Kitabı oku: «Les ménages militaires. Le mariage du trésorier»

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Emma Bailly

Les ménages militaires. Le mariage du trésorier


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066303686

Table des matières

LES MÉNAGES MILITAIRES

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

LES MÉNAGES MILITAIRES

Table des matières

I

Table des matières

En 1869, le 43e bataillon de chasseurs à pied, retour du Mexique, occupait depuis une année la garnison de Vincennes, que sa proximité de Paris classe parmi les plus enviées.

Il était commandé par un soldat d’Afrique et de Crimée, le commandant Toussaint, un troupier fini, comme disaient les vieilles moustaches du corps, épithète qui sert, paraît-il, à qualifier toutes les vertus militaires, et lui ralliait la sympathie de ceux d’entre ses subordonnés qui avaient patiemment conquis, un à un, tous leurs grades.

Les jeunes sous-lieutenants, élèves de Saint-Cyr, qui avaient entendu raconter les élégantes traditions du 43e, déploraient la présence d’un chef qui ne connaissait que la discipline toute nue et dédaignait profondément les accommodements qu’un homme du monde sait se ménager avec sa brutalité.

C’est dire assez que les belles manières étaient le moindre souci du bataillon à sa rentrée en France. Cette dernière campagne avait d’ailleurs introduit dans son effectif des éléments nouveaux, infiniment plus recommandables par leurs bons services que par leur éducation première.

La bravoure y avait engendré la hâblerie; le climat brûlant, longtemps supporté, y avait développé le culte de l’absinthe; le sans-gêne y était à l’ordre du jour; enfin, symptôme qui caractérise généralement les rentrées de campagnes, une bonne moitié des officiers s’étaient mariés hâtivement, étourdiment, pressés par une soif de vie intérieure plus légitime que prudente, sans prendre le temps de bien choisir.

Il en était résulté pas mal de ménages où l’amour devait tenir lieu de dot, et quelques-uns même où l’incompatibilité d’humeur glissait déjà son souffle desséchant.

C’était la plaie secrète du commandant Toussaint, un vieux garçon qui regardait en haussant les épaules les petites misères conjugales de ses officiers.

— Sacrebleu! avait-il déclaré, je ne donne plus d’autorisation de mariage à moins qu’on ne m’apporte, dans mon cabinet, la dot de la future en espèces roulantes et sonnantes. Messieurs, vous pouvez vous le tenir pour dit.

Comme on savait bien que le commandant menaçait d’excéder ainsi son droit, la terreur n’était pas grande parmi les gens mariables du bataillon. Et puis le voisinage de Paris, la ville des séductions incessantes et des caprices faciles, commençait à produire son effet: depuis un an, on se mariait beaucoup moins au 43e.

A cette époque, l’aristocratie n’y était représentée que par trois sous-lieutenants des dernières promotions. Ce fut donc un étonnement pour tous, lorsqu’on vit arriver le lieutenant Georges de Maucler, qui venait y prendre les fonctions de trésorier en remplacement du titulaire décédé.

Tout d’abord, ce grand beau garçon-là avec sa taille élevée d’une suprême élégance, son teint mat, ses fines moustaches crânement relevées, la simplicité recherchée de ses façons de gentilhomme, parut une anomalie dans ces fonctions bureaucratiques.

Lui, trésorier! c’est-à-dire éplucheur de comptes, assidu au travail, ferré sur les chiffres, enterré dans les paperasses, allons donc!... Il n’était pas fait pour s’endormir dans les somnolentes aridités de la section hors rang; sa place future était à la droite du bataillon, comme adjudant-major; la parade serait son triomphe, et les grandes manœuvres son avenir.

Voilà ce que disaient à haute voix les camarades indulgents. Les envieux ajoutaient tout bas que ce prudent jeune homme voulait ménager ses mains féminines et son front blanc en les mettant à l’abri des rudes exercices corporels de la vie militaire.

Il est probable que ces propos malveillants, —qu’on ne s’explique, du reste, que par l’usage à peu près général de confier ces fonctions spéciales à d’anciens sous-officiers qui ont prouvé leurs aptitudes, et se contentent d’un avancement médiocre en échange de la tranquillité de leur position, — il est probable, dis-je, que ces propos parvinrent aux oreilles du nouveau venu.

Il affecta d’abord de n’y prêter aucune attention; mais comme la jalousie de quelques candidats évincés rendit le venin de plus en plus corrosif, M. de Maucler, au déjeuner commun de la pension militaire, dit un jour à ses camarades:

— Messieurs, j’apprends que vous êtes surpris de me voir au dépôt avec un titre dont plusieurs d’entre vous se croyaient justement plus dignes, et que les motifs de mon acceptation sont dénaturés ou mal compris. Il est peut-être bon de rectifier votre opinion à cet égard.

Il y eut un grognement approbatif autour de la table.

Le jeune homme promena lentement son regard ferme sur les convives en l’arrêtant plus spécialement sur quelques-uns.

— Non, monsieur Lorillon, reprit-il, je ne suis pas trésorier parce que j’ai des dettes cachées qu’il me faut payer à tout prix. Non, monsieur Périllas, je ne suis pas trésorier parce que le grand soleil du polygone répugne à mes goûts efféminés. Non, monsieur Anselme, je ne suis pas trésorier parce que je sais mieux manier une plume qu’une épée...: cela, je pourrais vous le prouver au besoin. Je suis trésorier, messieurs, parce que j’ai à remplir une lourde et sérieuse tâche qui me fait désirer, pendant quelques années, une vie relativement immobilisée; je suis trésorier, parce que j’avoue être pauvre et avoir très-prosaïquement besoin des appointements supérieurs attachés aux fonctions que j’occupe, pour m’aider à accomplir un devoir que je considère comme sacré et sur lequel je n’ai pas à m’expliquer davantage.

Un silence profond suivit cette déclaration étrange, humble et fière à la fois, rare dans les coutumes militaires où l’on supporte la pauvreté sans l’avouer, mais qu’un cachet de loyauté indicible rendait respectable.

Les officiers se regardèrent, interdits, sentant le mérite de cette parole claire et sans emphase, un peu honteux déjà de leurs jugements téméraires, regrettant leurs médisances et hésitant à les désavouer.

Le lieutenant Périllas, un des médisants, avec le prime-saut de sa nature méridionale, fut le premier à reconnaître ses torts.

— Tarasque! s’écria-t-il en se levant d’un mouvement brusque, c’est trop de bonté de nous exposer vos motifs. Vous êtes ce que vous êtes, parce que vous voulez l’être; cela suffit, et vous me paraissez un gaillard de taille à faire respecter votre sentiment.

— Je le crois, répondit simplement Georges de Maucler.

— Pour ma part, si j’ai prononcé la parole que vous venez de relever, — et j’en suis bien capable après tout, — je reconnais avoir dit une sottise. Nos langues du Midi nous jouent de ces mauvais tours-là. Veuillez bien l’oublier, monsieur!

M. de Maucler étendit à travers la table sa main longue et soignée, qui fut énergiquement serrée dans la main brune et nerveuse de M. Périllas.

Cet exemple amena une autre rétractation, moins carrément formulée, et quelques protestations qui parurent suffisantes à tout le monde.

Le déjeuner s’acheva sans incident. Le président de la table fit apporter du champagne, et l’on but, sans rancune, à la santé du nouveau trésorier.

Telle fut l’entrée de Georges de Maucler au 43e bataillon de chasseurs. De cette escarmouche, dont il conserva un certain prestige, naquit pour lui la très-sincère amitié du lieutenant Périllas, à laquelle son inséparable Pylade, le capitaine Lanternie, — épaisse et excellente nature, —ne manqua pas d’ajouter promptement son estime.

Ces trois officiers, quoique fort dissemblables de naissance et de manières, se sentirent cependant sympathiques, car ils étaient profondément honnêtes, francs, bons militaires et suffisamment chauvins.

II

Table des matières

Les anciens visiteurs du bois de Vincennes, que le souvenir de leur admiration passée ramène sous ses ombrages, reconnaissent difficilement, et même ne reconnaissent absolument plus, les épais fourrés, coupés de larges allées feuillues, où ils s’égaraient autrefois.

Depuis quelques années, la nature, qui faisait seule les frais de ces décors agrestes, s’est adjoint la collaboration de l’art, et, de cet accouplement fécond, sont nés ces paysages gracieux, ces lacs pleins de fraîcheur, ces courbes élégantes, ces entrelacements de lierre et de rochers, ces échappées vertes, ces fonds lumineux qui font du bois de Vincennes actuel une des plus belles perles de l’écrin splendide dont M. Alphand a été établi, par la ville de Paris, ciseleur, monteur et metteur en lumière.;

Malheureusement pour les amateurs de beautés purement champêtres, la spéculation a suivi l’art, et les constructeurs de villas modernes ont succédé aux terrassiers paysagistes. Une ceinture de maisons blanches, de chalets coquets, de pimpants pavillons s’étend autour de la ville, empiétant de plus en plus sur le vrai bois, frais et odorant, de jadis.

Les grands chênes sont coupés dans les lots de terrains à vendre, et le nouveau propriétaire plante autour de sa maisonnette une série de manches à balai, grêles, à têtes maigrement empanchées, du plus lamentable effet comme perspective. Les parterres se grillent au grand soleil tandis que les habitants voient à quelques pas, —supplice renouvelé de Tantale, — les ramures touffues verser l’ombre aux promeneurs.

Dans dix ans, quand les manches à balai seront des arbres et les parterres des jardins, Vincennes tout entier, s’allongeant de Fontenay-sous-Bois à Paris, ne sera plus qu’un adorable nid de verdure et de fleurs, où les boulets du polygone paraîtront d’étranges fruits dépaysés.

Une des belles maisons nouvellement construites sur l’avenue Marigny appartenait, en 1869, à M. Athanase Gilmérin, lequel avait laborieusement édifié une plantureuse fortune dans le commerce des denrées coloniales, en plein quartier des Halles.

Actif, habile et honnête, il arriva, jeune encore, à cette situation honorable, aisée, autoritaire, qui est l’ambition légitime du grand commerçant. Il pouvait, en persistant dans cette voie, doubler ses capitaux, mais ayant perdu sa femme, — une utile compagne de travail, — il jugea plus sage de se retirer des affaires après avoir assuré son avenir et la dot de ses enfants.

Ni l’un ni l’autre, du reste, n’étaient aptes à lui succéder. Son fils, Sosthène Gilmérin, après des études capricieuses, s’était découvert un goût prononcé pour la peinture. Il avait dès lors abandonné tout projet d’occupation sérieuse, et barbouillait sur toile avec une ardeur digne d’un résultat moins fantaisiste.

Comme il était largement pensionné par son père, et très-généreux avec ses amis, ceux-ci lui persuadaient aisément que ses tableaux de genre étaient étourdissants et que l’air circulait entre les arbres violets de ses paysages. Pour M. Gilmérin, Sosthène était un des plus grands peintres de l’avenir.

Sa fille, mademoiselle Valérie Gilmérin, qui avait fait au couvent des Oiseaux les plus aristocratiques connaissances, ne pouvait décemment, en rentrant au logis, trouver son père à la tète d’une armée de commis, dirigeant des transactions commerciales!... sur une vaste échelle, il est vrai, mais enfin des transactions! Non, c’était inadmissible. Son éducation, sa distinction, sa grâce devaient la préserver du contact de ces vulgarités.

Le fonds de commerce fut donc vendu, la famille installée dans un somptueux appartement du boulevard de Sébastopol. —Dame! on ne peut pas, des Halles, s’implanter tout à coup au cœur du faubourg Saint-Germain!... et M. Gilmérin, que venait de saisir l’amour de la villégiature, fit construire une villa à Vincennes.

La maison construite, — et ce fut une année bien employée pour le digne homme, — il procéda à l’érection d’un jardin, au creusement d’un bassin, à la coûteuse transplantation de beaux arbres déjà ombreux.

Encore six mois heureux arrachés à l’ennemi qu’il entrevoyait comme un cauchemar: l’oisiveté.

Mais vint enfin le jour où la maison confortable reçut ses habitants, où le jardin étendit ses allées, bordées de catalpas fleuris, devant les promeneurs, où la famille Gilmérin put dire à son chef: «Votre œuvre est parfaite, et nous avons bien fait de planter ici notre tente.»

Ce jour-là, le négociant retiré n’ayant plus rien à organiser ni à surveiller, s’endormit le cœur bien gros: qu’allait-il faire désormais?

Ah! il ne s’en doutait pas, le pauvre homme! il appartenait à Valérie de lui démontrer que l’occupation la plus grave, la plus impérieuse, la plus absorbante qui puisse incomber à un père est de marier sa fille.

A l’époque où mademoiselle Valérie Gilmérin quitta l’institution célèbre, où se forment tant de petits prodiges, pour venir reprendre sa place dans la maison paternelle, c’était une belle personne de dix-huit ans, assez grande, dont les épaules larges et tombantes, quoique un peu grêles encore, promettaient avec les années un splendide développement.

Ses traits, sans avoir rien de classiquement régulier, respiraient une vivacité spirituelle; sa bouche, grande, était expressive; ses yeux, d’un vert lumineux, avaient un regard profond où la passion, latente et indécise encore, semblait dormir.

On se retournait pour la voir passer, non qu’elle fût remarquablement jolie, mais infiniment attrayante avec sa taille souple et ses cheveux châtains, hardiment relevés sur le front un peu bas des statues antiques.

Elle avait de la gaieté, de la franchise et de la résolution dans le caractère. Ce n’était pas du tout la jeune fille de notre génération telle que la font nos mœurs frivoles, bonne d’instinct, coquette par nature, généreuse quand il ne s’agit que d’argent, positive par calcul, avec un égoïsme naïf qui la fait se regarder comme une délicate petite merveille qu’on ne saurait trop ménager.

Valérie valait mieux que ce type si répandu sur lequel se coulent, de nos jours, nos jeunes et jolies Parisiennes. Elle avait, par exemple, la faiblesse d’appartenir à son époque par le côté modes, dont elle portait consciencieusement les retroussis cavaliers, les pouffs gigantesques et les envolements d’étoffes.

Ainsi faite, c’était une charmante enfant dont tous les pères du monde auraient eu le droit d’être fiers. M. Gilmérin ne s’en faisait pas faute. Ce fut même ce légitime orgueil qui le rendit promptement très-jaloux du bonheur à venir de son trésor, et très-difficile sur le choix d’un gendre.

Les prétendants affluaient déjà. Une jolie personne, une dot sonnante, quel miroir aux alouettes braqué sur les célibataires!

— Elle est trop jeune... Je ne veux pas m’en séparer si vite... Laissons-la jouir de son printemps, se défendait l’excellent père, attaqué de toutes parts.

Et pourtant, en homme habitué à peser toutes les propositions pour en extraire le bénéfice probable, il passait au crible tous les amoureux, négociants, banquiers, officiers, propriétaires, ne trouvant à aucun d’eux les qualités requises pour mériter Valérie.

Les prétentions de la jeune fille étaient-elles donc formidables? A vrai dire, elle n’en avait aucune bien nettement accentuée. Se sentant riche, jolie, libre de choisir, elle attendait que quelqu’un lui plût, — toutes les jeunes filles nous comprendront, — et personne ne lui plaisait.

Ce n’était ni coquetterie ni caprice de sa part, c’était médiocrité chez les prétendants. Ils étaient, les uns jeunes, les autres riches, parfois beaux; on en rencontrait même de spirituels; mais aucun ne soulevait dans le cœur de Valérie ce désir vague, ce trouble inconnu qu’elle rêvait de ressentir un jour à l’approche de son futur mari.

Sans être aussi romanesque que beaucoup de ses compagnes, elle avait donc aussi son petit grain d’idéal qui germait dans un coin de sa mignonne cervelle.

L’idéal de M. Athanase Gilmérin ne ressemblait pas précisément à celui de sa fille. Il voulait, lui, un gendre parfait, tout simplement, quelque chose comme un Adonis doublé d’un nabab, poëte à ses heures et petit manteau bleu à ses moments perdus.

Eh bien, Paris, le pays des merveilles en tous genres, en renferme peu, très-peu même, d’aussi réussies que le voulait ce programme. La merveille n’avait pas encore paru.

III

Table des matières

On ne recevait que peu de monde à la villa Gilmérin, — c’est ainsi qu’on avait pris l’habitude de désigner la plus élégante maison de l’avenue Marigny. — L’absence d’une mère imposait une certaine réserve à Valérie, qui se faisait aider dans ses fonctions de maîtresse de maison par madame Duval, sa gouvernante, un être passif et doux dont l’autorité était, il faut l’avouer, purement nominale. Elle servait à sauvegarder les convenances, et M, Gilmérin, plein de confiance en sa fille, ne lui en demandait pas davantage.

Quelques dames, Parisiennes pour la plupart, transplantées à Vincennes pendant la belle saison, formaient le fond de cette société, dans laquelle Sosthène Gilmérin se chargeait d’introduire l’élément masculin.

Quoique très-léger d’esprit et fort insouciant de caractère, Sosthène avait le bon goût de ne présenter à sa sœur que le dessus du panier artistique où il se fournissait de bons camarades, c’est-à-dire quelques jeunes gens, plus ou moins inconnus, mais bien élevés, dessinateurs, sculpteurs, vaudevillistes.

Ces messieurs, naissants météores, trouvaient agréable de passer de temps en temps une soirée à la villa hospitalière, d’y faire de la musique, d’y lire des vers sous les regards rayonnants d’une belle fille, qu’on savait indépendante, et en faveur de laquelle on pardonnait au père de n’être qu’un «bourgeois» .

Tous n’étaient pas des amis, cependant. Beaucoup passaient dans le salon Gilmérin à titre de curiosité, d’actualité, et ne revenaient que rarement, d’autres succès les attendant ailleurs. Quelques-uns restaient, et parmi ceux-là Edmond Gaussens, le vaudevilliste; le lieutenant Périllas, qui écorchait l’alto avec assurance, et le capitaine Lanternie, qui possédait une formidable voix de basse-taille.

Edmond Gaussens commençait à sortir de l’obscurité par ses deux derniers succès, une comédie de mœurs au théâtre de Cluny et le libretto d’un opéra-bouffe à l’Athénée. M. Gilmérin, qui n’entendait absolument rien en littérature, était infiniment flatté de recevoir intimement un auteur d’avenir, et lui témoignait une considération toute particulière.

Le lieutenant Périllas et le capitaine Lanternie étaient devenus les amis de Sosthène, par l’effet de cette petite vanité belliqueuse qui pousse certains membres de notre gandinisme moderne à afficher des relations militaires.

Par suite du désœuvrement chronique de la plupart des officiers hors des heures du service, ces messieurs, toujours accueillis par un sourire de Valérie et une poignée de main de son père, devinrent peu à peu les hôtes assidus de la villa.

C’était faire preuve de bon goût, du reste, que de préférer cette société bienveillante à la bruyante mêlée qui se produit d’ordinaire au Café militaire, à l’heure de l’absinthe ou de la bière, quand l’atmosphère est empoisonnée d’émanations alcooliques ou nicotinales; quand, avec le sans-gêne inhérent aux environs de Paris, les tables y sont envahies par des cavaliers de médiocre retenue accompagnés de maquillées douteuses.

Ni le lieutenant Périllas, un Méridional osseux et turbulent qui jurait «Tarasque!» à chaque mot, ni le capitaine Lanternie, un Lorrain paisible et somnolent, ne se rendaient un compte bien exact du charme qui, leur faisant fuir le Café militaire, les attirait presque chaque soir sous les catalpas de l’avenue Marigny.

Ce charme s’appelait peut-être «Valérie» ; mais en conscience, ils ne le savaient pas et ne voulaient pas le savoir. Ils étaient bien reçus; on les revoyait le lendemain; ils en étaient heureux, et toujours ainsi depuis un an.

C’était peut-être bien imprudent à M. Gilmérin d’ouvrir ainsi toutes grandes les portes de la volière élégante où il détenait captif son bel oiseau rare, son trésor, sa fille! Eh! sans doute, la stricte sagesse aurait exigé que l’enfant sans mère vécût plus retirée, moins exposée aux regards, hardis par vocation et par métier, d’hommes de lettres et d’hommes de guerre.

M. Gilmérin possédait, comme père, l’aveuglement que l’on suppose à tort monopolisé par les maris. Il comptait que son fils ne lui amènerait que d’honnêtes gens, incapables d’abuser de son hospitalité ; que sa fille, qui avait besoin de quelques distractions, était trop bien élevée pour faire un choix sans son approbation. Cela lui suffisait pour dormir en paix.

La réalité servit mieux ses prévisions hasardeuses qu’il n’était permis de l’espérer. Valérie distribuait équitablement à tous ses attentives prévenances de maîtresse de maison, ne manifestait aucune préférence, les saluait à l’entrée d’un bonjour souriant, et au départ d’un regard tranquille. Évidemment le petit groupe d’intimes formé par MM. Gaussens, Périllas et Lanternie n’offrait rien de sérieusement dangereux pour son imagination.

Ce fut par leur intermédiaire que de nouveaux personnages, d’un relief plus accusé, furent présentés à la villa Gilmérin.

Un soir, la petite société était rassemblée sous un berceau de chèvrefeuille dont l’ex-négociant était justement fier. Madame Boinvilliers, — une voisine, — et mademoiselle Eudoxie Boinvilliers, sa fille, — une petite personne ronde, prétentieuse, passée maîtresse dans l’art de ravauder le linge et de confectionner les confitures, — complétaient la réunion.

Valérie déplorait amèrement, avec l’exagération propre aux jeunes filles, la perte qu’elle venait de faire de son maître de piano.

— Il devient aveugle et nous abandonne, disait-elle. Un si honnête homme!... et si indulgent!

— Si indulgent surtout! appuya mademoiselle Eudoxie d’un air ambigu.

— Ah! c’est un gros chagrin pour mademoiselle, dit madame Duval, la gouvernante in partibus.

Madame Boinvilliers, en provinciale convaincue, observa qu’elle s’était évité tous ces désagréments en ne faisant point apprendre la musique à sa fille.

— Mademoiselle Eudoxie se trouve ainsi privée d’un grand plaisir, fit M. Gilmérin avec bonhomie.

— Non, monsieur, répondit vivement la jeune fille; le piano est si long à apprendre qu’une jeune personne sérieusement occupée dans son intérieur n’a point le temps de l’étudier à fond.

— Il est vrai que mademoiselle Boinvilliers est un petit modèle de femme de ménage, dit Edmond Gaussens avec un sourire railleur, et que le réalisme utilitaire doit l’emporter de beaucoup chez elle sur l’art fantaisiste.

— Mais, monsieur, répondit Eudoxie piquée en fixant ses yeux ronds sur le vaudevilliste, son ennemi déclaré, si vous épousez jamais l’art fantaisiste, comme vous dites, soignera-t-il votre ordinaire et réparera-t-il vos chaussettes?

— J’incline à croire que mademoiselle Boinvilliers pourrait bien avoir raison, déclara le capitaine Lanternie, qui avait un faible pour les bonnes ménagères.

Cette approbation lui valut un sourire encourageant de la mère. La fille rougit prodigieusement, ce qui lui arrivait, du reste, chaque fois qu’un de messieurs les officiers de la garnison laissait tomber un mot ou un regard à son adresse.

Elle avait un penchant pour l’uniforme distingué des chasseurs à pied, mademoiselle Boinvilliers, pour cette blanche épaulette qui se détache, argentée, de la tunique sombre, et même pour ces deux rangées de boutons à la prussienne dont on a eu le tort de consteller le plastron.

Ce qui prouve surabondamment que, sans être une fille spirituelle, elle était une fille de goût.

— Tarasque! dit le lieutenant Périllas, c’est dommage que mon ami le trésorier n’ait pas ses diplômes de maître de musique; en voilà un qui tapote agréablement les petites touches de son épinette!

— Ah! vous avez au 43e un officier qui joue du piano? interrogea Valérie.

— Qui en joue comme un charme, mademoiselle. C’est plaisir de le voir avec ses grands bras qui voltigent, mais c’est surtout plaisir de l’entendre: une sainte Cécile en uniforme de chasseur.

— Voilà qui pique ma curiosité.

— Qu’à cela ne tienne... j’aurai l’honneur de vous l’amener.

— N’est-ce pas du beau de Maucler que vous voulez parler? demanda Sosthène Gilmérin.

— C’est de lui, en effet.

— Charmant garçon... et homme du monde. Valérie, ma chère, on t’amènera là une brillante recrue pour tes petites soirées.

— J’en serai reconnaissant à M. Périllas... Mais cela ne me rendra pas mon maître de piano au moment où je commençais à réparer ma paresse de pensionnaire.

— Nous allons lui chercher un remplaçant dès demain, dit M. Gilmérin avec philosophie.

— Oh! les maîtres ne manquent pas; mais encore faut-il réunir certaines conditions pour être accepté près d’une demoiselle, observa madame Boinvilliers d’un ton pincé.

Edmond Gaussens ébouriffa d’un revers de main sa plantureuse chevelure, ce qui était le signe infaillible qu’une idée venait de lui naître.

— Mademoiselle, dit-il en regardant Valérie, voulez-vous me permettre de vous proposer un candidat?

— Le concours est ouvert.

— Il le faut savant, indulgent et grisonnant, chantonna Sosthène.

— Tout cela? railla Eudoxie.

— Trois mérites indispensables pour être admis au privilége de diriger sur le clavier les adorables petites menottes de ma sœur.

— Mon candidat est... une femme.

— Ah! cher!... cher!... chuchota Sosthène avec un regard de reproche discret.

Le vaudevilliste haussa les épaules.

— En ce cas, dit gaiement Valérie, je ne la veux ni sotte, ni revêche, ni vieille, ni en lunettes.

— Eh! mon Dieu! qu’est-ce que cela peut vous faire? demanda la positive Eudoxie.

— Un vieux maître inspire du respect, une maîtresse intelligente et jeune doit faire aimer la musique par son aspect attrayant.

— Poëte comme vous l’êtes, mademoiselle, vous apprécierez au premier regard tout le mérite de ma protégée, dit Edmond Gaussens.

— Elle est donc belle?

— Un peu plus qu’il le faudrait pour courir le cachet.

— Et jeune?

— Vingt-trois ans environ.

— Elle est bien élevée?

— C’est la fille d’un officier supérieur.

— Ah! par exemple! protestèrent, par esprit de corps, MM. Périllas et Lanternie.

— D’un officier supérieur, colonel de cavalerie, je crois, mort peu de mois après sa mise à la retraite, laissant sa femme et sa fille à peu près sans ressource.

— Métier militaire!... honorable, brillant et ruineux! soupira le capitaine Lanternie, qui se souvenait avec joie de posséder une petite ferme en Lorraine.

— Et cette jeune fille travaille?

— Avec un courage admirable.

— C’est très-bien... très-bien, cela! exclama l’enthousiaste Valérie. Mon père, nous allons lui être utiles, n’est-ce pas?

— Il faut la connaître d’abord, ma chère enfant, répondit M. Gilmérin moins prompt à s’enflammer; du reste, l’occasion que nous offre M. Gaussens me paraît bonne à saisir.

— Elle est vraiment bonne musicienne?... vous avez pu juger fréquemment de son talent? demanda la pratique madame Boinvilliers, qui se méfiait déjà d’une virtuose proposée par un vaudevilliste.

Celui-ci comprit le soupçon et répondit avec un naturel qui ne laissait pas de prise aux interprétations fausses:

— Je l’ai entendue à travers les murs. Nous habitons la même maison et le même étage, rue Bleue, 19. Je dois même avouer que ces accords, ces roulades, quelque brillants qu’ils soient, ont le don de me fatiguer quand je travaille.

— Profane! fit Sosthène intéressé.

— Personnellement, je ne comprends pas grand’-chose à la musique; mais Offenbach, qui me fait l’honneur d’écrire avec moi une bouffonnerie pour les Folies-Dramatiques, l’ayant entendue en venant, par hasard, faire un raccord dans ma mansarde, a paru ravi de son jeu et plus encore de sa voix.

— Offenbach! oh! oh! répéta M. Gilmérin saisi de respect.

— Je voudrais la voir. Voulez-vous le lui dire de ma part? fit étourdiment Valérie.

— Je ne pourrais le faire, malgré mon désir, mademoiselle, dit le librettiste avec un accent sérieux, car je n’ai pas l’honneur d’être admis chez les dames de Clarande; je craindrais donc qu’une proposition de leçon venant de ma part, et servant de prétexte à mon introduction dans leur intérieur, ne fût soupçonneusement accueillie.

Eudoxie, qui échafaudait déjà dans sa tête tout un petit roman sentimental et malveillant sur le compte du jeune écrivain et de la fille du colonel, en fut pour ses frais d’imagination.

— Vous avez raison, dit M. Gilmérin, tout à fait rassuré par le respect positif qu’annonçait ce refus; c’est moi que cela regarde, et je m’en charge.

— Cher monsieur, je vous souhaite de réussir dans vos négociations avec la protégée inconnue de M. Gaussens, dit, non sans ironie, madame Boinvilliers en se levant pour prendre congé.

— Et vous, Valérie, tâchez de pouvoir nous montrer bientôt votre merveille, ajouta Eudoxie en imitant le mouvement maternel.

Il était déjà tard. L’ombre du bois, qui borde tout un côté de l’avenue Marigny, s’étendait sur le jardin de la villa.

— Comme il fait noir! dit craintivement la jeune fille en se serrant convulsivement dans son burnous.

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Litres'teki yayın tarihi:
15 ocak 2025
Hacim:
131 s. 2 illüstrasyon
ISBN:
4064066303686
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Telif hakkı:
Bookwire
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