Kitabı oku: «Mathilde», sayfa 46
Après cette muette observation, qui dura quelques secondes, ma tante reprit d'un air de réflexion:
– Allons, Gontran… vous ne vous laissez pas déferrer, c'est déjà quelque chose; vous sentez bien que tout ce que je demande au monde, c'est de pouvoir ne pas croire un mot de ce qu'on m'écrit et d'y répondre par un fameux démenti; mais d'un autre côté, comme dit le proverbe, il n'y a pas de fumée sans feu. Eh bien! voyons. Entre nous, qui peut avoir allumé cette atroce flambée de mauvais propos-là? Comment imaginer que des gens graves, sérieux, car ce sont des gens graves et sérieux qui m'écrivent, s'amusent à inventer l'histoire de la visite nocturne de Mathilde à M. de Lugarto, s'il n'y avait rien eu de vrai là dedans? Après tout, vous devez le savoir mieux que personne, mon garçon: 1º ce Lugarto a-t-il eu entre les mains de quoi vous déshonorer? 2º est-il capable, dans cette occurrence, de se dessaisir de ce susdit moyen de vous perdre, uniquement pour le plaisir de faire une action généreuse? Quant à moi, ça me paraîtrait joliment problématique, hypothétique, pour ne pas dire drôlatique, de la part d'une pareille espèce toujours grinchante et malfaisante.
L'infernale méchanceté de mademoiselle de Maran la servait peut-être à son insu.
Il était impossible de toucher plus cruellement le vif des soupçons que devait avoir Gontran, au sujet de la reddition du faux, que M. Lugarto semblait lui avoir faite volontairement.
Quoique mon mari ne pût soulever cette question avec moi, puisqu'il me croyait dans une complète ignorance de cette funeste action, j'avais toujours remarqué qu'il entrevoyait quelque cause mystérieuse dans la restitution de M. Lugarto.
Mademoiselle de Maran était-elle instruite de tout? c'est ce que je ne savais pas encore. Néanmoins je m'attendais cette fois à un mouvement de colère de Gontran.
Je fus presque effrayée en le voyant écouter mademoiselle de Maran avec le même calme insouciant; il haussa les épaules, sourit en me regardant et répondit:
– Cela n'est plus ni une calomnie, ni une stupidité, cela tombe dans le roman, dans le surnaturel. Est-ce tout, madame? vos correspondants ne vous mandent-ils rien de plus? Ce serait dommage de s'arrêter en si bon chemin.
– Non, certainement, ça n'est pas tout! – s'écria ma tante, ne pouvant plus contenir sa rage, – je vous ai dit ce dont les gens les plus respectables étaient convaincus… maintenant je dois vous dire quels seront les effets de ces convictions… Ils vous seront joliment agréables, ces effets-là! Quoique vous criiez au roman et au surnaturel, vous et votre femme, vous aurez tout simplement l'inconvénient d'être partout montrés au doigt et de ne pas recevoir un salut sur dix que vous ferez. Ça vous étonne? Vous allez peut-être dire que c'est de la magie? rien de plus simple pourtant. Je vais vous démontrer cela, toujours d'après mon petit jugement… Ou l'on croira que votre femme a sacrifié son honneur pour sauver le vôtre, mon garçon, et vous passerez pour un misérable… ou bien l'on croira que votre femme a cédé à son goût pour Lugarto, et elle passera pour une indigne, sans compter que dans cette circonstance encore on vous regardera comme le dernier des hommes, vu que vous avez toléré ce goût-là, soit parce que vous deviez de l'argent à vilain homme, soit parce que votre femme vous ayant apporté toute sa fortune vous trouvez plus politique et plus économique de fermer les yeux.
– Vraiment, madame… on croit cela? – dit Gontran.
– Sans, doute, voilà ce que croient les bonnes gens, les gens inoffensifs, vos amis enfin…
– Et nos ennemis, madame?
– Ah, ah, ah, vos ennemis, c'est bien une autre affaire! Ils croient, eux, que vous et Mathilde vous vous entendez comme deux larrons en foire: «S'il n'y avait qu'un coupable dans le ménage, – disent ceux-là, – soit l'homme, soit la femme, il y aurait eu scission entre eux. Une honnête femme ne reste pas avec un homme déshonoré. Elle peut sacrifier son honneur pour sauver celui de son mari; mais une fois le sacrifice accompli, elle l'abandonne. Si elle reste avec lui, elle lui devient complice… D'un autre côté, un honnête homme ne reste pas avec une femme qui l'a outragé… S'il n'a pas de fortune, eh bien! il vit de privations plutôt que de laisser soupçonner qu'un honteux intérêt le retient auprès d'une épouse adultère…» Ainsi donc que concluront vos ennemis, ces langues assassines et vipérines, en vous voyant toujours si bien ensemble? Ils concluront que vous avez l'un pour l'autre toutes sortes d'abominables tolérances.
– Enfin… enfin je devine tout maintenant! – m'écriai-je en interrompant mademoiselle de Maran. Votre haine vous a emportée trop loin, madame; vous vous êtes trahie malgré vous… Béni soit Dieu qui nous dévoile ainsi les inimitiés qui nous poursuivent!..
– Comment… comment… Elle est folle, cette petite… – dit mademoiselle de Maran.
– Gontran… Gontran… je me demandais pourquoi celle qui est pourtant la sœur de mon père était venue ici… Elle vous l'apprend… Oui… madame… maintenant je comprends tout… Vous voulez par vos calomnies élever d'affreuses discussions entre nous et nous désunir… En effet, madame, c'eût été un beau triomphe pour vous… Il y a une année à peine que nous sommes mariés! et une séparation perdait à jamais ou moi ou Gontran, car elle autorisait les bruits les plus odieux.
La contraction des sourcils de mademoiselle de Maran me prouva que j'avais frappé juste.
Elle se prit, selon son habitude, à rire aux éclats pour cacher sa colère:
– Ah!.. ah!.. ah!.. qu'elle est donc amusante, cette chère petite, avec ses suppositions. Mais, folle que vous êtes, est-ce que je vous parle en mon nom? Je viens en bonne et loyale parente, s'il vous plaît, ne l'oubliez pas, vous dire: «Mes chers enfants, prenez garde, voici ce qu'on croit… Ce n'est pas un vain bruit, un caquet, un propos; ce sont les convictions de personnes sérieuses, graves, dont la parole a la plus grande autorité… Maintenant que le monde interprète ainsi votre conduite, puisqu'il est impossible de lui ôter cette créance… puisque vous êtes déshonorés sinon l'un et l'autre… du moins l'un ou l'autre… je viens en bonne et loyale parente vous…»
Gontran interrompit mademoiselle de Maran et lui dit:
– Il me semble, madame, que le monde aurait un moyen beaucoup plus simple et beaucoup plus naturel d'interpréter la persistance de l'attachement que moi et madame de Lancry continuons d'avoir l'un pour l'autre, ce serait de croire que nous vivons en honnêtes gens, que n'ayant rien à nous reprocher mutuellement, nous méprisons profondément tant d'atroces calomnies, et que nous avons trop de bon sens pour mettre notre bonheur à la merci de la première calomnie venue. Cette version aurait de plus l'avantage d'être la seule possible et vraie, ce qui n'est pas peu de chose, je crois. En résumé, madame, je ne partage pas pourtant la susceptibilité et la défiance de Mathilde. La pauvre enfant a déjà tant souffert des méchants, que dans son ressentiment un peu aveugle, elle a pu un moment vous confondre avec eux. Elle se trompe, je n'en doute pas. En nous parlant comme vous faites, vous cédez à l'intérêt que nous vous inspirons. Mettez donc le comble à vos bontés, conseillez-nous: que devons-nous faire pour convaincre nos amis qu'ils sont dupes d'une calomnie et pour prouver à nos ennemis qu'ils sont des infâmes?
– Mon beau neveu, – dit mademoiselle de Maran avec rage, – je ne conseille plus, l'heure est passée; mais je devine et je prédis… Écoutez-moi donc si vous êtes curieux du présent et de l'avenir. Dans votre joli petit ménage, l'un de vous est dupe et victime, l'autre est fripon et bourreau. Une rupture deviendra nécessaire entre vous, et cela plus prochainement que vous ne pensez, parce que la victime finira par se révolter… Mais cette rupture sera trop tardive, mes chers enfants. Le monde aura pris l'habitude de voir en vous deux complices… il continuera de vous mépriser… Cette séparation, qui aurait pu au moins sauver la réputation de l'un de vous deux, ne sera qu'un nouveau grief contre vous… On vous prendra pour deux coquins même trop scélérats pour pouvoir continuer de vivre ensemble… Cela vous paraît drôle… et j'ai l'air d'une lunatique… Eh bien!.. vous viendrez me dire un jour si je me suis trompée… Un mot encore, et ne parlons plus de cela… Cette abominable révolution a tellement effarouché mes amis, que je ne voyais presque personne, et je ne savais presque rien de tout ceci. Sur quelques bruits qui m'en étaient pourtant revenus, je priai votre oncle M. de Versac et M. de Blancourt, deux de mes vieux amis, d'être aux aguets, de s'enquérir et de m'écrire ce qu'ils entendraient dire ou sauraient avoir été dit… Voici leurs lettres… lisez-les… vous verrez que je n'invente rien. Maintenant plus une parole à ce sujet… Faisons un wisth, si vous le voulez bien… Si Mathilde est trop fatiguée, nous ferons un mort avec vous, Ursule… Tout cela finit à merveille. Vous êtes content et résigné, mon beau neveu; tant mieux, j'en suis tout aise, tout épanouie; j'en piaffe, j'en triomphe: car dites donc, moi, qu'est-ce que je veux? votre bonheur. Eh bien! plus on vous méprise tous deux, plus vous êtes heureux… Ça me met joliment à même de travailler à votre félicité, n'est-ce pas? Là-dessus, sonnez et demandez des cartes…
Je remontai chez moi, laissant Ursule, mon mari et mademoiselle de Maran jouer au wisth.
Cette occupation leur permettait au moins de garder le silence après une scène si pénible.
CHAPITRE IX.
BONHEUR ET ESPOIR
J'étais dans une extrême perplexité; je ne savais si le calme de Gontran était réel ou simulé. Je fus encore sur le point, malgré les recommandations de M. de Mortagne, de tout dire à mon mari au sujet de cette nuit fatale.
Mais je pensai que c'était peut-être en grande partie le désir de ne pas éveiller mes soupçons au sujet de ce malheureux faux qui avait rendu Gontran en apparence si indifférent aux attaques de mademoiselle de Maran. Connaissant l'infernale méchanceté de ma tante, je ne pouvais me dissimuler que nous avions beaucoup à redouter de la malveillance du monde.
La froideur glaciale avec laquelle on avait accueilli Gontran quelques mois auparavant semblait presque justifier les prévisions de mademoiselle de Maran. J'étais inquiète de savoir si Gontran viendrait chez moi avant de rentrer chez lui; je voulais lui dire combien j'étais contente de voir Ursule partir. J'attribuais cette résolution de ma cousine moins au sentiment généreux qu'à la crainte de me voir prévenir son mari de mes soupçons, ainsi que je l'en avais menacée, et d'éveiller ainsi sa défiance pour l'avenir. En cela je reconnus la justesse des conseils de madame de Richeville.
Sur les onze heures, Gontran frappa et entra chez moi.
J'interrogeai ses traits presque avec anxiété, tant je craignais de leur voir une expression menaçante.
Il n'en fut rien; il avait peut-être au contraire l'air plus tendre, plus affectueux encore.
– Ah! mon ami, – m'écriai-je, – que mademoiselle de Maran est donc méchante!.. Venir ici dans le but si odieux d'exciter entre nous peut-être une rupture violente en nous rapportant les plus affreuses calomnies!
– Sans croire positivement comme vous que tel ait été le but du voyage de votre tante, je pense qu'elle s'ennuyait un peu de n'avoir personne à tourmenter, et que, sachant à peu près d'avance le contenu des lettres de mon oncle et de M. de Blancourt, elle était venue pour jeter entre nous ce brandon de discorde. Vous aviez raison, Mathilde, mademoiselle de Maran est plus méchante que je ne le pensais: désormais nous n'aurons aucun motif pour la voir.
– Ah! mon ami que vous êtes bon!.. si vous saviez quel plaisir me fait cette promesse, j'ai toujours eu le pressentiment que nos chagrins viendraient de mademoiselle de Maran.
– Heureusement, dans cette circonstance, en voulant nous nuire elle nous a servis presque à son insu.
– Comment cela?
– J'ai lu les lettres de mon oncle et de M. de Blancourt; il est évident que les bruits les plus mensongers et les plus odieux circulent sur nous, la malignité a exploité des faits très-simples, et les a odieusement dénaturés; ainsi, parce que j'étais allé chercher en Angleterre des papiers qui pouvaient compromettre une tierce personne, on a dit que Lugarto avait en son pouvoir de quoi me déshonorer. Je ne veux pas non plus rechercher davantage ce qui a pu donner lieu à la fable absurde de cette nuit que vous auriez été passer dans la maison de Lugarto; je sais l'horreur qu'il vous inspirait; mais, tenez, je suis fou… c'est vous outrager que de s'appesantir un moment sur de pareilles infamies. Cette méchanceté de mademoiselle de Maran nous peut servir, en cela qu'elle nous apprend du moins ce que disent nos ennemis. Cette révélation doit surtout apporter quelques changements à nos projets; ainsi je serais d'avis, si toutefois vous y consentez, d'éloigner de beaucoup notre retour à Paris, de n'y revenir, je suppose, que dans un an ou quinze mois, et de rester ici jusque-là; les événements politiques seront un excellent prétexte à notre absence… Je connais Paris et le monde, dans six mois on ne s'occupera plus de nous; dans un an toutes ces misérables calomnies seront complétement oubliées… si, au contraire, nous arrivions à Paris dans quelques semaines, comme nous en avions le dessein, nous tomberions au milieu de ce déchaînement universel qui vous étonnerait moins, si vous connaissiez mieux le monde… Vous êtes belle, vertueuse… vous m'aimez, vous m'avez choisi; en voilà plus qu'il n'en faut pour exciter toutes les haines et toutes les jalousies qui ne manqueront pas d'exploiter ce qu'il peut y avoir de mystérieux dans mes relations passées avec Lugarto… Si j'étais seul, je mépriserais ces vains bruits, mais j'ai à répondre de votre bonheur, et je serais le plus coupable des hommes, si je n'agissais pas de façon à vous épargner de nouveaux chagrins, à vous qui avez déjà tant souffert pour moi… Ce qu'il y a de plus sage, de plus prudent, est donc de suspendre indéfiniment notre retour à Paris… Dites, Mathilde.. êtes-vous de mon avis? je vous en prie, répondez-moi.
– Eh! mon Dieu! le puis-je, – m'écriai-je dans un élan de joie impossible à décrire, – puis-je répondre lorsque mon cœur bat à se rompre de surprise et de bonheur! mon Dieu, mon Dieu! vous voulez donc me rendre folle aujourd'hui, Gontran? Dites? Oh! non, c'est trop de félicité en un jour. Retrouver votre tendresse, avoir la certitude de rester ici seule avec vous longtemps, longtemps, au lieu d'aller à Paris; encore une fois, Gontran, c'est trop… Je ne demandais pas tant… mon Dieu!
Et je ne pus m'empêcher de pleurer de bien douces larmes, cette fois.
Pauvre petite! – me dit Gontran. – Hélas! votre étonnement est un reproche cruel, et je ne le mérite que trop, cela est vrai pourtant; je vous ai assez déshabituée du bonheur pour que vous pleuriez des larmes de ravissement inespéré, en m'entendant vous dire que je vous aime et que nous resterons ici longtemps… Oh! tenez, cela est affreux… Quand je pense qu'un moment je t'ai méconnue; pauvre ange bien-aimé… D'où vient donc, qu'au lieu de jouir de la délicatesse exquise de ton esprit, de l'adorable bonté de ton âme, j'ai laissé mon cœur s'engourdir pendant que je me livrais à je ne sais quelle existence grossière, stupide et brutale? Est-ce un rêve? Est-ce une réalité? dites dites, mon bon ange gardien? Oh! oui, dites-moi bien que nous nous sommes endormis a Chantilly, que nous nous sommes réveillés à Maran…
– Oh! parlez ainsi, parlez encore de votre voix si douce et si charmante, – dis-je à mon mari en joignant mes deux mains avec une sorte d'extase. – Oh! parlez encore ainsi, vous ne savez pas combien ces bonnes et tendres paroles me font de bien; quel baume salutaire elles répandent en moi… Oh! Gontran… il me semble que notre enfant en a doucement tressailli; oui, oui, joie et douleur, ce pauvre petit être partagera tout, ressentira tout désormais… Aussi, merci à genoux pour lui et pour moi, mon tendre ami, merci à genoux du bonheur que vous nous causez…
…
Je passai les jours qui suivirent cette conversation avec Gontran dans un enchantement continuel; il était impossible d'être plus tendre, plus attentif, plus prévenant que ne l'était mon mari.
Mademoiselle de Maran, voyant ses méchants projets presque complétement avortés, ne dissimulait pas son mécontentement et parlait de son prochain départ, feignant d'être plus rassurée par les dernières nouvelles de Paris.
Ursule attendait son mari d'un moment à l'autre.
