Kitabı oku: «Psychologie d'art : les maîtres de la fin du XIXe siècle»
Etienne Bricon
Psychologie d'art : les maîtres de la fin du XIXe siècle

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066306175
Table des matières
PRÉFACE
I
I
II
III
II
I
II
III
I
II
IV
1
II
III
IV
V
I
II
III
VI
1
II
III
VII
I
II
VIII
I
II
III
IX
PRÉFACE
Table des matières
Il s’est produit, depuis que les siècles passent, une transformation à chaque époque nouvelle de l’humanité, époque faite le plus souvent d’un laps d’années très court; et, si nous connaissions dans leur précision et leur intimité les temps enfuis, ces mouvements aperçus deviendraient pour nous la plus passionnante des histoires, une suite des états d’âme du monde humain, un musée des époques mortes le plus captivant qu’on imagine. Mais nous voyons ces choses à des distances lointaines et elles nous apparaissent pour la plupart généralisées, groupées, confondues.
Cependant l’humanité qui se transforme incessamment reste incessamment la même, — attachée au bien, portée au mal, — semblable aux individus qui demeurent toujours eux-mêmes par le tempérament et se modifient sans cesse par le caractère, qui naissent imaginatifs ou matériels, tendres ou brutaux, et qui sous l’influence de leur volonté et au choc des accidents de la vie changent à toute heure, en gardant malgré tout leur nature. Ainsi immuable dans son principe, elle est le motif éternel sur lequel les siècles brodent des variations en passant: l’humanité a son tempérament, chaque époque de l’humanité a son caractère.
Dans la course mouvementée et imprévue des temps humains il arrive toujours, en effet, qu’un certain nombre d’années s’assemblent par une communauté d’idées, de goûts et de mœurs, s’agglomèrent, formant ce qu’on appelle, d’un terme imprécis à l’égal de ce qu’il représente, une génération: car les limites de ces époques sont insaisissables le plus souvent, et leurs passages presque insensibles si quelque événement subit n’en vient brusquer la transition. Elles se suivent en naissant les unes des autres, se renouvellent par une révolution invisible d’éléments mal connus et se trouvent naturellement dissemblables en leurs oppositions successives. Dès lors, chacune d’elles a sa forme particulière, sa marque, son revêtement: elle a ce caractère propre qui se montre à nous, dès que nous la pouvons pénétrer, non par les fastes extraordinaires de son histoire mais dans la vérité de sa vie vécue; et, si les années qui confinent à elle nous sont familières aussi, nous voyons du même coup la diversité des générations qui se remplacent.
Que l’on regarde le temps de Molière entre ceux de Voiture et de Fénelon; ou, plus près de nous, que l’on s’arrête un instant à chacun des cycles qui ont formé ces cent ans finis. On voit le siècle s’ouvrir par l’époque de Napoléon, presque faite d’un seul homme, — phénomène sans doute unique dans l’histoire des peuples et qui, chez ce prodigieux être, reste le prodige suprême, — sortie néanmoins du passé, réaction nécessaire à l’anarchie et développement logique de la renaissance romaine, des tableaux de David et des guerres de la République. Ensuite l’époque du romantisme: après les temps durs, les heures tendres; après les dépenses physiques, les activités intellectuelles; des rêveries, des caprices, des névroses, des luttes, du génie; de l’aristocratie sous le sceptre d’un roi bourgeois. Et puis celle du second Empire, temps de satisfaction matérielle où l’argent et le plaisir donnent une illusion de la prospérité ; on s’amuse sur une terre brûlante qui aux derniers jours du régime éclatera effroyablement. Enfin celle-ci, née d’une leçon profonde; faite d’inquiétude, d’indépendance et de sensibilité ; nerveuse et curieuse; d’une intelligence puissante à s’assimiler tous les temps et souvent oublieuse du sien; éprise d’art, élégante et raffinée; ayant le désir du bien, mais peu capable de le faire dans son inconsistante volonté ; irrespectueuse à l’excès; ironique de toutes ses tendresses repoussées et renfermées; âpre au gain et au plaisir en ses apparences grossières, au fond chercheuse d’idéal, mystique, réfléchissante et religieuse; époque sans harmonie et sans cohésion, extraordinairement diverse et incertaine, et qui nous le paraît d’autant plus que c’est d’elle qu’est faite notre vie, cette chose qui à tout instant nous échappe; époque que nous voyons finissante et qui dans son adieu nous donne pour le siècle à venir un pressentiment d’amour. On la condamne avec trop de facilité, car c’est une opinion bien superficielle qui juge un temps au bruit de ses scandales; ni les tripots politiques ni les restaurants de nuit ne sont l’élément constitutif d’une société, pas plus qu’une verrue ne constitue le visage d’un homme; mais tout ce qui fait du bruit attire et, fussent-ils plus nombreux, jamais les gens honnêtes ne seront aussi remarqués qu’une fille ou qu’un fripon à la mode. Au reste, il est dangereux de trop parler de décadence: à la fin, on s’y laisse aller et on y tombe.
Une époque se connaît par les hommes de pensée qui la vivent, êtres sensitifs qui l’ont annoncée ou qui, maîtres d’elle, la formulent. Tandis que la foule marche, menée par les uns, arrêtée par les autres, ils sont les observateurs des passions, mêlés au mouvement général sans être entraînés par lui; ils le reflètent, en le précisant, et ils sont une expression synthétique de leur époque. Chaque siècle a ses hommes qui l’expliquent ainsi et le résument, esprits modernes qui ont inspiré leur temps et vécu de lui, êtres supérieurs qui ont senti les caractères de l’heure présente et à des distances diverses se sont approchés de la connaissance humaine: c’est avec eux que s’écrit le livre d’une époque, de même que celui de l’humanité s’écrirait avec les quelques hommes de génie, émanations et expressions de la vie universelle, qui ont, au cours des temps, pénétré l’âme et pour ainsi dire étudié les passions abstraites de l’homme, entrevoyant dans leur vision le sens de son énigme.
Chaque époque a des manifestations et des tendances diverses, dont son essence se compose; il y a en elle des aspirations et des hésitations qui la traversent comme des courants, en lui créant une atmosphère, un milieu, et qui déterminent sa physionomie. La plupart des hommes qui la vivent sont saisis, chacun selon les besoins de sa nature, par l’un de ces courants qui font sur eux comme une mise au point moderne; les uns pris par le mouvement esthétique, d’autres par le mouvement sentimental, ou autrement encore. Les artistes d’une génération ressentent de la sorte, les uns ou les autres, toutes les émotions qui l’agitent; mais jamais il ne s’en rencontre un qui les éprouve toutes assez directement et assez involontairement pour pouvoir donner à lui seul une image de son temps. De même que pas un homme ne représente l’humanité : ni Léonard, ni Rembrandt, pas un homme ne représente son époque: ni Titien, ni Rubens; Le Brun qui eut à un si haut degré le sens des grandes années de Louis XIV en donne une idée fausse sans Le Sueur et sans Coysevox. Pour reproduire l’image d’un temps, il faut une réunion d’hommes, il faut l’ensemble des artistes qui ont participé à ses divers moments: idées immatérielles, goût des choses, recherches de la nature, poursuite de l’amour, — et qui forment, en se réunissant, sa synthèse.
L’on peut donc chercher à comprendre une époque en demandant à ses artistes le mobile de leur effort et le secret de leurs désirs, à ses artistes surtout, parce .qu’ils sont les plus naturels, les plus involontaires, les plus impulsifs de ses hommes de pensée. Mais il convient de seulement interroger ceux qui seuls ont pris véritablement part à leur temps, c’est-à-dire les sincères: il est vrai que chacun croit l’être, àlors qu’il est si rare de le rester entre les préjugés d’un passé qui se survit et les tentations d’un avenir chimérique. La sincérité, ennemie également du voulu et du convenu, n’est le propre ni de ceux qui prolongent les autrefois et s’emprisonnent parmi des reliques, ni de ceux qui, désireux quand même d’un nouveau et l’appelant avec des théories, se font excentriques dans leur impuissance à être originaux: un temps ne peut s’expliquer ni par ceux-ci ni par ceux-là.
Nous voulons essayer, au moyen d’une étude des artistes modernes, de donner une représentation du temps actuel; nous voulons tenter de réunir, pour une sensation d’ensemble de la vie d’aujourd’hui, ceux d’entre eux qui ont saisi et exprimé un des côtés modernes de cette vie: recherche périlleuse tandis que le présent est enténébré de caprices et de modes. Par une puissance de leur sensibilité, ils ont reçu avant les autres ou plus profondément qu’eux, une impression de leur époque et, en la personnalisant, ils ont contribué à la modification incessante de l’humanité. On les reconnaîtra plus tard pour des artistes de la fin du XIXe siècle, qu’ils aient dit notre inquiétude excessive de la femme ou notre inconscient désir de la nature, qu’ils aient pénétré l’âme agitée et souffrante du peuple on éprouvé le sentiment divin qui nous émeut, qu’ils aient surpris la grâce et l’ironie de notre élégance ou le mystère de notre tendresse, qu’ils aient rendu l’excitation sensuelle de notre vie ou notre nervosité délicate, notre intelligence de la réalité simple, ou notre sens affiné de la volupté, ou notre goût de la somptuosité et de la couleur. Ce n’est pas tous les artistes les plus illustres qu’il convient de choisir pour un tel essai: l’illustration est un bruit vain; mais ceux qui s’abandonnant à la grande émotion de la vie sont chacun une expression virtuelle et particulière du monde contemporain, ceux qui ont senti l’âme de la foule passer dans la leur et y laisser un de ses secrets en passant.
I
Table des matières
PUVIS DE CHAVANNES
Les hommes ne sont pas toujours de la génération dont on les croit. On a l’habitude trop commune de les classer dans le mouvement qui s’agite autour de leurs trente ou de leurs quarante ans; mais le compte à la vérité n’est pas aussi facile à faire, surtout pour les esprits supérieurs semeurs d’idées, organisateurs d’avenir. Si l’on veut dire à quelle génération appartient l’un d’eux, il ne convient pas de calculer l’âge de sa force virile, mais de connaître le temps de sa vie où il a été en harmonie avec son milieu. Or, il y a des hommes qui, en avance sur elle, préparent leur époque: Watteau peint ses premières coquetteries d’amour, ensoleillées de grâce, tandis que vieillit Mme de Maintenon; David travaille à ses guerriers romains aux heures raisonneuses et jouissantes de Louis XVI; Benjamin Constant écrit Adolphe vingt ans avant qu’on ne le doive comprendre. D’autres — et ce sont au reste les plus nombreux, — l’accompagnent, ou quelquefois, apparaissant quand elle va finir, la précisent et la formulent. Il en est même qui vivent en dehors de ses limites, tantôt attardés aux années déjà closes, tantôt séduits dans l’histoire par un passé qui les appelle et y trouvant librement, au moyen d’une fiction, leurs émotions et leurs plaisirs; ou bien encore, découvreurs d’horizons lointains, venus, on ne sait comment, deux ou trois siècles trop tôt dans la vie.
Né en 1824, Puvis de Chavannes avait l’âge des puissants désirs et des grandes espérances quand le second Empire débuta, et il devait peindre alors, sous le règne d’art de Carpeaux et de Baudry, après de longs recueillements, ses œuvres déjà maîtresses d’Amiens et de Marseille. Il semblerait donc, si l’on s’en tenait au calcul ordinaire, qu’on dût le considérer comme un artiste de ce temps, qui est celui de sa pleine virilité et de l’affirmation première de son art; mais l’erreur serait grossière à l’excès, car l’on n’imagine guère un homme plus différent d’un milieu. Puvis de Chavannes, vivant dans une atmosphère factice et bruyante, s’abstrayait d’elle et pressentait dès lors une autre époque. Même l’on peut se demander, tant paraît éloignée de l’agitation de nos jours la sérénité de son œuvre, si cette époque est arrivée et ne doit pas être faite plus tard d’années qui ne sont pas venues encore; — la lenteur que nous avons mise à nous élever vers lui le ferait croire au surplus. — Mais ces deux apparences trompent.
En avance sur sa génération, il l’avait préparée avant qu’elle eût commencé d’être, — précocité dangereuse, car l’on est incompris et quelquefois traité sans mesure Par les esprits étrangers au milieu desquels on est perdu, — et si, lorsqu’elle eut grandi, il y resta d’abord un isolé, c’est qu’elle eut besoin pour le comprendre du long temps qu’elle mettait à se comprendre elle-même. A la fin, les yeux se sont ouverts et, après lui avoir marchandé le succès, on lui a prodigué la gloire: il ne s’est ému de rien. Possédé par sa vision, il l’a suivie avec une confiance de voyant, indifférent au reste; il ne s’est ni laissé retarder, ni laissé entraîner, toujours lui-même et toujours libre, donnant aux intelligences qui l’entouraient une haute leçon d’indépendance. Car il était sûr de sa pensée, d’autant plus sûr que sa production avait été tardive: il ne s’était pas jeté trop jeune dans la mêlée avec ces audaces impersonnelles dont la réussite trompe pour la vie; il avait longuement, lentement réfléchi, les oreilles fermées à tous les susurrements de la renommée, l’esprit inaccessible à ses tentations faciles, et, seul avec lui-même, avant de faire son couvre, il l’avait senti, jugé, vu.
Il ne faudrait pas croire davantage que le temps présent soit trop agité pour que l’art de Puvis de Chavannes lui puisse appartenir. Sans doute le maître majestueux n’en a pas rendu la fleur de peau ainsi que, plus actuels, d’autres l’ont fait; mais, aussi moderne qu’eux, il l’a approché jusqu’en son intimité profonde, par cela même se faisant plus insaisissable; il en a dit les aspirations, les rêves et les désirs, tandis qu’il l’idéalisait en l’égalant à son idée. Et, s’unissant de la sorte à lui, il a exprimé le charme mystérieux de notre vie; il a perçu l’harmonie secrète de l’homme et de la nature, harmonie qui nous échappe encore dans le chaos de nos idées; et il est arrivé, par la simplification des choses dont nous vivons, à la conception des symboles humains.
I
Table des matières
LE CHARME
Lorsqu’on est accoutumé à voir la peinture de Puvis de Chavannes, — car il est nécessaire de se familiariser avec certains esprits supérieurs pour ne plus être surpris par eux, — la première impression donnée par le morceau revu est une sensation de charme qui pénètre lentement, profondément, pleinement. Aujourd’hui que tous se sont à la fin inclinés devant ce maître avant même qu’il ne fût mort, il est d’usage de l’admirer plus qu’on ne le juge, et l’une des habitudes de cette admiration courante est d’intituler ce charme «de la grâce antique» : expression toute faite, et qui se redit avec la facilité d’une formule. L’erreur en est d’autant plus fâcheuse qu’il n’existe pas de grâce antique.
Certes tous les temps ont connu la grâce, puisqu’à côté de la force elle est l’arme pour les luttes de la vie, — mais à des degrés tout à fait divers: qu’on note seulement, auprès de nos plus gracieuses époques, telles autres presque oublieuses d’elle ou dédaigneuses de sa vanité. Chez les anciens, nous ne la voyons point: elle ne se montre à nous ni par les femmes qui la disent, ni dans l’art qui la répète après elles; et il semble, tant elle paraît peu leur manquer, qu’elle leur soit inutile. A la vérité, — hormis les héroïnes bibliques toutes belles et simples, — les femmes de l’antiquité, recluses dans la maison familiale, nous restent invisibles et mystérieuses, à peine imaginées dans la monotonie passive de leur vie, pages pleines de secrets muettes pour toujours; et de la femme antique nous ne connaissons que son déchet moral, les courtisanes, — hétaires d’Athènes ou de Corinthe, prêtresses d’Isis ou de Vénus: mais celles-là mêmes, — filles de joie qui se complaisaient avec amour en toutes les variations de la beauté et du vice, — bien que vivant de séduire des hommes, n’avaient de la grâce que ce qui leur en était indispensable pour continuer leur existence. Quant à l’art, qui garde longtemps le reflet des vies effacées, c’est avec la puissance orientale, la force romaine, la souplesse et la beauté grecques qu’il apparaît, rarement avec la grâce: que l’on se promène parmi les figures antiques au British Museum ou à la Glyptothèque, au musée de Berlin ou à celui de Naples, au Louvre, au Vatican ou au Capitole, au milieu des Assyriens, des Egyptiens, des Grecs, des Étrusques ou des Romains, nulle part on ne la sent dans l’atmosphère. C’est qu’elle n’a été la caractéristique d’aucun des cycles de l’antiquité : la Grèce a trop de beauté, Rome trop de force; et à travers l’Egypte immobile dans le hiératisme de ses formes, comme dans Athènes chercheuse de simplicité pour les corps et pour les esprits, ou auprès des courtisanes impériales désordonnées et grossières, l’art reste éloigné de la grâce. La Vénus de Milo y est indifférente en sa consciente et sévère féminité ; et, en sa splendeur tumultueuse, la Victoire de Samothrace; elle-même l’exquise déesse, faite pourtant de charme physique, la Vénus de Médicis à la volupté qui s’effarouche. Il faut, pour découvrir une telle recherche, arriver aux derniers modeleurs de Tanagra, dont le petit art aux arrangements voluptueusement détailleurs n’est plus à la fin qu’une mise en valeur de la femme: on ne peut trouver la grâce que dans les miettes de l’antiquité.
Puvis de Chavannes n’est au surplus ni antique ni gracieux. Ce qui donne le caractère antique à une œuvre, c’est la forme et c’est l’expression antiques, le milieu matériel et la vie morale. Sous le nom de reconstitution, nous nous sommes plu à faire d’une recherche de tous les autrefois une des passions du temps présent et nous nous y sommes exercés dans nos théâtres, dans nos expositions, dans nos maisons. Cependant si, s’occupant des peintres appliqués à l’étude du passé, l’on s’arrête devant des tableaux de M. Gérôme ou de M. Lecomte du Nouy, on pourra y voir la forme de l’antiquité dans une représentation fidèle et facile de ses intérieurs ou, ce qui est mieux, de ses habitudes et de ses manières d’être; et même, si l’on regarde M. Alma Tadéma peindre les faits divers de l’histoire ancienne, on sentira qu’il cherche à exprimer un peu de vie en les animant facticement au moyen d’un accessoire de nature toujours semblable à travers les siècles, comme la jonchée de fleurs dans les Roses d’Héliogabale. Mais toutes ces toiles, qui donnent une impression antique, tantôt vivante, tantôt morte, ne sont que des figurations d’hommes et de femmes quelconques, trop peu synthéthiques pour être généralement humains, trop peu particuliers pour appartenir réellement à une époque: de pareilles évocations n’intéressent, à la vérité, ni notre curiosité psychologique, ni notre sens de la vie. C’est qu’une reconstitution complète, en dehors des costumes et des décors, en outre de tout ce qui est extérieur, demande une âme; et il se trouve que l’artiste capable d’approcher l’âme humaine s’en va quasi toujours à celle qu’il peut connaître. Aussi la restitution du passé par la forme et même par l’expression est-elle un travail d’archéologie, non une œuvre d’artiste épris de vivre.
Rien de tout cela n’existe dans l’art de Puvis de Chavannes. Sans doute, à regarder le costume des personnages qu’imaginait son esprit, l’on a pu se méprendre sur leur apparence antique, mais le peintre — les enveloppant plus qu’il ne les habillait — a fait avec des draperies une recherche d’idées et de lignes, non une application de modes; insoucieux des époques finies, il a vêtu simplement des êtres symboliques en la simplicité primitive. Quant aux décors, la nature, cette éternelle contemporaine, les lui a tous posés; celle de France, le plus souvent même celle de Neuilly familièrement aimée. Ames de cette nature, ces femmes et ces hommes vivent en elle, modernes non par une ressemblance particulière ou typique mais par l’idée, modernes par leur expression humaine. Convenait-il bien alors d’évoquer les temps romains parce que, devant tel fragment de la décoration d’Amiens, devant le Repos ou la Paix, passe en fuyant et sourit un souvenir du doux Virgile, l’amoureux des champs? Et le peintre et le poète pour avoir goûté une même «douceur du pays» à des heures diverses ne peuvent-ils rester chacun dans leur siècle? On parle d’une âme antique qui flotte éparse dans les bois sacrés de Puvis de Chavannes, sans même savoir, au milieu de toutes les antiquités différentes, à laquelle on pense. A la vérité l’art sublime du maître de Lyon semble nous attirer hors de notre temps, et si réellement il nous entraînait vers les anciens, ce serait à Platon du moins plus qu’à Virgile, mais c’est à un jadis plus lointain encore qu’il nous conduit, et sa Vision antique, qui est bien une vision d’autrefois, ne donne la souvenance d’aucun passé vu dans les livres; libres de nos chaînes matérielles, il nous appelle à l’Eden, à la terre promise de nos rêves, et dans une paisible envolée de bonheur il nous y donne l’émotion d’une heure vécue ou que nous voudrions vivre. Et cela est une impression moderne.
Non plus qu’il ne s’est inspiré de l’antiquité, Puvis, de Chavannes n’a jamais été le peintre de la grâce. Il ne connaît ni les coquetteries ni les félineries, ni les sourires qui câlinent, ni les lignes qui serpentent, ni les bras qui s’arrondissent, ni les hanches qui ondulent en des souplesses voulues; il ne connaît pas les détails: il est le peintre du charme.
Le charme est une chose générale, un ensemble: la grâce est une chose particulière, un détail. Pour représenter la grâce, on figurerait une femme jolie, précieuse comme un bibelot, très déterminée et remplie d’agréments; pour représenter le charme, on imaginerait une femme toute généralisée, synthétique, presque impersonnelle. Certes les choses particulières peuvent plaire infiniment, chatouiller l’esprit, — les sens surtout; mais les choses générales peuvent seules nous enchanter, ainsi que le fait en son atmosphère de bleu céleste le plafond de l’Hôtel de Ville, Ces deux modes du sourire — le charme et la grâce — se trouvant être ainsi d’une essence assez contraire, ce qui caractérise le mieux leur dissemblance, c’est que l’un peut s’appliquer à tout ce qui existe, à l’hiver comme à l’été, aux femmes et aux hommes, aux jeunes gens et aux vieillards, — tandis que l’autre n’est que du domaine réservé de certains êtres, privilége de quelques femmes à l’âge triomphal de leur féminine puissance, précieux auxiliaire dont elles avivent leur beauté en rendant gracieux avec elles tout ce qu’elles touchent, tout ce qu’elles approchent. Le charme, lui, n’a pas de ces séductions; mais, toujours impalpable, il emplit l’espace d’un air léger qui, pour presque tous, malgré duretés et tristesses, fait la vie douce; il est calme et béat, étranger à toutes les mobilités de la grâce: on regarde une femme gracieuse aller et venir, se retourner, se courber ou se relever; on regarde vivre un être charmant. La grâce a des manières et l’on peut dire qu’elle est la provocation du détail; dans le charme au contraire rien ne nous appelle, tout nous attire: et, en les traduisant par une impression physique, celui-ci pénètre, celle-là pique. Pour essayer de comprendre ce charme insaisissable, accompagnement mystérieux de certaines choses et de certains êtres, il faut le faire revivre dans son sens d’autrefois: l’incantation, mot magique, expression flamboyante d’extra-humain, pleine d’immatériel, et faire revivre aussi pour dire la grâce, le vieux mot d’appât, matériel et captivant: les appâts, caresses des yeux, appel des désirs.
On ne trouve la grâce dans aucune des œuvres de Puvis de Chavannes. Pas de grâce dans le Ludus pro Patria où les jeunes hommes en la beauté de leur jeunesse s’exercent au javelot, entourés des vieillards et des femmes; pas de grâce dans le Rhône et la Saône où l’exquise rivière marie sa délicatesse à la force du fleuve puissant; pas de grâce dans l’Alma parens où sous les vivifiantes frondaisons des bois apparaissent les jeunes femmes aux harmonieuses lignes, suaves amoureuses de l’idée; pas de grâce dans Marseille, porte de l’Orient, où, entre juif et turc, une fille de Syrie d’une tendresse merveilleusement simple, se tient assise dans la patience du voyage incertain, ayant non loin d’elle d’autres filles du Levant aux beautés diverses et calmes. Partout du charme, le charme qui est l’universelle enveloppe de cette vie et qui circule comme l’air emmi ces hommes qui travaillent et ces femmes qui songent, emmi ces douces réalités presque muettes et longuement pénétrantes. Le charme n’est pas gracieux et il se rit dans ses libertés des arrangements de la grâce: à vrai dire, il peut s’en parer comme la beauté se pare d’un ornement, mais elle risque toujours de le compliquer et jamais l’art de Puvis de Chavannes ne s’est agrémenté d’elle. Regardez les plus féminines mêmes de ses œuvres: vous trouverez sans grâce les Muses acclamant le Génie et l’Été sans grâce; dans la souplesse immatérielle des Muses aux ondulants profils comme dans la caressante richesse de vie des baigneuses, c’est une expression générale que l’on saisit, où pas un détail ne détourne la pensée; et, dans l’Été, la belle femme couchée, d’un éclat presque luxuriant, toute mêlée à son milieu, n’est elle-même que charmante en l’absolue simplicité de ses lignes.
Toutefois, si l’on remonte jusqu’aux premiers jours de l’humanité, la grâce naturelle s’y confond avec le charme qu’elle produit, et peut-être dira-t-on alors qu’il est la grâce édénique que nous voyons en rêve à travers nos fatigues et les obscurcissements de nos âmes; et nous aimons Puvis de Chavannes parce que son œuvre entier est fait d’un tel charme dans la sérénité de son atmosphère, de ses mouvements et de ses couleurs. Il met de l’air un peu divin dans l’air qui nous étouffe; il donne l’apaisement à nos yeux parfois lassés de trop voir.