Kitabı oku: «Histoire politique et parlementaire des départements de la Charente et de la Charente-Inférieure»
Eugène Réveillaud
Histoire politique et parlementaire des départements de la Charente et de la Charente-Inférieure
1789 à 1830

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066334192
Table des matières
PRÉFACE
INTRODUCTION
CHAPITRE I ER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
I
II
III
IV
CHAPITRE IV
CHAPITRE IV
CHAPITRE VI
I
II
III
IV
V
VI
CHAPITRE VII
II
III
CHAPITRE VIII
I
II
III
IV
IV
V
CHAPITRE IX
I
II
III
IV
V

PRÉFACE
Table des matières
Il est devenu de mode, depuis quelque temps, en certains milieux, parmi les dilettanti de l’histoire et des lettres, de parler de l’esprit et de l’œuvre de la Révolution française, sur le ton d’une critique acerbe ou même d’un persifflage dédaigneux. Des journalistes, des professeurs, des hommes d’église ou de magistrature, — de bons bourgeois dont les arrière grand’pères étaient peut-être manants ou serfs de l’abbaye de Saint-Claude et qui doivent à la Révolution tout ce qu’ils sont et tout ce qu’ils savent, — trouvent souverainement élégant de dénigrer les hommes et les actes de la grande crise libératrice de laquelle ils tiennent leur émancipation, leurs droits, leur dignité d’hommes et de citoyens. Par réaction peut-être contre une certaine adulation un peu épaisse, qui embrassait dans une même admiration, dans une même idolâtrie, tous les faits, bons ou mauvais, justifiables ou non, tout le «bloc» de la Révolution, ou par désir de rendre hommage à un passé qui ne fut assurément dénué ni de grandeur ni de bonté, des hommes de haut esprit et de haute culture intellectuelle, (Taine, au premier rang), ont tenté de justifier, par les services qu’elles pouvaient rendre encore en certains milieux, les institutions les plus surannées de l’ancien régime et jusqu’aux privilèges les plus choquants de la féodalité . En retour, ils se montrent des plus durement sévères, dans leurs critiques, soit contre les mouvements de désordre et d’anarchie qui caractérisèrent certaines phases de la Révolution, soit contre la rudesse des Conventionnels dont beaucoup, âmes éprises de justice et naturellement «sensibles», pour employer le mot du temps, ne furent amenés à user de rigueur et de violence que par leur zèle à réprimer cette anarchie et à défendre, contre toutes les tentatives d’avortement, la gestation de l’œuvre révolutionnaire, l’unité et l’indivisibilité de la République démocratique .
Nous ne nous piquons pas d’être de cette école et nous laissons à ces beaux esprits les grands airs de l’ingratitude. Fils reconnaissant de cette grande Révolution qui a jeté bas l’édifice vermoulu de l’ancien régime de tyrannie, d’arbitraire, de castes, de privilèges, de misères et de dénuement pour les masses populaires, et édifié à sa place, sur un plan plus large et rationnel, les premières constructions de la cité de justice, de liberté, d’égalité de droits et de chances pour tous les enfants du même peuple, on nous verra, dans tout ce travail, qui a pour but de suivre les phases du mouvement politique et social dans notre province natale, depuis l’aurore de 1789 jusqu’à nos jours, suivre avec une intense sympathie tous les ouvriers du grand œuvre, tous les combattants du bon combat.
Sans refuser justice à leurs adversaires, aux tenants du passé et de la réaction, qui le furent eux-mêmes souvent par reconnaissance, par fidélité à la tradition, par souci de l’ordre ou par crainte de la secousse des nouveautés, nous ne dissimulerons pas nos préférences pour tous ceux de nos concitoyens de la région Santonique ou Charentaise qui soutinrent dès l’abord la cause de la liberté contre l’arbitraire, la cause du peuple et des petits contre celle du roi et des grands. Il nous sera pénible d’avoir à noter parfois, après de bons départs, leurs faiblesses et leurs défaillances; mais ce nous sera une joie et un réconfort d’avoir plus souvent à louer la fermeté, dans la trame de la vie, de personnalités et de caractères qui, même s’ils n’ont pas tenu le tout premier plan sur la scène de l’histoire de France, ont fait assez bonne figure au second ou au troisième pour donner à l’ordonnancement de ce grand drame toute sa valeur et tout son relief harmonique.
Oui, gloire aux grands acteurs de cette tragédie immortelle qui se sont appelés: Mirabeau, Barnave, Desmoulins, Danton, Robespierre, Carnot, La Réveillère, Hoche, Bonaparte (avant Brumaire); — mais louange aussi à nos compatriotes qui les aidèrent dans leur tâche difficile, en réveillant aux accents de liberté et d’égalité les échos des collines qui bordent le bassin de la Charente et de ses affluents; louange aussi aux braves qui se levèrent à l’appel de la «Patrie en danger» et qui s’engagèrent pour aller la défendre, sur les champs de bataille de l’Europe!
Après eux la louange méritée, avec la part de critique convenable au cours de leur œuvre, à tous ceux qui, sous le régime de la Restauration, sous le gouvernement de Louis-Philippe, au temps de la seconde République et du second Empire, et enfin pendant les années écoulées de notre troisième République, ont travaillé et lutté pour maintenir à la France son rang, sa grandeur et son bon renom dans le monde, et pour faire de la démocratie une vérité, c’est-à-dire pour faire du peuple — insuffisamment émancipé encore du mensonge et de l’erreur, mais pourtant de plus en plus éclairé et plus instruit, de jour en jour plus apte à discerner ses vrais intérêts et à bien choisir ses représentants, — l’arbitre et le maître de ses destinées.
Je ne saurais mieux terminer cette courte préface qu’en reproduisant en partie celle d’un livre auquel j’aurai plus d’une occasion de faire des emprunts: Eudes Historiques et Administratives, par L. Babaud-Laribière, ancien représentant du peuple (pour le département de la Charente).
Dans cet ouvrage, publié en 1863, sous le régime du second Empire, et que ce ferme républicain, dernier «grand-maître» de la Franc-Maçonnerie du rite français, dédiait à son ami Hippolyte Carnot, l’ancien ministre de l’Instruction publique sous la seconde République, le fils de «l’organisateur de la victoire» sous la première République et le père du président de la troisième, Babaud-Laribière écrivait:
«Ai-je besoin d’expliquer comment il se rencontre dans ce livre beaucoup de pages remplies de plus d’émotions que n’en comporte peut-être le calme ordinaire de l’histoire?... Partisan dévoué de la Révolution, ami obstiné de la liberté, il m’a été impossible, je le confesse, de remonter le cours des années écoulées, sans sentir renaître en moi le vieil homme, sans m’enthousiasmer ou m’attrister tour à tour, selon que les grands principes de 1789 étaient triomphants ou menacés. Je me suis efforcé de juger avec la plus grande impartialité les hommes dont j’écrivais l’histoire; mais j’aurais honte, et le lecteur m’en saurait mauvais gré, d’avoir trahi la vérité dans le récit des faits ou l’appréciation des actes.
«. Heureux souvenirs que ceux évoqués dans ce livre! J’ai voulu dépeindre les efforts de nos pères en faveur d’une cause sacrée; j’ai vu la Liberté naissante en 1789 traverser d’abord de grands orages, voiler plus tard sa face en présence d’un glorieux conquérant, reparaître en 1815, combattre et succomber encore, renaître en 1830 pour de nouvelles luttes, et par ces batailles gagnées et perdues, par ces résurrections imprévues, prouver cent fois qu’elle est immortelle. Oui, c’est la grande et sainte déesse qui se penchait sur mon livre à mesure que j’écrivais, pour me montrer, dans le fait Le plus obscur, dans la question la plus ardue, dans l’école primaire qui se fonde, dans le chemin vicinal qui s’ouvre, dans les lois civiles ou pénales, dans la littérature, dans le mouvement général des esprits, les conquêtes, incessantes de la Révolution: Que ne puis-je raconter ces heures délicieuses où l’âme s’ouvre à la vérité, où l’étude devient la suprême jouissance, où l’horizon s’agrandit, où l’on se sent devenir meilleur!...»
Puissé-je, à l’exemple de l’ancien représentant charentais Babaud-Laribière, contribuer, par cette histoire, à rattacher le souvenir, la reconnaissance et l’action des fils aux meilleures inspirations et aux plus nobles luttes de leurs pères, à répandre dans notre région charentaise le culte de la Liberté, de la République et de la Démocratie et à accroître encore par des recrues nouvelles le nombre déjà si imposant des milices fidèles à ces causes immortelles !
EUG. RÉVEILLAUD.
Mon histoire étant écrite, ainsi que le titre l’indique, au point de vue politique et parlementaire, le lecteur ne devra pas s’étonner de n’y pas trouver relatés bien des faits intéressants de la vie locale de nos départements, que j’aurais été heureux de relever si j’avais pu les faire tenir dans le cadre de ces deux volumes.
J’ai consigné, dans les notes mises au bas des pages et dans les Appendices qui suivent, les éclaircissements, pièces justificatives ou détails trop étendus pour entrer dans le corps de l’ouvrage sans en altérer les proportions. Les dimensions du plan que j’ai adopté ne comportent pas non plus le renvoi continuel aux sources, mais j’ai indiqué celles-ci pour les faits douteux ou inédits, ainsi que pour ceux qui ont appelé plus particulièrement l’attention ou la controverse.
J’ai beaucoup emprunté, pour la première partie de cet ouvrage, au tome VI de l’Histoire de la Saintonge et de l’Aunis, de Daniel Massiou, à l’Histoire de la Charente-Inférieure, de Délayant, ainsi qu’à des notes manuscrites que M. L. de Richemond, l’ancien et vénéré archiviste de la Charente-Inférieure, a bien voulu me communiquer.
J’ai naturellement puisé aussi sans compter dans la collection de la Revue de Saintonge et d’Aunis, bulletin de la Société des Archives historiques, fondée par le regretté L. Audiat et continuée par M. Ch. Dangibeaud.
St-Jean-d’Angély, (rue d’Aguesseau), 1er octobre 1906.
INTRODUCTION
Table des matières
Quels étaient l’état des esprits, les tendances de l’opinion publique dans notre région Santonique (Saintonge, Angoumois, Aunis) lorsque le roi Louis XVI se décida (le 3 août 1788) à convoquer les Etats-Généraux, par une ordonnance qui fixait au 1er mai suivant l’ouverture de cette assemblée?
Une revue sommaire de nos origines et de notre histoire provinciale est nécessaire pour éclairer cette question.
Pays de transition entre le nord et le midi, entre le plateau central et la mer, pays de plaines dès longtemps cultivées, traversé en tous sens, surtout depuis la période romaine, par de multiples routes ou chemins qui, s’ajoutant à ses voies de communications fluviales, la Charente, la Boutonne, etc., en faisaient un pays de facile accès ef de traversée facile pour les hommes et pour les idées qu’ils portent avec eux, la «cité » des Santons (civitas Libera) avait été l’une des premières de Gaule à recevoir, de la bouche d’Eutrope et de ses successeurs dans l’apostolat, la prédication évangélique, alors que cette prédication remuait le monde sous un souffle de renouveau religieux, moral et social; l’une des premières aussi, elle s’était couverte de belles et grandes églises romanes, monuments de triomphé de la foi chrétienne au sein de ses populations, qui retenaient pourtant — car elles les ont gardés jusqu’à nos jours — maints vestiges des supertitions païennes et des vieux cultes naturistes, du soleil, des sources et des divinités topiques.
Incessamment traversée, aux siècles crédules du Moyen-Age, par les suites de pèlerins qui, pour visiter les tombes et les reliques — vraies ou fausses — des saints alors renommés et pour acquérir les mérites attachés à ces pèlerinages, ne craignaient pas de faire, à cheval ou à pied, des voyages aussi longs que celui des Flandres ou de pays encore plus au nord jusqu’à St-Jacques de Compostelle, en Espagne, — la Saintonge vit des bourgs et même des villes, comme Saint-Jean-d’Angély, s’édifier aux étapes principales de ces pèlerinages. Mais, soit que les abus de cette dévotion itinérante, et les abus encore plus grands des riches abbayes et couvents qui en exploitaient les aumônes, eussent développé, parmi les bourgeois qui les entouraient et les voyaient agir, de premiers ferments de résistance et de discussion, soit que l’esprit d’indépendance et de liberté municipale souffle naturellement dans toutes les réunions d’hommes agglomérés en cités, le mouvement communal du Nord eut très vite sa répercussion dans notre contrée, et spontanément plusieurs «communes jurées» ou «maisons de ville» se fondèrent à La Rochelle, à Saint-Jean-d’Angély, à Saintes, à Angoulême, etc. qui reçurent ensuite des rois de France confirmation de leurs statuts, chartes ou privilèges.
Toujours par la même cause: — la facilité de pénétration des hommes et des idées dans son territoire, — notre région — qui se subdivisait alors en trois provinces-sœurs, l’Aunis avec La Rochelle, La Saintonge et l’Angoumois — fut l’une des premières à recevoir et à accepter le mouvement de la Réforme au XVIe siècle, et, de toutes les parties de la France, celle qui fut peut-être le plus secouée par les luttes et les guerres qui furent la conséquence de ce grand mouvement. Toutes les villes fortifiées, tous les bourgs clos de murailles, tous les châteaux-forts de notre pays furent tour à tour attaqués et défendus, pris ou repris par les «papistes» et les «huguenots», et l’on sait les sièges fameux que La Rochelle et Saint-Jean-d’Angély notamment, alors places fortes des Huguenots, eurent, à moins d’un siècle de distance, à soutenir contre deux armées royales, commandées par les rois Charles IX et Louis XIII en personne.
La défaite de ces deux villes dans ce double duel si disproportionné, marqua non seulement l’affaiblissement de la cause protestante, mais la ruine de ces villes mêmes et la perte de leurs libertés communales. Ne voulut-on pas enlever à Saint-Jean-d’Angély, dont les murailles furent alors rasées, non Seulement Son titre de ville et sa «commune», mais jusqu’à son nom même, car un édit royal prétendit lui imposer celui de «Bourg Louis».
Si, depuis l’assassinat de Henri IV, après la prise de La Rochelle et de Saint-Jean-d’Angély, après surtout la révocation de l’Edit de Nantes (1684), les Églises protestantes reçurent un coup qu’on put croire mortel et furent, dès lors, par le vent des persécutions, presque déracinées de ces pays d’Aunis, de Saintonge et d’Angoumois où la Réforme avait jeté des racines si profondes et si vivaces, l’esprit d’indépendance et de libre examen que le protestantisme portait avec lui, survécut, dans notre région, à tous les orages, à tous les exils, à toutes les persécutions, à toutes les mesures arbitraires ou tyranniques multipliées au XVIIe et au XVIIIe siècle par la monarchie absolue. A l’action secrète des jésuites, confesseurs des rois et des princes du sang, et, par leurs collèges, qu’ils multipliaient, déformateurs de l’esprit d’une grande partie de la jeunesse noble ou bourgeoise, les philosophes et les francs-maçons répondaient de leur mieux, les premiers en multipliant leurs écrits de critique philosophique et anticléricale, les seconds en organisant, sur le modèle des Loges anglaises, leurs réunions qui empruntaient au mystère dont elles s’entouraient une grande partie de leur attrait. Les principes d’un large et accommodant déïsme, selon les idées de Voltaire, étaient à la base de leurs «temples», et l’esprit de libéralisme politique et de tolérance religieuse, qui prévalait de l’autre côté du détroit, présidait aussi à la plupart de ces assemblées dont les membres, quel que fût leur rang sur l’échelle sociale, se saluaient entre eux du nom de «frères» .
A partir de 1762, c’est-à-dire de l’arrêt du Parlement qui condamnait les jésuites «comme des gens professant une doctrine dont les conséquences iraient à détruire la loi naturelle, cette règle des mœurs que Dieu lui-même a imprimée dans le cœur des hommes, et par conséquent, à rompre les liens de la société civile en autorisant le vol, le mensonge, le parjure, l’impunité la plus criminelle et généralement toutes les passions et tous les crimes, etc.», et surtout à partir de l’édit «perpétuel et irrévocable» par lequel Louis XV, en 1764, supprimait la Société des Jésuites «dans le royaume, terres et seigneuries de l’obéissance du roi», la célèbre et dangereuse Compagnie avait dû passer de l’offensive à la défensive. Le bref du pape Clément XIV (du 21 juillet 1773) qui prononça la suppression même de leur ordre, sembla devoir être leur coup de grâce, et d’Alembert put s’écrier: «Voilà donc cette Société fameuse retranchée du milieu de nous; plaise au ciel que ce soit sans retour, ne fût-ce que pour le bien de la paix, et qu’on puisse dire: Hic jacet!»
Le vœu du philosophe ne fut pas exaucé. Les tronçons du serpent s’agitèrent encore, après que le pouvoir civil et le pouvoir ecclésiastique eurent décidé d’en couper les nœuds. Les «ex-jésuites» sécularisés, c’est-à-dire prenant le titre d’abbés et mêlés au clergé séculier, ne se soumirent qu’en apparence au verdict qui les. condamnait. Surtout après la mort, plus ou moins naturelle, du pape Clément XIV; — le mystère des circonstances de cette mort, n’a jamais été bien éclairci — le vieux serpent se ranima et continua de relever la tête et de rassembler ses tronçons .
Tandis que Jarousseau, le «pasteur du désert», faisait, de St-Georges de Didonne à Paris, pour plaider auprès du roi la cause de la liberté de conscience, ce voyage que son petit-fils Eugène Pelletan a raconté avec tant de charme , et tandis que les protestants commençaient à reprendre espoir aux premières lueurs de cet Edit de tolérance de 1787 qui fut comme l’aube de 1789, un «ex-jésuite» l’abbé Bonnaud écrivait un «discours à lire au conseil, en présence du Roi, sur le projet d’accorder l’état-civil aux protestants» qui est un monument audacieux d’intolérance, de fanatisme et de calomnie.
Dans les villes, comme Saintes et La Rochelle, où ils avaient établi des collèges, ces collèges furent aussi, pour l’apparence — et non sans peine — sécularisés, j’entends: remis à des prêtres séculiers, — car on, sait que jusqu’en 1789 l’instruction à tous les degrés demeura entre les mains du clergé ; — mais les jésuites ne firent-pas cette remisé de leurs collèges sans prendre des garanties quant au choix des maîtres et à l’esprit qui continuerait de présider à leur enseignement. Mais pour être, cela va sans dire, aussi opposées que possible au courant des idées nouvelles, de liberté, de justice et d’égalité, les digues que ces souples et trop cauteleux ingénieurs tâchaient de consolider partout pour arrêter ce courant ou le faire même refluer n’en étaient pas moins menacées de toutes parts, et allaient être emportées en effet par le cours grossissant et impétueux de ces idées.
Tous les ordres, toutes les classes de la société aspiraient à. des réformes, et plusieurs allaient même jusqu’à souhaiter une révolution profonde. Comme tout le monde avait ou avait eu à souffrir des abus de l’arbitraire et du pouvoir absolu qui caractérisaient le régime de la monarchie française, telle que Louis XIV; avec la complicité du clergé, l’avait faite, tout le monde aussi, plus ou moins, réclamait contre ces abus et en souhaitait la destruction.
La noblesse était mécontente et frondeuse. Et, si le besoin de réformes n’allait peut-être pas chez elle à beaucoup de profondeur, — en surface, tout au moins, la plupart des nobles mettaient leur amour-propre à prendre les devants et à donner le ton aux réclamations.
Un des principaux griefs qu’elle paraît avoir nourris contre le régime d’alors — autant qu’on peut l’inférer par le compte-rendu des séances des Etats provinciaux de Saintonge en 1788 et par les cahiers des Etats généraux de 1789, — ce tut la suppression des libertés provinciales et communales qui coïncida avec la constitution des «généralités» ou qui en fut la conséquence.
Ainsi, par la constitution de la généralité de La Rochelle, créée par un Edit du mois d’avril 1694 sur la proposition de l’intendant Bégon, aux dépens de celles de Limoges, de Bordeaux et de Poitiers, les vieilles provinces elles-mêmes auxquelles on était habitué, s’étaient trouvées disloquées et mises comme en morceaux nouveaux. Divisée en cinq élections: La Rochelle (avec Rochefort), Saintes, Saint-Jean-d’Angély, Marennes et Cognac, cette circonscription nouvelle, placée sous le gouvernement d’un intendant, embrassait l’Aunis, la Saintonge, une partie de la lisière occidentale du Poitou, du Périgord et de l’Angoumois, (le reste de l’Angoumois, moins Cognac, ressortissait de la généralité de Limoges). Des «subdélégués », placés sous les ordres de l’intendant, administraient, en son nom, dans les principales villes: La Rochelle, Rochefort, Aligre, (Marans et Andilly), Frontenay l’Abattu ou Rohan-Rohan, Saintes, Barbezieux, Saint-Jean-d’Angély, Cognac, Mansle, Marennes, Saint-Martin-de-Ré et le Château d’Oléron.
«En se rapprochant ainsi, — selon la juste remarque d’un contemporain, — le pouvoir se faisait sentir davantage, et la province se trouvait dirigée un peu plus qu’elle n’aurait voulu. Plus les agents de l’autorité augmentent, plus l’indépendance des citoyens diminue, chaque fonctionnaire tendant à se faire sa part d’influence un peu plus grande. On n’était pas habitué à ces mille entraves.
«Peu à peu les petites franchises locales avaient disparu; les immunités s’étaient évanouies une à une; il n’y eut bientôt plus que des administrateurs et des administrés, les uns à peu près omnipotents, les autres incapables de résister à l’oppression ; grains de sable que broie impunément la grande meule centrale.»
Les luttes de La Rochelle et de Saint-Jean-d’Angély contre le pouvoir royal avaient été l’effort suprême de l’esprit d’autonomie communale en même temps que d’indépendance ecclésiastique; mais la délaite des deux vaillantes cités avait marqué que l’heure de la liberté n’était pas encore venue. «Saintes aussi avait lutté ; plus modestement que La Rochelle, parce qu’elle n’avait pas un port, la mer, de fortes murailles, l’appui des Anglais et le secours des passions huguenotes. Quand le roi, en 1584, voulut mettre la main sur la mairie, elle fit d’énergiques remontrances. Toujours elle avait élu son maire; toujours elle avait conservé ses privilèges. Elle obtint cette fois la conservation de son indépendance. Puis, on lui avait retiré la noblesse pour son corps de ville, 30 juillet 1633; puis, on lui imposa des maires, 27 août 1692, et, après un court rétablissement de l’élection, la nomination royale du maire sur la présentation de trois membres, 9 février 1726. Enfin l’édit de novembre 1771 créa les maires perpétuels. L’échevinage de Saintes n’échappa même à la honte de voir les offices municipaux devenus propriété particulière qu’en payant 41.000 livres. A Cognac, les charges de maire et de conseillers municipaux appartenaient alors au duc de La Vauguyon, qui les vendait bel et bien contre de beaux écus sonnants ». Dès 1667, à Angoulême et dans tout l’Angoumois, les charges de maire et d’échevin s’achetaient à prix d’argent .
«Aussi — reprend notre auteur — la vie s’était retirée de l’échevinage. L’autorité avait passé du maire au subdélégué, c’est-à-dire à l’intendant, c’est-à-dire à Sa Majesté, c’est-à-dire à ses bureaux et à ses commis. Et le plus souvent, pour éviter même l’ombre d’une opposition, on avait imaginé de réunir en la même personne le titre de maire et les fonctions de subdélégué. Ainsi on ne craignait plus que le chef de la municipalité fût d’un autre avis que le représentant de l’intendant. L’idée était sans doute ingénieuse, mais elle était éminemment funeste, et devait déplaire aux populations. Se figure-t-on maintenant un maire qui serait en même temps sous-préfet? Les abus ne tardèrent pas. Il faut une occupation à l’esprit; on ne pouvait plus, tous les ans, s’agiter pour l’élection du maire; on ne recherchait plus les places de pair ou d’échevin; on ne se souciait plus des affaires de la ville, qui se faisaient à peu près en dehors des citoyens. Mais on discutait les affaires de l’Etat, on se lançait dans les disputes théologiques... L’État se chargeait de tout; on n’avait plus à songer qu’à ses plaisirs, à ses intérêts, à ses petites passions. Le citoyen, forcé d’être au forum, hante peu les boudoirs. S’il a à défendre son indépendance à l’Hôtel-de-Ville, il laisse volontiers les moines disserter sur les subtilités scolastiques. Et puis les inconvénients du pouvoir central! Quand on veut tout faire, il est rare qu’on fasse tout bien. De là, des plaintes. Les griefs s’accumulaient, et le total en était considérable» .
En voici un qui donnera une. idée des autres: Turgot, le frère du ministre de Louis XVI, avait entrepris de conduire à la Guyane une colonie qui devait s’embarquer à Rochefort. Le logement des militaires était une lourde charge pour les villes où ils séjournaient. La Rochelle et Saint-Martin de Ré durent réclamer longtemps sans succès contre les prétentions des officiers qui exigeaient une indemnité en argent, même quand ils étaient absents, même pour des officiers qui ne figuraient que sur le papier.
Aux injustices que ce régime commettait à l’endroit des communautés, qu’on joigne celles qui se commettaient au détriment des particuliers, nobles ou roturiers. Dans cette même ville de Saint-Martin de Ré que nous venons de nommer, la citadelle reçut alors un prisonnier qui y était jeté assez arbitrairement, par suite d’une rivalité amoureuse avec son colonel dans un régiment de cavalerie alors stationné à Saintes. Son nom allait recevoir un singulier retentissement dans l’histoire de la Révolution: il s’appelait Riqueti de Mirabeau.
Mentionnons encore le cas d’un autre militaire, de carrière celui-ci, et Saintongeais de race, qui devait figurer avec honneur dans les fastes de la Révolution, le chevalier Paillot de Beauregard, que la Révolution trouva lieutenant-colonel et dont elle fit un général de division.
Voici, résumées d’après une brochure récente où la personnalité et la vie de cet officier jouent un grand rôle , les causes et les conditions de cette disgrâce. Elles éclairent d’un jour assez vif les injustices de l’ancien régime, même à l’égard de ceux qui appartenaient à la noblesse et, par conséquent à la classe des privilégiés.
Donc, le chevalier de Beauregard, qui avait fait assez vite son chemin dans la carrière militaire, se trouvait, en 1781, avec le titre de lieutenant-colonel, commander, à Verdun, le 2e Régiment de Chasseurs à cheval pendant l’absence du colonel titulaire, le comte de La Galissonnière.
«A cette époque, — comme à la nôtre, — les malversations n’étaient pas rares, même à l’armée. Fidèle à ses devoirs de chef de corps, le lieutenant-colonel se vit dans la triste obligation de dénoncer au ministre de la guerre, le comte de Ségur, les nombreux méfaits d’un major qui, depuis longtemps, enlevait l’argent de la caisse et celui de beaucoup d’officiers. Le coupable, au lieu de subir le châtiment qu’il méritait, y fut soustrait par la protection du colonel, fort en. crédit, grâce au glorieux souvenir de son oncle, l’amiral de La Galissonnière, l’heureux vainqueur de la flotte anglaise devant Mahon. Une vive altercation eut lieu à ce sujet entre le colonel et M. de Beauregard qui, dans son indignation, se serait emporté et aurait outrepassé les bornes de la discussion envers son chef hiérarchique. La vengeance du colonel fut implacable. M. de Beauregard, immédiatement destitué de son commandement, privé de son traitement, fut enfermé à la citadelle comme prisonnier d’Etat, «pour lui donner un air plus coupable,» dit le mémoire présenté pour réclamer les appointements supprimés.
Ainsi, l’officier distingué dont le ministre et les bureaux de la guerre avaient toujours reconnu le mérite personnel, loué la sage expérience, apprécié la valeur en toutes circonstances, prenait tout à coup la place d’un vulgaire accusé et, sans enquête, sans jugement, était indignement sacrifié à l’arbitraire et à la faveur!... M. de Beauregard tenta en vain de lutter contre ce déni de justice. Il avait eu le tort de montrer «trop de zèle» pour le bien public et l’honneur de l’armée; c’était presque un crime, du moins une faute impardonnable aux yeux des courtisans, car «tout avisé et prudent courtisan doit être — assurait le régent Philippe d’Orléans, — sans humeur et sans honneur.»
«Ce ne fut qu’au bout de trois mois que M. de Beauregard recouvra sa liberté. On devine quelles furent les amères et cruelles réflexions du prisonnier durant cette longue captivité. On comprend les sentiments de colère et de haine qui durent ulcérer ce cœur de soldat si noble et si bon; et il ne faudra pas s’étonner de lui voir désormais manifester la plus profonde aversion pour tout ce qui lui rappelait le régime monarchique déjà attaqué si vivement par de nombreux adversaires... Au surplus, à sa sortie de prison, M. de Beauregard apprenait, — avec une stupéfaction que n’eût sans doute point éprouvée un homme rompu aux intrigues, — que le misérable prévaricateur, loin d’avoir été poursuivi, ni même inquiété, pour ses honteuses concussions, avait obtenu le commandement d’un régiment aux colonies et était ainsi déclaré exempt de tout soupçon entachant l’honneur d’un officier français!»