Kitabı oku: «A Propos de l'Assommoir»
Édouard Rod
A Propos de l'Assommoir

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066079604
Table des matières
I M. ÉMILE ZOLA
II LE ROMAN
III HISTOIRE D'UN DRAME
IV UN INCIDENT.—LA PREMIÈRE DE L'ASSOMMOIR
V ROMAN ET DRAME
VI CONCLUSION
I
M. ÉMILE ZOLA
Table des matières
Nous ne pouvons donner ici une biographie complète de M. Émile Zola: chercher à saisir quelques traits de sa personnalité, mettre en évidence quelques nuances de son talent, voilà tout ce que nous voulons essayer de faire.
Sa jeunesse, on le sait, a été fort pénible. Orphelin, sans fortune, il dut abandonner ses études pour soutenir sa mère. Qui sait si, dans le cas où la vie ne l'aurait pas étreint si rudement, il serait parvenu à la position qu'il occupe aujourd'hui? Il avait, de bonne heure, renoncé aux études de lettres pour se vouer aux sciences; son tempérament tranquille et son goût pour la retraite le prédestinaient peut-être aux humbles fonctions de médecin de village, ou de modeste chimiste.—Mais il dut gagner son pain, comme simple employé de la maison Hachette; et bientôt, peut-être, au contact de toutes les œuvres qui lui passaient par les mains, il sentit s'éveiller en lui les instincts littéraires. Ses premiers essais furent blâmés par son patron, qui n'entendait pas que ses employés perdissent leur temps la plume à la main. Malgré cela, il parvint à publier ses Contes à Ninon, qui le firent un peu connaître. Il fut chargé de la revue bibliographique dans le Figaro, et se vit à même d'entrer dans la littérature, de renoncer au rôle d'employé.
Les idées hardies dont il entreprit la défense ne tardèrent pas à blesser beaucoup de susceptibilités, à lui aliéner une grande partie du public. Comme tous les vrais artistes, il était (et il est encore) très personnel; il appelait un salon: mon salon, et des critiques littéraires: mes haines. En outre, comme tous les hommes de nature énergique et calme, comme tous les penseurs convaincus, il était lutteur. La forme dont il revêtit ses critiques, toujours violentes, souvent acerbes, leur donnait l'air d'une polémique: polémique contre toutes les conventions, contre tous les succès immérités, contre toutes les admirations non justifiées, quelquefois même contre des talents universellement reconnus et admirés.—Sa franchise sans fard,—brutale parfois, mais jamais impolie,—impatienta le public; l'on fut obligé d'interrompre la publication de Mon Salon.
Ainsi, le journalisme allait lui manquer.
Il avait déjà publié ses romans de Thérèse Raquin et de Madeleine Férat qui, très contestés, avaient pourtant été lus. On y trouve en germes la plupart des traits caractéristiques de son talent: c'est déjà la description minutieuse des hommes et des objets, la tyrannie des choses qui se fait sentir dans toute sa puissance, une intrigue toute simple, mais se développant par elle-même, aboutissant à la catastrophe par une sorte de fatalité. Ces deux livres renferment des pages superbes, et ont une puissance dramatique qu'on ne retrouve pas au même degré dans ceux qui les ont suivis. On dirait même que, plus tard, entièrement dominé par sa pensée philosophique, obéissant sans réserves à son désir de peindre les mœurs dans toute leur crudité, M. Zola s'est interdit tout écart de fantaisie; il semble, aujourd'hui, s'éloigner de plus en plus de l'intrigue, se borner à l'étude pure et simple des cas humains et des phénomènes sociaux. Ses romans forment, dans leur ensemble, une sorte de traité de physiologie, qui est pourtant une œuvre d'art.
Mais la production hachée et lâchée de romans paraissant en feuilletons ou chez l'éditeur qui voudrait bien les imprimer et qui, suivant sa spécialité, demanderait des changements, ne plaisait guère à M. Zola. Sincère avant tout, possédant le respect de son talent et le respect de ses lecteurs, il rêvait une grande œuvre. Ce fut à toute une suite de circonstances qu'il dut la première idée de sa série des Rougon-Macquart.
D'abord, le roman de Madeleine Férat posait une question physiologique qui intéressait beaucoup M. Zola: une vierge, ayant reçu l'empreinte d'un premier homme, est-il possible que les enfants qu'elle a d'un autre homme ressemblent pourtant à son premier amant? De nombreuses observations, faites par les éleveurs, tranchaient la question d'une manière affirmative[1].
Le jeune auteur, étonné lui-même des effets qu'il avait pu tirer d'une observation toute scientifique, résolut de mettre dorénavant la science au service de l'art.
A la même époque, il lut le curieux livre du docteur Lucas: l'Hérédité naturelle. Les découvertes des physiologistes venaient à l'appui de ses propres observations; car, à Aix, où il a été élevé, M. Zola avait remarqué de lui-même plusieurs faits curieux dans son propre entourage. Ces souvenirs lui revinrent, et il fut bientôt persuadé que les phénomènes d'hérédité fournissaient une liaison suffisante à une série de romans dont chaque volume serait un tout, et qui pourtant ne pourrait être comprise et jugée que dans son ensemble.
A cela s'ajoutait une combinaison purement matérielle. M. Zola, qui aime ardemment le travail de l'artiste, trouvait pénible de perdre son temps et ses forces à faire des lignes pour gagner son pain. Il proposa à l'éditeur Lacroix de lui livrer deux volumes par année, moyennant une rente de 500 fr. par mois. La proposition fut agréée.—Ainsi cet auteur que l'on accuse de vénalité engageait son avenir, auquel il avait foi, pour dix longues années, et sacrifiait la propriété d'œuvres dont le rapport pouvait être considérable, dans le seul but de pouvoir travailler librement! Nul doute que la question de vente ne l'ait préoccupé; il avait vu d'assez près la librairie, pour savoir qu'un auteur aimé vend ses livres, et que ceux que l'on n'achète pas ne sont pas lus. Mais les conditions peu avantageuses qu'il acceptait prouvent bien que son but, en écrivant ses romans, était bien plus de satisfaire à ses goûts de travailleur, à ses besoins d'artiste, que de gagner beaucoup d'argent.
Il avait compris que son œuvre était trop considérable pour que la scène pût en être un milieu de pure fantaisie; comme il se proposait aussi de toucher à toutes les questions débattues aujourd'hui, il choisit comme cadre l'histoire de l'empire, dont il attaque bravement l'origine pendant que Napoléon régnait encore. La Fortune des Rougon parut en 1869 dans le Siècle; La Curée, en 1870: ces dates prouvent clairement que l'auteur n'est pas venu donner le coup de pied de l'âne au gouvernement que la France a renversé. D'ailleurs, son plan général était prêt depuis 1868. Il comprenait douze volumes, et il s'est élargi depuis. C'est un simple résumé plus que succinct des livres dont quelques-uns ont déjà paru[2]. En voici un échantillon:
«Le roman sur l'art, dont Claude Lantier sera le héros.»—Si nous sommes bien renseignés, ce sera le récit de la jeunesse de M. Zola, dans le Midi et à Paris; l'intrigue, historique aussi, sera fournie par les malheurs, les luttes, les souffrances d'un artiste impuissant ou incompris.
«Le roman sur la rente viagère: Agathe Mouret.
»Le roman populaire: Gervaise Ledoux et ses enfants.»—C'est L'Assommoir, le nom du mari de Gervaise seul a été changé. Cela prouve d'une manière irréfutable que M. Zola n'a pas écrit le livre qui passe pour son chef-d'œuvre dans le but de forcer la popularité: sans cela, rien ne l'aurait empêché de le faire plus tôt.
«Un roman sur la guerre d'Italie ou sur Sedan, avec Jean Macquart.
»Un roman sur le haut commerce, le magasin du Louvre ou du Bon-Marché: Octave Mouret.
»Un roman sur le demi-monde: Anna Ledoux.—C'est le roman de Nana qui va paraître.
»Un roman judiciaire: Étienne Lantier.
»Roman de la débâcle: Faire revenir Aristide Eugène et les autres, étudier les journaux de la fin de l'Empire.
»Roman sur le siège et la Commune: Faire revenir Maxime et les enfants.
»Roman scientifique: Pascal et Clotilde. Faire revenir Pierre Rougon, Félicité, Macquart, Pascal, en face du fils de Maxime.
»Un roman sans doute avec François Mouret et Marthe Rougon.»—C'est La Conquête de Plassans.
A l'époque où il fit ce plan, M. Zola travaillait très vite, et espérait terminer son œuvre en quelques années: il avait fait la Curée en quatre mois. Depuis lors, la célébrité est venue avec tout un cortège de lourdes obligations; la polémique a souvent entraîné l'auteur hors de ses sentiers favoris; le théâtre lui a quelquefois pris du temps. Lui qui aime la solitude et la tranquillité, il est assailli de demandes, qu'il accueille toujours avec bienveillance. En souvenir sans doute de ses pénibles débuts, il a plus d'une fois sacrifié des heures à de jeunes auteurs qui venaient le consulter. Aussi avance-t-il plus lentement dans la tâche qu'il a entreprise. Son prochain roman, Nana, ne sera guère fini que dans une année; les dix ou douze qui doivent terminer la série sont encore dans un avenir incertain.
M. Charpentier a refait avec M. Zola la convention que la liquidation de la maison Lacroix avait annulée: mais il est trop intelligent pour en demander l'exécution fidèle. Il laisse à l'artiste le temps de mûrir ses œuvres, et au lieu de la modique pension qu'il était engagé à lui servir, il lui accorde sa part de bénéfices. Au fond, ce n'est que justice; mais la justice n'est pas une vertu assez courante pour qu'on passe sous silence les actions honnêtes qu'elle inspire.
Tel est le récit des débuts de M. Émile Zola dans la carrière littéraire. Depuis le moment où parut L'Assommoir, sa vie publique est connue de tous. Son caractère l'est moins, et l'on se fait volontiers de sa personnalité une idée absolument fausse.
Avant tout, c'est un travailleur. La composition et la préparation d'un de ses livres est un immense travail. Il s'entoure d'abord de tous les documents qu'il peut trouver: ce qui a fait jeter contre lui l'accusation de plagiat. Mais un romancier ne peut plagier que des œuvres d'imagination; s'il se borne à chercher des détails curieux dans des ouvrages spéciaux, cela fait seulement honneur à sa conscience d'écrivain. Si les notes étaient admises dans le roman, monsieur Zola indiquerait certainement les ouvrages qu'il a consultés, les passages dont il s'est plus spécialement servi.
Suivons-le un instant dans l'étude préparatoire de l'un quelconque de ses livres,—de La Faute de l'abbé Mouret, par exemple.
Il avait à dépeindre un fanatique religieux; avant tout, il devait connaître le langage de l'inspiration religieuse, de la foi, de l'exaltation. A cet effet, il étudia attentivement des ouvrages de piété tels que: le Catéchisme, l'Abrégé du Catéchisme de persévérance, le Rosaire de Mai, et surtout l'Imitation: ce livre si intime et si puissant devait, mieux qu'aucun autre, lui apprendre à connaître la passion contenue qui gronde au fond du cœur de tout anachorète, et qui cherche son assouvissement dans un amour en quelque sorte matériel des mystères du christianisme. M. Zola en emprunta le langage, sut faire parler à son héros la langue brûlante qu'avaient connue Jean Gersen et les fanatiques du moyen âge: c'est un mérite bien plus qu'un plagiat.—On sait toute l'importance qu'il attache aux détails précis, à la description exacte de tout ce qui fait ses héros. En fréquentant les églises et en assistant aux messes, même souvent, il n'aurait pas remarqué tous les actes du prêtre, dont quelques-uns semblent insignifiants et sont pourtant prescrits. Il se procura divers manuels connus seulement des gens d'église: Cérémonial à l'usage des petites églises de paroisse selon le rit romain, par le R. P. Le Vavasseur;—Office du servant de la messe basse;—Exposition des cérémonies de la messe basse. A ce dernier ouvrage, il emprunta sa description de la messe basse dite par l'abbé Mouret (ch. II), et quelquefois des phrases entières. Nous allons mettre en regard quelques passages du roman, avec les passages correspondants du volume consulté. Par ce moyen, l'on pourra toucher du doigt le procédé de travail habituel de l'écrivain dont tout le monde s'occupe aujourd'hui:
| «Vincent, après avoir porté les burettes sur la crédence, revint s'agenouiller à gauche, au bas du degré, tandis que le prêtre, ayant salué le Saint Sacrement d'une génuflexion sur le pavé, montait à l'autel et étalait le corporal, au milieu duquel il plaçait le calice. Puis ouvrant le missel, il redescendit. Une nouvelle génuflexion le plia; il se signa à voix haute, joignit les mains devant la poitrine, commença le grand drame divin, d'une face toute pâle de foi et d'amour.... | Art. 22.—Si le prêtre passe devant le grand autel, il fait une inclination profonde, la tête couverte; s'il passe devant le lieu où repose le très Saint Sacrement, il fait une génuflexion, toujours sans se découvrir... |
| Art. 32.—Si le Saint Sacrement est dans le tabernacle, il fait la génuflexion sur le pavé. | |
| Art. 33.—Étant monté à l'autel, au milieu, il place le calice à côté de l'Évangile, abaisse le voile s'il était replié, tire de la bourse le corporal, qu'il étend au milieu de l'autel.... | |
| ... Le prêtre, élargissant les mains, puis les rejoignant, dit avec une componction attendrie: | Art. 40.—En disant Oremus, il étend et rejoint les mains.... |
| Oremus.... | |
| Après avoir récité l'offertoire, le prêtre découvrit le calice. Il tint un instant, à la hauteur de sa poitrine, la patène contenant l'hostie, qu'il offrit à Dieu, pour lui, pour les assistants, pour tous les fidèles vivants ou morts. Puis, l'ayant fait glisser au bord du corporal, sans la toucher des doigts, il prit le calice, qu'il essuya soigneusement avec le purificatoire... | Art. 58.—L'ayant achevé (l'offertoire), il découvre le calice des deux mains, plie le voile et le place du côté de l'épître, près du corporal...., puis, mettant la main gauche sur l'autel, hors du corporal, il prend dans la droite le calice et le place du côté de l'épître; alors il enlève la pale de la main droite. Il prend ensuite de la même main, entre le pouce et l'index et le doigt du milieu, la patène sur laquelle est l'hostie; y posant également la main gauche de la même manière que la droite, les autres doigts étendus et joints par-dessous, il le tient à la hauteur de la poitrine, élève les yeux, qu'il abaisse aussitôt, et récite la prière Suscipe, sancte pater... |
| Art. 59.... Inclinant ensuite la patène, il en fait doucement tomber l'hostie sur le milieu de la partie antérieure du corporal, sans la toucher des doigts.... | |
| Et lui, les coudes appuyés sur la table, tenant l'hostie entre le pouce et l'index de chaque main, prononça sur elle les paroles de la consécration: Hoc est enim corpus meum. Puis, ayant fait une génuflexion, il l'éleva lentement, aussi haut qu'il put.... | Art. 79.... Le Prêtre, tenant toujours l'hostie de la même manière, appuie décemment les coudes sur le devant de l'autel, incline la tête, et prononce tout bas sur l'hostie, sans effort de tête ni de bouche, sans aucune élévation de voix et sans aspiration forcée, les paroles de la consécration. Hoc est enim corpus meum..... |
| Et, se signant avec le calice, portant de nouveau la patène sous son menton, il prit tout le précieux sang, en trois fois, sans quitter des lèvres le bord de la coupe, consommant jusqu'à la dernière goutte le divin sacrifice. | Art. 80.—L'hostie étant consacrée, le prêtre la tenant toujours entre ses doigts, pose les mains sur le bord antérieur du corporal, et fait la génuflexion. S'étant relevé et la suivant des yeux, il l'élève lentement aussi haut qu'il peut... |
| Art. 107.... Alors, il se signe avec le calice comme il l'a fait avec l'hostie, en disant Sanguis domini nostri Jesu Christi, custodiat animam meam et vitam, æternam. Amen. Au mot Jesu Christi, il incline la tête, puis, portant de la main gauche la patène au-dessous du calice, il prend révérencieusement tout le précieux sang avec la particule en une fois ou trois fois au plus, et sans retirer le calice de sa bouche. |
On nous pardonnera cette longue citation: elle montre, mieux que ne pourraient le faire des anecdotes, la conscience que M. Zola apporte à son travail. Relisez tout le chapitre duquel sont tirés ces passages: vous verrez que ce n'est pas une description aride et sèche, comme on reproche à l'auteur d'en farcir ses romans, mais que c'est toute une page de la vie de son héros. Les moineaux qui voltigent dans l'église donnent beaucoup de pittoresque à cette scène, que l'on croit voir; dans la manière dont tous les personnages remplissent leurs fonctions, leur caractère se dessine, leur naturel se laisse deviner. Ce n'est pas tout: les détails, que l'on reproche à M. Zola de multiplier autant que possible, sont choisis avec beaucoup de tact parmi les innombrables prescriptions de l'Église. Enfin, comparez le style de la description au style de l'Exposition des Cérémonies, vous verrez qu'il s'en rapproche beaucoup; et, par là, vous comprendrez que M. Zola, même quand il parle en son nom, ne quitte pas volontiers le ton de ses personnages: le style mystique du livre qui nous occupe, doit faire comprendre l'argot de l'Assommoir. Au lieu de voir en son auteur un chercheur de scandales, il faut donc reconnaître en lui un artiste sincère et convaincu, qui vit la vie de ses personnages, qui, pendant qu'il les crée, ne les quitte jamais, parle comme eux.
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