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Kitabı oku: «La Faute de l'abbé Mouret», sayfa 13

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– Quand j'étais plus jeune, elles me faisaient peur, murmura Albine. Vois-les donc. Ne dirait-on pas des milliers de petits visages qui vous regardent, à ras de terre?.. Et elles tournent leurs figures, toutes ensemble. On dirait des poupées enterrées qui passent la tête.

Elle l'entraîna de nouveau. Ils firent le tour des autres bassins. Dans le bassin voisin, des amarantes avaient poussé, hérissant des crêtes monstrueuses qu'Albine n'osait toucher, songeant à de gigantesques chenilles saignantes. Des balsamines, jaune paille, fleur de pêcher, gris de lin, blanc lavé de rose, emplissaient une autre vasque, où les ressorts de leurs graines partaient avec de petits bruits secs. Puis, c'était au milieu des débris d'une fontaine une collection d'oeillets splendides: des oeillets blancs débordaient de l'auge moussue; des oeillets panachés plantaient dans les fentes des pierres le bariolage de leurs ruches de mousseline découpée; tandis que, au fond de la gueule du lion qui jadis crachait l'eau, un grand oeillet rouge fleurissait, en jets si vigoureux que le vieux lion mutilé semblait, à cette heure, cracher des éclaboussures de sang. Et, à côté, la pièce d'eau principale, un ancien lac où des cygnes avaient nagé, était devenue un bois de lilas, à l'ombre duquel des quarantaines, des verveines, des belles-de-jour, protégeaient leur teint délicat, dormant à demi, toutes moites de parfums.

– Et nous n'avons pas traversé la moitié du parterre! dit Albine orgueilleusement. Là-bas sont les grandes fleurs, des champs où je disparais tout entière, comme une perdrix dans un champ de blé.

Ils y allèrent. Ils descendirent un large escalier dont les urnes renversées flambaient encore des hautes flammes violettes des iris. Le long des marches coulait un ruissellement de giroflées pareil à une nappe d'or liquide. Des chardons, aux deux bords, plantaient des candélabres de bronze vert, grêles, hérissés, recourbés en becs d'oiseaux fantastiques, d'un art étrange, d'une élégance de brûle-parfum chinois. Des sedums, entre les balustres brisés, laissaient pendre des tresses blondes, des chevelures verdâtres de fleuve toutes tachées de moisissures. Puis, au bas, un second parterre s'étendait, coupé de buis puissants comme des chênes, d'anciens buis corrects, autrefois taillés en boules, en pyramides, en tours octogonales, aujourd'hui débraillés magnifiquement, avec de grands haillons de verdure sombre, dont les trous montraient des bouts de ciel bleu.

Et Albine mena Serge, à droite, dans un champ qui était comme le cimetière du parterre. Des scabieuses y mettaient leur deuil. Des cortèges de pavots s'en allaient à la file, puant la mort, épanouissant leurs lourdes fleurs d'un éclat fiévreux. Des anémones tragiques faisaient des foules désolées, au teint meurtri, tout terreux de quelque souffle épidémique. Des daturas trapus élargissaient leurs cornets violâtres, où des insectes, las de vivre, venaient boire le poison du suicide. Des soucis, sous leurs feuillages engorgés, ensevelissaient leurs fleurs, des corps d'étoiles agonisants, exhalant déjà la peste de leur décomposition. Et c'étaient encore d'autres tristesses: les renoncules charnues, d'une couleur sourde de métal rouillé; les jacinthes et les tubéreuses exhalant l'asphyxie, se mourant dans leur parfum. Mais les cinéraires surtout dominaient, toute une poussée de cinéraires qui promenaient le demi-deuil de leurs robes violettes et blanches, robes de velours rayé, robes de velours uni, d'une sévérité riche.

Au milieu du champ mélancolique, un Amour de marbre restait debout, mutilé, le bras qui tenait l'arc tombé dans les orties, souriant encore sous les lichens dont sa nudité d'enfant grelottait.

Puis, Albine et Serge entrèrent jusqu'à la taille dans un champ de pivoines. Les fleurs blanches crevaient, avec une pluie de larges pétales qui leur rafraîchissaient les mains, pareilles aux gouttes larges d'une pluie d'orage. Les fleurs rouges avaient des faces apoplectiques, dont le rire énorme les inquiétait. Ils gagnèrent, à gauche, un champ de fuchsias, un taillis d'arbustes souples, déliés, qui les ravirent comme des joujoux du Japon, garnis d'un million de clochettes. Ils traversèrent ensuite des champs de véroniques aux grappes violettes, des champs de géraniums et de pélargoniums, sur lesquels semblaient courir des flammèches ardentes, le rouge, le rose, le blanc incandescent d'un brasier, que les moindres souffles du vent ravivaient sans cesse. Ils durent tourner des rideaux de glaïeuls, aussi grands que des roseaux, dressant des hampes de fleurs qui brûlaient dans la clarté, avec des richesses de flamme de torches allumées. Ils s'égarèrent au milieu d'un bois de tournesols, une futaie faite de troncs aussi gros que la taille d'Albine, obscurcie par des feuilles rudes, larges à y coucher un enfant, peuplée de faces géantes, de faces d'astre, resplendissantes comme autant de soleils. Et ils arrivèrent enfin dans un autre bois, un bois de rhododendrons, si touffu de fleurs que les branches et les feuilles ne se voyaient pas, étalant des bouquets monstrueux, des hottées de calices tendres qui moutonnaient jusqu'à l'horizon.

– Va, nous ne sommes pas au bout! s'écria Albine. Marchons, marchons toujours.

Mais Serge l'arrêta. Ils étaient alors au centre d'une ancienne colonnade en ruine. Des fûts de colonne faisaient des bancs, parmi des touffes de primevères et de pervenches. Au loin, entre les colonnes restées debout, d'autres champs de fleurs s'étendaient des champs de tulipes, aux vives panachures de faïences peintes; des champs de calcéolaires, légères soufflures de chair, ponctuées de sang et d'or; des champs de zinnias, pareils à de grosses pâquerettes courroucées; des champs de pétunias, aux pétales molles comme une batiste de femme, montrant le rose de la peau; des champs encore, des champs à l'infini, dont on ne reconnaissait plus les fleurs, dont les tapis s'étalaient sous le soleil, avec la bigarrure confuse des touffes violentes, noyée dans les verts attendris des herbes.

– Jamais nous ne pourrons tout voir, dit Serge, la main tendue, avec un sourire. C'est ici qu'il doit être bon de s'asseoir, dans l'odeur qui monte.

A côté d'eux était un champ d'héliotropes, d'une haleine de vanille, si douce, qu'elle donnait au vent une caresse de velours. Alors, ils s'assirent sur une des colonnes renversées, au milieu d'un bouquet de lis superbes qui avaient poussé là. Depuis plus d'une heure, ils marchaient. Ils étaient venus des roses dans les lis, à travers toutes les fleurs. Les lis leur offraient un refuge de candeur, après leur promenade d'amants, au milieu de la sollicitation ardente des chèvrefeuilles suaves, des violettes musquées, des verveines exhalant l'odeur fraîche d'un baiser, des tubéreuses soufflant la pâmoison d'une volupté mortelle. Les lis, aux tiges élancées, les mettaient dans un pavillon blanc, sous le toit de neige de leurs calices, seulement égayés des gouttes d'or légères des pistils. Et ils restaient, ainsi que des fiancés enfants, souverainement pudiques, comme au centre d'une tour de pureté, d'une tour d'ivoire inattaquable, où ils ne s'aimaient encore que de tout le charme de leur innocence.

Jusqu'au soir, Albine et Serge demeurèrent avec les lis. Ils y étaient bien; ils achevaient d'y naître. Serge y perdait la dernière fièvre de ses mains. Albine y devenait toute blanche, d'un blanc de lait qu'aucune rougeur ne teintait de rose. Ils ne virent plus qu'ils avaient les bras nus, le cou nu, les épaules nues. Leurs chevelures ne les troublèrent plus, comme des nudités déployées. L'un contre l'autre, ils riaient, d'un rire clair, trouvant de la fraîcheur à se serrer. Leurs yeux gardaient un calme limpide d'eau de source, sans que rien d'impur montât de leur chair pour en ternir le cristal. Leurs joues étaient des fruits veloutés, à peine mûrs, auxquels ils ne songeaient point à mordre. Quand ils quittèrent les lis, ils n'avaient pas dix ans; il leur semblait qu'ils venaient de se rencontrer, seuls au fond du grand jardin, pour y vivre dans une amitié et dans un jeu éternels. Et, comme ils traversaient de nouveau le parterre, rentrant au crépuscule, les fleurs parurent se faire discrètes, heureuses de les voir si jeunes, ne voulant pas débaucher ces enfants. Les bois de pivoines, les corbeilles d'oeillets, les tapis de myosotis, les tentures de clématites, n'agrandissaient plus devant eux une alcôve d'amour, noyés à cette heure de l'air du soir, endormis dans une enfance aussi pure que la leur. Les pensées les regardaient en camarades, de leurs petits visages candides. Les résédas, alanguis, frôlés par la jupe blanche d'Albine, semblaient pris de compassion, évitant de hâter leur fièvre d'un souffle.

VIII

Le lendemain, dès l'aube, ce fut Serge qui appela Albine. Elle dormait dans une chambre de l'étage supérieur, où il n'eut pas l'idée de monter. Il se pencha à la fenêtre, la vit qui poussait ses persiennes, au saut du lit. Et tous deux rirent beaucoup, de se retrouver ainsi.

– Aujourd'hui, tu ne sortiras pas, dit Albine, quand elle fut descendue. Il faut nous reposer… Demain, je veux te mener loin, bien loin, quelque part où nous serons joliment à notre aise.

– Mais nous allons nous ennuyer, murmura Serge.

– Oh! que non!.. Je vais te raconter des histoires.

Ils passèrent une journée charmante. Les fenêtres étaient grandes ouvertes, le Paradou entrait, riait avec eux, dans la chambre. Serge prit enfin possession de cette heureuse chambre, où il s'imaginait être né. Il voulut tout voir, tout se faire expliquer. Les Amours de plâtre, culbutés au bord de l'alcôve, l'égayèrent au point qu'il monta sur une chaise pour attacher la ceinture d'Albine au cou du plus petit d'entre eux, un bout d'homme, le derrière en l'air, la tête en bas, qui polissonnait. Albine tapait des mains, criait qu'il ressemblait à un hanneton tenu par un fil. Puis, comme prise de pitié:

– Non, non, détache-le… Ça l'empêche de voler.

Mais ce furent surtout les Amours peints au-dessus des portes qui occupèrent vivement Serge. Il se fâchait de ne pouvoir comprendre à quels jeux ils jouaient, tant les peintures étaient pâlies. Aidé d'Albine, il roula une table, sur laquelle ils grimpèrent tous les deux. Albine donnait des explications.

– Regarde, ceux-ci jettent des fleurs. Sous les fleurs, on ne voit plus que trois jambes nues. Je crois me souvenir qu'en arrivant ici, j'ai pu distinguer encore une dame couchée. Mais, depuis le temps, elle s'en est allée.

Ils firent le tour des panneaux, sans que rien d'impur leur vint de ces jolies indécences de boudoir. Les peintures, qui s'émiettaient comme un visage fardé du dix-huitième siècle, étaient assez mortes pour ne laisser passer que les genoux et les coudes des corps pâmés dans une luxure aimable. Les détails trop crus, auxquels paraissait s'être complu l'ancien amour dont l'alcôve gardait la lointaine odeur, avaient disparu, mangés par le grand air; si bien que la chambre, ainsi que le parc, était naturellement redevenue vierge, sous la gloire tranquille du soleil.

– Bah! ce sont des gamins qui s'amusent, dit Serge, en redescendant de la table… Est-ce que tu sais jouer à la main chaude, toi?

Albine savait jouer à tous les jeux. Seulement, il fallait être au moins trois pour jouer à la main chaude. Cela les fit rire. Mais Serge s'écria qu'on était trop bien deux, et ils jurèrent de n'être toujours que deux.

– On est tout à fait chez soi, on n'entend rien, reprit le jeune homme, qui s'allongea sur le canapé. Et les meubles ont une odeur de vieux qui sent bon… C'est doux comme dans un nid. Voilà une chambre où il y a du bonheur.

La jeune fille hochait gravement la tête.

– Si j'avais été peureuse, murmura-t-elle, j'aurais eu bien peur, dans les premiers temps… C'est justement cette histoire-là que je veux te raconter. Je l'ai entendue dans le pays. On ment peut-être. Enfin, ça nous amusera.

Et elle s'assit à côté de Serge.

– Il y a des années et des années… Le Paradou appartenait à un riche seigneur qui vint s'y enfermer avec une dame très belle. Les portes du château étaient si bien fermées, les murailles du jardin avaient une telle hauteur, que jamais personne n'apercevait le moindre bout des jupes de la dame.

– Je sais, interrompit Serge, la dame n'a jamais reparu.

Comme Albine le regardait toute surprise, fâchée de voir son histoire connue, il continua à demi-voix, étonné lui-même.

– Tu me l'as déjà racontée, ton histoire.

Elle protesta. Puis, elle parut se raviser, elle se laissa convaincre. Ce qui ne l'empêcha pas de terminer son récit en ces termes:

– Quand le seigneur s'en alla, il avait les cheveux blancs. Il fit barricader toutes les ouvertures, pour qu'on n'allât pas déranger la dame… La dame était morte dans cette chambre.

– Dans cette chambre! s'écria Serge. Tu ne m'avais pas dit cela… Es-tu sûre qu'elle soit morte dans cette chambre?

Albine se fâcha. Elle répétait ce que tout le monde savait. Le seigneur avait fait bâtir le pavillon, pour y loger cette inconnue qui ressemblait à une princesse. Les gens du château, plus tard, assuraient qu'il y passait les jours et les nuits. Souvent aussi, ils l'apercevaient dans une allée, menant les petits pieds de l'inconnue au fond des taillis les plus noirs. Mais, pour rien au monde, ils ne se seraient hasardés à guetter le couple, qui battait le parc pendant des semaines entières.

– Et c'est là qu'elle est morte, répéta Serge, l'esprit frappé. Tu as pris sa chambre, tu te sers de ses meubles, tu couches dans son lit.

Albine souriait.

– Tu sais bien que je ne suis pas peureuse, dit-elle. Puis, toutes ces choses, c'est si vieux… La chambre te semblait pleine de bonheur.

Ils se turent, ils regardèrent un instant l'alcôve, le haut plafond, les coins d'ombre grise. Il y avait comme un attendrissement amoureux, dans les couleurs fanées des meubles. C'était un soupir discret du passé, si résigné, qu'il ressemblait encore à un remerciement tiède de femme adorée.

– Oui, murmura Serge, on ne peut pas avoir peur. C'est trop tranquille.

Et Albine reprit en se rapprochant de lui:

– Ce que peu de personnes savent, c'est qu'ils avaient découvert dans le jardin un endroit de félicité parfaite, où ils finissaient par vivre toutes leurs heures. Moi, je tiens cela d'une source certaine… Un endroit d'ombre fraîche, caché au fond de broussailles impénétrables, si merveilleusement beau, qu'on y oublie le monde entier. La dame a dû y être enterrée.

– Est-ce dans le parterre? demanda Serge curieusement.

– Ah! je ne sais pas, je ne sais pas! dit la jeune fille, avec un geste découragé. J'ai cherché partout, je n'ai encore pu trouver nulle part cette clairière heureuse… Elle n'est ni dans les roses, ni dans les lis, ni sur le tapis des violettes.

– Peut être est-ce ce coin de fleurs tristes, où tu m'as montré un enfant debout, le bras cassé?

– Non, non.

– Peut être est-ce au fond de la grotte, près de cette eau claire, où s'est noyée cette grande femme de marbre, qui n'a plus de visage?

– Non, non.

Albine resta un instant songeuse. Puis, elle continua, comme se parlant à elle-même:

– Dès les premiers jours, je me suis mise en quête. Si j'ai passé des journées dans le Paradou, si j'ai fouillé les moindres coins de verdure, c'était uniquement pour m'asseoir une heure au milieu de la clairière. Que de matinées perdues vainement à me glisser sous les ronces, à visiter les coins les plus reculés du parc!.. Oh! je l'aurais vite reconnue, cette retraite enchantée, avec son arbre immense qui doit la couvrir d'un toit de feuilles, avec son herbe fine comme une peluche de soie, avec ses murs de buissons verts que les oiseaux eux-mêmes ne peuvent percer!

Elle jeta l'un de ses bras au cou de Serge, élevant la voix, le suppliant:

– Dis? nous sommes deux maintenant, nous chercherons, nous trouverons… Toi qui es fort, tu écarteras les grosses branches devant moi, pour que j'aille jusqu'au fond des fourrés. Tu me porteras, lorsque je serai lasse; tu m'aideras à sauter les ruisseaux, tu monteras aux arbres, si nous venons à perdre notre route… Et quelle joie, lorsque nous pourrons nous asseoir côte à côte, sous le toit de feuilles, au centre de la clairière! On m'a raconté qu'on vivait là dans une minute toute une vie… Dis? mon bon Serge, dès demain, nous partirons, nous battrons le parc broussailles à broussailles, jusqu'à ce que nous ayons contenté notre désir.

Serge haussait les épaules, en souriant.

– A quoi bon! dit-il. N'est-on pas bien dans le parterre? Il faudra rester avec les fleurs, vois-tu, sans chercher si loin un bonheur plus grand.

– C'est là que la morte est enterrée, murmura Albine, retombant dans sa rêverie. C'est la joie de s'être assise là qui l'a tuée. L'arbre a une ombre dont le charme fait mourir… Moi, je mourrais volontiers ainsi. Nous nous coucherions aux bras l'un de l'autre; nous serions morts, personne ne nous trouverait plus.

– Non, tais-toi, tu me désoles, interrompit Serge inquiet. Je veux que nous vivions au soleil, loin de cette ombre mortelle. Tes paroles me troublent, comme si elles nous poussaient à quelque malheur irréparable. Ça doit être défendu de s'asseoir sous un arbre dont l'ombrage donne un tel frisson.

– Oui, c'est défendu, déclara gravement Albine. Tous les gens du pays m'ont dit que c'était défendu.

Un silence se fit. Serge se leva du canapé où il était resté allongé. Il riait, il prétendait que les histoires ne l'amusaient pas. Le soleil baissait, lorsque Albine consentit enfin à descendre un instant au jardin. Elle le mena, à gauche, le long du mur de clôture, jusqu'à un champ de décombres, tout hérissé de ronces. C'était l'ancien emplacement du château, encore noir de l'incendie qui avait abattu les murs. Sous les ronces, des pierres cuites se fendaient, des éboulements de charpentes pourrissaient. On eût dit un coin de roches stériles, raviné, bossué, vêtu d'herbe rude, de lianes rampantes qui se coulaient dans chaque fente comme des couleuvres. Et ils s'égayèrent à traverser en tous sens cette fondrière, descendant au fond des trous, flairant les débris, cherchant s'ils ne devineraient rien de ce passé en cendre. Ils n'avouaient pas leur curiosité, ils se poursuivaient au milieu des planchers crevés et des cloisons renversées; mais, à la vérité, ils ne songeaient qu'aux légendes de ces ruines, à cette dame plus belle que le jour, qui avait traîné sa jupe de soie sur ces marches, où les lézards seuls aujourd'hui se promenaient paresseusement.

Serge finit par se planter sur le plus haut tas de décombres, regardant le parc qui déroulait ses immenses nappes vertes, cherchant entre les arbres la tache grise du pavillon. Albine se taisait, debout à son côté, redevenue sérieuse.

– Le pavillon est là, à droite, dit-elle, sans qu'il l'interrogeât. C'est tout ce qui reste des bâtiments… Tu le vois bien, au bout de ce couvert de tilleuls?

Ils gardèrent de nouveau le silence. Et comme continuant à voix haute les réflexions qu'ils faisaient mentalement tous les deux, elle reprit:

– Quand il allait la voir, il devait descendre par cette allée; puis, il tournait les gros marronniers, et il entrait sous les tilleuls… Il lui fallait à peine un quart d'heure.

Serge n'ouvrit pas les lèvres. Lorsqu'ils revinrent, ils descendirent l'allée, ils tournèrent les gros marronniers, ils entrèrent sous les tilleuls. C'était un chemin d'amour. Sur l'herbe, ils semblaient chercher des pas, un noeud de ruban tombé, une bouffée de parfum ancien, quelque indice qui leur montrât clairement qu'ils étaient bien dans le sentier menant à la joie d'être ensemble. La nuit venait, le parc avait une grande voix mourante qui les appelait du fond des verdures.

– Attends, dit Albine, lorsqu'ils furent revenus devant le pavillon. Toi, tu ne monteras que dans trois minutes.

Elle s'échappa gaiement, s'enferma dans la chambre au plafond bleu. Puis, après avoir laissé Serge frapper deux fois à la porte, elle l'entrebâilla discrètement, le reçut avec une révérence à l'ancienne mode.

– Bonjour, mon cher seigneur, dit-elle en l'embrassant.

Cela les amusa extrêmement. Ils jouèrent aux amoureux, avec une puérilité de gamins. Ils bégayaient la passion qui avait jadis agonisé là. Ils l'apprenaient comme une leçon qu'ils ânonnaient d'une adorable manière, ne sachant point se baiser aux lèvres, cherchant sur les joues, finissant par danser l'un devant l'autre, en riant aux éclats, par ignorance de se témoigner autrement le plaisir qu'ils goûtaient à s'aimer.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
28 ekim 2017
Hacim:
440 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain