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Kitabı oku: «Monsieur Lecoq», sayfa 19
Chapitre 38
L’énigmatique prévenu avait mis à accomplir son étrange, son inconcevable dessein, une telle promptitude, que Lecoq n’eut ni le temps, ni même l’idée de s’y opposer.
Son entendement avait été ébranlé par ce terrible coup de cloche du pressentiment qui annonce un grand malheur.
Durant dix secondes, il demeura pétrifié, privé de sentiment autant que la borne du coin de la rue de la Chaise, derrière laquelle il s’était blotti pour observer sans être vu.
Mais il revint vite à lui, sachant déjà comment atténuer sa faute, avec cette rapidité de décision qui est le génie des hommes d’action.
D’un œil sûr, il mesura la distance qui le séparait du complice de Mai, il prit son élan, et en trois bonds il fut sur lui.
L’homme au feutre voulut crier … une main de fer étouffa le cri dans sa gorge. Il essaya de se débattre … un coup de genou dans les reins l’étendit à terre comme un enfant.
Et avant d’avoir le temps de se reconnaître, il était lié, garrotté, bâillonné, enlevé et porté, à demi-suffoqué, rue de la Chaise.
Pas un mot, d’ailleurs, pas une exclamation, pas un juron, pas même un trépignement de lutte, rien.
Aucun bruit suspect n’avait pu parvenir jusqu’à Mai, de l’autre côté du mur, et lui donner l’éveil.
– Quelle histoire !… murmura le père Absinthe, trop ahuri pour songer à prêter main forte à son jeune collègue, quelle histoire !… Qui se serait attendu….
– Oh !… assez ! interrompit Lecoq, de cette voix rauque et brève que donne aux hommes énergiques l’imminence du péril, assez… nous causerons demain. Pour l’instant, il faut que je m’éloigne. Vous, papa, vous allez rester en faction devant ce jardin. Si Mai reparaît, empoignez-le et ne le lâchez plus … Et sur votre vie, ne le laissez pas s’échapper….
– J’entends ; mais que faire de celui-ci qui est couché là ?…
– Laissons-le provisoirement où il est. Je l’ai ficelé soigneusement, ainsi rien à craindre… Quand les sergents de ville du quartier passeront, vous le leur remettrez…
Il s’interrompit, prêtant l’oreille. Non loin de là, du côté de la rue de Grenelle, on entendait sur le pavé des pas lourds et cadencés qui se rapprochaient.
– Les voici !… fit le père Absinthe.
– Ah ! je n’ose l’espérer ! Ce serait une fière chance que j’aurais…
Il l’eut … deux sergents de ville accouraient, très intrigues par ce groupe confus qu’ils distinguaient au coin de la rue.
En deux mots Lecoq leur exposa – comme il fallait – la situation. Il fut décidé que l’un d’eux allait conduire au poste l’homme au feutre et que l’autre resterait avec le père Absinthe pour guetter le prévenu.
– Et maintenant, déclara le jeune policier, je cours rue de Grenelle donner l’alarme … De quelle maison dépend ce jardin ?
– Quoi !… répondit un des sergents de ville tout surpris, vous ne connaissez pas les jardins du duc de Sairmeuse, de ce fameux duc qui est dix fois millionnaire, et était autrefois l’ami….
– Je sais, je sais !… dit Lecoq.
– Même, poursuivit le sergent, le voleur qui s’est introduit là n’a pas eu le nez creux. Il y a eu ce soir réception à l’hôtel, comme tous les lundis, du reste, et tout le monde est encore debout.
– Sans compter, ajouta l’autre sergent de ville, que les invités ne sont seulement pas partis. Il y avait encore au moins cinq ou six voitures, à l’instant, devant la porte.
Muni de ces renseignements, le jeune policier partit comme un trait, plus troublé après ce qu’il venait d’apprendre, qu’il ne l’avait été jusqu’alors.
Il comprenait que si Mai s’était introduit dans cet hôtel, ce n’était pas dans le but de commettre un vol, mais poussé par l’espérance de faire perdre sa piste aux limiers acharnés après lui.
Or, n’y avait-il pas à craindre, à parier même, que grâce au brouhaha d’une fête, il réussirait à gagner la rue de Grenelle et à fuir ?
Il se disait cela en arrivant à l’hôtel de Sairmeuse, demeure princière dont l’immense façade était tout illuminée.
La voiture du dernier invité venait de sortir de la cour, les valets de pied apportaient des échelles pour éteindre, et le Suisse, un superbe homme, à face violacée, superlativement fier de son éblouissante livrée, fermait les deux lourds battants de la grande porte.
Le jeune policier s’avança vers cet important personnage.
– C’est bien là l’hôtel de Sairmeuse ?… lui demanda-t-il.
Le Suisse suspendit son mouvement pour toiser cet audacieux garnement qui l’interrogeait ; puis d’une voix rude :
– Je te conseille, l’ami, de passer ton chemin. Je n’aime pas les mauvais plaisants, et j’ai là une provision de manches à balai…
Lecoq avait oublié son costume à la Polyte Chupin.
– Eh !… s’écria-t-il, je ne suis pas ce que je vous paraîs être, je suis un agent du service de la sûreté, monsieur Lecoq, voici ma carte si vous ne me croyez pas sur parole, et je viens vous dire qu’un malfaiteur a escaladé le mur du jardin de l’hôtel de Sairmeuse.
– Un mal-fai-teur ?…
Le jeune policier pensa qu’un peu d’exagération ne pouvait nuire, et même lui assurait un concours plus efficace.
– Oui, répondit-il, et des plus dangereux… un assassin qui a déjà sur les mains le sang de trois meurtres. Nous venons d’arrêter son complice qui lui a fait la courte-échelle.
Les rubis du nez du Suisse pâlirent visiblement.
– Il faut appeler les gens de service, balbutia-t-il.
Joignant l’action à la parole, il allongea la main vers la corde de la cloche qui lui servait à frapper les visites, mais Lecoq l’arrêta.
– Un mot avant !… dit-il. Le malfaiteur n’a-t-il pas pu traverser simplement l’hôtel et s’esquiver, par cette porte, sans être aperçu ?… Il serait loin en ce cas.
– Impossible !
– Cependant….
– Permettez ! je sais ce que je dis. Primo, le vestibule qui donne sur les jardins est fermé ; on l’ouvre pour les grandes réceptions, mais non pour les soirées intimes du lundi. Secondement, Monseigneur exige, quand il reçoit, que je me tienne sur le seuil de la porte… Aujourd’hui encore, il m’a renouvelé ses ordres à cet égard, et vous pensez bien que je n’ai pas désobéi.
– S’il en est ainsi, fit le jeune policier, un peu rassuré, nous retrouverons peut-être notre homme. Avertissez les domestiques, mais sans mettre votre cloche en branle. Moins nous ferons du bruit, plus nous nous ménagerons de chances de succès.
En un moment les cinquante valets qui peuplaient les antichambres, les écuries et les cuisines de l’hôtel de Sairmeuse furent sur pied.
Les grosses lanternes des remises et des écuries furent décrochées et le jardin se trouva illuminé comme par enchantement.
– Si Mai est caché là, pensait Lecoq, heureux de se voir tant d’auxiliaires, il est impossible qu’il en réchappe.
Mais c’est en vain que les jardins furent battus, retournés, fouillés jusqu’en leurs moindres recoins … on ne trouva personne.
Les loges des outils de jardinage, les serres, les volières d’été, les deux pavillons rustiques du fond, les niches à chiens, tout fut scrupuleusement visité … en vain.
Les arbres, à l’exception des marronniers du fond, étaient peu feuillus, mais on ne les négligea pas pour cela. Un agile marmiton y grimpait armé d’une lanterne, et éclairait jusqu’aux plus hautes branches.
– L’assassin sera sorti par où il était entré, répétait obstinément le Suisse, qui s’était armé d’un lourd pistolet à silex, et qui ne lâchait pas Lecoq, crainte d’un accident, sans doute…
Il fallut, pour le convaincre de son erreur, que le jeune policier se mît en communication, d’un côté du mur à l’autre, avec le père Absinthe et les deux sergents de ville, car celui qui avait conduit l’homme au feutre au poste était de retour.
Ils répondirent en jurant qu’ils n’avaient pas perdu de vue le chaperon du mur ; qu’ils n’avaient, sacre-bleu ! pas la berlue, et que pas une mouche ne s’y était posée.
Jusqu’alors, on avait procédé un peu au hasard, chacun courant selon son inspiration, on reconnut la nécessité d’investigations méthodiques.
Lecoq prenait des mesures pour que pas un coin, pas un endroit sombre n’échappât aux explorations, il partageait la tâche entre ses volontaires, quand un nouveau venu parut dans le cercle de lumière.
C’était un monsieur grave et bien rasé, vêtu comme un notaire pour une signature de contrat.
– Monsieur Otto, murmura le Suisse à l’oreille du jeune policier, le premier valet de chambre de monseigneur.
Cet homme important venait de la part de M. le duc. – lui ne disait pas « monseigneur, » – savoir ce que signifiait ce remue-ménage.
Quand on lui eût expliqué ce dont il s’agissait, M. Otto daigna féliciter Lecoq, et même il lui recommanda de fouiller l’hôtel des caves aux combles… Cette précaution seule rassurerait Mme la duchesse.
Il s’éloigna, et les recherches recommencèrent avec une ardeur qu’enflammait certaine promesse de M. le sommelier….
Une souris cachée dans les jardins de l’hôtel de Sairmeuse eût été découverte, tant furent minutieuses les investigations.
Pas un objet d’un volume un peu considérable ne fut laissé en place. Tous les arbustes des massifs furent examinés pour ainsi dire feuille à feuille.
Par moments, les domestiques harassés et découragés proposaient d’abandonner la chasse, mais Lecoq les ramenait.
Il avait des accents irrésistibles pour échauffer de la passion qui l’enflammait tous ces indifférents qui, en somme, se souciaient infiniment peu que Mai fût repris ou s’échappât.
Véritablement il était hors de lui, et il y avait presque de la folie dans l’activité fébrile qu’il déployait. Il courait de l’un à l’autre, priant ou menaçant tour à tour, jurant qu’il ne demandait plus qu’un effort, le dernier, qui très certainement allait être couronné de succès.
Promesses chimériques !… Le prévenu restait introuvable.
Désormais l’évidence éclatait. S’obstiner encore n’eût plus été qu’un enfantillage. Le jeune policier se décida à rappeler ses auxiliaires.
– C’est assez !… leur dit-il d’une voix désespérée. Il est maintenant démontré que le meurtrier n’est plus dans le jardin.
Était-il donc blotti dans quelque coin de l’immense hôtel, blême de peur, tremblant au bruit de tout ce grand mouvement de gens qui le cherchaient ?
On pouvait raisonnablement l’espérer, et c’était assez l’avis des domestiques. C’était surtout l’opinion du Suisse, qui renouvelait avec une assurance croissante ses affirmations de tout à l’heure.
– Je n’ai pas quitté, jurait-il, le seuil de ma porte, il est impossible que quelqu’un soit sorti, sans que je l’aie remarqué.
– Visitons donc la maison, fit Lecoq. Mais avant, laissez-moi dire à mon collègue, qui est dans la rue de Varennes, de venir me rejoindre ; sa faction de l’autre côté du mur est maintenant sans objet.
Le père Absinthe arrivé, toutes les portes du rez-de-chaussée furent fermées ; on s’assura de toutes les issues et les investigations commencèrent à travers l’hôtel de Sairmeuse, un des plus vastes et des plus magnifiques du faubourg Saint-Germain.
Mais toutes les merveilles de l’univers n’eussent obtenu de Lecoq ni un regard, ni une seconde d’attention. Toute son intelligence, toutes ses pensées étaient au prévenu.
Et c’est certainement sans rien voir qu’il traversa des salons admirables, une galerie de tableaux sans rivale à Paris, la salle à manger aux dressoirs chargés de précieuse vaisselle plate.
Il allait avec une sorte de rage, pressant les gens qui le guidaient et l’éclairaient. Il soulevait comme une plume les meubles les plus lourds, il dérangeait les fauteuils et les chaises, il sondait les placards et les armoires, il interrogeait les tentures, les rideaux et les portières.
Jamais perquisition ne fut plus complète. De la cour au grenier pas un recoin ne fut oublié. Et même, arrivé aux combles, le jeune policier se hissa par une lucarne jusque sur les toits qu’il examina.
Enfin, après deux heures d’un prodigieux travail, Lecoq fut ramené au palier du premier étage.
Cinq ou six domestiques seulement l’avaient suivi. Les autres, un à un, s’étaient esquivés, ennuyés à la fin de cette aventure qui avait eu pour eux, en commençant, l’attrait d’une partie de plaisir.
– Vous avez tout vu, messieurs les agents, déclara un vieux valet de pied.
– Tout !… interrompit le Suisse, certes non ! Il y a à voir encore les appartements de monseigneur et ceux de Mme la duchesse.
– Hélas !… murmura le jeune policier, à quoi bon !… Mais déjà le Suisse était allé frapper doucement à l’une des portes donnant sur le palier. Son acharnement égalait celui des agents de la sûreté, s’il ne le dépassait. Ils avaient vu le meurtrier entrer, lui ne l’avait pas vu sortir ; donc il était dans l’hôtel, et il voulait qu’on le retrouvât, il le voulait opiniâtrement.
La porte cependant s’entrebâilla, et le visage grave et bien rasé de Otto, le premier valet de chambre, se montra.
– Que diable voulez-vous ? demanda-t-il d’un ton rogue.
– Entrer chez monseigneur, répondit le Suisse ; afin de nous assurer que le malfaiteur ne s’y est pas réfugié.
– Êtes-vous fou !… déclara M. le premier valet ; quand y serait-il entré, et comment ? Je ne puis d’ailleurs souffrir qu’on dérange M. le duc. Il a travaillé toute la nuit, et il vient de se mettre au bain pour se délasser avant de se coucher.
Le Suisse parut fort contrarié de l’algarade et Lecoq apprêtait des excuses, quand une voix se fit entendre, qui disait :
– Laissez, Otto, laissez ces braves gens faire leur métier.
– Ah !… entendez-vous !… fit le Suisse triomphant.
– Très bien !… M. le duc permet … cela étant, arrivez, je vais vous éclairer.
Lecoq entra, mais c’est pour la forme seulement qu’il parcourut les diverses pièces, la bibliothèque, un admirable cabinet de travail, un ravissant fumoir.
Comme il traversait la chambre à coucher, il eut l’honneur d’entrevoir M. le duc de Sairmeuse, par la porte entr’ouverte d’une petite salle de bains de marbre blanc.
– Eh bien !… cria gaiement le duc, le malfaiteur est-il toujours invisible ?…
– Toujours, monseigneur !… répondit respectueusement le jeune policier.
Le valet de chambre ne partageait pas la bonne humeur de son maître.
– Je pense, messieurs les agents, dit-il, que vous pouvez vous épargner la peine de visiter l’appartement de Mme la duchesse. C’est un soin dont nous nous sommes chargés, les femmes et moi, et nous avons regardé jusque dans les tiroirs…
Sur le palier, le vieux valet de pied, qui ne s’était pas permis d’entrer, attendait les agents de la sûreté.
Il avait sans doute reçu des ordres, car il leur demanda poliment s’ils n’avaient besoin de rien, et s’il ne leur serait pas agréable, après une nuit de fatigues, d’accepter une tranche de viande froide et un verre de vin.
Les yeux du père Absinthe étincelèrent. Il pensa, probablement, que dans cette demeure quasi royale on devait manger et boire des choses exquises, telles qu’il n’en avait pas goûté de sa vie.
Mais Lecoq refusa brusquement, et il sortit de l’hôtel de Sairmeuse, entraînant son vieux compagnon.
Le pauvre garçon avait hâte de se trouver seul. Depuis plusieurs heures, il avait eu besoin de toute la puissance de sa volonté pour ne rien laisser paraître de sa rage et de son désespoir.
Mai disparu, évanoui, évaporé !… à cette idée il se sentait devenir fou.
Ce qu’il avait déclaré impossible était arrivé.
Il avait, dans la confiance de son orgueil, répondu sur sa tête du prévenu, et ce prévenu s’était échappé, il lui avait glissé entre les doigts !…
Une fois dans la rue, il s’arrêta devant le père Absinthe, croisant les bras, et d’une voix brève :
– Eh bien !… l’ancien, demanda-t-il, que pensez-vous de cela ?…
Le bonhomme secoua la tête, et sans avoir certes conscience de sa maladresse :
– Je pense, répondit-il, que Gévrol va joliment se frotter les mains.
À ce nom, qui était celui de son plus cruel ennemi, Lecoq bondit comme le taureau blessé.
– Oh ! s’écria-t-il, Gévrol n’a pas encore partie gagnée. Nous avons perdu Mai, c’est un malheur ; seulement son complice nous reste ; nous le tenons ce personnage insaisissable, qui a fait échouer toutes nos combinaisons. Il est certainement habile et dévoué, mais nous verrons si son dévouement résiste à la perspective des travaux forcés. Et il n’y a pas à dire, c’est là ce qui l’attend s’il se tait et s’il accepte ainsi la complicité de l’escalade de cette nuit. Oh ! je suis sans crainte, M. Segmuller saura bien lui arracher le mot de l’énigme.
Il brandit son poing fermé, d’un air menaçant ; puis, d’un ton plus calme, il ajouta :
– Mais allons au poste où on l’a conduit, je veux l’interroger.
Chapitre 39
Il faisait grand jour alors, il était près de six heures, et quand le jeune policier et le père Absinthe arrivèrent au poste, ils trouvèrent celui qui le commandait assis à une petite table, rédigeant son rapport.
Il ne se dérangea pas, lorsqu’ils entrèrent, ne pouvant les reconnaître sous leur travestissement.
Mais quand ils se furent nommés, le chef de poste se leva avec un visible empressement et leur tendit la main.
– Par ma foi !… dit-il, je vous félicite de votre belle capture de cette nuit.
Le père Absinthe et Lecoq échangèrent un regard inquiet.
– Quelle capture ?… firent-ils ensemble.
– Cet individu que vous m’avez expédié cette nuit, si bien ficelé.
– Eh bien ?…
Le chef de poste éclata de rire.
– Allons, fit-il, vous ignorez votre bonheur. Ah ! la chance vous a bien servis, et vous aurez une jolie gratification…
– Enfin, qui avons-nous pris ? demanda le père Absinthe impatienté.
– Un coquin de la pire espèce, un forçat en rupture de ban, recherché inutilement depuis trois mois, et dont vous avez certainement le signalement en poche, Joseph Couturier, enfin !…
Aux derniers mots du chef de poste, Lecoq devint si affreusement pâle, que le père Absinthe étendit les bras, croyant qu’il allait tomber.
On s’empressa de lui avancer une chaise, et il s’assit.
– Joseph Couturier ! bégayait-il, sans avoir, en apparence, conscience de ce qu’il disait ; Joseph Couturier !… un forçat en rupture de ban !…
Le chef de poste ne comprenait certes rien au trouble affreux du jeune policier, non plus qu’à l’air déconfit du père Absinthe.
– Mâtin !… observa-t-il, le succès vous fait une fière impression, à vous autres !… Il est vrai que la prise est fameuse. Je vois d’ici le nez de Gévrol, qui hier encore se prétendait seul capable d’arriver à ce dangereux coquin.
Ainsi, jusqu’à la fin, les événements se moquaient à plaisir du jeune policier. Quelle ironie que ces compliments, après un échec sans doute irréparable ! Ils le cinglèrent comme autant de coups de fouet, et si cruellement, qu’il se dressa, retrouvant toute son énergie.
– Vous devez vous tromper, dit-il brusquement au chef de poste, cet homme n’est pas Couturier.
– Je ne me trompe pas, rassurez-vous. Son signalement se rapporte trait pour trait à celui de la circulaire qui ordonne de le rechercher. Il lui manque bien, ainsi qu’il est spécifié, le petit doigt de la main gauche…
– Ah !… c’est une preuve, gémit le père Absinthe.
– N’est-ce pas ?… Eh bien ! j’en sais une plus concluante. Couturier est une vieille connaissance à moi. Je l’ai déjà eu en pension toute une nuit, et il m’a reconnu comme je le reconnaissais.
À cela, pas d’objection possible. C’est donc d’un tout autre ton que Lecoq reprit :
– Du moins, camarade, vous me permettrez bien d’adresser quelques questions à notre prisonnier ?
– Oh !… tant que vous voudrez. Après toutefois que nous aurons barricadé la porte et placé deux de mes hommes devant. Ce Couturier est un gaillard qui adore le grand air et qui nous brûlerait très bien la politesse…
Ces précautions prises, l’homme au feutre fut tiré du violon où il était enfermé.
Il s’avança tout souriant, ayant déjà recouvré cette insouciance des vieux repris de justice qui, une fois arrêtés, sont sans rancune contre la police, pareils en cela aux joueurs qui, ayant perdu, tendent la main à leur adversaire.
Du premier coup, il reconnut Lecoq.
– Ah !… c’est vous, dit-il, qui m’avez « servi… » Vous pouvez vous vanter d’avoir un fier jarret et une solide poigne. Vous êtes tombé sur mon dos comme du ciel, et la nuque me fait encore mal de vos caresses…
– Alors, fit le jeune policier, si je vous demandais un service, vous ne me le rendriez pas ?
– Oh !… tout de même. Je n’ai pas plus de fiel qu’un poulet, et votre face me revient. De quoi s’agit-il ?…
– Je désirerais quelques renseignements sur votre complice de cette nuit ?
La physionomie de l’homme au feutre se rembrunit à cette question.
– Ce n’est certainement pas moi qui les donnerai, répondit-il.
– Pourquoi ?
– Parce que je ne le connais pas ; je ne l’avais jamais tant vu que hier soir.
– C’est difficile à croire. Pour une expédition comme celle de cette nuit, on ne se fie pas au premier venu. Avant de « travailler » avec un homme, on s’informe….
– Eh !… interrompit Couturier, je ne dis pas que je n’ai pas fait une bêtise. Je m’en mords assez les doigts, allez !… On ne m’ôtera pas de l’idée, voyez-vous, que ce lapin-là est un agent de la sûreté. Il m’a tendu un piège, j’y ai donné… C’est bien fait pour moi ; il ne fallait pas y aller !…
– Tu te trompes, mon garçon, prononça Lecoq. Cet individu n’appartient pas à la police, je t’en donne ma parole d’honneur.
Pendant un bon moment, Couturier examina le jeune policier d’un air sagace, comme s’il eût espéré reconnaître s’il disait vrai ou non.
– Je vous crois, dit-il enfin, et la preuve, c’est que je vais vous conter comment les choses se sont passées. Je dînais seul, hier soir, chez un traiteur, tout en haut de la rue Mouffetard, quand ce gars-là est venu s’asseoir à ma table. Naturellement, nous nous mettons à causer, et il me fait l’effet d’un camarade. À propos de je ne sais quoi, il me dit qu’il a des habits à vendre, et qu’il ne sait comment s’en défaire. Moi, bon garçon, je le conduis chez un ami qui les lui achète….
C’était un service, n’est-ce pas ? Comme de juste il m’offre quelque chose, moi je réponds par une tournée, il propose des petits verres, moi je paie un litre … si bien que de politesses en politesses, à minuit j’y voyais double….
C’est ce moment qu’il choisit pour me parler d’une affaire qu’il connaît, et qui doit, jure-t-il, nous enrichir tous deux du coup. Il s’agit d’enlever toute l’argenterie d’une maison colossalement riche.
« Rien à risquer pour toi, me disait-il, je me charge de tout, tu n’auras qu’à m’aider à escalader un mur de jardin et à faire le guet ; je réponds d’apporter en trois voyages plus de couverts et de plats d’argent que nous n’en pourrons porter. »
Dame !… c’était tentant, n’est-ce pas ? Vous eussiez topé d’emblée à ma place. Eh bien !… moi, non, j’ai hésité. Tout soûl que j’étais, je me méfiais.
Mais l’autre insiste, il me jure qu’il connaît les habitudes de la maison, que tous les lundis il y a grand gala, et que ces jours-là, comme on veille tard, les domestiques laissent tout à la traîne… Alors, ma foi ! je le suis…
Une fugitive rougeur colorait les joues pâles de Lecoq.
– Es-tu sûr, demanda-t-il vivement, es-tu certain que cet individu t’a dit que le duc de Sairmeuse reçoit tous les lundis ?
– Parbleu !… comment l’aurais-je deviné !… Il avait même prononcé le nom que vous venez de dire, un nom en euse….
Une idée bizarre, inouïe, absolument inadmissible, venait de traverser l’esprit du jeune policier.
– Si c’était lui, cependant !… se disait-il. Si Mai et le duc de Sairmeuse n’étaient qu’un seul et même personnage ?…
Mais il repoussa cette idée, et même il se gourmanda de l’avoir eue.
Il maudit cette disposition de son imagination qui le poussait à voir dans tous les événements des côtés romanesques et invraisemblables.
À quoi bon chercher des solutions chimériques lorsque les circonstances étaient si simples ?… Qu’y avait-il de surprenant à ce qu’un prévenu qu’il supposait un homme du monde, sût le jour choisi par le duc de Sairmeuse pour recevoir ses amis ?
Cependant il n’avait plus rien à attendre de Couturier ; il le remercia, et après une poignée de main au chef de poste, il sortit appuyé au bras du père Absinthe.
Car il avait besoin d’un appui. Il sentait ses jambes plus molles que du coton, la tête lui tournait, il avait des éblouissements.
Il ne pouvait comprendre comment, par quelle magie, par quels sortilèges il avait perdu cette partie, dont il avait accepté avec tant de confiance les hasards.
Et il l’avait perdue misérablement, honteusement, sans lutte, sans résistance, d’une façon ridicule … oui, ridicule. S’être cru le génie de son état et être ainsi joué sous jambe !…
Pour se débarrasser de lui, Lecoq, Mai n’avait eu qu’à lui jeter un faux complice, ramassé au hasard dans un cabaret, comme un chasseur qui serré de trop près par un ours lui jette son gant… Et ni plus ni moins que la bête, il s’était laissé prendre au stratagème grossier !…
Cependant le père Absinthe s’inquiétait de la morne tristesse de son collègue.
– Où allons-nous, demanda-t-il, au Palais ou à la Préfecture ?
Lecoq tressauta à cette question, qui le ramenait brutalement à la désolante réalité de la situation.
– À la Préfecture !… répondit-il ; pourquoi faire ?… pour m’exposer aux insultes de Gévrol ? C’est un courage que je ne me sens pas. Je ne me sens pas la force, non plus, d’aller dire à M. Segmuller : « Pardon, vous m’aviez trop favorablement jugé ; je ne suis qu’un sot !… »
– Qu’allons-nous donc faire ?…
– Ah !… je ne sais … peut-être m’embarquer pour l’Amérique, peut-être me jeter à l’eau !…
Il fit une centaine de pas, puis s’arrêtant tout à coup :
– Non !… s’écria-t-il, en frappant rageusement du pied, non cette affaire n’en restera pas là. J’ai juré que j’aurais le mot de l’énigme, je l’aurai. Comment, par quels moyens ?… je l’ignore. Mais il me le faut, il m’est dû, je le veux … je l’aurai !…
Pendant une minute il réfléchit, puis d’une voix plus calme :
– Il est, reprit-il, un homme qui peut nous sauver, un homme qui saura voir ce que je n’ai pas vu, qui comprendra ce que je n’ai pas compris … Allons lui demander conseil ! sa réponse dictera ma conduite … Venez !…
