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Kitabı oku: «Les Mystères du Louvre», sayfa 11
XIII
LE PHILTRE ET LE POISON
Cette fois c'était un homme, ainsi que la jeune femme cachée sous la tenture s'en convainquit promptement par le murmure confus de voix qui arrivait jusqu'à elle, au fond du laboratoire, à travers la sonorité des deux premières pièces vides. Il parlait très haut, et insistait pour pénétrer jusqu'au cœur de la place, quoique maître Gaspard Cinchi s'efforçât de le retenir dans la salle précédente.
La dame au masque ne distinguait pas ses paroles, mais quelques inflexions de son accent la frappèrent particulièrement. Elle était certaine de les connaître, sans se rappeler au juste à qui elles appartenaient.
L'alchimiste, pressé d'en finir avec ce nouveau client, se décida à l'introduire dans le laboratoire.
– Entrez donc, lui dit-il; mais, en vérité, je ne peux vous accorder qu'un court entretien.
– Foi de gentilhomme! exclama son visiteur, il y a donc encombrement dans les forges de Satanas!
A ce juron, qui n'appartenait qu'au roi François Ier, la jeune femme avait redoublé d'attention, et son œil avait trouvé dans la tapisserie un vide par lequel elle pouvait tout observer.
Le nouveau venu était un nain tout contrefait, enveloppé dans un manteau gris traînant sur ses talons. Un feutre noir, sur lequel se dressait à pic une grande plume, noire aussi, retombait jusque sur son visage.
Mais il rejeta négligemment sur une escabelle feutre et manteau, et s'accroupissant à la façon orientale entre les bras du plus grand des fauteuils de cuir:
– Maître, dit-il, vous êtes pressé, je ne suis pas en humeur de paroles vaines. Je serai bref et logique.
Ce disant, il jeta sur la table une bourse de soie brodée aux fleurs de lys et gonflée d'or.
La jeune femme suivait cette scène avec une émotion indicible, le gnome qui venait de prendre possession du fauteuil du sorcier, et qui semblait ici dans son empire naturel, c'était le bouffon de la cour, le sarcastique, le joyeux Triboulet!
Certes, il ne justifiait guère en ce moment son renom de gaieté inépuisable.
Ses cheveux roux et rudes pendaient en mèches inégales autour de son gros cou apoplectique; les éraillures de ses yeux suintaient le sang; ses épaisses lèvres crispées grimaçaient des contours impossibles; des traces de rouge et de fard mal essuyés zébraient sa face blêmie.
Il n'était plus ni comique ni grotesque, il était hideux.
Le nécroman le considérait avec sa vigilance habituelle, et, frappé du désespoir empreint sur ses traits abattus, il n'attendit pas qu'il l'interrogeât:
– Vous êtes malheureux? lui dit-il.
– Taisez-vous! répondit-il, ranimé par ce mot. Je ne vous demande pas cela… Ce qui passe en moi, nul ne doit le savoir! je voudrais me le cacher à moi-même. Ce ne sont pas vos consolations ni vos horoscopes que je viens chercher…
– Que souhaitez-vous donc?
– L'aide de votre science la plus positive, l'alchimie.
Cependant, Gaspard Cinchi avait rencontré juste du premier mot.
Triboulet était malheureux; il était descendu dans l'antre infernal du nécroman, parce que l'enfer était déjà en lui et l'attirait.
Ce qu'il avait voulu faire comprendre à la princesse Marguerite était-il vrai? Y avait-il réellement un cœur dans cette machine à quolibets et à tours de force? Oui, mais un cœur semblable au reste de cette créature manquée, – incomplet.
Il était, – sarcasme du sort! qui lui arrachait des rires fauves trempés de larmes de feu, – il était amoureux de la plus divine créature que le monde eût encore admirée.
Et quand il descendait en lui-même, il se prenait d'une telle exécration pour sa laideur repoussante, pour son avilissement odieux, qu'il se faisait horreur et qu'il eût voulu se souffleter de sa propre main.
Cependant il l'aimait follement, éperdument, sans que la raison ni la conscience de son indignité, de la distance qui le séparait d'elle, réussît à le détourner d'une adoration voisine du fétichisme.
Oh! ses dédains, son indifférence méprisante, comme ils lui déchiraient l'âme à lui qui n'eût demandé d'autre joie que de se faire broyer sous les roues de son équipage, écraser sous les pas de sa haquenée, pour être seulement l'objet d'un regard ou d'une plainte de sa part!
Et quand le chancelier était venu le choisir pour confident de sa passion, réclamer ses services, lui donner de l'or pour l'aider à se faire aimer de cette femme, quel supplice, quelle rage, quelle démence!
Mais elle n'aimait pas le chancelier plus que le fou; il était impossible qu'elle l'aimât jamais, et c'était une âpre consolation dans ses misères de voir son patron souffrir de son mal, d'attiser insidieusement le brasier de ses tortures.
Il n'était donc pas seul dédaigné, pas seul repoussé, méprisé! C'est une des joies de Belzébuth de sentir des compagnons de supplice.
Oui, mais quel paroxysme de jalousie, en découvrant au fond des fosses du Louvre le vainqueur de cet esprit superbe, l'amant aimé de cette beauté sans égale!
Une démence furieuse s'était emparée de lui; son imagination, exaltée, familière à l'idée du mal, avait forgé, brasier volcanique, un projet dont il commençait en ce moment l'exécution.
– Expliquez-vous, reprit Gaspard Cinchi; que souhaitez-vous de l'alchimie?
– Deux choses: un philtre et un poison.
Les traits du vieillard ne bougèrent pas. Il était accoutumé sans doute à ces sortes de requêtes qui composaient le meilleur revenu de sa profession.
Cependant, le bouffon officiel, pour prévenir un refus, ajouta avec vélocité en montrant la bourse:
– Ceci ne suffit-il pas pour ces deux objets?
Gaspard Cinchi abaissa froidement les yeux sur le sachet, le prit par la main et sembla le peser.
Craignant toujours une hésitation:
– Ajoutez ceci! dit Triboulet.
Et il fit rouler près de la bourse deux bagues ornées de gros diamants, qu'il arracha de ses doigts.
– Vous êtes un homme sage et discret? lui dit avec son calme irritant et énigmatique le vieillard.
– Non, je suis un fou et un bavard… mais je sais payer, et je veux être servi… Est-ce assez, enfin.
De sa poigne nerveuse il brisa une chaîne d'or, présent du roi son maître, cachée sous son pourpoint, et la lança à côté du reste.
– J'entends fort bien, murmura Gaspard: vous voulez posséder les deux talismans qui rapprochent l'homme du génie du bien et de celui du mal: le philtre qui fait aimer et le poison qui tue.
– Eh bien, oui… le philtre qui endort la méfiance, qui ôte la force de résister, qui engourdit les sens et qui nous livre sans résistance la femme qui nous eût repoussés et meurtris éveillée… Cette femme, je l'aime; assiste-moi, suppôt de l'enfer, il faut qu'elle m'appartienne!..
– Quant au poison?..
– Ne me prenez pas pour un assassin ni pour un misérable voleur, vieillard!..
Je suis un homme offensé qui se venge!
– Il y a pour cela le duel, objecta Gaspard.
– Le duel!.. ah! ah! ah! exclama le bouffon avec un éclat strident qui fit vibrer les fioles sur leurs étagères, qui donc se battrait avec moi?..
– C'est juste, répondit gravement l'alchimiste.
Un éclair de joie traversa la sombre physionomie de Triboulet.
– Enfin! vous me comprenez et vous consentez?
– Venez demain, à l'heure où vous êtes venu ce soir, les deux choses seront prêtes.
– Le philtre?
– Le philtre qui endort.
– Et le poison?
– Le poison qui foudroie.
– Demain soir, à la même heure, maître, je vous apporterai une seconde bourse et des bijoux plus précieux que ceux-ci.
En même temps il était sauté en bas de son fauteuil, avait repris son manteau et son feutre et se dirigeait vers la sortie.
L'alchimiste le reconduisit jusqu'à la porte de l'impasse et ne revint qu'après l'avoir solidement fermée.
En rentrant dans son laboratoire, il trouva la jeune femme debout près de la table, dans une attitude imposante et solennelle.
– Maître, lui dit-elle, tu ne tiendras pas la parole que tu as donnée à cet homme.
– Pourquoi cela, madame? demanda Gaspard, secrètement ému de la vibration de sa voix.
– Parce que la femme qu'il veut perdre, c'est moi! le rival qu'il veut empoisonner… c'est ton fils!..
XIV
A TRAVERS LA NUIT
Le centenaire passa lentement ses longs doigts osseux sur son front, l'œil fixe, le sein haletant.
Il n'en croyait ni ses sens ni sa raison.
– Mon fils!.. répétait-il, épelant ces deux syllabes comme s'il les entendait pour la première fois; mon fils!..
La jeune femme le regardait, attendrie par cette grande surprise, résultat d'une si grande tendresse.
Elle avait trop de délicatesse innée pour élever de nouveau la voix; elle sentait que le coup avait été si violent qu'il avait ébranlé ce cerveau de bronze; elle attendait que la réaction s'opérât, que les idées reprissent leur cours régulier.
Le vieillard s'avança jusqu'à elle, et, saisissant avec respect le bord de son manteau, pour s'assurer à la fois que ce n'était pas une vaine apparition et qu'elle ne tentait pas de lui échapper.
– Madame, madame, balbutia-t-il, n'avez-vous pas dit: Mon fils?..
Elle lui répondit par un signe de tête.
– Non, non… fit-il tout frissonnant, parlez! que j'entende ce mot de votre bouche.
– Vous avez parfaitement entendu, maître; je vous ai dit que l'homme qui sort d'ici médite un double forfait; – le poison qu'il réclame, il le destine à votre fils.
L'alchimiste tressaillit de nouveau, et frappé enfin de la pensée qui aurait dû lui venir la première, s'il eût moins obéi à l'élan de sa raison qu'à celui de la froide sagesse:
– D'où savez-vous que Gaspard Cinchi a un fils?
La jeune femme sourit doucement:
– Puisque je sais cela, ne voyez-vous pas aussi que je connais votre vrai nom, messire Jean de Pavanes?
– Mon nom! Oui, vous savez mon nom… Qui vous l'a révélé? par le ciel, dites!..
– Votre science et vos discours, mon père.
– Ah! attendez, de grâce, ne précipitez rien… Je suis si vieux, vos paroles sont si solennelles… Ma pauvre tête s'égare… Madame, soyez bonne, indulgente… Madame, en me parlant de lui, de mon enfant, est-ce que vous ne m'avez pas dit encore… Oh! je n'ose en croire mon souvenir. Vous m'avez dit qu'il avait une protectrice, une amie?..
– Je vous ai dit que je l'aime, mon père.
Elle répéta cet aveu avec gravité, avec conviction, comme une chose naturelle dont il n'y a pas à se cacher.
– Oh! merci! merci! Vous êtes une noble femme, vous! Ah! du moins, vous ne rougissez pas d'obéir à votre cœur, et ce n'est pas la bonne fortune qui vous attire… Merci, merci.
Et, dans son émotion, il couvrait de ses baisers ces belles mains royales où les lèvres de son fils avaient déjà déposé les leurs.
– Ah! il y a longtemps que je vous cherche et vous fais chercher, maître; car je vous avais déjà en estime et en honneur à cause de lui.
– Oui, il vous a parlé de son vieux père, n'est-ce pas? A votre tour, parlez-moi de lui.
– Il pense à vous, il vous pleure; il vous aime, à ce point que j'ai parfois été prise de jalousie contre vous.
– Mon enfant!.. mon Jacobus!.. Ah! laissez-moi pleurer…
Il tomba sur un siège, tout rayonnant et tout en larmes.
– Vous avez raison de le chérir, car c'est le plus grand cœur et le plus beau gentilhomme de France.
– N'est-ce pas, madame!.. Oh! je le vois bien, vous l'aimez comme moi… Oui, c'est cela, je comprends à présent cette rencontre de nos étoiles… Les cieux sont un livre sublime, voyez-vous, pour ceux qui savent y lire; mais vous, madame, vous êtes donc l'ange de la consolation?
Elle secoua sa tête soudain attristée au souvenir de cet horoscope:
– Je suis l'ange des tombeaux, maître.
– Je ne demande pas à voir vos traits, reprit le vieux Jean de Pavanes; mais ces hautes destinées que je découvrais dans votre planète… La science aurait-elle à la fois révélé une vérité et indiqué un mensonge?
– La science, je suis forcée de le souhaiter et de le craindre, la science a peut-être dit vrai. Si l'on choisissait sa destinée, j'enchaînerais sur l'heure la mienne à celle du chevalier de Pavanes.
– Je ne sais quel prestige il y a dans votre voix, madame, mais plus je vous entends, plus il me semble que c'est une bouche royale qui parle.
– Hélas!..
La jeune femme poussa un long soupir, et, retirant son masque, laissa contempler son visage à l'alchimiste.
Jean de Pavanes, en quittant secrètement la ville de Meaux, pour éviter le sort des autres novateurs, et plus particulièrement pour s'attacher à la fortune de son fils, qu'il savait être transféré dans l'une des prisons de Paris, avait dû changer de nom.
Il s'était installé dans le faubourg du Louvre en qualité de physicien et d'alchimiste, se tenait à portée de connaître la fortune de son cher enfant, et comptant sur les ressources que lui procurait son art pour parvenir jusqu'à lui, pour le sauver en gagnant les geôliers.
Mais on n'arrivait pas ainsi jusqu'aux prisonniers de religion sous l'administration d'Antoine Duprat.
La régente et la sœur du roi étaient les premières personnes auxquels les noms de ces criminels eussent été communiqués.
Le vieux docteur avait vu plusieurs fois naguère la princesse Marguerite figurer aux côtés du roi dans les solennités publiques; en la reconnaissant dans la personne de la dame qu'il avait devant lui, il voulait se précipiter à ses genoux.
Mais elle, le forçant à se relever avec cette grâce séraphique qui lui appartenait:
– Redressez-vous, mon père, lui dit-elle, c'est à ma couronne de duchesse, à mon diadème de reine future à s'incliner devant vos cheveux blancs et votre savoir… Puisse celui-ci découvrir un arcane assez efficace pour sauver notre ami commun.
– Oh! madame, ne pouvez-vous pas tout!
– S'il en était ainsi, Jacobus serait-il encore dans les fers!
– Cependant, vous êtes la sœur de monseigneur le roi, et l'on sait qu'il ne vous a jamais affligée d'un refus.
– C'est vrai, messire: le roi présent, tout! le roi absent, rien!
– Et le roi est à Madrid… soupira le centenaire.
– Et le ciel sait à quel sacrifice j'étais décidée pour le ramener… N'importe, reprit-elle avec énergie, si le chancelier a ses archers, j'ai mes secrets et mon amour.
– Nous avons des adversaires puissants? hasarda l'alchimiste, dont le cœur s'était serré en présence de ces réflexions.
– Trop puissants!
– Le grand chancelier, messire Antoine Duprat?
– Lui surtout.
– Puis ce grotesque personnage, ce nain, dont vous avez surpris les intentions?..
– Un histrion empoisonneur, fit Marguerite avec dégoût. Ce sont des gens redoutables, car ils ont pour eux l'autorité, la force et l'absence de tout scrupule.
– Le crime de Jacobus est-il donc tel qu'il n'y ait pas d'espoir?
– Son vrai crime, mon père, c'est de m'aimer, ou plutôt d'être aimé de moi… Comprenez-vous?
– Oui, sans doute, ce philtre que l'infâme gnome réclamait pour posséder une femme qui le repousse… ce poison pour se venger d'un rival…
– Qui ne lui a rien fait!
– Ah! du moins, s'il ose se présenter demain en ce lieu…
– De la prudence, maître!.. Recevez-le bien, au contraire, acceptez son or; seulement, au lieu des liqueurs dangereuses qu'il vous demande, donnez-lui en d'inoffensives… Trompez ce trompeur.
– Je me fie à votre sagesse; il sera fait, mot pour mot, ainsi que vous souhaitez. Mais mon fils, du moins, vous pouvez me le faire embrasser?
– Il est enfermé dans une cellule des fosses de la Grosse-Tour. Oui, maître, vous l'embrasserez…
– Bientôt, n'est-ce pas?
– Cette nuit même.
– Oh! partons!..
– Quelques mots encore. Un projet avait été conçu pour obtenir le retour du roi; j'en concevais grand espoir. Mais ce projet, par une trahison que je ne puis connaître, est tombé à la connaissance du grand chancelier, et la couronne que vous m'avez prédite ne sera probablement pas celle d'Espagne. Il faut donc chercher autre chose.
– Une évasion?..
– Nous y avons pensé, mais c'est le moyen le plus difficile et le plus périlleux… J'en ai imaginé un autre, auquel vous pouvez me servir.
– Oh! parlez, alors.
– Vous avez été appelé tout récemment au Louvre, près de madame la duchesse régente qui voulait vous consulter?
– En effet, madame, et sur son invitation, j'ai commencé pour elle certaines opérations cabalistiques que je lui ai juré de ne confier à personne.
– Un envoûtement!
– Vous le saviez?..
– Ma mère voulait m'associer à cette entreprise; mais de telles pratiques, je le dis à vous-même, répugnent à ma conscience.
L'alchismiste comprit que ce n'était pas le moment d'entreprendre la réhabilitation de son art aux yeux de la princesse. Il ne le tenta donc pas, et entrant dans sa pensée:
– Durant l'entretien qu'elle m'a accordé, j'ai été vingt fois sur le point d'interrompre mes calculs pour me jeter aux pieds de Son Altesse et implorer sa protection. Chaque fois que j'allais le faire, quelque chose de dur, de funeste dans son regard, dans son maintien, glaçait ma parole; il fallait commencer par lui révéler qui j'étais, et je n'osais; je craignais de compromettre à la fois la confiance qu'elle m'accordait comme physicien et ma propre liberté, qui peut être utile à ramener celle de mon fils.
Je ne l'eusse pas quittée cependant sans risquer cet aveu, mais quelqu'un, le grand chancelier, s'est fait annoncer. Madame la régente m'a renvoyé alors par une porte de service, tandis qu'il s'avançait d'un autre côté. Je ne suis parti qu'en me jurant bien de surmonter tous mes scrupules dans l'entrevue prochaine, où je lui rendrai compte de mon opération.
– Le hasard et vos pressentiments vous ont bien servi, mon père.
– Comment, madame la régente?..
– Ma mère ne peut rien pour votre fils, et vos aveux étaient pleins de dangers. Croyez-en ma parole.
– Tout s'écroule donc autour de nous?
– Pas encore. Il faut lutter; nous lutterons, et, je le répète, vous aurez votre part dans notre œuvre de délivrance et de justice.
Ma mère s'est-elle ouverte à vous sur les soucis qui l'oppressent?.. Quand on réclame d'un homme de science un service tel que celui-là, on a coutume de lui dévoiler les profondeurs de son âme.
– Non; elle s'est montrée pleine de réticences. Elle n'a pas même voulu que je lui adressasse ce jour-là son horoscope. Elle m'a dit que le docteur Agrippa y avait échoué, qu'elle attendait, pour me le demander, le succès de l'entreprise dont elle me chargeait d'abord.
– Elle veut que vos pratiques surnaturelles la délivrent d'un ennemi?
– Elle a ajouté que je ne devais avoir aucun scrupule, que cet homme était un misérable, souillé de crimes odieux, qui eussent mérité les plus éclatants supplices, et que ce serait œuvre méritoire d'en purger la société.
Je lui ai dit alors que pour rendre les incantations et les charmes plus efficaces, il fallait qu'elle me procurât, pour le mêler à la cire dont je pétrirais son image, quelque chose qui eût appartenu à la personne de cet homme, par exemple, quelques gouttes de son sang ou un peu de ses cheveux.
Elle m'a promis de me fournir l'un ou l'autre de ces objets à notre seconde entrevue, en même temps qu'elle me révélerait les noms qu'il fallait livrer à la cabale. En attendant, j'ai entamé la confection de la figurine… Tenez, fit-il, en ouvrant une armoire, la voici.
Aucun de nos lecteurs n'ignore combien ces pratiques superstitieuses furent longtemps accréditées, nous ne reviendrons donc pas sur ce que nous avons précédemment dit à cet égard.
L'envoûtement était une opération cabalistique par laquelle on croyait causer à son ennemi le même supplice qu'on infligeait à une figure de cire que l'on désignait de ses noms, surtout de ses prénoms. Parfois aussi, c'était sur un cœur arraché chaud et saignant d'un bouc ou d'un bélier égorgé exprès, que l'on opérait en y enfonçant un nombre cabalistique d'épingles, et en le faisant ainsi griller au milieu d'un brasier.
Au fait, il serait superflu d'insister sur l'exactitude de nos indications, dont chacun peut avoir des notions plus ou moins précises.
Il faut remonter jusqu'aux grands âges de la Grèce et de Rome pour trouver l'origine de ces pratiques sur des figures de cire; les devins sacrés les employaient fréquemment, soit dans le même but que nos astrologues du moyen âge, soit pour la pénétration des songes.
La céromancie, ou divination par la cire, a été longtemps en usage en Turquie et dans les pays musulmans; il n'est pas bien sûr qu'elle soit, même aujourd'hui, totalement délaissée par les savants ulémas du parti des vieilles croyances.
D'ailleurs, encore, il ne faudrait pas aller bien en avant dans nos provinces de Normandie, du Maine, des Flandres et bon nombre d'autres, pour trouver de prétendus sorciers ou devins qui exploitent la crédulité des campagnards à l'aide de ces superstitions scrupuleusement calquées sur celles du moyen âge. Les sorts jetés au moyen de la cire figurant une image grossière ou brûlant à l'état de cierge, le cœur de mouton ou de bœuf saignant, piqué d'épingles, jouissent d'un crédit que les progrès des lumières ni la marche des siècles n'ont pu déraciner.
La superstition est ce qui change et s'efface le moins ici-bas. L'homme s'y sent tellement isolé, dans une condition tellement transitoire et précaire, qu'il court avidement après les prestiges qui lui semblent un point de jonction entre cette existence mesquine et le monde plus élevé auquel il aspire.
Sur un des rayons de l'armoire de l'alchimiste, Marguerite aperçut en effet l'ébauche d'une figurine de cire.
– Eh bien! maître, dit-elle, savez-vous quels traits et quel costume il faut donner à cette image pour la rendre exacte?
– Lesquels, madame?
– Ceux du grand chancelier Antoine Duprat.
– Le bourreau de mon fils!.. Oh! si cela est vrai, ce n'est pas d'une goutte, c'est de tout son sang qu'il faudrait pétrir cette image!
– Cet homme, vous le voyez, est l'ennemi de ma mère, mais il est aussi son tyran. Un logicien, un savant tel que vous, possède tout ce qu'il faut pour imposer sa volonté, pour exercer un prestige irrésistible sur ceux qui le consultent ayant déjà foi en lui… Voici donc ce que vous ferez:
La première fois que vous verrez la régente, faites-lui comprendre qu'en dressant vos calculs pour accomplir ses vues, vous avez découvert qu'il existait, entre elle et l'homme qu'il s'agit d'envoûter, une liaison, une affinité, quelque chose comme un pacte qui recule et traverse vos combinaisons.
Bref, insistez, pressez-la sur ce chapitre, et si nous devenons maîtres de ce secret, à notre tour, j'en ai l'espoir, nous imposerons nos volontés au premier ministre.
– J'ai compris, répondit l'alchimiste. A présent, pouvons-nous partir?
– Non, pas avant que vous m'ayez remis, à moi, ce que vous devez livrer demain au bouffon de la cour.
– Ce philtre et ce poison?.. demanda le vieillard, la regardant avec stupeur.
– Ce philtre et ce poison… Il faut bien combattre les gens à armes égales. Nos ennemis voulaient s'en servir pour un double attentat; qui sait? Nous en ferons peut-être usage pour une bonne action.
– Vous, madame, vous n'êtes pas de celles que l'on refuse ou que l'on ajourne.
Alors il alla vers l'armoire encore ouverte, prit dans l'endroit le plus secret deux petites fioles de grès, portant chacune une étiquette où se lisait une seule lettre indicative.
– Ceci, dit-il, en présentant la première, c'est un poison qui foudroie pour peu qu'on le respire. – Ceci, ajouta-t-il en donnant la seconde, est un soporifique dont il suffit de mêler une goutte à un hanap de vin pour amener un sommeil de vingt-quatre heures que rien ne peut interrompre.
– C'est bien, maître, dit-elle en les serrant dans son aumônière, les hostilités sont ouvertes, et, pour doubler votre énergie et votre adresse, venez embrasser votre fils!
Ils gagnèrent aussitôt l'impasse où le fidèle gardien, Michel Gerbier, les attendait en continuant sa veille.
Aucun être vivant, excepté les hôtes à quatre pieds du quartier, ne s'était montré dans les alentours depuis le départ de Triboulet, qui avait gagné le Louvre à la hâte.
La duchesse Marguerite et ses deux compagnons s'acheminèrent vers le même but.
