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Kitabı oku: «Monsieur Lecoq», sayfa 14
Chapitre 29
Resté seul, M. Segmuller reprit le chemin de son cabinet, guidé bien plus par l’instinct machinal de l’habitude que par une volonté délibérée.
Toutes les facultés de son intelligence étaient à « l’affaire, » et telle était sa préoccupation, que lui, la politesse même, il oubliait de rendre les saluts qu’il recueillait sur son passage.
Comment avait-il procédé, jusqu’ici ? Au hasard ; selon le caprice des événements, il avait couru au plus pressé, ou du moins à ce qu’il jugeait tel. Pareil à l’homme égaré dans les ténèbres, il avait erré à l’aventure, sans direction, marchant vers tout ce qui, dans le lointain, lui semblait être une lumière.
À courir ainsi on s’épuise vainement ; il se l’avouait en reconnaissant l’impérieuse et pressante nécessité d’un plan.
Il n’avait pu enlever la place d’un coup de main, force lui était de se résigner aux méthodiques lenteurs d’un siège en règle.
Et il se hâtait, car il sentait les heures lui échapper. Il savait que le temps est une obscurité de plus, et que la recherche d’un crime devient plus difficile à mesure qu’on s’éloigne de l’instant où il a été commis.
Que de choses à faire encore cependant.
Ne devait-il pas confronter avec les cadavres des victimes le meurtrier, la veuve Chupin et Polyte ?
Ces tristes confrontations sont fécondes en résultats inespérés.
Leverd, l’assassin, allait être relâché faute de preuves, quand mis brusquement en présence de sa victime, il changea de visage et perdit son assurance. Une question à brûle-pourpoint lui arracha alors un aveu.
M. Segmuller avait aussi les témoins à interroger : Papillon le cocher, la concierge de la maison de la rue de Bourgogne, où les deux femmes s’étaient un instant réfugiées, enfin Mme Milner, la maîtresse de l’hôtel de Mariembourg.
N’était-il pas de même indispensable d’entendre dans le plus bref délai un certain nombre de gens du quartier de la Poivrière, quelques camarades de Polyte et les propriétaires du bal de l’Arc-en-Ciel où les victimes et le meurtrier avaient passé une partie de la soirée ?
Certes, on ne pouvait pas espérer de grands éclaircissements de chacun de ces témoins en particulier. Les uns ignoraient les faits, les autres avaient à les dénaturer un intérêt qui demeurait un problème.
Mais chacun d’eux devait apporter sa part de conjectures, dire quelque chose, émettre une opinion, proposer une fable.
Et là éclate le génie du juge d’instruction, habitué à éprouver les unes par les autres les réponses les plus contradictoires, exercé à tirer d’une certaine quantité de mensonges une moyenne qui est à peu près la vérité.
Goguet, le souriant greffier, achevait de remplir, sur les indications du juge, une douzaine de citations, quand Lecoq reparut.
– Eh bien ?… lui cria le juge.
Réellement la question était superflue. Le résultat de la démarche était visiblement écrit sur la figure du jeune policier.
– Rien, répondit-il, toujours rien.
– Comment !… On ne sait pas à qui on a donné une carte pour visiter Polyte Chupin au Dépôt ?
– Pardon, monsieur, on ne le sait que trop. Nous retrouvons là une preuve nouvelle de l’infernale habileté du complice à profiter de toutes les circonstances. La carte dont on s’est servi hier est au nom d’une sœur de la veuve Chupin, Rose-Adélaïde Pitard, marchande des quatre-saisons à Montmartre. Cette carte a été délivrée il y a huit jours, sur une demande apostillée du commissaire de police. Il est dit, dans cette demande, que la femme Rose Pitard a besoin de voir sa sœur pour le règlement d’une affaire de famille.
Si grande était la surprise du juge, qu’elle arrivait à une expression presque comique.
– Cette tante serait-elle donc du complot !… murmura-t-il.
Le jeune policier hocha la tête.
– Je ne le pense pas, répondit-il. Ce n’est pas elle, en tout cas, qui était hier au parloir du Dépôt. Les employés de la Préfecture se rappellent très bien la sœur de la Chupin, et d’ailleurs nous avons trouvé son signalement… C’est une femme de cinq pieds passés, très brune, très ridée, hâlée et comme tannée par la pluie, le vent et le soleil, enfin âgée d’une soixantaine d’années. Or, la visiteuse d’hier était petite, blonde, blanche et ne paraissait pas plus de quarante-cinq ans…
– Mais s’il en est ainsi, interrompit M. Segmuller, cette visiteuse doit être une de nos fugitives.
– Je ne le pense pas.
– Qui donc serait-elle, à votre avis ?
– Eh !… la propriétaire de l’hôtel de Mariembourg, cette fine mouche qui s’est si bien moquée de moi. Mais qu’elle y prenne garde !… Il est des moyens de vérifier mes soupçons…
Le juge écoutait à peine, tout ému qu’il était de l’inconcevable audace et du merveilleux dévouement de ces gens qui risquaient tout pour assurer l’incognito du meurtrier.
– Reste à savoir, prononça-t-il, comment le complice a pu apprendre l’existence de ce laisser-passer.
– Oh ! rien de si simple, monsieur. Après s’être entendus au poste de la barrière d’Italie, la veuve Chupin et le complice ont compris combien il était urgent de prévenir Polyte. Ils ont cherché comment arriver jusqu’à lui, la vieille s’est souvenue de la carte de sa sœur, et l’homme est allé l’emprunter sous le premier prétexte venu…
– C’est cela, approuva M. Segmuller, oui, c’est bien cela, le doute n’est pas possible… Il faudra vous informer cependant…
Lecoq eut ce geste résolu de l’homme dont le zèle impatient n’a pas besoin d’être stimulé.
– Et je m’informerai !… répondit-il, que monsieur le juge s’en remette à moi. Rien de ce qui peut préparer le succès ne sera négligé. Avant ce soir, j’aurai deux observateurs sous les armes, l’un ruelle de la Butte-aux-Cailles, l’autre à la porte de l’hôtel de Mariembourg. Si le complice du meurtrier a l’idée de visiter Toinon-la-Vertu ou Mme Milner, il est pris. Il faudra bien que notre tour vienne, à la fin !…
Mais ce n’était pas le moment de se dépenser en paroles, en vanteries surtout. Il s’interrompit, et alla prendre son chapeau déposé en entrant.
– Maintenant, dit-il, je demanderai à monsieur le juge ma liberté ; s’il avait des ordres à donner, je laisse en faction dans la galerie un de mes collègues, le père Absinthe. J’ai, moi, à utiliser nos deux plus importantes pièces de conviction : la lettre de Lacheneur et la boucle d’oreille…
– Allez donc, dit M. Segmuller, et bonne chance !…
Bonne chance !… Le jeune policier l’espérait bien. Si même, jusqu’à ce moment, il avait si facilement pris son parti de ses échecs successifs, c’est qu’il se croyait bien assuré d’avoir en poche un talisman qui lui donnerait la victoire.
– Je serais plus que simple, pensait-il, si je n’étais pas capable de découvrir la propriétaire d’un objet de cette valeur. Or, cette propriétaire trouvée, nous constatons du coup l’identité de notre homme-énigme.
Avant tout, il s’agissait de savoir de quel magasin sortait la boucle d’oreille. Aller de bijoutier en bijoutier, demandant : « Est-ce votre ouvrage ? » eût été un peu long.
Heureusement Lecoq avait sous la main un homme qui s’estimerait très heureux de mettre son savoir à son service.
C’était un vieil Hollandais, nommé Van-Nunen, sans rival à Paris, dès qu’il s’agissait de joaillerie ou de bijouterie.
La Préfecture l’utilisait en qualité d’expert. Il passait pour riche et l’était bien plus qu’on ne le supposait. Si sa mise était toujours sordide, c’est qu’il avait une passion : il adorait les diamants. Il en avait toujours quelques-uns sur lui, dans une petite boîte qu’il tirait dix fois par heure, comme un priseur sort sa tabatière.
Le bonhomme reçut bien le jeune policier. Il chaussa ses besicles, examina le bijou avec une grimace de satisfaction, et d’un ton d’oracle dit :
– La pierre vaut huit mille francs, et la monture vient de chez Doisty, rue de la Paix.
Vingt minutes plus tard, Lecoq se présentait chez le célèbre bijoutier.
Van-Nunen ne s’était pas trompé. Doisty reconnut la boucle d’oreille, elle sortait bien de chez lui. Mais à qui l’avait-il vendue ? Il ne put se le rappeler, car il y avait bien trois ou quatre ans de cela.
– Seulement, attendez, ajouta-t-il, je vais appeler ma femme qui a une mémoire incomparable.
Mme Doisty méritait cet éloge. Il ne lui fallut qu’un coup d’œil pour affirmer qu’elle connaissait cette boucle et que la paire avait été vendue vingt mille francs à Mme la marquise d’Arlange.
– Même, ajouta-t-elle, en regardant son mari, tu devrais te rappeler que la marquise ne nous avait donné que neuf mille francs comptant, et que nous avons eu toutes les peines du monde à obtenir le solde.
Le mari se souvint en effet de ce détail.
– Maintenant, dit le jeune policier, je voudrais bien avoir l’adresse de cette marquise.
– Elle demeure au faubourg Saint-Germain, répondit Mme Doisty, près de l’esplanade des Invalides…
Chapitre 30
Tant qu’il avait été sous l’œil du bijoutier, Lecoq avait eu la force de garder le secret de ses impressions.
Mais une fois hors du magasin, et quand il eut fait quelques pas sur le trottoir, il s’abandonna si bien au délire de sa joie, que les passants surpris durent se demander si ce beau garçon n’était pas fou. Il ne marchait pas, il dansait, et tout en gesticulant de la façon la plus comique, il jetait au vent un monologue victorieux.
– Enfin !… disait-il, cette affaire sort donc des bas-fonds où elle s’agitait jusqu’ici. J’arrive aux véritables acteurs du drame, à ces personnages haut placés que j’avais devinés. Ah ! monsieur Gévrol, illustre Général, vous vouliez une princesse russe ! il faudra vous contenter d’une simple marquise… On fait ce qu’on peut !
Mais ce vertige peu à peu se dissipa, le bon sens reprenait ses droits.
Le jeune policier sentait bien qu’il n’aurait pas trop de la plénitude de son sang-froid, de tous ses moyens et de toute sa sagacité pour mener à bonne fin cette expédition.
Comment s’y prendrait-il, quand il serait en présence de cette marquise, pour obtenir des aveux sans réticences, pour lui arracher avec tous les détails de la scène du meurtre, le nom du meurtrier ?
– Il faut, pensait-il, se présenter la menace à la bouche, et lui faire peur, tout est là !… si je lui laisse le temps de se reconnaître, je ne saurai rien.
Il s’interrompit, il arrivait devant l’hôtel de la marquise d’Arlange, charmante habitation bâtie entre cour et jardin, et avant de pénétrer dans la place, il jugeait indispensable d’en reconnaître l’intérieur.
– C’est donc là, murmurait-il, que je trouverai le mot de l’énigme. Là, derrière ces riches rideaux de mousseline, agonise d’effroi notre fugitive de l’autre nuit. Quelles ne doivent pas être ses angoisses, depuis qu’elle s’est aperçue de la perte de sa boucle d’oreille…
Durant près d’une heure, établi sous une porte cochère, il resta en observation. Il eût voulu entrevoir un des hôtes de cette belle demeure. Faction perdue ! Pas un visage ne se montra aux glaces des fenêtres, pas un valet ne traversa la cour.
Impatienté, il résolut de commencer une enquête aux environs.
Il ne pouvait tenter sa démarche décisive sans avoir une idée des gens qu’il allait trouver.
Quel pouvait être le mari de cette audacieuse, qui s’encanaillait comme dans les romans régence, et courait la prétentaine, la nuit, au cabaret de la Chupin ?
Lecoq se demandait à qui et où s’adresser, quand de l’autre côté de la rue, il avisa un marchand de vins qui fumait sur le seuil de sa boutique.
Il alla droit à lui, jouant bien l’embarras d’un homme qui a oublié une adresse, et poliment lui demanda l’hôtel d’Arlange.
Sans un mot, sans daigner retirer sa pipe de sa bouche, le marchand étendit le bras.
Mais il était un moyen de le rendre communicatif, c’était, d’entrer dans son établissement, de se faire servir quelque chose et de lui proposer de trinquer.
Ainsi fit le jeune policier, et la vue de deux verres pleins délia comme par miracle la langue du digne négociant.
On ne pouvait mieux tomber pour obtenir des renseignements, car il était établi dans le quartier depuis dix ans et honoré de la clientèle de messieurs les gens de maison.
– Même, dit-il à Lecoq, je vous plains si vous allez chez la marquise pour toucher une facture. Vous aurez le temps d’apprendre le chemin de sa maison avant de voir la couleur de son argent. En voilà une dont les créanciers ne laisseront jamais geler la sonnette.
– Diable !… elle est donc pauvre ?
– Elle !… On lui connaît bien une vingtaine de mille livres de rentes, sans compter cet hôtel. Mais vous savez, quand on dépense tous les ans le double de son revenu…
Il s’arrêta court, pour montrer au jeune policier deux femmes qui passaient, l’une âgée de plus de quarante ans et vêtue de noir, l’autre toute jeune, mise comme une pensionnaire.
– Et tenez, ajouta-t-il, voici justement la petite-fille de la marquise, Mlle Claire, qui passe avec sa gouvernante, Mlle Schmidt.
Lecoq eut un éblouissement.
– Sa petite fille ?… balbutia-t-il.
– Mais oui… la fille de défunt son fils, si vous aimez mieux.
– Quel âge a-t-elle donc ?…
– Une soixantaine d’années, au moins. Mais on ne les lui donnerait pas, non. C’est une de ces vieilles bâties à chaux et à sable, qui vivent cent ans, comme les arbres. Et méchante, qu’elle est !… Je ne voudrais pas lui dire ce que je pense d’elle à deux pouces du nez. Elle aurait plus tôt fait de m’envoyer une taloche que moi d’avaler ce verre d’eau-de-vie…
– Pardon, interrompit le jeune policier, elle n’occupe pas seule cet hôtel…
– Mon Dieu !… si, toute seule avec sa petite-fille, la gouvernante et deux domestiques… Mais qu’est-ce qui vous prend donc ?…
Le fait est que ce pauvre Lecoq était plus blanc que sa chemise. C’était le magique édifice de ses espérances qui s’écroulait aux paroles de cet homme comme le fragile château de cartes d’un enfant.
– Je n’ai rien, répondit-il d’une voix mal assurée, oh !… rien du tout.
Mais il n’eût pas supporté un quart d’heure de plus l’horrible supplice de l’incertitude. Il paya et alla sonner à la grille de l’hôtel.
Un domestique vint lui ouvrir, l’examina d’un œil défiant et lui répondit que madame la marquise était à la campagne.
Évidemment on lui faisait cet honneur de le prendre pour un créancier.
Mais il sut insister si adroitement, il fit si bien comprendre qu’il ne venait pas réclamer d’argent, il parlait si fortement d’affaires urgentes, que le domestique finit par le planter seul au milieu du vestibule en lui disant qu’il allait s’assurer de nouveau si madame était bien réellement sortie.
Elle n’était pas sortie. L’instant d’après le valet revint dire à Lecoq de le suivre, et après l’avoir guidé à travers un grand salon d’une magnificence fort délabrée, il l’introduisit dans un boudoir tendu d’étoffe rose.
Là, sur une chaise longue, au coin du feu, une vieille dame d’aspect terrible, grande, osseuse, très parée et plus fardée, tricotait une bande de laine verte.
Elle toisa le jeune policier jusqu’à lui faire monter le rouge au front, et comme il lui parut intimidé, ce qui la flatta, elle lui parla presque doucement.
– Eh bien ! mon garçon, demanda-t-elle, qu’est-ce qui vous amène ?
Lecoq n’était pas intimidé, mais il reconnaissait avec douleur que Mme d’Arlange ne pouvait être une des femmes du cabaret de la Chupin.
En elle, rien ne répondait assurément au signalement donné par Papillon.
Puis, le jeune policier se rappelait combien étaient petites les empreintes laissées sur la neige par les deux fugitives, et le pied de la marquise, qui dépassait sa robe, était d’une héroïque grandeur.
– Ah çà ! êtes-vous muet ? insista la vieille dame en enflant la voix.
Sans répondre directement, le jeune policier tira de sa poche la précieuse boucle d’oreille, et la déposa sur la chiffonnière en disant :
– Je vous rapporte ceci, madame, que j’ai trouvé, et qui vous appartient, m’a-t-on dit.
Madame d’Arlange posa son tricot pour examiner le bijou.
– C’est pourtant vrai, dit-elle, après un moment, que ce bouton d’oreille m’a appartenu. C’est une fantaisie que j’eus, il y a quatre ans, et qui me coûta bel et bien vingt mille livres. Ah !… le sieur Doisty, qui me vendit ces diamants, dut gagner un joli denier. Mais j’ai une petite-fille à élever !… Des besoins d’argent pressants me contraignirent peu après à me défaire de cette parure, que je regrettai, et je la cédai.
– À qui ?… interrogea vivement Lecoq.
– Eh !… fit la marquise choquée ; qu’est-ce que cette curiosité !
– Excusez-moi, madame, c’est que je voudrais tant retrouver le propriétaire de cette jolie chose…
Madame d’Arlange regarda son jeune visiteur d’un air curieux et surpris :
– De la probité !… fit-elle. Oh ! oh !… Et pas le sou, peut-être…
– Madame !…
– Bon ! bon !… ce n’est pas une raison pour devenir rouge comme un coquelicot, mon garçon. J’ai cédé ces boucles à une grande dame allemande, – car la noblesse a encore quelque fortune en Autriche, – à la baronne de Watchau…
– Et où demeure cette dame, madame la marquise ?…
– Au Père-Lachaise, depuis l’an dernier qu’elle s’est laissée mourir… Les femmes d’à-présent, un tour de valse et un courant d’air, et c’est fait d’elles !… de mon temps, après chaque galop, les jeunes filles vidaient un grand verre de vin sucré et se mettaient entre deux portes… Et nous nous portions comme vous voyez.
– Mais, madame, insista le jeune policier, la baronne de Watchau a dû laisser des héritiers, un mari, des enfants ?…
– Personne qu’un frère qui a une charge à la cour de Vienne, et qui n’a pas pu se déplacer. Il a envoyé l’ordre de vendre à l’encan tout le bien de sa sœur, sans excepter sa garde-robe, et on lui a expédié l’argent là-bas.
Lecoq ne put triompher d’un mouvement de désespoir.
– Quel malheur ! murmura-t-il.
– Hein !… Pourquoi ?… fit la vieille dame. De cette affaire, mon garçon, le diamant vous reste, et je m’en réjouis, ce sera une juste récompense de votre probité.
Si le hasard, à ses rigueurs, joint encore l’ironie, la mesure est comble. Ainsi la marquise d’Arlange ajoutait au supplice de Lecoq des raffinements inconnus, pendant qu’elle lui souhaitait, avec toutes les apparences de la bonne foi, de ne jamais retrouver la femme qui avait perdu ce riche bijou.
S’emporter, crier, donner cours à sa colère, reprocher à cette vieille son ineptie, lui eût été un ineffable soulagement. Mais, alors, que devenait son rôle de bon jeune homme probe ?…
Il sut contraindre ses lèvres à grimacer un sourire, il balbutia même un remerciement de tant de bonté. Puis, comme il n’avait plus rien à attendre, il salua bien bas et sortit à reculons, étourdi de ce nouveau coup.
Fatalité, maladresse de sa part, habileté miraculeuse de ses adversaires, il avait vu se rompre successivement entre ses mains tous les fils sur lesquels il avait compté pour guider l’instruction hors de l’inextricable labyrinthe où elle s’égarait de plus en plus.
Était-il encore dupe d’une nouvelle comédie ? Ce n’était pas admissible.
Si le complice du meurtrier eût pris pour confident le bijoutier Doisty, il lui eût demandé purement et simplement de répondre qu’il ne savait pas à qui ces brillants avaient été vendus, ou même qu’ils ne sortaient pas de chez lui.
La complication même des circonstances en décelait la sincérité.
Puis le jeune policier avait d’autres raisons de ne douter point des allégations de la marquise. Certain regard qu’il avait surpris entre le bijoutier et sa femme éclairait les faits d’un jour éblouissant.
Ce regard signifiait que, dans leur opinion, la marquise en prenant ces diamants avait hasardé une petite spéculation plus commune qu’on ne croit, et dont quantité de femmes du vrai monde sont coutumières. Elle avait acheté à crédit pour céder à perte, mais au comptant, et profiter momentanément de la différence entre la somme donnée en à-compte et le prix de cession.
Lecoq n’en décida pas moins qu’il irait jusqu’au fond de cet incident.
Il voulait, à défaut d’autre satisfaction, s’épargner des remords comme ceux qui le poursuivaient depuis qu’il s’était si naïvement laissé prendre aux apparences à l’hôtel de Mariembourg.
Il retourna donc chez Doisty, et sous un prétexte assez plausible pour écarter tout soupçon de sa profession, il obtint la communication de ses livres de commerce.
À l’année indiquée, au mois fixé, la vente était inscrite, non-seulement sur la main-courante, mais encore sur le grand-livre. Les neuf mille francs étaient passés en compte et successivement, à des intervalles éloignés, les divers versements de la marquise étaient portés à l’avoir.
Que Mme Millier eût réussi à glisser sur son registre de police une fausse mention, on le comprenait. Il était impossible que le bijoutier eût falsifié toute sa comptabilité de quatre ans.
La réalité est indiscutable, et cependant le jeune policier ne se tint pas pour satisfait.
Il se transporta rue du Faubourg-Saint-Honoré, à la maison qu’habitait en son vivant la baronne de Watchau, et là, il apprit d’un concierge complaisant que lors du décès de cette pauvre dame, ses meubles et ses effets avaient été portés à l’hôtel de la rue Drouot.
– Même, ajouta le concierge, la vente a été faite par M. Petit.
Sans perdre une minute, le jeune policier courut chez ce commissaire-priseur qui avait la spécialité des « riches mobiliers. »
Me Petit se rappelait très bien la « vente Watchau, » qui avait fait un certain bruit à l’époque, et il en eut bientôt retrouvé le volumineux procès-verbal dans ses cartons.
Beaucoup de bijoux y étaient décrits, avec le chiffre de l’adjudication et le nom des adjudicataires en regard, mais aucun ne se rapportait, même vaguement, aux maudits boutons d’oreilles.
Lecoq montra le diamant qu’il avait en poche ; le commissaire-priseur ne se rappelait pas l’avoir vu. Mais cela ne signifiait rien, il lui en avait tant passé, il lui en passait tant entre les mains !…
Ce qu’il affirmait, c’est que le frère de la baronne, son héritier, ne s’était rien réservé de la succession, pas une bague, pas un bibelot, pas une épingle, et qu’il avait paru pressé de recevoir le montant des vacations, lequel s’élevait à l’agréable chiffre de cent soixante-sept mille cinq cent trente francs, frais déduits.
– Ainsi, fit Lecoq pensif, tout ce que possédait la baronne a bien été vendu ?…
– Tout.
– Et comment se nomme son frère ?
– Watchau, lui aussi … La baronne avait sans doute épousé un de ses parents. Ce frère, jusqu’à l’an dernier, a occupé un poste éminent dans la diplomatie ; il résidait à Berlin, je crois….
Certes, ces renseignements n’avaient nul trait à la prévention, qui occupait despotiquement l’esprit du jeune policier, et cependant ils se figèrent dans sa mémoire.
– C’est bizarre, pensait-il, en regagnant son logis, de tous côtés, dans cette affaire, je me heurte à l’Allemagne. Le meurtrier prétend venir de Leipzig, Mme Milner doit être bavaroise, voici maintenant une baronne autrichienne.
Il était trop tard, ce soir-là, pour rien entreprendre ; le jeune policier se coucha, mais le lendemain, à la première heure, il reprenait avec une ardeur nouvelle ses investigations.
Une seule chance de succès semblait lui rester désormais : la lettre signée Lacheneur, trouvée dans la poche du faux soldat.
Cette lettre, l’entête à demi effacé le prouvait, avait été écrite dans un café du boulevard Beaumarchais.
Découvrir dans lequel était un jeu d’enfant.
Le quatrième limonadier à qui Lecoq exhiba cette lettre reconnut parfaitement son papier et son encre.
Mais ni lui, ni sa femme, ni la demoiselle de comptoir, ni les garçons, ni aucun des habitués questionnés habilement l’un après l’autre, n’avaient entendu, de leur vie, articuler les trois syllabes de ce nom : Lacheneur.
Que faire, que tenter ?… Tout était-il donc absolument désespéré ? Pas encore.
Le soldat mourant n’avait-il pas déclaré que ce brigand de Lacheneur était un ancien comédien ?…
Se raccrochant à cette faible indication comme l’homme qui se noie à la plus mince planche, le jeune policier reprit sa course, et de théâtre en théâtre, il s’en alla demandant à tout le monde, aux portiers, aux secrétaires, aux artistes :
– Ne connaîtriez-vous pas un acteur nommé Lacheneur ?
Partout il recueillit des non unanimes, enjolivés de plaisanteries de coulisses. Assez souvent on ajoutait :
– Comment est-il votre artiste ?…
Voilà justement ce qu’il ne pouvait dire. Tous ses renseignements se bornaient à la phrase de Toinon-la-Vertu : « Je lui ai trouvé l’air d’un monsieur bien respectable ! » Ce n’est pas un signalement, cela. Et d’ailleurs restait à savoir ce que la femme de Polyte Chupin entendait par ce qualificatif : « respectable » L’appliquait-elle à l’âge ou aux dehors de la fortune ?
D’autres fois, on demandait :
– Quels rôles joue-t-il, votre comédien ?
Et le jeune policier se taisait, car il l’ignorait. Ce qu’il ne pouvait dire, ce qui était vrai, c’est que Lacheneur, en ce moment, jouait un rôle à le faire mourir de chagrin, lui, Lecoq.
En désespoir de cause, il eut recours à un moyen d’investigation qui est le grand cheval de bataille de la police quand elle est en peine de quelque personnage problématique, moyen banal qui réussit toujours parce qu’il est excellent.
Il résolut de dépouiller tous les livres de police des hôteliers et des logeurs.
Levé avant l’aube, couché bien après, il épuisait ses journées à visiter toutes les maisons meublées, tous les hôtels, tous les garnis de Paris.
Courses vaines. Pas une seule fois il ne rencontra ce nom de Lacheneur qui hantait obstinément son cerveau. Existait-il, ce nom ? N’était-ce pas un pseudonyme composé à plaisir ? Il ne l’avait pas trouvé dans l’Almanach Bottin, où on trouve cependant tous les noms de France, les plus impossibles, les plus invraisemblables, ceux qui sont formés de l’assemblage le plus fantastique de syllabes…
Mais rien n’était capable de le décourager, ni de le détourner de cette tâche presque impossible qu’il s’était donnée. Son opiniâtreté touchait à la monomanie.
Il n’avait plus, comme aux premiers moments, de simples accès de colère aussitôt réprimés, il vivait dans une sorte d’exaspération continuelle, qui altérait sa lucidité.
Plus de théories, d’inventions subtiles, d’ingénieuses déductions !… Il cherchait à l’aventure, sans ordre, sans méthode, comme l’eût pu faire le père Absinthe sous l’influence de l’alcool.
Peut-être en était-il arrivé à compter moins sur son habileté que sur le hasard, pour dégager des ténèbres le drame qu’il devinait, qu’il sentait, qu’il respirait…
