Kitabı oku: «Étienne Moret»
Francisque Sarcey
Étienne Moret

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066329327
Table des matières
I
II
III
ÉPILOGUE
I
Table des matières
L’ÉCOLE NORMALE
Le Constitutionnel publiait, dans son numéro du 25 avril 1852, le fait divers suivant, qui fut reproduit par tous les journaux:
«Hier soir, à onze heures, un homme mal vêtu enjamba la balustrade du Pont-Neuf et se précipita dans la Seine. Un sergent de ville, qui avait depuis longtemps remarqué ses allures bizarres et le suivait de loin, ne put arriver assez à temps pour s’opposer à l’exécution de son fatal dessein. Le courageux agent de la force publique n’hésita pas une seconde: sans prendre le temps d’ôter son habit, il se jeta dans la rivière, à l’endroit même où il avait vu disparaître l’homme qui venait ainsi d’attenter à ses jours. Il plongea à diverses reprises dans l’eau glacée et fut assez heureux pour le ressaisir. Il le ramena sur la berge. Ce n’était plus qu’un corps froid, qu’on essaya en vain de ranimer; tous les secours de l’art furent inutiles: il avait cessé de vivre. Comme on ne trouva sur lui aucun papier qui pût faire constater son identité, on transporta son cadavre à la Morgue.»
Et le lendemain on lisait dans le même journal:
«L’homme qui s’est hier noyé dans la Seine a été reconnu par un de ses amis. Il se nomme E. M... et n’avait que vingt-trois ans. C’était un des plus jeunes et des plus brillants professeurs de l’Université. Il était depuis peu sorti de l’École normale, dont il avait été un des élèves les plus distingués. On croit que des chagrins d’amour l’ont poussé à prendre une aussi funeste résolution. Il ne laisse point de famille.»
Ne vous est-il point arrivé plus d’une fois, quand vous trouviez dans votre journal un de ces faits divers si froids et si secs, de recomposer par la pensée toute l’existence du malheureux dont vous lisiez la fin tragique? Par combien de misères avait-il dû passer avant de se résoudre à rejeter lui-même le fardeau de la vie! Pauvre Étienne Moret! je l’avais connu, et quel que soit le poëme de douleur que votre imagination ait brodé sur ces lignes indifférentes, où le journal relatait ce qu’il appelle un sinistre, la réalité est plus navrante encore.
C’est une histoire pleine de larmes et d’enseignements tout ensemble que l’histoire de cette vie si tôt et si affreusement terminée. Il me semble qu’il y aura pour moi quelque douceur à la conter aujourd’hui, pour vous quelque profit à la lire. J’ai recueilli avec un soin pieux tout ce que mes souvenirs me rappelaient de cet infortuné jeune homme qui fut notre camarade; ceux de ses amis qui l’avaient plus familièrement connu et suivi plus longtemps m’ont instruit de ses dernières années, dont j’ignorais l’histoire.
Des lettres confidentielles, des papiers où il avait noté quelques-unes de ses impressions, m’ont été remis entre les mains; j’y ai pu voir à plein sa belle âme.
C’est dans la cour de la Sorbonne que je me rencontrai pour la première fois avec lui. Nous n’avions guère alors que quatorze ans l’un et l’autre. Ah! le bon temps, l’heureux temps, et avec quelle joie j’en retrouve le souvenir tout frais dans ma mémoire!
Nous étions venus là pour les compositions du concours général. Vous vous souvenez peut-être, si vous avez fait vos études à Paris, que tous les ans, au mois de juillet, les neuf lycées de Paris et de Versailles envoient à la Sorbonne un certain nombre de leurs élèves; choisis dans chaque classe parmi les meilleurs, pour s’y disputer, en champ clos, ces couronnes que les mères ont le tort de regarder comme des promesses de génie.
Hélas! nous pensions en ce temps-là tout comme nos mères. Qu’il faisait beau nous voir marcher gaillardement, nos dictionnaires sous le bras, et tenant de l’autre main un large filet rempli des provisions de la journée! Nous étions plus fiers et plus émus que de vieux soldats, le matin d’une grande bataille! Rien ne nous eût ôté de la cervelle que l’univers avait les yeux sur nous; nous brûlions de nous couvrir de gloire. Remporter un prix au concours, au grrrand concours, comme nous disions en faisant sonner tous les r de notre épithète. Lire son nom en toutes lettres dans le journal, s’asseoir à la table d’un ministre! quel rêve! L’ambition, au fond, est la même chez l’enfant et chez l’homme; aussi glorieuse et aussi vaine; l’objet seul en change avec l’âge.
Nous attendions, dans l’étroite cour de la Sorbonne, que la commission de surveillance fût arrivée. Au moment où sept heures sonnaient, un professeur commençait l’appel nominal. A chaque fois qu’il criait un nom, celui qui le portait se détachait du groupe et passait dans la salle des compositions, sous le feu des regards, des rires et des quolibets de ses quatre-vingts camarades. L’entrée d’Étienne Moret fit sensation, et je me la rappelle encore comme si cela datait d’hier.
Je n’ai jamais vu de singe qui ressemblât plus à l’homme qu’il ne ressemblait lui-même à un singe. Il était de petite taille, mal tourné et le cou dans les épaules. La bouche s’avançait en forme de museau et se fendait, pour sourire, jusqu’aux deux oreilles. Les lèvres, en se retirant, laissaient voir deux rangées de clous de girofle d’une plantation irrégulière. La nature semblait avoir fait des économies sur son nez, qu’on apercevait à peine, tant il était enfoncé et aplati entre les pommettes saillantes des joues!
Mais elle avait pris sa revanche sur les oreilles, et n’en avait pas ménagé l’étoffe. C’étaient d’amples et larges oreilles qui ne ressemblaient pas mal à de belles huîtres, avec leurs rebords ouverts et plats. Il fallait chercher ses yeux, perdus sous les plis tombants des paupières; on eût dit qu’ils avaient été percés avec une vrille. Au fond de leurs deux petits trous gris brillaient deux points lumineux d’une inconcevable mobilité. Quelques poils ébouriffés les surmontaient en guise de sourcils, et les cheveux, coupés ras, se redressaient en brosse sur sa tête.
Son visage se fronçait incessamment de rides singulières; il se décomposait à tout propos en grimaces qu’il était impossible de voir sans songer à ces vilains magots qui dansent en place publique sur les orgues de Barbarie.
Les écoliers ne portaient pas encore la tunique à cette époque. Il avait donc l’habit noir, son bel habit noir, son habit des dimanches, s’il vous plaît. Car on se mettait en grande tenue pour ces jours de solennités classiques. Non, vous ne pouvez imaginer rien de plus piteux, de plus lamentable que ce malheureux habit noir, tout fripé, dont les basques trop longues pendaient mélancoliquement sur les mollets. On ne retrouverait son pareil que sur le dos des balayeurs de Londres, qui demandent fièrement l’aumône en habit de bal et en chapeau rond.
Nous ne nous piquions pas certes de beaucoup de soin dans notre mise; nous n’étions pas de beaux fils, comme messieurs les collégiens d’aujourd’hui, qui jouent au gandin et au petit crevé.
Mais ce pauvre garçon faisait tache sur la négligence commune. Le reste de son costume s’en allait à l’avenant. Son pantalon, veuf de bretelles, ne tenait plus que par des ficelles rouges, dont les bouts passaient dans l’intervalle laissé entre son gilet trop court et le haut de sa culotte. Ses bas retombaient sur des souliers tachés de larges éclaboussures. Son chapeau, tout bossue, brillait au soleil de reflets roux.
Il fallait, avant d’arriver dans la salle, monter un perron de quelques marches. Il s’y prit de façon si maladroite qu’il heurta contre le premier degré et tomba tout de son long, les mains en avant, le nez contre terre. Les dictionnaires qu’il portait sur son dos passèrent par-dessus sa tête et roulèrent près de lui sans lui faire aucun mal; mais il écrasa dans sa chute le pot de confitures dont l’administration du lycée Henri IV pourvoit généreusement ses champions. Nous éclatâmes tous de rire; il se releva du plus beau sang-froid du monde, regarda, en souriant, les ruisseaux de gelée de groseille qui coulaient, comme le miel de l’âge d’or sur son gilet et sur son habit, les ramassa, sans maudire, du bout de son doigt, qu’il essuya très-proprement sur ses lèvres, et s’en alla s’asseoir à la place qui lui était destinée, semblable aux dieux immortels, qui voient d’un œil serein les vaines agitations des hommes et la chute des empires.
Le hasard fit que je fus placé à côté de lui. Je lui offris la moitié de mon chocolat, il me proposa en retour le reste de son gilet: je le remerciai cordialement: nous étions amis. Les confidences ne tardèrent pas à venir. Heureux âge où les amitiés sont si rapides et les cœurs si faciles aux épanchements! Il me conta son histoire, car il avait une histoire, et cela m’étonna fort, moi qui avais grandi entre les quatre murs du lycée et ne savais en fait d’aventures que celles que j’avais lues, en cachette, dans les romans.
Il n’avait jamais connu ni son père, ni sa mère, qui étaient morts tous deux avant qu’il eût appris à les aimer. Il savait seulement que sa mère était d’origine et de religion juives. Mais il avait été chrétiennement baptisé, son père étant catholique. Un voisin l’avait recueilli par charité ; c’était un de ces pauvres colporteurs qui s’en vont, de village en village, vendre aux habitants des campagnes les menus objets de mercerie dont les femmes ont sans cesse besoin, et qu’elles ne trouvent pas dans leur petit endroit. Il se chargea de l’éducation d’Étienne et la fit à coups de trique. Il lui mit sur le dos, dès l’âge de sept ans, une lourde boîte remplie de fil, d’aiguilles, d’images coloriées, de rubans et de jouets. Il s’était promis de lui apprendre son commerce et de lui laisser un jour sa clientèle. Mais l’enfant n’avait pas de goût au métier. Il se trompait à tout coup sur des sommes importantes; il revendait quinze centimes ce qui avait coûté trois sous; parfois même il donnait sa marchandise, quand il voyait des jeunes filles à qui elle faisait envie, et qui n’avaient pas de quoi la payer. Sa boîte n’était jamais en ordre; il lui arrivait de l’oublier dans les fermes, et il s’en allait, les mains dans ses poches, aspirant l’air frais des bois, regardant les feuilles vertes, écoutant les chansons des oiseaux, rêvassant. Il ne s’apercevait de sa distraction que le soir, au moment de rendre ses comptes. Il recevait alors sur les oreilles et partout: «On ne fera jamais rien de ce petit drôle», criait le bonhomme furieux. Étienne s’excusait, sanglotait, et quand il avait été bien roué de coups, il venait embrasser son père adoptif, qui l’envoyait au lit, rudement.
Cette sage éducation ne dura guère. Le colporteur se mit un jour au lit avec la fièvre et fit venir un médecin, qui prescrivit la diète. Il déclara que le médecin était un âne bâté, mangea une forte soupe aux choux et mourut d’indigestion peu d’heures après. C’était un homme brutal mais l’unique appui sur qui pût compter Étienne. Le pauvre enfant restait donc seul au monde; il avait dix ans. Il ramassa en pleurant son petit bagage et sortit de l’auberge sans trop savoir ce qu’il deviendrait. La joie d’être libre eut bientôt séché ses yeux. Il possédait quelques sous qu’il faisait sonner dans sa poche: il avait dans sa boîte de mercerie une fortune, qu’il croyait inépuisable. A cet âge, on ne s’avise guère de songer au lendemain; il se mit à courir le pays, s’habillant et soupant de ce qu’on lui donnait par pitié dans les fermes, couchant où l’arrêtait le hasard de la nuit, dans une grange ou dans une étable. Tout lit lui était bon. Le lendemain, en s’éveillant, il se frottait les yeux, et sa toilette était faite.
Cette vie de vagabondage ne lui déplaisait pas; il en avait conservé un bon souvenir. Il en contait gaiement les plus humbles détails, sans en rougir ni s’en faire accroire. C’est sur les grands chemins qu’il commença lui-même ses études. Les images coloriées, qui étaient un de ses articles de vente, portaient écrits en grosses lettres les noms des grands hommes ou des saints, qu’elles étaient censées représenter. Il savait ces noms par tradition, le vieux colporteur les lui ayant dit cent fois. Il rapprocha patiemment des sons qu’il avait dans l’oreille la forme des caractères qui étaient sous ses yeux, et réussit après bien des efforts à lire quelques syllabes, de la même façon à peu près que certains savants de l’Académie des inscriptions et belles-lettres ont fini par déchiffrer les inscriptions d’une langue qu’ils ignoraient.
Ce travail solitaire ne l’eût pourtant pas mené bien loin; mais lorsqu’en passant dans un village il voyait la porte de l’école ouverte il se tenait sur le seuil, dévorant des yeux les signes que les écoliers traçaient sur le tableau noir, et saisissant au vol quelque indication précieuse qu’il ajoutait à son petit bagage de connaissances. Un jour il trouva au coin d’une borne un alphabet à moitié déchiré, qu’un enfant y avait jeté ou perdu. Jamais joie ne fut plus vive. Il n’aurait pas ramassé avec plus d’empressement une bourse pleine d’or.
Il se mit avec ardeur à étudier ce manuel; il sut enfin lire couramment. Il s’exerçait sur les affiches municipales et sur les extraits du Moniteur qui s’étalent à la porte des mairies. Son ambition secrète était d’avoir en sa possession un de ces beaux livres dont il voyait à la montre des libraires, derrière les vitres, étinceler les couvertures de toutes couleurs. Que de choses merveilleuses devaient tenir dans ces gros volumes, imprimés si fin! Comme on deviendrait savant à les étudier d’un bout à l’autre, à les apprendre par cœur! Il n’osait penser au prix que pouvait coûter un si rare trésor!
Un jour qu’il gravissait, sa boîte au dos, une montée assez roide, il entendit venir derrière lui une berline attelée de deux chevaux; il ralentit le pas et fut bientôt rejoint par elle. Il y avait dans la voiture un grand vieillard très-sec, mais d’une physionomie bienveillante, qui paraissait profondément occupé à lire.
Il tourna la tête en passant à côté d’Étienne, le prit à son aspect déguenillé pour un petit mendiant, tira machinalement de sa poche une pièce de monnaie, la lui jeta sur la route et se renfonça dans sa lecture. Étienne eut quelque peine à retrouver la pièce, qui avait roulé dans la poussière; il fut bien surpris quand il l’eut ramassée. C’était un louis tout neuf, qui brillait au soleil. La berline était déjà loin; il se mit à courir de toutes ses forces, en agitant les bras et en criant d’arrêter.
— Monsieur, dit-il au vieillard, quand il fut près de la portière, vous vous êtes trompé sans doute. Vous m’avez jeté une pièce d’or.
Et il la lui tendait pour la lui rendre. Le vieillard le regarda avec une attention pleine de bienveillance.
— Et si je te la laissais, lui dit-il en souriant, voyons, qu’en ferais-tu?
— Ce que j’en ferais? Ce que j’en ferais? j’achèterais un beau livre, comme celui que vous avez là sur vos genoux.
— Tu sais donc lire?
— Mais oui, monsieur, sans doute.
— Et qui donc t’a appris à lire?
— Personne. J’ai appris tout seul.
Le vieillard fit un mouvement de surprise. Cet étrange petit mendiant commençait à l’intéresser. Il descendit de sa voiture et se mit à le questionner, tout en marchant. Étienne lui conta sa vie, comment il avait appris à lire tout seul et sans aide, le peu qu’il savait, et le violent désir qu’il éprouvait d’en savoir davantage. Son interlocuteur l’écoutait d’un air affable.
— Et tu voudrais bien devenir un homme instruit, lui dit-il.
— Oh! oui, monsieur, s’écria Étienne, dont les yeux brillaient de convoitise.
— Eh bien! viens me voir demain, nous arrangerons cela.
Et, lui frappant sur la joue d’un geste amical, il lui donna son adresse. C’était un riche propriétaire du pays, qui s’appelait Roussin. Il habitait une jolie maison de campagne, où il s’était retiré, et vivait seul, cultivant en paix son jardin, comme le philosophe Pangloss. Il était fort connu dans les environs et passait pour un original, car il faisait beaucoup de bien, sans intérêt aucun, et ne se souciait pas même qu’on le remerciât. Il faut croire qu’Étienne lui plut, car il se chargea de le faire élever. Il le mit dans un collège communal et paya sa pension deux ans de suite.
Au bout de ce temps, il fut atteint d’une maladie grave, partit précipitamment pour Nice, dont les médecins lui conseillaient le climat, et mourut un peu plus tôt qu’il n’eût fait chez lui. Ce fut un grand chagrin pour l’enfant, qui perdait son protecteur, et un cruel embarras pour le principal du collége, qui ne savait plus que faire du protégé. Le digne homme ne voulait ni le garder à sa charge ni le jeter dans la rue. Il se tira de ce pas difficile par une bonne action qui ne devait lui rien coûter. Il connaissait à Paris un de ces chefs d’institution, qui recrutent volontiers dans les collèges de province des élèves pauvres, mais intelligents et laborieux, dont les succès au concours général soient une enseigne pour leur établissement. Il lui adressa Étienne, qui fut d’abord reçu avec quelque défiance. Sa figure ne prévenait point en sa faveur. Mais les prix qu’il remporta la première année, au lycée Henri IV, eurent bientôt rassuré la philanthropie du maître de pension. On le garda, sous condition qu’il paierait en gloire le pain dont on le nourrissait.
«Tu vois, me dit-il en terminant, il faut que je travaille pour ne pas faire faillite à mon marchand de soupe.»
Je fus très-touché de ce récit, qu’il me fit à bâtons rompus. Je plaignais de tout mon cœur le pauvre garçon de n’avoir ni père ni mère, ni personne au monde qui s’intéressât à lui sérieusement. Je lui demandai où il passait ses vacances.
«A la pension, me répondit-il. Où irais-je? Quelques camarades m’ont bien invité à venir chez eux; mais je n’ai pas d’autres habits que ceux que tu me vois en ce moment.»
Je fis un geste, comme pour dire que ces détails n’importaient guère.
«Au lycée, oui, sans doute, reprit-il, répondant à ma pensée, mes loques vont encore et ne sont pas d’un effet par trop choquant. Je suis, à peu de chose près, comme tout le monde; mais dans un salon, chez des gens riches, c’est une autre affaire. J’aurais l’air d’une tache d’huile sur une nappe damassée; je m’y sentirais aussi gêné que je serais gênant. Et puis, ajouta-t-il, que veux-tu, je suis si laid!»
Il dit ces derniers mots en souriant, et comme par manière de raillerie, mais d’un ton si triste au fond que je vis bien qu’il y avait là une douleur secrète, et que j’en fus tout ému. Je le regardai plus attentivement que je n’avais fait encore. Sa laideur était incontestable et authentique, elle n’était pas repoussante. Il avait des yeux vifs et où passaient parfois des éclairs de vive intelligence, dont sa figure était comme illuminée. Il y avait dans le tour de sa bouche, presque toujours ouverte, je ne sais quoi de bon et de souriant; ce qui surnageait encore dans ce fouillis de traits compliqués et bizarres, c’était un grand air de candeur répandu sur toute la physionomie. On sentait qu’un brave garçon habitait cette enveloppe de singe.
«Bah! lui dis-je en forme de consolation, est-ce qu’un homme a besoin d’être beau? Ne sommes-nous pas le sexe laid?»
Il secoua la tête et se remit au travail sans rien répondre.
Depuis lors je le retrouvai tous les ans, à la même époque, dans la cour de la Sorbonne. Nous nous serrions la main avec amitié ; nous avions plaisir à nous revoir; nous nous contions réciproquement notre année l’un à l’autre. Il était à la tête de sa classe au lycée Henri IV; mais, par un hasard qui nous semblait inexplicable à tous, il ne put jamais remporter un seul prix au concours général: c’est à peine s’il y était nommé pour quelque maigre accessit. Nous mettions ces échecs répétés sur le compte de son écriture, faute d’avoir une autre raison qui fût bonne. Il est véritable aussi que jamais on n’écrivit plus mal, ni surtout de façon plus malpropre. Quand nous le plaisantions sur ce malheur constant:
«C’est vrai, nous disait-il, je suis maladroit pour cela comme pour le reste; je trouverais moyen de me casser le nez en tombant sur le dos!»
Il se destinait, comme la plupart d’entre nous, à l’enseignement. C’était la mode, il y a une quinzaine d’années, parmi les jeunes gens qui occupaient au lycée les premières places, d’entrer à l’École normale et d’y passer leurs examens de licence et d’agrégation. Il faut dire que le plus grand nombre de ceux qu’on nommait les forts étaient de famille pauvre, et qu’ils regardaient le professorat comme un futur gagne-pain; mais on en comptait aussi quelques-uns qui n’étaient pas sans fortune et qui auraient pu, comme tant d’autres, suivre les cours plus aristocratiques de droit et de médecine. Ils se présentaient à l’École normale, par camaraderie, sans autre vocation que l’exemple de ceux qui passaient devant.
Ils savaient qu’après tout ce ne seraient pas trois années perdues pour leur instruction. Il est bien difficile, à vingt ans, de faire une besogne sérieuse autre part qu’entre quatre murs. L’amour du travail est une plante délicate qui ne croît qu’à l’ombre.
La mauvaise chance qui avait poursuivi Étienne Moret durant le cours de ses études sembla ne point l’avoir abandonné dans ses compositions d’école. Il les manqua presque toutes, et ne fut admis qu’à grand’peine sur sa réputation. Le jour même où nous entrâmes, je le vis qui venait à moi les bras tendus; il était rayonnant; ses petits yeux brillaient de plaisir.
«Libre! me cria-t-il en me prenant les mains avec force; je suis donc enfin libre! Vive la liberté !»
La grille venait de se refermer sur nous; elle était pourvue de bons barreaux bien solides; je les lui montrai du doigt en souriant.
«Tu ne m
e comprends pas, reprit-il: j’ai trop vécu sur les grands chemins, et j’y ai trop mal vécu pour les regretter beaucoup. Je veux dire que je ne dépends plus de personne, de personne au monde, entends-tu bien? A partir de ce jour, je ne dois plus qu’à moi-même le pain que je mange, l’habit que je porte et le lit où je couche.
«Je les tiens de l’État, qui me les fournit contre un engagement de le servir tant d’années. Donnant, donnant; on n’a plus le droit de me les reprocher. J’ai connu toute ma vie l’amertume des bienfaits; crois-moi, il n’y en a pas de plus cruelle.»
Ce langage, qui ne pouvait être que celui d’un mauvais cœur ou d’un cœur ulcéré, me parut si extraordinaire, dans la bouche d’Étienne, que je le regardai avec une surprise inquiète. Il démêla mes sentiments secrets:
«Oh! reprit-il avec beaucoup de vivacité, il y a bienfaits et bienfaits. Je garde une profonde, une éternelle reconnaissance à M. Roussin. Quel que soit le caprice de bonté auquel je dois ce qu’il a fait pour moi jadis, quoique je ne l’aie vu que deux ou trois fois en ma vie, je suis tout dévoué à sa mémoire. S’il a un fils, et qu’il faille un jour me faire tuer pour lui, je suis là et ce ne sera pas long, je te le jure. Oui, je me ferais tuer, et de grand cœur pour M. Roussin. Quant à cet affreux marchand de soupe qui tranchait avec moi du bienfaiteur en spéculant sur mon travail, qui me nourrissait, comme on nourrit un cheval de labour, pour le profit qu’on en retire, si jamais celui-là a besoin de moi...»
Et il s’arrêta, hochant la tête d’un air de menace.
— Eh bien, que feras-tu?
— Ce que je ferai? J’aurai de l’argent, alors; car il faudra bien qu’enfin j’en gagne; j’irai le trouver chez lui et je lui dirai: Combien te faut-il pour te tirer d’affaire? Tiens, voilà ma bourse. Prends, vieux drôle; je ne veux rien avoir à toi.
Cette boutade nous divertit fort; elle fut suivie de mille autres. Quelques-uns de nos nouveaux camarades se mêlèrent à la conversation, qui fut très-gaie. Étienne avait dans la plaisanterie un tour original qui nous frappa C’étaient des saillies imprévues, qui lui partaient sans qu’il y prît garde, comme part un fusil dans les mains d’un maladroit. Il en était surpris tout le premier, et il en riait si franchement qu’il était impossible de n’en pas rire à son exemple. On dit: malin comme un singe. Le proverbe avait tort avec lui: il n’y avait pas ombre de malice dans cet esprit si naïf et si bon. Il nous plut de prime abord, et nous le lui témoignâmes avec la cordialité facile de cet âge où le cœur se donne aussi aisément que la main. Il répondit à nos avances avec empressement, et nous le prîmes, à cette première entrevue, pour un joyeux compagnon, un peu laid, mais spirituel, avec qui il ferait bon causer et rire.
Aussi ne fûmes-nous pas médiocrement étonnés de le voir, quelques jours après, fuyant notre société, se promener tout seul par la cour ou rester des heures entières, étendu sur le sable, à suivre d’un œil mélancolique les nuages qui fuyaient dans l’espace, et ne sortir de sa rêverie que par des accès de gaieté bizarres. Nous ne comprenions rien à ces caprices, dont la cause nous échappait. Mais l’étude de cette nature singulièrement complexe nous ménageait bien d’autres surprises.
Je ne sais comment l’École est gouvernée aujourd’hui; à l’époque où nous y passâmes, le régime était fort libéral. Nous ne faisions guère que ce qui nous plaisait, et j’avoue qu’il nous plaisait souvent de ne rien faire. Nous étions maîtres absolus de notre temps, de nos études et de notre esprit. Il y avait là, comme partout, un programme imposé par les règlements; on en parlait quelquefois pour la forme; au fond personne ne s’en souciait, nos professeurs non plus que nous-mêmes. Ils avaient compris qu’à notre âge, — les plus jeunes d’entre nous n’avaient pas moins de vingt ans, — nous serions plus gênés que soutenus par des lisières. Ils surveillaient notre travail sans le contraindre, et le plus souvent même sans le diriger. Nous marchions seuls, la bride sur le cou, et ils nous regardaient faire. C’étaient pour nous des amis plutôt que des maîtres.
Cette extrême liberté pouvait avoir ses inconvénients; je n’en ai vu que les avantages. Ils étaient réels; chacun choisissait à son gré le genre d’études où il se sentait le plus propre et suivait sans être contrarié la pente de son esprit.
On travaillait avec plus d’ardeur et de succès; on s’habituait à penser par soi-même, à n’en croire que soi, à ne chercher en toute chose que la vérité, sans aucun souci des opinions reçues, et à la dire le plus nettement possible, sans aucun déguisement d’expression.
Je ne sais pas de lieu au monde où l’on ait jamais eu un plus profond mépris des préjugés et des phrases creuses.
L’indépendance qu’on laissait à nos études avait encore accru le goût qui nous était naturel pour le libre-penser et le style franc.
Quelques-uns d’entre nous se sont fait, depuis lors, un nom dans les lettres. Le public, qui les lit, peut voir qu’en philosophie et en politique, ils sont très-loin de professer les mêmes opinions et de former une secte.
Mais ils ont tous la même horreur du faux et du vague; ils ont tous cette sincérité de langage qui est comme la marque de l’École normale.
Avec un système d’études qui laissait ainsi aux aptitudes naturelles toute liberté de se produire, il était fort difficile de se faire longtemps illusion sur ce qu’on valait. Nous ne tardâmes pas à nous connaître et à nous juger les uns les autres. Étienne seul resta une énigme pour nous. Ce garçon était un chaos des contradictions les plus étranges. Il avait de l’esprit, et on l’eût pris souvent pour un stupide: on lui parlait, il ne trouvait pas un mot à répondre; il restait bouche béante, ou riait niaisement, sans qu’on sût pourquoi, sans qu’il le sût lui-même. Il était intelligent; personne ne portait, sur un point obscur, une lumière plus soudaine et plus vive; mais ce n’était qu’un éclair qui laissait, après avoir brillé un instant, les ténèbres plus épaisses. Il embrouillait la question la plus simple de si terrible façon que personne n’y pouvait rien démêler, et lui moins que tout autre. C’était un horrible gâchis d’idées, où il pataugeait tranquillement, avec l’innocence d’un jeune canard qui barbote dans l’eau trouble. Quand il était chargé de traiter pour la conférence quelque point de philosophie ou d’histoire, il commençait par lire tous les auteurs qui en avaient déjà parlé. Les volumes croissaient, en piles irrégulières autour de sa chaise et sur son pupitre; sa tête disparaissait derrière des montagnes d’in-folio; on le trouvait là, enfoncé, perdu, abîmé, dans un prodigieux fouillis de papiers sales. Il remuait incessamment des tas de notes, et il y quêtait d’un air effaré des bouts de phrases. Si nous lui demandions où il en était de son travail, il se fourrait avec mystère les doigts dans le nez; on eût dit qu’il méditait de renouveler le monde: nous attendions des merveilles qui ne venaient jamais. Il lui fallait, un beau matin, jeter au feu tout cet énorme fatras, d’où s’échappait quelquefois une page étincelante de bon sens et de verve. Cet incroyable mélange de lumières et d’ombres nous dépitait comme fait un rébus dont on ne peut trouver le mot. Peut-être la nature n’avait-elle pas plus achevé son esprit que son visage; tous deux, en effet, semblaient n’avoir été qu’ébauchés par un artiste maladroit. L’un de nous, qui était philosophe et plaisant, donna cette explication et la mit sous une forme assez originale: Le bon Dieu, nous dit-il, avait pétri un corps de singe. Il commença d’y verser, par distraction, la dose d’esprit qu’il destinait à l’enveloppe d’un grand homme. Il ne s’aperçut de son erreur qu’au milieu de l’opération, et s’arrêta net, mais trop tard; il ne laissa plus échapper de ses mains qu’un grand homme incomplet et un singe manqué.