Kitabı oku: «Les amours de Philippe»

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Octave Feuillet

Les amours de Philippe


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066331528

Table des matières

I

II

PAVILLON MEUBLÉ

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

I

Table des matières

Dans un des cantons les plus boisés de la verte Normandie, au cœur de l’ancienne province du Perche, on voit s’élever, à l’extrémité d’une longue avenue d’ormes, une habitation qui paraît dater du temps de Henri IV et qu’on appelle dans le pays le château de La Roche-Ermel. C’est un simple pavillon flanqué aux angles de deux tourelles aiguës; il y a d’un côté de la cour une petite chapelle d’une époque antérieure, et de l’autre le colombier seigneurial. Les La Roche-Ermel sont une des plus anciennes familles du pays, mais non des plus riches. Le comte Léopold, qui en représentait vers le milieu de ce siècle la branche principale, était l’aîné de trois enfants, et la part d’héritage qui revint à chacun d’eux ne dépassait pas une douzaine de mille francs de rente. C’était trop peu pour entretenir le château et pour y vivre avec dignité. Cette vieille résidence patrimoniale semblait donc condamnée à passer dans des mains étrangères, quand elle fut sauvée de cette profanation par un trait de dévouement qui n’est pas sans exemple dans les familles nobles. Le frère et la sœur du comte lui firent donation de leurs biens, renonçant l’un et l’autre à tout avenir, à toute destinée personnels, et confondant tout leur être dans celui de leur aîné et du chef de leur maison. Ces deux grands cœurs accomplirent cette action avec simplicité, et leur frère l’accepta de même parce qu’il l’eût faite comme eux.

Ces La Roche-Ermel étaient très-estimés dans la contrée environnante. Ils suivaient le siècle avec bonne grâce, bien qu’avec la réserve qui seyait à leur nom. C’était d’ailleurs une forte race imposant le respect par des qualités morales et même physiques qui semblaient chez elle héréditaires. Le comte Léopold était un homme d’une stature baronniale, d’une mine calme et intrépide, d’une politesse exquise et un peu alarmante. Pendant qu’il expérimentait ses faucheuses mécaniques et qu’il faisait couronner ses élèves dans les concours agricoles de la région, son frère Charles-Antoine, qu’on appelait le chevalier, veillait au jardin, à la bibliothèque, à la cave et au baromètre. Il avait le goût de la botanique et passait des heures charmantes à étudier les mousses de l’avenue. Il était en outre musicien passionné: sa timidité l’empêchait de produire ses talents en public; mais il n’était pas rare d’entendre fort avant dans la nuit des sons de flûte assez doux sortir de la tourelle qu’il habitait.

La sœur Angélique-Paule présidait discrètement aux œuvres de charité, qui tenaient une large place dans les traditions de la famille. Elle rangeait le linge, composait les menus et confectionnait les confitures. Dans l’intervalle de ces soins domestiques, elle peignait sur vélin des fleurs et des oiseaux, en fredonnant de vieilles romances où il était question de bergers entreprenants et de bergères inflexibles:

Lucas, Lucas, réprimez votre ardeur!

Quand mon troupeau, guidé par sa bergère,

Sous les ormeaux vient chercher la fraîcheur,

L’ombrage, et l’onde pure, et la brise légère,

Tout vous dit avec moi: réprimez votre ardeur!

Ce fut au milieu de ces honnêtes gens que naquit, vers185., Jeanne de La Roche-Ermel, laquelle, il en faut convenir, fut d’abord accueillie assez froidement. Grâce au désintéressement généreux de son frère et de sa sœur, le comte Léopold avait pu épouser une jeune et riche voisine qui avait été la passion de sa jeunesse, mais dont l’inégalité de fortune avait paru le séparer à jamais. Cette union, heureuse d’ailleurs à tous égards, était demeurée longtemps stérile. Une sérieuse indisposition de la comtesse fit enfin concevoir des espérances que la naissance d’une fille ne réalisa qu’imparfaitement. Deux ou trois ans plus tard, le comte eut la douleur de perdre sa jeune femme. Il l’avait trop aimée pour songer à un second mariage, et il dut se résigner à ne point laisser d’héritier mâle de sa branche. Cette amertume lui fut adoucie par une circonstance de famille particulière.

Il avait pour voisin et pour ami un de ses cousins germains qui portait légalement le même nom que lui, puisqu’ils étaient fils de deux frères, mais que l’usage du pays désignait sous le nom de Boisvilliers pour le distinguer de son parent. Des fenêtres supérieures du château de La Roche-Ermel, on pouvait apercevoir entre les arbres l’attique et l’œil-de-bœuf qui décoraient la façade du château de Boisvilliers, lourde construction du dernier siècle. Les deux domaines se joignaient par leurs avenues.

Il y avait entre les deux cousins un air de famille si marqué, qu’on les prenait à quelque distance l’un pour l’autre. La ressemblance morale n’était pas moindre, tous deux ayant les mêmes sentiments et les mêmes goûts, s’occupant assidûment des intérêts locaux, d’améliorations agricoles, d’élevage, de chasse, et fort peu de politique.

Or M. de Boisvilliers avait un fils–Philippe–né quelques années avant sa cousine Jeanne, et, dès que le comte Léopold eut perdu toute espérance d’avoir lui-même un héritier direct, son rêve ardent fut d’unir un jour sa fille à Philippe de Boisvilliers, qui devait être après lui l’aîné des La Roche-Ermel.

Le comte Léopold laissa-t-il échapper ce secret de son cœur? ou cette combinaison si naturelle et si convenable saisit-elle d’elle-même l’imagination des deux familles? Quoi qu’il en soit, le mariage futur des deux enfants fut désormais chose convenue à La Roche-Ermel comme à Boisvilliers: on s’en entretint d’abord mystérieusement, par allusions et par sourires; puis on s’enhardit, et on dit à Philippe: «Votre petite femme,» en parlant de Jeanne;–à Jeanne: «Votre petit mari,» en parlant de Philippe. Les femmes, et en particulier l’excellente Angélique-Paule, se plaisaient à ce jeu, qui ne laissait pas, il faut le dire, d’intéresser vivement mademoiselle Jeanne. Elle était, autant qu’une enfant peut l’être, éprise de son cousin: on se divertissait à faire cacher Philippe derrière un rideau ou sous une table, puis on introduisait Jeanne, qui était censée ignorer sa présence; mais elle la devinait aussitôt, allait droit à la cachette de son cousin, et le découvrait en rougissant. Tout le monde alors se pâmait de joie, excepté le jeune Philippe, garçon fier et timide, à qui tout cela paraissait cruellement insupportable. Il tenait de sa mère, qui malheureusement n’était plus, une sensibilité nerveuse un peu exaltée. Les plaisanteries que les domestiques et les commères du voisinage ne lui ménageaient pas au sujet de ses amours et de son mariage achevaient de l’exaspérer, et sa petite fiancée présomptive, cause innocente de toutes ces persécutions, devenait peu à peu pour lui l’objet d’une extrême antipathie

Ces impressions le suivirent au lycée Louis-le-Grand, où il entra vers sa quinzième année, et elles se réveillaient avec plus de force à l’approche des vacances. Son retour au pays natal lui était empoisonné d’avance par la pensée d’y retrouver sa fatale cousine souriante et rougissante; son aversion pour elle avait même fini par s’étendre aux lieux où elle respirait et aux personnes qui l’entouraient, et nul doute que, s’il eût disposé de la foudre, le manoir de La Roche-Ermel n’eût été balayé de la terre avec toutes ses dépendances, y compris le chef de la branche aînée, le chevalier Charles-Antoine et sa flûte, la tante Angélique, la pauvre Jeanne et les domestiques.

De telles dispositions de la part du jeune de Boisvilliers, si elles eussent pu être soupçonnées des deux familles, y auraient jeté une étrange consternation; mais la respectueuse déférence de Philippe envers son père et ses habitudes héréditaires de parfaite courtoisie ne laissaient échapper aucun symptôme de ses secrets sentiments. On remarquait bien un peu de froideur et d’embarras dans ses relations avec sa cousine; mais on s’expliquait suffisamment cette attitude par la timidité et la gaucherie naturelles de son âge.

Cependant les années s’écoulaient. Mademoiselle Jeanne grandissait, et sa pure passion pour son ingrat cousin grandissait avec elle. On se fit habilement de cette passion même un moyen d’éducation. «Si votre cousin vous voyait, mademoiselle!» fut une phrase magique dont tout l’entourage connut bientôt la puissance, et devant laquelle s’apaisaient soudain les colères et les rébellions de l’enfant. Elle entrevoyait aussitôt le déplaisir de son cousin, et par suite de ce déplaisir la rupture de ce mariage encore lointain, mais qui était déjà la chère pensée de son jeune cœur. Il était clair en effet que Philippe de Boisvilliers, étant lui-même, comme elle le sentait fort bien, un modèle de toutes les perfections morales, n’épouserait jamais une jeune personne d’un mauvais caractère et qui ne se tenait pas droite à table.

Le même procédé fut employé avec la même efficacité pour la pousser dans ses études. Philippe de Boisvilliers remportait de brillants succès dans son collège; il serait évidemment dans l’avenir un homme d’élite, probablement même un grand homme: sa femme pouvait-elle ignorer les règles des participes?–Cela était inadmissible, et Jeanne en convenait.

Elle fut mise un peu plus tard chez les dames de la Visitation qui tenaient dans la ville d’A., chef-lieu du département, un pensionnat fort convenable. En recommandant sa nièce à leurs soins, mademoiselle Angélique leur confia, sous le sceau du mystère, les projets de la famille pour l’avenir de Jeanne, le culte que la jeune fille professait pour son cousin, et le secret d’utiliser ce sentiment pour le perfectionnement de son caractère et de son esprit.

Armées de ce précieux renseignement, ces dames achevèrent innocemment d’enflammer cette jeune imagination en ne cessant de lui présenter Philippe de Boisvilliers comme un être accompli, un fiancé idéal auquel elle devait rapporter toutes ses actions, et dont elle ne pouvait se rendre digne que par une application soutenue et des mérites exceptionnels.

Mademoiselle Jeanne n’était que trop disposée à voir son cousin sous ce jour avantageux et presque sacré: elle avait jeté sur lui toute cette poésie vague et charmante qui s’agite dans l’âme d’une jeune fille, et il en était revêtu à ses yeux comme d’un nimbe. Il faut dire que Philippe de Boisvilliers se prêtait assez bien de sa personne à cette apothéose. Les fortes qualités de sa race étaient tempérées chez lui par le mélange du sang maternel, plus doux et plus délicat. C’était alors un grand garçon élégant et souple, le visage grave et un peu haut, avec des yeux de feu qui trahissaient une ardeur passionnée que maîtrisait au dehors l’habitude native de dignité. Ses triomphes de collége, quelques vers bien tournés, la prose agréable et spirituelle de ses lettres, témoignaient d’une intelligence au moins distinguée, mais que Jeanne qualifiait de supérieure. La réserve même de Philippe auprès d’elle lui imposait et la charmait; quand il daignait, à de, rares intervalles, apparaître dans le parloir du couvent, elle se présentait devant lui avec tremblement, heureuse et confuse d’être visitée par ce jeune dieu.

Ce jeune dieu cependant faisait son droit à Paris avec une douce nonchalance, qui n’était pas toutefois sans un mélange de cruelles appréhensions. Ses études de droit terminées, il devait retourner à Boisvilliers pour y vivre près de son père. Le moment approchait donc où il serait vraisemblablement forcé de s’expliquer sur ses intentions à l’égard de sa cousine. Il n’ignorait pas que son mariage avec elle était de plus en plus considéré dans les deux familles comme une affaire arrêtée. Sans traiter ouvertement ce sujet devant lui, on y faisait de continuelles allusions qui ne lui permettaient pas de l’oublier. Or il conservait malheureusement pour la jeune fille l’antipathie qu’il avait eue pour l’enfant, et il emportait de chacune de ses visites au couvent des impressions difficilement conciliables avec le vœu de ses parents. Il trouvait Jeanne laide et déplaisante, bien qu’elle eût de grands yeux bleus, des flots de cheveux noirs et des dents éblouissantes; mais elle avait la taille courte et ramassée, elle était gauche et sans grâce; enfin elle était mise sans goût et même fort négligée dans sa toilette. Ce détail fâcheux n’était pas, à la vérité, de son fait. C’était un axiome au couvent que la beauté morale devait être seule recherchée et cultivée par les jeunes élèves, et il était de règle que toute pointe de coquetterie y fût sévèrement réprimée. Les miroirs en conséquence étaient interdits. Jeanne, qu’on surprenait quelquefois arrangeant sa magnifique chevelure devant une vitre, était particulièrement chapitrée sur cet article.

–La beauté morale, mademoiselle, lui répétaient les dignes sœurs, la beauté morale! telle doit être votre unique préoccupation et votre unique sollicitude, comme elle est, n’en doutez pas, l’unique préoccupation et l’unique sollicitude d’un esprit aussi élevé que celui de monsieur votre cousin.

–Mais, ma mère, répondait-elle, mon cousin ne peut pas voir ma beauté morale au parloir!

–Pardon, mademoiselle, il la voit, ou du moins il la devine dans votre mépris même pour les vanités extérieures.

Jeanne se laissait persuader, mais c’était elle qui avait raison. Son cousin, lorsqu’il venait au parloir, ne voyait pas sa beauté morale; il voyait ses cheveux en broussailles, ses ongles trop courts, ses jambes trop longues, ses bottines trop larges, ses bas mal tirés, et il n’avait pas lui-même assez de beauté morale pour apprécier le côté symbolique et supérieur de toutes ces choses.

A ces préventions invétérées et persistantes contre sa cousine étaient venus se joindre d’ailleurs avec l’âge des sentiments nouveaux qui redoublaient son éloignement pour elle et pour l’avenir qu’on lui destinait de si longue date. Ses succès scolaires, ses essais poétiques admirés de ses camarades, lui avaient monté la tête, et il n’était pas très-loin de partager l’extrême bonne opinion que Jeanne avait de lui. Sans viser encore à aucun but déterminé, il rêvait vaguement d’ambition et de gloire; il entrevoyait aussi dans la sphère éclatante du monde parisien des amours superbes et pleins d’orages; il frémissait à la pensée d’ensevelir au fond de la province, dans l’étroite enceinte du manoir paternel, des facultés dignes d’un grand théâtre et des passions dignes de grandes aventures.

