Kitabı oku: «Les amours de Philippe»
Octave Feuillet
Les amours de Philippe

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066331528
Table des matières
I
II
PAVILLON MEUBLÉ
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
I
Table des matières
Dans un des cantons les plus boisés de la verte Normandie, au cœur de l’ancienne province du Perche, on voit s’élever, à l’extrémité d’une longue avenue d’ormes, une habitation qui paraît dater du temps de Henri IV et qu’on appelle dans le pays le château de La Roche-Ermel. C’est un simple pavillon flanqué aux angles de deux tourelles aiguës; il y a d’un côté de la cour une petite chapelle d’une époque antérieure, et de l’autre le colombier seigneurial. Les La Roche-Ermel sont une des plus anciennes familles du pays, mais non des plus riches. Le comte Léopold, qui en représentait vers le milieu de ce siècle la branche principale, était l’aîné de trois enfants, et la part d’héritage qui revint à chacun d’eux ne dépassait pas une douzaine de mille francs de rente. C’était trop peu pour entretenir le château et pour y vivre avec dignité. Cette vieille résidence patrimoniale semblait donc condamnée à passer dans des mains étrangères, quand elle fut sauvée de cette profanation par un trait de dévouement qui n’est pas sans exemple dans les familles nobles. Le frère et la sœur du comte lui firent donation de leurs biens, renonçant l’un et l’autre à tout avenir, à toute destinée personnels, et confondant tout leur être dans celui de leur aîné et du chef de leur maison. Ces deux grands cœurs accomplirent cette action avec simplicité, et leur frère l’accepta de même parce qu’il l’eût faite comme eux.
Ces La Roche-Ermel étaient très-estimés dans la contrée environnante. Ils suivaient le siècle avec bonne grâce, bien qu’avec la réserve qui seyait à leur nom. C’était d’ailleurs une forte race imposant le respect par des qualités morales et même physiques qui semblaient chez elle héréditaires. Le comte Léopold était un homme d’une stature baronniale, d’une mine calme et intrépide, d’une politesse exquise et un peu alarmante. Pendant qu’il expérimentait ses faucheuses mécaniques et qu’il faisait couronner ses élèves dans les concours agricoles de la région, son frère Charles-Antoine, qu’on appelait le chevalier, veillait au jardin, à la bibliothèque, à la cave et au baromètre. Il avait le goût de la botanique et passait des heures charmantes à étudier les mousses de l’avenue. Il était en outre musicien passionné: sa timidité l’empêchait de produire ses talents en public; mais il n’était pas rare d’entendre fort avant dans la nuit des sons de flûte assez doux sortir de la tourelle qu’il habitait.
La sœur Angélique-Paule présidait discrètement aux œuvres de charité, qui tenaient une large place dans les traditions de la famille. Elle rangeait le linge, composait les menus et confectionnait les confitures. Dans l’intervalle de ces soins domestiques, elle peignait sur vélin des fleurs et des oiseaux, en fredonnant de vieilles romances où il était question de bergers entreprenants et de bergères inflexibles:
Lucas, Lucas, réprimez votre ardeur!
Quand mon troupeau, guidé par sa bergère,
Sous les ormeaux vient chercher la fraîcheur,
L’ombrage, et l’onde pure, et la brise légère,
Tout vous dit avec moi: réprimez votre ardeur!
Ce fut au milieu de ces honnêtes gens que naquit, vers185., Jeanne de La Roche-Ermel, laquelle, il en faut convenir, fut d’abord accueillie assez froidement. Grâce au désintéressement généreux de son frère et de sa sœur, le comte Léopold avait pu épouser une jeune et riche voisine qui avait été la passion de sa jeunesse, mais dont l’inégalité de fortune avait paru le séparer à jamais. Cette union, heureuse d’ailleurs à tous égards, était demeurée longtemps stérile. Une sérieuse indisposition de la comtesse fit enfin concevoir des espérances que la naissance d’une fille ne réalisa qu’imparfaitement. Deux ou trois ans plus tard, le comte eut la douleur de perdre sa jeune femme. Il l’avait trop aimée pour songer à un second mariage, et il dut se résigner à ne point laisser d’héritier mâle de sa branche. Cette amertume lui fut adoucie par une circonstance de famille particulière.
