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Kitabı oku: «Monsieur Lecoq», sayfa 13
Chapitre 26
M. Segmuller était de ces magistrats qui chérissent leur profession d’un amour sans partage, qui s’y donnent corps et âme et mettent à l’exercer tout ce qu’ils ont d’énergie, d’intelligence et de sagacité.
Juge d’instruction, il apportait à la recherche de la vérité la passion tenace du médecin luttant contre une maladie inconnue, l’enthousiasme de l’artiste s’épuisant à la poursuite du beau.
C’est dire combien impérieusement s’était emparée de son esprit cette affaire ténébreuse du cabaret de la Chupin qui lui était confiée.
Il y découvrait tout ce qui doit irriter l’intérêt : grandeur du crime, obscurité des circonstances, mystère impénétrable enveloppant les victimes et le meurtrier, attitude étrange d’un prévenu énigmatique.
L’élément romanesque ne manquait pas, représenté par ces deux femmes dont on avait perdu les traces, et par cet insaisissable complice.
Enfin l’anxiété du résultat était une attraction de plus. L’amour-propre ne perd jamais ses droits ; et M. Segmuller songeait que le succès serait d’autant plus honorable que les difficultés auraient été plus grandes. Et il espérait vaincre, surtout ayant un auxiliaire comme Lecoq, ce débutant en qui il avait reconnu des facultés extraordinaires et le génie de son état.
Aussi, l’idée ne lui vint-elle pas, après une journée écrasante, de se soustraire à la tyrannie de ses préoccupations ni de remettre les soucis au lendemain.
Il se hâta de dîner, avalant la bouchée double, et, son café pris, il se remit à la besogne avec une nouvelle ardeur.
Il avait emporté l’interrogatoire du soi-disant artiste forain, et il l’étudiait à la façon de l’ingénieur qui rôde autour de la place qu’il assiège, pour en reconnaître les endroits faibles où doivent converger les efforts de l’attaque.
Toutes les réponses, il les analysait, il en pesait les expressions une à une. Il cherchait le joint où il pourrait glisser quelque victorieuse question qui, semblable à une mine, disloquerait le système de défense.
Une bonne partie de sa nuit fut employée à ce travail, ce qui ne l’empêcha pas d’être debout de meilleure heure qu’à l’ordinaire.
Dès huit heures, il était habillé et rasé, il avait arrangé ses papiers, pris son chocolat, et il se mettait en route.
Il oubliait que l’impatience qui le dévorait ne bouillonnait pas dans les veines des autres. Il s’en aperçut bientôt.
C’est à peine si le Palais de Justice s’éveillait lorsqu’il y arriva. Toutes les portes même n’étaient pas encore ouvertes. Dans les couloirs, des huissiers et des garçons de bureaux mal éveillés, se détiraient en échangeant leurs vêtements de ville contre leur costume officiel.
D’autres, en bras de chemise, balayaient et époussetaient, avec mille précautions toutefois, et de façon à ne pas mettre en mouvement des dunes de poussière dont le niveau monte tous les jours.
Par la fenêtre des vestiaires, les loueuses de costumes secouaient les robes des avocats, tristes loques noires en ce moment, toges magiques à l’audience, lorsqu’il s’en échappe des flots d’éloquence et des essaims d’arguments. Dans les cours, quelques petits clercs d’avoué polissonnaient en attendant l’ouverture du greffe ou des bureaux d’enregistrement.
M. Segmuller, qui avait à consulter le procureur impérial, se rendit tout d’abord au parquet. Personne n’était arrivé.
De dépit, il alla s’enfermer dans son cabinet, l’œil sur sa pendule, bien près de s’étonner de la lenteur des aiguilles à se mouvoir.
À neuf heures dix minutes, Goguet, le souriant greffier, parut et fut accueilli par un : « Ah ! vous voici enfin ! » qui dut ne lui laisser aucun doute sur l’humeur du bon juge d’instruction.
Goguet, cependant, était en avance. Goguet, pressé par la curiosité, s’était hâté d’arriver.
Il voulut s’excuser, se disculper, mais M. Segmuller lui ferma la bouche assez vertement pour lui ôter toute envie de répliquer.
– Allons, pensa-t-il, le vent souffle du mauvais côté, ce matin.
Et ployant l’échine sous la bourrasque, il passa philosophiquement ses manches de lustrine noire, gagna sa petite table et parut s’absorber dans la taille de ses plumes et la préparation de son papier.
Au fond, il était vexé. La veille au soir, tout en causant, avec madame Goguet, de l’énigmatique prévenu, il lui était venu différentes idées qu’il n’eût pas été fâché de soumettre au juge.
L’occasion eût été mal choisie. M. Segmuller, le flegme personnifié d’ordinaire, l’homme par excellence grave, méthodique et tout en dedans, était devenu méconnaissable. Il se promenait de long en long dans son cabinet, se levait, s’asseyait, gesticulait, enfin paraissait ne pouvoir tenir en place.
– Décidément, se disait le greffier, l’écheveau ne se débrouille pas, les affaires de Mai vont très bien !
En ce moment il en était ravi ; il se rangeait du côté du prévenu, tant sa rancune était grande.
De neuf heures et demie à dix heures, M. Segmuller ne sonna pas son huissier moins de cinq fois, et cinq fois, il lui adressa les mêmes questions :
– Êtes-vous sûr que M. Lecoq, l’agent du service de la sûreté, ne se soit pas présenté ?… Informez-vous… Il est impossible qu’il ne m’ait pas envoyé quelqu’un ; il doit m’avoir écrit.
Chaque fois, l’huissier surpris dut répondre :
– Personne n’est venu, il n’y a pas de lettre.
La colère gagnait le juge.
– Conçoit-on cela, murmurait-il, je suis sur des charbons ardents et cet agent se permet de se faire attendre… Où peut-il être allé ?…
En dernier lieu, il ordonna à l’huissier de voir si on ne trouverait pas Lecoq aux environs, dans quelque estaminet ; de le chercher et de le lui amener vite, bien vite.
L’huissier parti, M. Segmuller sembla reprendre son calme.
– Nous sommes là que nous perdons un temps précieux, dit-il à Goguet, je me décide à interroger le fils de la veuve Chupin… ce sera toujours cela de fait. Allez dire qu’on me l’amène, Lecoq a dû remettre l’ordre d’extraction…
Moins d’un quart d’heure après, Polyte faisait son entrée dans le cabinet du juge d’instruction.
C’était bien, de la tête aux pieds, de la casquette de toile cirée aux pantoufles de tapisserie à dessins voyants, c’était bien l’homme du portrait que la pauvre Toinon-la-Vertu enveloppait de ses regards passionnés.
Seulement, le portrait était flatté.
La photographie n’avait pu fixer l’expression de basse astuce de ce visage de coquin, l’impudence du sourire, la lâche férocité de l’œil fuyant. Elle n’avait pu rendre ni le teint flétri et plombé, ni le clignotement inquiétant des paupières, ni les lèvres minces, pincées sur des dents courtes et aiguës.
Du moins devait-il lui être difficile de surprendre son monde.
Le voir, c’était le juger à sa valeur.
Lorsqu’il eut répondu aux questions préliminaires, déclaré qu’il avait trente ans et qu’il était né à Paris, il prit une pose prétentieuse et attendit.
Mais avant d’aborder l’objet sérieux de l’interrogatoire, M. Segmuller voulait essayer de démonter un peu cette assurance de coquin.
Il rappela donc durement à Polyte sa position, lui donnant à entendre que, de son attitude et de ses réponses dépendrait beaucoup le jugement à intervenir dans l’affaire où il se trouvait impliqué.
Polyte écoutait d’un air nonchalant et quelque peu ironique.
Dans le fait, il se souciait infiniment peu de la menace. Il avait consulté et se croyait sûr de son compte. On lui avait dit qu’il ne pouvait pas être condamné à plus de six mois de prison. Que lui importait un mois de plus ou de moins !
Le juge, qui surprit ce sentiment dans l’œil du gredin, abrégea.
– La justice, dit-il, attend de vous des renseignements sur quelques habitués du cabaret de votre mère.
– C’est qu’il y en a beaucoup, m’sieu, répondit le garnement d’une voix enrouée, traînarde, ignoble.
– En connaissez-vous un du nom de Gustave ?
– Non, m’sieu.
Insister, c’était risquer de donner l’éveil à Polyte, si par hasard il était de bonne foi ; M. Segmuller poursuivit donc :
– Vous devez, du moins, vous rappeler Lacheneur ?
– Lacheneur ?… C’est la première fois que j’entends ce nom.
– Prenez garde !…. la police sait beaucoup de choses.
Le garnement ne broncha pas.
– Je dis la vérité, m’sieu, insista-t-il, quel intérêt aurais-je à mentir ?…
La porte, qui s’ouvrit brusquement, lui coupa la parole. Toinon-la-Vertu parut, son enfant sur les bras.
À la vue de son mari, la malheureuse jeta un cri de joie et s’avança vivement… Mais Polyte, reculant, la cloua sur place d’un regard terrible.
– Il faudrait être mon ennemi, prononça-t-il d’un ton farouche, pour prétendre que je connais un nommé Lacheneur !… J’en voudrais à la mort à qui dirait ce mensonge ; oui, à la mort … et je ne pardonnerais jamais !
Chapitre 27
Ayant reçu l’ordre de chercher partout Lecoq, et de le ramener s’il le rencontrait, l’huissier de M. Segmuller s’était mis en campagne.
La commission ne lui déplaisait pas ; c’était une occasion de quitter son poste, un prétexte de légitime flânerie aux environs.
C’est à la Préfecture qu’il se rendit tout d’abord, par le plus long, bien entendu, par le quai. Mais à la Permanence, où il s’adressa, personne n’avait aperçu le jeune policier.
Il se rabattit alors sur les estaminets et les débits de boissons qui entourent le Palais de Justice et vivent de sa clientèle.
Commissionnaire consciencieux, il entra partout, et même ayant rencontré des connaissances, il se crut obligé à une politesse à 50 centimes la canette… Mais pas de Lecoq !
Il rentrait en hâte, un peu inquiet de la durée de son absence, quand une voiture qui arrivait à fond de train s’arrêta court devant la grille du Palais.
Machinalement, il regarda. O bonheur ! De cette voiture, il vit descendre Lecoq, suivi du père Absinthe et de la belle-fille de la veuve Chupin.
Du coup, il retrouva son aplomb, et c’est du ton le plus important qu’il transmit au jeune policier l’ordre de le suivre sans perdre une minute.
– Monsieur le juge vous a déjà demandé nombre de fois, disait-il, son impatience est extrême, il est d’une humeur massacrante, et vous pouvez vous attendre à avoir la tête lavée de la belle façon.
Lecoq souriait, tout en montant l’escalier. N’avait-il pas à présenter la plus victorieuse des justifications ? Même il se faisait une fête de l’agréable surprise du juge, et il lui semblait voir son visage irrité s’épanouir soudain.
Et cependant les embarras de l’huissier et son insistance devaient avoir le plus désastreux résultat.
Pressé comme il l’était, le jeune policier ne vit nul inconvénient à ouvrir sans frapper la porte du cabinet de M. Segmuller, et il eut l’inspiration fatale de pousser en avant la malheureuse dont le témoignage pouvait être si décisif.
La stupeur le cloua net sur place, quand il vit que le juge n’était pas seul, quand il reconnut en ce témoin qu’on interrogeait, l’homme du portrait, Polyte Chupin.
À l’instant, il comprit l’étendue de la faute, ses conséquences, et combien il importait d’empêcher toute communication, tout échange de pensées entre le mari et la femme.
Il bondit jusqu’à Toinon-la-Vertu, et la secouant rudement par le bras, il lui commanda de sortir à l’instant.
– Vous ne pouvez rester ici, lui criait-il, allons, venez !…
Mais la pauvre créature était tout éperdue, défaillante d’émotion, plus tremblante que la feuille. Hors son mari, elle était incapable de rien voir, de rien entendre. Retrouver ce misérable qu’elle adorait, quel ravissement ! Mais pourquoi reculait-il, pourquoi lui lançait-il des regards farouches ?
Elle voulait parler, s’expliquer … Elle se débattit donc un peu, oh ! bien peu, assez cependant pour recueillir la phrase de Polyte, qui entra dans son cerveau comme une balle.
Ce que voyant, le jeune policier la saisit par la taille, la souleva comme une plume, et l’emporta dans la galerie.
Cette scène n’avait pas duré une minute en tout, et M. Segmuller en était encore à formuler une observation, que déjà la porte était refermée et qu’il se retrouvait seul avec Polyte.
– Eh ! eh !… pensait Goguet, frétillant d’aise, voici du nouveau !…
Mais comme ses à-parte ne lui faisaient jamais négliger sa besogne de greffier, il se pencha à l’oreille du juge, pour demander :
– Dois-je inscrire ce qu’a dit en dernier lieu le témoin ?
– Certes ! répondit M. Segmuller, et mot pour mot, s’il vous plaît !
Il s’arrêta ; la porte s’ouvrait une fois encore et livrait passage à l’huissier qui, timidement et d’un air fort penaud, remit un billet et sortit.
Ce billot, écrit au crayon par Lecoq, sur une feuille arrachée à son calepin, disait au juge le nom de la femme, et lui donnait brièvement, mais clairement, les renseignements recueillis.
– Ce garçon-là pense à tout … murmura M. Segmuller.
Le sens de la scène qu’il n’avait fait qu’entrevoir éclatait maintenant à ses yeux.
Tout lui était expliqué !
Il n’en regrettait que plus amèrement cette rencontre fatale qui venait d’avoir lieu dans son cabinet. Mais à qui devait-il s’en prendre ? À lui, à lui seul, à son impatience, à son défaut de prévoyance quand, son huissier parti, il avait envoyé chercher Polyte Chupin.
Cependant, comme il ne pouvait se douter de l’influence énorme de cette circonstance sur l’instruction, il ne s’en alarma pas et ne songea qu’à tirer parti des documents précieux qui lui arrivaient.
– Poursuivons, dit-il à Polyte.
Le gredin eut un geste d’insouciant assentiment. Sa femme sortie, il n’avait plus bougé, indifférent en apparence à tout ce qui se passait.
– C’est votre femme que nous venons de voir ? demanda M. Segmuller.
– Oui.
– Elle voulait se jeter à votre cou, vous l’avez repoussée.
– Je ne l’ai pas repoussée, m’sieu.
– Vous l’avez tenue à distance, si vous aimez mieux, vous n’avez pas eu un regard pour votre enfant qu’elle vous tendait … pourquoi ?
– Ce n’était pas le moment de penser au sentiment.
– Vous mentez. Vous vouliez simplement la bien fixer pendant que vous lui dictiez sa déposition.
– Moi !… je lui ai dicté sa déposition ?…
– Sans cette supposition, les paroles que vous avez prononcées seraient inintelligibles.
– Quelles paroles ?…
Le juge se retourna vers son greffier.
– Goguet, dit-il, relisez au témoin sa dernière phrase.
Le greffier, de sa voix monotone, lut :
« J’en voudrais à la mort à qui dirait que je connais Lacheneur. »
– Eh bien !… insista M. Segmuller, qu’est-ce que cela signifie ?
– C’est bien facile à comprendre, m’sieu.
M. Segmuller s’était levé, enveloppant Polyte d’un de ces regards de juge, qui, selon l’expression d’un prévenu, « font grouiller la vérité dans les entrailles. »
– Assez de mensonges, interrompit-il. Vous commandiez le silence à votre femme, voilà le fait. À quoi bon ? et que peut-elle nous apprendre ? Pensez-vous donc que la police ne sait pas vos relations avec Lacheneur, vos entretiens, quand il vous attendait en voiture près des terrains vagues, les espérances de fortune que vous fondiez sur lui ?… Croyez-moi, décidez-vous à des aveux, pendant qu’il en est temps encore, ne vous engagez pas dans une voie au bout de laquelle est un péril sérieux. On est complice de plus d’une façon !
Il est certain que l’impudence de Polyte reçut un rude choc. Il parut confondu, et baissa la tête en balbutiant une réponse inintelligible.
Cependant il s’obstina à garder le silence, et le juge, qui venait d’employer inutilement son arme la plus forte, désespéra. Il sonna et donna l’ordre de reconduire le témoin en prison, après avoir pris des précautions, toutefois, pour qu’il ne pût revoir sa femme.
Polyte sorti, Lecoq parut. Il était désespéré, il s’arrachait les cheveux.
– Et dire, répétait-il, que je n’ai pas tiré de cette femme tout ce qu’elle savait, quand c’était si facile ! Mais je savais que vous m’attendiez, monsieur, je me dépêchais, j’ai cru bien faire…
– Rassurez-vous, ce malheur peut se réparer.
– Non, monsieur, non, nous ne saurons plus rien de cette malheureuse. Impossible de lui arracher un mot depuis qu’elle a vu son mari. Elle l’aime de la passion la plus folle, il a sur elle une influence toute-puissante. Il lui a commandé de se taire, elle se taira.
Le jeune policier n’avait que trop raison. M. Segmuller dut se l’avouer dès les premiers pas que Toinon-la-Vertu fit dans son cabinet.
La pauvre créature était écrasée de douleur. Il était aisé de reconnaître qu’elle eût donné sa vie pour reprendre les paroles qui lui étaient échappées dans sa mansarde. Le regard de Polyte l’avait glacée et remuait en son cœur les plus sinistres appréhensions. Ne concevant rien dont il ne pût être coupable, elle se demandait si son témoignage ne serait pas un arrêt de mort.
Aussi refusa-t-elle de répondre autre chose que : « Non ! » ou : « Je ne sais pas ! » à toutes les questions, et tout ce qu’elle avait dit, elle le rétracta. Elle jurait qu’elle s’était trompée, qu’on avait mal compris, qu’on abusait de ses paroles. Elle affirmait avec les plus horribles serments que jamais elle n’avait entendu parler de Lacheneur.
Enfin, quand on la pressait trop, elle éclatait en sanglots, et serrait convulsivement sur sa poitrine son enfant qui poussait des cris perçants.
En présence de cette obstination idiote, aveugle comme celle de la brute, que faire ? M. Segmuller hésitait. Il se sentait pris de pitié pour cette malheureuse. Enfin, après un moment de réflexion :
– Vous pouvez vous retirer, ma brave femme, dit-il doucement, mais souvenez-vous bien que votre silence nuit plus à votre mari que tout ce que vous pourriez dire.
Elle se retira … elle s’enfuit plutôt, pendant que le juge et l’agent de la sûreté échangeaient des regards consternés.
– Je le disais bien !… pensait Goguet. Les actions du prévenu sont en hausse. Je parie cent sous pour le prévenu.
Chapitre 28
D’un seul mot, Delamorte-Felines a défini l’instruction : « Une lutte. » Lutte terrible, entre la justice qui veut arriver à la vérité et le crime qui prétend garder son secret.
Mandataire de la société, investi de pouvoirs discrétionnaires, ne relevant que de sa conscience et de la loi, le juge d’instruction dispose du plus formidable appareil.
Rien ne le gêne, personne ne lui commande. Administration, police, force armée, il a tout à ses ordres. Sur un mot de lui, vingt agents, cent s’il le faut, vont remuer Paris, fouiller la France, explorer l’Europe.
Pense-t-il qu’un homme peut éclairer un point obscur, il cite cet homme à comparaître dans son cabinet, et il arrive, fût-il à cent lieues. Voilà pour le juge.
Seul, sous les verrous, au secret le plus souvent, l’homme accusé d’un crime se trouve comme retranché du nombre des vivants. Nul bruit de l’intérieur n’arrive jusqu’au cabanon où il vit sous l’œil des gardiens. Ce qu’on dit, ce qui se passe… il l’ignore. Quels témoins ont été interrogés et ce qu’ils ont répondu, il ne sait. Et il en est réduit à se demander, dans l’effroi de son âme, jusqu’à quel point il est compromis, quels indices ont été recueillis, quelles charges accablantes sont près de l’écraser.
Voilà pour le prévenu.
Eh bien !… en dépit de cette terrible disproportion d’armes des deux adversaires, parfois l’homme au secret l’emporte.
S’il est bien sûr de n’avoir laissé derrière lui aucune preuve du crime, s’il n’a pas d’antécédents qui se lèvent contre lui, il peut, inexpugnable dans un système de négation absolue, braver tous les efforts de la justice.
Telle était, en ce moment, la situation de Mai, le mystérieux meurtrier.
M. Segmuller et Lecoq se l’avouaient avec une douleur mêlée de dépit.
Ils avaient pu, ils avaient dû espérer que Polyte Chupin ou sa femme donneraient la mot de l’irritant problème… cette espérance s’envolait.
Le système du soi-disant artiste « bonisseur » sortait intact de cette épreuve si périlleuse, et plus que jamais son identité demeurait problématique.
– Et cependant, s’écria le juge avec un geste désolé, et cependant ces gens-là savent quelque chose, et s’ils voulaient…
– Ils ne voudront pas.
– Pourquoi ? Quel intérêt les guide ? Ah ! c’est là, ce qu’il faudrait découvrir. Qui nous dira par quelles éblouissantes promesses on a pu s’assurer du silence d’un misérable tel que Polyte Chupin ? Sur quelle récompense compte-t-il donc, qu’il brave, en se taisant, un véritable danger ?…
Lecoq ne répondit pas. La contraction de ses sourcils trahissait le prodigieux effort de sa réflexion.
– Il est une question, monsieur, dit-il enfin, qui m’embarrasse plus que toutes celles-là ensemble, et qui, si elle était résolue, nous ferait faire un grand pas.
– Laquelle ?
– Vous vous demandez, monsieur, ce qu’on a promis à Chupin ?… Moi je me demande qui lui a promis quelque chose ?
– Qui ?… Le complice, évidemment, cet artisan insaisissable des intrigues qui nous enveloppent.
À cet hommage rendu à une audace et à une habileté trop réelles, le jeune policier serra les poings. Ah ! il lui en voulait terriblement, à ce complice, qui, ruelle de la Butte-aux-Cailles, avait fait la police prisonnière. Il ne lui pardonnait pas d’avoir osé, lui gibier, prendre le rôle de chasseur.
– Certes, répondit-il, je reconnais sa main. Mais quel artifice a-t-il imaginé cette fois ? Qu’il se soit entendu au poste avec la veuve Chupin, rien de mieux, nous savons le moyen. Mais comment s’y est-il pris pour arriver jusqu’à Polyte, prisonnier, et étroitement surveillé ?
Il ne disait pas toute sa pensée, il l’atténuait, et cependant M. Segmuller eut un soubresaut, en homme que surprend une proposition un peu forte.
– Que me dites-vous là !… fit-il. Quoi ! vous pensez qu’un des employés de la prison s’est laissé corrompre ?
Lecoq hocha la tête d’un air passablement équivoque.
– Je ne crois rien, répondit-il, je ne soupçonne personne, surtout ; je cherche. Chupin a-t-il, oui ou non, été prévenu ?
– Oui, à coup sûr.
– C’est donc un fait acquis ! Eh bien ! pour l’expliquer, il faut supposer des intelligences dans la prison ou une visite au parloir.
Il était difficile, en effet, d’imaginer une troisième alternative.
M. Segmuller était très visiblement troublé. Il parut balancer entre plusieurs partis, puis se décidant tout à coup, il se leva et prit son chapeau en disant :
– Je veux en avoir le cœur net, venez, monsieur Lecoq.
Ils sortirent, et, grâce à cette étroite et sombre galerie qui met en communication « la souricière » et le Palais de Justice, ils arrivèrent en deux minutes au Dépôt.
On venait de distribuer la pitance aux prévenus, et le directeur, tout en surveillant le service, se promenait dans la première cour avec Gévrol.
– Dès qu’il aperçut le juge, il s’avança vers lui avec un empressement marqué.
– Sans doute, monsieur, commença-t-il, vous venez pour le prévenu Mai ?
– En effet.
Du moment où il était question d’un prévenu, Gévrol crut pouvoir s’approcher sans indiscrétion.
– J’en causais justement avec monsieur l’inspecteur de la sûreté, poursuivit le directeur, et je lui disais combien j’ai lieu d’être satisfait de la conduite de cet homme. Non-seulement il n’y a pas eu besoin de lui remettre la camisole de force, mais son humeur est changée du tout au tout. Il mange de bon appétit, il est gai comme un pinson, il plaisante avec les gardiens…
– Bast ! fit le Général, en se voyant pincé, le désespoir l’avait pris… Puis il a réfléchi qu’il sauverait probablement sa tête, que la vie au bagne est encore la vie, et que d’ailleurs on sort du bagne.
Le juge et le jeune policier avaient échangé un regard inquiet. Cette gaieté du soi-disant saltimbanque pouvait n’être que la suite de son rôle ; mais elle pouvait aussi venir de la certitude acquise de déjouer les investigations, et qui sait ?… de quelque nouvelle favorable reçue du dehors.
Cette dernière supposition s’offrit si vivement à l’esprit de M. Segmuller, qu’il tressaillit.
– Êtes-vous sûr, monsieur le directeur, demanda-t-il, que nulle communication du dehors ne peut parvenir aux prévenus qui sont au secret ?
Ce doute parut blesser vraiment le digne fonctionnaire. Suspecter ses cachots !… Autant le suspecter lui-même ! Il ne put s’empêcher de lever les bras au ciel comme pour le prendre à témoin de ce blasphème insensé.
– Si j’en suis sûr !… s’écria-t-il. Mais vous n’avez donc jamais visité les secrets ! Vous n’avez donc jamais vu le luxe de précautions qui les entoure, les triples barreaux, les hottes qui interceptent le jour … Et je ne compte pas le factionnaire qui nuit et jour se promène sous les fenêtres. C’est-à-dire qu’une hirondelle, une hirondelle même n’arriverait pas jusqu’aux prisonniers.
Cette seule description devait rassurer.
– Me voici donc tranquille, dit le juge. Maintenant, monsieur le directeur, je désirerais quelques renseignements sur un autre prévenu, un certain Chupin.
– Ah !… je sais, un détestable garnement.
– C’est cela. Je voudrais savoir s’il n’a pas reçu quelque visite hier.
– Diable !… c’est qu’il va falloir que j’aille au greffe, monsieur, si je veux vous répondre avec quelque certitude. C’est-à-dire, attendez donc, voici un gardien, ce petit là-bas, sous le porche, qui peut nous renseigner. Hé ! Ferrau !… cria-t-il.
Le surveillant appelé accourut.
– Sais-tu, lui demanda-t-il, si le nommé Chupin a été au parloir hier ?
– Oui, monsieur, c’est même moi qui l’y ai conduit.
M. Segmuller eut un sourire de satisfaction, cette réponse dissipait tous les soupçons.
– Et qui le visitait, interrogea vivement Lecoq, un gros homme, n’est-ce pas ? très rouge de figure, ayant le nez camard…
– Faites excuse, monsieur, c’était une femme, sa tante, à ce qu’il m’a dit.
Une même exclamation de surprise échappa au juge et au jeune policier, et ensemble ils demandèrent :
– Comment était-elle ?
– Petite, répondit le surveillant, boulotte, très blonde, l’air d’une bien brave femme, pas cossue, par exemple…
– Serait-ce une de nos fugitives de là-bas ?… fit tout haut Lecoq.
Gévrol partit d’un grand éclat de rire.
– Encore une princesse russe, dit-il.
Mais le juge parut goûter médiocrement la plaisanterie.
– Vous vous oubliez, monsieur l’agent !… dit-il sévèrement. Vous oubliez que les plaisanteries que vous adressez à votre camarade arrivent jusqu’à moi !
Le Général comprit qu’il avait été trop loin, et tout en lançant à Lecoq son plus venimeux regard, il se confondit en excuses.
M. Segmuller ne parut pas l’entendre. Il salua le directeur, et faisant signe au jeune policier de le suivre :
– Courez à la Préfecture, lui dit-il, et sachez comment et sous quel prétexte cette femme a obtenu la carte qui lui a permis de voir Polyte Chupin.
