Kitabı oku: «Le meurtre de la vieille rue du Temple»
Édouard Cassagnaux
Le meurtre de la vieille rue du Temple

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066328481
Table des matières
L’Ecolier de l’Université.
Le Page et la Dame.
La Vision des Célestins.
La Rencontre.
La Maison
Le Juif Négromant.
La Scène Magique.
Le Duc de Bourgogne.
Louis d’Orléans et la Juive.
Les Routiers.
La Réconciliation.
Les deux Cousins.
Les Courtisans d’alors.
Le Cabinet
Vengeance.
La Délibération Nocturne.
Le Père et la Fille.
Le prix du sang.
La Hache d’armes.
La Sécurité.
Préludes.
Le Piége.
Le Moment.
Le Meurtre.
Une haine d’homme,
Le Convoi.
Scènes de rue.
La Fin.
Court Epilogue.
ESQUISSES.
Un Oisif Fashionable.
Un Joueur.
Le Parricide.
FAUTES A CORRIGER.


L’Ecolier de l’Université.
Table des matières
— Monsieur, vous avez une chambre à louer. —Monsieur est dans le commerce? — Du tout, je suis étudiant en.....—Ma chambre est louée, Monsieur!
( Un épicier de la rue Saint-Jacques,
garde national marié.)
LE 17 novembre de l’année 1407, il faisait déjà nuit; deux hommes cheminaient dans la rue Champ Fleury, tous deux étaient jeunes, c’était des écoliers de l’Université ; l’un vêtu d’une longue cape brune, d’étoffe grossière, semblait évidemment une pauvre capette de Montaigu; l’autre pouvait encore, à la vérité, se tenir sur les jambes, mais ses gestes, sa démarche annonçaient qu’il était digne de faire nombre parmi ceux-là dont on disait qu’ils étaient tellement ivrognes, qu’ils iraient boire au baril d’un lépreux. Les deux écoliers, après avoir pataugé quelque temps dans la boue, entrèrent à la fameuse taverne où se réunissaient, pour boire et disputer, les professeurs de la savante fille de Charlemagne.
— Holà hé, maître Paul, cria en jurant la capette de Montaigu, holà donc, vieux coquin!
— Honneur à l’université ! s’écria son compagnon en frappant de son poing sur une lourde table de chêne noirci.
La face rouge de maître Paul se montra enfin, comme un soleil d’avril, dans la chambre enfumée.
— Que demandez-vous, messires, dit-il, en fronçant le sourcil gris qui ombrageait son œil de même couleur?
— Du vin, vieux juif, répondit la capette.
— Oui du vin, entends-tu, ajouta l’autre; mais un moment pourtant: François d’Asignac, le courtier, devait m’attendre ici, je crois; où diable est-il?
— Dans l’autre chambre, messire Cordelant.....
Les écoliers passèrent dans l’autre pièce, et tandis que la capette buvait, Cordelant approchant du courtier, le prit à part et lui dit en le quittant peu après: ainsi donc, la maison de l’Image Notre-Dame m’appartient pour un an, moyennant ces écus d’or..... les voilà..... et maintenant buvons..... et il se mit à crier à tue tête:
Duc de Bourgogne,
Dieu te maintienne en joie.
— De la prudence, messire écolier, de la prudence!
— Bah!.... ta maison est privilégiée, c’est la taverne de l’université. Crains-tu donc que les gens d’Orléans s’amusent à ta carcasse!.....
— Il paraît, interrompit maître Paul, que vous êtes devenu riche, Jean Cordelant..... Les beaux écus que vous avez baillés à maître d’Asignac!.... Vous avez donc besoin d’une maison maintenant.
— Que t’importe, vieux chien, s’écrie Cordelant furieux! veux-tu donc que ceci s’ébrêche sur tes os? et il montra une longue et large dague.
— Allez-vous donc commencer encore votre tapage?
— Oui, si tu ne nous amènes à l’instant deux femmes du clapier voisin!
— Oui, oui, des femmes, hurla la capette en jetant de toute sa force son gobelet à terre, des femmes, par Aristote et le diable!
— Mais songez....
— Tiens, fit Cordelant, en lui lançant au nez deux angelots d’or, tiens et dépêche-toi, ou par Satan, je te brise comme ceci: il porta de toute sa force un pot d’étain vide contre la muraille.
Le tavernier avait mis prudemment les angelots dans son escarcelle, quand il dit: les clapiers sont déserts, le couvre-feu est sonné.
— Ah! s’écria Cordelant, si la petite Amelotte était ici!.....
— Et qui nous empêche, Jean, de briser la porte d’un clapier, ou celle d’un bourgeois, si l’envie nous en prend? Est-ce que nous ne sommes pas écoliers de l’université, heim?
— Par ma dague, tu dis bien, corps de dieu; allons et gare à ceux que nous allons rencontrer!
— Oui, oui, répondit la capette...... et ils sortirent en jurant et chantant à tue tête:
Duc de Bourgogne,
Dieu te maintienne en joie.
Maître Paul se hâta de fermer sa porte en disant: les enragés!

Le Page et la Dame.
Table des matières
Le bois le plus funeste et le moins fréquenté,
Est au prix de Paris un lieu de sûreté.
Monsieur BOILEAU DESPRÉAUX.
Elle aperçoit son page.
MARLBOROUGH.
.... Où diable sommes-nous, demanda Jean Cordelant à son camarade qui, s’étant laissé choir dans un trou punais, en sortait avec peine, couvert d’une boue fétide.... quelle heure pourrait-il être?... il y a long-temps que nous errons dans ces chiennes de rues.....
La nuit était sombre et froide; on n’entendait guère d’autre bruit que celui de la bise qui semblait se déchirer parmi les flèches des églises et les criardes girouettes des maisons: le ciel était d’un noir!....
Comme les deux aventuriers nocturnes cherchaient à reconnaître l’endroit où ils étaient, une pâle lueur glissa tout à coup le long d’un mur non loin d’eux, et un flambeau parut.
— Ah! nous sommes derrière l’hôtel d’Anjou, dit Cordelant...
— Paix, répondit l’autre, voyons cela: vite, en embuscade, blotissons-nous ici. Mordieu..... les voilà !
Un valet de pied éclairait un jeune homme couvert d’une casaque brune et d’une toque de velours noir.....
—Où va-t-il donc à cet heure, le beau jouvencel? dit Jean Cordelant, en montrant tout à coup au jeune homme sa figure décharnée et pâle de débauche, tandis que l’aspect hideux de la capette, sale et couverte d’une fange puante faisait reculer le porteur de flambeau.....
Le jeune homme n’hésita nullement, il tira son épée et se mit en défense; mais le valet se remettant a dit d’une voix forte: Place au page de monseigneur d’Orléans!
— Ah! le ribaud!... au diable le bâton noueux! vive Bourgogne et l’université !
— Ribaudaille, répondit le jeune homme, hors d’ici ou par ma dame je.....
— A toi donc, beau page! interrompit Cordelant, en lui portant un coup de son lourd bâton.
Le combat commenca, mais le valet avait fui jetant là son flambeau, et le page, appuyé contre le mur, se défendait avec peine contre les bâtons et les dagues de ses deux adversaires..... Fort heureusement pour lui qu’un galop se fit entendre et que la clarté rouge de plusieurs torches annonça les hommes du guet..... Ils vinrent, et on eût dit des fantômes à les voir ainsi vêtus de noir et de blanc au milieu de la sombre fumée des torches....
Les priviléges de l’université ! s’étaient écriés tout fuyant les deux écoliers.....
Encore de ces enragés, dit le chef du guet!.... On les poursuivit, mais la nuit les favorisait, et puis le guet se rappelait leurs priviléges et Hugues Aubriot: ils échappèrent..... le page s’était fait connaître; donc, au nom de la reine et du duc d’Orléans, on s’était empressé de lui céder une torche, et c’était à sa lueur qu’il continuait sa marche vers l’hôtel Barbette. Il y arriva sans plus d’encombre, et ouvrit une petite poterne qui donnait sur un préau désert et peu fréquenté. Il fallait qu’il connût bien l’hôtel, le jeune page, car il n’hésita pas un instant; mais par un passage obscur et secret, il parvint dans une galerie de bois sculpté..... Une faible lumière s’échappait par l’ouverture que laissait une porte demi-close, ce fut dans cette chambre qu’il entra.....
Vêtue d’une sorte de robe de chambre d’étoffe à fleurs, elle était assise près d’un prie-dieu; de longues tresses du plus beau châtain tombaient sur un cou plus blanc que l’hermine du surcot jeté nonchalamment sur le prie-dieu..... Elle leva ses yeux bruns sur le jeune homme à genoux et tremblant d’un doux émoi.
— Jacob, vous venez tard, j’étais inquiète, enfant..... Ses lèvres roses s’appuyèrent sur le front du jeune page...... Qu’il a chaud, d’où vient-il? Seigneur Dieu, c’est du sang! Jacob, vous êtes blessé ?
— Non, madame....
La dague de Cordelant avait effleuré le bras droit du page.....
— Vous vous êtes battu.....
— Deux ribauds de l’université ont voulu m’arrêter, ils insultaient monseigneur, et....
— Cher enfant!....
— Mais je pensais à vous, je pensais à ma dame, à ma dame par amour, et bien certainement j’aurais été le vainqueur, n’était le guet.....
— Langue dorée que vous êtes! on voit bien qui vous hantez..... Mais on devrait bien châtier cette engeance de la rue du Fouarre.....
S’ils vous avaient tué, mon Jacob!
— Ne m’auriez-vous pas regretté, madame?.....
— N’importe, petit page, dit-elle; et ses lèvres roses se posèrent encore sur le front du gentil Jacob; n’importe, vous avez oublié, dans cette rencontre, que les princes, au grand plaisir de madame la reine et de la France, vont enfin se réconcilier; ils doivent bientôt communier ensemble aux Augustins, et se jurer paix et amitié éternelles: il fallait laisser passer les ribauds.....
— Ah! madame, je ne puis entendre mal dire de monseigneur.... Alors ma lame sort d’elle-même de son étui, et puis je porte vos couleurs.
— Vous l’aimez donc bien votre maître, Jacob?
— Je donnerais ma vie pour lui, noble dame.
— Mais ne l’aimez-vous pas mieux que moi?
— Oh! non ça, je vous aime d’amour.....
Ici les beaux bras de madame de Qévrain enlacèrent doucement le jeune homme.
..... Jacob s’était assis aux pieds de la belle femme; elle achevait de panser son bras.
— Je tremble vrai, gentil page, que vous n’aimiez assez votre maître pour l’imiter..... C’est le plus grand déhaucheur de femmes!
— L’imiter, moi! oui dans sa courtoisie, science et clergie, mais non dans son amour..... Et puis vous êtes trop belle.
— Petit flatteur!..... Mais dites-moi, est-ce toujours la dame de Canny qui captive Monseigneur?.... Quelques nouveaux portraits n’ont-ils, depuis peu, été placés dans le cabinet?
— Je ne sais, madame, si.....
— Voyez donc le beau page discret!
Le page était discret, mais pourtant si timide auprès de la dame de Qévrain!.....
— Allons, petit page, il faut nous séparer.
— Déjà ?....
— Déjà, comme s’il n’était pas temps!
— Oh! la belle écharpe..... dit-il en montrant une riche étoffe qu’était en train de broder la dame.
— C’est pour vous, page discret, quand vous serez chevalier, elle est à mes couleurs.
— Fasse le ciel, répondit avec feu Jacob, que ce fût demain, et qu’il y eût tournoi! je serais sûr de déposer le prix à vos pieds....
— Adieu, mon Jacob! et quand vous reverrai-je?
— Dam!.... madame la reine ne sortira guère que dans cinq ou six jours.
— Mais, monseigneur viendra la voir
— Nous y réfléchirons.
Le bruit d’un baiser fit mollement retentir la galerie, et la porte fut refermée doucement... Oh! bien doucement!
— Allons, se dit Jacob, maintenant hâtons-nous de gagner le couvent des Célestins, où monseigneur fait une retraite, une drôle de retraite vraiment! puisque je vais encore.....

La Vision des Célestins.
Table des matières
La mort alors se lève,
Se lève et fait luire sa faux!
Traduction d’YOUNG.
LES Célestins s’élevaient sur le quai Morland, à l’entrée des cours de l’Arsenal; Charles V avait posé la première pierre de leur église; sa statue et celle de la reine, sa femme, en décoraient le portail; les moines l’avaient ainsi voulu par reconnaissance des pieuses libéralités du sage roi.
Matines étaient sonnées.
Un religieux traversait le dortoir pour aller à l’église..... quand tout à coup il s’arrête, tressaille, veut parler, et ne peut qu’étendre le bras comme s’il eût voulu montrer quelque chose..... La mort? Oui, il ne se trompe point, la mort est là, devant lui, enveloppée dans un linceul blafard, qui laisse entrevoir à demi ses ossemens hideux..... Ah! c’est bien la mort! Voilà sa faux terrible, voilà cette main puissante qui glace le cœur qu’elle a touché ! Juvenes ac senes rapio! et elle fuit, légère comme une vapeur nuageuse, et va se perdre dans l’ombre..... Le célestin demeura semblable à une des statues de pierre qui s’élevaient au portail. Ses cheveux s’étaient hérissés, une sueur froide mouillait sa blanche figure:
Le père Poquet, dit-il, d’une voix creuse, le père Poquet, qu’on m’amène le père Poquet!....
Et il courait vers l’église, quand Jacob parut.....
— Ah! c’est toi, Jacob.
— Oui, monseigneur.
— Eh bien, que me veux-tu? qu’y a-t-il donc?
— Je dois vous remettre ce bouquet et cette lettre.
— Ah!.... donne, donne vite....
Il prit le bouquet, et y déposa un baiser!..... Il lut la lettre: cette pauvre Mariette qui s’ennuie!..... et la reine, Jacob?
— Elle est hors de danger, monseigneur, et bientôt à Notre-Dame elle ira faire ses relevailles.
— Ah! bon.
— Mais j’oubliais, monseigneur, de vous annoncer que ce matin, monseigneur de Berry et monseigneur de Bourbon viendront vous voir; ainsi que vous me l’avez ordonné, je crois devoir vous le dire.
— C’est encore, sans doute, pour cette réconciliation avec Jean le Simple: ennuyeuse conférence! Ne suis-je pas en retraite? pourquoi venir m’y troubler?... Ha! ha! continua-t-il en riant, la réconciliation! comme si je pouvais haïr Hannotin de Flandre!!
Un moine entrait alors..... le duc rougit en le voyant, et il se hâta de serrer dans son sein le bouquet et la lettre.
— Père Poquet, dit-il, et son air redevint sérieux, père Poquet, je désirais vous voir... mais allons d’abord aux matines, ensuite nous passerons dans votre cellule, car j’ai besoin, mon père, de vos consolations.
— Elles vous sont dues, monseigneur, à tous les instans du jour, répondit le célestin en s’inclinant profondément.
— Jacob, tu peux repartir, je retourne à l’hôtel aujourd’hui.... Et il alla chanter matines avec les religieux.....
— Par le bâton noueux, dit le jeune page, en regardant aller le prince, je ne l’aime guère de la sorte, affublé d’un capuce de moine; il est mieux dans un bal, ou chantant une romance sur la mandore..... Mais il revient aujourd’hui à l’hôtel, et avec lui les plaisirs, et puis nous irons chez la reine..... Allons, le cabinet va recevoir de nouveaux portraits..... Ha! ha! ha! que monseigneur était drôle en habit de célestin, baisant le bouquet d’une juive: voyez un peu le bon moine!
Mais, tranquille et avec joie, le frère de Charles VI chantait au chœur: là seulement, se disait-il, je suis vraiment heureux; ah! qu’ils sont préférables aux plaisirs des cours, cette paix, ce calme bienfaisant du cloître!
La Rencontre.
Table des matières
Nous pouvons aller renouveler connaissance au cabaret?
— De tout mon cœur, je ne refuse jamais des parties d’honneur.
RÉGNARD.
DANS la grande salle de l’hôtel d’Artois, un homme se promenait pensif. Sa haute taille, ses traits plus sombres encore que pâles, lui donnaient quelque chose de remarquable et de peu commun, il est vrai, mais qui faisait mal.
— Je me vengerai, se disait-il, oui; n’importe, j’y sacrifierai ma vie s’il le faut, au moins aurai-je le plaisir de lui plonger ma dague dans le cœur.... C’était bien à lui, vraiment qu’il appartenait de me..... oui, il m’a chassé..... chassé de l’hôtel du Roi!.... Lui, m’accuser de malversations! lui, qui dévore chaque jour la substance du peuple; lui, qui pille à loisir le trésor; lui, l’amant de la grande Gaupe, de la femme de son frère! de cette Allemande capable de ruiner dix royaumes par son luxe et son goût effréné des plaisirs!.... Mais, patience.... Ah! si Moïse Mousque me seconde! et il me secondera... je ne connais pas d’animal plus vindicatif; si pourtant... il se prit à sourire.... Comme on les mène tous ces prétendus hommes puissans!.... Le diable excepté... oui, je ne connais que deux hommes, deux hommes selon mon cœur, le Juif et Jean-Sans-Peur Sans-Peur.... ce surnom lui va mal, car il tremble cependant, et qui le fait trembler? un faible débauché, un moine, le duc d’Orléans!.. eh! mais, il est aimable, et la duchesse... ce pauvre duc de Bourgogne!... Je me vengerai!
Jean Cordelant, l’écolier de l’université, vint interrompre l’espèce de monologue du sire d’Octonville.
— C’est toi, eh bien?
— Ils n’y sont que depuis hier, et déjà ils s’impatientent et jurent.... C’est pour quel jour?
— Je ne sais, rien n’est encore arrêté.
— Mais cependant....
— Je te donnerai des ordres quand il le faudra; que vous manque-t-il? vous avez du vin, des dez et de l’or.... tais-toi donc, et recommande-leur surtout de prendre garde de se montrer aux fenêtres, car j’ai une excellente hache d’armes.
— Est-ce que c’est abandonné ?
Raoul ne répondit pas....
— Corps-de-Dieu! je vous engage à vous hâter, autrement les oiseaux pourront bien s’envoler, et moi-même j’avoue que j’aimerais à entrer en danse. Foi d’écolier de l’université, je n’aime pas le repos.
— Va-t-en, et porte ma hache d’armes chez l’armurier, afin qu’on la repasse....
— Bon cela! donc à bientôt la fête, et au diable la réconciliation!...
D’ailleurs Jean Cordelant n’était point fâché d’aller au marché aux pourceaux, près la porte Saint-Honoré ; un faux monnoyeur y devait être boullu, c’est-à-dire plongé dans une cuve d’eau bouillante, et l’écolier aimait cela autant que l’immense populace qui encombrait le marché, et que des sergens frappaient alors de leurs longs bâtons, appelés boulaies, pour avoir de la place, et faire en sorte que les bourreaux pussent vaquer à leur office. Cordelant aurait bien voulu y mener Amelotte, la petite chapelière de la rue des Rosiers; il y comptait presque, mais le père Lavelle, homme brusque, passablement brutal, et qui n’aimait pas l’université, avait souffleté la jeune fille et chassé l’écolier, jurant, maugréant à faire tomber les murailles, et criant le refrain obligé : la violation des privilèges. Il aurait peut-être fait un mauvais parti au père d’Amelotte, si Henri Prieur, valet de l’hôtel de Rieux, n’était venu avec plusieurs de ses camarades au secours du chapelier. Cordelant rengaina donc, et, jurant de plus belle, prit la route du marché anx pourceaux.
.... Quelle était bigarrée cette foule qui s’écoulait satisfaite! Que de bourgeois il y avait, que de villageois, que de femmes! des moines aussi dont les vêtemens de couleurs diverses tranchaient et faisaient bien sur la masse sombre du peuple! Là, des bourgeois vêtus d’une sorte de robe longue et de grands bonnets de feutre; plus loin, des hommes d’armes couverts du jacque de guerre et du petit chapeau de fer.... et ces deux ou trois femmes, avec leur haute coiffe en pain de sucre, d’où tombe un voile qui ne pend que jusqu’aux épaules; et ces robes mi-parties de rouge et de blanc; et ces chapeaux fourrés à queue pendante! Ici des mendians couverts de haillons, la besace sur l’épaule, le barillet sur la poitrine, le chapelet à la main; là des Juifs, mais déguisés, à cause des ordonnances qui les proscrivent. Cette femme à la ceinture dorée et au bonnet pointu, où sont attachés les armes du roi des ribauds, c’est une fille, folle de son corps, qui se rend à son clapier, car l’heure ordonnée par les statuts s’avance, et elle ne peut tarder: cet autre? c’est un sorcier de magie blanche, on le reconnaît à son chapeau pointu, à son vêtement noir à bandes bleues et à son petit bâton courbe.... Ah! le supplice est certainement fini, car voilà le procureur du roi au Châtelet et le lieutenant-criminel, qui vont au cabaret dîner ensemble.
— Quelle drôle de grimace il faisait, disait Jean Cordelant à son inséparable ami la Capette, inséparable d’autant plus qu’il savait des angelots dans la pochette de son déterminé compagnon, qui louait des maisons, et hantaient depuis quelque temps les meilleurs tavernes et clapiers.
L’écolier de Montaigu ne répondit que par un gros rire.
Cordelant, qui était en verve, allait continuer ses dires plaisans; mais la venue d’un personnage, qui lui frappa vigoureusement sur l’épaule, l’en vint empêcher.
— La Rescousse! s’écria-t-il alors tout joyeux, tu viens on ne peut plus à propos, mon brave écorcheur!...
La Rescousse, ancien tard-venu, étaitun drôle de six pieds, fortement découplé, aux cheveux blanchissans et à la main aguerrie; il portait encore un chaperon de fer rouillé, et une épée de même métal pendait à sa ceinture; mais son jacque qui tombait en lambeau, et le reste de son accoutrement, annonçaient que depuis long-temps un écu d’or n’avait dansé dans son escarcelle.
— Par mon saint reliquaire, dit-il, en touchant la croix du chapelet qu’il avait au cou, je suis aise de te rencontrer, Jean!
— Sans doute, car te voilà à moitié certain, vieux pécheur, de dîner aujourd’hui dans une bonne taverne; mais il paraît que tu n’es guère plus avancé que lors de notre dernière rencontre au clapier de la rue Tire-Boudin, mon digne bâtard; c’est un mauvais temps que le nôtre pour les hommes d’armes?
— Je t’en réponds, mon fils, et cette maudite réconciliation, dont le diable, je crois, est l’auteur, va nous mettre tout-à-fait à la besace, corps de Dieu!
— Où est le temps, heim, où vous voliez sur les routes?
— Ah! c’était un bon temps, celui-là.
— De l’argent et des femmes, du vin et des dez.
— Et de bons coups de lances et de sabres.
— Sur les ribauds, et voire même sur les moines.
— Oh! non je n’ai pas cela à me reprocher, Cordelant, j’ai toujours respecté la tonsure.
— Et les nonnes, n’est-ce pas? Il est bon, le tard-venu!
— Par ma sainte relique, que l’enfer m’engloutisse si je n’ai pas toujours été bon chrétien!
— Oui, car ça n’empêche pas de rôtir des enfans et de manger de la chair humaine.
— Pas plus que de violer, et de brûler les villages, ajouta la Capette, bien-aise de placer quelques paroles.
— Par ma lame! je m’en suis confessé et en ai reçu l’absolution, et je dis encore que c’était un bon temps, mes beaux clercs, et celui-là qui dira que non, je suis en mesure de lui ouvrir le ventre avec ma Fidèle.
— Allons donc, vieux routier, tu n’es pas sur une route, et tu oublies que tu parles à des écoliers de l’université !.... mais, n’importe, viens dîner à la taverne, et ensuite je te montrerai la maison que j’ai louée.
— Toi, louer une maison, dit la Rescousse étonne?
— Oui, mon brave, pour un an, j’ai loué la maison de Robert Fouquier, sergent d’armes, et maître des œuvres de charpenterie du roi.... et, qui plus est, j’ai trouvé le moyen de gagner de beaux écus d’or tout en buvant et m’ébaudissant dans les tavernes.
— Corps de Dieu, le beau secret! aurais-tu donc découvert le grand œuvre, mon petit Cordelant?
— J’aurais plutôt fait un pacte avec Satan. Je te dirai tout cela après le dîner, dans ma maison.
— Mais, interrompit la Capette, par le diable! quand donc me la montreras-tu ta maison? Tu n’as pas encore voulu m’y mener, moi, pourquoi donc?
— Parce que je trouve que tu as la langue un peu longue, et parce que je n’ai pas envie de te fourrer ma dague dans le gosier pour t’empêcher de dire... mais, au surplus, tu seras bientôt satisfait, je t’y mènerai aujourd’hui aussi, seulement je te préviens que tu pourras trouver le temps que tu y passeras un peu long. Mais allons tâter d’un potage au chenevis.... ça nous remettra d’autant plus, que le tavernier a d’excellent vin de Bourgogne, de Bourgogne entends-tu, la Rescousse?.. je ne bois que de celui-là moi.... du vin de Bourgogne!
Ils entrèrent dans une hôtellerie renommée.
On les conduisit dans une salle boisée qui était ornée, en outre, d’un crucifiement, où l’on voyait un bon larron dont l’ame était reçue par un ange, ressemblant comme deux gouttes d’eau à un diable, tant on l’avait fait enluminé, et un mauvais larron dont l’ame était vertement fouettée par un composé de griffes, de cornes et de queues horribles, puis du rouge et du noir, c’était probablement Satan. On voyait encore dans l’appartement les douze mois de l’année poétiquement représentés, l’un faisant la moisson, l’autre taillant la vigne; celui-ci égorgeant un cochon, celui-là s’asseyant devant une bonne table. Au plafond étaient suspendus des rameaux desséchés, et de la paille fraîche jonchait le sol.
Les trois dignes amis s’assirent sur des escabelles de bois de chêne bien luisant, et, après s’être consultés, ils demandèrent un potage au chenevis.
— Oui, dit la Rescousse, va pour un potage au chenevis; c’est un jour maigre, sans cela j’aurais préféré le potage aux tripes ou à la chair pilée.
— Le potage au chenevis, répondit Cordelant, est préférable, car c’est celui des chanoines.... Notre hôte, c’est du vin de Bourgogne qu’il nous faut.
On apporta du vin de Bourgogne, et l’on servit des noix, des pistaches et des nèfles, et le potage au chenevis dans de belles écuelles d’étain poli; puis des œufs rôtis à la broche, une arbalète et un pâté de poisson, un civet d’huîtres, un brochet à l’eau bénite; puis encore une tarte aux herbes et une tarte au riz, un plat de crème aux grains de fenouil et des fruits confits au pîment; enfin des pâtes au sucre et des pâtes confites, représentant les choses les plus obscènes; des confitures et des oublies.
— Tu nous traites comme des princes, mon brave Cordelant, s’écriait à chaque plat la Rescousse en avalant une coupe de vin.... il est impossible que ce ne soit pas le diable qui paie, ajoutait-il en posant avec bruit sa vaste coupe d’étain sur la table retentissante.
— Qu’importe, buvons et mangeons, balbutiait la Capette déjà plus d’à moitié ivre....
— A la santé du duc de Bourgogne! dit Cordelant.
— Tope, mon fils, c’est un brave, bonne lance, par ma foi!
— Oui, et qui vaut mieux que l’amant de la grosse Allemande.
— Ah! celui-là c’est plutôt un moine qu’un guerrier, témoin sa belle expédition de Guyenne.
— Par la châsse de saint Martin, tu dis vrai, la Rescousse, c’est un moine!
— Le vin cuit, ajouta Jean Cordelant transporté, le vin cuit!... Je suis charmé, mon digne écorcheur, mon digne mangeur d’enfant rôti, que tu penses comme cela; j’aime ce dire, et comme je connais ta lame nous serons bientôt d’accord.... ouvre ton escarcelle, les angelots y vont pleuvoir. Vive Dieu! encore un coup, et partons pour l’image Notre-Dame.... à Jean-sans-Peur, mes dignes amis! Partons.