Il avait pour voisin et pour ami un de ses cousins germains qui portait légalement le même nom que lui, puisqu’ils étaient fils de deux frères, mais que l’usage du pays désignait sous le nom de Boisvilliers pour le distinguer de son parent. Des fenêtres supérieures du château de La Roche-Ermel, on pouvait apercevoir entre les arbres l’attique et l’œil-de-bœuf qui décoraient la façade du château de Boisvilliers, lourde construction du dernier siècle. Les deux domaines se joignaient par leurs avenues.
Il y avait entre les deux cousins un air de famille si marqué, qu’on les prenait à quelque distance l’un pour l’autre. La ressemblance morale n’était pas moindre, tous deux ayant les mêmes sentiments et les mêmes goûts, s’occupant assidûment des intérêts locaux, d’améliorations agricoles, d’élevage, de chasse, et fort peu de politique.
Or M. de Boisvilliers avait un fils–Philippe–né quelques années avant sa cousine Jeanne, et, dès que le comte Léopold eut perdu toute espérance d’avoir lui-même un héritier direct, son rêve ardent fut d’unir un jour sa fille à Philippe de Boisvilliers, qui devait être après lui l’aîné des La Roche-Ermel.
Le comte Léopold laissa-t-il échapper ce secret de son cœur? ou cette combinaison si naturelle et si convenable saisit-elle d’elle-même l’imagination des deux familles? Quoi qu’il en soit, le mariage futur des deux enfants fut désormais chose convenue à La Roche-Ermel comme à Boisvilliers: on s’en entretint d’abord mystérieusement, par allusions et par sourires; puis on s’enhardit, et on dit à Philippe: «Votre petite femme,» en parlant de Jeanne;–à Jeanne: «Votre petit mari,» en parlant de Philippe. Les femmes, et en particulier l’excellente Angélique-Paule, se plaisaient à ce jeu, qui ne laissait pas, il faut le dire, d’intéresser vivement mademoiselle Jeanne. Elle était, autant qu’une enfant peut l’être, éprise de son cousin: on se divertissait à faire cacher Philippe derrière un rideau ou sous une table, puis on introduisait Jeanne, qui était censée ignorer sa présence; mais elle la devinait aussitôt, allait droit à la cachette de son cousin, et le découvrait en rougissant. Tout le monde alors se pâmait de joie, excepté le jeune Philippe, garçon fier et timide, à qui tout cela paraissait cruellement insupportable. Il tenait de sa mère, qui malheureusement n’était plus, une sensibilité nerveuse un peu exaltée. Les plaisanteries que les domestiques et les commères du voisinage ne lui ménageaient pas au sujet de ses amours et de son mariage achevaient de l’exaspérer, et sa petite fiancée présomptive, cause innocente de toutes ces persécutions, devenait peu à peu pour lui l’objet d’une extrême antipathie
Ces impressions le suivirent au lycée Louis-le-Grand, où il entra vers sa quinzième année, et elles se réveillaient avec plus de force à l’approche des vacances. Son retour au pays natal lui était empoisonné d’avance par la pensée d’y retrouver sa fatale cousine souriante et rougissante; son aversion pour elle avait même fini par s’étendre aux lieux où elle respirait et aux personnes qui l’entouraient, et nul doute que, s’il eût disposé de la foudre, le manoir de La Roche-Ermel n’eût été balayé de la terre avec toutes ses dépendances, y compris le chef de la branche aînée, le chevalier Charles-Antoine et sa flûte, la tante Angélique, la pauvre Jeanne et les domestiques.
De telles dispositions de la part du jeune de Boisvilliers, si elles eussent pu être soupçonnées des deux familles, y auraient jeté une étrange consternation; mais la respectueuse déférence de Philippe envers son père et ses habitudes héréditaires de parfaite courtoisie ne laissaient échapper aucun symptôme de ses secrets sentiments. On remarquait bien un peu de froideur et d’embarras dans ses relations avec sa cousine; mais on s’expliquait suffisamment cette attitude par la timidité et la gaucherie naturelles de son âge.