Ce qu’il y avait de délicat, c’était de faire comprendre tout cela à son père. M. de Boisvilliers de La Roche-Ermel était un père tendre, mais nullement romantique: son front sévère, son œil gris et ferme, ses lèvres volontiers ironiques, n’appelaient point les épanchements, et Philippe ajourna tant qu’il le put une confidence qui devait évidemment causer au vieux gentilhomme la plus désagréable surprise; mais enfin il fut reçu avocat, il n’avait plus dès ce moment aucun prétexte pour prolonger son séjour à Paris; il comprit que l’heure de l’explication redoutable avait sonné, et il partit pour la Normandie en s’armant de tout son courage.

On l’accueillit à Boisvilliers comme à La Roche-Ermel avec un air de fête et d’allégresse qui le navra et qui fit même hésiter sa résolution. Il était dur de briser tous ces braves cœurs. Sa contrainte et sa tristesse furent dès le lendemain de son arrivée remarquées de son père, qui en conçut une visible inquiétude.

Ils se promenaient tous deux par une belle soirée du mois d’août sur une terrasse plantée d’épais marronniers qui formait un des côtés du jardin de Boisvilliers; elle suivait la berge d’un étang profond et paisible qui semblait dormir sous les larges feuilles de nénufar dont il était presque entièrement recouvert; une vieille barque à demi pleine d’eau y était échouée au pied d’un escalier aux marches disjointes.–Le père fumait silencieusement un cigare, le fils regardait avec mélancolie la vieille barque retenue à son poteau d’attache par une chaîne rouillée et croyait y voir l’image de la destinée qui l’attendait lui-même dans ce coin perdu du monde.

–Ainsi, mon fils, dit brusquement M. de Boisvilliers, vous ne fumez jamais?

–Jamais, mon père.

–C’est très-bien fait. Vous êtes plus sage que moi, j’en suis ravi. Et vous voilà donc avocat?

–Oui, mon père.

–C’est excellent. Grâce à vos connaissances en droit, vous ne serez pas comme moi la proie des gens d’affaires. Vous pourrez administrer vous-même votre fortune, qui sera un jour considérable.

–J’espère bien, mon père, n’avoir pas ce soin de longtemps.

–Je vous suis reconnaissant de votre politesse, mais il faudra bien prendre votre part du fardeau; je vieillis, je me fatigue, mon fils.–Savez-vous que les domaines de Boisvilliers et de La Roche-Ermel réunis donneraient plus de quatre-vingt-dix mille francs de revenu?

–Autant que cela, mon père?

–Parfaitement.

Il y eut une pause silencieuse, après laquelle M. de Boisvilliers reprit:

–Je suis allé voir votre cousine Jeanne à son couvent il y a peu de temps; on y est fort content d’elle. Ces dames assurent que c’est une personne accomplie, remarquablement sensée et instruite; elle est de plus excellente musicienne.

–Elle est très-forte sur le piano, oui, mon père.

–Vous savez que son éducation est terminée, et qu’elle rentre définitivement dans sa famille le quinze de ce mois?

–Mon cousin de La Roche-Ermel me l’a dit, mon père.

M. de Boisvilliers interrompit soudain sa promenade et jeta son cigare:

–Philippe, dit-il en arrêtant fixement son regard sur les traits pâles du jeune homme, vous ne pouvez ignorer les vœux que nous avons formés de tout temps pour votre union avec votre cousine. Dois-je comprendre que vos projets sont différents des nôtres?

–Mon père, dit Philippe d’un ton respectueux mais ferme, je ne puis épouser ma cousine, . je ne l’aime pas.

–Vous ne l’aimez pas? répéta M. de Boisvilliers.

Il regarda encore fixement son fils; les rides creusées entre ses sourcils s’accusèrent profondément, et une légère convulsion fit trembler ses lèvres.

Il y avait un banc à deux pas sur la marge de l’étang; il alla s’y asseoir, posa son front dans ses deux mains et parut méditer douloureusement.

–Pauvre enfant! murmura-t-il.

Puis, relevant la tête vers son fils, qui demeurait debout devant lui:

–Après la déclaration que vous venez de me faire, dit-il d’une voix brève et dure, vous devez comprendre que votre établissement à Boisvilliers devient, pour quelque temps du moins, chose impossible?

–Si vous en jugez ainsi, mon père, j’obéirai.

–Oui, j’entends, je vais au-devant de vos désirs; vous avez pris goût à Paris et vous prétendez y passer votre jeunesse et apparemment votre vie tout entière dans l’oisiveté.

–Non pas dans l’oisiveté, mon père, et, si vous me permettiez de vous parler avec une entière franchise.

–Oh! je vous en prie.

–Eh bien, c’est ici, en province, à la campagne, que je vivrais dans l’oisiveté. Pardon, mon père!. j’ai sous les yeux votre exemple et celui de notre cousin, et je sais combien votre existence à tous deux est dignement occupée;. mais je n’ai ni vos goûts, ni vos aptitudes. Vous disiez que j’aime Paris, c’est vrai: j’en aime sans doute les distractions et les plaisirs, comme cela est de mon âge; mais j’aime aussi, veuillez le croire, la noble activité qu’on y respire avec l’air, les généreuses ambitions qu’elle fait naître dans le cœur, la fièvre de gloire qu’elle fait monter au cerveau; j’en aime la puissante vie intellectuelle qui semble s’ajouter à votre intelligence propre et en doubler les forces. Ici, mon père, ce que je puis avoir d’intelligence resterait sans objet, sans application; je laisserais aux fermiers et aux hommes d’affaires des soins qui n’auraient aucun intérêt pour moi; l’ennui, le découragement, m’envahiraient, et, à la longue, me dégraderaient; n’ayant pas les vertus du gentilhomme campagnard, je n’en aurais que les travers et peut-être un jour les vices. J’emploierais mon temps, comme tant d’autres, à promener mes chiens, à consulter le baromètre et la rose des vents, à mettre du vin en bouteilles et peut-être à le boire. Eh bien, je vous l’avoue, mon père, ce genre d’existence, sans honneur pour moi, sans utilité pour personne, me fait horreur, et ma malheureuse cousine, qui en a toujours été le symbole à mes yeux, m’est devenue odieuse à cause de cela; c’est elle qui a prononcé dès le berceau l’arrêt de ma destinée, c’est elle qui m’a dit: «Tu vivras là et pas ailleurs. Tu tourneras toute ta vie dans ce cercle fatal, et tu y tourneras avec moi, tu n’auras d’autre amour que moi, d’autre épouse que moi,–et mes goûts seront tes goûts, et ma chambre sera ta chambre, et ma tombe sera ta tombe!.» Ah! mon père, j’aurais pu l’aimer si je l’avais choisie; qui sait même? j’aurais pu aimer aussi la vie et les occupations de la campagne, si elles ne m’avaient été imposées de toute éternité. Excusez-moi, mon père, je vous offense, mais j’aime mieux vous dire toute ma pensée, vous ouvrir sincèrement tout mon cœur!.

–Vous avez raison, dit M. de Boisvilliers.

Il respira avec force, se recueillit un moment, et reprit d’une voix adoucie et comme voilée:

–Et moi aussi, mon fils, j’ai à vous dire: Excusez-moi!

–Mon père!

–Oui, car enfin vous pouvez croire que j’avais disposé un peu légèrement de votre avenir, comme si votre avenir m’eût appartenu. Vous pouvez croire, et vous croyez sans nul doute, qu’un motif d’égoïsme m’avait engagé à confisquer, en quelque sorte, votre vie à mon profit, en la fixant à l’avance près de la mienne. Certes je n’étais pas insensible à l’espérance de voir un jour– après tant d’années de solitude!–ma vieille maison se remplir et se ranimer; oui, j’espérais que Dieu m’épargnerait cette grande amertume des vieillards, la maison vide. J’aimais d’ailleurs déjà cette enfant comme ma fille.

–Mon père! murmura de nouveau le jeune homme, dont les yeux étaient humides.

–J’ai tort, pardon, reprit le père.

Et il poursuivit avec toute sa fermeté d’accent:

–Ce que je voulais vous dire, mon fils, c’est que je n’avais pas songé uniquement à mon avantage personnel, à mon propre bonheur en arrêtant pour vous le plan d’existence que vous repoussez. J’avais cru vous préparer en même temps une vie heureuse, utile et honorable. A travers les ménagements courtois de votre langage, j’entrevois assez, jeune homme, que vous nous considérez, le comte de La Roche-Ermel et moi, comme deux êtres assez inutiles en ce monde. Veuillez me laisser continuer. Je ne suis pas là-dessus de votre avis. Nous sommes deux gentilshommes campagnards, comme vous dites, et nous vivons sans gloire, mais non sans honneur.

Nous travaillons à la multiplication du pain et de la viande, et nous donnons à la cavalerie française de solides remontes. C’est déjà quelque chose.–Mais, ce n’est pas tout, mon fils: il est bon en ce temps-ci, plus que jamais, que des gens comme nous demeurent dans leur pays natal, ville ou campagne, et s’y fassent respecter. A part les services pratiques qu’ils peuvent rendre autour d’eux, il y a dans leur présence seule, dans la supériorité de leurs connaissances, dans la dignité de leur vie, dans les grands souvenirs que leur nom réveille, il y a, dis-je, un enseignement, il y a un exemple, il y a une autorité. Ils sont comme ces vieux clochers qu’on aperçoit çà et là dans les campagnes, qui font rêver le passant dans le chemin, le paysan sur sa charrue, et qui rappellent les foules, malgré elles, à de hauts sentiments et à de respectueuses pensées. Non, mon fils, nous ne sommes pas inutiles!. Ne me dites rien, Philippe, non, pas un mot! Je crois vous comprendre, mais je n’arracherai pas à votre sensibilité, à votre attendrissement un sacrifice que vous regretteriez demain. Suivez la voie que vous avez choisie, suivez-la en homme de bien, et je me consolerai. Voyons, que comptez-vous faire?

–Mon père, mon intention, si vous l’approuviez, était de poursuivre mes études de droit jusqu’au doctorat et d’entrer ensuite au conseil d’État.

–Soit!–Et maintenant, Philippe, nous avons une résolution pénible à prendre. Ne devant pas rester ici, il est convenable, il est nécessaire que vous en partiez le plus tôt possible. Vous partirez demain matin, et, pour nous épargner à tous deux des émotions inutiles, je désire ne pas vous voir au moment de votre départ.

M. de Boisvilliers se leva brusquement: il redressa sa taille athlétique et reprit sa promenade d’un pas ferme, en faisant signe à son fils de marcher près de lui.

Après un long silence:

–Il se passera peut-être des années, dit-il, avant que vous puissiez honnêtement revenir à Boisvilliers. Votre présence serait une cruauté pour cette jeune fille. J’irai vous voir à Paris de temps en temps.

–Je vous remercie, mon père.

Cependant la nuit tombait peu à peu, épaississant l’ombre sur la terrasse. Un faible croissant de lune y jetait çà et là quelques blancheurs à travers le sombre feuillage des marronniers etargentait vaguement, entre les herbes, la surface immobile du vieil étang. C’était une scène d’une paix et d’une mélancolie profondes.

–Philippe, reprit M. de Boisvilliers, vous tenez de votre mère. oui, votre mère était un esprit un peu romanesque; mais c’était en même temps une sainte; ne l’oubliez pas.

–Je ne l’oublierai pas, mon père.

Un quart d’heure s’écoula sans qu’une parole nouvelle fût échangée entre le père et le fils, dont les pas, écrasant le sable de l’allée, troublaient seuls le silence de cette solitude.

Tout à coup M. de Boisvilliers s’arrêta.

–Allons, mon fils, dit-il en lui tendant la main, j’ai besoin de repos, je me retire. adieu!

–Mon père! dit Philippe d’une voix étouffée par l’angoisse, mon père, vous me pardonnez?.

Le vieillard l’attira à lui avec une sorte de violence.

–Embrasse-moi! dit-il.

Et il serra convulsivement sur sa poitrine le jeune homme, qui sanglotait.

Le lendemain, dès la première pointe du jour, Philippe de Boisvilliers s’éloignait du château paternel, entraîné par deux vigoureux percherons qui devaient le mener en vingt minutes à la gare prochaine. Il laissait derrière lui–heureuse jeunesse!– les soucis, l’abandon et le deuil, et courait gaiement vers l’avenir à travers la rosée des bois et l’aurore naissante.

Quelques heures plus tard, son père, le visage pâli et les yeux creusés par une nuit sans someil, se dirigeait d’ un pas fatigué vers le chateau de la Roche-Ernel comme il en approchait, il appercut vers le milieu de l’avennue le comte léopold qui venaie à sa rencontre.

- Eh crea le comte d’un tonjovial, où est donc le jeune Parisiens? encore dans son lit

M. de Bosviliers continua de s’avancer sa repopndre,et, quand il fut à deux pas de son cosin,il lui dit d’un accent triste et grave

- Mon ami Phillipe est retourné à Paris.

- Comment, retourné à Paris ? dit le comte qui se troubla. Qu’y a-t-il donc? car je vois qu’il a quelque chose de serieux.

Quelque chose de très serieux, répli-que M de Bosviliers en accenturant ces paroles

Et, prenant la main du comte:

–Mon ami, dit-il, je vais vous causer un grand chagrin; le rêve de toute notre vie est détruit. Mon fils. mon fils n’est pas digne de l’alliance que vous aviez bien voulu me faire espérer pour lui.

Le comte Léopold regarda M. de Boisvilliers dans les yeux:

–Il s’y refuse? dit-il.

Ne recevant point de réponse, il laissa échapper une sorte de gémissement; ses bras tombèrent inertes à ses côtés, et il demeura les yeux fixés dans le vide; puis il dit simplement:

–Jeanne en mourra.

II

Table des matières

Heureusement M. de La Roche-Ermel, s’il connaissait bien la sensibilité de sa fille, ne connaissait pas tout son courage. Jeanne, lorsqu’elle rentra quelques jours plus tard sous le toit paternel, ne parut pas aussi frappée qu’on devait le craindre de la déception qui l’y attendait. Il est vrai qu’elle ne la ressentit pas d’abord dans toute sa rigueur, ses parents n’ayant jugé ni sage ni convenable de s’expliquer ouvertement avec elle sur un sujet si délicat et si pénible. On la laissa donc deviner elle-même peu à peu la vérité. Elle remarqua d’ailleurs aussitôt des changements étranges dans les habitudes si régulières de sa famille: la flûte de son oncle le chevalier ne faisait plus entendre ses douces vocalises dans le silence des nuits, et sa tante Angélique avait cessé de badiner avec Lucas en coloriant son vélin. Des symptômes plus significatifs encore, la tristesse de son père et celle de M. de Boisvilliers, l’absence inexpliquée de Philippe, la réserve absolue que l’on observait à son égard, enfin les propos échappés aux subalternes, achevèrent bientôt de l’éclairer. Peut-être aussi son tact féminin, se développant avec l’âge, l’avait-il déjà avertie que les sentiments de son cousin répondaient mal à ceux qu’elle lui avait elle-même consacrés.

Quoi qu’il en soit, quand elle eut bien compris qu’elle était délaissée par le fiancé de son enfance, sa douleur sans éclat, et sans larmes, du moins apparentes, ne se trahit que par une sorte de gravité mélancolique qui s’étendit comme un voile sur son jeune visage et s’y fixa. C’était une âme tendre, mais trop fière pour étaler sa blessure. Elle partagea avec sa tante la direction de la maison de son père et s’y appliqua avec une activité incessante et méthodique, comme pour soustraire chaque minute de la journée aux tentations et aux défaillances de la rêverie. Une seule fois elle fit une allusion directe à son amer désenchantement. Elle avait pris l’habitude d’aller chaque semaine faire une visite matinale à M. de Boisvilliers, et le plus souvent elle lui demandait à déjeuner; elle parcourait ensuite avec lui les différentes pièces du vieux manoir, que les domestiques, découragés comme leur maître, entretenaient alors avec une extrême négligence. Elle riait du désordre, ouvrait les volets, rangeait les meubles, frottait les glaces, épous-– setait les consoles et rendait pour un moment un air de vie et de gaieté à ce morne intérieur. Comme le vieux gentilhomme, touché de ses attentions, lui en témoignait un jour sa gratitude, elle le regarda avec une profonde expression.

–N’est-il pas juste, lui dit-elle, que je sois un peu votre fille, puisque je suis cause que votre fils vous ait abandonné?

M. de Boisvilliers reçut d’une main un peu tremblante la main qu’elle lui tendait et y posa respectueusement ses lèvres.

Vers le même temps, un bruit singulier se répandit dans les environs. Il concernait Philippe de Boisvilliers. Le jeune homme, on s’en souvient, avait avant son départ informé son père de ses projets; il continuait de l’en entretenir dans ses lettres: il se proposait toujours d’entrer au conseil d’État après avoir obtenu préalablement le grade de docteur en droit. M. de Boisvilliers n’ignorait pas que le doctorat exige une laborieuse préparation; il avait donc tout lieu de croire son fils plongé dans les plus sérieuses études de jurisprudence quand un voisin de campagne eut la bonté de lui apprendre qu’un journal spécialement informé des choses de théâtre annonçait la prochaine représentation sur une scène parisienne d’un drame en cinq actes signé Philippe de Boisvilliers et intitulé: Frédégonde!–Cette nouvelle troubla profondément le grave vieillard, et elle l’eût troublé plus profondément encore s’il eût connu les circonstances accessoires de ce fait extraordinaire, telles que nous allons les exposer à nos lecteurs.

Philippe de Boisvilliers se croyait, à tort ou à raison, une vocation de poëte, et, depuis sa sortie du collége, tout en suivant honorablement son cours de droit pour obéir à son père, il avait trouvé moyen d’enrichir secrètement la littérature française d’un assez grand nombre de productions jusqu’alors inédites, mais qui ne demandaient pas mieux que de cesser de l’être. Bref, toute son activité d’esprit, tous ses rêves de gloire et toute son avidité d’émotions, s’étaient décidément tournés de ce côté; mais il avait craint avec quelque apparence d’effaroucher son père en lui confessant ses véritables intentions, et il s’était flatté un peu légèrement de pouvoir lui en faire mystère jusqu’au jour où le succès viendrait les justifier, et porter son nom triomphant dans les cantons les plus arriérés du Perche.

Entre tous les genres littéraires, la littérature dramatique attirait particulièrement Philippe, peut-être parce qu’elle se présentait à son imagination sous la forme plastique d’une actrice célèbre dont la photographie ornait sa glace. Elle se nommait Mary Gérald, et on se souvient de l’éclat que jeta cette étoile sur une des premières scènes de Paris avant que la Russie l’eût enlevée à notre fanatisme.–La fascination de la comédienne est une magie si connue qu’il paraît assez inutile de l’expliquer, surtout aux Parisiens, dont elle constitue la principale religion. Mais les Parisiens eux-mêmes seront peut-être bien aises de savoir que leur passion pour les femmes de théâtre n’est pas sans excuse, et qu’il se mêle à ce culte coupable une forte dose de poésie. L’actrice en effet leur représente une espèce de femme qu’ils rencontrent fort rarement dans le monde et jamais dans leur ménage, une femme qui paraît exempte de toutes les infirmités comme de toutes les vulgarités terrestres, une femme à qui il ne manque jamais rien, ni une dent, ni un cheveu, ni un bouton de gant, ni un diamant à l’oreille, ni une rose au sein. Elle semble, comme une fleur, sortir sans défauts, toute fraîche, toute habillée et toute parée, des mains de la nature. Vous ne la voyez qu’un instant, mais pendant cet instant elle est parfaite, et, quand elle rentre dans l’ombre, elle vous laisse sous l’impression d’une chose lumineuse et un peu plus qu’humaine. Si vous la suivez dans la coulisse, elle est encore pleine et imprégnée de son rôle; c’est encore une reine, une soubrette poudrée, une fée, une déesse, marchant dans un nuage d’iris, blanche et étrange sous son fard, les lèvres écarlates, les yeux démesurés et étincelants, une créature enfin émigrée de quelque monde sidéral.

On aime généralement à se figurer que l’actrice emporte dans sa vie privée cette sorte d’idéalité poétique dont les prestiges de la scène l’ont revêtue, et ce n’est pas tout à fait une illusion; car elle est toujours plus ou moins dupe elle-même des rôles qu’elle interprète, elle ne s’en dépouille jamais complétement, et, rentrée chez elle, il est rare que ses sentiments, comme son langage, ne conservent pas quelque chose d’excessif et de théâtral.

Philippe de Boisvilliers avait donc voué une adoration passionnée à mademoiselle Mary Gérald, et il faut dire que cet amour de l’étudiant pour la comédienne n’était ni sans pureté ni sans noblesse. Les romanesques sont délicats; ils ne s’attachent guère aux vulgaires amours qui tentent la première jeunesse. Philippe s’en était vite détourné avec dégoût. Ses rêves étaient plus hauts. Il admira les yeux profonds et le front inspiré de la brillante artiste, il crut y lire ces poëmes infinis de mélancolie et de passion qui troublaient et charmaient son propre cœur, et il lui donna sa vie. Il fit alors toutes les folies qui caractérisent les amoureux des actrices et des reines: après avoir furieusement applaudi Mary Gérald de sa stalle, il l’attendait à la porte particulière des artistes et la voyait se jeter dans sa voiture; il se retirait heureux d’avoir senti le vent de sa robe et il passait la nuit à lui écrire en vers et en prose des lettres fort éloquentes qu’il n’envoyait pas.

Pénétrer jusqu’à elle, toucher sa main, s’enivrer de son regard, de sa parole, de son souffle, devenir son ami tendre et familier, ce fut désormais sa pensée unique. Mais le moyen? On peut croire qu’il n’en admettait aucun dont la supposition pût flétrir son idole. Il résolut finalement de composer une œuvre dramatique où Mary Gérald eût un rôle digne de sa beauté et de son talent. Il pouvait véritablement se croire, sans trop de présomption, capable de mener à bien cette difficile entreprise; il s’y était dès longtemps préparé par ses études favorites et son assiduité au théâtre; il avait déjà en portefeuille plusieurs essais en ce genre qu’il avait trouvés lui-même insuffisants, mais où des juges compétents avaient reconnu des parties d’un vrai mérite et où il s’était peu à peu formé la main et le goût. Après de longues méditations, il reprit sur un plan de son invention un sujet qui lui était en quelque sorte recommandé par le choix d’un grand poëte, le sujet de Frédégonde, qu’Alfred de Musset avait commencé à traiter sous le titre de la Servante du roi. Le rôle de Frédégonde, développé par l’auteur avec complaisance, semblait en effet merveilleusement approprié à l’espèce de grâce sombre et de charme tragique qui distinguait la personne et le talent de Mary Gérald.

Philippe venait d’achever sa pièce en même temps que son droit quand il fit à Boisvilliers le court et triste voyage dont nous avons raconté les incidents. Il avait emporté Frédégonde dans sa malle, avec un vague dessein de la lire à son père et d’enlever son suffrage par acclamation. Mais ces velléités enthousiastes ne se maintinrent pas sous la froide atmosphère de la province, et le jeune homme se-contenta de se relire sa pièce à lui-même, ce qui était plus sûr.

Aussitôt de retour à Paris, il la soumit à un cénacle d’amis qui lui prédirent les débuts éclatants d’Augier et de Ponsard: il en récita quelques fragments dans des salons familiers et y obtint un égal succès. Sur ces favorables présages, il se décida à tenter un coup d’audace: il écrivit à Mary Gérald et lui demanda de vouloir bien entendre la lecture de sa pièce, se gardant avec soin de toute allusion aux sentiments qui la lui avaient inspirée. L’actrice, intéressée peut-être par la signature aristocratique de la lettre,–Boisvilliers de La Roche-Ermel,–répondit deux mots sur sa carte: elle l’attendrait le lendemain à cinq heures.

Cette réponse plongea d’abord Philippe dans une sorte d’ivresse folle à laquelle se mêlèrent bientôt de folles terreurs. Une réalisation si facile et si soudaine de son rêve l’épouvantait. N’allait-il pas être le jouet de quelque horrible mystification?– Le lendemain toutefois, à cinq heures, il entrait, son manuscrit à la main, dans la maison de la rue Tronchet dont Mary Gérald daignait occuper le deuxième étage.

Comme il interrogeait le concierge, il crut voir sur la physionomie de cet homme un air de mystère et d’ironie. Il monta le cœur palpitant. Arrivé devant la porte de la grande artiste, son agitation prit une intensité presque foudroyante. Enfin il sonna. –Une odeur de cuisine, et même de bonne cuisine, qui le saisit au moment où la porte s’ouvrait, lui parut étrange en ce lieu sacré et cependant le rassura.–Il fut reçu par une jeune femme de chambre dont le joli visage dédaigneux et impassible témoignait d’une expérience au-dessus de son âge: elle regarda froidement la carte qu’il lui remit, l’introduisit sans parler dans une sorte d’antichambre, et entra avec la carte dans la pièce voisine. Philippe y entendit le bruit de plusieurs voix mâles, puis une explosion subite de rires bruyants à laquelle succéda le silence: sur quoi l’impassible femme de chambre reparut, et, tenant la porte du salon ouverte devant le jeune poëte, lui laissa comprendre qu’il pouvait entrer si cela lui convenait.

Le salon de Mary Gérald, quoique de petite dimension, répondait assez bien à l’idée que Philippe s’était faite de ce sanctuaire. La demi-clarté d’une lampe d’église, des tentures sombres, des miroitements d’or et de soie, de grands feuillages exotiques, une odeur pénétrante de fleurs, une forme blanche à demi couchée sur un divan, c’était bien là ce qu’il avait imaginé. Mais ce qui n’était pas entré dans son programme, c’était ce groupe de trois ou quatre messieurs de différents âges qui figurait alors dans le tableau et qui le déparait légèrement à ses yeux.

Cependant la présence de ces témoins importuns lui fut utile: leurs rires équivoques sonnaient encore à son oreille; sa fierté s’était éveillée: il se présenta sous cette impression, un peu pâle, un peu gêné certainement par son manuscrit, mais du reste avec cet air de prince qui avait pris le cœur de la pauvre Jeanne.

Moins sensible apparemment, Mary Gérald jeta sur le jeune homme un regard d’une suprême indifférence, le salua à peine d’un signe de tête comme s’il lui eût apporté des étoffes à choisir, et lui dit de s’asseoir: elle reprit alors tranquillement son entretien avec son cercle. Philippe remarqua avec surprise, à travers son trouble, qu’elle était gaie ou plutôt plaisante: elle avait un langage un peu brusque et familier, un tour d’esprit fantasque, des saillies d’enfant spirituel, bizarre et gâté. Il remarqua aussi que, tout en causant, elle ramenait souvent sur lui ses yeux profonds et comme farouches avec une sorte de curiosité étonnée. Bientôt elle laissa tomber la conversation, et son masque pâle prit une expression d’ennui. Les trois ou quatre messieurs de différents âges, qui étaient tous d’une parfaite distinction, se levèrent alors simultanément, lui baisèrent successivement la main, et se retirèrent en cadence.

Elle s’était levée elle-même pour accompagner ces personnages jusqu’à la porte du salon; puis elle se retourna vers Philippe en repoussant du talon la traîne de sa longue robe de chambre:

–Mon Dieu, monsieur, dit-elle, je ne comprends pas bien votre démarche; ce n’est pas moi qui reçois les pièces, . c’est mon directeur.

–Mademoiselle, j’ai voulu savoir avant tout si le rôle vous plairait. Autrement je renoncerais à la pièce.

–Bah! pourquoi donc ça? dit-elle avec un léger mouvement d’épaules et en se rasseyant brusquement. D’abord on ne joue pas de pièces en vers chez nous: il fallait vous adresser aux Français ou à l’Odéon.

–Je vous demande pardon, mademoiselle, mais on a joué plusieurs fois des pièces en vers à votre théâtre.

–Oh! jadis, oui! tout à fait jadis! Asseyez-vous donc. Et enfin c’est votre premier ouvrage?

–Oui, mademoiselle.

–Alors vous n’êtes connu que de votre famille jusqu’ici?

–Uniquement.

Elle le regarda avec l’espèce de méchanceté ironique que l’antiquité prêtait aux déesses; puis elle s’inclina.

–Je n’ai pas prétendu vous offenser.

Vous l’avez là, votre pièce?

–La voici, mademoiselle.

–Voyons un peu ça.

Elle feuilleta le manuscrit et en lut ça et là quelques lignes d’un œil soucieux.

–Eh bien, monsieur, je veux bien: lisez. C’est un peu long. Mais enfin, lisez. Y verrez-vous suffisamment avec cette lampe?. Approchez la table. Non, vous n’y voyez pas.

Elle se leva vivement, abaissa la suspension au-dessus de la table, et, se rejetant sur son divan où elle se recoucha:

–Allez, dit-elle.

Encouragé comme il devait l’être par ces préliminaires, Philippe commença la lecture de son drame. Ceux qui auront connu de pareils martyres lui accorderont une compassion fraternelle. Il était arrivé au milieu du troisième acte sans avoir obtenu de son auditoire l’ombre d’un signe d’approbation ou même d’attention, pas une parole, pas un geste, pas un soupir. Immobile, muette, dans l’attitude d’un marbre sur une tombe, la jeune comédienne soulevait à peine à de rares intervalles ses longs cils bleus pour lancer sur le lecteur un éclair rapide; puis elle retombait dans sa torpeur. Il y eut un moment où il la crut décidément endormie, et il sentit le froid du désespoir, le froid de la mort passer dans ses veines.–Tout à coup elle se dressa sur le divan et vint s’asseoir en face de Philippe; elle appuya son coude sur la table, posa sur sa main sa charmante tête tragique, et, penchée vers le jeune homme, les yeux fixes et humides, elle l’écouta avidement. Rêver qu’on tombe dans l’horreur du néant et se réveiller soudain dans toute la splendeur de la vie, de la jeunesse, de la gloire, de l’amour,–telle fut en cette minute divine la sensation du poëte.

Pendant qu’il achevait sa lecture, Mary Gérald conserva sa pose attentive, ses doigts écartés soutenant sa tempe et retroussant la masse épaisse de ses cheveux noirs: quand il ferma le manuscrit, il vit deux larmes glisser sur ses joues. Elle se leva, tourna lentement avec des froissements de soie autour de la table, et s’arrêta devant Philippe:

–Monsieur, lui dit-elle d’une voix basse et un peu rauque en lui touchant les épaules de ses deux mains blanches, vous avez bien du talent!

Philippe était trop ému pour lui répondre: il lui enleva doucement de la main le mouchoir avec lequel elle venait d’essuyer ses joues et le baisa.

–Gardez-le, si vous voulez, dit-elle. Elle n’avait plus son accent délibéré et cavalier; sa voix avait pris cette grâce féminine et ces inflexions musicales qui étaient au théâtre une de ses puissantes séductions.

–Mon Dieu, reprit-elle comme se parlant à elle-même, que j’ai été heureuse, vraiment!. C’est si bon, d’être sous le charme, d’admirer, d’aimer, d’avoir foi en quelque chose!.

Elle rejeta un peu sa tête en arrière, et, fixant sur le jeune homme ses yeux souriants et noyés, elle ajouta:

–N’est-ce pas, monsieur Philippe?

Philippe allait probablement lui répondre qu’il était de son avis; mais cette scène, déjà si agréable et qui pouvait le devenir encore davantage, fut brusquement interrompue; la porte s’ouvrit, et la satanique petite femme de chambre parut.

–Madame, dit-elle, monsieur le comte est là.

–Eh bien, qu’il entre! dit Mary Gérald.

–Il désire, dit l’imperturbable soubrette, parler à madame en particulier.

–En particulier? Mais je le lui défends bien! Faites-le entrer.

Un homme d’une cinquantaine d’années, de haute taille et d’un grand air, se présenta alors dans le salon, montra toutes ses dents dans un sourire épanoui, posa une main sur son cœur, et, s’inclinant jusqu’à terre:

–Pardon, ma chère belle, dit-il, mais je vous apportais la réponse de Pétersbourg.

–Ah! eh bien, quoi?

–On vous offre quarante mille francs fixes, cent cinquante francs de feux et une représentation à bénéfice.

–C’est assez coquet, dit Mary Gérald. Mais vous savez que j’ai un dédit de quatre-vingt mille francs avec Lafosse?

Le comte se courba encore jusqu’au tapis et montra de nouveau ses dents éclatantes.

–Cela ne serait pas, dit-il une difficulté sérieuse.

–Vous les avez sur vous? dit la jeune femme d’un ton de raillerie hautaine. Du reste, poursuivit-elle, j’ai changé d’idée.

Voilà monsieur qui vient de me lire une pièce où j’ai un rôle superbe.

–Ah! dit le comte.

Il mit la main sur son cœur, salua profondément Philippe de Boisvilliers et lui fit également l’honneur de lui montrer ses dents.

Philippe lui rendit sa révérence avec gravité, roula le manuscrit de Frédégonde, et s’apprêta à prendre congé.

–Mais, monsieur, lui dit l’actrice, il faut me laisser votre pièce, je veux la recommander moi-même à Lafosse. Le connaissez-vous, Lafosse?

–Lafosse?

–Oui, mon directeur.

–Pas du tout, mademoiselle. Puis-je vous demander quel homme c’est?

–Lafosse? Ce n’est pas un homme. c’est un saltimbanque. mais, précisément parce que c’est un saltimbanque et qu’il ne sait pas l’orthographe, il sera bien aise de jouer une pièce en vers pour se donner des airs littéraires. Au revoir, monsieur.

–Mademoiselle, je suis véritablement confus.

–De mes bontés. naturellement. Bonjour, monsieur.

Philippe rentra chez lui brisé d’émotion. Pendant la nuit, il s’éveilla plusieurs fois pour couvrir de baisers un petit mouchoir parfumé qu’il avait mis sous son oreiller. Dans les intervalles, il faisait des rêves étranges, les uns d’une douceur céleste, les autres moins aimables. Tantôt Mary Gérald lui apparaissait grave et charmante comme une muse, les yeux humides de passion et d’enthousiasme; elle se penchait sur lui et murmurait de sa voix enchantée: «N’est-ce pas, monsieur Philippe?»–Puis tout à coup elle lui demandait quatre-vingt mille francs, ce qui le plongeait dans un extrême embarras; alors, par une effrayante métamorphose, elle prenait l’apparence d’un ours polaire aux dents étincelantes qui le saluait ironiquement, une patte sur son cœur. Ces songes agités résumaient assez fidèlement les impressions que Philippe avait emportées de cette première entrevue qui l’avait fait voyager par secousses de la terre au ciel et du ciel à la terre, et qui le laissait finalement ébloui, enivré, choqué, tourmenté, jaloux de la Russie et de l’univers entier, bref amoureux fou.

Après deux ou trois jours passés dans une fiévreuse attente (il ne songea guère au doctorat pendant ces jours-là), il reçut un billet fort poli du directeur Lafosse, qui, par parenthèse, n’était un saltimbanque que dans le vocabulaire familier de Mary Gérald.–M. Lafosse avait lu Frédégonde, la pièce lui plaisait; il priait M. de Boisvilliers de se rendre le lendemain au théâtre pour y régler avec lui la distribution des rôles, attendu qu’il se proposait de monter immédiatement ce remarquable ouvrage.

Bien qu’on exagère beaucoup en général la difficulté qu’éprouvent les jeunes auteurs à se faire accueillir dans les théâtres de Paris, il est certain qu’un succès si prompt et si décisif était une faveur exceptionnelle du sort. Philippe de Boisvilliers la devait en partie sans doute à la valeur de sa pièce; il la devait aussi probablement à l’influence tutélaire de Mary Gérald, et enfin à cette circonstance que le directeur Lafosse sentait la nécessité prochaine de renouveler son affiche, et qu’il n’avait alors entre les mains aucune œuvre importante pour terminer son hiver.

Quoi qu’il en soit, une semaine plus tard, Philippe assistait aux premières répétitions de Frédégonde, et ses vers modulés par les lèvres harmonieuses de Mary Gérald résonnaient à son oreille comme une musique céleste. Déjà les chroniques des journaux annonçaient avec bruit l’avénement d’un poëte dramatique, et occupaient de son nom la curiosité parisienne: il goûtait les douces primeurs de la gloire, et en même temps il connaissait le sentiment d’inquiétude, d’effroi et de pudeur alarmée que cause à une âme délicate le grand jour de la publicité. Mais, à travers ses émotions littéraires, son amour pour Mary Gérald demeurait le plus vif de ses intérêts et la plus poignante de ses angoisses. Il la voyait alors chaque jour au théâtre, quelquefois chez elle, et de plus en plus il l’adorait, quoiqu’il s’imaginât par moment la haïr. Il lui en voulait en effet de n’être pas exactement la femme qu’il aurait désiré qu’elle fût, la pure prêtresse de l’art telle qu’il se la représentait autrefois, gardant dans sa vie de théâtre une dignité– hiératique, puis rentrant chez elle comme dans un cloître, s’y inspirant dans une solitude sacrée et n’y recevant aucun profane, –à l’exception peut-être d’un jeune poëte amoureux. Il s’irritait et se désespérait de ses façons un peu bohèmes avec ses camarades de théâtre, de sa dissipation mondaine, des galanteries familières qu’elle tolérait, des bouquets qu’on lui jetait, des amis qu’elle avait, des amants qu’on lui prêtait, et ce qu’il y avait de terrible, c’est qu’il ne l’en aimait pas moins pour cela.– Hélas! au contraire!

L’attitude de la comédienne à son égard était malheureusement de nature à redoubler encore sa passion et aussi ses souffrances. Soit par hasard, soit à dessein, elle était avec lui étrangement capricieuse et inégale. Pendant les répétitions, lorsqu’elle n’était pas en scène, elle descendait quelquefois dans les sombres profondeurs de la salle où le jeune auteur était assis solitairement: il entendait le frôlement de sa robe quand elle se glissait entre les stalles de l’orchestre, et il entrevoyait dans les demi-ténèbres son pâle visage. Elle lui chuchotait à l’oreille quelques mots d’une grâce coquette et presque tendre:

–Monsieur, est-ce que vous ne gelez pas, là?. Voulez-vous mon manchon?. Etes-vous content de moi?. oui. vrai? Alors pourquoi êtes-vous triste?. Pourquoi avez-vous l’air de méditer un suicide?. Singulier personnage!

Elle se retirait alors discrètement et allait reprendre sur le théâtre son rôle de jeune reine barbare.–Cela était charmant; mais, l’instant d’après, il la retrouvait si distraite et si indifférente, que son cœur, prêt à se répandre, se refermait aussitôt. Souvent, pendant plusieurs jours, elle ne semblait plus le connaître, tandis qu’il la voyait prodiguer ses grâces à la foule banale de ses courtisans. Sa fierté s’indignait, il prenait la résolution magnanime d’étouffer cette passion fatale, et il n’y réussissait guère.

Mary Gérald était alors très-préoccupée d’une représentation qui devait avoir lieu à son bénéfice et qui était un événement parisien. Elle devait y paraître dans le rôle de la Dame aux Camélias, qui n’appartenait pas au répertoire de son théâtre, mais qu’elle avait été autorisée à jouer une fois par extraordinaire. Elle y eut un succès de fanatisme. Après le dernier acte, Philippe de Boisvilliers courut à sa loge pour la complimenter; mais il l’y trouva tellement entourée de cravates blanches délirantes que son enthousiasme personnel en fut paralysé: il se tint modeste et furieux dans l’ombre d’un paravent, où Mary Gérald ne parut pas l’apercevoir. Il allait se retirer la mort dans l’âme quand elle l’appela:

–Mon auteur, restez; j’ai à vous parler.

Sur ces mots, le flot s’écoula, et Philippe demeura bientôt en tête-à-tête avec la triomphante étoile. Elle le regarda fixement de ses yeux encore tout brillants de fièvre, et lui demanda avec brusquerie:

–Ai-je été bonne, suivant vous?

–Suivant moi, vous avez été admirable. Je vous apportais mes larmes toutes chaudes. Mais tous ces gens-là me glacent!

–Tous ces gens-là me glacent! répéta-t-elle en imitant son accent avec une moue plaisante. Eh bien, quoi? Puis-je prendre un bâton pour les mettre dehors?. Oh! mon Dieu, je vous comprends fort bien, . je connais votre genre, allez!. Enfin, nous voilà seuls. Vous êtes content, n’est-ce pas? C’est ce qu’il vous faut?. Eh bien, après? quel avantage y trouvez-vous?

–Ah! murmura le jeune homme d’une voix basse et émue, il y a tant de choses que je voudrais vous dire!

–Tant que cela! Eh bien, ne les dites pas, mon ami, cela vaut mieux, allez, croyez-moi.

Elle commença à se défaire devant sa glace tout en parlant.

–Vous êtes un jeune homme très comme il faut, un fils de famille très-bien élevé, par de très-braves gens; ça se voit. Vous épouserez une chère petite femme, honnête comme vous, car vous êtes très-honnête, je sens ça. Eh bien, qu’est-ce que vous demandez?. des choses insensées. Non, écoutez, monsieur Philippe, je vais vous dire ce que nous ferons: c’est demain dimanche, nous ne répétons pas; venez me prendre à midi chez moi, nous irons ensemble au cimetière Montparnasse.

–Au cimetière Montparnasse? dit Philippe, qui crut à quelque monstrueuse plaisanterie.

Mais Mary Gérald était fort sérieuse, et, tout en ôtant ses épingles, elle ajouta, d’un ton sincèrement pénétré:

–J’y ai ma mère; mon ami, j’y vais tous les mois, et ça me fait plaisir d’y aller avec vous.

Philippe la remercia d’une marque de confiance si particulière, et il en fut effectivement fort touché, comme l’eût été, à son âge et à sa place, notre lecteur, qui sourit.

–Et maintenant, reprit-elle, épargnez ma pudeur. Baisez-moi la patte et sauvez-vous.

Le lendemain, Philippe était chez elle quelques minutes avant midi; elle était toute prête à partir: la toilette noire qu’elle avait revêtue pour la circonstance relevait l’élégante distinction de sa beauté; elle avait l’air heureux, candide et recueilli d’une jeune patricienne qui se dispose à accomplir un acte de haute dévotion.

Il y a loin de la rue Tronchet au cimetière Montparnasse, et le jeune homme se délectait dans la pensée d’un si long tête-à-tête avec son idole, quand il entendit avec accablement qu’elle demandait une voiture à quatre places. Elle emmenait sa femme de chambre!–Cette terrible petite soubrette eut même un sourire de méchant diable quand elle prit place dans le fiacre, en face de Philippe, consterné.

Pourquoi emmenait-elle sa femme de chambre? C’est ce qu’on ne saura jamais, les femmes ayant des malices subtiles et profondes dont elles gardent le secret.

En présence de ce témoin subalterne, la conversation fut naturellement languissante. Elle se traîna dans des lieux communs dont la représentation de la veille fournit le texte, et, après s’être fait une telle fête de ce petit voyage, Philippe n’aperçut pas sans plaisir les cyprès et les pierres tombales qui en annonçaient le terme.–Mary Gérald cependant laissa sa femme de chambre dans la voiture, sauta lestement sur le large trottoir qui borde le mur d’enceinte du cimetière, et s’arrêta devant une de ces boutiques où l’on vend des couronnes d’immortelles, des fleurs symboliques et des verroteries funèbres.

–J’avais songé, dit-elle d’un air pensif, à lui apporter les bouquets qu’on m’a jetés hier soir au théâtre; mais non, il ne faut pas mêler les genres. Des violettes et des ravenelles, voilà ce qu’il lui faut: elle était très-simple, ma mère. C’est cela. Achetez-moi des violettes et des ravenelles, monsieur, et payez-les de votre argent. de votre argent à vous, je veux. Et puis aussi cette couronne de buis avec des pensées dedans. Là!. merci!

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Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
160 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066331528
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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