Kitabı oku: «Mathilde», sayfa 45
La colère et la jalousie dominaient tellement Ursule, qu'elle ne s'aperçut pas de ma stupeur.
En l'entendant ainsi parler du mon insolent bonheur je m'expliquai les paroles de mademoiselle de Maran, qui m'avait plusieurs fois répété: «Je suis fidèle à nos conventions; je ne parle pas de toutes ces horreurs de Lugarto à votre cousine: au contraire, je lui répète sans cesse que vous avez toujours été la plus heureuse des femmes, que votre sort fait l'envie de tous, et que les bons comme les méchants n'ont pour vous qu'un sentiment, – l'adoration.»
Je ne m'étonnai plus. Avec sa perfidie ordinaire, mademoiselle de Maran avait pris à tâche d'exaspérer la jalousie de ma cousine en lui peignant ma vie comme aussi riante qu'elle avait été douloureuse.
En voyant Ursule si indignement irritée du bonheur qu'elle me supposait, je songeai à sa joie si elle pénétrait mes véritables infortunes: moins que jamais je voulus lui donner cette satisfaction.
– Ainsi, – lui dis-je, – voilà le secret de votre haine?.. vous l'avouez au moins… A cette heure quels sont vos desseins? Voulez-vous m'enlever mon mari? Est-ce là la vengeance que vous prétendez tirer de moi?
– Au point où nous en sommes maintenant, vous ne comptez pas, je crois, que je vous fasse part de mes projets? – me dit impérieusement Ursule.
– Comme il ne m'est pas difficile de les deviner, – m'écriai-je… – je vais vous dire, moi, mon irrévocable décision. Je vais écrire à votre mari de revenir en toute hâte: à son arrivée, je lui avoue mes soupçons, que je veux bien encore lui dire insensés, et je le supplie de vous emmener; vous êtes désormais ma plus dangereuse ennemie… je n'ai plus aucun ménagement à garder. Ainsi je ne cacherai rien à mon mari de ce qui s'est passé à Rouvray entre vous et M. Chopinelle.
– Vous voulez la guerre, Mathilde! eh bien, la guerre!.. tous les moyens sont bons quand on réussit; j'espère vous le prouver.
Et Ursule me laissa seule.
CHAPITRE VII.
RETOUR
Après le départ d'Ursule, mon premier mouvement fut d'aller trouver mon mari et de lui raconter mon entretien avec ma cousine.
Malheureusement Gontran était sorti dès le matin pour aller à la chasse.
Je dis à Blondeau de me prévenir de son retour. L'heure du déjeuner sonna, Gontran n'était pas encore de retour.
Je trouvai mademoiselle de Maran dans le salon. Elle me demanda où était ma cousine, je lui dis qu'elle était sans doute chez elle.
On alla l'y chercher, on ne la trouva pas.
La matinée était assez belle, je supposai qu'elle se promenait dans le parc; on sonna une seconde fois, elle ne parut pas.
Tout à coup l'idée me vint qu'elle était peut-être allée rejoindre Gontran. Mais on me dit que mon mari était sorti sur un poney avec un de ses gardes et ses chiens, pour chasser au marais.
Cela me tranquillisa, je me mis à table avec ma tante; elle ne m'épargna pas ses méchantes remarques sur l'absence d'Ursule et de mon mari.
J'avais de telles préoccupations, que ces perfides insinuations qui, dans d'autres circonstances, m'eussent été pénibles, m'étaient alors presque indifférentes.
En sortant de table, je prétextai de quelques lettres à écrire avant l'arrivée du courrier pour remonter chez moi. Je laissai mademoiselle de Maran occupée à son tricot.
Deux heures sonnèrent, ni Ursule ni Gontran n'étaient encore de retour.
Je vis venir Blondeau, je la priai de s'informer auprès de la femme de chambre d'Ursule si sa maîtresse lui avait donné quelques ordres.
Blondeau revint m'apprendre que madame Sécherin avait pris un livre dans la bibliothèque, et qu'elle était allée pour se promener.
Je parcourus le parc en tout sens, je ne trouvai pas Ursule.
Une petite porte donnant dans la forêt était ouverte. Ma cousine avait dû sortir par là. Peut-être la veille était-elle convenue d'un rendez-vous avec Gontran.
Cette idée m'effrayait, j'attachais la plus grande importance à ne pas être prévenue par Ursule auprès de mon mari.
Je revins au château le désespoir dans l'âme.
Mademoiselle de Maran me dit qu'elle commençait à être sérieusement inquiète d'Ursule, que je devrais envoyer quelques-uns de mes gens dans la forêt, qu'elle s'était peut-être égarée.
A ce moment ma cousine entra.
Elle me salua avec une cordialité aussi intime que si la scène du matin n'avait pas eu lieu.
Son teint était animé, ses yeux brillaient, je ne sais quel air de triomphe et d'orgueil éclatait sur tous ses traits; ses bottines de soie un peu poudreuses montraient qu'elle avait assez longtemps marché, les rubans dénoués de son chapeau de paille doublé d'incarnat flottaient sur ses épaules, et les longues boucles de ses cheveux bruns, un peu défrisées, s'allongeaient jusqu'à la naissance de son sein, à demi voilé par un fichu à la paysanne.
Elle tenait dans une de ses mains un gros bouquet de fleurs sauvages.
Elle dit à mademoiselle de Maran et à moi qu'elle avait voulu sortir du parc et qu'elle s'était à demi égarée dans la forêt; mais, que trouvant le temps magnifique, elle avait voulu profiter d'une des dernières belles journées d'automne: elle s'était amusée à cueillir des fleurs, et n'avait songé à retrouver son chemin qu'après avoir fait au moins une grande lieue. Un bûcheron, auquel elle s'était adressée, l'avait rencontrée, et l'avait ramenée jusqu'au château.
Ce récit, fait simplement, naturellement, dissipa ma défiance, si justement éveillée.
Je crus d'autant plus à ce que disait Ursule, qu'environ une demi-heure après son retour, au moment où le courrier venait d'apporter nos lettres, le garde qui avait accompagné mon mari vint me dire de sa part que sa chasse s'était prolongée plus qu'il ne l'avait pensé, que je fusse sans inquiétude, qu'il reviendrait le soir pour dîner.
J'interrogeai ce garde; il me dit n'avoir quitté mon mari que depuis une heure environ, à l'étang des Sources, où il chassait encore.
Ces renseignements me rassurèrent complétement.
J'attachais tant de prix à voir mon mari avant Ursule, que de nouveau je recommandai à Blondeau de guetter son arrivée et de le conduire chez moi en lui disant que j'avais à lui parler des choses les plus importantes.
Cet ordre donné, je rentrai au salon.
Je trouvai mademoiselle de Maran lisant avec attention les lettres qui venaient de lui arriver de Paris.
Je ne sais si elle s'aperçut ou non de ma présence, mais elle ne quitta pas des yeux les lettres qu'elle lisait, et s'écria plusieurs fois avec les marques du plus grand étonnement:
– Ah! mon Dieu… mon Dieu… qui est-ce qui aurait cru cela? on lui aurait donné le bon Dieu sans confession. Qu'est-ce que cela va devenir?.. faut-il le prévenir?.. faut-il lui cacher? c'est terrible!..
Impatientée de ces exclamations, ne pouvant supposer que ma tante ne m'eût pas vue entrer… je lui dis:
– Avez-vous de bonnes nouvelles de Paris, madame?
Mais elle, sans me répondre, sans paraître m'entendre, continua de se parler à elle-même.
– Quel éclat ça va faire… D'un autre côté, comment l'empêcher?.. Comme c'est encore heureux que je sois venue ici pour arranger tout cela!
Ces derniers mots de ma tante me donnèrent à penser et m'effrayèrent. J'ignorais ce dont il s'agissait; mais, en entendant dire à mademoiselle de Maran qu'il était «heureux qu'elle fût venue pour arranger quelque chose,» un secret pressentiment m'avertissait que son arrivée à Maran cachait de méchants desseins, et que ses terreurs des révolutionnaires de Paris n'étaient qu'un prétexte.
Je m'approchai d'elle; je lui répétai cette fois assez haut pour qu'elle ne pût feindre de ne pas m'entendre:
– Avez-vous de bonnes nouvelles de Paris, madame?
Elle fit un mouvement de surprise, et me dit:
– Comment… vous étiez là… Est-ce que vous m'avez entendue?..
– Je vous ai entendue, madame; mais je n'ai pu rien comprendre à ce que j'ai entendu.
– Tant mieux, tant mieux; car il n'est pas temps… Ah! mon Dieu, mon Dieu, c'est-y donc possible! – reprit mademoiselle de Maran en levant les mains au ciel.
– Vous semblez préoccupée, madame… Je vous laisse, – lui dis-je.
– Je semble préoccupée… je le crois bien, il y a de quoi, vous n'en saurez que trop tôt la raison.
– Cette lettre peut donc m'intéresser, madame?
– Vous intéresser? vous intéresser… plus que vous ne le pensez. Hélas! vous m'en voyez tout abasourdie… toute je ne sais comment, de cette nouvelle! Mais je ne puis encore y croire… non, non; n'est-ce pas que vous êtes incapable de cela?
– Mais de quoi, madame? sont-ce de nouvelles inquiétudes que vous voulez me donner! De grâce, expliquez-vous.
– Que je m'explique! est-ce que c'est possible en l'absence de votre mari? Il faut l'attendre… Et encore je ne sais si j'oserai… Dites donc, est-ce qu'il est toujours violent comme on dit qu'il était avant son mariage? C'est qu'alors il faudrait de fameux ménagements.
Je regardai fermement ma tante.
– J'aurais été bien étonnée, madame, que votre arrivée ne fût pas signalée par quelque triste événement… Je suis résignée à tout, et je mets ma confiance dans le cœur de mon mari.
– Ah bien alors, puisqu'il en est ainsi, tant mieux! je n'aurai pas à prendre de grandes précautions oratoires: vous avez raison de placer votre confiance dans le cœur de votre mari, ça répond à tout… Vous avez là une ingénieuse idée… C'est égal, défiez-vous toujours de son premier mouvement, et tâchez de n'être pas seule: car, hélas! pauvre chère enfant, je suis bien faible, bien vieille, et je ne pourrais pas vous défendre.
– Me défendre… et contre qui?
– Contre votre mari… car, malgré moi, je pense toujours que le prince Kserniki a souvent battu comme plâtre la belle princesse Ksernika, sa femme, pour bien moins que ça, ma foi!
– Je vois avec plaisir, madame, à ces exagérations, que vous voulez faire une triste plaisanterie.
– Une plaisanterie? Dieu m'en garde!.. Vous ne verrez que trop que rien n'est plus sérieux; tout ce que je puis, tout ce que je dois faire, comme grand'-parente, c'est de m'interposer si les choses allaient trop loin.
Je connaissais trop ma tante pour espérer de la faire s'expliquer et de mettre un terme à ses mystérieuses réticences; je lui répondis donc avec un sang-froid qui la contraria extrêmement:
– Veuillez m'excuser si je vous quitte, madame; je voudrais aller m'habiller pour dîner.
– Allez, allez, chère petite, et faites-vous le plus jolie possible; ça désarme quelquefois les plus furieux: la belle princesse Ksernika s'y connaissait, et elle n'y manquait jamais. Elle s'attifait toujours à ravir pour conjurer l'orage conjugal, elle arrivait toujours triomphante et pimpante; aussi gagnait-elle à ses beaux atours, de n'avoir jamais qu'un membre cassé à la fois par ce cher et bon prince.
Je sortis sans entendre la suite des odieuses plaisanteries de mademoiselle de Maran; je montai chez moi pour attendre Gontran.
A son retour de la chasse il vint me trouver, ainsi que je l'en avais fait prier.
Je fus frappée de son air radieux, épanoui, lui que j'avais vu depuis plusieurs jours si pensif et si triste.
En entrant chez moi il m'embrassa tendrement et me dit:
– Pardon, mille pardons, ma chère Mathilde, de vous avoir peut-être inquiétée; mais je me suis laissé aller, comme un enfant, au plaisir de la chasse, et, comme toujours, j'ai compté sur votre indulgence.
Les excuses de mon mari me surprenaient: depuis longtemps il ne m'en faisait plus.
– Je suis ravie, – lui dis-je, – que cette chasse ait été heureuse; vous semblez moins soucieux que ces jours passés.
– Mon Dieu, rien de plus simple; vous le savez, souvent les plus petites causes ont de grands effets. Ce matin, en m'en allant sur mon poney, j'étais de mauvaise humeur, je commençai la chasse machinalement, sans plaisir; le ciel était voilé de brouillard. Tout à coup un brillant rayon de soleil perce les nuages, la nature semble s'illuminer, resplendir: je ne sais pourquoi je fis comme la nature; mais, j'étais morose, et je devins tout à coup heureux et gai… heureux et gai comme à vingt ans, ou mieux… heureux et gai comme le jour où vous m'avez dit: Je vous aime. Voyons… regardez-moi, – me dit Gontran avec charme, – regardez-moi et comparez, madame, si vous avez, comme moi, conservé un souvenir immortel de ce beau jour.
Cela était vrai, de la vie je n'avais vu à mon mari une physionomie à la fois plus riante et plus indiciblement heureuse.
– En effet… – lui dis-je sans pouvoir cacher ma surprise, – votre figure respire le bonheur et me rappelle bien de beaux jours…
– Oh! oui, – reprit-il avec expansion, – mon bonheur est immense, il resplendit autour de moi et malgré moi… Il s'agirait, je crois, de ma vie, que je ne pourrais cacher combien je suis heureux!
– Béni soit donc ce rayon de soleil, mon ami, puisqu'il a eu le pouvoir de vous changer ainsi.
Gontran me regarda en souriant.
– Oh! il faut tout vous avouer; ce n'est pas seulement ce rayon de soleil qui m'a changé, il y a eu aussi, pour ainsi dire, un rayon de soleil moral qui est venu dissiper les ténèbres de mon esprit. Ai-je besoin de vous apprendre, bon ange chéri, que c'est votre pensée adorée qui a opéré ce prodige?
– Vraiment, Gontran? Mon Dieu! et comment cela?
– Je me suis demandé pourquoi ma sombre tristesse contrastait ainsi avec le brillant éclat de la nature… Je me suis demandé si je n'avais pas tout ce qui rend l'existence adorable, si je ne devais pas tout cela à une femme bien-aimée, la plus belle, la meilleure, la plus généreuse de toutes celles qui se soient jamais dévouées au bonheur d'un homme: ce n'est pas tout, me suis-je dit, un nouveau gage d'amour, un nouveau lien ne va-t-il pas nous unir plus étroitement encore? Et je suis sombre, et je suis triste! et je ne jouis pas avec délices de chaque instant de cette vie. Alors, Mathilde, il m'a semblé que je sortais d'un mauvais songe.
– Oh! Gontran… Gontran… dites-vous vrai? mon Dieu!
– Oh! oui, je dis vrai… le bonheur rend si confiant, si sincère… Une fois dans cette bonne voie que la pensée m'avait offerte, Mathilde, je n'ai pas craint de rechercher la cause première de cette sotte mauvaise humeur où j'étais retombé depuis quelques jours… Encore une petite cause, vous l'avouerai-je? oui, j'aurai ce courage. J'ai été assez sot pour ressentir un profond dépit des railleries de votre cousine! Oui, comme un écolier, comme un provincial, je lui avais gardé rancune de s'être moquée de mes déclarations; j'avais vu là une terrible atteinte, non pas à mon amour… vous le préservez, mais à mon amour-propre… Heureusement, en songeant à Mathilde, au petit ange qu'elle promet à notre doux avenir, j'ai chassé ces mauvaises pensées, et je lui reviens plus repentant et, ce qui vaut mieux, plus tendre, plus épris, plus passionné que jamais… – Et mon mari me baisa les mains avec une grâce enchanteresse.
Je croyais rêver.
Je ne pouvais croire ce que j'entendais. Quel revirement subit dans l'esprit de Gontran avait opéré ce changement? Ses paroles me semblaient naturelles, sincères, il invoquait la pensée de notre enfant avec une émotion si sérieuse, que je ne pouvais supposer qu'il me mentît: et puis quel eût été son but?
Ce bonheur inespéré, joint aux émotions si diverses de la journée, me bouleversa tellement que je tombai dans un fauteuil comme affaissée sur moi-même.
Je mis mon front dans mes deux mains pour recueillir mes idées. Après un moment de silence, je dis à Gontran:
– Pardon à mon tour, mon ami, si je ne réponds pas mieux à toutes vos ravissantes bontés; mais, quoique bien douce, ma surprise est si profonde, que je ne puis trouver de paroles pour vous exprimer ma reconnaissance.
J'étais dans un embarras extrême; je croyais à la sincérité du retour de mon mari, je ne savais si je devais ou non lui faire part de mon entretien avec Ursule, de ses cruels aveux et de l'espèce de défi qu'elle m'avait jeté au sujet de Gontran.
Pour tâcher de pressentir mon mari, je lui dis:
– A propos, M. Sécherin est parti ce matin; le savez-vous, mon ami?
– Je le savais. Pourquoi sa femme ne l'a-t-elle pas accompagné? c'était pour elle une excellente occasion de remplir sa promesse, – me dit Gontran du ton le plus naturel. – Elle aurait dû agir ainsi, – ajouta-t-il d'un ton de reproche, – par égard pour vous, puisque je lui avais confié que votre tranquillité dépendait presque de son départ.
– Peut-être, – dis-je en tâchant de sourire pour cacher mon émotion, – peut-être se repent-elle de s'être montrée si cruelle pour vous et d'avoir repoussé vos soins, peut-être ce dédain de sa part était-il affecté.
– Oh! alors tant pis pour elle, – me dit gaiement Gontran; – elle a laissé passer le quart d'heure du diable, comme on dit… – Maintenant il est trop tard; mon ange gardien est avec moi, et il a trop de beauté et trop de bonté pour ne pas me préserver et me défendre de tous les maléfices.
– Vous êtes maintenant bien rassuré, mon ami, – dis-je en continuant de sourire; – mais ma cousine est bien adroite, bien séduisante, et votre pauvre Mathilde…
– Oh! ma pauvre Mathilde, – me dit Gontran avec un accent rempli de tendresse, – ma pauvre Mathilde est une petite moqueuse… Au lieu de prendre cet air humble et résigné, elle doit s'apercevoir qu'elle est, de ce moment, ma souveraine maîtresse. Tenez, entre nous, je lui crois, à cette pauvre Mathilde, des intelligences surnaturelles avec je ne sais quels bons génies invisibles, qui d'un souffle changent l'orage en calme, la tristesse en joie douce et sereine: elle leur a fait un signe, et mon âme a été inondée de félicité… Ma pauvre Mathilde me rappelle enfin ces fées qui cachent longtemps leur pouvoir pour le révéler un jour dans toute sa majesté; et j'aurais peur d'être désormais par trop son esclave, si ce n'était régner… que de lui obéir… Mais je vous laisse… mon bel ange gardien; faites-vous jolie, bien jolie, pour que nous puissions nous dire d'un coup d'œil en regardant votre cousine: Cette pauvre Ursule!
Gontran, me baisant au front, me quitta, et me laissa dans une sorte d'enchantement.
CHAPITRE VIII.
LES BRUITS DU MONDE
Maintenant que je réfléchis de sang-froid à ces paroles de mon mari, je ne comprends pas comment je pus croire à leur sincérité; comment ce brusque et tendre retour de Gontran, si étrangement, si fabuleusement motivé, n'éveilla pas mes soupçons.
Mais alors j'ignorais encore que les protestations les plus passionnées servent souvent de voile à la perfidie, à la trahison. Et puis j'étais si malheureuse, j'avais tant besoin de trouver un bon sentiment chez mon mari, que je me laissai aller aveuglément à ce bonheur inespéré. Je comptais d'ailleurs sur ma sagacité, sur ma pénétration, pour découvrir les véritables intentions d'Ursule.
Le dîner fut très-gai. Mademoiselle de Maran ne dit pas un mot qui eût trait aux menaces détournées qu'elle m'avait faites. Ursule me combla de prévenances.
De son côté Gontran m'entoura de soins si marqués, si affectueux, que plusieurs fois ma tante l'en plaisanta.
A la fin du repas ma cousine me dit avec une expression de regret:
– Ah! que tu es heureuse de passer l'automne et une partie de l'hiver à la campagne… toi!
– Eh bien! – reprit mademoiselle de Maran, – il me semble que c'est un bonheur que vous partagez, ma chère; est-ce que cet excellent M. Sécherin n'est pas le plus heureux des hommes de vous voir et de vous savoir ici, jusqu'à la fin des siècles? Est-ce qu'il n'a pas pris le soin complaisant de vous y amener lui-même, s'il vous plaît?
– Sans doute, madame, – reprit Ursule, – mais on ne fait pas toujours ce qu'on désire; aussitôt après son retour ici, retour que je viens de hâter en lui écrivant tantôt, mon mari sera obligé de partir pour Paris, et, naturellement, je l'y accompagnerai.
– Ah! mon Dieu, – s'écria ma tante, – mais c'est du fruit nouveau, cela! Avant son départ il disait qu'il pouvait rester ici jusqu'au mois de janvier, que vous ne reviendriez à Paris qu'avec Mathilde et Gontran?
– Oui, madame, mais un de ses correspondants de Paris, dont j'ai reçu tantôt une lettre, car j'ouvre les lettres de mon mari en son absence, – dit Ursule en souriant, – lui annonce qu'il est indispensable qu'il se rende à Paris pour la fondation de la maison de banque à laquelle M. Sécherin s'est associé comme il vous l'a dit; aussi, ma bonne Mathilde, je n'ai plus que quatre ou cinq jours à passer avec toi: et même, une fois à Paris, nos sociétés seront si différentes… Moi… modeste femme de banquier… toi, la brillante vicomtesse de Lancry, nous nous verrons donc bien rarement: ce sera presque une séparation.
– Mais vous deviez habiter ensemble à Paris pour continuer ce modèle des ménages unis et confondus, – s'écria mademoiselle de Maran. – Toutes ces belles résolutions sont donc changées?
– C'étaient malheureusement de ces rêves de pensionnaires, impossibles à réaliser, madame, – dit Ursule en souriant. – Quoique, pour ma part, je regrette beaucoup de renoncer à cette espérance… je m'y résigne.
– Et puis avouez un peu, ma cousine, – dit gaiement mon mari, – que le tableau que je vous ai fait du seul appartement dont nous pouvons disposer pour vous ne vous a pas séduite?
– Vous êtes très-injuste, mon cher cousin: nous nous serions accommodés de bien moins encore, pour avoir le plaisir de ne pas quitter cette chère Mathilde; mais le faubourg Saint-Honoré est si loin du centre des affaires, que mon mari ne pourrait s'y fixer…
Le dîner était terminé, je me levai.
Gontran donna le bras à mademoiselle de Maran et passa devant moi et Ursule.
Celle-ci, au moment d'entrer dans le salon, me dit tout bas:
– Voilà comme je me venge… Êtes-vous contente?..
Lorsque les gens eurent servi le café, mademoiselle de Maran prit un air grave, solennel, et dit:
– Maintenant, nous sommes seuls et en famille, nous pouvons parler à cœur ouvert.
En disant ces mots elle tira de sa poche les lettres qu'elle avait reçues de Paris le matin, en me jetant un regard d'ironie et de méchanceté.
– Que voulez-vous dire, madame? – dit Gontran.
– Vous allez le savoir: mais d'abord il faut me promettre d'être calme, de ne pas vous laisser entraîner à un premier mouvement… Mais, j'y pense, Ursule, allez donc voir s'il n'est resté personne dans la salle à manger.
Ursule se leva, ouvrit la porte, regarda et revint.
– Il n'y a personne, madame.
– Mais encore, à quoi bon toutes ces précautions? – reprit Gontran.
– Bonaparte a dit qu'il fallait laver son linge sale en famille. Passez-moi l'expression en faveur de la pensée, qui est toute pleine de bon sens… Mais avant de commencer, – ajouta mademoiselle de Maran en se retournant vers Ursule, – il faut que je vous explique, chère petite, la contradiction apparente que vous remarquerez entre ce que je vais dire et ce que je vous ai appris.
– Comment cela, madame?
– J'étais convenue avec Mathilde de ne pas parler des horribles calomnies dont elle avait été victime, des affreux chagrins qui avaient empoisonné les premiers mois de son mariage… Je vous ai donc représenté votre cousine, jusqu'ici, comme la plus adorablement heureuse des créatures; hélas! il n'en était rien, mais rien du tout: vous allez bien le voir, et apprendre qu'au contraire, depuis qu'elle est mariée, à part quelques petits quartiers de lune de miel, la vie de notre pauvre Mathilde n'a été qu'une longue torture… et que ce n'est rien encore auprès de ce que le sort lui réserve…
A mesure que mademoiselle de Maran me parlait, Ursule me regardait avec une surprise croissante; si je n'avais pas été si souvent trompée par son hypocrisie, j'aurais presque dit qu'elle me regardait avec intérêt.
– Mais, madame, encore une fois, de quoi s'agit-il? – demanda Gontran avec impatience.
– Mon pauvre Gontran, – lui dit-elle, – vous ne saurez cela que trop tôt… car ça vous regarde au premier chef; et trop tard, car je crois bien que le mal est sans remède; mais, d'abord, il faut que vous me donniez votre parole de gentilhomme de ne croire tout au plus que la moitié de ce que je vous dirai, et de faire la part des circonstances et des mauvaises langues: après tout, c'est moi qui ai élevé votre femme; et, pour moi comme pour elle, il ne faut pas trop vous hâter de la juger défavorablement sur les apparences. Voyez-vous, nous pèserons bien sincèrement le pour et le contre; et puis après, n'est-ce pas? nous prendrons une résolution.
Il m'était impossible de prévoir où mademoiselle de Maran voulait en venir. J'avais une telle confiance dans moi-même, que je n'étais nullement inquiète, bien que je m'attendisse à quelque méchanceté.
– Puisqu'il s'agit de moi, madame, – lui dis-je, – je vous demande en grâce d'abréger ces préliminaires et d'arriver au fait.
– Allons, allons, voilà une généreuse impatience qui me rassure et qui est de bon augure. Eh bien donc, monsieur de Lancry, savez-vous quel est le bruit ou plutôt, ce qui est bien plus grave… quelle est la conviction des personnes de notre société que la révolution n'a pas chassées de Paris?
– Non, madame…
– Eh bien… l'on est persuadé… l'on sait qu'avant d'aller à Rouvray, chez sa cousine, votre femme a été en catimini passer une nuit dans une maison de campagne de M. Lugarto, et que ce bel Alcandre à étoiles d'or en champ d'argent s'y trouvait seul bien entendu: ce qui peut joliment passer pour un tête-à-tête nocturne…
Mademoiselle de Maran, en disant ces mots, me lança un regard de vipère.
Je pâlis.
– Eh bien!.. eh bien! – s'écria-t-elle, – voyez donc cette pauvre chère petite, comme la voilà déjà toute bouleversée!.. Ah! mon Dieu! que je m'en veux donc d'avoir parlé maintenant!.. Mais aussi elle semblait si sûre d'elle-même! Ursule, donnez-lui donc vite des sels, voilà mon flacon.
Ursule s'approcha de moi avec un air de commisération protectrice et triomphante: je la repoussai doucement, en lui disant que je n'avais besoin de rien.
Ce premier coup fut terrible, je n'y étais pas préparée, je restai muette.
Mon mari, qui un moment était devenu pourpre de colère ou de surprise, se remit, partit d'un grand éclat de rire et s'écria:
– Comment, mademoiselle de Maran… vous… vous donnez dans de pareilles histoires?.. Je crois bien que cette pauvre Mathilde reste stupéfaite! Il y a de quoi, qui pourrait s'attendre à une pareille folie.
Je cherchais à la hâte le moyen de me disculper, en respectant le secret de Gontran s'il en était encore temps.
Mademoiselle de Maran parut très-étonnée de l'indifférence avec laquelle Gontran accueillait cette révélation.
Elle reprit: – Mais attendez donc avant que de rire, mauvais garçon, que je vous complète au moins les faits qu'on me dénonce. On dit donc que votre femme a passé la nuit dans la maison de ce Lugarto. Maintenant les uns assurent et croient que c'était volontairement et par amour… Ce qui me semble hasardé, car ça ferait supposer que ma chère nièce est une indigne créature. Les autres prétendent, au contraire, que la pauvre chère petite s'y était rendue, en tout bien, en tout honneur, pour racheter à Dieu sait quel prix un papier qui pouvait vous diffamer, mon cher Gontran. Là-dessus, remarquez bien, mes enfants, que je suis dans tout cela et de tout cela ni plus ni moins innocente que la nymphe Écho…
Je ne pouvais plus en douter, M. Lugarto avait tenu parole: pour se venger, il avait écrit à mademoiselle de Maran ou à quelque personne de sa connaissance plusieurs versions de cette nuit fatale qui devaient ou me perdre de réputation ou déshonorer Gontran.
Le faux et le vrai étaient si perfidement combinés et confondus dans cette horrible calomnie, que le monde, par indifférence on par méchanceté, devait tout admettre sans examen.
J'osais à peine jeter les yeux sur Gontran, je m'attendais à une explosion terrible de sa part; ma stupeur égala le désappointement de mademoiselle de Maran.
Mon mari, après avoir surmonté de nouveau une légère émotion, reprit avec le plus grand sang-froid, en haussant les épaules:
– Maintenant, madame, ce ne sont plus même des calomnies, ce sont des folies; et, en vérité, les temps où nous vivons sont bien graves pour qu'on puisse s'amuser à propager de si stupides niaiseries.
– Comment!.. – s'écria ma tante, – c'est ainsi que vous prenez cela? Peste soit de votre philosophie!
– On serait philosophe à trop bon marché, madame, si l'on méritait ce titre parce qu'on méprise de vains bruits qui n'ont pas même la consistance d'une calomnie… Mathilde ne doit pas s'inquiéter de ces sottises; en deux mots je vous rappellerai les tristes circonstances grâce auxquelles le nom de M. Lugarto a pu être malheureusement rapproché de celui de madame de Lancry. Cet homme a lâchement abusé d'une intimité que son amitié m'avait presque imposée, pour tâcher de nuire à la réputation de madame de Lancry. J'ai répondu à cette lâcheté comme je le devais, par un démenti et par une paire de soufflets en face de vingt personnes; une rencontre a eu lieu, j'ai donné un coup d'épée à M. Lugarto; le lendemain je suis parti pour l'Angleterre, où m'appelaient d'assez graves intérêts. Aussitôt après mon départ, Mathilde a quitté Paria pour venir chez sa cousine passer le temps de mon absence; j'ai été la rejoindre à mon retour de Londres, et je l'ai ramenée ici: voilà, madame, toute la vérité. Quant aux ridicules inventions dont on se donne la peine de vous faire part et sur lesquelles vous croyez devoir appeler notre attention, je vous le répète, cela ne vaut pas même un démenti; je n'y songerais même déjà plus, si Mathilde n'avait pas été assez enfant pour s'en attrister un instant. Mais elle est excusable; elle entre dans le monde, son âme pure et ingénue est naturellement impressionnable à des misères qui, plus tard, n'exciteront pas même son dégoût. – Puis, s'adressant à moi, Gontran me dit avec l'accent le plus tendrement affectueux:
– Pardon, ma pauvre Mathilde, ma malheureuse liaison avec Lugarto vous cause encore cette contrariété, mais, je l'espère, ce sera la dernière.
Je fus profondément touchée du langage simple et digne de Gontran.
Depuis le commencement de cet entretien, ma cousine semblait profondément absorbée; l'expression de sa figure avait complétement changé.
Mademoiselle de Maran, malgré son assurance, était déconcertée; elle regardait attentivement, moi, Ursule, mon mari, pour tâcher de pénétrer la cause de l'indifférence ou de la modération de Gontran; modération qui m'étonnait moi-même autant qu'elle me touchait, car mon mari pouvait être justement blessé de certaines assertions de mademoiselle de Maran.
