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Kitabı oku: «Monsieur Lecoq», sayfa 28

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Chapitre 14

Si Martial eût rapporté fidèlement à Mlle Blanche tout ce qu’il entendit dans le cabinet du marquis de Courtomieu, il l’eût probablement un peu étonnée.

Il l’eût, à coup sûr, stupéfiée, s’il lui eût confessé en toute sincérité ses impressions et ses réflexions.

C’est qu’il n’avait pas la foi, ce malheureux à qui on devait, plus tard, reprocher les excès du plus sombre fanatisme. Sa vie se passa à combattre pour des préjugés que réprouvait sa raison.

Tombant, de par la volonté de Mlle Blanche, au milieu d’une discussion enragée, ses impressions furent celles d’un homme à jeun arrivant au dessert d’un déjeuner d’ivrognes. L’échauffement des autres redoubla son sang-froid.

Il fut révolté, sans en être surpris outre mesure, des prétentions grotesques et des âpres convoitises des nobles hôtes de M. de Courtomieu.

Grades, cordons, fortune, honneurs, pouvoir… ils voulaient tout.

Il n’en était pas un dont le pur dévouement n’exigeât impérieusement les récompenses les plus inouïes. C’est à peine si les modestes déclaraient se contenter d’une recette générale, d’une préfecture ou des épaulettes de lieutenant-général.

De là des récriminations bouffonnes, des mots piquants, des reproches amers. Tous les visages étaient courroucés, on se mesurait de l’œil, les voix s’enrouaient, et le marquis, qu’on avait nommé président, s’épuisait à répéter :

– Du calme, messieurs, du calme !… Un peu de modération, de grâce !…

– Tous ces gens-ci sont fous, pensait Martial, comprimant à grand’peine une violente envie de rire ; fous à lier !…

Mais il n’eut pas à rendre compte de cette séance, qu’interrompit par bonheur l’annonce du dîner.

Mlle Blanche, quand le jeune marquis de Sairmeuse la rejoignit, ne songeait plus à interroger.

Et dans le fait, que lui importaient les espoirs ou les déceptions de ces personnages !

Elle les tenait en médiocre estime, par cette raison que pas un n’était d’aussi bonne noblesse que M. de Courtomieu, et qu’à eux tous ils étaient à peine aussi riches.

Un souci plus grand, immense, le souci de son avenir et de son bonheur absorbait despotiquement toutes ses facultés.

Pendant les quelques moments où elle était restée seule, après le départ de Marie-Anne, Mlle Blanche avait réfléchi.

L’esprit et la personne de Martial lui plaisaient, elle lui devait les premières émotions fortes de sa vie, il réunissait toutes les conditions que devait souhaiter une ambitieuse… elle décida qu’il serait son mari.

Elle eût eu quelques jours d’irrésolution, vraisemblablement, sans le mouvement de jalousie qui l’avait agitée. Mais, du moment où elle put croire, soupçonner, à tort ou à raison, qu’une autre femme lui disputerait Martial, elle le voulut…

De cet instant, elle ne devait plus, elle ne pouvait plus agir que sous l’inspiration d’un de ces amours étranges où le cœur n’est pour rien, qui se fixent dans la tête et qui, tout en laissant une sorte de sang-froid, peuvent conduire aux pires folies.

Que la femme dont l’ombre d’une réalité n’a jamais fait battre le pouls plus vite lui jette la première pierre.

Qu’elle fût vaincue dans cette lutte qu’elle allait entreprendre, si toutefois il y avait lutte, ce dont elle n’était pas sûre, c’est une idée qui ne pouvait venir à Mlle Blanche de Courtomieu.

On lui avait tant dit, tant répété, qu’il s’estimerait heureux entre tous l’homme qu’elle daignerait choisir !

Elle avait vu tant de prétendants assiéger son père !…

– D’ailleurs, pensait-elle en se souriant orgueilleusement dans les glaces du salon, ne suis-je pas aussi jolie que Marie-Anne ?

« – Plus jolie !… murmurait la voix de la vanité ; et tu as, toi, ce que n’a pas cette rivale : la naissance, l’esprit, le génie de la coquetterie !… »

Elle se sentait, en effet, assez d’habileté et de patience pour prendre et soutenir le caractère qui lui semblait le plus propre à éblouir, à fasciner Martial !…

Quant à garder ce caractère, s’il lui déplaisait, après le mariage, c’était une autre affaire !…

Le résultat de ces honnêtes dispositions fut que pendant le dîner Mlle Blanche déploya pour le jeune marquis de Sairmeuse tout son génie.

Elle cherchait si évidemment à lui plaire, que plusieurs convives en furent frappés.

D’une autre, cela eût choqué comme une haute inconvenance. Mais Blanche de Courtomieu pouvait tout se permettre, elle le savait bien. N’était-elle pas la plus riche héritière que l’on sût à dix lieues à la ronde ? Il n’est pas de médisance capable d’entamer le prestige d’une dot d’un million comptant.

– Savez-vous, chevalier, disait à son voisin un vieux vicomte, que ces deux beaux enfants réuniraient à eux deux quelque chose comme sept à huit cent mille livres de rentes.

Martial, lui, s’abandonnait sans défiance au charme de cette situation.

Comment soupçonner de calcul cette jeune fille aux yeux si purs, dont les petits rires avaient la sonorité cristalline du rire de l’enfant !…

Involontairement il la comparait à la sérieuse Marie-Anne, et son imagination flottant de l’une à l’autre s’enflammait de l’étrangeté du contraste.

Mlle Blanche l’avait fait placer près d’elle à table, et ils causaient gaiement, se moquant un peu de leurs voisins, pendant que la discussion du tantôt se rallumait entre les autres convives, et s’enflammait à mesure que se succédaient les services.

Mais au dessert, ils furent interrompus. Les domestiques servaient du vin de Champagne, et on buvait aux alliés, dont les triomphantes baïonnettes avaient ramené le roi ; on buvait aux Anglais, aux Prussiens, aux Russes, dont les chevaux mangeaient nos moissons sur pied…

Le nom de d’Escorval, éclatant tout à coup au milieu du choc des verres, devait arracher brusquement Martial à son enchantement.

Un vieux gentilhomme, dont le chef était couvert d’une petite calotte de soie noire, venait de se lever, et il proposait qu’on fît les plus actives démarches pour obtenir l’exil du baron d’Escorval.

– La présence d’un tel homme déshonore notre contrée, disait-il ; c’est un jacobin frénétique, et même il a été jugé si dangereux, que M. Fouché l’a couché sur ses listes, et qu’il est ici sous la surveillance de la haute police.

Ce discoureur avait dû au baron d’Escorval de ne pas tomber dans la plus abjecte misère ; aussi roulait-il des yeux féroces et semblait-il ivre de rancune.

On l’écoutait, mais on se taisait, l’hésitation se lisait dans tous les yeux.

Martial, lui, était devenu si pâle que Mlle Blanche remarqua sa pâleur et crut qu’il allait se trouver mal.

– Pourquoi cette émotion si violente ? se demanda-t-elle, soupçonneuse.

C’est qu’un combat terrible se livrait dans l’âme du jeune marquis de Sairmeuse, entre son honneur et sa passion.

Ne souhaitait-il pas, la veille, l’éloignement de Maurice ?

Eh bien !… une occasion se présentait, telle qu’il était impossible d’en imaginer une meilleure !… Que la démarche proposée eût lieu, et certainement le baron et sa famille allaient être forcés de s’expatrier peut-être pour toujours…

On hésitait, Martial le voyait, et il sentait qu’un mot de lui, un seul, pour ou contre, entraînerait tous les assistants.

Il eut dix secondes d’angoisses affreuses… Mais l’honneur l’emporta.

Il se leva et déclara que la mesure était mauvaise, impolitique…

– M. d’Escorval, dit-il, est un de ces hommes qui répandent autour d’eux comme un parfum d’honnêteté et de justice… Ayons le bon sens de respecter la considération qui l’environne.

Ainsi qu’il l’avait prévu, Martial décida les hôtes de M. de Courtomieu. L’air froid et hautain qu’il savait si bien prendre, sa parole brève et tranchante produisirent un grand effet.

– Évidemment, ce serait une faute ! fut le cri général.

Martial s’était rassis, Mlle Blanche se pencha vers lui.

– C’est bien !… ce que vous avez fait là, monsieur le marquis, murmura-t-elle, vous savez défendre vos amis.

Pris à l’improviste, la voix de Martial se ressentit de son agitation :

– M. d’Escorval n’est pas de mes amis, dit-il, l’injustice m’a révolté, voilà tout.

Mlle de Courtomieu ne pouvait être dupe de cette explication. Un pressentiment lui disait qu’il y avait là quelque chose. Cependant elle ajouta :

– Votre conduite n’en est que plus belle.

Mais ce n’était pas là l’avis du duc de Sairmeuse, et tout en regagnant son château quelques heures plus tard, il reprochait amèrement à son fils son intervention.

– Pourquoi, diable ! vous mêler de cette histoire ! disait le duc. Je n’eusse point voulu prendre sur moi l’odieux de cette proposition, mais puisqu’elle était lancée…

– J’ai tenu à empêcher une sottise inutile !

– Sottise… inutile !… Jarnibieu ! marquis, vous avez tôt fait de trancher. Pensez-vous que ce damné baron nous adore ?… Que répondriez-vous, si on vous disait qu’il trame quelque chose contre nous ?…

– Je hausserais les épaules.

– Oui-dà !… Eh bien !… marquis, faites-moi le plaisir d’interroger Chupin.

Chapitre 15

Il n’y avait pas deux semaines que le duc de Sairmeuse était rentré en France, il n’avait pas encore eu le temps de secouer de ses souliers la poussière de l’exil, et déjà son imagination, troublée par la passion, lui montrait des ennemis partout.

Il n’était à Sairmeuse que depuis deux jours, et déjà il en était à accueillir sans discernement et de si bas qu’ils vinssent, les rapports envenimés qui caressaient ses rancunes.

Les soupçons qu’il eût voulu faire partager à Martial étaient cruellement et ridiculement injustes.

À l’heure même où il accusait le baron d’Escorval de « tramer quelque chose, » cet homme malheureux pleurait au chevet de son fils, qu’il croyait, qu’il voyait mourant…

Maurice était au moins en grand danger.

Son organisation nerveuse et impressionnable à l’excès, n’avait pu résister aux rudes assauts de la destinée, à ces brusques alternatives de bonheur sublimé et de désespoir qui se succédaient sans répit.

Quand, sur l’ordre si pressant de M. Lacheneur, il s’était éloigné précipitamment des bois de la Rèche, il avait comme perdu la faculté de réfléchir et de délibérer.

L’inexplicable résistance de Marie-Anne, les insultes du marquis de Sairmeuse, la feinte colère de Lacheneur, tout cela, pour lui, se confondait en un seul malheur, immense, irréparable, dont le poids écrasait sa pensée…

Les paysans qui le rencontrèrent, errant au hasard à travers les champs, furent frappés de sa démarche insolite, et pensèrent que sans doute une grande catastrophe venait de frapper la maison d’Escorval.

Quelques-uns le saluèrent… il ne les vit pas.

Il souffrait atrocement. Il lui semblait que quelque chose venait de se briser en lui, et il faisait à son énergie un appel désespéré. Il essayait de s’accoutumer au coup terrible.

L’habitude – cette mémoire du corps qui veille alors que l’esprit s’égare – l’habitude seule le ramena à Escorval pour le dîner.

Ses traits étaient si affreusement décomposés que Mme d’Escorval, en le voyant, fut saisie d’un pressentiment sinistre, et n’osa l’interroger.

Il parla le premier.

– Tout est fini ! prononça-t-il d’une voix rauque. Mais ne t’inquiète pas, mère, j’ai du courage, tu verras…

Il se mit à table, en effet, d’un air assez résolu, il mangea presque autant que de coutume, et son père remarqua, sans mot dire, qu’il buvait son vin pur.

Tout en lui était si extraordinaire, qu’on l’eût dit animé par une volonté autre que la sienne, effet étrange et saisissant dont peuvent seuls donner l’idée, les mouvements inconscients d’une somnambule.

Il était fort pâle, ses yeux secs brillaient d’un éclat effrayant, son geste était saccadé, sa voix brève. Il parlait beaucoup, et même il plaisantait… Cherchait-il à s’étourdir ?…

– Que ne pleure-t-il ! pensait Mme d’Escorval épouvantée, je ne craindrais pas tant, et je le consolerais…

Ce fut le dernier effort de Maurice, il regagna sa chambre, et quand sa mère, qui était venue à diverses reprises écouter à sa porte, se décida à entrer vers minuit, elle le trouva couché, balbutiant des phrases incohérentes…

Elle s’approcha… Il ne parut pas la reconnaître ni seulement la voir. Elle lui parla… Il ne sembla pas l’entendre. Il avait la face congestionnée, les lèvres sèches, et par moments il sortait de sa gorge comme un râle. Elle lui prit la main… Cette main était brûlante. Et cependant il grelottait, ses dents claquaient…

Un nuage passa devant les yeux de la pauvre femme, elle crut qu’elle allait se trouver mal ; mais elle dompta cette faiblesse et se traîna jusque sur le palier, où elle cria :

– Au secours !… mon fils se meurt !

D’un bond, M. d’Escorval fut à la chambre de Maurice. Il regarda, comprit et se précipita dehors en appelant son domestique d’une voix terrible.

– Attèle le cabriolet, lui ordonna-t-il, galope jusqu’à Montaignac et ramène un médecin… crève le cheval plutôt que de perdre une minute !…

Il y avait bien un « docteur » à Sairmeuse, mais c’était le plus borné des hommes. C’était un ancien chirurgien militaire, renvoyé de l’armée pour son incurable incapacité ; on le nommait Rublot. Il se soûlait, et quand il était ivre, il aimait à montrer une immense trousse pleine d’instruments effrayants, avec lesquels autrefois, sur les champs de bataille, il coupait, disait-il, les jambes comme des raves.

Les paysans le fuyaient comme la peste. Quand ils étaient malades, ils envoyaient quérir le curé. M. d’Escorval fit comme les paysans, après avoir calculé que le médecin ne pouvait arriver avant le jour.

L’abbé Midon n’avait jamais fréquenté les écoles de médecine ; mais au temps où il n’était que vicaire, les pauvres venaient si souvent lui demander conseil, qu’il s’était mis courageusement à l’étude, et que l’expérience aidant, il avait acquis un savoir que ne donne pas toujours le diplôme de la Faculté.

Quelle que fût l’heure à laquelle on vînt le chercher pour un malade, de jour ou de nuit, par tous les temps, on le trouvait prêt. Il ne répondait qu’un mot : « Partons ! »

Et quand les gens des environs le rencontraient le long des chemins, avec son large chapeau et son grand bâton, sa boîte de médicaments pendue à l’épaule par une courroie, ils se découvraient respectueusement. Ceux qui n’aimaient pas le prêtre estimaient l’homme.

Pour M. d’Escorval, plus que pour tous les autres, l’abbé Midon devait se hâter. Le baron était son ami. C’est dire quelle appréhension le fit trembler, quand il aperçut, devant la grille, Mme d’Escorval guettant son arrivée. À la façon dont elle se précipita à sa rencontre, il crut qu’elle allait lui annoncer un malheur irréparable. Mais non. Elle lui prit la main, et sans prononcer une parole, elle l’entraîna jusqu’à la chambre de Maurice.

La situation de ce malheureux enfant était des plus graves, il ne fallut à l’abbé qu’un coup d’œil pour le reconnaître, mais elle n’était pas désespérée.

– Nous le tirerons de là, dit-il avec un sourire qui ramenait l’espérance.

Et aussitôt, avec le sang-froid d’un vieux guérisseur, il pratiqua une large saignée et ordonna des applications de glace sur la tête et des sinapismes.

En un moment toute la maison fut en mouvement, pour accomplir ces prescriptions de salut. Le prêtre en profita pour attirer le baron dans l’embrasure d’une fenêtre.

– Qu’arrive-t-il donc ?… demanda-t-il.

M. d’Escorval eut un geste désolé.

– Un désespoir d’amour… répondit-il. M. Lacheneur m’a refusé la main de sa fille que je lui demandais pour mon fils… Maurice a dû voir aujourd’hui Marie-Anne… Que s’est-il passé entre eux ?… je l’ignore, vous voyez le résultat…

La baronne rentrait, les deux hommes se turent, et le silence vraiment funèbre de la chambre ne fut plus troublé que par les plaintes de Maurice.

Son agitation, loin de se calmer, redoublait. Le délire peuplait son cerveau de fantômes, et à tout moment les noms de Marie-Anne, de Martial de Sairmeuse et de Chanlouineau revenaient dans ses phrases, trop incohérentes pour qu’il fût possible de suivre sa pensée.

Ce que cette nuit-là parut longue à M. d’Escorval et à sa femme, ceux-là seuls le savent qui ont compté les secondes d’une minute près du lit d’un malade aimé…

Certes, leur confiance en l’abbé Midon, leur compagnon de veille, était grande ; mais enfin, il n’était pas médecin, tandis que l’autre, celui qu’ils attendaient…

Enfin, comme l’aube faisait pâlir les bougies, on entendit au dehors le galop furieux d’un cheval, et peu après le docteur de Montaignac parut.

Il examina attentivement Maurice, et, après une courte conférence à voix basse avec le prêtre :

– Je n’aperçois aucun danger immédiat, déclara-t-il. Tout ce qu’il y avait à faire a été fait… il faut laisser le mal suivre son cours… je reviendrai.

Il revint en effet le lendemain et aussi les jours d’après, car ce ne fut qu’à la fin de la semaine suivante que Maurice fut déclaré hors de danger.

Ses parents remerciaient Dieu, lui s’affligeait.

– Hélas ! se disait-il, je souffrais moins quand je ne pensais pas.

Ce jour-là même, il raconta à son père toute la scène du bois de la Rèche, dont les moindres détails étaient restés profondément gravés dans sa mémoire. Lorsqu’il eut terminé :

– Tu es bien sûr, lui demanda son père, de la réponse de Marie-Anne ? Elle t’a bien dit que si son père donnait son consentement à votre mariage, elle refuserait le sien ?…

– Elle me l’a dit.

– Et elle t’aime ?

– J’en suis sûr.

– Tu ne t’es pas mépris au ton de M. Lacheneur, quand il t’a dit : Mais va-t-en donc, petit malheureux !…

– Non.

M. d’Escorval demeura un moment pensif.

– C’est à confondre la raison, murmura-t-il.

Et, si bas que son fils ne put l’entendre, il ajouta :

– Je verrai Lacheneur demain, et il faudra bien que ce mystère s’explique.

Chapitre 16

La maison où s’était réfugié M. Lacheneur était située tout au haut des landes de la Rèche.

C’était bien, ainsi qu’il l’avait dit, une masure étroite et basse ; mais elle n’était guère plus misérable que le logis de beaucoup de paysans de la commune.

Elle se composait d’un rez-de-chaussée divisé en trois chambres et était couverte en chaume.

Devant était un petit jardin d’une vingtaine de mètres, où végétaient quelques arbres fruitiers, des choux jaunis et une vigne dont les brins couraient le long de la toiture.

Ce n’était rien, ce jardinet. Eh bien ! sa conquête sur un sol frappé de stérilité, avait exigé de la défunte tante de Lacheneur des prodiges de courage et de ténacité.

Pendant les vingt dernières années de sa vie, cette vieille paysanne n’avait jamais failli un seul jour à apporter là deux ou trois hottées de terre végétale qu’elle allait prendre à plus d’une demi-lieue.

Il y avait près d’un an qu’elle était morte, et le petit routin qu’elle avait tracé à travers la lande, pour sa tâche quotidienne, était parfaitement net encore, tant son pied, à la longue, l’avait profondément battu.

C’est dans ce sentier que s’engagea M. d’Escorval, qui, fidèle à ses résolutions, venait avec l’espoir d’arracher au père de Marie-Anne le secret de son inexplicable conduite.

Il était si vivement préoccupé de cette tentative suprême, qu’il gravissait, en plein midi, la rude côte, sans s’apercevoir de la chaleur, qui était accablante.

Arrivé au sommet, cependant, il s’arrêta pour reprendre haleine, et tout en s’essuyant le front, il se retourna pour donner un coup d’œil au chemin qu’il venait de parcourir.

C’était la première fois qu’il venait jusqu’à cet endroit ; il fut surpris de l’étendue du paysage qu’il découvrait.

De ce point, le plus élevé de la contrée, on domine toute la vallée de l’Oiselle. On aperçoit surtout, avec une netteté extraordinaire, en raison de la distance, la redoutable citadelle de Montaignac, bâtie sur un rocher presque inaccessible.

Cette dernière circonstance, que le baron devait se rappeler au milieu des plus effroyables angoisses, ne le frappa pas sur le moment. La maison de Lacheneur absorbait toute son attention.

Son imagination lui représentait vivement les souffrances de ce malheureux, qui, du jour au lendemain, sans transition, passait des splendeurs du château de Sairmeuse aux misères de cette triste demeure.

– Hélas ! pensait-il, combien en a-t-on vu dont la raison n’a pas résisté à de moindres épreuves…

Mais il avait hâte d’être fixé, il alla frapper à la porte de la maison.

– Entrez !… dit une voix.

Par un trou pratiqué à la vrille, dans la porte, passait une petite ficelle destinée à soulever le loquet intérieur ; le baron tira cette ficelle et entra.

La pièce où il pénétrait était petite, blanchie à la chaux, et n’avait d’autre plancher que le sol, d’autre plafond que le chaume du toit.

Un lit, une table et deux grossiers bancs de bois composaient tout le mobilier.

Assise sur un escabeau, près d’une fenêtre à petits carreaux verdâtres, Marie-Anne travaillait à un ouvrage de broderie.

Elle avait abandonné ses jolies robes de « demoiselle, » et son costume était presque celui des ouvrières de la campagne.

Quand parut M. d’Escorval, elle se leva, et pendant un moment, ils demeurèrent debout, en face l’un de l’autre, silencieux, elle calme en apparence, lui visiblement agité.

Il examinait Marie-Anne, et il la trouvait comme transfigurée. Elle était très visiblement pâlie et maigrie, mais sa beauté avait une expression étrange et touchante, rayonnement sublime du devoir accompli et de la résignation au sacrifice.

Cependant, songeant à son fils, il s’étonna de voir cette tranquillité.

– Vous ne me demandez pas de nouvelles de Maurice ?… fit-il d’un ton de reproche.

– On m’en a apporté ce matin, monsieur, comme tous les jours. Je n’ai pas vécu tant que j’ai su sa vie en péril. Je sais qu’il va mieux, et que même depuis hier on lui a permis de manger un peu…

– Vous pensiez à lui ?…

Elle frissonna. Des rougeurs fugitives coururent de son cou à son front, mais c’est d’une voix presque assurée qu’elle répondit :

– Maurice sait bien qu’il ne serait pas en mon pouvoir de l’oublier, alors même que je le voudrais…

– Et cependant, vous lui avez dit que vous approuvez le refus de votre père !…

– Je l’ai dit, oui, monsieur le baron, et j’aurai le courage de le répéter.

– Mais vous avez désespéré Maurice, malheureuse enfant ; mais il a failli mourir !…

Elle redressa fièrement la tête, chercha le regard de M. d’Escorval, et quand elle l’eut rencontré :

– Regardez-moi, monsieur, prononça-t-elle. Pensez-vous que je ne souffre pas, moi ?

M. d’Escorval resta un instant abasourdi, mais se remettant, il prit la main de Marie-Anne, et la serrant affectueusement entre les siennes :

– Ainsi, dit-il, Maurice vous aime, vous l’aimez, vous souffrez, il a failli mourir, et vous le repoussez !…

– Il le faut, monsieur.

– Vous le dites, du moins, chère et malheureuse enfant ; vous le dites et vous le croyez. Mais moi qui cherche les raisons de ce sacrifice immense, je ne les découvre pas. Il faut me les avouer, Marie-Anne, il le faut… Qui sait si vous ne vous épouvantez pas de chimères que mon expérience dissiperait d’un souffle ?… N’avez-vous pas confiance en moi, ne suis-je plus votre vieil ami ?… Il se peut que votre père, sous le coup de son désespoir, ait pris quelques résolutions extrêmes… Parlez, nous les combattrons ensemble. Lacheneur sait combien mon amitié lui est dévouée, je lui parlerai, il m’écoutera…

– Je n’ai rien à vous apprendre, monsieur !…

– Quoi !… Vous aurez l’affreux courage de rester inflexible, car c’est un père qui vous prie à genoux, un père qui vous dit : Marie-Anne, vous tenez entre vos mains le bonheur, la vie, la raison de mon fils…

Les larmes, à ces mots, jaillirent des yeux de Marie-Anne, et elle dégagea vivement sa main.

– Ah ! vous êtes cruel, monsieur, s’écria-t-elle, vous êtes sans pitié !… Vous ne voyez donc pas tout ce que j’endure, et que vous me torturez comme il n’est pas possible !… Non, je n’ai rien à vous dire ; non, il n’y a rien à dire à mon père !… Pourquoi venir ébranler mon courage, quand je n’ai pas trop de toute mon énergie pour combattre le désespoir !… Que Maurice m’oublie, et que jamais il ne cherche à me revoir… Il est de ces destinées contre lesquelles on ne lutte pas, ce serait folie, nous sommes séparés pour toujours. Suppliez Maurice de quitter ce pays, et s’il refuse, vous êtes son père, commandez. Et vous-même, monsieur, au nom du ciel, fuyez-nous, nous portons malheur… Gardez-vous de jamais revenir ici, notre maison est maudite, la fatalité qui pesa sur nous vous atteindrait…

Elle parlait avec une sorte d’égarement, et si haut que sa voix devait arriver à la pièce voisine.

La porte de communication s’ouvrit, et M. Lacheneur se montra sur le seuil.

À la vue de M. d’Escorval, il ne put retenir un blasphème. Mais il y avait plus de douleur et d’anxiété que de colère, dans la façon dont il dit :

– Vous, monsieur le baron, vous ici !…

Le trouble où Marie-Anne avait jeté M. d’Escorval était si grand qu’il eut toutes les peines du monde à balbutier une apparence de réponse :

– Vous nous abandonniez, j’étais inquiet ; avez-vous oublié notre vieille amitié, je viens à vous…

Les sourcils de l’ancien maître de Sairmeuse restaient toujours froncés.

– Pourquoi ne m’avoir pas prévenu de l’honneur que me fait M. le baron, Marie-Anne ? dit-il sévèrement à sa fille…

Elle voulut parler, elle ne le put, et ce fut le baron, dont le sang-froid revenait, qui répondit :

– Mais j’arrive à l’instant, mon cher ami.

M. Lacheneur enveloppait d’un même regard soupçonneux sa fille et le baron.

– Que se sont-ils dit, pensait-il évidemment, pendant qu’ils étaient seuls ?

Mais si grandes que fussent ses inquiétudes, il parvint à en maîtriser l’expression, et c’est presque de sa bonne voix d’autrefois, sa voix des temps heureux, qu’il engagea M. d’Escorval à le suivre dans la chambre voisine.

– C’est le salon de réception et mon cabinet de travail, dit-il en souriant.

Cette pièce, beaucoup plus grande que la première, était tout aussi sommairement meublée, mais elle était encombrée de petits volumes et d’une quantité infinie de menus paquets.

Deux hommes étaient occupés à ranger ces paquets et ces livres.

L’un était Chanlouineau.

M. d’Escorval ne se rappelait pas avoir jamais vu l’autre, qui était tout jeune.

– C’est mon fils Jean, monsieur le baron, dit Lacheneur… Dame !… il a changé depuis tantôt dix ans que vous ne l’avez vu.

C’était vrai… Il y avait bien dix bonnes années au moins que le baron d’Escorval n’avait en l’occasion de voir le fils de Lacheneur.

Comme le temps passe !… Il l’avait quitté enfant, il le retrouvait homme.

Jean venait d’avoir vingt ans, mais des traits fatigués et une barbe précoce le faisaient paraître plus vieux.

Il était grand, très bien de sa personne, et sa physionomie annonçait une vive intelligence.

Malgré cela, il ne plaisait pas à première vue. Il y avait en lui un certain « on ne sait quoi » qui effarouchait la sympathie. Son regard mobile fuyait le regard de l’interlocuteur, son sourire offrait le caractère de l’astuce et de la méchanceté.

– Ce garçon, pensa M. d’Escorval, doit être faux comme un jeton.

Présenté par son père, il s’était incliné devant le baron, profondément, mais avec une mauvaise grâce très appréciable.

M. Lacheneur, lui, poursuivait :

– N’ayant plus les moyens d’entretenir Jean à Paris, j’ai dû le faire revenir… Ma ruine sera peut-être un bonheur pour lui !… L’air des grandes villes ne vaut rien pour les fils des paysans. Nous les y envoyons, vaniteux que nous sommes, pour qu’ils y apprennent à s’élever au-dessus de leur père, et pas du tout, ils n’aspirent qu’à descendre…

– Mon père, interrompit le jeune homme, mon père !… Attendez au moins que nous soyons seuls !…

– M. d’Escorval n’est pas un étranger !…

Chanlouineau était évidemment du parti du fils ; il multipliait les signes pour engager M. Lacheneur à se taire.

Il ne les vit pas ou il ne lui plut pas d’en tenir compte, car il continua :

– J’ai dû vous ennuyer, monsieur le baron, à force de vous répéter : « Je suis content de mon fils, je lui vois une ambition honorable, il travaille, il arrivera… » Je le croyais sur la foi de ses lettres. Ah ! j’étais un père naïf ! L’ami chargé de porter à Jean l’ordre de revenir m’a appris la vérité. Ce jeune homme modèle ne sortait des tripots que pour courir les bals publics… Il s’était amouraché d’une mauvaise petite sauteuse de je ne sais quel théâtre infime, et pour plaire à cette créature, il montait sur les planches et se montrait à ses côtés, la face barbouillée de blanc et de rouge…

– Monter sur un théâtre n’est pas un crime !

– Non, mais c’en est un que de tromper son père, c’en est un que de se draper d’une fausse vertu !… T’ai-je jamais refusé de l’argent ? non. Mais plutôt que de m’en demander, tu faisais des dettes partout, et tu dois au moins vingt mille francs !

Jean baissait la tête ; son irritation était visible, mais il craignait son père.

– Vingt mille francs !… répétait M. Lacheneur, je les avais il y a quinze jours… je n’ai plus rien. Je ne puis espérer cette somme que de la générosité des Messieurs de Sairmeuse…

Cette phrase, dans sa bouche, dépassait tellement tout ce que pouvait imaginer le baron, qu’il ne fut pas maître d’un mouvement de stupeur.

Ce geste, Lacheneur le surprit, et c’est avec toutes les apparences de la sincérité et de la plus entière bonne foi, qu’il reprit :

– Ce que je dis là vous étonne, monsieur ? Je le comprends. La colère du premier moment m’a arraché tant de propos ridicules !… Mais je me suis calmé et j’ai reconnu mon injustice. Que vouliez-vous que fît le duc ? Devait-il me faire cadeau de Sairmeuse ? Il a été un peu brusque, je l’avoue, mais c’est son genre ; au fond il est le meilleur des hommes…

– Vous l’avez donc revu ?…

– Lui, non ; mais j’ai revu son fils, M. le marquis. Même, je suis allé avec lui au château pour y désigner les objets que je désire garder… Oh ! il n’y a pas à dire non, on a tout mis à ma disposition, tout. J’ai choisi ce que j’ai voulu, meubles, vêtements, linge… On m’apportera tout cela ici, et j’y serai comme un seigneur…

– Pourquoi ne pas chercher une autre maison ? celle-ci…

– Celle-ci me plaît, monsieur le baron ; sa situation surtout me convient.

Au fait, pourquoi les Sairmeuse n’auraient-ils pas regretté l’odieux de leur conduite ? Était-il impossible que les rancunes de Lacheneur eussent cédé devant les plus honorables réparations ? Ainsi pensa M. d’Escorval.

– Dire que M. le marquis a été bon, continuait Lacheneur, serait trop peu dire. Il a eu pour nous les plus délicates attentions. Par exemple, ayant vu combien Marie-Anne regrette ses fleurs, il a déclaré qu’il allait lui en envoyer de quoi remplir notre petit jardin, et qu’il les ferait renouveler tous les mois…

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
30 ağustos 2016
Hacim:
950 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain