Kitabı oku: «La Faute de l'abbé Mouret», sayfa 12
VI
Un matin enfin, elle put le soutenir jusqu'au bas de l'escalier, foulant l'herbe du pied devant lui, lui frayant un chemin au milieu des églantiers qui barraient les dernières marches de leurs bras souples. Puis, lentement, ils s'en allèrent dans le bois de roses. C'était un bois, avec des futaies de hauts rosiers à tige, qui élargissaient des bouquets de feuillage grands comme des arbres, avec des rosiers en buissons, énormes, pareils à des taillis impénétrables de jeunes chênes. Jadis, il y avait eu là, la plus admirable collection de plants qu'on pût voir. Mais, depuis l'abandon du parterre, tout avait poussé à l'aventure, la forêt vierge s'était bâtie, la forêt de roses, envahissant les sentiers, se noyant dans les rejets sauvages, mêlant les variétés à ce point, que des roses de toutes les odeurs et de tous les éclats semblaient s'épanouir sur les mêmes pieds. Des rosiers qui rampaient faisaient à terre des tapis de mousse, tandis que des rosiers grimpants s'attachaient à d'autres rosiers, ainsi que des lierres dévorants, montaient en fusées de verdure, laissaient retomber, au moindre souffle, la pluie de leurs fleurs effeuillées. Et des allées naturelles s'étaient tracées au milieu du bois, d'étroits sentiers, de larges avenues, d'adorables chemins couverts, où l'on marchait à l'ombre, dans le parfum. On arrivait ainsi à des carrefours, à des clairières, sous des berceaux de petites roses rouges, entre des murs tapissés de petites roses jaunes. Certains coins de soleil luisaient comme des étoffes de soie verte brochées de taches voyantes; certains coins d'ombre avaient des recueillements d'alcôve, une senteur d'amour, une tiédeur de bouquet pâmé aux seins d'une femme. Les rosiers avaient des voix chuchotantes. Les rosiers étaient pleins de nids qui chantaient.
– Prenons garde de nous perdre, dit Albine en s'engageant dans le bois. Je me suis perdue, une fois. Le soleil était couché, quand j'ai pu me débarrasser des rosiers qui me retenaient par les jupes, à chaque pas.
Mais ils marchaient à peine depuis quelques minutes, lorsque Serge, brisé de fatigue, voulut s'asseoir. Il se coucha, il s'endormit d'un sommeil profond. Albine, assise à côté de lui, resta songeuse. C'était au débouché d'un sentier, au bord d'une clairière. Le sentier s'enfonçait très loin, rayé de coups de soleil, s'ouvrant à l'autre bout sur le ciel, par une étroite ouverture ronde et bleue. D'autres petits chemins creusaient des impasses de verdure. La clairière était faite de grands rosiers étagés, montant avec une débauche de branches, un fouillis de lianes épineuses tels, que des nappes épaisses de feuillage s'accrochaient en l'air, restaient suspendues, tendaient d'un arbuste à l'autre les pans d'une tente volante. On ne voyait, entre ces lambeaux découpés comme de la fine guipure, que des trous de jour imperceptibles, un crible d'azur laissant passer la lumière en une impalpable poussière de soleil. Et de la voûte, ainsi que des girandoles, pendaient des échappées de branches, de grosses touffes tenues par le fil vert d'une tige, des brassées de fleurs descendant jusqu'à terre, le long de quelque déchirure du plafond, qui traînait, pareille à un coin de rideau arraché.
Cependant, Albine regardait Serge dormir. Elle ne l'avait point encore vu dans un tel accablement des membres, les mains ouvertes sur le gazon, la face morte. Il était ainsi mort pour elle, elle pensait qu'elle pouvait le baiser au visage, sans qu'il sentit même son baiser. Et, triste, distraite, elle occupait ses mains oisives à effeuiller les roses qu'elle trouvait à sa portée. Au-dessus de sa tête, une gerbe énorme retombait, effleurant ses cheveux, mettant des roses à son chignon, à ses oreilles, à sa nuque, lui jetant aux épaules un manteau de roses. Plus haut, sous ses doigts, les roses pleuvaient, de larges pétales tendres, ayant la rondeur exquise, la pureté à peine rougissante d'un sein de vierge. Les roses, comme une tombée de neige vivante, cachaient déjà ses pieds repliés dans l'herbe. Les roses montaient à ses genoux, couvraient sa jupe, la noyaient jusqu'à la taille; tandis que trois feuilles de rose égarées, envolées sur son corsage, à la naissance de la gorge, semblaient mettre là trois bouts de sa nudité adorable.
– Oh! le paresseux! murmura-t-elle, prise d'ennui, ramassant deux poignées de roses et les jetant sur la face de Serge pour le réveiller.
Il resta appesanti, avec des roses qui lui bouchaient les yeux et la bouche. Cela fit rire Albine. Elle se pencha. Elle lui baisa de tout son coeur les deux yeux, elle lui baisa la bouche, soufflant ses baisers pour faire envoler les roses; mais les roses lui restaient aux lèvres, et elle eut un rire plus sonore, tout amusée par cette caresse dans les fleurs.
Serge s'était soulevé lentement. Il la regardait, frappé d'étonnement, comme effrayé de la trouver là. Il lui demanda:
– Qui es-tu, d'où viens-tu, que fais-tu à mon côté?
Elle, souriait toujours, ravie de le voir ainsi s'éveiller. Alors, il parut se souvenir, il reprit, avec un geste de confiance heureuse:
– Je sais, tu es mon amour, tu viens de ma chair, tu attends que je te prenne entre mes bras, pour que nous ne fassions plus qu'un… Je rêvais de toi. Tu étais dans ma poitrine, et je te donnais mon sang, mes muscles, mes os. Je ne souffrais pas. Tu me prenais la moitié de mon coeur, si doucement, que c'était en moi une volupté de me partager ainsi. Je cherchais ce que j'avais de meilleur, ce que j'avais de plus beau, pour te l'abandonner. Tu aurais tout emporté, que je t'aurais dit merci… Et je me suis réveillé, quand tu es sortie de moi. Tu es sortie par mes yeux et par ma bouche, je l'ai bien senti. Tu étais toute tiède, toute parfumée, si caressante que c'est le frisson même de ton corps qui m'a mis sur mon séant.
Albine, en extase, l'écoutait parler. Enfin, il la voyait; enfin, il achevait de naître, il guérissait. Elle le supplia de continuer, les mains tendues:
– Comment ai-je fait pour vivre sans toi? murmura-t-il. Mais je ne vivais pas, j'étais pareil à une bête ensommeillée… Et te voilà à moi, maintenant! Et tu n'es autre que moi-même! Écoute, il faut ne jamais me quitter; car tu es mon souffle, tu emporterais ma vie. Nous resterons en nous. Tu seras dans ma chair, comme je serai dans la tienne. Si je t'abandonnais un jour, que je sois maudit, que mon corps se sèche ainsi qu'une herbe inutile et mauvaise!
Il lui prit les mains, en répétant d'une voix frémissante d'admiration:
– Comme tu es belle!
Albine, dans la poussière du soleil qui tombait, avait une chair de lait, à peine dorée d'un reflet de jour. La pluie de roses, autour d'elle, sur elle, la noyait dans du rose. Ses cheveux blonds, que son peigne attachait mal, la coiffaient d'un astre à son coucher, lui couvrant la nuque du désordre de ses dernières mèches flambantes. Elle portait une robe blanche, qui la laissait nue, tant elle était vivante sur elle, tant elle découvrait ses bras, sa gorge, ses genoux. Elle montrait sa peau innocente, épanouie sans honte ainsi qu'une fleur, musquée d'une odeur propre. Elle s'allongeait, point trop grande, souple comme un serpent, avec des rondeurs molles, des élargissements de lignes voluptueux, toute une grâce de corps naissant, encore baigné d'enfance, déjà renflé de puberté. Sa face longue, au front étroit, à la bouche un peu forte, riait de toute la vie tendre de ses yeux bleus. Et elle était sérieuse pourtant, les joues simples, le menton gras, aussi naturellement belle que les arbres sont beaux.
– Et que je t'aime! dit Serge, en l'attirant à lui.
Ils restèrent l'un à l'autre, dans leurs bras. Ils ne se baisaient point, ils s'étaient pris par la taille, mettant la joue contre la joue, unis, muets, charmés de n'être plus qu'un. Autour d'eux, les rosiers fleurissaient. C'était une floraison folle, amoureuse, pleine de rires rouges, de rires roses, de rires blancs. Les fleurs vivantes s'ouvraient comme des nudités, comme des corsages laissant voir les trésors des poitrines. Il y avait là des roses jaunes effeuillant des peaux dorées de filles barbares, des roses paille, des roses citron, des roses couleur de soleil, toutes les nuances des nuques ambrées par les cieux ardents. Puis, les chairs s'attendrissaient, les roses thé prenaient des moiteurs adorables, étalaient des pudeurs cachées, des coins de corps qu'on ne montre pas, d'une finesse de soie, légèrement bleuis par le réseau des veines. La vie rieuse du rose s'épanouissait ensuite: le blanc rose, à peine teinté d'une pointe de laque, neige d'un pied de vierge qui tâte l'eau d'une source; le rose pâle, plus discret que la blancheur chaude d'un genou entrevu, que la lueur dont un jeune bras éclaire une large manche; le rose franc, du sang sous du satin, des épaules nues, des hanches nues, tout le nu de la femme, caressé de lumière; le rose vif, fleurs en boutons de la gorge, fleurs à demi ouvertes des lèvres, soufflant le parfum d'une haleine tiède. Et les rosiers grimpants, les grands rosiers à pluie de fleurs blanches, habillaient tous ces roses, toutes ces chairs, de la dentelle de leurs grappes, de l'innocence de leur mousseline légère; tandis que, çà et là, des roses lie-de-vin, presque noires, saignantes, trouaient cette pureté d'épousée d'une blessure de passion. Noces du bois odorant, menant les virginités de mai aux fécondités de juillet et d'août; premier baiser ignorant, cueilli comme un bouquet, au matin du mariage. Jusque dans l'herbe, des roses mousseuses, avec leurs robes montantes de laine verte, attendaient l'amour. Le long du sentier, rayé de coups de soleil, des fleurs rôdaient, des visages s'avançaient, appelant les vents légers au passage. Sous la tente déployée de la clairière, tous les sourires luisaient. Pas un épanouissement ne se ressemblait. Les roses avaient leurs façons d'aimer. Les unes ne consentaient qu'à entrebâiller leur bouton, très timides, le coeur rougissant, pendant que d'autres, le corset délacé, pantelantes, grandes ouvertes, semblaient chiffonnées, folles de leur corps au point d'en mourir. Il y en avait de petites, alertes, gaies, s'en allant à la file, la cocarde au bonnet; d'énormes, crevant d'appas, avec des rondeurs de sultanes engraissées; d'effrontées, l'air fille, d'un débraillé coquet, étalant des pétales blanchis de poudre de riz; d'honnêtes, décolletées en bourgeoises correctes; d'aristocratiques, d'une élégance souple, d'une originalité permise, inventant des déshabillés. Les roses épanouies en coupe offraient leur parfum comme dans un cristal précieux; les roses renversées en forme d'urne le laissaient couler goutte à goutte; les roses rondes, pareilles à des choux, l'exhalaient d'une haleine régulière de fleurs endormies; les roses en boutons serraient leurs feuilles, ne livraient encore que le soupir vague de leur virginité.
– Je t'aime, je t'aime, répétait Serge à voix basse.
Et Albine était une grande rose, une des roses pâles, ouvertes du matin. Elle avait les pieds blancs, les genoux et les bras roses, la nuque blonde, la gorge adorablement veinée, pâle, d'une moiteur exquise. Elle sentait bon, elle tendait des lèvres qui offraient dans une coupe de corail leur parfum faible encore. Et Serge la respirait, la mettait à sa poitrine.
– Oh! dit-elle en riant, tu ne me fais pas mal, tu peux me prendre tout entière.
Serge resta ravi de son rire, pareil à la phrase cadencée d'un oiseau.
– C'est toi qui as ce chant, dit-il; jamais je n'en ai entendu d'aussi doux… Tu es ma joie.
Et elle riait, plus sonore, avec des gammes perlées de petites notes de flûte, très aigues, qui se noyaient dans un ralentissement de sons graves. C'était un rire sans fin, un roucoulement de gorge, une musique sonnante, triomphante, célébrant la volupté du réveil. Tout riait, dans ce rire de femme naissant à la beauté et à l'amour, les roses, le bois odorant, le Paradou entier. Jusque-là, il avait manqué un charme au grand jardin, une voix de grâce, qui fût la gaieté vivante des arbres, des eaux, du soleil. Maintenant, le grand jardin était doué de ce charme du rire.
– Quel âge as-tu? demanda Albine, après avoir éteint son chant sur une note filée et mourante.
– Bientôt vingt-six ans, répondit Serge.
Elle s'étonna. Comment! il avait vingt-six ans! Lui-même était tout surpris d'avoir répondu cela, si aisément. Il lui semblait qu'il n'avait pas un jour, pas une heure.
– Et toi, quel âge as-tu? demanda-t-il à son tour.
– Moi, j'ai seize ans.
Et elle repartit, toute vibrante, répétant son âge, chantant son âge. Elle riait d'avoir seize ans, d'un rire très fin, qui coulait comme un filet d'eau, dans un rythme tremblé de la voix. Serge la regardait de tout près, émerveillé de cette vie du rire, dont la face de l'enfant resplendissait. Il la reconnaissait à peine, les joues trouées de fossettes, les lèvres arquées, montrant le rose humide de la bouche, les yeux pareils à des bouts de ciel bleu s'allumant d'un lever d'astre. Quand elle se renversait, elle le chauffait de son menton gonflé de rire, qu'elle lui appuyait sur l'épaule.
Il tendit la main, il chercha derrière sa nuque, d'un geste machinal.
– Que veux-tu? demanda-t-elle.
Et, se souvenant, elle cria:
– Tu veux mon peigne! tu veux mon peigne!
Alors, elle lui donna le peigne, elle laissa tomber les nattes lourdes de son chignon. Ce fut comme une étoffe d'or dépliée. Ses cheveux la vêtirent jusqu'aux reins. Des mèches qui lui coulèrent sur la poitrine achevèrent de l'habiller royalement. Serge, à ce flamboiement brusque, avait poussé un léger cri. Il baisait chaque mèche, il se brûlait les lèvres à ce rayonnement de soleil couchant.
Mais Albine, à présent, se soulageait de son long silence. Elle causait, questionnait, ne s'arrêtait plus.
– Ah! que tu m'as fait souffrir! Je n'étais plus rien pour toi, je passais mes journées, inutile, impuissante, me désespérant comme une propre à rien… Et pourtant, les premiers jours, je t'avais soulagé. Tu me voyais, tu me parlais… Tu ne te rappelles pas, lorsque tu étais couché et que tu t'endormais contre mon épaule, en murmurant que je te faisais du bien?
– Non, dit Serge, non, je ne me rappelle pas… Je ne t'avais jamais vue. Je viens de te voir pour la première fois, belle, rayonnante, inoubliable.
Elle tapa dans ses mains, prise d'impatience, se récriant:
– Et mon peigne? Tu te souviens bien que je te donnais mon peigne, pour avoir la paix, lorsque tu étais redevenu enfant? Tout à l'heure, tu le cherchais encore.
– Non, je ne me souviens pas… Tes cheveux sont une soie fine. Jamais je n'avais baisé tes cheveux.
Elle se fâcha, précisa certains détails, lui conta sa convalescence dans la chambre au plafond bleu. Mais lui, riant toujours, finit par lui mettre la main sur les lèvres, en disant avec une lassitude inquiète:
– Non, tais-toi, je ne sais plus, je ne veux plus savoir… Je viens de m'éveiller, et je t'ai trouvée là, pleine de roses. Cela suffit.
Et il la reprit entre ses bras, longuement, rêvant tout haut, murmurant:
– Peut-être ai-je déjà vécu. Cela doit être bien loin… Je t'aimais, dans un songe douloureux. Tu avais tes yeux bleus, ta face un peu longue, ton air enfant. Mais tu cachais tes cheveux, soigneusement, sous un linge; et moi je n'osais écarter ce linge, parce que tes cheveux étaient redoutables et qu'ils m'auraient fait mourir… Aujourd'hui, tes cheveux sont la douceur même de ta personne. Ce sont eux qui gardent ton parfum, qui me livrent ta beauté assouplie, tout entière entre mes doigts. Quand je les baise, quand j'enfonce ainsi mon visage, je bois ta vie.
Il roulait les longues boucles dans ses mains, les pressant sur ses lèvres, comme pour en faire sortir tout le sang d'Albine. Au bout d'un silence, il continua:
– C'est étrange, avant d'être né, on rêve de naître… J'étais enterré quelque part. J'avais froid. J'entendais s'agiter au-dessus de moi la vie du dehors. Mais je me bouchais les oreilles, désespéré, habitué à mon trou de ténèbres, y goûtant des joies terribles, ne cherchant même plus à me dégager du tas de terre qui pesait sur ma poitrine… Où étais-je donc? Qui donc m'a mis enfin à la lumière?
Il faisait des efforts de mémoire, tandis qu'Albine, anxieuse, redoutait maintenant qu'il ne se souvînt. Elle prit en souriant une poignée de ses cheveux, la noua au cou du jeune homme, qu'elle attacha à elle. Ce jeu le fit sortir de sa rêverie.
– Tu as raison, dit-il, je suis à toi, qu'importe le reste!.. C'est toi, n'est-ce pas, qui m'as tiré de la terre? Je devais être sous ce jardin. Ce que j'entendais, c'étaient tes pas roulant les petits cailloux du sentier. Tu me cherchais, tu apportais sur ma tête des chants d'oiseaux, des odeurs d'oeillets, des chaleurs de soleil… Et je me doutais bien que tu finirais par me trouver. Je t'attendais, vois-tu, depuis longtemps. Mais je n'espérais pas que tu te donnerais à moi sans ton voile, avec tes cheveux dénoués, tes cheveux redoutables qui sont devenus si doux.
Il la prit sur lui, la renversa sur ses genoux, en mettant son visage à côté du sien.
– Ne parlons plus. Nous sommes seuls à jamais. Nous nous aimons.
Ils demeurèrent innocemment aux bras l'un de l'autre. Longtemps encore, ils s'oublièrent là. Le soleil montait, une poussière de jour plus chaude tombait des hautes branches. Les roses jaunes, les roses blanches, les roses rouges, n'étaient plus qu'un rayonnement de leur joie, une de leurs façons de se sourire. Ils avaient certainement fait éclore des boutons autour d'eux. Les roses les couronnaient, leur jetaient des guirlandes aux reins. Et le parfum des roses devenait si pénétrant, si fort d'une tendresse amoureuse, qu'il semblait être le parfum même de leur haleine.
Puis, ce fut Serge qui recoiffa Albine. Il prit ses cheveux à poignée, avec une maladresse charmante, et planta le peigne de travers, dans l'énorme chignon tassé sur la tête. Or, il arriva qu'elle était adorablement coiffée. Il se leva ensuite, lui tendit les mains, la soutint à la taille pour qu'elle se mit debout. Tous deux souriaient toujours, sans parler. Doucement, ils s'en allèrent par le sentier.
VII
Albine et Serge entrèrent dans le parterre. Elle le regardait avec une sollicitude inquiète, craignant qu'il ne se fatiguât. Mais lui, la rassura d'un léger rire. Il se sentait fort à la porter partout où elle voudrait aller. Quand il se retrouva en plein soleil, il eut un soupir de joie. Enfin, il vivait; il n'était plus cette plante soumise aux agonies de l'hiver. Aussi quelle reconnaissance attendrie! Il aurait voulu éviter aux petits pieds d'Albine la rudesse des allées; il rêvait de la pendre à son cou, comme une enfant que sa mère endort. Déjà, il la protégeait en gardien jaloux, écartait les pierres et les ronces, veillait à ce que le vent ne volât pas sur ses cheveux adorés des caresses qui n'appartenaient qu'à lui. Elle s'était blottie contre son épaule, elle s'abandonnait, pleine de sérénité.
Ce fut ainsi qu'Albine et Serge marchèrent dans le soleil, pour la première fois. Le couple laissait une bonne odeur derrière lui. Il donnait un frisson au sentier, tandis que le soleil déroulait un tapis d'or sous ses pas. Il avançait, pareil à un ravissement, entre les grands buissons fleuris, si désirable que les allées écartées, au loin, l'appelaient, le saluaient d'un murmure d'admiration, comme les foules saluent les rois longtemps attendus. Ce n'était qu'un être, souverainement beau. La peau blanche d'Albine n'était que la blancheur de la peau brune de Serge. Ils passaient lentement, vêtus de soleil; ils étaient le soleil lui-même. Les fleurs, penchées, les adoraient.
Dans le parterre, ce fut alors une longue émotion. Le vieux parterre leur faisait escorte. Vaste champ poussant à l'abandon depuis un siècle, coin de paradis où le vent semait les fleurs les plus rares. L'heureuse paix du Paradou, dormant au grand soleil, empêchait la dégénérescence des espèces. Il y avait là une température égale, une terre que chaque plante avait longuement engraissée pour y vivre dans le silence de sa force. La végétation y était énorme, superbe, puissamment inculte, pleine de hasards qui étalaient des floraisons monstrueuses, inconnues à la bêche et aux arrosoirs des jardiniers. Laissée à elle-même, libre de grandir sans honte, au fond de cette solitude que des abris naturels protégeaient, la nature s'abandonnait davantage à chaque printemps, prenait des ébats formidables, s'égayait à s'offrir en toutes saisons des bouquets étranges, qu'aucune main ne devait cueillir. Et elle semblait mettre une rage à bouleverser ce que l'effort de l'homme avait fait; elle se révoltait, lançait des débandades de fleurs au milieu des allées, attaquait les rocailles du flot montant de ses mousses, nouait au cou les marbres qu'elle abattait à l'aide de la corde flexible de ses plantes grimpantes; elle cassait les dalles des bassins, des escaliers, des terrasses, en y enfonçant des arbustes; elle rampait jusqu'à ce qu'elle possédât les moindres endroits cultivés, les pétrissait à sa guise, y plantait comme drapeau de rébellion quelque graine ramassée en chemin, une verdure humble dont elle faisait une gigantesque verdure. Autrefois, le parterre, entretenu pour un maître qui avait la passion des fleurs, montrait en plates-bandes, en bordures soignées, un merveilleux choix de plantes. Aujourd'hui, on retrouvait les mêmes plantes, mais perpétuées, élargies en familles si innombrables, courant une telle prétentaine aux quatre coins du jardin, que le jardin n'était plus qu'un tapage, une école buissonnière battant les murs, un lieu suspect où la nature ivre avait des hoquets de verveine et d'oeillet.
C'était Albine qui conduisait Serge, bien qu'elle parût se livrer à lui, faible, soutenue à son épaule. Elle le mena d'abord à la grotte. Au fond d'un bouquet de peupliers et de saules, une rocaille se creusait, effondrée, des blocs de rochers tombés dans une vasque, des filets d'eau coulant à travers les pierres. La grotte disparaissait sous l'assaut des feuillages. En bas, des rangées de roses trémières semblaient barrer l'entrée d'une grille de fleurs rouges, jaunes, mauves, blanches, dont les bâtons se noyaient dans des orties colossales, d'un vert de bronze, suant tranquillement les brûlures de leur poison. Puis, c'était un élan prodigieux, grimpant en quelques bonds: les jasmins, étoilés de leurs fleurs suaves; les glycines, aux feuilles de dentelle tendre; les lierres épais, découpés comme de la tôle vernie; les chèvrefeuilles souples, criblés de leurs brins de corail pâle; les clématites amoureuses, allongeant les bras, pomponnées d'aigrettes blanches. Et d'autres plantes, plus frêles, s'enlaçaient encore à celles-ci, les liaient davantage, les tissaient d'une trame odorante. Des capucines, aux chairs verdâtres et nues, ouvraient des bouches d'or rouge. Des haricots d'Espagne, forts comme des ficelles minces, allumaient de place en place l'incendie de leurs étincelles vives. Des volubilis élargissaient le coeur découpé de leurs feuilles, sonnaient de leurs milliers de clochettes un silencieux carillon de couleurs exquises. Des pois de senteur, pareils à des vols de papillons posés, repliaient leurs ailes fauves, leurs ailes roses, prêts à se laisser emporter plus loin, par le premier souffle de vent. Chevelure immense de verdure, piquée d'une pluie de fleurs, dont les mèches débordaient de toutes parts, s'échappaient en un échevellement fou, faisaient songer à quelque fille géante, pâmée au loin sur les reins, renversant la tête dans un spasme de passion, dans un ruissellement de crins superbes, étalés comme une mare de parfums.
– Jamais je n'ai osé entrer dans tout ce noir, dit Albine à l'oreille de Serge.
Il l'encouragea, il la porta par-dessus les orties; et comme un bloc fermait le seuil de la grotte, il la tint un instant debout, entre ses bras, pour qu'elle pût se pencher sur le trou, béant à quelques pieds du sol.
– Il y a, murmura-t-elle, une femme de marbre tombée tout de son long dans l'eau qui coule. L'eau lui a mangé la figure.
Alors, lui, voulut voir à son tour. Il se haussa à l'aide des poignets. Une haleine fraîche le frappa aux joues. Au milieu des joncs et des lentilles d'eau, dans le rayon de jour glissant du trou, la femme était sur l'échine, nue jusqu'à la ceinture, avec une draperie qui lui cachait les cuisses. C'était quelque noyée de cent ans, le lent suicide d'un marbre que des peines avaient dû laisser choir au fond de cette source. La nappe claire qui coulait sur elle avait fait de sa face une pierre lisse, une blancheur sans visage, tandis que ses deux seins, comme soulevés hors de l'eau par un effort de la nuque, restaient intacts, vivants encore, gonflés d'une volupté ancienne.
– Elle n'est pas morte, va! dit Serge en redescendant. Un jour, il faudra venir la tirer de là.
Mais Albine, qui avait un frisson, l'emmena. Ils revinrent au soleil, dans le dévergondage des plates-bandes et des corbeilles. Ils marchaient à travers un pré de fleurs, à leur fantaisie, sans chemin tracé. Leurs pieds avaient pour tapis des plantes charmantes, les plantes naines bordant jadis les allées, aujourd'hui étalées en nappes sans fin. Par moments, ils disparaissaient jusqu'aux chevilles dans la soie mouchetée des sirènes roses, dans le satin panaché des oeillets mignardises, dans le velours bleu des myosotis, criblé de petits yeux mélancoliques. Plus loin, ils traversaient des résédas gigantesques qui leur montaient aux genoux, comme un bain de parfums; ils coupaient par un champ de muguets pour épargner un champ voisin de violettes, si douces qu'ils tremblaient d'en meurtrir la moindre touffe; puis, pressés de toutes parts, n'ayant plus que des violettes autour d'eux, ils étaient forcés de s'en aller à pas discrets sur cette fraîcheur embaumée, au milieu de l'haleine même du printemps. Au-delà des violettes, la laine verte des lobelias se déroulait, un peu rude, piquée de mauve clair; les étoiles nuancées des sélaginoïdes, les coupes bleues des nemophilas, les croix jaunes des saponaires, les croix roses et blanches des juliennes de Mahon dessinaient des coins de tapisserie riche, étendaient à l'infini devant le couple un luxe royal de tenture, pour qu'il s'avançât sans fatigue dans la joie de sa première promenade. Et c'étaient les violettes qui revenaient toujours, une mer de violettes coulant partout, leur versant sur les pieds des odeurs précieuses, les accompagnant du souffle de leurs fleurs cachées sous les feuilles.
Albine et Serge se perdaient. Mille plantes, de tailles plus hautes, bâtissaient des haies, ménageaient des sentiers étroits qu'ils se plaisaient à suivre. Les sentiers s'enfonçaient avec de brusques détours, s'embrouillaient, emmêlaient des bouts de taillis inextricables: des ageratums à houpettes bleu céleste; des aspérules, d'une délicate odeur de musc; des mimulus, montrant des gorges cuivrées, ponctuées de cinabre; des phlox écarlates, des phlox violets, superbes, dressant des quenouilles de fleurs que le vent filait; des lins rouges aux brins fins comme des cheveux; des chrysanthèmes pareils à des lunes pleines, des lunes d'or, dardant de courts rayons éteints, blanchâtres, violâtres, rosâtres.
Le couple enjambait les obstacles, continuait sa marche heureuse entre les deux haies de verdure. A droite, montaient les fraxinelles légères, les centranthus retombant en neige immaculée, les cynoglosses grisâtres ayant une goutte de rosée dans chacune des coupes minuscules de leurs fleurs. A gauche, c'était une longue rue d'ancolies, toutes les variétés de l'ancolie, les blanches, les roses pâles, les violettes sombres, ces dernières presque noires, d'une tristesse de deuil, laissant pendre d'un bouquet de hautes tiges leurs pétales plissés et gaufrés comme un crêpe. Et plus loin, à mesure qu'ils avançaient, les haies changeaient, alignaient les bâtons fleuris de pieds-d'alouettes énormes, perdus dans la frisure des feuilles, laissaient passer les gueules ouvertes des mufliers fauves, haussaient le feuillage grêle des schizanthus, plein d'un papillonnage de fleurs aux ailes de soufre tachées de laque tendre. Des campanules couraient, lançant leurs cloches bleues à toute volée, jusqu'au haut de grands asphodèles, dont la tige d'or leur servait de clocher. Dans un coin, un fenouil géant ressemblait à une dame de fine guipure renversant son ombrelle de satin vert d'eau. Puis, brusquement, le couple se trouvait au fond d'une impasse; il ne pouvait plus avancer, un tas de fleurs bouchait le sentier, un jaillissement de plantes tel, qu'il mettait là comme une meule à panache triomphal. En bas, des acanthes bâtissaient un socle, d'où s'élançaient des benoîtes écarlates, des rhodantes dont les pétales secs avaient des cassures de papier peint, des clarkias aux grandes croix blanches, ouvragées, semblables aux croix d'un ordre barbare. Plus haut, s'épanouissaient les viscarias roses, les leptosiphons jaunes, les colinsias blancs, les lagurus plantant parmi les couleurs vives leurs pompons de cendre verte. Plus haut encore, des digitales rouges, les lupins bleus s'élevaient en colonnettes minces, suspendaient une rotonde byzantine, peinturlurée violemment de pourpre et d'azur; tandis que, tout en haut, un ricin colossal, aux feuilles sanguines, semblait élargir un dôme de cuivre bruni.
Et comme Serge avançait déjà les mains, voulant passer, Albine le supplia de ne pas faire de mal aux fleurs.
– Tu casserais les branches, tu écraserais les feuilles, dit-elle. Moi, depuis des années que je vis ici, je prends bien garde de ne tuer personne… Viens, je te montrerai les pensées.
Elle l'obligea à revenir sur ses pas, elle l'emmena hors des sentiers étroits, au centre du parterre, où se trouvaient autrefois de grands bassins. Les bassins, comblés, n'étaient plus que de vastes jardinières, à bordure de marbre émiettée et rompue. Dans un des plus larges, un coup de vent avait semé une merveilleuse corbeille de pensées. Les fleurs de velours semblaient vivantes, avec leurs bandeaux de cheveux violets, leurs yeux jaunes, leurs bouches plus pâles, leurs délicats mentons couleur chair.