Cependant les années s’écoulaient. Mademoiselle Jeanne grandissait, et sa pure passion pour son ingrat cousin grandissait avec elle. On se fit habilement de cette passion même un moyen d’éducation. «Si votre cousin vous voyait, mademoiselle!» fut une phrase magique dont tout l’entourage connut bientôt la puissance, et devant laquelle s’apaisaient soudain les colères et les rébellions de l’enfant. Elle entrevoyait aussitôt le déplaisir de son cousin, et par suite de ce déplaisir la rupture de ce mariage encore lointain, mais qui était déjà la chère pensée de son jeune cœur. Il était clair en effet que Philippe de Boisvilliers, étant lui-même, comme elle le sentait fort bien, un modèle de toutes les perfections morales, n’épouserait jamais une jeune personne d’un mauvais caractère et qui ne se tenait pas droite à table.
Le même procédé fut employé avec la même efficacité pour la pousser dans ses études. Philippe de Boisvilliers remportait de brillants succès dans son collège; il serait évidemment dans l’avenir un homme d’élite, probablement même un grand homme: sa femme pouvait-elle ignorer les règles des participes?–Cela était inadmissible, et Jeanne en convenait.
Elle fut mise un peu plus tard chez les dames de la Visitation qui tenaient dans la ville d’A., chef-lieu du département, un pensionnat fort convenable. En recommandant sa nièce à leurs soins, mademoiselle Angélique leur confia, sous le sceau du mystère, les projets de la famille pour l’avenir de Jeanne, le culte que la jeune fille professait pour son cousin, et le secret d’utiliser ce sentiment pour le perfectionnement de son caractère et de son esprit.
Armées de ce précieux renseignement, ces dames achevèrent innocemment d’enflammer cette jeune imagination en ne cessant de lui présenter Philippe de Boisvilliers comme un être accompli, un fiancé idéal auquel elle devait rapporter toutes ses actions, et dont elle ne pouvait se rendre digne que par une application soutenue et des mérites exceptionnels.
Mademoiselle Jeanne n’était que trop disposée à voir son cousin sous ce jour avantageux et presque sacré: elle avait jeté sur lui toute cette poésie vague et charmante qui s’agite dans l’âme d’une jeune fille, et il en était revêtu à ses yeux comme d’un nimbe. Il faut dire que Philippe de Boisvilliers se prêtait assez bien de sa personne à cette apothéose. Les fortes qualités de sa race étaient tempérées chez lui par le mélange du sang maternel, plus doux et plus délicat. C’était alors un grand garçon élégant et souple, le visage grave et un peu haut, avec des yeux de feu qui trahissaient une ardeur passionnée que maîtrisait au dehors l’habitude native de dignité. Ses triomphes de collége, quelques vers bien tournés, la prose agréable et spirituelle de ses lettres, témoignaient d’une intelligence au moins distinguée, mais que Jeanne qualifiait de supérieure. La réserve même de Philippe auprès d’elle lui imposait et la charmait; quand il daignait, à de, rares intervalles, apparaître dans le parloir du couvent, elle se présentait devant lui avec tremblement, heureuse et confuse d’être visitée par ce jeune dieu.
Ce jeune dieu cependant faisait son droit à Paris avec une douce nonchalance, qui n’était pas toutefois sans un mélange de cruelles appréhensions. Ses études de droit terminées, il devait retourner à Boisvilliers pour y vivre près de son père. Le moment approchait donc où il serait vraisemblablement forcé de s’expliquer sur ses intentions à l’égard de sa cousine. Il n’ignorait pas que son mariage avec elle était de plus en plus considéré dans les deux familles comme une affaire arrêtée. Sans traiter ouvertement ce sujet devant lui, on y faisait de continuelles allusions qui ne lui permettaient pas de l’oublier. Or il conservait malheureusement pour la jeune fille l’antipathie qu’il avait eue pour l’enfant, et il emportait de chacune de ses visites au couvent des impressions difficilement conciliables avec le vœu de ses parents. Il trouvait Jeanne laide et déplaisante, bien qu’elle eût de grands yeux bleus, des flots de cheveux noirs et des dents éblouissantes; mais elle avait la taille courte et ramassée, elle était gauche et sans grâce; enfin elle était mise sans goût et même fort négligée dans sa toilette. Ce détail fâcheux n’était pas, à la vérité, de son fait. C’était un axiome au couvent que la beauté morale devait être seule recherchée et cultivée par les jeunes élèves, et il était de règle que toute pointe de coquetterie y fût sévèrement réprimée. Les miroirs en conséquence étaient interdits. Jeanne, qu’on surprenait quelquefois arrangeant sa magnifique chevelure devant une vitre, était particulièrement chapitrée sur cet article.
–La beauté morale, mademoiselle, lui répétaient les dignes sœurs, la beauté morale! telle doit être votre unique préoccupation et votre unique sollicitude, comme elle est, n’en doutez pas, l’unique préoccupation et l’unique sollicitude d’un esprit aussi élevé que celui de monsieur votre cousin.
–Mais, ma mère, répondait-elle, mon cousin ne peut pas voir ma beauté morale au parloir!
–Pardon, mademoiselle, il la voit, ou du moins il la devine dans votre mépris même pour les vanités extérieures.
Jeanne se laissait persuader, mais c’était elle qui avait raison. Son cousin, lorsqu’il venait au parloir, ne voyait pas sa beauté morale; il voyait ses cheveux en broussailles, ses ongles trop courts, ses jambes trop longues, ses bottines trop larges, ses bas mal tirés, et il n’avait pas lui-même assez de beauté morale pour apprécier le côté symbolique et supérieur de toutes ces choses.
A ces préventions invétérées et persistantes contre sa cousine étaient venus se joindre d’ailleurs avec l’âge des sentiments nouveaux qui redoublaient son éloignement pour elle et pour l’avenir qu’on lui destinait de si longue date. Ses succès scolaires, ses essais poétiques admirés de ses camarades, lui avaient monté la tête, et il n’était pas très-loin de partager l’extrême bonne opinion que Jeanne avait de lui. Sans viser encore à aucun but déterminé, il rêvait vaguement d’ambition et de gloire; il entrevoyait aussi dans la sphère éclatante du monde parisien des amours superbes et pleins d’orages; il frémissait à la pensée d’ensevelir au fond de la province, dans l’étroite enceinte du manoir paternel, des facultés dignes d’un grand théâtre et des passions dignes de grandes aventures.
Ce qu’il y avait de délicat, c’était de faire comprendre tout cela à son père. M. de Boisvilliers de La Roche-Ermel était un père tendre, mais nullement romantique: son front sévère, son œil gris et ferme, ses lèvres volontiers ironiques, n’appelaient point les épanchements, et Philippe ajourna tant qu’il le put une confidence qui devait évidemment causer au vieux gentilhomme la plus désagréable surprise; mais enfin il fut reçu avocat, il n’avait plus dès ce moment aucun prétexte pour prolonger son séjour à Paris; il comprit que l’heure de l’explication redoutable avait sonné, et il partit pour la Normandie en s’armant de tout son courage.
On l’accueillit à Boisvilliers comme à La Roche-Ermel avec un air de fête et d’allégresse qui le navra et qui fit même hésiter sa résolution. Il était dur de briser tous ces braves cœurs. Sa contrainte et sa tristesse furent dès le lendemain de son arrivée remarquées de son père, qui en conçut une visible inquiétude.
Ils se promenaient tous deux par une belle soirée du mois d’août sur une terrasse plantée d’épais marronniers qui formait un des côtés du jardin de Boisvilliers; elle suivait la berge d’un étang profond et paisible qui semblait dormir sous les larges feuilles de nénufar dont il était presque entièrement recouvert; une vieille barque à demi pleine d’eau y était échouée au pied d’un escalier aux marches disjointes.–Le père fumait silencieusement un cigare, le fils regardait avec mélancolie la vieille barque retenue à son poteau d’attache par une chaîne rouillée et croyait y voir l’image de la destinée qui l’attendait lui-même dans ce coin perdu du monde.
–Ainsi, mon fils, dit brusquement M. de Boisvilliers, vous ne fumez jamais?
–Jamais, mon père.
–C’est très-bien fait. Vous êtes plus sage que moi, j’en suis ravi. Et vous voilà donc avocat?
–Oui, mon père.
–C’est excellent. Grâce à vos connaissances en droit, vous ne serez pas comme moi la proie des gens d’affaires. Vous pourrez administrer vous-même votre fortune, qui sera un jour considérable.
–J’espère bien, mon père, n’avoir pas ce soin de longtemps.
–Je vous suis reconnaissant de votre politesse, mais il faudra bien prendre votre part du fardeau; je vieillis, je me fatigue, mon fils.–Savez-vous que les domaines de Boisvilliers et de La Roche-Ermel réunis donneraient plus de quatre-vingt-dix mille francs de revenu?
–Autant que cela, mon père?
–Parfaitement.
Il y eut une pause silencieuse, après laquelle M. de Boisvilliers reprit:
–Je suis allé voir votre cousine Jeanne à son couvent il y a peu de temps; on y est fort content d’elle. Ces dames assurent que c’est une personne accomplie, remarquablement sensée et instruite; elle est de plus excellente musicienne.
–Elle est très-forte sur le piano, oui, mon père.
–Vous savez que son éducation est terminée, et qu’elle rentre définitivement dans sa famille le quinze de ce mois?
–Mon cousin de La Roche-Ermel me l’a dit, mon père.
M. de Boisvilliers interrompit soudain sa promenade et jeta son cigare:
–Philippe, dit-il en arrêtant fixement son regard sur les traits pâles du jeune homme, vous ne pouvez ignorer les vœux que nous avons formés de tout temps pour votre union avec votre cousine. Dois-je comprendre que vos projets sont différents des nôtres?
–Mon père, dit Philippe d’un ton respectueux mais ferme, je ne puis épouser ma cousine, . je ne l’aime pas.
–Vous ne l’aimez pas? répéta M. de Boisvilliers.
Il regarda encore fixement son fils; les rides creusées entre ses sourcils s’accusèrent profondément, et une légère convulsion fit trembler ses lèvres.
Il y avait un banc à deux pas sur la marge de l’étang; il alla s’y asseoir, posa son front dans ses deux mains et parut méditer douloureusement.
–Pauvre enfant! murmura-t-il.
Puis, relevant la tête vers son fils, qui demeurait debout devant lui:
–Après la déclaration que vous venez de me faire, dit-il d’une voix brève et dure, vous devez comprendre que votre établissement à Boisvilliers devient, pour quelque temps du moins, chose impossible?
–Si vous en jugez ainsi, mon père, j’obéirai.
–Oui, j’entends, je vais au-devant de vos désirs; vous avez pris goût à Paris et vous prétendez y passer votre jeunesse et apparemment votre vie tout entière dans l’oisiveté.
–Non pas dans l’oisiveté, mon père, et, si vous me permettiez de vous parler avec une entière franchise.
–Oh! je vous en prie.
–Eh bien, c’est ici, en province, à la campagne, que je vivrais dans l’oisiveté. Pardon, mon père!. j’ai sous les yeux votre exemple et celui de notre cousin, et je sais combien votre existence à tous deux est dignement occupée;. mais je n’ai ni vos goûts, ni vos aptitudes. Vous disiez que j’aime Paris, c’est vrai: j’en aime sans doute les distractions et les plaisirs, comme cela est de mon âge; mais j’aime aussi, veuillez le croire, la noble activité qu’on y respire avec l’air, les généreuses ambitions qu’elle fait naître dans le cœur, la fièvre de gloire qu’elle fait monter au cerveau; j’en aime la puissante vie intellectuelle qui semble s’ajouter à votre intelligence propre et en doubler les forces. Ici, mon père, ce que je puis avoir d’intelligence resterait sans objet, sans application; je laisserais aux fermiers et aux hommes d’affaires des soins qui n’auraient aucun intérêt pour moi; l’ennui, le découragement, m’envahiraient, et, à la longue, me dégraderaient; n’ayant pas les vertus du gentilhomme campagnard, je n’en aurais que les travers et peut-être un jour les vices. J’emploierais mon temps, comme tant d’autres, à promener mes chiens, à consulter le baromètre et la rose des vents, à mettre du vin en bouteilles et peut-être à le boire. Eh bien, je vous l’avoue, mon père, ce genre d’existence, sans honneur pour moi, sans utilité pour personne, me fait horreur, et ma malheureuse cousine, qui en a toujours été le symbole à mes yeux, m’est devenue odieuse à cause de cela; c’est elle qui a prononcé dès le berceau l’arrêt de ma destinée, c’est elle qui m’a dit: «Tu vivras là et pas ailleurs. Tu tourneras toute ta vie dans ce cercle fatal, et tu y tourneras avec moi, tu n’auras d’autre amour que moi, d’autre épouse que moi,–et mes goûts seront tes goûts, et ma chambre sera ta chambre, et ma tombe sera ta tombe!.» Ah! mon père, j’aurais pu l’aimer si je l’avais choisie; qui sait même? j’aurais pu aimer aussi la vie et les occupations de la campagne, si elles ne m’avaient été imposées de toute éternité. Excusez-moi, mon père, je vous offense, mais j’aime mieux vous dire toute ma pensée, vous ouvrir sincèrement tout mon cœur!.
–Vous avez raison, dit M. de Boisvilliers.
Il respira avec force, se recueillit un moment, et reprit d’une voix adoucie et comme voilée:
–Et moi aussi, mon fils, j’ai à vous dire: Excusez-moi!
–Mon père!
–Oui, car enfin vous pouvez croire que j’avais disposé un peu légèrement de votre avenir, comme si votre avenir m’eût appartenu. Vous pouvez croire, et vous croyez sans nul doute, qu’un motif d’égoïsme m’avait engagé à confisquer, en quelque sorte, votre vie à mon profit, en la fixant à l’avance près de la mienne. Certes je n’étais pas insensible à l’espérance de voir un jour– après tant d’années de solitude!–ma vieille maison se remplir et se ranimer; oui, j’espérais que Dieu m’épargnerait cette grande amertume des vieillards, la maison vide. J’aimais d’ailleurs déjà cette enfant comme ma fille.
–Mon père! murmura de nouveau le jeune homme, dont les yeux étaient humides.
–J’ai tort, pardon, reprit le père.
Et il poursuivit avec toute sa fermeté d’accent:
–Ce que je voulais vous dire, mon fils, c’est que je n’avais pas songé uniquement à mon avantage personnel, à mon propre bonheur en arrêtant pour vous le plan d’existence que vous repoussez. J’avais cru vous préparer en même temps une vie heureuse, utile et honorable. A travers les ménagements courtois de votre langage, j’entrevois assez, jeune homme, que vous nous considérez, le comte de La Roche-Ermel et moi, comme deux êtres assez inutiles en ce monde. Veuillez me laisser continuer. Je ne suis pas là-dessus de votre avis. Nous sommes deux gentilshommes campagnards, comme vous dites, et nous vivons sans gloire, mais non sans honneur.
Nous travaillons à la multiplication du pain et de la viande, et nous donnons à la cavalerie française de solides remontes. C’est déjà quelque chose.–Mais, ce n’est pas tout, mon fils: il est bon en ce temps-ci, plus que jamais, que des gens comme nous demeurent dans leur pays natal, ville ou campagne, et s’y fassent respecter. A part les services pratiques qu’ils peuvent rendre autour d’eux, il y a dans leur présence seule, dans la supériorité de leurs connaissances, dans la dignité de leur vie, dans les grands souvenirs que leur nom réveille, il y a, dis-je, un enseignement, il y a un exemple, il y a une autorité. Ils sont comme ces vieux clochers qu’on aperçoit çà et là dans les campagnes, qui font rêver le passant dans le chemin, le paysan sur sa charrue, et qui rappellent les foules, malgré elles, à de hauts sentiments et à de respectueuses pensées. Non, mon fils, nous ne sommes pas inutiles!. Ne me dites rien, Philippe, non, pas un mot! Je crois vous comprendre, mais je n’arracherai pas à votre sensibilité, à votre attendrissement un sacrifice que vous regretteriez demain. Suivez la voie que vous avez choisie, suivez-la en homme de bien, et je me consolerai. Voyons, que comptez-vous faire?
–Mon père, mon intention, si vous l’approuviez, était de poursuivre mes études de droit jusqu’au doctorat et d’entrer ensuite au conseil d’État.
–Soit!–Et maintenant, Philippe, nous avons une résolution pénible à prendre. Ne devant pas rester ici, il est convenable, il est nécessaire que vous en partiez le plus tôt possible. Vous partirez demain matin, et, pour nous épargner à tous deux des émotions inutiles, je désire ne pas vous voir au moment de votre départ.
M. de Boisvilliers se leva brusquement: il redressa sa taille athlétique et reprit sa promenade d’un pas ferme, en faisant signe à son fils de marcher près de lui.
Après un long silence:
–Il se passera peut-être des années, dit-il, avant que vous puissiez honnêtement revenir à Boisvilliers. Votre présence serait une cruauté pour cette jeune fille. J’irai vous voir à Paris de temps en temps.
–Je vous remercie, mon père.
Cependant la nuit tombait peu à peu, épaississant l’ombre sur la terrasse. Un faible croissant de lune y jetait çà et là quelques blancheurs à travers le sombre feuillage des marronniers etargentait vaguement, entre les herbes, la surface immobile du vieil étang. C’était une scène d’une paix et d’une mélancolie profondes.
–Philippe, reprit M. de Boisvilliers, vous tenez de votre mère. oui, votre mère était un esprit un peu romanesque; mais c’était en même temps une sainte; ne l’oubliez pas.
–Je ne l’oublierai pas, mon père.
Un quart d’heure s’écoula sans qu’une parole nouvelle fût échangée entre le père et le fils, dont les pas, écrasant le sable de l’allée, troublaient seuls le silence de cette solitude.
Tout à coup M. de Boisvilliers s’arrêta.
–Allons, mon fils, dit-il en lui tendant la main, j’ai besoin de repos, je me retire. adieu!
–Mon père! dit Philippe d’une voix étouffée par l’angoisse, mon père, vous me pardonnez?.
Le vieillard l’attira à lui avec une sorte de violence.
–Embrasse-moi! dit-il.
Et il serra convulsivement sur sa poitrine le jeune homme, qui sanglotait.
Le lendemain, dès la première pointe du jour, Philippe de Boisvilliers s’éloignait du château paternel, entraîné par deux vigoureux percherons qui devaient le mener en vingt minutes à la gare prochaine. Il laissait derrière lui–heureuse jeunesse!– les soucis, l’abandon et le deuil, et courait gaiement vers l’avenir à travers la rosée des bois et l’aurore naissante.
Quelques heures plus tard, son père, le visage pâli et les yeux creusés par une nuit sans someil, se dirigeait d’ un pas fatigué vers le chateau de la Roche-Ernel comme il en approchait, il appercut vers le milieu de l’avennue le comte léopold qui venaie à sa rencontre.
- Eh crea le comte d’un tonjovial, où est donc le jeune Parisiens? encore dans son lit
M. de Bosviliers continua de s’avancer sa repopndre,et, quand il fut à deux pas de son cosin,il lui dit d’un accent triste et grave
- Mon ami Phillipe est retourné à Paris.
- Comment, retourné à Paris ? dit le comte qui se troubla. Qu’y a-t-il donc? car je vois qu’il a quelque chose de serieux.
Quelque chose de très serieux, répli-que M de Bosviliers en accenturant ces paroles
Et, prenant la main du comte:
–Mon ami, dit-il, je vais vous causer un grand chagrin; le rêve de toute notre vie est détruit. Mon fils. mon fils n’est pas digne de l’alliance que vous aviez bien voulu me faire espérer pour lui.
Le comte Léopold regarda M. de Boisvilliers dans les yeux:
–Il s’y refuse? dit-il.
Ne recevant point de réponse, il laissa échapper une sorte de gémissement; ses bras tombèrent inertes à ses côtés, et il demeura les yeux fixés dans le vide; puis il dit simplement:
–Jeanne en mourra.