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Kitabı oku: «Monsieur Lecoq», sayfa 20

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Chapitre 40

Après une journée et une nuit comme celles qu’ils venaient de traverser, les deux hommes de la Préfecture devaient avoir, ce semble, un irrésistible besoin de sommeil.

Mais chez Lecoq, l’exaspération de l’amour-propre, la douleur encore vive, l’espoir non abandonné d’une revanche, soutenaient la machine.

Quant au père Absinthe, il ressemblait un peu à ces pauvres chevaux de fiacre qui, ayant oublié le repos, ne savent plus ce qu’est la fatigue, et trottent jusqu’à ce qu’ils s’abattent épuisés.

Il déclara bien que les genoux lui rentraient dans le corps ; mais Lecoq lui dit : « Il le faut, » et il marcha.

Ils gagnèrent le petit logis de Lecoq, où ils se débarrassèrent de leurs travestissements, et après un passable déjeuner arrosé d’une bonne bouteille de Bourgogne, ils se remirent en route.

Le jeune policier ne desserrait pas les dents.

Une idée unique bourdonnait dans son cerveau, taquine, importune, irritante autant que la mouche qui tourne autour de la lampe.

Et il ne l’eût pas communiquée pour trois mois de ses appointements, tant elle lui paraissait ridicule….

C’est rue Saint-Lazare, à deux pas de la gare, que se rendaient les deux agents de la sûreté. Ils entrèrent dans une des plus belles maisons du quartier et demandèrent au concierge :

– M. Tabaret ?…

– Le propriétaire ?… Ah ! il est malade….

– Gravement ?… fit Lecoq déjà inquiet.

– Heu !… on ne sait pas, répondit le portier ; c’est sa goutte qui le travaille….

Et d’un air d’hypocrite commisération, il ajouta :

– Monsieur n’est pas raisonnable, de mener la vie qu’il mène … Les femmes, c’est bon dans un temps, mais à son âge !…

Les deux policiers échangèrent un regard singulier, et dès qu’ils eurent le dos tourné, ils se prirent à rire…

Ils riaient encore en sonnant à la porte de l’appartement du premier étage.

La grosse et forte fille qui vint leur ouvrir leur dit que son maître recevait, bien que condamné à garder le lit.

– Seulement, ajouta-t-elle, son médecin est près de lui. Ces messieurs veulent-ils attendre qu’il soit parti ?…

Ces « messieurs » répondirent affirmativement, et la gouvernante les fit passer dans une belle bibliothèque, les engageant à s’asseoir.

Cet homme, ce propriétaire, que venait consulter Lecoq, était célèbre, à la Préfecture, pour sa prodigieuse finesse, et sa pénétration poussée jusqu’aux limites de l’invraisemblable.

C’était un ancien employé du Mont-de-Piété, qui jusqu’à quarante-cinq ans avait vécu plus que chichement de ses maigres appointements.

Enrichi tout à coup par un héritage, il s’était empressé de donner sa démission, et le lendemain, comme de juste, il s’était mis à regretter ce bureau qu’il avait tant maudit.

Il essaya de se distraire ; il s’improvisa collectionneur de vieux livres ; il entassa des montagnes de bouquins dans d’immenses armoires de chêne… Tentatives illusoires !… Le bâillement persistait.

Il maigrissait et jaunissait à vue d’œil, il dépérissait près de ses quarante mille livres de rentes, quand brilla pour lui l’éclair du chemin de Damas.

C’était un soir, après avoir lu les mémoires d’un célèbre inspecteur de la sûreté, d’un de ces hommes au flair subtil, déliés plus que la soie, souples autant que l’acier, que la justice lance sur la piste du crime.

Une soudaine révélation illumina son cerveau.

– Et moi aussi !… dut-il s’écrier, et moi aussi je suis policier !

Il l’était, il devait le prouver.

C’est avec un fiévreux intérêt qu’à dater de ce jour il rechercha tous les documents ayant trait à la police. Lettres, mémoires, rapports, pamphlets, collections de journaux judiciaires, tout lui était bon, il lisait tout.

Il faisait son éducation.

Un crime se commettait-il ? vite, il se mettait en campagne, il s’informait, il quêtait les détails, et à par soi poursuivait une petite instruction, heureux ou malheureux selon que le jugement donnait tort ou raison à ses prévisions.

Mais ces investigations platoniques ne devaient pas longtemps lui suffire.

Une irrésistible vocation le poussait vers cette mystérieuse puissance dont la tête est là-bas, vers le quai des Orfèvres, et dont l’œil invisible est partout.

Le désir le poignait de devenir un des rouages d’une machine que son optique particulière lui montrait admirable.

Il tressaillait d’aise et de vanité à cette pensée qu’il pourrait être tout comme un autre un des collaborateurs de cette Providence au petit pied, chargée de confondre le crime et de faire triompher la vertu.

Cent fois il résolut de solliciter un petit emploi, cent fois il fut retenu par le respect humain, par ce qu’il appelait en enrageant un stupide préjugé.

– Que dirait-on, pensait-il, si on venait à savoir que moi, bourgeois de Paris, propriétaire et sergent de la garde civique … « j’en suis. »

Mais il est des destinées qu’on n’évite pas.

Un soir, à la brune, prenant son courage à deux mains, il s’en alla d’un pied furtif demander humblement de l’ouvrage rue de Jérusalem.

On le reçut assez mal d’abord. Dame !… les solliciteurs sont nombreux. Mais il insista si adroitement, qu’on le chargea de plusieurs petites commissions. Il s’en tira bien. Le plus difficile était fait.

Un succès où d’autres avaient échoué, le posa. Il s’enhardit et put déployer ses surprenantes aptitudes de limier.

L’affaire de Mme B… la femme du banquier, couronna sa réputation.

Consulté au moment où la police était sur les dents, il prouva par A plus B, par une déduction mathématique, pour ainsi dire, qu’il fallait que la chère dame se fût volée elle-même.

On chercha dans ce sens … il avait dit vrai.

Après cela, et pendant plusieurs années, il fut appelé à donner son avis sur toutes les affaires obscures.

On ne peut dire cependant qu’il fût employé à la Préfecture. Qui dit emploi, dit appointements, et jamais ce bizarre policier ne consentit à recevoir un sou.

Ce qu’il faisait, c’était pour son plaisir, pour la satisfaction d’une passion devenue sa vie, pour la gloire, pour l’honneur….

Il chassait au scélérat dans Paris, comme d’autres au sanglier dans les bois, et il trouvait que c’était bien autrement utile, et surtout bien plus émouvant.

Même, quand les fonds alloués lui paraissaient insuffisants, bravement il y allait de sa poche, et jamais les agents qui travaillaient avec lui ne le quittaient sans emporter des marques monnayées de sa munificence.

Un tel caractère devait lui susciter des ennemis.

Pour rien, il travaillait autant et mieux que deux inspecteurs. En l’appelant « gâte-métier » on n’avait pas tort.

Son nom seul donne encore des convulsions à Gévrol.

Et pourtant, le jaloux inspecteur sut habilement exploiter une erreur de ce précieux volontaire.

Entêté comme tous les gens passionnés, le père Tabaret faillit, une fois, faire couper le cou à un innocent, un pauvre petit tailleur accusé d’avoir tué sa femme.

Ce malheur refroidit le bonhomme, les dégoûts dont on l’abreuva l’éloignèrent. Il ne parut plus que rarement à la Préfecture.

Mais en dépit de tout, il resta l’oracle, pareil à ces grands avocats qui, dégoûtés de la barre, triomphent encore dans leur cabinet, et prêtent aux autres des armes qu’il ne leur convient plus de manier.

Quand, rue de Jérusalem, on ne savait plus à quel saint se vouer, on disait : « Allons consulter Tirau-clair !… »

Car ce fut là un nom de guerre, un sobriquet emprunté à une phrase : « Il faut que cela se tire au clair, » qu’il avait toujours à la bouche.

Peut-être ce sobriquet l’aida-t-il à dérober le secret de ses occupations policières. Aucun de ses amis ne le soupçonna jamais.

Son existence accidentée, quand il suivait une enquête, les étranges visites qu’il recevait, ses préoccupations constantes, il avait su faire mettre tout cela sur le compte d’une galanterie hors de saison.

Son concierge était dupe comme ses amis et ses voisins.

On jasait de ses prétendus débordements, on riait de ses nuits passées dehors, on l’appelait vieux roquentin, vieux coureur de guilledou….

Mais jamais il ne vint à l’idée de personne que Tirau-clair et Tabaret ne faisaient qu’un.

Toute cette histoire de cet excentrique bonhomme, Lecoq la repassait dans sa tête pour se donner espoir et courage, quand la gouvernante reparut, annonçant le départ du médecin.

Elle ouvrit une porte en même temps, et dit :

– Voici la chambre de monsieur, ces messieurs peuvent entrer.

Chapitre 41

Dans un grand lit à baldaquin, suant et geignant sous ses couvertures, était couché l’oracle à deux visages, Tirauclair rue de Jérusalem, Tabaret rue Saint-Lazare.

Comment jamais soupçon de ses travaux policiers n’avait effleuré l’esprit de ses voisins les plus proches, on le comprenait en le voyant.

Impossible d’accorder, non pas une perspicacité supérieure, mais seulement une intelligence moyenne au porteur de cette physionomie, où la bêtise le disputait à un étonnement perpétuel.

Avec son front fuyant et ses immenses oreilles, son nez odieusement retroussé, ses petits yeux et ses grosses lèvres, M. Tabaret réalisait, à désoler un caricaturiste, le type convenu du petit rentier idiot.

Il est vrai qu’en l’observant attentivement on devait être frappé de sa ressemblance avec le chien de chasse, dont il avait les aptitudes et les instincts.

Quand il passait dans la rue, les gamins impudents devaient se retourner pour crier : « Oh ! cette balle !… »

Il riait de la méprise, l’astucieux bonhomme, et même il prenait plaisir à épaissir ses apparences de niaiserie, exagérant cette idée que « celui-là n’est pas véritablement fin qui paraît l’être. »

À la vue des deux policiers, qu’il connaissait bien, l’œil du père Tabaret étincela.

– Bonjours Lecoq, mon garçon, dit-il, bonjour mon vieux Absinthe. On pense donc encore à ce pauvre papa Tirauclair, là-bas, que vous voici chez moi ?

– Nous avons besoin de vos conseils, monsieur Tabaret.

– Ah ! ah !…

– Nous venons de nous laisser « rouler » comme deux enfants par un prévenu.

– Fichtre !… il est donc fort, ce gaillard-là ?… Lecoq eut un gros soupir.

– Si fort, répondit-il, que si j’étais superstitieux, je dirais que c’est le diable en personne….

La physionomie du bonhomme, prit une comique expression d’envie.

– Quoi !… vous avez trouvé un prévenu malin, dit-il, et vous vous plaignez ! C’est une fière chance, cependant. Voyez-vous, mes enfants, tout dégénère et se rapetisse à notre époque. Les grands scélérats ne sont plus, et il ne nous reste que leur monnaie, un tas de petits aigrefins et de vulgaires filous qui ne valent pas les bottes qu’on use à courir après eux. C’est à dégoûter de faire de la police, parole d’honneur !… Plus de peines, d’émotions, d’anxiétés, de jouissances vives : plus de ces belles parties de cache-cache comme il s’en jouait jadis entre les malfaiteurs et les agents de la sûreté. Maintenant, quand un crime est commis, le lendemain le criminel est coffré. On prend l’omnibus pour aller l’arrêter à domicile … et on le trouve ; ça fait pitié … Mais que lui reproche-t-on à votre prévenu ?

– Il a tué trois hommes ! répondit le père Absinthe.

– Oh !… fit M. Tabaret sur trois tons différents, oh ! oh !…

Ce meurtrier le raccommodait un peu avec les contemporains.

– Et où cela ?… interrogea-t-il.

– Dans un cabaret, du côté d’Ivry.

– Bon !… j’y suis, chez la veuve Chupin … un nommé Mai… J’ai vu cela dans la Gazette des Tribunaux, et Fanferlot-l’Écureuil, qui m’est venu voir, m’a raconté que vous étiez tous, là-bas, dans d’étranges perplexités au sujet de l’identité de ce gars-là … C’est donc toi, mon fils, qui étais chargé des investigations ?… Allons, tant mieux ! Tu me conteras tout, et je t’aiderai selon mes petits moyens.

Il s’interrompit brusquement ; et baissant la voix :

– Mais avant, dit-il à Lecoq, fais-moi le plaisir de te lever … attends, quand je te ferai signe … et d’ouvrir brusquement cette porte, là, à gauche. Manette, ma gouvernante, qui est la curiosité même, est derrière à nous écouter. J’entends le frôlement de ses cheveux le long de la serrure … Vas-y !…

Le jeune policier obéit, et Manette, prise en flagrant délit d’espionnage domestique, se sauva, poursuivie par les sarcasmes de son maître.

– Tu devrais pourtant savoir que cela ne te réussit jamais, criait-il.

Bien que placés plus près de la porte que le papa Tirauclair, ni Lecoq, ni le père Absinthe n’avaient rien entendu, et ils se regardaient, surpris au point de se demander si le bonhomme jouait une petite comédie convenue, ou si son ouïe avait réellement la merveilleuse sensibilité que trahissait cet incident.

– Maintenant, reprit le père Tabaret, en cherchant sur son lit une favorable position, je t’écoute, Lecoq, mon garçon … Manette n’y reviendra pas.

Le jeune policier avait eu le temps, en route, de préparer son récit, et c’est de la façon la plus claire qu’il conta par le menu, et avec des détails qu’on ne saurait écrire, tous les incidents de cette étrange affaire, les péripéties de l’instruction, les émotions de la poursuite, depuis le moment où Gévrol avait enfoncé la porte de la Poivrière, jusqu’à l’instant où Mai avait franchi le mur des jardins de l’hôtel de Sairmeuse.

Pendant que parlait Lecoq, le père Tabaret se transformait.

Pour sûr, il ne sentait plus les douleurs de sa goutte.

Selon les phases du récit, il se « tortillait » sur son lit, en poussant des petits cris de jubilation, ou il demeurait immobile, plongé dans une sorte de béatitude extatique comme un fanatique de musique de chambre, écoutant quelque divin quatuor de Beethoven.

– Que n’étais-je là ! murmurait-il parfois entre ses dents, que n’étais-je là !…

Quand le jeune policier eut terminé, il laissa éclater ses transports.

– Voilà qui est beau !… s’écria-t-il. Et avec un mot : « C’est les Prussiens qui arrivent ! » pour point de départ, Lecoq, mon garçon, il faut que je te le dise, et je m’y connais, tu t’es conduit comme un ange.

– Ne voudriez-vous pas dire comme un sot ? demanda le défiant policier.

– Non, mon ami, certes non, Dieu m’en est témoin. Tu viens de réjouir mon vieux cœur ; je puis mourir, j’aurai un successeur. Je voudrais t’embrasser, au nom de la logique. Ah ! ce Gévrol qui t’a trahi, – car il t’a trahi, n’en doute pas, et je te donnerai le moyen de le convaincre de perfidie, – cet obtus et entêté Général n’est pas digne de brosser ton chapeau…

– Vous me comblez, monsieur Tabaret !… interrompit Lecoq, qui n’était pas bien sûr qu’on ne se moquât pas de lui ; mais avec tout cela, Mai a disparu, et je suis perdu de réputation avant d’avoir pu commencer ma réputation.

Le bonhomme eut une grimace de singe épluchant une noix.

– Oh ! attends, reprit-il, avant de repousser mes éloges. Je dis que tu as bien mené cette affaire, mais on pouvait la mener mieux, infiniment mieux !… Cela s’explique. Tu es doué, c’est incontestable ; tu as le flair, le coup d’œil, tu sais déduire du connu à l’inconnu … seulement l’expérience te manque, tu t’enthousiasmes ou tu te décourages pour un rien, tu manques de suite, tu t’obstines à tourner autour d’une idée fixe comme un papillon autour d’une chandelle… Enfin tu es jeune. Sois tranquille, c’est un défaut qui passera tout seul et trop tôt. Pour tout dire, tu as commis des fautes.

Lecoq baissait la tète comme l’élève recevait le leçon de son professeur. N’était-il pas l’écolier, et ce vieux n’était-il pas le maître ?

– Toutes tes fautes, poursuivit le bonhomme, je te les énumérerai, et je te démontrerai que par trois fois au moins tu as laissé échapper l’occasion de tirer au clair cette affaire si trouble en apparence, si limpide en réalité.

– Cependant, monsieur….

– Chut, chut, mon fils ! laisse-moi dire. De quel principe es-tu parti, au début ? De celui-ci : « Se défier surtout des apparences, croire précisément le contraire de ce qui paraîtra vrai ou seulement vraisemblable. »

– Oui, c’est bien cela que je me suis dit.

– Et c’était bien dit. Avec cette idée dans ta lanterne, pour éclairer ton chemin, tu devais aller droit à la vérité. Mais tu es jeune, je te l’ai déjà dit, et à la première circonstance très vraisemblable qui s’est rencontrée, tu as totalement oublié ta règle de conduite. On t’a servi un fait plus que probable, et tu l’as avalé comme le goujon gobe l’appât du pêcheur.

La comparaison ne laissa pas que de piquer le jeune policier.

– Je n’ai pas été, ce me semble, si simple que cela, protesta-t-il.

– Bah !… qu’as-tu donc pensé lorsqu’on t’a appris que M. d’Escorval, le juge d’instruction, s’était cassé la jambe en descendant de voiture ?

– Dame ?… j’ai cru ce qu’on me disait, je l’avoue franchement, parce que….

Il cherchait ; le père Tirauclair éclata de rire.

– Tu l’as cru, acheva-t-il, parce que c’était extraordinairement vraisemblable.

– Qu’eussiez-vous donc imaginé à ma place ?…

– Le contraire de ce qu’on me disait. Je me serais peut-être trompé, je serais eu tout cas resté dans la logique de ma déduction.

La conclusion était si hardie, qu’elle déconcerta Lecoq.

– Quoi !… s’écria-t-il, supposez-vous donc que la chute de M. d’Escorval n’est qu’une fiction ? qu’il ne s’est pas cassé la jambe ?…

La physionomie du bonhomme devint soudainement grave.

– Je ne le suppose pas, répondit-il ; j’en suis sûr.

Chapitre 42

Certes, la confiance de Lecoq en cet oracle policier qu’il venait consulter était grande, mais enfin le père Tirauclair pouvait se tromper, il s’était trompé déjà plusieurs fois : tous les oracles se trompent, c’est connu.

Ce qu’il disait paraissait si bien une énormité et s’écartait tellement du cercle des choses admissibles, que le jeune policier ne put dissimuler un geste d’incrédulité.

– Ainsi, monsieur Tabaret, dit-il, vous êtes prêt à jurer que M. d’Escorval se porte aussi bien que le père Absinthe et moi, et que s’il garde la chambre depuis deux mois, c’est uniquement pour soutenir un premier mensonge.

– Je le jurerais.

– Ce serait téméraire, je crois. Mais dans quel but, cette comédie ?…

Le bonhomme leva les bras vers le ciel, comme s’il lui eût demandé pardon de l’ineptie du jeune policier.

– Comment, c’est toi !… prononça-t-il, toi en qui je voyais un successeur et un continuateur de ma méthode d’induction ; comment, c’est toi qui m’adresses cette question saugrenue !… Voyons, réfléchis donc un peu ! Te faut-il un exemple pour aider ton intelligence ? Soit. Suppose-toi juge, pour un moment. Un crime est commis ; on te charge de l’instruction, et tu te rends près du prévenu pour l’interroger… très bien. Ce prévenu avait réussi jusque-là à dissimuler son identité… c’est notre cas, n’est-il pas vrai ? Eh bien !… Que ferais-tu, si du premier coup d’œil tu reconnaissais sous un déguisement ton meilleur ami, ou ton plus cruel ennemi ?… Que ferais-tu ?…

– Je me dirais qu’il commet une coupable imprudence, le magistrat qui s’expose à avoir à hésiter entre son devoir et sa passion, et je me récuserais.

– J’entends, mais dévoilerais-tu la véritable personnalité de ce prévenu, ami ou ennemi, personnalité que tu serais seul à connaître ?…

La question était délicate, la réponse embarrassante. Lecoq garda le silence, réfléchissant.

– Moi ! s’écria le père Absinthe, je ne révèlerais rien du tout. Ami ou ennemi du prévenu, je resterais neutre absolument. Je me dirais que d’autres cherchent qui il est, ce sera tant mieux s’ils le trouvent… et j’aurais la conscience nette.

C’était le cri de l’honnêteté, non la consultation d’un casuiste.

– Je me tairais aussi, répondit enfin le jeune policier, et il me semble qu’en me taisant je ne manquerais à aucune des obligations du magistrat.

Le père Tabaret se frottait vigoureusement les mains, ainsi qu’il lui arrive quand il va tirer de son arsenal un argument victorieux.

– Cela étant, dit-il, fais-moi le plaisir, mon fils, de me dire quel prétexte tu imaginerais pour te récuser sans éveiller des soupçons ?

– Ah ! je ne sais, je ne puis répondre à l’improviste … si j’en étais là, je chercherais, je m’ingénierais….

– Et tu ne trouverais rien qui vaille, interrompit le bonhomme, allons, pas de mauvaise foi, confesse-le … ou plutôt, si … tu trouverais l’expédient de M. d’Escorval et tu l’utiliserais ; tu ferais semblant de te briser quelque membre, seulement, comme tu es un garçon adroit, c’est le bras que tu sacrifierais, ce qui serait moins incommode et ne te condamnerait pas une réclusion de plusieurs mois.

À la physionomie de Lecoq, il était aisé de voir que le vieux volontaire de la rue de Jérusalem l’avait amené au soupçon…

Mais il fallait des assurances plus positives, à cet esprit précis et en quelque sorte mathématique.

Il n’avait pas pour rien aligné des chiffres pendant des années.

– Donc, monsieur Tabaret, fit-il, votre avis est que M. d’Escorval sait à quoi s’en tenir sur la personnalité de Mai ?

Le père Tirauclair se dressa sur son séant, si brusquement que sa goutte oubliée lui arracha un gémissement.

– En doutes-tu ? s’écria-t-il. En douterais-tu véritablement ! Quelles preuves exiges-tu donc ? Estimerais-tu naturelle cette coïncidence de la chute du juge et de la tentative de suicide du prévenu ? Pour l’honneur de ta perspicacité, je suppose que non.

Je n’étais pas là comme toi, je n’ai pas pu juger de mes yeux ; mais rien qu’avec ce que tu m’as conté, je me fais fort de rétablir la scène telle qu’elle a eu lieu. Il me semble la voir … écoute :

M. d’Escorval, son enquête chez la veuve Chupin terminée, arrive au Dépôt et se fait ouvrir le cachot de Mai… Ces deux hommes se reconnaissent. S’ils eussent été seuls ils se fussent expliqués, et les choses prenaient une autre tournure … tout s’arrangeait peut-être.

Mais ils n’étaient pas seuls ; il y avait là un tiers : le greffier. Ils ne se sont donc rien dit. Le juge, d’une voix troublée, a posé quelques questions banales, et le prévenu, horriblement troublé, a répondu tant bien que mal.

La porte refermée, M. d’Escorval s’est dit : « Non, je ne saurais être le juge de cet homme que je hais !… » Ses perplexités étaient terribles. Quand tu as voulu lui parler à sa sortie, il t’a brutalement renvoyé au lendemain, et un quart d’heure plus tard, il simulait une chute.

– Alors, interrogea Lecoq, vous pensez que M. d’Escorval et notre soi-disant Mai sont des ennemis ?

– Parbleu !… répondit le bonhomme de sa petite voix claire et tranchante ; est-ce que les faits ne le démontrent pas ? S’ils étaient amis, le juge eût probablement joué sa comédie, mais le prévenu n’eût point cherché à s’étrangler…

Enfin, grâce à toi, Mai a été sauvé … car il te doit la vie, cet homme-là. Entortillé dans sa camisole de force, il n’a rien pu entreprendre de la nuit… Ah ! il a dû, cette nuit-là, être mouillé d’une sueur de sang ! Quelles souffrances ! quelle agonie !…

Aussi, au matin, quand on l’a conduit à l’instruction, c’est avec une sorte de frénésie dont les transports t’avaient frappé, ô aveugle !… qu’il s’est précipité dans le cabinet du juge.

Dans ce cabinet, il comptait trouver M. d’Escorval triomphant de son malheur. Je ne suppose pas qu’il eût l’intention de se précipiter sur lui, mais il voulait lui dire :

« Eh bien ! oui !… oui, c’est moi. La fatalité s’en est mêlée : j’ai tué trois hommes, et vous me tenez, je suis à votre discrétion … Mais précisément parce qu’il y a entre nous une haine mortelle, vous vous devez à vous-même de ne pas prolonger mes tortures !… abuser serait une lâcheté infâme !… »

Oui, il voulait dire cela ou à peu près, Lecoq, mon garçon, si tu m’as bien décrit l’expression de son visage, où la hauteur le disputait au plus farouche désespoir.

Mais ce n’est pas tout.

Au lieu de M. d’Escorval, ce hautain magistrat, le prévenu aperçoit le digne, l’excellent M. Segmuller … Alors, qu’arrive-t-il ?

Il est surpris et son œil trahit l’étonnement qu’il ressent de la générosité de son ennemi … Il l’avait cru implacable.

Puis un sourire monte à ses lèvres, sourire d’espoir, car il pense que puisque M. d’Escorval n’a pas trahi son secret, il peut se sauver encore, et que peut-être il retirera intacts de cet abîme de bonté et de sang son honneur et son nom…

Le père Tabaret fit, de la main, un mouvement ironique qui lui était familier, et changeant subitement de ton, il ajouta :

– Et voilà… mon fiston !

Le vieux Absinthe s’était dressé, empoigné jusqu’au délire.

– Cristi ! s’écria-t-il, ça y est !… oh ! ça y est !

Pour être muette, l’approbation de Lecoq n’en était pas moins évidente.

Mieux que son vieux collègue, et en plus exacte connaissance de cause, il pouvait apprécier ce rapide et merveilleux travail d’induction.

Il s’extasiait devant les surprenantes facultés d’investigation de cet excentrique policier, qui, sur des circonstances inaperçues de lui, Lecoq, reconstruisait le drame de la vérité, pareil en cela à ces naturalistes qui, sur la seule inspection de deux ou trois os, dessinent l’animal auquel ils ont appartenu.

Pendant une bonne minute, le père Tabaret savoura ces deux formes si diverses mais également délicieuses pour lui, de l’admiration ; puis, reprenant son calme, il poursuivit :

– Te faudrait-il quelques petites preuves encore, Lecoq, mon fils ? Souviens-toi de la persévérance de M. d’Escorval à envoyer demander à M. Segmuller des nouvelles de l’instruction. J’admets, certes, qu’on se passionne pour son métier … mais non à ce point. À ce moment, tu croyais encore à la jambe cassée. Comment ne t’es-tu pas dit qu’un juge, sur le grabat, avec ses os en morceaux, ne s’inquiète pas tant que cela d’un misérable meurtrier ?… Je n’ai rien de brisé, moi, j’ai seulement la goutte, mais je sais bien que pendant mes accès, la moitié de la terre jugerait l’autre moitié sans que l’idée me vint d’expédier Manette aux informations. Ah ! une seconde de réflexion t’évitait bien des soucis, car là, probablement, est le nœud de toute cette affaire…

Lecoq, si brillant causeur au cabaret de la veuve Chupin, si gonflé de confiance en soi, si pétillant de verve quand il exposait ses théories à l’innocent père Absinthe, Lecoq baissait le nez et ne soufflait mot.

Et il n’y avait dans son attitude ni calcul ni dépit.

Venu pour demander un conseil, il trouvait tout naturel – bon sens rare – qu’on le lui donnât.

Il avait commis des fautes, on les lui faisait toucher du doigt, il ne s’en indignait pas, – autre prodige ! – et il ne cherchait pas à démontrer qu’il avait eu surtout raison quand il avait eu tort.

D’autres, à sa place, eussent jugé le père Tirauclair un peu bien prolixe en ses sermons ; lui, non. Il lui savait, au contraire, un gré infini de la semonce, se jurant bien qu’elle lui profiterait.

– Si quelqu’un, pensait-il, peut me tirer l’horrible épine que j’ai au pied, c’est assurément ce bonhomme si perspicace … et il me la tirera, je le vois bien à son assurance.

Cependant M. Tabaret s’était versé un grand verre de tisane et l’avait avalé.

Il s’essuya les lèvres et reprit :

– Je ne parlerai que pour mémoire, mon garçon, de l’école que tu as faite en n’arrachant pas à Toinon-la-Vertu, pendant qu’elle était à ta dévotion, tout ce qu’elle savait de l’affaire… Quand on tient la poule…, tu sais le proverbe ?… il faut la plumer sur-le-champ, sinon….

– Soyez tranquille, monsieur Tabaret, je suis payé pour me rappeler le danger qu’on court à laisser refroidir un témoin bien disposé.

– Passons donc !… Mais ce qu’il faut que je te dise, c’est que trois ou quatre fois, pour le moins, tu as eu le moyen de tirer la chose au clair….

Il s’arrêta attendant quelque protestation de son élève. Elle ne vint point.

– S’il le dit, pensait le jeune policier, cela doit être…

Cette discrétion frappa beaucoup le bonhomme et redoubla l’estime qu’il avait conçue pour le caractère de Lecoq.

– La première fois que tu as manqué le coche, poursuivit-il, c’est quand tu promenais la boucle d’oreille trouvée à la Poivrière.

– Ah !… j’ai cependant tout tenté pour arriver à la dernière propriétaire !…

– Beaucoup tenté, je ne dis pas non, mon fils, mais tout … c’est trop dire. Par exemple, quand tu as appris que la baronne de Watchau était morte et qu’on avait vendu tout ce qu’elle possédait, qu’as-tu fait ?…

– Vous le savez, j’ai couru chez le commissaire-priseur chargé de la vente.

– Très bien !… Après ?…

– J’ai examiné le catalogue, et n’y découvrant aucun bijou dont la description s’appliquât à ces beaux diamants, j’ai reconnu que la piste était perdue….

Le père Tirauclair jubilait.

– Justement !… s’écria-t-il, voilà en quoi tu t’es trompé. Si ce bijou d’une si grande valeur n’était pas décrit au catalogue de la vente, c’est que la baronne de Watchau ne le possédait plus au moment de sa mort. Si elle ne le possédait plus, c’est qu’elle l’avait donné ou vendu. À qui ?… À une de ses amies, très probablement.

C’est pourquoi, à ta place, je me serais enquis du nom des amies intimes de Mme de Watchau, ce qui était aisé, et j’aurais tâché de me mettre bien avec toutes les femmes de chambre de ces amies … joli garçon comme tu l’es, c’eût été un jeu pour toi.

Ce conseil parut divertir prodigieusement le père Absinthe.

– Eh ! eh !… fit-il avec son gros rire, ça m’irait joliment ce système de police.

M. Tabaret ne releva pas l’exclamation.

– Enfin, continua-t-il, j’aurais montré la boucle d’oreille à toutes ces soubrettes, jusqu’à ce qu’il s’en trouvât une qui me dit : « Ce diamant est à ma maîtresse, » ou une qui, à sa vue, eût été prise d’un tremblement nerveux….

– Et dire, murmura Lecoq, que cette idée ne m’est pas venue !…

– Attends, attends … j’arrive à la seconde occasion manquée. Comment t’es-tu conduit quand tu as eu en ta possession la malle que Mai prétendait être sienne ? Tu l’as tout bonifacement remise à ce prévenu si fin. Saperlotte !… tu n’ignorais pourtant pas que cette malle n’était qu’un accessoire de la comédie, qu’elle n’avait pu être déposée chez Mme Milner que par le complice, que tous les effets qui s’y trouvaient avaient été achetés après coup…

– Non, je ne l’ignorais pas … Mais quel parti tirer de ma certitude ?

– Quel parti, ô mon fils ?… Moi qui ne suis qu’un pauvre vieux bonhomme, j’aurais convoqué le ban et l’arrière-ban des fripiers de Paris, et j’en aurais, à la fin, déniché un qui se serait écrié : « Ces frusques ?… c’est moi qui les ai vendues à un individu comme ça et comme ça, qui achetait pour le compte d’un de ses amis dont il avait apporté la mesure. »

Dans la colère où il était contre lui-même, Lecoq s’emporta jusqu’à ébranler d’un furieux coup de poing le meuble placé contre lui.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
30 ağustos 2016
Hacim:
950 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain