprit et son adresse; au nombre de ces personnes était la sœur Saint-Jean en religion ( née demoiselle Dufour d’Écoville), à qui la supérieure l’avait recommandé. On le voyait tracer sur les murailles toutes sortes de figures avec un charbon grossier; il s’amusait aussi à préparer des couleurs, comme pour essayer de peindre un jour. Cependant ses fonctions étaient alors des plus modestes; il n’avait pas voulu être laboureur, on l’avait fait aide-jardinier.

La supérieure ayant décidé de faire refaire les peintures de la chapelle de l’Hôtel-Dieu, fit venir du dehors un peintre appelé Couin. Il fut chargé de peindre les panneaux et le maître-autel. Après avoir peint deux ou trois panneaux il tomba malade; l’ouvrage resta inachevé ; madame de Prémeslé, désolée de ce contre-temps, allait appeler un autre peintre, lorsque le jeune Conté se présenta pour continuer l’œuvre. Jusque-là il n’avait fait que broyer les couleurs de l’artiste, que nettoyer ses pinceaux; aussi la proposition de l’enfant de quatorze ans parut si téméraire que l’on en rit sans y faire aucune attention. Mais l’enfant persistait; il dit: «J’ai vu travailler le

» peintre, j’ai bien observé comme il s’y pre-

» nait, et j’en ferai bien autant. Permettez

» que je m’essaye sur un panneau; si je ne

» réussis pas, on en sera quitte pour effacer.» Il revint si souvent à la charge, il parut si sûr de lui-même, que la supérieure finit par consentir; on donna à l’enfant des couleurs, une palette et des pinceaux, et il peignit de suite vingt panneaux. Ces tableaux, bien supérieurs aux premiers, représentaient les évangélistes, des saints en prière et d’autres sujets religieux, avec des fonds de paysage. On fut émerveillé du coloris brillant qu’il y avait mis et de la justesse d’expression des différents personnages; on peut dire qu’il avait tout deviné d’un coup, dessin, couleur et perspective. Il n’avait que quatorze ans quand il fit cet ouvrage 7.

Un pareil coup d’essai devait obtenir et obtint un succès éclatant. Tout le monde, toute la noblesse du pays venait voir ces tableaux, et dans le nombre, une jeune veuve de dix - sept ans, demoiselle de Brossard, nom de sa mère, appartenant à une des plus nobles familles de Normandie (Appendice [B]). Conté commença alors à faire des portraits.

C’est vers ce temps que pour être agréable à un grand propriétaire du pays, depuis son ami, il s’occupa de lever le plan de ses possessions. Mais n’approuvant pas la routine des arpenteurs, il chercha un procédé plus expéditif et plus sûr, il imagina un instrument nouveau. L’intendant d’Alençon fit constater les résultats de la méthode et en reconnut l’exactitude. Il passa encore trois années à Séez occupé à se perfectionner, ne prenant de leçons que de la nature et faisant pour ainsi dire sa propre éducation; mais sa tête fermentait, il sentait peut-être le besoin d’un plus grand théâtre, ou du moins désirait des exemples et le secours des maîtres de l’art. Or la jeune dame dont j’ai parlé, un peu plus âgée que lui, venait souvent chez madame de Prémeslé. Là elle vit le jeune peintre, elle apprécia chez lui les talents et les qualités du cœur; ils s’aimèrent, et un mariage fut projeté ; mais la supérieure y mit une condition: c’est que Conté irait d’abord à Paris pour se perfectionner. Conté y passa seulement dix-huit mois, après quoi le mariage eut lieu 8. Pour mademoiselle de Brossard, fille d’un officier des chevau-légers, M. de Chompre, c’était déroger. Devenue madame Conté, elle fut déshéritée par un de ses oncles, et ses cousins cessèrent de la voir 9.

Par une coïncidence singulière, pendant que Conté commençait à Séez la peinture, Lesueur, notre grand compositeur, alors inconnu, débutait aussi à Séez en musique et touchait de l’orgue à la cathédrale.

En 1776, Conté partit pour étudier la peinture sous de grands maîtres; il fut recommandé à Greuze. Greuze, dont le talent était renommé, apprécia le jeune artiste et lui fut très-utile; il lui donnait des conseils avec le plus vif intérêt. Tant qu’il vécut, Conté fut son ami; le talent de l’élève, comme sa manière, avait beaucoup de rapport avec la manière et le talent du maître: naturel, naïveté, couleur se ressemblent en effet chez les deux artistes 10. Toutefois, Conté comprit que sa fortune ne lui permettait pas d’embrasser le genre de l’histoire où son goût le portait, et il résolut de se livrer au portrait de préférence. C’est pourquoi il alla trouver Hall, qui était l’Isabey du temps, et prit de ses leçons; il devint très-fort en miniature sons ce maître. Revenu à Séez, en 1779, il y peignit un très-grand nombre de portraits à l’huile, au pastel et en miniature, tels que ceux de madame de Prémeslé, de M. Duplessis d’Argentré, l’évêque de Séez, de l’évéque de Limoges son frère 11, de M. Julien l’intendant d’Alençon, de M. Poimbœuf le secrétaire général de l’intendance, de M. Parseval et d’autres personnes de la bourgeoisie. Tous ces personnages marquants, M. Julien surtout, étaient autant de protecteurs pour lui. Il en faut dire autant de M. Lemaître, subdélégué de l’intendant d’Alençon, et de M. Despéreux, administrateur de la ferme des tabacs, qui allait être nommé fermier général au moment de la révolution.

A ces portraits on doit ajouter ceux de M. Lallemand, jurisconsulte, et de son épouse 12, de l’abbé Desfossé et de l’abbé Pierre Eghose, chanoines de la cathédrale de Paris. Le portrait de ce dernier passe pour être le premier qu’il ait fait 13. L’abbé Desfossé est celui qui l’avait initié aux lettres latines, étude qui dura deux ans et qui fut suivie de succès. La plupart de ces portraits sont à l’huile et dans le style de Greuse; on les voit encore aujourd’hui avec plaisir dans différentes maisons de l’arrondissement d’Alençon; ils brillaient par la ressemblance autant que par le charme de la couleur.

Les derniers et les plus beaux qu’il ait faits à Séez sont ceux du père et de la mère de M. Pichon-Prémeslé, le maire actuel de la ville, petit-neveu, à la mode de Bretagne, de madame de Prémeslé.

Mais au milieu de tous ces travaux, qui lui procuraient une honnête aisance, Conté était tourmenté par une autre pensée; son génie inventif lui faisait découvrir de temps en temps des procédés nouveaux dans les arts. Il s’occupait de la chimie pour arriver à améliorer les couleurs, surtout de physique et de mécanique, par un goût inné. C’était le moment où les expériences sur l’électricité agitaient le monde scientifique. Observateur intelligent, expérimentateur habile, Conté prenait un vif intérêt aux nouvelles découvertes, et on le vit réaliser à Séez l’invention des ballons. Un jour il lança un grand ballon de papier du haut de la cathédrale; ce ballon vint tomber près de Saint-Cénery et «fit bien peur aux hommes et aux bestiaux» : c’est le souvenir d’un respectable octogénaire cité dans les notes 14: je reviendrai sur cette circonstance. Aussi en venant s’établir définitivement à Paris, en 1785, avec sa femme et sa fille, songea-t-il à suivre des cours de physique, et notamment celui de Charles, qui, voyant sa sagacité, s’attacha beaucoup à lui.

Toutefois Conté ne négligeait pas la peinture. Sa réputation d’habileté lui fit confier le portrait de la duchesse d’Orléans, mère de Louis-Philippe, et cela à plusieurs reprises; il fit aussi les portraits de M. d’Osmond, évêque, envoyé à Saint-Domingue où il périt d’une mort tragique, de l’amiral Bruix, de plusieurs fermiers généraux, entre autres M. de Boulogne. Les dames de la cour, sachant la vérité et la sûreté de son pinceau, venaient dans son modeste appartement se faire peindre. Les avantages qu’il retirait de cette espèce de vogue lui permirent de composer un beau cabinet de physique, avec des instruments de prix et un choix de machines. Le jour, il peignait; le soir, il se livrait à la mécanique, à la physique et à la chimie. Il trouva dès ce temps des couleurs solides pour la peinture sur émail. Ses travaux chimiques le firent accueillir de Guyton de Morveau, Fourcroy et Vauquelin; ses recherches de physique et de mécanique, de Leroy, Chartes et Vandermonde.

La révolution vint changer cette vie composée du travail de l’artiste et des méditations du savant, ou plutôt vint la concentrer tout entière sur les applications pratiques des sciences physiques et mécaniques. La ressource des portraits lui échappait, il avait heureusement une ressource plus féconde dans son esprit inventif. L’attention se porta sur lui, sous ce dernier rapport, à l’époque de l’Assemblée constituante.

Le comité des monnaies devait faire frapper une médaille commémorative; on fit plusieurs essais infructueux. Conté fut mandé au comité, sur l’avis de M. Belzais de Courménil, qui connaissait le génie inventif de son compatriote.

«Je ne suis pas surpris, dit Conté,

» que vous ne réussissiez pas, il vous manque

» un outil. — Lequel? — Je n’en sais rien,

» dit-il; tout ce que j’aperçois en ce moment,

» c’est qu’un outil vous manque.» Alors on demanda à Conté d’inventer cet outil. Sans rien promettre, il se rend chez lui, s’enferme dans son laboratoire, imagine l’instrument, l’exécute de sa propre main pendant la nuit et l’apporte aussitôt. Du premier coup la médaille est frappée dans la perfection 15. Cette anecdote a été rapportée, sans autres détails, à M. Collas, président du tribunal d’Alençon, par son oncle M. Belzais de Courménil, préfet de l’Aisne, témoin oculaire, lequel était, à cette époque, président du comité des monnaies. Ce fut là l’origine des études de Conté sur les machines à fabriquer les monnaies.

Dans sa prédilection naturelle pour la mécanique appliquée, il saisissait volontiers toutes les occasions de réaliser les idées nouvelles qui lui venaient à l’esprit. Ainsi, au moment où l’on songea à remplacer le vieux système de la machine de Marly, il imagina une machine hydraulique et soumit son modèle à l’Académie des sciences. On assure qu’elle fut trouvée la plus simple et la plus ingénieuse 16. Cette machine hydraulique passa au cabinet de Charles, qui s’en servait pour les démonstrations, dans son cours de physique au Louvre 17.

Le blanchiment des toiles l’occupa quelque temps après, sous la Convention. On apprit qu’il avait jugé mal conçus et mal exécutés certains travaux de blanchiment que le gouvernement faisait faire: peu après il fut chargé de la direction des travaux. Le succès ne se fit pas attendre.

Arrêtons un moment ici notre attention sur un trait de caractère qui montre toute la bonté, toute la chaleur d’âme de cet excellent homme: il est doux de voir cette heureuse alliance du génie et de la vertu. A cette époque douloureuse et glorieuse à la fois, un ecclésiastique, poursuivi par les révolutionnaires, était menacé d’un sort fatal; Conté lui dit: «Vous ne voulez pas prendre les

» précautions que la prudence commande

» en ce moment; je vous sauverai malgré

» vous-même.» Et il lui donna un asile et il le nourrit, le consolant de ses pertes et l’armant de courage.

C’est ici que prend sa place une des inventions qui ont popularisé le nom de Conté. Il fallait procurer promptement à nos ingénieurs, à nos officiers, des crayons à dessiner. La guerre mettait obstacle à ce que les crayons arrivassent de l’Angleterre, dont le sol est le plus riche en bonne plombagine; il fallait nous affranchir du tribut payé aux Anglais; l’agence des mines, chargée d’y pourvoir, était dans le plus grand embarras: Conté est requis, pour ainsi dire, de suppléer la plombagine anglaise. Que fait-il? Sa tête fermente, il cherche et parvient bientôt à créer une substance propre à en tenir lieu 18. Il imagine des crayons artificiels, ayant toutes les propriétés des crayons de mine de plomb; au bout de huit jours des crayons étaient fabriqués, crayons de qualité parfaite et à moindre prix.

Ainsi, il avait suffi de lui commander une découverte. L’invention de Conté produisit une vive sensation 19. Présentée à l’Institut, elle fut l’objet de deux rapports approbatifs, l’un à la classe des sciences physiques et mathématiques: les commissaires étaient Fourcroy et Bayen; l’autre à la classe de littérature et beaux-arts: les juges étaient de Wailly, Houdon, Pajou, Regnault, Van Spaendonk. (Voy. Appendices [D]. ) Par cette découverte, la France était enrichie d’une nouvelle branche d’industrie et de commerce, et elle était délivrée d’un tribut à l’étranger. Il fallut faire violence à Conté pour lui faire prendre un brevet d’invention; il y répugnait, comme à tout calcul personnel, malgré les sacrifices que lui avaient coûtés ses expériences.

Ce qui lui était d’un grand secours, c’est l’aptitude particulière dont il était doué pour le travail de la main; avec cette faculté, tout ce qu’il imaginait pouvait prendre une forme, Il eût été le plus adroit, le plus habile des ouvriers, s’il n’eût été le plus fécond des inventeurs. «Ce que sa tète avait conçu, dit M. Collas, sa main l’exécutait avec autant de facilité que de précision et de rapidité.»

A peu près dans le même temps qu’il inventait ses crayons, il avait été chargé d’un travail non moins important et absolument nouveau: il s’agissait d’appliquer l’aérostation au service de nos armées; mais il faut remonter un peu plus haut. Les savants s’occupaient depuis quelque temps de la décomposition de l’eau et de la production du gaz hydrogène d’une manière moins dispendieuse que par l’emploi de l’acide sulfurique. Il fallait opérer sur une grande échelle. On sait la part que prirent aux expériences Monge, Vandermonde et Berthollet. Conté fut associé à ces essais, il y consuma des jours et des nuits: voici à quelle occasion. Il passait sur la place de la Concorde; on y préparait du gaz hydrogène par des moyens qu’au premier coup d’œil il jugea défectueux. Il examine l’appareil, et s’écrie: Que de dépenses pour obtenir peu de résultats! Quelqu’un l’avait entendu; le lendemain, il est mandé, par Carnot pour s’expliquer, et bientôt après il est appelé à coopérer aux essais. C’est alors que le gouvernement lui commanda de faire de nouvelles expériences aux château de Meudon. Là seraient établies à la fois la fabrication du gaz en grand et une école pour l’aérostation appliquée. Cela se passait en 1796.

Je reviens un moment au modeste essai de Conté à Séez. J’ai dit que douze ans auparavant il avait fait tout seul un ballon et l’avait lancé du haut de la cathédrale; il ne l’avait certainement pas oublié, et je vois là un des motifs qui lui ont fait prendre de l’intérêt et une part dans la nouvelle institution. Non pas que je veuille donner à Conté un titre à l’invention des ballons; mais il fut un des premiers qui répétèrent les expériences dès qu’elles furent connues; le gouvernement, en le nommant, fit donc un choix judicieux 20.

C’est ainsi à Meudon que se forma le nouvel établissement, institution sans modèle nulle part. On devait y fabriquer le gaz et les ballons par des moyens nouveaux, et former un corps d’aérostiers, c’est-à-dire d’hommes destinés au service militaire des aérostats. Avait-on l’espoir de parvenir à les diriger? cela est peu probable; mais les ballons stationnaires pouvant aider à la stratégie, et les aérostats étant une invention française, il était naturel que le gouvernement fît des efforts pour la perfectionner. C’est à Meudon que celui qui écrit ces lignes connut Conté pour la première fois et qu’il vit en action cet esprit inventif et d’une activité infatigable. Il l’a bien peu quitté depuis ce temps jusqu’au jour de sa fin précoce.

Conté avait à perfectionner la fabrication du gaz, celle de l’enveloppe et celle des vernis; il devait simplifier la construction de la machine sans nuire à la solidité, prévenir la perte du gaz et toute altération des tissus, et encore, réduire la dépense au minimum. Il trouve bientôt le moyen d’opérer très en grand et très-économiquement la production du gaz hydrogène. Il améliore les tissus servant pour l’enveloppe; puis, il imagine des vernis imperméables et sans action sensible sur le gaz 21; sur tous les points de cette fabrication, il introduit des procédés nouveaux. Ce n’est pas tout, il trouve le temps d’écrire un traité sur l’aérostation 22; il initie les élèves de Meudon à tous les détails de cet art; le jour il enseigne, la nuit il écrit et dessine; il exécute de sa main toutes les figures des appareils, enfin il ne néglige aucun effort, aucun sacrifice, pour justifier la haute confiance qu’on avait mise en lui.