Ainsi qu'elle me l'avait promis, elle lui avait écrit pour lui demander d'aller à Paris avec lui au lieu de rester à Maran, comme cela avait été d'abord convenu entre eux.
Depuis le jour où elle avait entendu mademoiselle de Maran parler des calomnies que nous avions à redouter, je remarquai un singulier changement dans les manières de ma cousine envers moi et Gontran. Avec mon mari, elle était de plus en plus moqueuse, ironique, altière; avec moi, dans les rares occasions où nous nous trouvions seules, elle était gênée, confuse, elle me regardait parfois avec une expression d'intérêt que je ne pouvais comprendre; souvent je vis qu'elle était sur le point de me parler avec abandon comme si elle eût eu un secret à me confier, et puis elle s'arrêtait tout à coup. D'ailleurs j'évitais autant que possible de me trouver seule avec elle.
Je passais mes matinées avec Gontran.
Après déjeuner, nous faisions de longues promenades en voiture, pendant lesquelles on échangeait quelques rares paroles; nous dînions, et le wisth de mademoiselle de Maran occupait la soirée. Maintenant que le passé m'a éclairée, je me souviens de bien des choses que je remarquais alors à peine parce que je ne pouvais m'en expliquer la portée.
Ainsi, quoique mon mari me témoignât toujours la plus parfaite tendresse depuis ce jour où il était revenu si brusquement à moi, il semblait profondément rêveur, préoccupé.
Quelquefois il avait des distractions inouïes, d'autres fois il me semblait sous l'impression d'un étonnement extraordinaire, presque douloureux, comme s'il eût en vain cherché le mot d'un cruel et étrange mystère.
Ses élans de joie folle, qui m'avaient d'abord tant étonnée, ne reparurent plus. Souvent même je vis ses traits obscurcis par une expression de tristesse amère.
Je lui en témoignai ma surprise, il me répondit avec douceur:
– C'est que je pense aux chagrins que je vous ai causés.
Quoique ces symptômes eussent dû me paraître singuliers, je ne m'en inquiétais pas; Gontran était rempli de soins et de bonté pour moi, il me parlait de plus en plus de la nécessité de rester à Maran pendant au moins une année, autant pour donner aux propos le temps de s'oublier que par une économie que notre nouvel avenir rendait nécessaire.
Je le répète, je ne pouvais donc pas m'effrayer des singulières préoccupations de Gontran, j'aurais craint de l'impatienter par mes questions à ce sujet.
Sans doute avertie par son instinct qui la portait à aimer mes ennemis, mademoiselle de Maran semblait avoir pris Ursule en une tendre affection; elles faisaient quelquefois ensemble de longues promenades à pied.
Ma tante avait d'abord évidemment cru que Gontran s'occupait d'Ursule; ses plaisanteries perfides à M. Sécherin me l'avaient prouvé, mais les marques d'intérêt que me témoignait Gontran et la froideur que lui marquait Ursule semblaient dérouter ses soupçons.
Ursule se promenait presque tous les matins dans le parc, Gontran avait choisi cette heure pour faire de la musique avec moi comme autrefois.
Enfin, sauf l'ennui d'avoir auprès de nous deux personnes que je me savais hostiles, jamais, depuis mes beaux jours de Chantilly, je n'avais été plus complétement heureuse.
Cet état de contrainte allait cependant cesser, j'allais me retrouver seule avec Gontran et notre amour.
La dernière lettre qu'Ursule avait reçue de M. Sécherin, à qui elle écrivait régulièrement tous les deux jours, lui annonçait son arrivée pour le 13 décembre.
Je n'oublierai jamais cette date.
Ce jour est venu.
Quoique M. Sécherin fût ordinairement très-exact à répondre à sa femme, celle-ci n'avait pas reçu de lettre de lui depuis trois jours.
Elle n'était nullement inquiète de ce silence, elle y voyait, au contraire, une nouvelle preuve de l'arrivée de son mari, qui l'aurait nécessairement avertie dans le cas où ses projets eussent été changés.
J'allai me mettre à mon piano avec Gontran.
Blondeau vint me demander si je pouvais recevoir Ursule.
Mon mari prévint un refus que j'allais faire en me disant:
– Elle part aujourd'hui, c'est une formalité de simple politesse; recevez-la, je reviendrai tout à l'heure.
Quoique cette entrevue dût m'être extrêmement désagréable, je n'hésitai pas à suivre le conseil de mon mari.
Ursule entra.
Nous restâmes seules.
