Sadece Litres'te okuyun

Kitap dosya olarak indirilemez ancak uygulamamız üzerinden veya online olarak web sitemizden okunabilir.

Kitabı oku: «Monsieur Lecoq», sayfa 29

Yazı tipi:

Comme tous les gens passionnés, M. Lacheneur outrait le rôle qu’il s’était imposé. Ce dernier exemple était de trop ; il éclaira d’une sinistre lueur l’esprit de M. d’Escorval.

– Grand Dieu !… pensa-t-il, ce malheureux méditerait-il un crime !…

Il regarda Chanlouineau et son inquiétude augmenta. Aux noms du marquis et de Marie-Anne, le robuste gars était devenu blême.

– Il est entendu, disait Lacheneur de l’air le plus satisfait, qu’on me donnera les dix mille francs que m’avait légués Mlle Armande. En outre, j’aurai à fixer le chiffre de l’indemnité qu’on reconnaît me devoir. Et ce n’est pas tout : on m’a offert de gérer Sairmeuse, moyennant de bons appointements… Je serais allé loger avec ma fille au pavillon de garde, que j’ai habité si longtemps… Toutes réflexions faites, j’ai refusé. Après avoir joui longtemps d’une fortune qui ne m’appartenait pas, je veux en amasser une qui sera bien à moi…

– Serait-il indiscret de vous demander ce que vous comptez faire ?…

– Pas le moins du monde… Je m’établis colporteur.

M. d’Escorval n’en pouvait croire ses oreilles.

– Colporteur ?… répéta-t-il.

– Oui, monsieur. Tenez, voici ma balle, là-bas, dans ce coin…

– Mais c’est insensé ! s’écria M. d’Escorval, c’est à peine si les gens qui font ce métier gagnent leur vie de chaque jour !…

– Erreur, monsieur le baron. Mes calculs sont faits, le bénéfice est de trente pour cent. Et notez que nous serons trois à vendre, car je confierai une balle à mon fils et une autre à Chanlouineau, qui feront des tournées de leur côté.

– Quoi !… Chanlouineau…

– Devient mon associé.

– Et ses terres, qui en prendra soin ?

– Il aura des journaliers…

Et là-dessus, voulant sans doute faire entendre à M. d’Escorval que sa visite avait assez duré, Lacheneur se mit aussi, lui, à arranger les petits paquets qui devaient emplir la balle du marchand ambulant.

Mais le baron ne pouvait s’éloigner ainsi, maintenant surtout que ses soupçons devenaient presque une certitude.

– Il faut que je vous parle !… dit-il brusquement.

M. Lacheneur se retourna.

– C’est que je suis bien occupé, répondit-il avec une visible hésitation.

– Je ne vous demande que cinq minutes. Cependant, si vous ne les avez pas aujourd’hui, je reviendrai demain… après-demain… tous les jours, jusqu’à ce que je puisse me trouver seul avec vous.

Ainsi pressé, Lacheneur comprit qu’il n’éviterait pas cet entretien ; il eut le geste de l’homme qui se résigne, et, s’adressant à son fils et à Chanlouineau :

– Allez donc voir un moment de l’autre côté, si j’y suis… dit-il.

Ils sortirent, et dès que la porte fut refermée :

– Je sais, monsieur le baron, commença-t-il, très vite, quelles raisons vous amènent. Vous venez me demander encore Marie-Anne… Je sais que mon refus a failli tuer Maurice ; croyez que j’ai cruellement souffert… Mais mon refus n’en reste pas moins définitif, irrévocable. Il n’est pas au monde de puissance capable de me faire revenir sur ma résolution. Ne me demandez pas les motifs de ma décision, je ne vous les dirais pas… croyez qu’ils sont graves…

– Nous ne sommes donc pas vos amis !…

– Vous !… monsieur, s’écria Lacheneur, avec l’accent de la plus vive affection, vous !… Ah ! vous le savez bien, vous êtes les meilleurs, les seuls amis que j’aie ici-bas !… Je serais le dernier et le plus misérable des hommes, si jusqu’à mon dernier soupir je ne gardais le souvenir précieux de vos bontés. Oui, vous êtes mes amis, oui je vous suis dévoué… et c’est pour cela même que je vous réponds ; non, non, jamais !…

Il n’y avait plus à douter. M. d’Escorval saisit les poignets de Lacheneur, et les serrant à les briser :

– Malheureux !… dit-il d’une voix sourde, que voulez-vous faire ! quelle vengeance terrible rêvez-vous !…

– Je vous jure…

– Oh ! ne jurez pas. On ne trompe pas un homme de mon âge et de mon expérience. Vos projets, je les devine… vous haïssez les Sairmeuse plus mortellement que jamais.

– Moi !…

– Oui, vous… et si vous semblez oublier, c’est afin qu’ils oublient, eux aussi… Ces gens-là vous ont trop cruellement offensé pour ne pas vous craindre, vous le comprenez bien, et vous faites tout au monde pour les rassurer… Vous allez au devant de leurs avances, vous vous agenouillez devant eux… pourquoi ?… Parce que vous êtes sûr qu’ils seront à vous quand vous aurez endormi leurs défiances, et que vous pourrez les frapper plus sûrement…

Il s’arrêta, on ouvrait la porte de communication. Marie-Anne parut :

– Mon père, dit-elle, voici M. le marquis de Sairmeuse.

Ce nom, que Marie-Anne jetait d’une voix effrayante de calme, au milieu d’une explication brûlante, ce nom de Sairmeuse empruntait aux circonstances une telle signification, que M. d’Escorval fut comme pétrifié.

– Il ose venir ici, pensa-t-il. Comment ne craint-il pas que les murs ne s’écroulent sur lui !…

M. Lacheneur avait foudroyé sa fille du regard. Il la soupçonnait d’une ruse qui pouvait le forcer à se découvrir. En une seconde, les plus furieuses passions contractèrent ses traits.

Mais il se remit, par un prodige de volonté. Il courut à la porte, repoussa Marie-Anne, et s’appuyant à l’huisserie, il se pencha dans la première pièce, en disant :

– Daignez m’excuser, monsieur le marquis, si je prends la liberté de vous prier d’attendre ; je termine une affaire et je suis à vous à l’instant…

Il n’y avait dans son accent ni trouble ni colère, mais bien une respectueuse déférence et comme un sentiment profond de gratitude.

Ayant dit, il attira la porte à lui et se retourna vers M. d’Escorval.

Le baron, debout, les bras croisés, avait assisté à cette scène de l’air d’un homme qui doute du témoignage de ses sens ; et cependant il en comprenait la portée.

– Ainsi, dit-il à Lacheneur, ce jeune homme vient ici, chez vous ?…

– Presque tous les jours… non à cette heure, mais un peu plus tard.

– Et vous le recevez, vous l’accueillez !…

– De mon mieux, oui, monsieur le baron. Comment ne serais-je pas sensible à l’honneur qu’il me fait !… D’ailleurs, nous avons à débattre des intérêts sérieux… Nous nous occupons de régulariser la restitution de Sairmeuse… J’ai à lui donner des détails infinis pour l’exploitation des propriétés…

– Et c’est à moi, interrompit le baron, à moi, votre ami, que vous espérez faire entendre que vous, un homme d’une intelligence supérieure, vous êtes dupe des prétextes dont se pare M. le marquis de Sairmeuse pour hanter votre maison !… Regardez-moi dans les yeux… oui, comme cela !… Et maintenant osez me soutenir que véritablement, dans votre conscience, vous croyez que les visites de ce jeune homme s’adressent à vous !…

L’œil de Lacheneur ne vacilla pas.

– À qui donc s’adresseraient-elles ? dit-il.

Cette opiniâtre sérénité trompait toutes les prévisions du baron. Il n’avait plus qu’à frapper un grand coup.

– Prenez garde, Lacheneur !… prononça-t-il sévèrement. Songez à la situation que vous faites à votre fille, entre Chanlouineau qui la voudrait pour femme, et M. de Sairmeuse qui la veut…

– Qui la veut pour maîtresse, n’est-ce pas ?… Oh ! dites le mot. Mais que m’importe !… Je suis sur de Marie-Anne et je méprise les propos des imbéciles.

M. d’Escorval frémit.

– En d’autres termes, dit-il d’un ton indigné, vous faites de l’honneur et de la réputation de votre fille les enjeux de la partie que vous engagez !…

C’en était trop. Toutes les passions furieuses que Lacheneur comprimait éclatèrent à la fois ; il ne songea plus à se contenir.

– Eh bien ! oui !… s’écria-t-il avec un affreux blasphème, oui, vous l’avez dit : Marie-Anne doit être et sera l’instrument de mes projets… Ah ! c’est ainsi. L’homme qui est où j’en suis ne s’arrête plus aux considérations qui retiennent les autres hommes. Fortune, amis, famille, la vie, l’honneur, j’ai d’avance tout sacrifié. Périsse la vertu de ma fille, périsse ma fille même, que m’importe ! pourvu que je réussisse…

Il était effrayant d’énergie et de fanatisme, ses poings crispés menaçaient d’invisibles ennemis, ses yeux s’injectaient de sang.

Le baron le saisit par le revers de sa redingote comme s’il eût craint qu’il ne lui échappât…

– Vous l’avouez donc, lui dit-il… Vous voulez vous venger des Sairmeuse et vous avez fait Chanlouineau votre complice.

Mais Lacheneur, d’un mouvement brusque, se dégagea.

– Je n’avoue rien, répliqua-t-il… Et cependant je veux vous rassurer…

Il leva la main comme pour prêter serment, et d’une voix solennelle :

– Devant Dieu qui m’entend, prononça-t-il ; sur tout ce que j’ai de sacré au monde, par la mémoire de ma sainte femme qui est en terre, je jure que je ne médite rien contre les Sairmeuse, que je n’ai jamais eu l’idée de toucher seulement un cheveu de leur tête… Je les ménage parce que j’ai absolument besoin d’eux. Ils m’aideront sans s’en douter.

Lacheneur disait vrai, cette fois ; on le sentait ; la vérité trouve à son service d’irrésistibles accents. Cependant M. d’Escorval feignit de douter. Il pensa qui si lui, de sang-froid, il attisait la colère de ce malheureux, il lui arracherait toute sa pensée. C’est donc d’un air de défiance insultante qu’il dit :

– Comment croire à vos serments, après vos aveux !… Calcul inutile !… Éclairé par une dernière lueur de raison, Lacheneur vit le piège ; tout son calme lui revint comme par magie.

– Soit, monsieur le baron, dit-il, ne me croyez pas. Mais vous n’obtiendrez plus un mot de moi sur ce sujet ; je n’en ai que trop dit. Je sais que votre seule amitié vous guide, ma reconnaissance est grande, mais je ne puis vous répondre. Les événements ont creusé un abîme entre nous, n’essayons pas de le franchir. Pourquoi nous revoir encore ?… Il me faut vous répéter ce que je disais hier à M. l’abbé Midon. Si vous êtes mon ami, ne revenez plus ici, jamais, ni de nuit ni de jour, sous aucun prétexte… On irait vous dire que je suis à la mort, n’importe ! ne venez pas, la maison est fatale. Et si vous me rencontrez, détournez-vous, évitez-moi comme un pestiféré dont le contact peut être mortel !… Le baron se taisait. C’était là, sous une forme nouvelle et bien autrement saisissante, ce que déjà lui avait dit Marie-Anne. Et son esprit s’épuisait à chercher le mot de cette effrayante énigme.

– Mais il y a mieux, poursuivait Lacheneur. Tout en ce pays est fait pour éterniser le désespoir de Maurice. Il n’est pas un sentier, pas un arbre, pas une fleur qui ne lui rappelle cruellement le rêve de ses amours perdues… Partez, emmenez-le, loin, bien loin…

– Eh !… le puis-je !… Ce misérable Fouché ne m’a-t-il pas emprisonné ici !…

– Raison de plus pour écouter mes conseils. Vous avez été l’ami de l’Empereur, donc vous êtes suspect. Vous êtes environné d’espions. Vos ennemis guettent dans l’ombre une occasion de vous perdre. Que leur faut-il pour vous jeter en prison ?… Une démarche mal interprétée, une lettre, un mot… La frontière est proche, allez attendre à l’étranger des temps plus heureux…

– C’est ce que je ne ferai pas, dit fièrement M. d’Escorval.

Son accent n’admettait pas de discussion, Lacheneur ne le comprit que trop, et il parut désespéré.

– Ah !… vous êtes comme l’abbé Midon, fit-il d’une voix sourde, vous ne voulez pas croire… Qui sait cependant ce qui peut vous en coûter d’être venu ici ce matin ? Enfin, il est dit que nul ne peut fuir sa destinée. Mais si quelque jour la main du bourreau s’abattait sur votre épaule, rappelez-vous que je vous ai prévenu, et ne me maudissez pas…

Il dit… et voyant que cette sinistre prophétie n’ébranlait pas le baron, il lui serra la main comme pour un suprême adieu, et alla ouvrir la porte au marquis de Sairmeuse.

Martial était peut-être dépite de rencontrer M. d’Escorval ; il ne l’en salua pas moins avec une politesse étudiée, et tout aussitôt il se mit à raconter gaiement à M. Lacheneur que les objets choisis par lui au château venaient d’être chargés sur des charrettes qui allaient arriver…

M. d’Escorval n’avait plus rien à faire dans cette maison. Parler à Marie-Anne était impossible ; Chanlouineau et Jean la gardaient à vue.

Il se retira donc… et lentement, poigné par les plus cruelles angoisses, il redescendit cette côte de la Rèche que deux heures plus tôt il gravissait le cœur plein d’espoir.

Qu’allait-il dire au pauvre Maurice ?…

Il arrivait au petit bois de pins, quand un pas jeune et leste, sur le sentier, le fit se retourner.

Le marquis de Sairmeuse arrivait, lui faisant signe. Il s’arrêta, très surpris. Martial l’aborda avec cet air de juvénile franchise qu’il savait si bien prendre, et d’un ton brusque :

– J’espère, monsieur, dit-il, que vous m’excuserez de vous avoir poursuivi quand vous m’aurez entendu. Je ne suis pas de votre bord, j’exècre ce que vous adorez, mais je n’ai ni la passion ni les rancunes de vos ennemis. C’est pourquoi je vous dis : à votre place, je voyagerais… La frontière est à deux pas, un bon cheval et un temps de galop, et on est à l’abri… À bon entendeur salut !

Et sans attendre une réponse, il s’éloigna.

M. d’Escorval était confondu.

– On dirait une conspiration pour me chasser, murmura-t-il. Mais j’ai de fortes raisons de suspecter la bonne foi de ce beau fils.

Martial était déjà loin.

Moins préoccupé, il eût aperçu deux ombres le long du bois : Mlle Blanche de Courtomieu, suivie de l’inévitable tante Médie, était venue l’épier.

Chapitre 17

M. le marquis de Courtomieu idolâtrait sa fille ; c’était un fait admis, notoire dans le pays, incontestable et incontesté.

Venait-on à lui parler de Mlle Blanche, on ne manquait jamais de lui dire :

– Vous qui adorez votre fille…

Et si lui-même en parlait, il disait :

– Moi qui adore Blanche…

La vérité est qu’il eût donné bonne chose, le tiers de sa fortune, pour en être débarrassé.

Cette jeune fille toute souriante, qui semblait encore une enfant, avait su prendre sur lui un empire absolu dont elle abusait ; et, selon son expression en ses jours de mauvaise humeur, « elle le menait comme un tambour. »

Or, le marquis était excédé du despotisme de sa fille. Il était las de plier comme une baguette de vime au souffle de tous ses caprices… et Dieu sait si elle en avait !

Il lui avait bien jeté tante Médie, mais en trois mois la parente pauvre avait été rompue, brisée, assouplie, au point de ne compter plus.

Souvent le marquis se révoltait, mais neuf fois sur dix il payait cher ses tentatives de rébellion. Quand Mlle Blanche arrêtait sur lui, d’une certaine façon, ses yeux froids et durs comme l’acier, tout son courage s’envolait. Avec lui, d’ailleurs, elle maniait l’ironie comme un poignard empoisonné, et connaissant les endroits sensibles, elle frappait avec une admirable précision.

– Ce n’est pas une fille que j’ai, pensait parfois le marquis avec une sorte de désespoir, c’est une seconde conscience, bien autrement cruelle que l’autre…

Pour comble, Mlle Blanche faisait frémir son père.

Il savait de quoi sont capables ou plutôt il se demandait de quoi ne sont pas capables ces filles blondes, dont le cœur est un glaçon et la tête un brasier, qui rien n’émeut et que tout passionne, qu’une incessante inquiétude d’esprit agite, et que la vanité mène.

– Qu’elle s’amourache du premier faquin venu, pensait-il, et elle me plante là sans hésiter… Quel scandale, alors, dans le pays !…

C’est dire de quels vœux il appelait le bon, l’honnête jeune homme qui, en épousant Mlle Blanche, le délivrerait de tous ses soucis.

Mais où le prendre, ce libérateur ?…

Le marquis avait annoncé partout, et à son de trompe, qu’il donnait à sa fille un million de dot. Comme de raison, ce mot magique avait mis sur pied le ban et l’arrière-ban des épouseurs, non-seulement de l’arrondissement, mais encore des départements voisins.

On eût rempli les cadres d’un escadron sur le pied de guerre, rien qu’avec les ambitieux qui avaient tenté l’aventure.

Malheureusement, si dans le nombre quelques-uns convenaient assez à M. de Courtomieu, nul n’avait eu l’heur de plaire à Mlle Blanche.

Son père lui présentait-il quelque prétendant, elle l’accueillait gracieusement, elle se parait pour lui de toutes ses séductions ; mais dès qu’il avait tourné les talons, d’un seul mot qu’elle laissait tomber de la hauteur de ses dédains, elle l’écartait.

– Il est trop petit, disait-elle, ou trop gros… il n’est pas assez noble… Je le crois fat… Il est sot… son nez est mal fait !…

Et à ces jugements sommaires, pas d’appel. On eût vainement insisté ou discuté. L’homme condamné n’existait plus.

Cependant, la revue des prétendants l’amusant, elle ne cessait d’encourager son père à des présentations, et le pauvre homme battait le pays avec un acharnement qui lui eût valu des quolibets s’il eût été moins riche.

Il désespérait presque, quand la fortune ramena à Sairmeuse le duc et son fils. Ayant vu Martial, il eut le pressentiment de la libération prochaine.

– Celui-là sera mon gendre, pensa-t-il.

Le marquis professait ce principe qu’il faut battre le fer pendant qu’il est chaud. Aussi, dès le lendemain, laissait-il entrevoir ses vues au duc de Sairmeuse.

L’ouverture venait à propos.

Arrivant avec l’idée de se créer à Sairmeuse une petite souveraineté, le duc ne pouvait qu’être ravi de s’allier à la maison la plus ancienne et la plus riche du pays après la sienne.

La conférence de ces deux vieux gentilshommes fut courte.

– Martial, mon fils, dit le duc, a de son chef cent mille écus de rentes…

– J’irai, pour ma fille, jusqu’à… oui, jusqu’à quinze cent mille francs, prononça le marquis.

– Sa Majesté a des bontés pour moi… j’obtiendrai pour Martial un poste diplomatique important…

– Moi, j’ai, en cas de malheur, beaucoup d’amis dans l’opposition…

Le traité était conclu, mais M. de Courtomieu se garda bien d’en parler à sa fille. Lui dire combien il souhaitait cette alliance, eût été lui donner l’idée de la repousser. Laisser aller les choses lui parut le plus sûr…

La justesse de ses calculs lui fut démontrée, un matin que Mlle Blanche fit irruption dans son cabinet.

– Ta capricieuse fille est décidée, père, lui dit-elle péremptoirement… elle serait heureuse de devenir la marquise de Sairmeuse.

Il fallut à M. de Courtomieu beaucoup de volonté pour dissimuler la joie qu’il ressentait ; mais il songea qu’en en laissant apercevoir quelque chose, il perdrait peut-être tout.

Il présenta quelques objections, elles furent vivement combattues, et enfin, il osa dire :

– Voici donc un mariage à moitié fait. Déjà une des parties consent. Reste à savoir si l’autre…

– L’autre consentira, déclara l’orgueilleuse héritière.

Et dans le fait, depuis plusieurs jours déjà, Mlle Blanche appliquait toutes ses facultés à l’œuvre de séduction qui devait faire tomber Martial à ses genoux.

Après s’être avancée, avec une inconséquence calculée, sûre de l’impression produite, elle battait en retraite, manœuvre trop simple pour ne pas réussir toujours.

Autant elle s’était montrée vive, spirituelle, coquette, rieuse, autant peu à peu elle devint timide et réservée. La pensionnaire étourdie parut s’effacer sous la vierge.

Elle joua pour Martial, et avec quelle perfection ! cette comédie divine du premier amour. Il put observer les naïves pudeurs et les chastes appréhensions de ce cœur qui semblait s’éveiller pour lui. Paraissait-il, Mlle Blanche rougissait et se taisait. Pour un mot elle devenait confuse. On ne vit plus ses beaux yeux qu’à travers les franges soyeuses de ses sourcils.

Qui lui avait enseigné cette politique de la coquetterie la plus raffinée ?… On dit que le couvent est un grand maître.

Mais ce qu’on ne lui avait pas appris, ce qu’elle ignorait, c’est que les plus habiles deviennent dupes de leurs mensonges ; c’est que les grandes comédiennes finissent toujours par verser de vraies larmes.

Elle le comprit un soir où une plaisanterie du duc de Sairmeuse lui révéla que Martial allait tous les jours chez Lacheneur.

Ce qu’elle ressentit alors ne pouvait se comparer au frémissement de jalousie, de colère plutôt, qui déjà l’avait agitée.

Ce fut une douleur aiguë, âpre, intolérable, la sensation d’une lame rougie déchirant ses chairs.

La première fois, tout en rêvant une vengeance, elle avait pu garder son sang-froid ; cette fois, non.

Pour ne pas se trahir, elle dut quitter le salon précipitamment. Elle courut s’enfermer dans sa chambre, et là éclata en sanglots.

– Ne m’aimerait-il donc pas ! murmurait-elle :

Cette pensée la glaçait, et elle, l’orgueilleuse héritière, pour la première fois elle douta de soi.

Elle songea que Martial était assez noble pour se moquer de la noblesse, trop riche pour ne pas mépriser l’argent, et qu’elle-même n’était sans doute ni si jolie ni si séduisante qu’elle le croyait et que le disaient ses flatteurs.

Elle pouvait n’être pas aimée… elle tremblait de ne l’être pas.

Tout cependant, dans la conduite de Martial, et Dieu sait avec quelle fidélité sa mémoire la lui rappelait depuis une semaine, tout était fait pour lui rendre quelque assurance.

Il ne s’était pas déclaré formellement, mais il était parfaitement clair qu’il lui faisait la cour. Ses façons avec elle étaient celles du plus respectueux et en même temps du plus épris des amants. À certains moments, elle l’avait troublé, elle en était sûre. Il lui semblait entendre encore le tremblement de sa voix, à quelques phrases qu’il avait murmurées à son oreille…

Mlle Blanche se rassurait à demi, quand le souvenir soudain d’une conversation surprise entre deux de ses parentes illumina les ténèbres où elle se débattait.

L’une de ces deux jeunes femmes racontait en pleurant que son mari, qu’elle adorait, avait une liaison avant son mariage, et qu’il ne l’avait pas rompue.

Épouse légitime, elle était entourée de soins et de respects ; on lui faisait la charité des apparences, mais l’autre avait la réalité, l’amour.

Cette pauvre femme ajoutait encore que cette situation la rendait la plus misérable des créatures, qu’elle se taisait pourtant et dévorait ses larmes en secret, redoutant, au premier mot de reproche, de voir son mari l’abandonner ou cesser de se contraindre…

Cette confidence, autrefois, avait fait rire Mlle Blanche, et l’avait indignée en même temps.

– Peut-on être lâche à ce point !… s’était-elle dit.

Maintenant, il lui fallait bien reconnaître qu’elle avait raisonné la passion comme un aveugle-né la lumière. Et elle se disait :

– Qui me garantit que Martial ne songe pas à se conduire comme le mari de ma parente ?…

Mais comme jadis, tout lui paraissait préférable à l’ignominie d’un partage.

– Il faudrait écarter Marie-Anne, pensait-elle, la supprimer… mais comment ?…

Il faisait jour depuis longtemps que Mlle Blanche délibérait encore, hésitant entre mille projets contradictoires et plus impraticables les uns que les autres.

Pour la rappeler à la réalité, il ne fallut rien moins que l’entrée de sa camériste, qui lui apportait un énorme bouquet de roses envoyé par Martial…

– Comment, mademoiselle ne s’est pas couchée !… fit cette fille surprise.

– Non !… je me suis endormie sur ce fauteuil et je m’éveille à l’instant. Il est inutile de parler de cela.

Elle avait pris les roses, et tout en les disposant dans un grand vase du Japon, elle baignait d’eau froide ses paupières gonflées par les premières larmes sincères qu’elle eût répandues depuis qu’elle était au monde.

À quoi bon !… Cette nuit d’angoisses et de rages solitaires avait pesé plus qu’une année sur le front de l’orgueilleuse héritière.

Elle était si pâle et si triste, si différente d’elle-même, lorsqu’elle parut à l’heure du déjeuner, que tante Médie s’inquiéta.

Mlle Blanche avait préparé une excuse, elle la donna d’un ton si doux que la parente pauvre en fut saisie, comme d’un miracle.

M. de Courtomieu n’était guère moins intrigué.

– De quelle nouvelle lubie cette contenance était-elle la préface ?… pensait-il.

Il devint inquiet pour tout de bon, quand, au moment où il se levait de table, sa fille lui demanda un instant d’entretien.

Il la précéda dans son cabinet, et dès qu’ils y furent seuls, sans laisser à son père le temps de s’asseoir, Mlle Blanche le supplia de lui apprendre sans réticences tout ce qui avait dû se passer et se dire entre le duc de Sairmeuse et lui, si les conditions d’une alliance étaient arrêtées, où en étaient les choses, et enfin si Martial avait été prévenu et ce qu’il avait répondu.

Sa voix était humble, son regard humide, tout en elle trahissait la plus affreuse anxiété.

Le marquis était ravi.

– Mon imprudente a voulu jouer avec le feu… se disait-il en caressant son menton glabre, et, par ma foi ! elle s’est brûlée.

Ce moment le vengeait délicieusement de quantité de coups d’épingles qui lui cuisaient encore.

Même, la tentation d’abuser de son avantage traversa son esprit. Il n’osa, craignant un retour.

– Hier, mon enfant, répondit-il, le duc de Sairmeuse m’a formellement demandé ta main, et on n’attend que ta décision pour les démarches officielles… Ainsi, rassurez-vous, belle amoureuse, vous serez un jour duchesse.

Elle cacha son visage entre ses mains, pour dissimuler la rougeur que ce mot « amoureuse » faisait monter à son front. Ce mot jusqu’alors lui paraissait qualifier une monstrueuse faiblesse, indigne et inavouable.

– Tu sais bien ma décision, père, balbutia-t-elle d’une voix à peine distincte, il faut nous hâter…

Il recula, croyant avoir mal entendu.

– Nous hâter ? répéta-t-il.

– Oui, père, j’ai des craintes.

– Et lesquelles, bon Dieu ?…

– Je te les dirai quand je serai sûre, répondit-elle en s’échappant.

Certes, elle ne doutait pas, mais elle voulait voir de ses yeux, étant de ces âmes qui goûtent une âpre et affreuse jouissance à descendre tout au fond de leur malheur.

Aussi, dès qu’elle eut quitté son père, elle força tante Médie à s’habiller en toute hâte, et, sans un mot d’explication, elle la traîna au bois de la Rèche, à un endroit d’où elle apercevait la maison de Lacheneur.

C’était le jour où M. d’Escorval était venu demander une explication à son ancien ami. Elle le vit arriver d’abord, puis, peu après, arriva Martial…

On ne l’avait pas trompée… elle pouvait se retirer.

Mais non. Elle se condamnait à compter les secondes que Martial passerait près de Marie-Anne…

M. d’Escorval ne tarda pas à sortir, elle vit Martial s’élancer après lui et lui parler.

Elle respira… Sa visite n’avait pas duré une demi-heure, et sans doute il allait s’éloigner. Point. Après avoir salué le baron, il remonta la côte et rentra chez Lacheneur.

– Que faisons-nous ici ? demandait tante Médie.

– Ah ! laisse-moi !… répondit durement Mlle Blanche ; tais-toi !

Elle entendait au haut de la lande comme un bruit de roues, des piétinements de chevaux, des coups de fouet et des jurons.

Les charrettes annoncées par Martial, et qui portaient le mobilier et les effets de M. Lacheneur, arrivaient.

Ce bruit, Martial l’entendit de la maison, car il sortit, et après lui parurent M. Lacheneur, son fils, Chanlouineau et Marie-Anne.

Tout ce monde aussitôt s’employa à débarrasser les charrettes, et positivement, aux mouvements du jeune marquis de Sairmeuse, on eût juré qu’il commandait la besogne ; il allait, venait, s’empressait, parlait à tout le monde, et même par moments ne dédaignait pas de donner un coup de main.

– Il est dans cette maison comme chez lui, se disait Mlle Blanche… quelle horreur ! un gentilhomme… Ah ! cette dangereuse créature lui ferait faire tout ce qu’elle voudrait…

Ce n’était rien… une troisième charrette apparaissait, traînée par un seul cheval, et chargée de pots de fleurs et d’arbustes.

Cette vue arracha à Mlle de Courtomieu un cri de rage qui devait porter l’épouvante dans le cœur de tante Médie.

– Des fleurs !… dit-elle d’une voix sourde, comme à moi !… Seulement, il m’envoie un bouquet, et pour elle, il dépouille les massifs de Sairmeuse.

– Que parles-tu donc de fleurs ? interrogea la parente pauvre.

Mlle Blanche eût voulu répondre qu’elle ne l’eût pu. Elle étouffait… Et cependant elle se contraignit à rester là trois longues heures, tout le temps qu’il fallut pour tout rentrer…

Les charrettes étaient parties depuis un bon moment déjà, quand enfin Martial reparut sur le seuil de la maison.

Marie-Anne l’avait accompagné et ils causaient… Il semblait ne pouvoir se décider à partir…

Il se décida cependant, et s’éloigna doucement, comme à regret… Marie-Anne, restée sur la porte, lui adressait un geste amical.

– Je veux parler à cette créature ! s’écria Mlle Blanche… Viens, tante Médie… il le faut…

Il n’y a pas à en douter : si Marie-Anne se fût trouvée en ce moment à portée de la voix, Mlle de Courtomieu laissait échapper le secret des souffrances qu’elle venait d’endurer.

Mais de l’endroit du bois où s’était établie Mlle Blanche, jusqu’à la pauvre maison de Lacheneur, il y avait bien cent mètres d’un terrain très en pente, sablonneux, malaisé, et tout entrecoupé de bruyères et d’ajoncs.

Il fallait à Mlle Blanche une minute pour traverser cet espace, et c’était assez de cette minute pour changer toutes ses idées.

Elle n’avait pas franchi le quart du chemin, que déjà elle regrettait amèrement de s’être montrée. Mais il n’y avait plus à reculer, Marie-Anne, debout sur le seuil de sa porte, devait l’avoir vue.

Il ne lui restait qu’à profiter du reste de la route, pour se remettre, pour composer son visage… elle en profita.

Elle avait aux lèvres son meilleur, son plus doux sourire, quand elle aborda Marie-Anne. Pourtant elle était embarrassée, elle ne savait trop de quel prétexte colorer sa visite, et pour gagner du temps elle feignait d’être très essoufflée, presque autant que tante Médie.

– Ah !… on n’arrive pas aisément chez vous, chère Marie-Anne, dit-elle enfin, vous demeurez sur une montagne…

Mlle Lacheneur ne disait mot. Elle était extrêmement surprise et ne savait pas le cacher.

– Tante Médie prétendait connaître le chemin, continua Mlle Blanche, mais elle m’a égarée… n’est-ce pas, tante ?

Comme toujours, la parente pauvre approuva, et sa nièce poursuivit :

– Mais, enfin, nous voici… Je n’ai pu, ma chérie, me résigner à rester sans nouvelles de vous, surtout après votre malheur. Que devenez-vous ? Ma recommandation vous a-t-elle procuré le travail que vous espériez ?

Sans défiances aucunes, Marie-Anne devait être prise au ton d’intérêt touchant de son ancienne amie. C’est donc avec la plus entière franchise, sans faste de douleur comme sans fausse honte, qu’elle avoua l’inanité de presque toutes ses démarches. Même, il lui avait semblé que plusieurs personnes avaient pris plaisir à la mal recevoir…

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
30 ağustos 2016
Hacim:
950 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain