Kitabı oku: «Une histoire au-dessus du crocodile»

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Francisque Monnet

Une histoire au-dessus du crocodile


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066329150

Table des matières

LA MANTA

CHAPITRE I er.

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VI

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

CHAPITRE XII

CHAPITRE XIII

CHAPITRE XIV

CHAPITRE XV

CHAPITRE XVI

CHAPITRE XVII

CHAPITRE XVIII

CHAPITRE XIX

CHAPITRE XX

CHAPITRE XXI.

CHAPITRE XXII

CHAPITRE XXIII

CHAPITRE XXIV

CHAPITRE XXV

CHAPITRE X XVI

CHAPITRE XXVII

CHAPITRE XXVIII

CHAPITRE XXIX

CHAPITRE XXX

CHAPITRE XXXI

CHAPITRE XXXII

CHAPITRE XXXIII.

CHAPITRE XXXIV

CHAPITRE XXXV

CHAPITRE XXXVI

CHAPITRE XXXVII

CHAPITRE XXXVIII

CHAPITRE XXXIX

CHAPITRE XL

CHAPITRE XLI

CHAPITRE XLII

CHAPITRE XLIII

LA MANTA

Table des matières


CHAPITRE Ier.

Table des matières

Il y a trois ans environ que je débarquai dans la petite île d’Oualan, située, comme chacun sait, par 5 degrés de latitude nord et 160 de longitude est. Je faisais alors partie d’une commission scientifique, envoyée par le ministère, dans nos établissements de la Polynésie.

Partis du Hâvre le 14 octobre de l’année précédente, nous avions terminé les travaux relatifs à nos possessions du Sud en moins d’un an, car on n’était alors qu’au 25 août 1865.

L’intention avérée du commandant était bien d’aller directement en Cochinchine; mais des circonstances astronomiques le déterminèrent à modifier ses résolutions. Au reste, il ne s’agissait que d’un retard de quelques jours, c’est pourquoi il avait laissé le navire au large, trouvant qu’une simple chaloupe était suffisante pour opérer notre débarquement, qui se restreignait à vingt personnes.

Il ne nous fallut que quatre jours pour établir notre observatoire, faire de l’eau et nous procurer quelques vivres auprès des insulaires. Deux jours après, toutes les observations étant terminées, on se disposa à partir; aussi, des le lendemain, trois coups de canon tirés de la frégate, nous annoncèrent-ils qu’on allait lever l’ancre.

Nous nous réunimes tous, alors.

J’ignore quel fut le résultat des observations du commandant. La science, dans ses sublimes hardiesses, découvre, explique et affirme une vérité qui devient, pour ainsi dire, tangible quand elle a passé à son creuset; mais cette vérité nous laisse froids et désillusionnés; car ces définitions correctes, qui agrandissent le domaine de l’esprit, dessèchent presque toujours le cœur; ainsi, supposez Franklin contemporain de Phidias, établissez un parallèle entre eux, et vous verrez que, de toute nécessité , il faut que l’un des deux disparaisse devant l’autre. Et maintenant, choisissez.

Franklin a observé, expliqué, décomposé et recomposé le tonnerre, et il en a fait une machine; un joli petit tonnerre, un tonnerre de chambre, un tonnerre. que l’on dévisse et qui s’expédie contre remboursement; tandis que Phidias, lui, ayant vu l’éclair et entendu le sinistre grondement de la foudre, il en a fait un dieu!

En ce qui me concerne, mon choix est fixé : j’opte pour l’art.

Les sciences, selon moi; ne sont que les béquilles d’une société arrivée à l’état de décrépitude. Chemins de fer, aérostats, bretelles en caoutchouc et allumettes chimiques, qu’êtes-vous pour l’homme jeune, libre et fort? Hélas! vous et toute la trinquenaille de l’encyclopédie, n’êtes qu’un vain amas de hochets; dont l’éléphant le plus sournois rirait dans sa trompe, s’il s’avisait jamais d’y rien comprendre. Mais l’art, c’est le rêve et l’infini, c’est la pensée qui, s’appuyant sur la matière, devient un poëme frissonnant, écrit sur la toile ou le marbre; c’est l’harmonie, dont les vibrations puissantes résonnent à notre oreille charmée, comme c’est le vers fluide et sonore qui chante à l’âme! Voilà ce qui explique mon insensibilité à l’endroit des sciences exactes.

Plein de ces pensées, qui embaumèrent les plus tristes heures de ma vie, je gravissais un soir les pentes d’une montagne, au revers de laquelle se trouvait notre observatoire, qu’il fallait atteindre avant la nuit. C’était la veille de notre départ; l’air était calme et la chaleur étouffante. Après avoir atteint les cimes abruptes où je m’étais engagé , je me retournai, pour jeter un regard d’adieu sur la vallée que je venais de parcourir, sans même l’avoir aperçue.

L’aspect du paysage était sombre.

Le soleil, en déclinant vers un horizon embrumé, rougeoyait, triste et solennel, contre des roches titaniques, d’où pleurait une maigre cascatelle qui, coupée par des intervalles d’ombres, resplendissait alors comme les antennes fluides d’un énorme cétacé. Un ruisseau fuyait tout honteux à travers de hautes herbes, pour se montrer de loin en loin; mais, reflétant un ciel puissamment chargé de vapeurs, il paraissait terne et vitreux, comme l’œil entr’ouvert d’un agonisant.

Des arbres étaient éparpillés çà et là ; mais tordus convulsionnés, rabougris, puis un brouillard diaphane semblait jeté sur toute cette nature, comme un voile suspect. Site étrange de sauvagerie, respirant je ne sais quoi de néfaste et d’ensorcelé, qui m’attirait et me Fascinait au dernier point.

L’ensemble de ces masses granitiques, qui en formaient l’horizon, malgré leurs aspérités squameuses, malgré les lianes échevelées qui pendaient à leurs fissures béantes, avait l’air de murailles enveloppant une ville maudite, prête à devenir le théâtre de quelque événement irrévélé. C’est donc pourquoi, dominé par cette pensée attractive, je me dis à la fin: Quelque chose doit se passer là ! Eh bien!... j’y serai.

Tel fut mon premier rendez-vous donné à l’inconnu.

En me tournant à gauche, je vis, sur le penchant d’une colline richement boisée qui me faisait face, une hutte que je n’avais pas aperçue d’abord. Tiens! dis-je en moi-même, quelqu’un l’a donc apportée ici?

A la porte de celte hutte, dont la fumée bleuâtre rêvait dans les profondeurs de la forêt, une femme était assise. Dès qu’elle me vit, elle se leva, me fit un signe de la main, et se rassit lentement. Ma contemplation avait eue un témoin qui, par une coïncidence bizarre, semblait répondre à ma pensée, alors que je cherchais un être vivant, pour animer ce paysage si morne.

Je saluai cette femme, en imitant son geste, et partis à la hâte.

Il n’était que temps de regagner mon gîte, car le son du cor m’avertissait que l’on était inquiet de moi. Je répondis aussitôt par une chanson bien connue à bord:

J’ai-z-épaté ma connaissance

Au bord du canal Saint-Martin.

Mais il s’agissait bien des «prouesses de Gavoulot,» j’étais sous le coup de préoccupations autrement sérieuses.

Aussi, le lendemain, quand il fut question de reprendre la mer, je m’approchai du commandant, et lui fis connaître que mon intention était de rester dans l’île; ce qui le surprit assez.

— Car enfin, me dit-il, qu’est-ce qui peut vous retenir ici? Ce ne sont pas les habitants, qui sont noirs comme des taupes, laids comme des singes et bêtes comme des oies. Serait-ce le pays? Mais l’île entière, qui n’a pas douze lieues de tour, a attendu jusqu’à 1824 pour se laisser découvrir par Duperrey; ensuite, elle n’a rien d’intéressant en soi: sa flore est insignifiante, ses richesses minérales, nulles; quant à son commerce, il n’existe pas. L’art, la littérature, l’histoire et l’archéologie n’y sont pas même à l’état d’embryon. Alors, qu’y cherchez-vous?

— Commandant, répondis-je à mon tour, dans cette nomenclature, il y manque précisément ce que j’ai trouvé, et que je pourrais appeler la psychologie des choses. Tout vit, dans la nature, et de l’arrangement de certains objets, naît une pensée, et cette pensée, vague ou définie, appelle l’action. Comme c’est sous le coup de cette impression que je reste, pour devenir témoin ou acteur d’un événement pressenti, mais non connu, j’attendrai.

— Mon libéralisme, reprit le commandant, ne s’étend pas jusqu’à donner de l’esprit à la matière; mais je sais que la matière peut être mise en mouvement d’un instant à l’autre, et cette île, d’origine volcanique, peut, aujourd’hui ou demain, rentrer sous l’Océan dont elle est sortie. Si c’est ainsi que vous l’entendez, nous sommes d’accord; sinon, n’en parlons plus.

Outre que j’aime peu la discussion, mes tendances ne me poussent pas à la métaphysique; mais je vous dirai, en ce qui vous concerne, et dans l’intérêt de de votre sûreté ou de votre bonheur: Ne restez pas ici. Vous n’êtes pas mon subordonné, et je ne puis ni ne veux, en aucune façon, faire acte d’autorité à votre égard. Vous savez ce que vaut un conseil: je vous l’ai donné ; maintenant, voici un avertissement: Le temps menace, et ces parages étant hérissés de brisants et de bancs de corail, où le frégate pourrait courir des dangers, il faut que je gagne la haute mer dès ce soir.

Ainsi, délibérez avec vous-même.

— Je reste, répondis-je avec une respectueuse fermeté.

— En ce cas, je vais laisser pour vous l’observatoire tel qu’il est. Allez à bord, choisissez quelques armes, faites une bonne provision de poudre et de munitions; emportez des outils, des clous, etc. Je mets à votre disposition un cochon, différentes têtes de volailles, et des vivres pour deux mois; d’ici là, je pourrai vous envoyer quelque missionnaire de Saïgon. En attendant, bonne chance, mon ami.

J’allais remercier le commandant; mais il avait déjà tourné les talons.


CHAPITRE II

Table des matières

Tout se passa comme on me l’avait annoncé ; seulement, avant le départ de la frégate, le commandant fit appeler à bord un naturel du pays, nommé Répataïvo, et lui dit:

— Je laisse dans cette île, dont tu es le téama (roi), un de mes semblables, Français comme moi; si toi ou tes sujets le molestez un tant soit peu, — regarde mon petit doigt, — eh bien! ce petit doigt me le dira, et s’il me le dit, j’arrive aussitôt, je mets tous tes sujets et toi en capilotade; j’incendie tes villages, je coule toutes tes pirogues, et je jette ton île au fin fond de la mer, afin qu’il n’en soit plus parlé.

Maintenant que tu m’as entendu, file ton nœud, et bien des choses à madame.

Ayant pris régulièrement congé de mes amis de bord, j’étais resté dans mon observatoire, pour ne pas assister à la scène de mes propres adieux. De là, je voyais tout, et surtout une pirogue qui, ramenant le roi effrayé, faisait force de rames pour regagner la terre, puis le navire leva l’ancre et s’éloigna majestueusement; je le suivis longtemps des yeux. Enfin, il disparut dans les brumes de l’horizon, tandis que je le cherchais encore.

N’ayant plus aucun objet sur lequel je pusse diriger particulièrement mes regards, au dehors, je descendis du point élevé où je me trouvais, et, une fois rentré, en regardant autour de moi, je m’aperçus que j’étais

Tout silence a un bruit; mais le silence qui naît de la solitude, a un bruit qui influe singulièrement sur nos idées; c’est pourquoi les miennes prirent aussitôt un autre tour.

En voici un échantillon:

Dans huit ou dix jours, me disais-je, mes amis seront bien près de la Cochinchine; dans quinze jours, ils sont capables d’aborder à Saïgon, huit jours après, ils découvriront un missionnaire, qui peut faire voile vers ces parages; mais n’oubliera-t-il pas cette île d’Oualan? Et s’il ne l’oublie pas, quand viendra-t-il?

Ah 1 si c’était demain 1 Mais non, c’est dans soixante jours.

C’est long, quand on est dans une île oubliée de l’Océan pacifique, à cinq mille lieues de son pays, et entouré d’une peuplade encore à l’état sauvage, dont on ne comprend pas bien le dialecte.

Décidément, je perds la tête. Le commandant avait raison. Et pourtant... Bah! voyons si toutes mes affaires sont en ordre.

Ce disant, je me mis à inspecter les différents objets dont je me trouvais être propriétaire; mais le réglementarisme du bord ayant présidé à mon installation, et chaque chose se trouvant à sa place, je n’avais donc rien à faire; tout était rangé dans le plus grand ordre; aussi, ma nouvelle situation, qui ne datait que de quelques minutes, m’apparaissait-elle déjà comme un fardeau accablant; car le repos est assurément fort agréable, pour celui qui travaille; mais n’avoir rien à faire et recommencer le lendemain, c’est fastidieux, convenez-en, surtout quand on n’a rien à dire, et personne à voir.

Je me couchai furieux contre moi-même; néanmoins, je dormis bien. Mais qu’on est donc à plaindre, quand on subit la tyrannie de ses propres inspirations!

Le lendemain, le soleil éclata comme un incendie; car sous l’équateur, le crépuscule n’existant pas, le jour succède immédiatement à la nuit, comme la nuit succède au jour.

Un nuage rayait le ciel à l’est. A dix heures, le soleil était blanc, et l’atmosphère chaude et chargée de vapeurs blafardes. A midi, le ciel était sombre, et la mer, plate et huileuse. Pas un souille d’air; on pouvait à peine respirer, la chaleur étant torréfiante.

Deux heures. Ciel noir comme de l’encre. Coups de tonnerre multipliés, ressemblant à des décharges d’artillerie.

Trois heures. Orage corsé et rutilant. On dirait que l’on secoue des nappes étincelantes par toutes les fenêtres du ciel, qui craque de tous côtés. J’allume ma pipe par esprit d’imitation.

Quatre heures. Le ciel est tout en feu. Pluie intense, grêle épaisse. Une partie de mon toit est enlevée par l’ouragan.

Cinquante centimètres d’eau dans ma chambre. Je monte sur une table. Ma pipe s’éteint. L’eau est glaciale.

Quatre heures et demie. Plus rien. Le ciel est d’un bleu vif, l’air est frais et sonore, le soleil resplendit, Des régimes de fruits gisent épars sur le sol, beaucoup d’oiseaux sont tués par la grêle.

Je ramasse des uns et des autres, que j’emporte à la maison.

Et la frégate, où pouvait-elle bien être?...

Le jour suivant, je reçus la visite de Répataïvo et de son intendant Tépéhé. Comme j’étais en train de raccommoder mon toit, sa majesté daigna me faire passer. les planches nécessaires à cet effet. Ce travail terminé, je montrai mon domicile à mes deux visiteurs, qui examinèrent tout dans le plus minutieux détail, et en silence. Ensuite, je leur versai à chacun un verre d’eau-de-vie, qu’il avalèrent d’un seul trait, puis ils prirent congé de moi.

— Vous avez là un beau cochon, me dit le roi en s’en allant.

Et ce fut tout.

Trois jours après, Répataïvo revint; mais seul. Je soupçonnais qu’il n’était pas étranger à la langue française, et, de mon côté, m’étant rendu familier le dialecte de Tahiti, qui, bien que placé à une distance considérable d’Oualan, offre avec ce dernier de nombreuses affinités, — ce qui est particulier à toutes les îles de la Polynésie, — la conversation devenait donc possible entre nous.

Le téama s’assit sur une natte et dit:

— Où la chaleur est grande, l’ouragan est fort. Et l’homme blanc vient de loin?

— Oui, et je m’en trouve fatigué.

— Cela se voit; mais quand l’homme gouverne et que la femme pagaie, la pirogue va plus vite et plus loin... Il y a de belles filles, dans Oualan, ajouta-t-il, sur un ton qui promettait.

— Je ne les connais pas.

— Dimanche, au quart du jour, il y aura des fleurs à la cascade.

— Je les verrai volontiers.

Sur ce, le roi se leva pour s’en aller; mais il voulut encore regarder mon cochon, ce qui parut lui être agréable.

— Vous avez là un très-beau cochon, répéta-t-il. Et il partit.

Je me mis alors à réfléchir aux paroles qu’il avait prononcées, relativement aux filles de son royaume.

Dans nos sociétés vieillies, se marier est un acte fort grave, puisqu’il est, sans conteste, le plus important de la vie; mais dans l’île d’Oualan, c’est la chose du monde la plus facile et la plus naturelle. Je ne dirai pas pourtant que les femmes y soient parfaitement élevées; non, et la preuve, c’est qu’elles n’apprennent pas l’histoire sainte et la broderie au crochet, la géographie et le piano; quant à la grammaire anglaise et le grand art de confectionner la gelée de coings, ce sont des talents généralement négligés, sinon inconnus dans cette île; mais en revanche, les femmes d’Oualan sent propres, laborieuses et soumises, et quand on les épouse, elles s’enveloppent de si peu de voiles, que l’on est à peu près sûr de les avoir conformées selon goût.

La poudre de riz n’a non plus rien à voir dans leur teint, qui varie depuis l’olivâtre jusqu’au noir le plus foncé.

11 était environ neuf heures du matin, lorsque, le dimanche arrivé, je me retrouvai sur la montagne que j’avais au nord, et au revers de laquelle devait se tenir la réunion, préparée à mon intention par le roi. Le ciel était beau, la nature, splendide, le soleil flamboyait.

Dès qu’on m’aperçut, de bruyantes acclamations se firent entendre, et un naturel vint à moi, pour me guider à travers les sentiers. J’eus donc bientôt rejoint la compagnie qui était nombreuse. Répataïvo vint lui-même à ma rencontre.


CHAPITRE III

Table des matières

Après les salutations d’usage:

— J’ai rassemblé, me dit le roi, quelques jeunes filles du pays, maintenant choisissez.

Ce qui n’était pas fort embarrassant; ces demoiselles se trouvant être toutes plus ou moins noires, avaient, outre cela, un air de famille qui ne laissait pas de me gêner un peu.

Elles étaient placées sur trois rangs, et espacées comme des soldats dont un général vient inspecter les boutons et les passe-poils.

J’avoue qu’au premier coup d’œil, l’eau ne me vint pas à la bouche; néanmoins, je me hasardai à longer le premier rang.

Rien.

Le second rang ressemblait au premier. Quant au troisième rang..... oh! non.

11 y avait, à ce troisième rang, ou plutôt derrière ce troisième rang, une pauvre fille qui, toute honteuse, paraissait se cacher derrière ses compagnes. Comme je passais devant elle, elle me lança un de ces regards troublés, qui semblait vouloir me dire: Oh! prenez-moi!

Je l’examinai avec attention.

Son teint était noir; mais d’un noir mat et opaque. Sa coiffure, composée d’un chapeau tressé avec des écorces, et figurant assez bien le classique chapeau chinois, abritait ses cheveux, lisses et plats, ressemblant à des varecs desséchés au soleil, comme on en voit sur toutes les plages. Sur ses épaules était drapé un vieux madras tout dépenaillé, et tenu par deux enfants étroitement serrés contre elle. Sa jupe, ou plutôt sa ceinture, ainsi que celle de ses compagnes, n’étant qu’une sorte de papyrus fort court, la partie inférieure du corps se trouvait complètement nue, selon l’usage du pays. Quant à ses traits, européens et réguliers, et ne ressemblant pas à ceux de ses compagnes, ils n’exprimaient que la situation du moment: la honte et l’anxiété, et formaient avec son teint, un contraste dont je ne me rendis pas bien compte sur-le-champ.

Le roi, voyant que je m’arrêtais auprès d’elle, enleva le pauvre madras de dessus ses épaules.

La poitrine était jeune et svelte, les membres, lisses et élégants, les attaches, fines, les mains, fermes et correctes, et n’ayant rien de potelé.

— Allons, tourne! lui dit le roi.

— C’est inutile, répondis-je.

— Et sa ceinture, faut-il l’enlever?

— Non.

— Ainsi, vous la prenez telle quelle?

— Oui.

— Comment te nommes-tu? dit le roi à cette jeune fille.

— Fleur-des-Eaux, répondit-elle tout bas.

— Quel est ton âge?

— Quand la Lumière-de-l’Abîme fut appelée vers ses dieux, la Fleur-des-Eaux comptait huit fois douze lunes, et sept lunes.

Et la Fleur-des-Eaux a pleuré.

Et quand l’Etranger-Blanc fut appelé vers son Dieu, la Fleur-des-Eaux avait de plus trois fois douze lunes, moins deux lunes.

Et la Fleur-des-Eaux a pleuré.

Depuis lors, il s’est écoulé trois fois douze lunes, moins une lune.

Et la Fleur-des-Eaux espère.

Elle avait donc quatorze ans environ.

— La Fleur-des-Eaux veut-elle être l’esclave de l’homme blanc? ajouta le roi.

— La Fleur-des-Eaux veut être l’esclave de l’homme blanc.

— Pour toujours?

— Jusqu’au dernier soleil, murmura-t-elle avec résignation.

— Homme blanc, me dit alors le roi, je te confie cette popinè (femme), elle sera la compagne de tes jours; sois son maître et son soutien.

Alors la Fleur-des-Eaux laissa tomber ses deux mains dans l’une des miennes. Ensuite, on m’offrit un bâton, en me disant:

— Le bâton dans la main du Canaque (homme) est un emblème de force et d’autorité, et la manière dont il s’en sert, détermine le degré de son affection.

Maintenant, que l’homme blanc frappe.

Je levai le bâton bien haut, et la Fleur-des-Eaux qui m’observait, étouffa un cri quand il s’abattit sur elle; mais il la toucha si légèrement, qu’elle le sentit à peine.

— Vous frappez fort mal, me dit le téama.

— Qu’y faire? je ne l’aime pas plus que cela, répondis-je.

— Je suis moins tiède que vous. Tenez, ajouta-t-il, voici mon intendant, un homme que je tiens en haute estime. — Avance ici, Tépéhé. — Eh bien! vous allez voir comment je procède à son égard.

L’intendant s’approcha, tendit le dos, et un vigoureux coup de bâton retentit sur ses épaules. Je crus, un instant, que le pauvre diable allait pousser un rugissement de douleur; mais au contraire, il se retourna, et adressa au roi un sourire plein de reconnaissance, Le drôle avait des notions de diplomatie.

Quant à la foule, elle regardait Tépéhé d’un œil d’envie, qui semblait vouloir dire: Est-il heureux!

Tel était alors l’état des esprits, à Oualan.

Ensuite, vint un homme qui s’avança dans ma direction.

A son costume bariolé et sa démarche grave, je devinai un prêtre. Il nous présenta d’abord, à la Fleur-des-Eaux et à moi, un régime de fruits, sur lequel nous mordîmes l’un après l’autre, puis il nous fit boire dans une même noix de coco; c’était un symbole d’union, ensuite il chanta, se mit à danser et, finalement, tendit la main.

Je lui fis présent d’un beau clou à chêne, ce dont il me parut très-reconnaissant.

Enfin, j’étais marié ; mais on chuchottait dans la foule, surtout parmi les personnes du sexe — je n’ose pas dire du beau sexe — le téama s’en aperçut, et dit alors d’un ton plein de dignité :

— Mes enfants, je sais bien que parmi vous les femmes sont fort belles; leurs cheveux crépus, leur tête carrée, leurs yeux ronds et vifs, comme ceux d’un phoque, leur nez large et plat, et leurs lèvres rouges et opulentes, offrent, sans aucun doute, des attraits irrésistibles pour nous, qui sommes de ce pays; mais un homme blanc et venu de loin, doit avoir reçu d’autres impressions, or, comme son choix est fait, quel qu’il soit, respectez-le.

Ce discours plein de raison produisit son effet, du moins pour un moment, car chacun garda un silence forcé, puis le roi se tournant de mon côté, ajouta, en accentuant bien ses paroles:

— Vous savez, cette femme est aussi ma sujette, à mon tour, je vous la donne. Soyez heureux; le temps. est beau, la mer tranquille... C’est égal, vous avez tout de même un très-joli cochon.

— Venez me voir. Telle fut ma réponse.

Cet atôme de potentat, qui paraissait doué d’un grand sens politique, comprit tout ce qu’il y avait d’espérances au fond de ces trois paroles, et dut faire des rêves dorés cette nuit-là.

La cérémonie étant terminée, nous nous disposâmes à partir, lui de son côté, moi du mien. Nous nous saluâmes donc, en nous disant au revoir.

Sous le coup d’une impression facile à comprendre, et toute ahurie de son succès, la Fleur-des-Eaux me conduisit alors à sa hutte. Le plus jeune des deux enfants venus avec elle, lui donnant la main, l’autre, qui nous précédait, se retournait de temps en temps, pour mieux nous admirer. La hutte où nous allions, était précisément celle que j’avais vue, huit jours auparavant, et la femme qui m’avait salué, se trouvait être la mienne; coïncidence remarquable, mais qui n’est pas sans précédent.

En entrant dans ce misérable réduit, une odeur suffocante me prit à la gorge; deux personnes se trouvaient là : un sauvage ivre et sa femme qui, venant d’être maltraitée, sanglottait dans un coin.

La Fleur-des-Eaux s’avança vers cet homme et lui dit:

— Voilà mon bien-aimé.

A ces mots, le sauvage écarquillant les yeux d’un air hébété, répondit:

— Qu’est-ce que cela me fait?

Mais la femme se leva comme mue par un ressort, et, s’avançant vers ma jeune épouse, elle lui prodigua toutes les marques de la plus vive tendresse. Quant à moi, comme elle n’osait pas même me regarder, j’allai à elle et lui mis dans la main un couteau-poignard; cela parut éveiller vivement son attention, car, par un sentiment assez naturel aux races primitives, elle ne s’occupa plus que de ce que je lui avais donné ; mais elle n’en devinait pas l’usage. Alors j’ouvris le couteau, elle comprit, et se livra aux transports d’une joie indicible. Je donnai aussi quelques grains de verre aux enfants, puis la Fleur-des-Eaux alla décrocher une sorte d’instrument à trois cordes, qu’elle se mit en bandoulière; c’était tout ce que la pauvre fille possédait, alors nous nous mîmes en route, elle et moi, pour regagner mon habitation.

Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
17 ocak 2025
Hacim:
230 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066329150
Yayıncı:
Telif hakkı:
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