J’ai dit dans les notes, à l’occasion du ballon lancé à Séez, que l’idée lui en vint probablement après avoir pris connaissance du projet de MM. Dufriche. Personne n’ignore l’immense retentissement qu’eurent en France, en Angleterre et par toute l’Europe les expériences aérostatiques des frères Montgolfier à Annonay et à Versailles en 1783; mais ce que tout le monde ne sait pas, c’est que Valazé (Dufriche- Valazé, le fameux Girondin) s’enthousiasma pour cette découverte et conçut, avec son frère Dufriche-des-Madeleines, le projet d’élever à Alençon un ballon-monstre, qui aurait pu enlever trente à quarante personnes. Je dois à l’obligeance de M. de la Sicotière, avocat, d’Alençon, la connaissance d’une lettre écrite le 7 février 1784, par Des-Madeleines à Valazé, sur cet intéressant sujet; elle apprend que celui-ci avait ouvert une souscription dans le Perche pour couvrir la dépense de l’aérostat; malgré les annonces, la souscription ne fut pas remplie; on comptait sur trois cents souscripteurs à 12 livres, on n’en eut pas trente. Je donnerai à l’Appendice (C) un extrait de cette lettre curieuse, surtout par la date du 7 février, puisqu’elle suivit à cinq mois de distance l’expérience de Versailles 23. Je suis disposé à croire, comme M. de la Sicotière, que Conté en allant de Saint-Cénery à Aunou et aux Genettes, eut souvent l’occasion de connaître les projets qui occupaient Dufriche-Valazé ; de là, peut-être, ce ballon lancé à Séez du haut de la cathédrale et qui causa dans la campagne une vive émotion.

On excusera cette digression, qui contribue à expliquer la position de Conté à Meudon, il était effectivement des premiers qui eussent étudié la pratique des ballons.

La création du corps des aérostiers fut d’abord très-secrète; ce corps était composé de cinquante jeunes gens. On entretenait à Meudon un ballon captif de 40 mètres et demi de diamètre; on l’élevait pour les exercices à 150 mètres environ et jusqu’à 230; il pouvait recevoir vingt personnes. On y prépara quatre ballons pour les différentes armées de la République, l’Entreprenant pour l’armée du Nord, le Céleste pour l’armée de Sambre-et-Meuse, l’Hercule et l’Intrépide pour l’armée du Rhin et Moselle, et plus tard un autre pour l’armée d’Italie. Guyton-Morveau donnait quelques soins à l’établissement de Meudon, d’autant plus volontiers qu’il avait fait lui-même, dans l’origine, des ascensions à Dijon (le 25 avril et le 12 juin 1784). Lomet, l’adjudant général, y fut envoyé pour faire des expériences sur la possibilité de lever des plans en ballon.

Un triste accident, hélas! vint quelque temps interrompre les travaux incessants de Conté à Meudon. Il était dans son laboratoire, occupé d’une expérience nouvelle sur l’action réciproque des gaz et des vernis. Plusieurs matras étaient remplis des différents gaz en expérience; une lumière était dans le laboratoire, mais à l’extrémité. Il déboucha l’un des matras. Malgré l’ordre qu’il avait donné, la porte était restée entr’ouverte; le courant d’air porte le gaz hydrogène jusqu’à la lumière. Aussitôt éclate une violente explosion; il a le visage couvert des éclats de verre; on entre, on le trouve dans un état déplorable, la face et les mains tout ensanglantées.

Ses élèves et ses amis étaient plongés dans la désolation; on envoyait tous les jours du Directoire pour savoir de ses nouvelles. Bientôt on acquiert la douloureuse conviction qu’il a perdu l’œil gauche. Pendant tout le traitement, il manifestait la plus parfaite résignation et la plus grande douceur. La plaie était à peine cicatrisée, que Conté reprit ses travaux. C’est alors que le Directoire le nomma chef de brigade d’infanterie commandant les établissements aérostatiques 24.

On avait proposé de former à Paris un dépôt central de machines, outils et instruments des arts et métiers divers, épars sur plusieurs points de la capitale. Le gouvernement adopta ce plan et créa le Conservatoire des arts et métiers. Conté fut mis à la tête avec Vandermonde et Leroy; plus tard ces deux derniers furent remplacés par Molard et Montgolfier. Telle est l’origine de ce grand établissement, qui est devenu depuis une haute école industrielle, qu’ont illustrée, qu’illustrent encore les plus savants professeurs, dans toutes les branches de la technologie. Dans le principe, les trois chefs de l’établissement portaient le titre de démonstrateurs au Conservatoire des arts et métiers.

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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
102 s. 5 illüstrasyon
ISBN:
4064066305758
Yayıncı:
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Bookwire
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