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Kitabı oku: «Annette Laïs», sayfa 21

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Mon second regard vit Aurélie qui avait la bouche pleine et qui haussait les épaules.

Ma confiance en Gérard n'était plus entière. Je croyais à la générosité de son premier mouvement, mais j'avais peur de la versatilité qui me semblait être le fond de son caractère. Il se tourna vers moi, et rapprochant ma main de celle d'Annette:

«Je vous marie, ajouta-t-il en riant.

– Grand fou! gronda la présidente.

– Et vous m'aiderez, petite maman!» poursuivit Gérard gaiement.

Il paraît qu'Aurélie avait été aussi la petite maman de Gérard!

Elle devint toute rouge et jeta sa fourchette, qui n'en pouvait plus.

«Ah! par exemple! s'écria-t-elle. Voilà bien mon impertinent traîneur de sabre. Ta petite maman, à toi! Je t'aurais donc eu avec mes dents de lait! J'ai passé vingt-huit ans, c'est vrai, mais je ne veux pas d'un fils colonel. Ta petite maman! mais, en vérité, tu me ferais donner la quarantaine!

– Du tout, ma nièce! lui répondit Gérard qui prit un grand partit. Vous faisiez votre première communion le jour où je sortis de Saumur!»

Elle le regarda avec inquiétude, puis, reprenant sa fourchette, elle d'un dit ton très sérieux:

«N'exagérons rien. J'étais mariée, mais je me suis mariée à quinze ans.

– Si bien que je pus me tromper et prendre votre voile de noces pour celui de votre baptême. Ma tante, il faut que ces enfants là soient heureux. Je ne suis pas méchant, vous savez: mais vous pouvez beaucoup, et si vous n'êtes pas avec nous, je vous déclare une guerre à outrance.»

Elle se leva, écarlate de colère. J'ignore quelles armes mystérieuses mon frère Gérard avait contre elle, mais, en faisant les dix pas qui la séparaient du lit, elle se ravisa. Un sourire à la bourru-bienfaisant joua autour de ses lèvres. Elle embrassa Annette et dit:

«Je ne réponds de rien! Ces vieux Kervigné sont entêtés comme des cailloux. Mais je ne refuse pas de donner un coup d'épaule.

«Ah! s'interrompit-elle en déposant un second baiser sur le front d'Annette, je connais les souffrances du cœur et je sais y compatir… Mais sont-ils drôles! Ils ne se sont pas dit un mot depuis que les voilà libre de se parler! Seigneur colonel, avez-vous vu des pareils amoureux dans vos voyages? On dirait les jumeaux siamois qui se communiquent leurs pensées par un cordon. Moi, je voudrais les entendre roucouler.»

Gérard me dit tout bas:

«C'est une moitié de marquise et une moitié de vivandière.

– Mais, reprit-elle, ce n'est pas d'à-présent que je m'étonne. J'ai eu le temps de m'étonner depuis Paris! La Minette m'a d'abord suivie roide comme balle et j'ai cru que c'était une affaire finie. Elle n'avait pas même demandé à revoir une dernière fois, comme c'est la coutume, son René ni ses parents. A la barrière de Passy, je l'ai entendue qui pleurait; j'ai fait la sourde oreille: il fallait bien s'attendre à quelques larmes. Au bas d'Auteuil, elle a eu un spasme. Je n'aime pas les spasmes; mais on ne peut pas empêcher cela. D'ailleurs Laroche était sur le siége à côté du cocher. Après les spasmes, je craignais bien quelques cris, des sanglots, une bonne attaque de nerfs. Mais il n'y eut rien, sinon quelques paroles de sa voix dont le son m'effraya comme une chose surnaturelle:

«Dites-lui qu'en mourant, j'ai prononcé son nom. René, mon René, adieu!»

«Elle tomba aussitôt sur moi tout d'une pièce, comme une morte.»

Je collai mes lèvres sur les pauvres doigts d'Annette froids et pâles comme l'albâtre. Elle me sourit doucement, mais si tristement!

Ma cousine reprit:

«Versailles était passé, nous étions en plein champ. Allez donc chercher du secours! Je fis descendre Laroche, qui s'assit entre elle et moi, car j'avais peur. Impossible de la ranimer. De temps en temps Laroche disait:

«Elle froidit, elle froidit…»

– Quelle galère! mon obligeance me portera malheur! Je n'avais pas dîné. J'avais des crampes d'estomac à tout briser. Et encore cinq lieues pour le moins avant d'arriver chez la supérieure, où j'aurais pu prendre quelque chose. Ah ça, Minette, tout cela est bel et bon, mais j'ai l'air de la femme de Croquemitaine, moi! Dites au moins à ces messieurs que vous n'avez pas à vous plaindre de moi.

– Ah! madame!.. protesta Annette.

– C'est égal! Demain j'aurai une migraine qui pourra compter! Je la sens venir. Tu fais le bon apôtre maintenant, seigneur colonel, mais c'est toi qui m'as embarquée dans cette histoire. Que vont dire M. Sauvagel et le président!

«Ma parole! s'interrompit-elle en arrangeant l'oreiller sous la tête d'Annette, cette petite est mignonne à croquer! Et douce! et bonne! Elle serait morte sans que je l'eusse entendue se plaindre! Si cela dépendait de moi, je ferais la sottise… Mais à l'âge de ta mère, mon pauvre chevalier, on ne se sent plus comme au mien.»

L'aube commençait de poindre derrière les carreaux enfumés de la croisée. Gérard consulta sa montre et se leva.

«Je voudrais te parler un instant,» me dit-il.

Je le suivis aussitôt. Il me fit descendre l'escalier et me conduisit sur la grand'route, devant la porte de l'auberge. Il faisait froid. Comme il passait son bras sous le mien, il me sembla que je le sentais frissonner. A cette heure humide et triste du crépuscule du matin, on est pâle, mais sa pâleur allait jusqu'au livide. Il riait, cependant, et ce fut d'un ton de gaieté qu'il reprit:

«Petit frère, il y a un proverbe qui dit: Aux innocents les mains pleines: Tu as mis à la loterie comme un fou et tu es tombé sur le gros lot. Je ne regrette pas ce que j'ai fait; les apparences étaient tellement contre cette jeune fille et contre sa famille, qu'il n'y avait pas pour moi deux manières d'envisager mon devoir. Le principal était de te sauver; ne me juge pas sur la ruse que j'ai employée; je te jure que je suis un honnête garçon. Annette Laïs est désormais ma sœur: tu peux compter là-dessus. On m'aime, à la maison, et le bonheur que j'ai eu dans ma carrière me donne un certain poids. Toute mon influence t'appartient. Supposons qu'elle échoue: j'ai reçu beaucoup trop d'argent de chez nous depuis dix ans. Si l'on essaye de te prendre par la famine, je suis là: ce ne sera qu'une restitution.»

Je lui serrai la main sans répondre.

«Voici une affaire réglée, poursuivit-il, à moins que je ne reçoive, ce matin, une balle de pistolet dans la tête ou un coup d'épée au cœur.»

Sa voix avait baissé malgré lui; je lâchai sa main et je reculai.

«Ce matin, répétai-je. Et pourquoi?

– J'ai eu plusieurs duels en ma vie, répondit-il d'un accent rêveur. Je crois n'être ni un querelleur ni un fanfaron, mais il est certain que je ne me souviens point d'avoir éprouvé jamais une pareille tristesse au moment d'aller sur le terrain.

– Mais quels sont les motifs de ce duel, frère!

– Il y a trois ans, j'étais au 2e cuirassiers, chef d'escadron, sous le colonel Offroy d'Aubemas, un brave officier, mais de mœurs un peu rudes. Un jour, il me traita publiquement d'une façon qui me parut offensante, et publiquement aussi je lui dis:

«Colonel, il ne me faut plus que deux grades pour avoir le droit de vous payer mes dettes avec usure.

– Et si je passe général? me répliqua-t-il en riant.

– Ce sera trois grades, colonel.

– Et après trois ans, l'interrompis-je, pour un motif si frivole! Quand tu avoues toi-même que c'est un brave officier!.. C'est là une misérable rancune, Gérard, et qui n'est pas digne de toi!»

Il secoua la tête.

«Pas l'ombre de rancune! murmura-t-il. Je ne sais pas si, depuis que je suis au monde, j'ai gardé jamais rancune à personne. D'ailleurs, il y un fait bien connu: quand on rattrape ses chefs, on ne leur en veut plus.

– Eh bien, alors.

– Eh bien! petit frère, prononça-t-il, avec un sourire triste, je ne pense pas qu'il y ait au régiment un registre spécial pour cela, mais il est certain que rien ne se perd. Je te l'ai dit: la chose a eu lieu publiquement. D'autres que moi s'en souviennent. Le jour où ma nomination a paru au Moniteur, on a dit à la table des officiers du deuxième:

– Colonel et colonel: bataille!»

XXXI.
LA LETTRE ANONYME

Je me souviens alors de ce que mon frère avait dit, la veille au soir, comme nous passions sur la route, entre l'escalier des géants et la pièce d'eau des Suisses, à Versailles, il avait dit:

«Si nous étions au matin, je me trouverais là tout porté.»

Au régiment, ces fadaises sont des affaires sérieuses. Le colonel Offroy et mon frère n'avaient certes pas plus envie l'un que l'autre de se couper la gorge. Mais il y a un mauvais esprit qui veille et une méchante mémoire qui tient état de ces lugubres promesses. C'était comme une vieille lettre de change qui arrivait à échéance. Impossible de la protester.

Je compris bien vite qu'il n'y avait plus à revenir. Les préliminaires du duel s'étaient en quelque sorte réglés d'eux-mêmes comme si l'insulte eût été toute fraîche. Je regarde comme parfaitement inutile de parler ici pour ou contre le duel. Jamais cause n'a suscité pareille surabondance de plaidoyers prolixes. Puisque le duel n'est pas mort sous les coups de ses adversaires, puisqu'il vit malgré l'éloquence de ses défenseurs, il faut croire qu'il est une des nécessités de notre excellente civilisation. C'est un courtois appendice à l'héroïsme de cet autre remède: la peine de mort. Pour divertir une douzaine de subalternes qui prennent aujourd'hui leur revanche, deux officiers supérieurs, se servent mutuellement de cible. Cela est bien. Comment notre siècle en progrès résisterait-il à la tentation de railler les sottises du passé?

Je voulus à tout le moins accompagner mon frère, mais il me fit aisément comprendre que ma présence était indispensable ici. Là bas, du reste, il devait trouver tout ce qu'il lui fallait: des témoins et le chirurgien major.

Dans les montagnes d'Ecosse, ils se battent pour tuer. Au lieu d'amener ce meuble incroyable, le chirurgien, on prend une autre précaution qui me paraît bien plus logique: on creuse la fosse d'avance.

A mon sens, cette fatalité seule de la mort peut expliquer le duel.

Pourquoi, chez nous, prennent-ils des épées (je parle des militaires surtout) ces deux-là qui, dans leur âme et conscience n'ont pas le désir de s'exterminer?

Est-ce décidément pour fournir une preuve de leur courage? Notre armée travaille depuis dix siècles à mériter qu'on veuille bien regarder cette preuve comme faite. J'ajoute que la preuve est puérile et ne démontre rien.

L'usage ici vous prend l'homme par les épaules et le mène bon gré, mal gré. Refusez un duel, vous qui portez l'uniforme et vous serez montré en foire comme un mouton à cinq pattes.

On a connu des lâches qui se sont battus une bonne fois pour toutes, afin d'acquérir le droit de ne plus se battre jamais.

Dans la vie civile, on ne peut le nier, le duel a une signification quelconque. C'est un fait grave que de prendre l'épée quand on ne l'a pas pendue au côté. Mais sous l'uniforme c'est voler le canon.

Nous allâmes éveiller Joson Michais qui, tout moulu qu'il était, se déclara prêt à monter à cheval. Quatre heures sonnaient à l'église de Saint-Cyr quand Gérard, déjà en selle, me tendit la main.

«Je ne crois pas à la Poule-Noire, au moins, me dit-il en souriant, mais j'ai froid et j'aurais voulu rester avec vous deux.»

C'est toujours ce dernier sourire que je vois quand je pense à mon frère.

En partant, il me donna rendez-vous à Paris chez M. Laïs.

Moi non plus je ne croyais pas à la Poule-Noire! Encore maintenant, je ne crois pas plus à la pauvre sibylle de Landeven qu'à ces autres prophétesses dont les antres bien meublés sont encombrés chaque jour de Parisiens et de Parisiennes, formant partie intégrante de la population la plus éclairée de l'univers. Car Paris, superstitieux au moins autant que Quimper-Corentin, passe sa vie à consulter des somnambules et à se laisser dire, pour vingt-cinq sous, au Vaudeville, pour deux sous, dans un journal, qu'il est beau, bien fait, instruit, galant, vaillant, spirituel surtout. Ah! c'est la prétention de Paris! Les ânes eux-mêmes y braient avec finesse.

Je ne crois pas à la Poule-Noire; je ne crois qu'en Dieu. La Poule-Noire avait parlé au hasard, comme elles font toutes. Seulement les malheurs vont en troupe. Le bataillon des malheurs passa, frappant à droite et à gauche, dans le rayon indiqué par elle. Ce fut étrange, ce fut terrible au point qu'on ne saurait blâmer les esprits ignorants et faibles, qui restèrent effrayés de la coïncidence.

Nous partîmes, Annette et moi, de Saint-Cyr dans la calèche de la présidente. Elle ne nous parla même plus du couvent. Sa principale préoccupation, pendant le voyage, fut de chercher le coin le plus obscur de la calèche et de laisser tomber en double son visage, à cause du lamentable état de ses peintures. La tableau avait coulé complétement. Elle était d'une humeur massacrante.

Laroche avait disparu. Je ne sais comment il avait déjà trouvé moyen de se mettre en relations avec les Bélébon. Ces braves s'entre-devinent. Sans doute, il était à faire son rapport.

En passant à Versailles, je ne pus résister au désir de prendre langue. J'entrai dans un café qui s'ouvrait et où se trouvaient déjà des militaires, mais rien n'avait encore transpiré de ce que je voulais savoir.

Aurélie nous mit à la porte de M. Laïs et nous quitta en nous souhaitant bonne chance. Elle avait réellement de l'amitié pour moi, et pour Annette un petit peu de sympathie combattue par beaucoup de jalousie. Aurélie aurait eu le meilleur cœur du monde si elle avait pu passer définitivement la trentaine.

Pendant tout le voyage, j'avais vu Annette silencieuse et triste. Je savais qu'elle pensait à son père et je partageais très-sérieusement ses inquiétudes. Gérard avait promis à M. Laïs que sa fille serait de retour avant minuit; il était huit heures du matin, quand nous passâmes la barrière. Il y a longtemps que je n'ai parlé de la santé du père: il allait mal: ses forces déclinaient et le médecin redoutait pour lui la moindre émotion. Dans l'état où il était, ce long retard pouvait déterminer une crise funeste. Déjà bien des fois, cette nuit, j'avais eu l'idée de monter à cheval et de courir à Paris lui porter des nouvelles. Mais ma confiance en Gérard n'était pas revenue tout d'un coup et j'avais toujours peur d'Aurélie. L'idée d'abandonner la garde de mon cher trésor m'avait trouvé sans force.

Je comptais d'ailleurs sur l'élément chevaleresque, qui était le fond du caractère des Laïs, surtout chez le père et qui éloignait d'eux sans cesse la pensée d'une trahison. La première parole d'Annette, dès que nous fûmes seuls, me témoigna que cet espoir était précisément le sien.

«Le père m'a dit hier, murmura-t-elle en s'appuyant sur mon bras pour descendre de voiture: Je douterais de moi même avant de rien craindre de ce soldat français, de ce gentilhomme breton, de ce jeune homme qui a son cœur dans ses yeux et qui est le frère de notre ami René.»

Je ne répondis point, mais je pensai: «Quand on parle ainsi, c'est que déjà la crainte est née.»

Nous montâmes. Malgré tout, quelque chose nous serrait le cœur. Dans la chambre d'entrée, nous trouvâmes Philippe tout seul. C'était une bien pauvre maison: ils mettaient le bois à brûler dans l'antichambre: Philippe était assis sur le bois et tenait sa tête entre ses deux mains.

Eu nous voyant, il tendis ses bras vers nous et un sourire éclaira ses larmes.

«Il a sa connaissance, nous dit-il d'une voix qui me navra jusqu'au fond de l'âme. Vous n'arriverez pas trop tard.»

Je soutins, chancelant que j'étais, Annette qui s'affaissait à la renverse.

Philippe ajouta:

«Il est avec le prêtre.»

En même temps, il me présenta un papier qui contenait ces mots sans signature:

«Mademoiselle Annette Laïs était vouée aux Kervigné. Le président de Kervigné l'a inventée, René de Kervigné l'a promenée, Gérard de Kervigné l'a enlevée.»

Je n'ai jamais su qui avait écrit cet infâme billet. Ma première pensée alla vers l'oncle Bélébon, mais malgré tout le mal qu'il m'avait fait déjà, j'écartai mes soupçons de la tête de ce vieillard. Restaient Vincent et Laroche. Ils étaient, l'un et l'autre, capables de tout. Cela était trop bien fait pour Vincent, lourde brute dont la plume n'aurait su tracer que de grossières injures, derrière l'abri de l'anonyme. Quant à Laroche…

Mais il eût fallu ici des preuves certaines. Il s'agissait de condamner un homme à mort.

M. Laïs avait reçu cette lettre la veille, vers onze heures avant minuit, c'est-à-dire à l'heure où Gérard et moi nous montions à cheval après notre explication terminée. Il avait passé une journée excellente; la visite de Gérard l'avait charmé; il ne parlait que de Gérard. Il disait à Philippe: «René nous a toujours dit que ses parents avaient bon cœur; cela doit être vrai puisqu'ils ont élevé de pareils enfants. Le colonel de Kervigné ressemble à ces jeune héros de nos poèmes, princes par le sang et par la vaillance. Il est de ceux qu'on ne peut voir sans les aimer.»

Puis il reprenait, joyeux et attendri de ses espérances:

«Notre Annette n'est-elle pas ainsi! N'avons-nous pas un trésor dans notre humble maison? De loin, ils l'ont répudiée, mais il leur suffira d'un coup d'œil pour l'aimer. Cette Bretagne est un noble pays.»

Cependant, ce ne fut pas sans inquiétude qu'il vit partir Annette, non point que Gérard lui inspirât aucune défiance personnelle, mais parce qu'il lui parut étrange que je ne fusse pas venu moi-même chercher ma fiancée. Philippe était plus inquiet que lui.

Toute la soirée, ils essayèrent de se rassurer mutuellement et de se consoler aussi, car le père disait:

«Il faut nous habituer à être seuls et à nous suffire désormais l'un à l'autre. La femme suit son mari. Je crois bien que la volonté de René est de ne nous abandonner jamais. Je le crois: c'est mon autre fils; mais peut-on compter pour rien les parents de Bretagne? Ils auront leurs prétentions naturelles et justes comme les nôtres; ils souhaiteront d'avoir leurs enfants auprès d'eux. Philippe, Philippe, que sera notre maison sans le sourire d'Annette!»

Ce fut une voisine qui apporta la lettre anonyme: il n'y avait pas de concierge. M. Laïs examina l'adresse longuement. Il mit la lettre sur la table et la reprit par deux fois avant de l'ouvrir. En l'ouvrant, il dit:

«Ceci contient l'annonce d'un grand malheur.»

Philippe le vit pâlir terriblement. Il était en quelque sorte frappé avant d'avoir lu.

Il passa le papier à Philippe. Pendant que celui-ci en parcourait le contenu d'un seul regard, M. Laïs glissa de côté sur la chaise et tomba évanoui.

Cette première syncope dura peu. Il reprit ses sens au bout de quelques minutes et se reprocha sa faiblesse amèrement. Croit-on aux lettres anonymes? Mais pendant qu'il parlait avec énergie, plaidant contre lui-même la cause de notre loyauté bretonne, une seconde syncope survint. Philippe, ayant desserré ses vêtements, vit que sa blessure rendait du sang frais en abondance. Il porta le père évanoui sur son lit. En quelques minutes, le lit fut inondé.

Le médecin, qu'on avait été querir en toute hâte arriva sur le minuit. M. Laïs avait recouvré sa connaissance; comme il demandait un prêtre, le médecin dit; «Si nous n'arrêtons pas l'hémorragie avant le lever du jour, il y aura lieu.»

Philippe acheva en disant que, depuis une heure environ, le prêtre était avec M. Laïs.

Annette avait écouté, immobile et silencieuse. Elle était assise entre nous et tenait nos mains serrées contre sa poitrine. Le prêtre sortit et nous dit:

«Allez voir mourir un saint.»

Philippe le pria de rentrer pour annoncer à son père le retour d'Annette et le mien.

Nous entendîmes presque aussitôt après la voix de M. Laïs, forte et profonde, qui disait:

«Béni soit le nom de Dieu! qu'ils viennent, qu'ils viennent!»

Nous fûmes obligés de porter Annette. M. Laïs était soulevé sur son séant. Ce qui me frappa, ce fut l'idéale beauté de ce visage de vieillard. C'était un buste de marbre, illuminé par l'auréole. Nulle contraction ne dérangeait le dessin correct et antique de ses traits; les masses de ses cheveux blancs tombaient, comme la veille, sur la blancheur de ses joues: rien ne me semblait changé, sinon le regard de ses yeux agrandis.

«René, me dit-il, comme je m'agenouillais, baisant sa pauvre main froide et mouillée, je crois que je vous aime mieux que mes propres enfants. Je vous aime pour vous et pour Annette. Vous avez deux parts dans mon cœur. René, mon cher fils, je serais mort triste si j'étais mort en doutant de votre frère.»

Je lui répétai les propres paroles de Gérard. Je lui dis combien il était à nous et le jugement qu'il portait sur Annette.

«Tu me caches quelque chose!» murmura-t-il.

Et Philippe ajouta:

«Le père a droit de tout savoir.

– C'est vrai, m'écriai-je. J'ai soustrait l'amertume du baume, et j'ai mal fait. Sachez donc toute votre fille.»

Et je lui racontai l'épreuve folle tentée par Gérard. Il m'écouta en souriant. Ses yeux rendaient grâces au ciel.

«Elle ne s'est point défendue! dit-il, comme on chante un cantique; elle n'a point été indignée; elle a pris la main qui voulait l'outrager, elle l'a appuyée contre son cœur; elle a dit un seul mot: Mon frère! et toute l'âme de ce bon soldat s'est réveillée! Ah! je suis comme elle, je n'en veux pas à Gérard de Kervigné. Moi aussi, je lui donne le baiser de paix et je l'appelle mon fils devant Dieu.»

Il se pencha; je sentis ses lèvres glacées sur mon front.

A ce moment, sa voix changea et reprit une vague expression de frayeur pour nous dire:

«Mes enfants, quelque chose a passé devant mes yeux. Voilà que j'ai grand'peine à vous voir. C'est comme un voile qui tombe entre nous. Je ne vous vois plus. Etes-vous toujours là?»

Trois voix, brisées par les larmes, lui répondirent en même temps:

«Père, toujours.»

La sérénité revint à son front et nous vîmes le sourire qui renaissait autour de ses lèvres.

«Je sais comment il faut appeler ce quelque chose, reprit-il avec une douceur d'accent qui déjà ne sentait plus la terre. Il est permis de ne pas reconnaître ce voile qu'on n'a jamais vu et qu'on ne voit qu'une fois: c'est la mort. Mes enfants, je ne souffre pas; je sens que je reste autour de vous et en vous. Aimez-vous tendrement: ce sera encore m'aimer.»

Parmi nos mains, il choisit la main d'Annette et l'attira tout contre lui. Deux belles larmes roulèrent lentement sur sa joue, tandis qu'il murmurait:

«Toi, je vais dire à ta mère comme tu lui ressembles, et tout ce que tu m'as donné de joie. Cœur de mon cœur, ange de mon foyer ma fille, ma douce et sainte fille, c'est par toi que j'aime Dieu; tu es le bonheur de ma mort comme tu as été le sourire de ma vie…»

Ce fut un baiser long et tout plein de suavités cruelles. Les sanglots faisaient bondir le corps d'Annette.

«Votre main, René,» reprit M. Laïs dont la voix sembla raffermie tout à coup.

Je la lui donnai, tremblante qu'elle était. Il la réunit dans les siennes à celle d'Annette et prononça solennellement:

«J'ai droit; Dieu me l'a dit: Au nom de Dieu, je vous marie!»

Et il fit le signe de la croix sur nos fronts.

C'était la seconde fois que nous entendions ces mots aujourd'hui. Gérard aussi, d'un ton moitié badin, moitié sérieux, nous avait dit: Je vous marie!

Je ne sais pourquoi l'identité de cette formule fit naître en moi une comparaison entre le vieillard mourant et le robuste jeune homme en qui surabondaient le mouvement et la vie. Mon sang eut froid dans mes veines. Pour exprimer la chose comme je la sentis, je perçus la saveur de deux agonies.

M. Laïs nous repoussa et dit en se parlant à lui-même:

«Philippe va croire que je l'oublie!

– Non, mon bien-aimé père, non, répliqua Philippe, ce n'est pas m'oublier que de songer à eux.

– Viens ici. Te voilà le dernier Laïs, le chef et le père. Sois pour eux ce que tu as été pour moi, généreux et fidèle ami. Tu es la sécurité de ma dernière heure, et je ne crains rien, puisque tu restes après moi.»

Il voulut parler encore, mais sa gorge eut un râle, et Philippe, devinant son désir, déposa doucement sa tête sur l'oreiller.

En ce moment, l'agonie commença, si l'on peut appeler agonie la courte lutte qui eut lieu entre le corps épuisé et l'âme impatiente de jaillir hors de sa prison.

Nous étions agenouillés tous trois et nos regards avides retenaient le souffle sur ses lèvres.

«Je vous vois, prononça-t-il si bas que nous pûmes à peine l'entendre. Le voile est tombé. Je vous vois encore une fois, mes enfants chéris… Adieu!»

Sa bouche resta ouverte, dans ce suprême sourire qui remerciait la bonté de Dieu. Il ne respira plus. Philippe lui ferma les yeux.

Il se fit un grand bruit dans l'antichambre, et je reconnus la voix de Joson Michais qui criait:

«Monsieur le chevalier! monsieur le chevalier!»

Je croyais courir, mais je me traînais chancelant. Il y avait une main de fer qui étreignait ma poitrine.

Je trouvai Joson Michais accroupi par terre au milieu de l'antichambre. Il leva sur moi des yeux stupides et me dit:

«Faut pas mentir! Notre monsieur Gérard a tiré sans viser. Ils n'avaient rien pu se faire avec leurs épées. La balle de l'autre colonel l'a frappé là, sous l'aisselle. Il a fait: Ah! – il est tombé roide, la figure dans l'herbe, il était mort.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
28 eylül 2017
Hacim:
470 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain