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Kitabı oku: «Christine», sayfa 8

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XIII

Le comte de Lovendall aimait les fêtes complètes.

Le soir, il réunit dans un bal tous ses invités du matin. L'animation était grande et le plaisir partout. Les hommes causaient un peu de Nadéje; les femmes regardaient Georges; il ne tenait qu'à lui de se poser en héros de roman: il avait trop de tact pour le faire. L'état de son esprit ne lui permettait guère, d'ailleurs, de jouer un rôle, quel qu'il fût. Il ne savait plus vouloir: il se laissait aller aux événements, ballotté entre des craintes et des désirs, des espérances et des remords, le cœur troublé, l'âme incertaine, ne voyant plus le devoir et ne sachant pas où était le bonheur; fatalement condamné, quoi qu'il fît, à tromper une femme, et, s'il ne faisait rien pour cela, les trompant toutes deux, il abandonnait sa vie à l'aventure et laissait au hasard le soin de régler sa conduite. Les émotions de la journée, qui l'avaient si violemment surexcité, semblaient avoir détendu ses nerfs en s'apaisant. Il entra dans les salons du comte sans savoir ce qu'il y ferait. Christine n'y était point, et il fut tenté de s'en réjouir; ce qui était, comme on voit, une assez mauvaise pensée. Il est vrai que Nadéje absente ne lui aurait pas fait moins de plaisir: ce qu'il craignait surtout, c'était de les voir toutes deux à la fois. Cependant, comme Nadéje était là, il ne lui fut guère possible de n'aller point lui demander de ses nouvelles. Elle était très-pâle et ne semblait pas encore remise: elle lui parut très-touchante. Elle n'avait point, ce soir-là, son air habituel, ce maintien glacé de sceptique indifférence, qui, plus d'une fois, avait froissé les susceptibilités de Georges et irrité son orgueil. Elle paraissait, au contraire, rêveuse et comme recueillie doucement dans un bonheur grave. Elle reçut M. de Simiane avec un mélange de timidité amoureuse et de reconnaissance émue, et l'appela son sauveur. Georges s'assit auprès d'elle. Elle devina qu'il était triste. Assez habile pour ne pas heurter de front une pensée qu'elle comprenait trop pour ne pas la craindre, elle le promena et l'égara dans les détours d'une causerie ingénieuse; puis, peu à peu, avec des transitions ménagées et par des allusions transparentes, elle le ramena vers des idées moins dangereuses pour elle. Georges l'écouta, peut-être avec distraction tout d'abord; puis, à son insu, entraîné bientôt par ce charme magnétique que possède toujours une créature jeune et belle qui veut persuader, il se livra tout entier. Devant ses yeux passèrent des images confuses; les souvenirs brûlants du matin se rallumèrent dans son âme; il revit la jeune fille assise sur la neige, tout près de lui, presque dans ses bras, frémissante, les mains dans ses mains, et, pour ainsi dire, se ranimant à son souffle… Il sentait encore sur ses lèvres le baiser qu'ils avaient échangé avec leurs serments. Il la regarda et la trouva plus belle que jamais: il comparait son épaule nue à toutes les blancheurs qui fournissent des métaphores aux poëtes, à la fourrure des hermines, au duvet des cygnes, au jasmin et aux camélias, à l'albâtre et au marbre de Paros, au lis qui entr'ouvre son calice d'argent et à l'aubépine en fleur… et il pensa que, quelques heures auparavant, ils étaient là-bas tous deux, seuls, presque perdus dans l'espace immense… quand Christine était venue interrompre ce rêve d'une matinée d'hiver… Georges ne demandait pas mieux que de le continuer maintenant; les yeux de Nadéje ne disaient pas non.

La porte s'ouvrit à deux battants, et on annonça Mme la comtesse de Rudden.

Christine avait compris que l'avenir de son cœur allait se jouer ce soir-là: il y a des heures décisives dans la vie. Il se fit en elle, au dernier instant, une réaction subite: elle secoua ses langueurs; elle voulut voir sa rivale en face. Aussi, après avoir déclaré qu'elle n'irait point au bal, elle se fit habiller au dernier moment et demanda sa voiture.

Personne ne se mettait mieux qu'elle; sa toilette fut un chef-d'œuvre, et, quand elle entra, le même mouvement d'admiration tourna vers elle tous les yeux. Sa robe semblait caresser son corps plutôt que de le couvrir; elle tenait par miracle; ses épaules en sortaient et s'épanouissaient dans l'éclat blond et chaud de leur radieux ivoire, brillantes sous les flots transparents de la gaze, dont la tête se dégageait, comme un astre sort en rayonnant d'un nuage d'argent; elle avait, pour la première fois, soulevé autour de son front ses cheveux, – d'ordinaire trop chastement plaqués à la tempe, – et légers, aériens, vivants, ils frissonnaient et éclairaient des riches reflets de l'or en fusion cette belle tempe large, veinée de réseaux bleus. En la voyant, on songeait à une belle reine qui venait de déposer sa couronne. Elle passa à côté de Nadéje, vit Georges et ne se détourna point. Elle alla s'asseoir dans le boudoir de la comtesse de Lovendall; un groupe d'hommes l'y suivit; elle en devint le centre, et, autour d'elle, anima tout de sa présence, de sa parole et de son charme. Ses amis se disaient qu'ils ne la reconnaissaient point. Georges l'observait de loin, avec un mélange d'étonnement et de curiosité, de plaisir et de vague inquiétude. Nadéje le comprit, et, comme ces sentiments-là pouvaient devenir dangereux: «Allez donc lui parler!» dit-elle avec le raffinement de politique d'un Machiavel en robe de satin.

Il obéit sans répliquer et se mêla au groupe des louangeurs et des admirateurs: Christine le vit et en ressentit une joie secrète; mais Georges sut à peine trouver l'occasion de lui adresser quelques mots. Elle lui répondit comme à tout le monde. Il ne put se tenir d'en éprouver du dépit, et il accusa de coquetterie une femme qui, pendant un an, n'avait vu que lui au monde; je crois même qu'il murmura tout bas le grand mot d'ingratitude. Qui donc peut voir l'âme douloureuse à travers le masque souriant du visage? Georges revint vers Nadéje et lui parla d'amour avec colère. L'air n'était pas d'accord avec la chanson; mais Mlle Borgiloff était l'indulgence même! Peu à peu il s'excita lui-même, sans qu'il fût besoin de l'y aider. Il trouva que Nadéje était simple et naturelle, qu'elle n'avait pas besoin d'auditeurs, comme Christine, et que, pour son compte, il avait toujours mieux aimé le dialogue à deux que le discours public: il s'étourdit et s'exalta à froid, et, après avoir commencé par ne point dire ce qu'il pensait, il finit par penser ce qu'il disait. Au moment où les invités passèrent dans la salle du souper, il s'engageait de plus en plus vis-à-vis de Nadéje. Christine, au bras du major, alla s'asseoir à une table. M. de Simiane conduisit Mlle Borgiloff à une autre. Deux ou trois douairières, qui n'avaient plus d'amoureux depuis vingt ans, se préparèrent à compter les coups.

En Suède on prolonge pendant tout janvier le règne pacifique des rois du gâteau, et chaque festin voit donner à ses favoris la couronne de la fève. La Fortune, qui est femme, a parfois des caprices cruels. Elle donna la fève de la première table à Christine, qui couronna le baron de Vendel, et celle de la seconde à Georges, qui partagea son trône avec Nadéje.

On a eu tort d'abolir le souper: c'est le repas le plus gai et le moment le plus heureux de la journée; on ne le remplacera jamais.

Le souper du comte de Lovendall fut charmant. L'esprit pétillait avec la mousse du vin d'Aï: les toasts joyeux s'échangeaient d'un groupe à l'autre; on mêla, chaque fois qu'ils burent, les noms des rois et des reines, en les saluant d'acclamations et de hurrahs; les propos malins voltigeaient sur toutes les lèvres; les traits légers s'entre-croisaient comme des flèches qui passent en sifflant dans l'air; on déclara que le sort avait beaucoup d'esprit, et que ces unions d'un jour auraient d'excellentes raisons pour ne pas finir.

Mme de Rudden entendait et ne répondait pas; le major faisait comme s'il n'entendait point; Nadéje rougissait, Georges buvait: mais quatre cœurs étaient troublés.

Après le souper, on organisa une de ces promenades dans les salons, mêlées de musique et de danses, si célèbres dans le Nord sous le nom de Polonaises. Nulle part la beauté de la femme ou l'élégance de l'homme ne se déploie avec plus de grâce et de majesté, dans une pompe plus grandiose et plus solennelle. On s'avance lentement, avec une démarche cadencée sur un rhythme indolent, qui imprime au corps entier un balancement harmonieux; les tailles flexibles se soulèvent et s'abaissent tour à tour, ondoyantes: c'est ainsi que sur les fleuves, qu'ils descendent en nageant, le mouvement caché des vagues berce une blanche troupe de cygnes. Le comte de Lovendall, qui conduisait la danse, avait donné la main à Mme de Rudden, les autres le suivaient par couples. Le cavalier offrait à sa dame tantôt une main, tantôt l'autre; parfois c'est à peine s'il osait serrer le bout de ses doigts minces, et parfois il les réunissait et les emprisonnait dans sa main; puis, sans quitter encore celle qu'il avait choisie, il passait de sa droite à sa gauche, de sa gauche à sa droite; le même mouvement se répétait sur toute la ligne, qui, tour à tour, aux appels de l'orchestre, pressait ou alanguissait la mesure; puis, sur les pas de son guide, elle s'engageait dans des arabesques ingénieuses, serrées, compliquées, inextricables, mais correctes, comme les allées vivantes d'un labyrinthe qui se meut, de telle sorte que le ruban animé, contourné dans tous les sens, pouvait, sans se rompre jamais, former mille nœuds et les défaire. Puis, à un moment donné, toutes les mains se quittèrent, tous les couples se dispersèrent comme dans un tumulte réglé, et chaque danseur, à son tour, passa devant chaque femme, mettant la main dans sa main et tournant avec elle.

Quand le hasard de ces échanges amena Georges devant Christine, il y eut chez tous deux une émotion profonde: chez Georges une irritation nerveuse, chez Christine une palpitation douloureuse. Mais l'occasion n'était point propice: le monde n'est pas favorable à l'expansion des cœurs; il les resserre et les refoule sur eux-mêmes. C'est la solitude qui les invite à s'épancher. Deux mains gantées se touchèrent; mais le fluide électrique n'en jaillit point; les regards ne se rencontrèrent pas – ces regards émus, qui tremblent et brillent au fond des larmes. Les âmes restèrent fermées.

Les explications en amour sont trop souvent inutiles: dès que la douce harmonie des cœurs est troublée, il est bien à craindre que rien ne puisse plus jamais la rétablir. Christine le savait. Elle savait que dans ces ruptures tristes, qui donnent un si éclatant démenti aux promesses d'éternité des sentiments humains, et qui nous rappellent si amèrement le néant et le vide de nos cœurs, il ne faut pas chercher d'où viennent les torts et à qui est la faute. Il est si rare que les forces soient égales chez les deux, et en même temps les volontés pareilles! Dès que l'on ne marche plus du même pas dans la voie que l'on suivait ensemble, chaque pas de plus nous sépare et nous éloigne davantage. Il faut prendre garde au premier!

Mais à quoi bon écrire l'histoire douloureuse de ces déchirements, blessures cachées, dont le sang, qui s'épanche en dedans, nous étouffe? Qui ne connaît, hélas! cet enchaînement fatal de petites choses qui deviennent grandes, ces coups d'épingle de la vie journalière, qui peu à peu s'enveniment; cette mésintelligence latente et sourde, qui, tout à coup, se montre et éclate en ruptures soudaines, alors peut-être que tous deux s'aiment encore, alors que chacun regrettera l'autre? En amour, tout est si facilement irréparable, à moins que l'homme, par d'inattendus et brûlants retours de passion, n'emporte et ne fonde ces glaces naissantes; à moins que la femme, par le dévouement de sa tendresse, ne touche et ne désarme chez l'autre une irritabilité douloureuse!

Christine l'aurait pu faire, sans doute; elle ne l'osa point. Il lui fallait le bonheur pour qu'elle osât: elle était désarmée par la douleur qui lui venait de Georges. Une invincible tristesse s'empara d'elle; et, désormais incurable en sa mélancolie, enfermée dans sa volonté muette, comme dans une tour, absorbée dans le regret de l'idéal évanoui, et repliée de plus en plus sur son amour et sur elle-même, elle ne fut plus capable de ces élans passionnés, souveraines inspirations de l'amour en ses crises suprêmes, dont la violence qui sauve secoue deux âmes et les rend l'une à l'autre. Mais elle était du moins assez ardemment éprise pour savoir mourir maintenant du sentiment qui jadis la faisait vivre. Comme tous ceux qui aiment pour aimer, aucune souffrance ne la pouvait rebuter; après avoir traversé lentement et en s'attardant la phase de l'ivresse, elle entra résolument dans celle de la douleur. Son amour était devenu sa vie, et doux ou amer, il ne dépendait plus d'elle de s'y soustraire.

Le lendemain du bal, quand Georges vint la demander chez elle, on lui dit qu'elle était absente; il éprouva un mouvement d'impatiente humeur… Ah! s'il eût pu la voir derrière son rideau, l'épiant et pleurant!

CHRISTINE À MAÏA

«Le jour des larmes est arrivé: il ne m'aime plus! J'en suis sûre: l'illusion ne m'est plus permise, et tout est fini. Ne me console pas: ce serait inutile; ne me dis pas surtout, comme ces égoïstes maladroits, qui se défendent contre la pitié: «Je te l'avais prédit!» Plains-moi, pleure avec moi! voilà tout ce que je demande… ou plutôt je ne demande rien… rien ne m'est plus!.. Ah! chère, chère amie! où es-tu? Pardonne-moi! Je t'offense peut-être; mais tu sais bien que ces mauvaises paroles ne sont pas de moi… de moi à toi surtout!.. Mais, vois-tu, je souffre cruellement… et je ne sais pas souffrir… hélas! je n'apprendrai que trop! Il ne m'aime plus! Maïa, je sens que c'est la fin de moi! Oh! comme il m'avait cependant rattachée à cette vie qu'il brise aujourd'hui! Il ne m'aime plus! Depuis deux jours je me répète ce mot à chaque heure, à chaque minute: il ne m'aime plus!.. C'est pourtant un noble cœur! L'infidélité lui répugne… il souffre comme moi!.. Il lutte courageusement, généreusement… Mais tu connais ton amie, Maïa: tu sais si je suis femme à vouloir cette lutte, ou à jamais accepter un sacrifice. Oh! comme on est puni de son bonheur! Je mettais ma joie dans ce cœur qui venait à moi, de lui-même et en suivant sa pente… Je repoussais jusqu'à l'idée d'un lien qui lui eût enlevé, avec le pouvoir de se reprendre, la liberté de se donner à chaque instant! et maintenant j'en suis à regretter de n'avoir pas même cette dernière consolation de sa présence assurée.

«Comment cela s'est-il fait?» diras-tu. Eh? que sais-je? Sait-on jamais comment le malheur vient? On ne le voit que lorsqu'il est venu. C'est d'ailleurs toujours la même histoire, et il n'y en a qu'une pour toutes les femmes. Il est arrivé ici une jeune Russe: on l'appelle Nadéje Borgiloff; ni bien ni mal; plutôt bien: ce que les Français appellent la beauté du diable… dix-neuf ans! Ah! sont-elles fières de leur jeunesse!

Elles ont raison, après tout, puisque rien ne la remplace et qu'avec elle on se passe du reste… Ils se sont rencontrés ici ou là; je ne sais: n'importe! Vois-tu, Maïa, j'avais tort peut-être de vivre ainsi dans l'isolement; j'aurais dû aller plus souvent dans le monde…

Et quand j'y serais allée?.. Ah! ta mère avait raison: on n'évite rien, et ce qui est écrit est écrit. Il l'a donc aimée, tout d'un coup, comme il m'avait aimée moi-même… et voilà le danger et le châtiment de ces amours soudains; ils s'en vont comme ils viennent: rien avant, rien après!

Mais moi, chère, le croirais-tu? je l'aime mieux depuis que je ne l'ai plus; non pas par ce vulgaire sentiment, trop commun chez la femme qui s'éprend de l'impossible et s'attache à ce qui veut la quitter, mais parce que, depuis ce moment surtout, j'ai vu combien il était noble et bon. Si tu savais comme il est déchiré, comme il voudrait m'aimer encore! J'en suis réduite à l'admirer quand il me blesse! Et pourtant, si je voulais… Ah! chère amie, si je voulais! C'est ma dernière consolation, et il ne faut pas que j'en abuse. Oui d'un mot je le ramènerais à mes pieds; mais je sens que ce ne serait digne ni de lui ni de moi… Et puis… pour combien de temps? L'homme qui s'est une fois relevé ne reste plus guère à genoux. Qu'il soit donc libre tout à fait, tout d'un coup, libre sans même un remords!.. Je ne te trompais pas quand je te disais que je l'aimais bien et que je ne voulais être ni un chagrin ni un obstacle dans sa vie. Je sens maintenant la joie amère du sacrifice; ce sera sans doute mon dernier bonheur ici-bas!.. Une chose me contriste pourtant: je crains qu'il ne soit point heureux. Si tu savais que de choses il faut pour qu'il soit heureux, lui! Et il m'a dit tant de fois qu'il l'était avec moi! Si j'étais sa sœur, à coup sûr il ne l'épouserait point: elle est ambitieuse et froide, j'ai vu cela toute de suite: je crois qu'elle n'a de cœur que dans la tête. Le comte est riche; il a un bel avenir; il la mènera à Paris. Et voilà comme les mariages se font! Crois-tu, Maïa, qu'il y a bien des hommes aimés pour eux-mêmes? Et, quand nous les aimons ainsi, comment nous en récompensent-ils?.. Mais adieu, Maïa! même avec toi je ne veux pas une plainte. Pendant ces rapides instants que le bonheur enchantait pour moi, je m'étais toujours promis d'être douce au malheur quand le malheur viendrait; c'est maintenant qu'il faut tenir parole. Adieu.»

MAÏA À CHRISTINE

«Tête folle, tu me fais peur! Par bonheur, nous avons un congé. On traverse encore le Sund en traîneau; attends-moi: je t'arrive. Chère Christine, tu vois une baronne à tes pieds; j'y mets le baron, si tu veux; mais, par grâce, je t'en conjure, pas de précipitation inutile, rien d'irrévocable, d'irréparable!.. Rien, entends-tu! rien avant de m'avoir revue! Attends! c'est tout ce que je te demande pour quinze ans d'affection vraie! Ah! sois donc un peu malheureuse, et tu verras si on t'aime!.. Ta lettre! je l'ai trop lue, elle me donne le frisson… Tu le sais, mon amitié est inquiète et troublée comme l'amour… Je crois que je suis née pour être une amie!.. ton amie!.. Si tu ne me promets pas d'être sage, je pars comme je suis, sans mes fourrures et sans mon baron…

Mais ris donc un peu, malheureuse! Tu vois que je ne veux pas pleurer. Adieu, Christine chère, je t'aime tendrement!»

GEORGES DE SIMIANE À HENRI DE PIENNES

«Je te le donne en cent ou en mille! Mais non, tu ne devinerais pas! Jette ta langue aux chiens: j'aime mieux te le dire tout de suite, et quand je te l'aurai dit, je te permets de ne pas le croire. La comtesse de Rudden, cette Christine que j'ai tant aimée, qui m'aimait tant… je le croyais, du moins, et elle aussi, j'imagine? eh bien, mon cher, elle se marie… et pas avec moi! – Moi, elle m'a refusé. – Elle épouse un certain baron de Vendel, fort galant homme, je l'avoue, et qui lui fait la cour, c'est une justice à lui rendre, depuis dix ans à tout le moins! Tu vois que la vertu est toujours récompensée. Moi, cependant, je ne me doutais de rien; cela m'a frappé comme un coup de foudre dont on ne voit pas l'éclair… Frappé! pas à mort, mais du moins assez étourdi, j'en conviens! Ce n'est point par elle que j'ai appris la nouvelle… elle n'a pas daigné me voir! C'est par le chevalier de Valborg, qui sait tout; c'est par le public, qui répète tout, comme un écho sonore et stupide.

Eh! cependant, il n'y a jamais rien eu de grave entre nous! Quand je dis rien, si l'on cherchait, il y aurait peut-être un bout de coquetterie avec cette jeune Russe dont tu m'as parlé, Mlle Borgiloff. Un cotillon dansé jusqu'à une heure du matin: cela se voit tous les jours; un cheval emporté que j'ai arrêté par la bride: le premier gendarme venu en aurait fait autant; et puis encore, tu vois, je ne veux rien te cacher, un gâteau des rois dont je lui ai donné la fève… Fallait-il la manger! Et voilà tout! Depuis ce temps, Christine est complètement changée. Du reste, nous ne sommes, ni elle ni moi, gens à querelles et à raccommodements; le premier mot devait être le dernier… et il n'a pas même été prononcé! Tu te rappelles ces blanches petites hermines de notre chère Bretagne? une tache les fait mourir. Ainsi de notre amour! Et encore, il n'y a que le soupçon d'une tache!

J'ai été vraiment triste, cent fois plus que je ne te pourrais dire. On ne rompt pas en un jour ces puissantes attaches du cœur sans que le cœur ne saigne. Et elle? Eh bien, je te l'avoue, j'ai parfois des craintes… je l'ai aperçue un jour au fond de sa voiture, si pâle!.. après cela, elle était souvent pâle… Enfin je suis allé pour la voir; je le devais, Henri, et, ne l'eussé-je pas dû, je l'aurais fait encore! N'ai-je pas vécu de sa vie pendant une année, – une année si courte et si longue? – Avec une larme, une parole, une caresse, tant de choses sont réparées, tant de torts oubliés! Elle ne m'a pas reçu… Je suis retourné; on m'a répondu qu'elle n'était plus à Stockholm… Cela m'a mis un peu en colère. J'ai déliré un jour ou deux. Je crois même que j'ai été fort dur envers Nadéje. Mlle Borgiloff a tout supporté avec une résignation touchante… elle semblait me demander pardon de ce que je souffrais… C'est un bon cœur que cette fille; elle mérite vraiment ce que je veux faire pour elle. Elle n'est pas riche; elle me l'a dit sans fausse honte et sans embarras bourgeois, comme une femme qui ne sait pas compter, mais qui veut tout dire. Mais n'ai-je point assez pour deux, et n'est-ce pas un bonheur de donner à ce qu'on aime?

Enfin, mon cher Henri, trois ou quatre jours de ma vie m'ont fait comprendre les tourments des âmes damnées! Je ne savais s'il fallait rompre avec Nadéje… mais l'aurais-je pu? ou renouer avec Christine… mais l'eût-elle voulu?

Je suis allé un soir dans un salon où j'ai vu que l'on me regardait d'un certain air. Les femmes semblaient avoir pitié de moi. Tu sais cette pitié moqueuse, plus intolérable que l'insulte des hommes!

Le chevalier de Valborg est venu à moi. Je l'ai regardé dans les yeux. Je crois, Dieu me pardonne! que je lui aurais volontiers cherché querelle.

«Eh bien, cher, m'a-t-il dit en me prenant par le bras, vous êtes philosophe?

– Comme Chamfort, lui ai-je répondu; j'avale une couleuvre tous les matins: cela m'aide à digérer le reste de la journée.

– Le moyen est héroïque: et aujourd'hui?

– J'en ai avalé deux.

– Cela se trouve bien!

– Achevez donc! De quoi s'agit-il?

– D'un mariage!»

Ce mot m'a fait froid.

«Et de quel mariage? Du mien?.. On va bien vite!..»

Et à part moi je me sentis fort irrité contre Nadéje.

«Non, reprit le chevalier; je veux parler de celui de la comtesse.

– Ah! elle se marie.

– Vous ne le saviez pas?

– Parole d'honneur! et elle épouse?

– M. le baron de Vendel!

– Cela devait être,» ai-je répondu avec un assez mauvais rire.

Je n'ai rien à te cacher, Henri, même dans mes meilleurs jours, j'ai toujours été un peu jaloux de cet homme… La nouvelle m'a bouleversé. Elle! Christine! déjà! elle qui paraissait m'aimer tant! Comment croire aux femmes, à présent?

«Eh bien, m'a dit mon bourreau, il me semble que la couleuvre vous reste dans la gorge!»

J'ai cru que les ongles m'allongeaient et qu'il me poussait des griffes. J'ai senti un nuage sur mes yeux; j'aurais étranglé le chevalier avec délices. Il y a des moments dans la vie où l'homme civilisé disparaît chez moi pour faire place au sauvage. Dans ces moments-là j'ai du sang de tigre dans les veines.

Mais j'ai réfléchi qu'une scène de violence, ce serait trop scandaleux pour le corps diplomatique, et j'ai répondu avec mon plus beau sourire que les deux mariages se feraient en même temps.

«Quel est donc l'autre! m'a-t-il demandé avec un étonnement vrai ou feint.

– Le mien ne vous déplaise!

– Avec qui?

– Avec Mlle Borgiloff.

– Me chargez-vous de l'annoncer à la comtesse?

– Vous avait-elle chargé de m'apprendre le sien?

– Non, en vérité.

– Alors, attendez! Elle recevra un billet de part.

– Comme tout le monde?

– Sans doute. Voulez-vous être mon témoin?

– Je serai celui de Mme de Rudden,» me répondit-il.

Nous nous saluâmes avec assez de froideur, et je lui tournai le dos.

Le lendemain, je demandai solennellement en mariage Mlle Borgiloff. Elle me fut accordée par M. son père avec un empressement flatteur. Depuis ce temps-là, je dois être le plus heureux des hommes. Nadéje est jeune, elle est belle… elle m'aime… je l'aime aussi, puisque Christine en a été jalouse! Je ne t'invite pas à la noce: ce sera très-simple; je n'ai pas la joie bruyante; d'ailleurs nous nous hâtons: il faut à tout prix sortir des positions fausses.

Nous n'attendrons pas la corbeille de Paris. Ma femme… ce mot me semble étrange sous ma plume, et je ne sais pas encore comment on l'écrit… ma femme, donc, ira la choisir un peu plus tard. Adieu. Si jamais tu as envie de faire des romans en action; songe à mon dernier chapitre.»

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
01 ağustos 2017
Hacim:
170 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain
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