Kitabı oku: «L'Ile des parapluies, aventures du gâte-sauce Talmouse»
Ernest d' Hervilly
L'Ile des parapluies, aventures du gâte-sauce Talmouse

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066316617
Table des matières
AVANT-PROPOS
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
FAUNE ET FLORE DE L’ILE DES PARAPLUIES

A MARIE, A EUGÈNE VIOLLAT,
la sœur et le frère
de leur vieil ami,
E. D’H.
AVANT-PROPOS
Table des matières
«Les personnes capables, à qui j’ai communiqué cette Relation, m’ayant unanimement assuré que, malgré ses défauts, ils espéroient qu’elle seroit favorablement reçüe du Public, je me suis abandonné à leurs sentimens, en consentant qu’elle fût imprimée.
«Si ce petit livre n’est pas absolument indigne de Vous être offert, puissiez-vous ne pas dédaigner de Vous en faire quelque amusement, dans les moments de Votre loisir.»
HENRY LÉGUAT, gentilhomme bressan; Dédicace de ses «Voyages et Aventures» à Henry Grey, marquis et comte de Kent. 1721.
Chers et jeunes Lecteurs,
L’auteur des présentes Aventures de Talmouse n’a rien à ajouter, rien à retrancher, au modeste préambule du narrateur français d’autrefois.
Il se borne donc à le reproduire, mot à mot, en guise de préface.
Il l’accompagne toutefois de ses vœux pour le maintien de Votre bonne santé et de ses souhaits pour le succès de Vos études.
E. D’H.

I
Table des matières
LA TOURTE EN RETARD
— C’est étonnant, madame Durand!... s’écriait M. Durand, papetier parisien, rue d’Hauteville, le soir du dernier dimanche de septembre 1887, en présence des siens et de quelques amis, tous réunis à sa table avec l’espoir, bien légitime, de dîner confortablement. — C’est étonnant, madame Durand!... Il est, montre en main, sept heures cinq...
— Vingt! hasarda un convive affamé.
— Cinq! Je vais comme la Bourse. — Mais, n’importe! Il est sept heures, sonnées depuis longtemps, et nous attendons toujours la Tourte; une Tourte commandée pour six heures!...
— Pour cinq heures trois quarts, papa! — Par précaution...
— Bon! De mieux en mieux! La Tourte est en retard d’une grande heure! C’est toujours la même chose, madame Durand! Cette sotte de Clète aura sans doute commis quelque grossière erreur en faisant sa commande...
— Non, mon ami. Cette pauvre Clète vient de me le répéter, les larmes aux yeux, elle a donné exactement l’heure, le nom, le prénom et l’adresse... Mais sous votre République! monsieur Durand..., les pâtissiers sont les maîtres, et ils se moquent de tout!...
— C’est ce que nous verrons, madame Durand, et il est bien inutile de mêler la politique là-dedans. Quand cette Tourte et... ce gâteau, je crois? arriveront enfin ici, vous les renverrez, voilà tout, et du diable si je les paie!...
A cette parole de l’implacable M. Durand, un long murmure d’effroi et de révolte grondante, comme il s’en élève sur les radeaux perdus en pleine mer, circula parmi les assistants. Ils avaient lampé la soupe, mastiqué un bœuf bouilli à peu près aussi savoureux qu’un fragment de câble mouillé d’eau de mer sous les tropiques, et grignoté de tristes hors-d’œuvre. Mais ils avaient compté se rattraper sur une Tourte aux godiveaux réparateurs. Ils protestaient donc contre son renvoi, à l’unanimité.
La même scène et les mêmes clameurs se produisaient régulièrement, tous les dimanches, chez les Durand, entre six heures et demie et sept heures.
— Eh bien! poursuivit M. Durand, vaincu par la rumeur générale et par sa propre voix intérieure, j’apporte un amendement au paragraphe. On acceptera la Tourte... et le gâteau, mais pas un sou de pourboire au gâte-sauce! Vous m’entendez, madame Durand, pas un sou! Vous incriminez à tort les sentiments du patron. C’est le patronet qui est fautif. Je connais leurs allures, aux gâte-sauces! Est-ce que je ne les vois pas, tous les jours, devant ma vitrine, arrêtés pendant des heures, examinant successivement mes plumes, mes crayons, mes compas, mes pains à cacheter, etc., tandis que le soleil fond, dans la manne qui tient leur tête bien à l’ombre, de délicats édifices en sucre filé, mêlé de roses...
— Parbleu! Mais, ajoute un ami, les stations devant les boutiques, ce sont encore de véritables bienfaits pour le consommateur! car les gâte-sauces ont des habitudes bien autrement pernicieuses. Pour jouer au bouchon, par exemple, ils déposent leur manne sur le premier banc venu, où les vol-au-vent et les savarins subissent les impertinences des chiens rôdeurs...
— C’est donc pour ça qu’il n’y a jamais qu’une écrevisse sur les Tourtes? Les autres, les chiens s’en font des bisques dans leur pauvre petit estomac, c’est bien évident.
— Bah! murmura un sage convive, instruit par une longue expérience, nous la mangerons tout de même, la suprême écrevisse!
— Oui, si la Tourte apparaît avant minuit!...
— Plus une tourte est en retard, plus elle est près d’arriver...
— Un bel axiome à se mettre sous la dent!
L’entrée solennelle de la bonne, Clète, —avec la Tourte! — interrompit les orateurs, qui devenaient amers et acerbes.
Il y eut comme un roucoulement de joie autour de la table.
— Vous l’avez secoué, je pense, ce garçon?
— Ah! je vous crois, monsieur, et comme un prunier!
— Et pas de pourboire, n’est-ce pas?... Mme Durand a dû vous le dire?...
— Pas un centime! Je lui aurais plutôt donné une claque.
— Et qui était-ce, celui-là ?
— C’est ce grand flin de Talmouse, madame. Vous savez, celui qui est déjà venu dimanche dernier. Un garçon long comme un jour sans pain, avec des oreilles évasées, le visage tout pâle et rempli de taches de son.
— C’est bon; il n’a que ce qu’il mérite!... Merci, Clète. Allez soigner votre salade, ma fille, et pas trop de vinaigre.
— Et maintenant, dit M. Durand, à la Tourte! Allons, bon! Elle est au roux! Et il n’y a pas même une écrevisse!
— C’est étrange. Clète l’a commandée au blanc, comme toujours.
— Oui, et comme toujours, elle est au roux! C’est étonnant, madame Durand!...
— Allons, allons, ne la laissons pas refroidir davantage.
— Enfin!... Excusez-nous. Qui veut du couvercle?
— Moi! cria tout le monde.
II
Table des matières
TALMOUSE
Les vœux des Durand sont comblés. Qu’il n’en soit plus question.
Mais disons pourquoi la Tourte de famille fut en retard, ce dernier dimanche de septembre, de beaucoup plus de quarts d’heure que les dimanches précédents.
Talmouse, le grand flin au visage pâle constellé de taches de rousseur, dont les oreilles débordaient, largement, de chaque côté de sa toque blanche, n’était pas un gâte-sauce plus flâneur que ses confrères. Il l’était autant. Mais seulement pendant la semaine. Le dimanche, au contraire, il s’efforçait, réellement, de contenter tout le monde et son maître.
Ainsi, le jour où il apparaît dans ce récit, Talmouse, sifflant sous sa manne et marchant rondement, ne s’était arrêté que deux fois dans son essor, depuis qu’il l’avait pris au seuil de l’officine patronale. La première fois, ç’avait été pour son plaisir. Il avait assisté avec une satisfaction sans égale à la course, disons au véritable match, tacitement engagé entre trois individus qu’éperonnait leur âpre espoir d’arriver premier à une place, aperçue enfin, et vacante par un hasard extraordinaire, à l’impériale d’un omnibus. La lutte engagée au pied du véhicule par les concurrents essoufflés fournit à Talmouse un délicieux spectacle. La seconde fois, ce fut pour son instruction que le gâte-sauce serra son frein. Voyant un monsieur de bel aspect s’apprêter à faire renouveler l’éclat de sa chaussure, il s’immobilisa en se disant: «Je vais me payer ça!» Et il avait contemplé et enregistré d’un bout à l’autre les détails des us et coutumes du cireur à médaille en activité, d’un air de profond intérêt, et comme trouvant cette manœuvre éminemment suggestive.
Après quoi, sifflant de nouveau, il était reparti sous petite vapeur, mais déterminé à ne plus rien voir de gai ou de curieux sur sa route, car il songeait tout à coup aux Durand éperdus!
Il allait, méprisant même les abois des chiens derrière ses talons, l’œil charmé par le simple jeu des nuages, et regardant en l’air, autant que le lui permettait, bien entendu, sa manne qu’il maintenait d’une main, tandis que l’autre était insérée dans la poche de sa cotte à raies bleues.
La rencontre soudaine d’un de ses souliers et d’un corps mou, ramena ses regards vers le sol.
Il y aperçut un beau et gros portefeuille. Il se baissa avec des prodiges d’équilibre pour assurer un niveau constant, dans les bains-marie, aux sauces confiées à ses soins, et ramassa l’objet perdu, qu’il examina, ouvrit, explora.
A la vue d’un grand nombre de solides papiers imprimés de toutes les nuances, illustrés de figures symboliques, dames et messieurs, et de signatures illisibles, que ce vaste portefeuille renfermait dans ses entrailles, Talmouse murmura avec un dédain parfait:
— Ollala! — Tout ça, c’est de l’english!
Puis, après une seconde de réflexion, il reprit:
— Oui, mais ça ressemble aux machins que j’ai vus chez les changeurs, sous des sébiles? ça vaut peut-être de l’argent? Eh bien, il doit être frais, le monsieur qui a perdu ça! Mais, où est-ce qu’il demeure? — Pas de carte! Pas de lettre que je puisse comprendre! — En route pour chez le commissaire, alors! — Ah! bien oui, mais, et les Durand qui attendent leur Tourte! — Diable! C’est égal, faut faire comme dans les journaux.
En achevant ce discours, qu’il prononçait mentalement, Talmouse remettait tous les papiers dans les poches du portefeuille. Parmi les derniers, il aperçut des billets bleus, en liasse.
— Ollala! mais je connais ça, moi! C’est de la Banque, ça. — Oui, voilà le portrait de je ne sais qui, avec sa cuvette à ailes sur la tête, en transparence. — Raison de plus pour ne pas garder ça une minute de plus!
Talmouse fourrait alors le portefeuille dans sa veste blanche, qu’un mouchoir à carreaux et divers objets faisaient bomber comme la poche d’une sarigue en voyage avec ses petits. Puis, rapide comme la flèche, une main à sa manne où les sauces ondulaient follement dans leurs bains-marie, l’apprenti pâtissier poursuivait sa carrière, interrogeant les sergents de ville sur la situation du plus prochain bureau de police.
Ayant enfin atteint un commissariat, où il fut reçu par un secrétaire soupçonneux et de mauvaise humeur, qui daigna lui déclarer tout d’abord que son supérieur n’avait pas commandé de tourte, attendu qu’il dînait en ville, Talmouse commença sa déclaration.
Mais, aux premiers mots, le secrétaire lui ordonna de se taire, et de répondre, et plus vite que ça, à un interrogatoire en règle.
— Votre nom? Votre adresse? Votre profession? Comment ces valeurs sont-elles parvenues entre vos mains?
— Mais, monsieur, d’abord, ce n’est pas entre mes mains, c’est entre mes pieds qu’elles sont arrivées...
— Ne riez pas, ou je vous fourre!... Votre nom?
— Mais mon nom ne fait rien à l’affaire. J’ai trouvé ça, je vous l’apporte, voilà tout. C’est mon devoir.
— C’est bon, c’est bon! Votre adresse, votre nom?
— En voilà des histoires! Eh bien! voilà le nom, et voilà l’adresse de mon patron; c’est écrit sur la manne. Lisez plutôt! «TALMOUSE, rue Montorgueil. » Moi, je m’appelle Alexandre-Nicolas Civet, mais, entre collègues, comme c’est l’habitude aussi entre clercs de notaire, on me désigne par le nom de mon patron.
— C’est bien. — Je n’ai plus besoin de vous. Allez et tâchez de marcher droit, ou vous aurez de mes nouvelles, mon garçon!
Talmouse s’en alla, et très vite, et même content d’en être quitte à si bon marché. Mais, une fois hors du sombre réduit du chien du commissaire, il s’écriait:
— Eh bien! en voilà un qui est peigné à rebrousse-poil! Ollala!
Vingt minutes plus tard, Talmouse était reçu par Mlle Clète, la bonne des Durand, de la façon gracieuse qu’on sait, et ses ustensiles vidés, il redescendait l’escalier, sans avoir empoché le plus petit pourboire.
Mais, en dépit de ses seize ans, Talmouse était un vrai philosophe, sans le savoir, et il avait encore dans le cœur quelque chose de plus que la philosophie, et ce quelque chose-là le consolait rapidement de tout.
Cependant, le soir de ce dernier dimanche de septembre, dans la mansarde où il couchait, toujours fort las, en compagnie de six ou sept camarades de son âge et de sa pâleur, il renaudait un peu, comme il disait, en additionnant dans sa tête les maigres petits profits de sa longue et fatigante journée, car il soupirait:
— Tout ça, ce n’est pas fait pour encourager les rosières!
Et il murmurait encore:
— Le chien du commissaire me traite comme un filou, les Durand me suppriment mes quatre sous. Ollala! merci!
D’un regard sans gaieté il contemplait en ce moment, par la lucarne de la mansarde, les innombrables toits sombres groupés devant lui, les maisons aux fenêtres brillantes encore, çà et là, et il écoutait, songeur, le roulement lointain des voitures dans les rues profondes.
— C’est égal, reprenait-il, ne nous plaignons pas! Pourvu que les seuls parents qui me restent soient contents, ça va bien, et je fais ce que je peux pour ça. Et ma famille, à moi, dame! c’est tout ça; c’est la ville et les faubourgs. Les voilà. mes parents; c’est Papa-Paris et c’est Maman-la-France!
III
Table des matières
AU HAVRE
Bien que le roulis d’un compartiment de troisième classe, combiné avec le contact permanent de ses banquettes de bois, pendant toute une nuit, réduise peu à peu les muscles humains à l’état de poires tapées, les touristes parisiens qu’emmène un train de plaisir sont en général d’une intarissable gaieté, même quand ils n’ont pas de «coin.»
Aussi le train de plaisir de Paris au Havre, un des derniers de la saison, qui se mit en route un samedi d’octobre, une semaine après l’aventure de Talmouse, ne dérogea-t-il pas plus que les autres à sa mission, qui est de signaler partout son passage nocturne par des chants, des rires et des cris d’animaux variés.
Mais parmi les voyageurs qui déwagonnèrent au Havre, au soleil levant, nul n’avait fait preuve d’un plus infatigable entrain qu’un jeune homme de seize ans, vêtu d’un modeste complet en toile grise et coiffé d’un chapeau de bambou tressé à Iokohama, ou ailleurs.
Tout le répertoire traditionnel du voyageur en train de plaisir avait été débité par lui, d’arrêt en arrêt, de l’antique: «Ohé ! Lambert!» au moderne: «C’est ta poire qu’il nous faut!»
Ce jeune homme, pâlot, taché de rousseur, et orné d’oreilles très développées, n’avait interrompu ses chants, lazzis et discours débordants de joie, que pour dévorer beaucoup de cervelas, trop peut-être. Mais ces petits festins à l’ail, bien sobrement arrosés d’eau claire à la buvette des stations, avaient eu l’avantage de permettre à certains de ses compagnons de fermer l’œil pendant quelques secondes.
Et, à ce point de vue, ils avaient béni parfois la charcuterie parisienne, oubliant la violence de ses parfums.
En sortant de la gare, au Havre, le joyeux garçon, entouré de trois amis improvisés en route, et qui avaient juré de ne plus le quitter de toute la journée, examina le ciel avec une certaine inquiétude.
Le soleil s’était bien montré à l’heure annoncée par les almanachs, mais déjà il s’était embrumé et une pluie fine voltigeait par les airs.
— Allons, bon! — voilà le temps qui se gâte!
— Mais non, ça s’en ira avec la marée, dit un passant matinal, havrais fier de son climat, et qui se serait plutôt fait couper en quatre que d’avouer que la pluie est en permanence au Havre, comme si la patrie était en danger de périr de sécheresse.
Pour laisser à la bienfaisante «marée» le temps de faire son prétendu office d’éponge, le jeune voyageur proposa d’entrer dans le premier débit venu et d’y goûter enfin sur place le fameux cidre de la Normandie.
La proposition fut reçue avec enthousiasme.
Et les touristes, poussant des cris de joie à l’aspect des mâts de l’arrière-port, et déjà comme grisés par les senteurs du brai et du galipot, entrèrent dans le premier débit venu, bras dessus bras dessous, en chantant:
Il n’a pas d’ parapluie!
Ça n’ fait rien quand il fait beau;
Mais quand il tomb’ de la pluie,
Il est mouillé jusqu’aux os!
Il n’y avait pas de cidre dans le premier débit venu!
Mais on leur offrit une goutte de tafia, qui leur sillonna le gosier d’un trait de feu.
Toussant et versant des larmes d’angoisse, le jeune voyageur s’écria, quand il reprit l’usage de sa langue:
— C’est un jus de Baba qui est un peu raide, celui-là ! — C’est égal, pas de cidre, en plein Havre, ça m’a donné un coup! — Il faut vite aller voir si la mer est encore à sa place. Voilà seize ans que j’en rêve.
Vers la fin de la journée, et de retour d’une excursion à Honfleur, pendant laquelle il avait dompté tout malaise en dansant en rond avec ses amis, sous une pluie battante, notre jeune Parisien aux larges oreilles, qui avait enfin bu du cidre authentique, visitait dans un bassin un gros trois-mâts-goëlette, d’ancien modèle, qui lui avait paru infiniment plus pittoresque que les splendides transatlantiques.
— Au moins, celui-là, disait-il à ses amis de rencontre, ça ne me rappelle pas les bateaux noirs du Pont des Arts. C’est un vrai, celui-là.
Pendant qu’il discourait de la sorte, il était examiné par un grand individu, assis sur l’avant, vêtu d’un uniforme de chef de cuisine, mais qui n’était pas d’une entière blancheur; cet individu, avec des mouvements de surprise de la tête et des épaules, avançant celles-ci, reculant celle-là, suivait tous les gestes du visiteur de son navire.
Il avait l’air parfaitement ahuri.
A un certain moment, ce cuisinier de mer mit une main au-dessus de ses sourcils, en abat-jour, puis grimaça, puis s’écria:
— Ohé ! du canot! ohé ! Talmouse!
Talmouse, — car c’était bien le grand flin en question qui visitait les curiosités du Havre, —regarda alors, attentivement, l’individu qui l’interpellait ainsi, par son surnom, si loin de Paris, et le reconnut pour un de ses anciens camarades de laboratoire.
Il s’élança vers lui, en lui décochant à son tour le pull up! des Anglais, qu’il parodiait de cette façon parisienne:
— Poûle!... coq! — Comment, c’est toi, mon bon vieux Vincent! — Ollala! — c’est donc à toi, ce bateau-là ?
— Non. J’en suis le cook, le Vatel, si tu le préfères. Pois-lard! lard-fayots. Gourganes, lard, et ainsi de suite, avec de la conserve de bœuf à la clef!
— Si c’est possible! Ollala!
Après cette exclamation, Talmouse présenta ses compagnons. Le cook leur serra la main comme à des amis de vingt ans. Puis l’on causa, en buvant un breuvage quelconque, dans la cuisine, où le chef les fit entrer.
— Mais comment es-tu au Havre? tu as donc fait fortune?
— Pas encore, répondit Talmouse, mais ça viendra. Qu’on m’offre une chance, et tu verras si je ne m’y accroche pas ferme!
— Alors, c’est ton patron qui t’a payé le voyage?
— Le patron!... ah! bien oui! — C’est toute une histoire! c’est très long à dire. En deux mots, voilà : — J’ai trouvé un portefeuille. Je l’ai porté chez M. le commissaire. Le commissaire, qui est plus malin que moi, a trouvé de suite l’adresse du propriétaire, et celui-ci a voulu me voir. Il est venu chez mon patron. Il faut te dire qu’on m’avait forcé de déclarer mon nom au bureau. Il m’a offert une récompense, je n’en ai pas voulu. Le monsieur m’a dit comme ça, alors, que ça lui ferait de la peine si je faisais le fier. C’est un Anglais, Business, Business, et il demeure au Havre, justement; pas en ce moment, mais toute l’année. Enfin, il m’a tant tourmenté, que je lui ai dit: — «Eh bien, voilà : c’est mon rêve de voir la mer! si vous voulez me payer un train de plaisir, ça me fera joliment plaisir. Justement je vais être sans place, à cause d’une tourte que j’ai portée en retard le jour de votre portefeuille. Je suis libre.» — Alors, ce monsieur a ri. Et il m’a dit: — «Je suis forcé de rester à Paris ces jours-ci, sans cela je vous emmènerais tout bonnement avec moi au Havre. — Mais comme le train de plaisir est pour demain, je vous l’offre, bien volontiers, et avec de quoi manger un morceau là-bas. Ne me refusez pas! — A votre retour, et si vous ne tenez pas à une place à Paris, écrivez-moi. Voilà mon adresse au Havre. Je me charge de vous.» — Et voilà comment, mon bon Vincent, je suis au Havre, en rentier, et c’est rudement joli!
— Et avec un «sac?»
— Ollala! non!... Le dîner de ce soir, le moyen de «boulotter» en route, et de quoi verser au bureau de placement, demain, à Paris, voilà toute ma fortune. Il ne m’en faut pas davantage.
— Tu as fait ton devoir, et c’est très bien, mon garçon! — Maintenant, il faut changer ton programme; c’est moi qui offre à dîner, et en ville, ce soir. Ces messieurs ne seront pas de trop.
— Bien aimable. Mais nous irons aussi de notre petite monnaie!
— Comme vous voudrez! il y a de la place, au Havre! — A présent, démarrez. Moi, je vais me changer. Dans une demi-heure je vous rejoins. Allez m’attendre sur ce quai, là-bas, au Rendez-vous des Baleiniers.
— C’est entendu. Mais pas de retard!... Il ne faudrait pas manquer le train de retour.