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Kitabı oku: «L'Assommoir», sayfa 13

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– Hein! ça nous dégotte joliment! Mais peut-être que plus tard ça servira au bonheur de tous.

Gervaise se moquait du bonheur de tous. Elle trouva les boulons à la mécanique mal faits.

– Vous me comprenez, s'écria-t-elle avec feu, ils sont trop bien faits… J'aime mieux les vôtres. On sent la main d'un artiste, au moins.

Elle lui causa un bien grand contentement en parlant ainsi, parce qu'un moment il avait eu peur qu'elle ne le méprisât, après avoir vu les machines. Dame! s'il était plus fort que Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, les machines étaient plus fortes que lui. Lorsqu'il la quitta enfin dans la cour, il lui serra les poignets à les briser, à cause de sa grosse joie.

La blanchisseuse allait tous les samedis chez les Goujet pour reporter leur linge. Ils habitaient toujours la petite maison de la rue Neuve de la Goutte-d'Or. La première année, elle leur avait rendu régulièrement vingt francs par mois, sur les cinq cents francs; afin de ne pas embrouiller les comptes, on additionnait le livre à la fin du mois seulement, et elle ajoutait l'appoint nécessaire pour compléter les vingt francs, car le blanchissage des Goujet, chaque mois, ne dépassait guère sept ou huit francs. Elle venait donc de s'acquitter de la moitié de la somme environ, lorsque, un jour de terme, ne sachant plus par où passer, des pratiques lui ayant manqué de parole, elle avait dû courir chez les Goujet et leur emprunter son loyer. Deux autres fois, pour payer ses ouvrières, elle s'était adressée également à eux, si bien que la dette se trouvait remontée à quatre cent vingt-cinq francs. Maintenant, elle ne donnait plus un sou, elle se libérait par le blanchissage, uniquement. Ce n'était pas qu'elle travaillât moins, ni que ses affaires devinssent mauvaises. Au contraire. Mais il se faisait des trous chez, elle, l'argent avait l'air de fondre, et elle était contente quand elle pouvait joindre les deux bouts. Mon Dieu! pourvu qu'on vive, n'est-ce pas? on n'a pas trop à se plaindre. Elle engraissait, elle cédait à tous les petits abandons de son embonpoint naissant, n'ayant plus la force de s'effrayer en songeant à l'avenir. Tant pis! l'argent viendrait toujours, ça le rouillait de le mettre de côté. Madame Goujet cependant restait maternelle pour Gervaise. Elle la chapitrait parfois avec douceur, non pas à cause de son argent, mais parce qu'elle l'aimait et qu'elle craignait de lui voir faire le saut. Elle n'en parlait seulement pas, de son argent. Enfin, elle y mettait beaucoup de délicatesse.

Le lendemain de la visite de Gervaise à la forge était justement le dernier samedi du mois. Lorsqu'elle arriva chez les Goujet, où elle tenait à aller elle même, son panier lui avait tellement cassé les bras, qu'elle étouffa pendant deux bonnes minutes. On ne sait pas comme le linge pèse, surtout quand il y a des draps.

– Vous apportez bien tout? demanda madame Goujet.

Elle était très sévère là-dessus. Elle voulait qu'on lui rapportât son linge, sans qu'une pièce manquât, pour le bon ordre, disait-elle. Une autre de ses exigences était que la blanchisseuse vînt exactement le jour fixé et chaque fois à la même heure; comme ça, personne ne perdait son temps.

– Oh! il y a bien tout, répondit Gervaise en souriant. Vous savez que je ne laisse rien en arrière.

– C'est vrai, confessa madame Goujet, vous prenez des défauts, mais vous n'avez pas encore celui-là.

Et, pendant que la blanchisseuse vidait son panier, posant le linge sur le lit, la vieille femme fit son éloge: elle ne brûlait pas les pièces, ne les déchirait pas comme tant d'autres, n'arrachait pas les boutons avec le fer; seulement elle mettait trop de bleu et amidonnait trop les devants de chemise.

– Tenez, c'est du carton, reprit-elle en faisant craquer un devant de chemise. Mon fils ne se plaint pas, mais ça lui coupe le cou… Demain, il aura le cou en sang, quand nous reviendrons de Vincennes.

– Non, ne dites pas ça! s'écria Gervaise désolée. Les chemises pour s'habiller doivent être un peu raides, si l'on ne veut pas avoir un chiffon sur le corps. Voyez les messieurs… C'est moi qui fais tout votre linge. Jamais une ouvrière n'y touche, et je le soigne, je vous assure, je le recommencerais plutôt dix fois, parce que c'est pour vous, vous comprenez.

Elle avait rougi légèrement, en balbutiant la fin de la phrase. Elle craignait de laisser voir le plaisir qu'elle prenait à repasser elle-même les chemises de Goujet. Bien sûr, elle n'avait pas de pensées sales; mais elle n'en était pas moins un peu honteuse.

– Oh! je n'attaque pas votre travail, vous travaillez dans la perfection, je le sais, dit madame Goujet. Ainsi, voilà un bonnet qui est perlé. Il n'y a que vous pour faire ressortir les broderies comme ça. Et les tuyautés sont d'un suivi! Allez, je reconnais votre main tout de suite. Quand vous donnez seulement un torchon à une ouvrière, ça se voit… N'est-ce pas? vous mettrez un peu moins d'amidon, voilà tout! Goujet ne tient pas à avoir l'air d'un monsieur.

Cependant, elle avait pris le livre et effaçait les pièces d'un trait de plume. Tout y était bien. Quand elles réglèrent, elle vit que Gervaise lui comptait un bonnet six sous; elle se récria, mais elle dut convenir qu'elle n'était vraiment pas chère pour le courant; non, les chemises d'homme cinq sous, les pantalons de femme quatre sous, les taies d'oreiller un sou et demi, les tabliers un sou, ce n'était pas cher, attendu que bien des blanchisseuses prenaient deux liards ou même un sou de plus pour toutes ces pièces. Puis, lorsque Gervaise eut appelé le linge sale, que la vieille femme inscrivait, elle le fourra dans son panier, elle ne s'en alla pas, embarrassée, ayant aux lèvres une demande qui la gênait beaucoup.

– Madame Goujet, dit-elle enfin, si ça ne vous faisait rien, je prendrais l'argent du blanchissage, ce mois-ci.

Justement, le mois était très fort, le compte qu'elles venaient d'arrêter ensemble, se montait à dix francs sept sous. Madame Goujet la regarda un moment d'un air sérieux. Puis, elle répondit:

– Mon enfant, ce sera comme il vous plaira. Je ne veux pas vous refuser cet argent, du moment où vous en avez besoin… Seulement, ce n'est guère le chemin de vous acquitter; je dis cela pour vous, vous entendez. Vrai, vous devriez prendre garde.

Gervaise, la tête basse, reçut la leçon en bégayant. Les dix francs devaient compléter l'argent d'un billet qu'elle avait souscrit à son marchand de coke. Mais madame Goujet devint plus sévère au mot de billet. Elle s'offrit en exemple: elle réduisait sa dépense, depuis qu'on avait baissé les journées de Goujet de douze francs à neuf francs. Quand on manquait de sagesse en étant jeune, on crevait la faim dans sa vieillesse. Pourtant, elle se retint, elle ne dit pas à Gervaise qu'elle lui donnait son linge uniquement pour lui permettre de payer sa dette; autrefois, elle lavait tout, et elle recommencerait à tout laver, si le blanchissage devait encore lui faire sortir de pareilles sommes de la poche. Quand Gervaise eut les dix francs sept sous, elle remercia, elle se sauva vite. Et, sur le palier, elle se sentit à l'aise, elle eut envie de danser, car elle s'accoutumait déjà aux ennuis et aux saletés de l'argent, ne gardant de ces embêtements-là que le bonheur d'en être sortie, jusqu'à la prochaine fois.

Ce fut précisément ce samedi que Gervaise fit une drôle de rencontre, comme elle descendait l'escalier des Goujet. Elle dut se ranger contre la rampe, avec son panier, pour laisser passer une grande femme en cheveux qui montait, en portant sur la main, dans un bout de papier, un maquereau très frais, les ouïes saignantes. Et voilà qu'elle reconnut Virginie, la fille dont elle avait retroussé les jupes, au lavoir. Toutes deux se regardèrent bien en face. Gervaise ferma les yeux, car elle crut un instant qu'elle allait recevoir le maquereau par la figure. Mais non, Virginie eut un mince sourire. Alors, la blanchisseuse, dont le panier bouchait l'escalier, voulut se montrer polie.

– Je vous demande pardon, dit-elle.

– Vous êtes toute pardonnée, répondit la grande brune.

Et elles restèrent au milieu des marches, elles causèrent, raccommodées du coup, sans avoir risqué une seule allusion au passé. Virginie, alors âgée de vingt-neuf ans, était devenue une femme superbe, découplée, la face un peu longue entre ses deux bandeaux d'un noir de jais. Elle raconta tout de suite son histoire pour se poser: elle était mariée maintenant, elle avait épousé au printemps un ancien ouvrier ébéniste qui sortait du service et qui sollicitait une place de sergent de ville, parce qu'une place, c'est plus sûr et plus comme il faut. Justement, elle venait d'acheter un maquereau pour lui.

– Il adore le maquereau, dit-elle. Il faut bien les gâter, ces vilains hommes, n'est-ce pas?.. Mais, montez donc. Vous verrez notre chez nous… Nous sommes ici dans un courant d'air.

Quand Gervaise, après lui avoir à son tour conté son mariage, lui apprit qu'elle avait habité le logement, où elle était même accouchée d'une fille, Virginie la pressa de monter plus vivement encore. Ça. fait toujours plaisir de revoir les endroits où l'on a été heureux. Elle, pendant cinq ans, avait demeuré de l'autre côté de l'eau, au Gros-Caillou. C'était là qu'elle avait connu son mari, quand il était au service. Mais elle s'ennuyait, elle rêvait de revenir dans le quartier de la Goutte-d'Or, où elle connaissait tout le monde. Et, depuis quinze jours, elle occupait la chambre en face des Goujet. Oh! toutes ses affaires étaient encore bien en désordre; ça s'arrangerait petit à petit.

Puis, sur le palier, elles se dirent enfin leurs noms.

– Madame Coupeau.

– Madame Poisson.

Et, dès lors, elles s'appelèrent gros comme le bras madame Poisson et madame Coupeau, uniquement pour le plaisir d'être des dames, elles qui s'étaient connues autrefois dans des positions peu catholiques. Cependant, Gervaise conservait un fonds de méfiance. Peut-être bien que la grande brune se raccommodait pour se mieux venger de la fessée du lavoir, en roulant quelque plan de mauvaise bête hypocrite. Gervaise se promettait de rester sur ses gardes. Pour le quart d'heure, Virginie se montrait trop gentille, il fallait bien être gentille aussi.

En haut, dans la chambre, Poisson, le mari, un homme de trente-cinq ans, à la face terreuse, avec des moustaches et une impériale rouges, travaillait, assis devant une table, près de la fenêtre. Il faisait des petites boîtes. Il avait pour seuls outils un canif, une scie grande comme une lime à ongles, un pot à colle. Le bois qu'il employait provenait de vieilles boîtes à cigares, de minces planchettes d'acajou brut sur lesquelles il se livrait à des découpages et à des enjolivements d'une délicatesse extraordinaire. Tout le long de la journée, d'un bout de l'année à l'autre, il refaisait la même boîte, huit centimètres sur six. Seulement, il la marquetait, inventait des formes de couvercle, introduisait des compartiments. C'était pour s'amuser, une façon de tuer le temps, en attendant sa nomination de sergent de ville. De son ancien métier d'ébéniste, il n'avait gardé que la passion des petites boîtes. Il ne vendait pas son travail, il le donnait en cadeau aux personnes de sa connaissance.

Poisson se leva, salua poliment Gervaise, que sa femme lui présenta comme une ancienne amie. Mais il n'était pas causeur, il reprit tout de suite sa petite scie. De temps à autre, il lançait seulement un regard sur le maquereau, posé au bord de la commode. Gervaise fut très contente de revoir son ancien logement; elle dit où les meubles étaient placés, et elle montra l'endroit où elle avait accouché par terre. Comme ça se rencontrait, pourtant! Quand elles s'étaient perdues de vue toutes deux, autrefois, elles n'auraient jamais cru se retrouver ainsi, en habitant l'une après l'autre la même chambre. Virginie ajouta de nouveaux détails sur elle et son mari: il avait fait un petit héritage, d'une tante; il l'établirait sans doute plus tard; pour le moment, elle continuait à s'occuper de couture, elle bâclait une robe par-ci par-là. Enfin, au bout d'une grosse demi-heure, la blanchisseuse voulut partir. Poisson tourna à peine le dos. Virginie, qui l'accompagna, promit de lui rendre sa visite; d'ailleurs, elle lui donnait sa pratique, c'était une chose entendue. Et, comme elle la gardait sur le palier, Gervaise s'imagina qu'elle désirait lui parler de Lantier et de sa soeur Adèle, la brunisseuse. Elle en était toute révolutionnée à l'intérieur. Mais pas un mot ne fut échangé sur ces choses ennuyeuses, elles se quittèrent en se disant au revoir, d'un air très aimable.

– Au revoir, madame Coupeau.

– Au revoir, madame Poisson.

Ce fut là le point de départ d'une grande amitié. Huit jours plus tard, Virginie ne passait plus devant la boutique de Gervaise sans entrer; et elle y taillait des bavettes de deux et trois heures, si bien que Poisson, inquiet, la croyant écrasée, venait la chercher, avec sa figure muette de déterré. Gervaise, à voir ainsi journellement la couturière, éprouva bientôt une singulière préoccupation: elle ne pouvait lui entendre commencer une phrase, sans croire qu'elle allait causer de Lantier; elle songeait invinciblement à Lantier, tout le temps qu'elle restait là. C'était bête comme tout, car enfin elle se moquait de Lantier, et d'Adèle, et de ce qu'ils étaient devenus l'un et l'autre; jamais elle ne posait une question; même elle ne se sentait pas curieuse d'avoir de leurs nouvelles. Non, ça la prenait en dehors de sa volonté. Elle avait leur idée dans la tête comme on a dans la bouche un refrain embêtant, qui ne veut pas vous lâcher. D'ailleurs elle n'en gardait nulle rancune à Virginie, dont ce n'était point la faute, bien sûr. Elle se plaisait beaucoup avec elle, et la retenait dix fois avant de la laisser partir.

Cependant, l'hiver était venu, le quatrième hiver que les Coupeau passaient rue de la Goutte-d'Or. Cette année-là, décembre et janvier furent particulièrement durs. Il gelait à pierre fendre. Après le jour de l'an, la neige resta trois semaines dans la rue sans se fondre. Ça n'empêchait pas le travail, au contraire, car l'hiver est la belle saison des repasseuses. Il faisait joliment bon dans la boutique! On n'y voyait jamais de glaçons aux vitres, comme chez l'épicier et le bonnetier d'en face. La mécanique, bourrée de coke, entretenait là une chaleur de baignoire; les linges fumaient, on se serait cru en plein été; et l'on était bien, les portes fermées, ayant chaud partout, tellement chaud, qu'on aurait fini par dormir, les yeux ouverts. Gervaise disait en riant qu'elle s'imaginait être à la campagne. En effet, les voitures ne faisaient plus de bruit en roulant sur la neige; c'était à peine si l'on entendait le piétinement des passants; dans le grand silence du froid, des voix d'enfants seules montaient, le tapage d'une bande de gamins, qui avaient établi une grande glissade, le long du ruisseau de la maréchalerie. Elle allait parfois à un des carreaux de la porte, enlevait de la main la buée, regardait ce que devenait le quartier par cette sacrée température; mais pas un nez ne s'allongeait hors des boutiques voisines, le quartier, emmitouflé de neige, semblait faire le gros dos; et elle échangeait seulement un petit signe de tête avec la charbonnière d'à côté, qui se promenait tête nue, la bouche fendue d'une oreille à l'autre, depuis qu'il gelait si fort.

Ce qui était bon surtout, par ces temps de chien, c'était de prendre, à midi, son café bien chaud. Les ouvrières n'avaient pas à se plaindre; la patronne le faisait très fort et n'y mettait pas quatre grains de chicorée; il ne ressemblait guère au café de madame Fauconnier, qui était une vraie lavasse. Seulement, quand maman Coupeau se chargeait de passer l'eau sur le marc, ça n'en finissait plus, parce qu'elle s'endormait devant la bouillotte. Alors, les ouvrières, après le déjeuner, attendaient le café en donnant un coup de fer.

Justement, le lendemain des Rois, midi et demi sonnait, que le café n'était pas prêt. Ce jour-là, il s'entêtait à ne pas vouloir passer. Maman Coupeau tapait sur le filtre avec une petite cuiller; et l'on entendait les gouttes tomber une à une, lentement, sans se presser davantage.

– Laissez-le donc, dit la grande Clémence. Ça le rend trouble…

Aujourd'hui, bien sûr, il y aura de quoi boire et manger.

La grande Clémence mettait à neuf une chemise d'homme, dont elle détachait les plis du bout de l'ongle. Elle avait un rhume à crever, les yeux enflés, la gorge arrachée par des quintes de toux qui la pliaient en deux, au bord de l'établi. Avec ça, elle ne portait pas même un foulard au cou, vêtue d'un petit lainage à dix-huit sous, dans lequel elle grelottait. Près d'elle, madame Putois, enveloppée de flanelle, matelassée jusqu'aux oreilles, repassait un jupon, qu'elle tournait autour de la planche à robe, dont le petit bout était posé sur le dossier d'une chaise; et, par terre, un drap jeté empêchait le jupon de se salir en frôlant le carreau. Gervaise occupait à elle seule la moitié de l'établi, avec des rideaux de mousseline brodée, sur lesquels elle poussait son fer tout droit, les bras allongés, pour éviter les faux plis. Tout d'un coup, le café qui se mit à couler bruyamment, lui fit lever la tète. C'était ce louchon d'Augustine qui venait de pratiquer un trou au milieu du marc, en enfonçant une cuiller dans le filtre.

– Veux-tu te tenir tranquille! cria Gervaise. Qu'est-ce que tu as donc dans le corps? Nous allons boire de la boue, maintenant.

Maman Coupeau avait aligné cinq verres sur un coin libre de l'établi. Alors, les ouvrières lâchèrent leur travail. La patronne versait toujours le café elle-même, après avoir mis deux morceaux de sucre dans chaque verre. C'était l'heure attendue de la journée. Ce jour-là, comme chacune prenait son verre et s'accroupissait sur un petit banc, devant la mécanique, la porte de la rue s'ouvrit, Virginie entra, toute frissonnante.

– Ah! mes enfants, dit-elle, ça vous coupe en deux! Je ne sens plus mes oreilles. Quel gredin de froid!

– Tiens! c'est madame Poisson! s'écria Gervaise. Ah bien! vous arrivez à propos… Vous allez prendre du café avec nous.

– Ma foi! ce n'est pas de refus… Rien que pour traverser la rue, on a l'hiver dans les os.

Il restait du café, heureusement. Maman Coupeau alla chercher un sixième verre, et Gervaise laissa Virginie se sucrer, par politesse. Les ouvrières s'écartèrent, firent à celle-ci une petite place près de la mécanique. Elle grelotta un instant, le nez rouge, serrant ses mains raidies autour de son verre, pour se réchauffer. Elle venait de chez l'épicier, où l'on gelait, rien qu'à attendre un quart de gruyère. Et elle s'exclamait sur la grosse chaleur de la boutique: vrai, on aurait cru entrer dans un four, ça aurait suffi pour réveiller un mort, tant ça vous chatouillait agréablement la peau. Puis, dégourdie, elle allongea ses grandes jambes. Alors, toutes les six, elles sirotèrent lentement leur café, au milieu de la besogne interrompue, dans l'étouffement moite des linges qui fumaient. Maman Coupeau et Virginie seules étaient assises sur des chaises; les autres, sur leurs petits bancs, semblaient par terre; même ce louchon d'Augustine avait tiré un coin du drap, sous le jupon, pour s'étendre. On ne parla pas tout de suite, les nez dans les verres, goûtant le café.

– Il est tout de même bon, déclara Clémence. Mais elle faillit étrangler, prise d'une quinte. Elle appuyait sa tête contre le mur pour tousser plus fort.

– Vous êtes joliment pincée, dit Virginie. Où avez-vous donc empoigné ça?

– Est-ce qu'on sait! reprit Clémence, en s'essuyant la figure avec sa manche. Ça doit être l'autre soir. Il y en avait deux qui se dépiautaient, à la sortie du Grand-Balcon. J'ai voulu voir, je suis restée là, sous la neige. Ah! quelle roulée! c'était à mourir de rire. L'une avait le nez arraché; le sang giclait par terre. Lorsque l'autre a vu le sang, un grand échalas comme moi, elle a pris ses cliques et ses claques… Alors, la nuit, j'ai commencé à tousser. Il faut dire aussi que ces hommes sont d'un bête, quand ils couchent avec une femme; ils vous découvrent toute la nuit…

– Une jolie conduite, murmura madame Putois. Vous vous crevez, ma petite.

– Et si ça m'amuse de me crever, moi!.. Avec ça que la vie est drôle. S'escrimer toute la sainte journée pour gagner cinquante-cinq sous, se brûler le sang du matin au soir devant la mécanique, non, vous savez, j'en ai par-dessus la tête!.. Allez, ce rhume-là ne me rendra pas le service de m'emporter; il s'en ira comme il est venu.

Il y eut un silence. Cette vaurienne de Clémence, qui, dans les bastringues, menait le chahut avec des cris de merluche, attristait toujours le monde par ses idées de crevaison, quand elle était à l'atelier. Gervaise la connaissait bien et se contenta de dire:

– Vous n'êtes pas gaie, les lendemains de noce, vous!

Le vrai était que Gervaise aurait mieux aimé qu'on ne parlât pas de batteries de femmes. Ça l'ennuyait, à cause de la fessée du lavoir, quand on causait devant elle et Virginie de coups de sabot dans les quilles et de giroflées à cinq feuilles. Justement, Virginie la regardait en souriant.

– Oh! murmura-t-elle, j'ai vu un crêpage de chignons, hier. Elles s'écharpillaient…

– Qui donc? demanda madame Putois.

– L'accoucheuse du bout de la rue et sa bonne, vous savez, une petite blonde… Une gale, cette fille! Elle criait à l'autre: « Oui, oui, t'as décroché un enfant à la fruitière, même que je vais aller chez le commissaire, si tu ne me payes pas. » Et elle en débagoulait, fallait voir! L'accoucheuse, là-dessus, lui a lâché une baffre, v'lan! en plein museau. Voilà alors que ma sacrée gouine saute aux yeux de sa bourgeoise, et qu'elle la graffigne, et qu'elle la déplume, oh! mais aux petits ognons! Il a fallu que le charcutier la lui retirât des pattes.

Les ouvrières eurent un rire de complaisance. Puis, toutes burent une petite gorgée de café, d'un air gueulard.

– Vous croyez ça, vous, qu'elle a décroché un enfant? reprit Clémence.

– Dame! le bruit a couru dans le quartier, répondit Virginie. Vous comprenez, je n'y étais pas… C'est dans le métier, d'ailleurs. Toutes en décrochent.

– Ah bien! dit madame Putois, on est trop bête de se confier à elles. Merci, pour se faire estropier!.. Voyez-vous, il y a un moyen souverain. Tous les soirs on avale un verre d'eau bénite en se traçant sur le ventre trois signes de croix avec le pouce. Ça s'en va comme un vent.

Maman Coupeau, qu'on croyait endormie, hocha la tête pour protester. Elle connaissait un autre moyen, infaillible celui-là. Il fallait manger un oeuf dur toutes les deux heures et s'appliquer des feuilles d'épinard sur les reins. Les quatre autres femmes restèrent graves. Mais ce louchon d'Augustine, dont les gaietés partaient toutes seules, sans qu'on sût jamais pourquoi, lâcha le gloussement de poule qui était son rire à elle. On l'avait oubliée. Gervaise releva le jupon, l'aperçut sur le drap qui se roulait comme un goret, les jambes en l'air. Et elle la tira de là-dessous, la mit debout d'une claque. Qu'est-ce qu'elle avait à rire, cette dinde? Est-ce qu'elle devait écouter, quand des grandes personnes causaient! D'abord, elle allait reporter le linge d'une amie de madame Lerat, aux Batignolles. Tout en parlant, la patronne lui enfilait le panier au bras et la poussait vers la porte. Le louchon, rechignant, sanglotant, s'éloigna en traînant les pieds dans la neige.

Cependant, maman Coupeau, madame Putois et Clémence discutaient l'efficacité des oeufs durs et des feuilles d'épinard. Alors, Virginie, qui restait rêveuse, son verre de café à la main, dit tout bas:

– Mon Dieu! on se cogne, on s'embrasse, ça va toujours, quand on a bon coeur…

Et, se penchant vers Gervaise, avec un sourire:

– Non, bien sûr, je ne vous en veux pas… L'affaire du lavoir, vous vous souvenez?

La blanchisseuse demeura toute gênée. Voilà ce qu'elle craignait. Maintenant, elle devinait qu'il allait être question de Lantier et d'Adèle. La mécanique ronflait, un redoublement de chaleur rayonnait du tuyau rouge. Dans cet assoupissement, les ouvrières, qui faisaient durer leur café pour se remettre à l'ouvrage le plus tard possible, regardaient la neige de la rue, avec des mines gourmandes et alanguies. Elles en étaient aux confidences; elles disaient ce qu'elles auraient fait, si elles avaient eu dix mille francs de rente; elles n'auraient rien fait du tout, elles seraient restées comme ça des après-midi à se chauffer, en crachant de loin sur la besogne. Virginie s'était rapprochée de Gervaise, de façon à ne pas être entendue des autres. Et Gervaise se sentait toute lâche, à cause sans doute de la trop grande chaleur, si molle et si lâche, qu'elle ne trouvait pas la force de détourner la conversation; même elle attendait les paroles de la grande brune, le coeur gros d'une émotion dont elle jouissait sans se l'avouer.

– Je ne vous fais pas de la peine au moins? reprit la couturière. Vingt fois déjà, ça m'est venu sur la langue. Enfin, puisque nous sommes là-dessus… C'est pour causer, n'est-ce pas?.. Ah! bien sûr, non, je ne vous en veux pas de ce qui s'est passé. Parole d'honneur! je n'ai pas gardé ça de rancune contre vous.

Elle tourna le fond de son café dans le verre, pour avoir tout le sucre, puis elle but trois gouttes, avec un petit sifflement des lèvres. Gervaise, la gorge serrée, attendait toujours, et elle se demandait si réellement Virginie lui avait pardonné sa fessée tant que ça; car elle voyait, dans ses yeux noirs, des étincelles jaunes s'allumer. Cette grande diablesse devait avoir mis sa rancune dans sa poche avec son mouchoir par-dessus.

– Vous aviez une excuse, continua-t-elle. On venait de vous faire une saleté, une abomination… Oh! je suis juste, allez! Moi, j'aurais pris un couteau.

Elle but encore trois gouttes, sifflant au bord du verre. Et elle quitta sa voix traînante, elle ajouta rapidement, sans s'arrêter:

– Aussi ça ne leur a pas porté bonheur, ah! Dieu de Dieu! non, pas bonheur du tout!.. Ils étaient allés demeurer au diable, du côté de la Glacière, dans une sale rue où il y a toujours de la boue jusqu'aux genoux. Moi, deux jours après, je suis partie un matin pour déjeuner avec eux; une fière course d'omnibus, je vous assure! Eh bien! ma chère, je les ai trouvés en train de se houspiller déjà. Vrai, comme j'entrais, ils s'allongeaient des calottes. Hein! en voilà des amoureux!.. Vous savez qu'Adèle ne vaut pas la corde pour la pendre. C'est ma soeur, mais ça ne m'empêche pas de dire qu'elle est dans la peau d'une fière salope. Elle m'a fait un tas de cochonneries; ça serait trop long à conter, puis ce sont des affaires à régler entre nous… Quant à Lantier, dame! vous le connaissez, il n'est pas bon non plus. Un petit monsieur, n'est-ce pas? qui vous enlève le derrière pour un oui, pour un non! Et il ferme le poing, lorsqu'il tape… Alors donc ils se sont échignés en conscience. Quand on montait l'escalier, on les entendait se bûcher. Un jour même, la police est venue. Lantier avait voulu une soupe à l'huile, une horreur qu'ils mangent dans le Midi; et, comme Adèle trouvait ça infect, ils se sont jeté la bouteille d'huile à la figure, la casserole, la soupière, tout le tremblement; enfin, une scène à révolutionner un quartier.

Elle raconta d'autres tueries, elle ne tarissait pas sur le ménage, savait des choses à faire dresser les cheveux sur la tête. Gervaise écoutait toute cette histoire, sans un mot, la face pâle, avec un pli nerveux aux coins des lèvres qui ressemblait à un petit sourire. Depuis bientôt sept ans, elle n'avait plus entendu parler de Lantier. Jamais elle n'aurait cru que le nom de Lantier, ainsi murmuré à son oreille, lui causerait une pareille chaleur au creux de l'estomac. Non, elle ne se savait pas une telle curiosité de ce que devenait ce malheureux, qui s'était si mal conduit avec elle. Elle ne pouvait plus être jalouse d'Adèle, maintenant; mais elle riait tout de même en dedans des raclées du ménage, elle voyait le corps de cette fille plein de bleus, et ça la vengeait, ça l'amusait. Aussi serait-elle restée là jusqu'au lendemain matin, à écouter les rapports de Virginie. Elle ne posait pas de questions, parce qu'elle ne voulait pas paraître intéressée tant que ça. C'était comme si, brusquement, on comblait un trou pour elle; son passé, à cette heure, allait droit à son présent.

Cependant, Virginie finit par remettre son nez dans son verre; elle suçait le sucre, les yeux à demi fermés. Alors, Gervaise, comprenant qu'elle devait dire quelque chose, prit un air indifférent, demanda:

– Et ils demeurent toujours à la Glacière?

– Mais non! répondit l'autre; je ne vous ai donc pas raconté?.. Voici huit jours qu'ils ne sont plus ensemble. Adèle, un beau matin, a emporté ses frusques, et Lantier n'a pas couru après, je vous assure.

La blanchisseuse laissa échapper un léger cri, répétant tout haut:

– Ils ne sont plus ensemble!

– Qui donc? demanda Clémence, en interrompant sa conversation avec maman Coupeau et madame Putois.

– Personne, dit Virginie; des gens que vous ne connaissez pas.

Mais elle examinait Gervaise, elle la trouvait joliment émue. Elle se rapprocha, sembla prendre un mauvais plaisir à recommencer ses histoires. Puis, tout d'un coup, elle lui demanda ce qu'elle ferait, si Lantier venait rôder autour d'elle; car, enfin, les hommes sont si drôles, Lantier était bien capable de retourner à ses premières amours. Gervaise se redressa, se montra très nette, très digne. Elle était mariée, elle mettrait Lantier dehors, voilà tout. Il ne pouvait plus y avoir rien entre eux, même pas une poignée de mains. Vraiment, elle manquerait tout à fait de coeur, si elle regardait un jour cet homme en face.

– Je sais bien, dit-elle, Étienne est de lui, il y a un lien que je ne peux pas rompre. Si Lantier a le désir d'embrasser Étienne, je le lui enverrai, parce qu'il est impossible d'empêcher un père d'aimer son enfant… Mais quant à moi, voyez-vous, madame Poisson, je me laisserais plutôt hacher en petits morceaux que de lui permettre de me toucher du bout du doigt. C'est fini.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
28 ekim 2017
Hacim:
600 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain