Kitabı oku: «Étienne Moret»
Francisque Sarcey
Étienne Moret

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066329327
Table des matières
I
II
III
ÉPILOGUE
I
Table des matières
L’ÉCOLE NORMALE
Le Constitutionnel publiait, dans son numéro du 25 avril 1852, le fait divers suivant, qui fut reproduit par tous les journaux:
«Hier soir, à onze heures, un homme mal vêtu enjamba la balustrade du Pont-Neuf et se précipita dans la Seine. Un sergent de ville, qui avait depuis longtemps remarqué ses allures bizarres et le suivait de loin, ne put arriver assez à temps pour s’opposer à l’exécution de son fatal dessein. Le courageux agent de la force publique n’hésita pas une seconde: sans prendre le temps d’ôter son habit, il se jeta dans la rivière, à l’endroit même où il avait vu disparaître l’homme qui venait ainsi d’attenter à ses jours. Il plongea à diverses reprises dans l’eau glacée et fut assez heureux pour le ressaisir. Il le ramena sur la berge. Ce n’était plus qu’un corps froid, qu’on essaya en vain de ranimer; tous les secours de l’art furent inutiles: il avait cessé de vivre. Comme on ne trouva sur lui aucun papier qui pût faire constater son identité, on transporta son cadavre à la Morgue.»
Et le lendemain on lisait dans le même journal:
«L’homme qui s’est hier noyé dans la Seine a été reconnu par un de ses amis. Il se nomme E. M... et n’avait que vingt-trois ans. C’était un des plus jeunes et des plus brillants professeurs de l’Université. Il était depuis peu sorti de l’École normale, dont il avait été un des élèves les plus distingués. On croit que des chagrins d’amour l’ont poussé à prendre une aussi funeste résolution. Il ne laisse point de famille.»
Ne vous est-il point arrivé plus d’une fois, quand vous trouviez dans votre journal un de ces faits divers si froids et si secs, de recomposer par la pensée toute l’existence du malheureux dont vous lisiez la fin tragique? Par combien de misères avait-il dû passer avant de se résoudre à rejeter lui-même le fardeau de la vie! Pauvre Étienne Moret! je l’avais connu, et quel que soit le poëme de douleur que votre imagination ait brodé sur ces lignes indifférentes, où le journal relatait ce qu’il appelle un sinistre, la réalité est plus navrante encore.
C’est une histoire pleine de larmes et d’enseignements tout ensemble que l’histoire de cette vie si tôt et si affreusement terminée. Il me semble qu’il y aura pour moi quelque douceur à la conter aujourd’hui, pour vous quelque profit à la lire. J’ai recueilli avec un soin pieux tout ce que mes souvenirs me rappelaient de cet infortuné jeune homme qui fut notre camarade; ceux de ses amis qui l’avaient plus familièrement connu et suivi plus longtemps m’ont instruit de ses dernières années, dont j’ignorais l’histoire.
Des lettres confidentielles, des papiers où il avait noté quelques-unes de ses impressions, m’ont été remis entre les mains; j’y ai pu voir à plein sa belle âme.
C’est dans la cour de la Sorbonne que je me rencontrai pour la première fois avec lui. Nous n’avions guère alors que quatorze ans l’un et l’autre. Ah! le bon temps, l’heureux temps, et avec quelle joie j’en retrouve le souvenir tout frais dans ma mémoire!
Nous étions venus là pour les compositions du concours général. Vous vous souvenez peut-être, si vous avez fait vos études à Paris, que tous les ans, au mois de juillet, les neuf lycées de Paris et de Versailles envoient à la Sorbonne un certain nombre de leurs élèves; choisis dans chaque classe parmi les meilleurs, pour s’y disputer, en champ clos, ces couronnes que les mères ont le tort de regarder comme des promesses de génie.
Hélas! nous pensions en ce temps-là tout comme nos mères. Qu’il faisait beau nous voir marcher gaillardement, nos dictionnaires sous le bras, et tenant de l’autre main un large filet rempli des provisions de la journée! Nous étions plus fiers et plus émus que de vieux soldats, le matin d’une grande bataille! Rien ne nous eût ôté de la cervelle que l’univers avait les yeux sur nous; nous brûlions de nous couvrir de gloire. Remporter un prix au concours, au grrrand concours, comme nous disions en faisant sonner tous les r de notre épithète. Lire son nom en toutes lettres dans le journal, s’asseoir à la table d’un ministre! quel rêve! L’ambition, au fond, est la même chez l’enfant et chez l’homme; aussi glorieuse et aussi vaine; l’objet seul en change avec l’âge.
Nous attendions, dans l’étroite cour de la Sorbonne, que la commission de surveillance fût arrivée. Au moment où sept heures sonnaient, un professeur commençait l’appel nominal. A chaque fois qu’il criait un nom, celui qui le portait se détachait du groupe et passait dans la salle des compositions, sous le feu des regards, des rires et des quolibets de ses quatre-vingts camarades. L’entrée d’Étienne Moret fit sensation, et je me la rappelle encore comme si cela datait d’hier.
Je n’ai jamais vu de singe qui ressemblât plus à l’homme qu’il ne ressemblait lui-même à un singe. Il était de petite taille, mal tourné et le cou dans les épaules. La bouche s’avançait en forme de museau et se fendait, pour sourire, jusqu’aux deux oreilles. Les lèvres, en se retirant, laissaient voir deux rangées de clous de girofle d’une plantation irrégulière. La nature semblait avoir fait des économies sur son nez, qu’on apercevait à peine, tant il était enfoncé et aplati entre les pommettes saillantes des joues!
Mais elle avait pris sa revanche sur les oreilles, et n’en avait pas ménagé l’étoffe. C’étaient d’amples et larges oreilles qui ne ressemblaient pas mal à de belles huîtres, avec leurs rebords ouverts et plats. Il fallait chercher ses yeux, perdus sous les plis tombants des paupières; on eût dit qu’ils avaient été percés avec une vrille. Au fond de leurs deux petits trous gris brillaient deux points lumineux d’une inconcevable mobilité. Quelques poils ébouriffés les surmontaient en guise de sourcils, et les cheveux, coupés ras, se redressaient en brosse sur sa tête.
Son visage se fronçait incessamment de rides singulières; il se décomposait à tout propos en grimaces qu’il était impossible de voir sans songer à ces vilains magots qui dansent en place publique sur les orgues de Barbarie.
Les écoliers ne portaient pas encore la tunique à cette époque. Il avait donc l’habit noir, son bel habit noir, son habit des dimanches, s’il vous plaît. Car on se mettait en grande tenue pour ces jours de solennités classiques. Non, vous ne pouvez imaginer rien de plus piteux, de plus lamentable que ce malheureux habit noir, tout fripé, dont les basques trop longues pendaient mélancoliquement sur les mollets. On ne retrouverait son pareil que sur le dos des balayeurs de Londres, qui demandent fièrement l’aumône en habit de bal et en chapeau rond.
Nous ne nous piquions pas certes de beaucoup de soin dans notre mise; nous n’étions pas de beaux fils, comme messieurs les collégiens d’aujourd’hui, qui jouent au gandin et au petit crevé.
Mais ce pauvre garçon faisait tache sur la négligence commune. Le reste de son costume s’en allait à l’avenant. Son pantalon, veuf de bretelles, ne tenait plus que par des ficelles rouges, dont les bouts passaient dans l’intervalle laissé entre son gilet trop court et le haut de sa culotte. Ses bas retombaient sur des souliers tachés de larges éclaboussures. Son chapeau, tout bossue, brillait au soleil de reflets roux.
Il fallait, avant d’arriver dans la salle, monter un perron de quelques marches. Il s’y prit de façon si maladroite qu’il heurta contre le premier degré et tomba tout de son long, les mains en avant, le nez contre terre. Les dictionnaires qu’il portait sur son dos passèrent par-dessus sa tête et roulèrent près de lui sans lui faire aucun mal; mais il écrasa dans sa chute le pot de confitures dont l’administration du lycée Henri IV pourvoit généreusement ses champions. Nous éclatâmes tous de rire; il se releva du plus beau sang-froid du monde, regarda, en souriant, les ruisseaux de gelée de groseille qui coulaient, comme le miel de l’âge d’or sur son gilet et sur son habit, les ramassa, sans maudire, du bout de son doigt, qu’il essuya très-proprement sur ses lèvres, et s’en alla s’asseoir à la place qui lui était destinée, semblable aux dieux immortels, qui voient d’un œil serein les vaines agitations des hommes et la chute des empires.
Le hasard fit que je fus placé à côté de lui. Je lui offris la moitié de mon chocolat, il me proposa en retour le reste de son gilet: je le remerciai cordialement: nous étions amis. Les confidences ne tardèrent pas à venir. Heureux âge où les amitiés sont si rapides et les cœurs si faciles aux épanchements! Il me conta son histoire, car il avait une histoire, et cela m’étonna fort, moi qui avais grandi entre les quatre murs du lycée et ne savais en fait d’aventures que celles que j’avais lues, en cachette, dans les romans.
Il n’avait jamais connu ni son père, ni sa mère, qui étaient morts tous deux avant qu’il eût appris à les aimer. Il savait seulement que sa mère était d’origine et de religion juives. Mais il avait été chrétiennement baptisé, son père étant catholique. Un voisin l’avait recueilli par charité ; c’était un de ces pauvres colporteurs qui s’en vont, de village en village, vendre aux habitants des campagnes les menus objets de mercerie dont les femmes ont sans cesse besoin, et qu’elles ne trouvent pas dans leur petit endroit. Il se chargea de l’éducation d’Étienne et la fit à coups de trique. Il lui mit sur le dos, dès l’âge de sept ans, une lourde boîte remplie de fil, d’aiguilles, d’images coloriées, de rubans et de jouets. Il s’était promis de lui apprendre son commerce et de lui laisser un jour sa clientèle. Mais l’enfant n’avait pas de goût au métier. Il se trompait à tout coup sur des sommes importantes; il revendait quinze centimes ce qui avait coûté trois sous; parfois même il donnait sa marchandise, quand il voyait des jeunes filles à qui elle faisait envie, et qui n’avaient pas de quoi la payer. Sa boîte n’était jamais en ordre; il lui arrivait de l’oublier dans les fermes, et il s’en allait, les mains dans ses poches, aspirant l’air frais des bois, regardant les feuilles vertes, écoutant les chansons des oiseaux, rêvassant. Il ne s’apercevait de sa distraction que le soir, au moment de rendre ses comptes. Il recevait alors sur les oreilles et partout: «On ne fera jamais rien de ce petit drôle», criait le bonhomme furieux. Étienne s’excusait, sanglotait, et quand il avait été bien roué de coups, il venait embrasser son père adoptif, qui l’envoyait au lit, rudement.
Cette sage éducation ne dura guère. Le colporteur se mit un jour au lit avec la fièvre et fit venir un médecin, qui prescrivit la diète. Il déclara que le médecin était un âne bâté, mangea une forte soupe aux choux et mourut d’indigestion peu d’heures après. C’était un homme brutal mais l’unique appui sur qui pût compter Étienne. Le pauvre enfant restait donc seul au monde; il avait dix ans. Il ramassa en pleurant son petit bagage et sortit de l’auberge sans trop savoir ce qu’il deviendrait. La joie d’être libre eut bientôt séché ses yeux. Il possédait quelques sous qu’il faisait sonner dans sa poche: il avait dans sa boîte de mercerie une fortune, qu’il croyait inépuisable. A cet âge, on ne s’avise guère de songer au lendemain; il se mit à courir le pays, s’habillant et soupant de ce qu’on lui donnait par pitié dans les fermes, couchant où l’arrêtait le hasard de la nuit, dans une grange ou dans une étable. Tout lit lui était bon. Le lendemain, en s’éveillant, il se frottait les yeux, et sa toilette était faite.
Cette vie de vagabondage ne lui déplaisait pas; il en avait conservé un bon souvenir. Il en contait gaiement les plus humbles détails, sans en rougir ni s’en faire accroire. C’est sur les grands chemins qu’il commença lui-même ses études. Les images coloriées, qui étaient un de ses articles de vente, portaient écrits en grosses lettres les noms des grands hommes ou des saints, qu’elles étaient censées représenter. Il savait ces noms par tradition, le vieux colporteur les lui ayant dit cent fois. Il rapprocha patiemment des sons qu’il avait dans l’oreille la forme des caractères qui étaient sous ses yeux, et réussit après bien des efforts à lire quelques syllabes, de la même façon à peu près que certains savants de l’Académie des inscriptions et belles-lettres ont fini par déchiffrer les inscriptions d’une langue qu’ils ignoraient.
Ce travail solitaire ne l’eût pourtant pas mené bien loin; mais lorsqu’en passant dans un village il voyait la porte de l’école ouverte il se tenait sur le seuil, dévorant des yeux les signes que les écoliers traçaient sur le tableau noir, et saisissant au vol quelque indication précieuse qu’il ajoutait à son petit bagage de connaissances. Un jour il trouva au coin d’une borne un alphabet à moitié déchiré, qu’un enfant y avait jeté ou perdu. Jamais joie ne fut plus vive. Il n’aurait pas ramassé avec plus d’empressement une bourse pleine d’or.
Il se mit avec ardeur à étudier ce manuel; il sut enfin lire couramment. Il s’exerçait sur les affiches municipales et sur les extraits du Moniteur qui s’étalent à la porte des mairies. Son ambition secrète était d’avoir en sa possession un de ces beaux livres dont il voyait à la montre des libraires, derrière les vitres, étinceler les couvertures de toutes couleurs. Que de choses merveilleuses devaient tenir dans ces gros volumes, imprimés si fin! Comme on deviendrait savant à les étudier d’un bout à l’autre, à les apprendre par cœur! Il n’osait penser au prix que pouvait coûter un si rare trésor!
Un jour qu’il gravissait, sa boîte au dos, une montée assez roide, il entendit venir derrière lui une berline attelée de deux chevaux; il ralentit le pas et fut bientôt rejoint par elle. Il y avait dans la voiture un grand vieillard très-sec, mais d’une physionomie bienveillante, qui paraissait profondément occupé à lire.
Il tourna la tête en passant à côté d’Étienne, le prit à son aspect déguenillé pour un petit mendiant, tira machinalement de sa poche une pièce de monnaie, la lui jeta sur la route et se renfonça dans sa lecture. Étienne eut quelque peine à retrouver la pièce, qui avait roulé dans la poussière; il fut bien surpris quand il l’eut ramassée. C’était un louis tout neuf, qui brillait au soleil. La berline était déjà loin; il se mit à courir de toutes ses forces, en agitant les bras et en criant d’arrêter.
— Monsieur, dit-il au vieillard, quand il fut près de la portière, vous vous êtes trompé sans doute. Vous m’avez jeté une pièce d’or.
Et il la lui tendait pour la lui rendre. Le vieillard le regarda avec une attention pleine de bienveillance.
— Et si je te la laissais, lui dit-il en souriant, voyons, qu’en ferais-tu?
— Ce que j’en ferais? Ce que j’en ferais? j’achèterais un beau livre, comme celui que vous avez là sur vos genoux.
— Tu sais donc lire?
— Mais oui, monsieur, sans doute.
— Et qui donc t’a appris à lire?
— Personne. J’ai appris tout seul.
Le vieillard fit un mouvement de surprise. Cet étrange petit mendiant commençait à l’intéresser. Il descendit de sa voiture et se mit à le questionner, tout en marchant. Étienne lui conta sa vie, comment il avait appris à lire tout seul et sans aide, le peu qu’il savait, et le violent désir qu’il éprouvait d’en savoir davantage. Son interlocuteur l’écoutait d’un air affable.
— Et tu voudrais bien devenir un homme instruit, lui dit-il.
— Oh! oui, monsieur, s’écria Étienne, dont les yeux brillaient de convoitise.
— Eh bien! viens me voir demain, nous arrangerons cela.
Et, lui frappant sur la joue d’un geste amical, il lui donna son adresse. C’était un riche propriétaire du pays, qui s’appelait Roussin. Il habitait une jolie maison de campagne, où il s’était retiré, et vivait seul, cultivant en paix son jardin, comme le philosophe Pangloss. Il était fort connu dans les environs et passait pour un original, car il faisait beaucoup de bien, sans intérêt aucun, et ne se souciait pas même qu’on le remerciât. Il faut croire qu’Étienne lui plut, car il se chargea de le faire élever. Il le mit dans un collège communal et paya sa pension deux ans de suite.
Au bout de ce temps, il fut atteint d’une maladie grave, partit précipitamment pour Nice, dont les médecins lui conseillaient le climat, et mourut un peu plus tôt qu’il n’eût fait chez lui. Ce fut un grand chagrin pour l’enfant, qui perdait son protecteur, et un cruel embarras pour le principal du collége, qui ne savait plus que faire du protégé. Le digne homme ne voulait ni le garder à sa charge ni le jeter dans la rue. Il se tira de ce pas difficile par une bonne action qui ne devait lui rien coûter. Il connaissait à Paris un de ces chefs d’institution, qui recrutent volontiers dans les collèges de province des élèves pauvres, mais intelligents et laborieux, dont les succès au concours général soient une enseigne pour leur établissement. Il lui adressa Étienne, qui fut d’abord reçu avec quelque défiance. Sa figure ne prévenait point en sa faveur. Mais les prix qu’il remporta la première année, au lycée Henri IV, eurent bientôt rassuré la philanthropie du maître de pension. On le garda, sous condition qu’il paierait en gloire le pain dont on le nourrissait.
«Tu vois, me dit-il en terminant, il faut que je travaille pour ne pas faire faillite à mon marchand de soupe.»
Je fus très-touché de ce récit, qu’il me fit à bâtons rompus. Je plaignais de tout mon cœur le pauvre garçon de n’avoir ni père ni mère, ni personne au monde qui s’intéressât à lui sérieusement. Je lui demandai où il passait ses vacances.
«A la pension, me répondit-il. Où irais-je? Quelques camarades m’ont bien invité à venir chez eux; mais je n’ai pas d’autres habits que ceux que tu me vois en ce moment.»
Je fis un geste, comme pour dire que ces détails n’importaient guère.
«Au lycée, oui, sans doute, reprit-il, répondant à ma pensée, mes loques vont encore et ne sont pas d’un effet par trop choquant. Je suis, à peu de chose près, comme tout le monde; mais dans un salon, chez des gens riches, c’est une autre affaire. J’aurais l’air d’une tache d’huile sur une nappe damassée; je m’y sentirais aussi gêné que je serais gênant. Et puis, ajouta-t-il, que veux-tu, je suis si laid!»
Il dit ces derniers mots en souriant, et comme par manière de raillerie, mais d’un ton si triste au fond que je vis bien qu’il y avait là une douleur secrète, et que j’en fus tout ému. Je le regardai plus attentivement que je n’avais fait encore. Sa laideur était incontestable et authentique, elle n’était pas repoussante. Il avait des yeux vifs et où passaient parfois des éclairs de vive intelligence, dont sa figure était comme illuminée. Il y avait dans le tour de sa bouche, presque toujours ouverte, je ne sais quoi de bon et de souriant; ce qui surnageait encore dans ce fouillis de traits compliqués et bizarres, c’était un grand air de candeur répandu sur toute la physionomie. On sentait qu’un brave garçon habitait cette enveloppe de singe.
«Bah! lui dis-je en forme de consolation, est-ce qu’un homme a besoin d’être beau? Ne sommes-nous pas le sexe laid?»
Il secoua la tête et se remit au travail sans rien répondre.
Depuis lors je le retrouvai tous les ans, à la même époque, dans la cour de la Sorbonne. Nous nous serrions la main avec amitié ; nous avions plaisir à nous revoir; nous nous contions réciproquement notre année l’un à l’autre. Il était à la tête de sa classe au lycée Henri IV; mais, par un hasard qui nous semblait inexplicable à tous, il ne put jamais remporter un seul prix au concours général: c’est à peine s’il y était nommé pour quelque maigre accessit. Nous mettions ces échecs répétés sur le compte de son écriture, faute d’avoir une autre raison qui fût bonne. Il est véritable aussi que jamais on n’écrivit plus mal, ni surtout de façon plus malpropre. Quand nous le plaisantions sur ce malheur constant:
«C’est vrai, nous disait-il, je suis maladroit pour cela comme pour le reste; je trouverais moyen de me casser le nez en tombant sur le dos!»
Il se destinait, comme la plupart d’entre nous, à l’enseignement. C’était la mode, il y a une quinzaine d’années, parmi les jeunes gens qui occupaient au lycée les premières places, d’entrer à l’École normale et d’y passer leurs examens de licence et d’agrégation. Il faut dire que le plus grand nombre de ceux qu’on nommait les forts étaient de famille pauvre, et qu’ils regardaient le professorat comme un futur gagne-pain; mais on en comptait aussi quelques-uns qui n’étaient pas sans fortune et qui auraient pu, comme tant d’autres, suivre les cours plus aristocratiques de droit et de médecine. Ils se présentaient à l’École normale, par camaraderie, sans autre vocation que l’exemple de ceux qui passaient devant.
Ils savaient qu’après tout ce ne seraient pas trois années perdues pour leur instruction. Il est bien difficile, à vingt ans, de faire une besogne sérieuse autre part qu’entre quatre murs. L’amour du travail est une plante délicate qui ne croît qu’à l’ombre.
La mauvaise chance qui avait poursuivi Étienne Moret durant le cours de ses études sembla ne point l’avoir abandonné dans ses compositions d’école. Il les manqua presque toutes, et ne fut admis qu’à grand’peine sur sa réputation. Le jour même où nous entrâmes, je le vis qui venait à moi les bras tendus; il était rayonnant; ses petits yeux brillaient de plaisir.
«Libre! me cria-t-il en me prenant les mains avec force; je suis donc enfin libre! Vive la liberté !»
La grille venait de se refermer sur nous; elle était pourvue de bons barreaux bien solides; je les lui montrai du doigt en souriant.
«Tu ne m
e comprends pas, reprit-il: j’ai trop vécu sur les grands chemins, et j’y ai trop mal vécu pour les regretter beaucoup. Je veux dire que je ne dépends plus de personne, de personne au monde, entends-tu bien? A partir de ce jour, je ne dois plus qu’à moi-même le pain que je mange, l’habit que je porte et le lit où je couche.
«Je les tiens de l’État, qui me les fournit contre un engagement de le servir tant d’années. Donnant, donnant; on n’a plus le droit de me les reprocher. J’ai connu toute ma vie l’amertume des bienfaits; crois-moi, il n’y en a pas de plus cruelle.»
Ce langage, qui ne pouvait être que celui d’un mauvais cœur ou d’un cœur ulcéré, me parut si extraordinaire, dans la bouche d’Étienne, que je le regardai avec une surprise inquiète. Il démêla mes sentiments secrets:
«Oh! reprit-il avec beaucoup de vivacité, il y a bienfaits et bienfaits. Je garde une profonde, une éternelle reconnaissance à M. Roussin. Quel que soit le caprice de bonté auquel je dois ce qu’il a fait pour moi jadis, quoique je ne l’aie vu que deux ou trois fois en ma vie, je suis tout dévoué à sa mémoire. S’il a un fils, et qu’il faille un jour me faire tuer pour lui, je suis là et ce ne sera pas long, je te le jure. Oui, je me ferais tuer, et de grand cœur pour M. Roussin. Quant à cet affreux marchand de soupe qui tranchait avec moi du bienfaiteur en spéculant sur mon travail, qui me nourrissait, comme on nourrit un cheval de labour, pour le profit qu’on en retire, si jamais celui-là a besoin de moi...»
Et il s’arrêta, hochant la tête d’un air de menace.
— Eh bien, que feras-tu?
— Ce que je ferai? J’aurai de l’argent, alors; car il faudra bien qu’enfin j’en gagne; j’irai le trouver chez lui et je lui dirai: Combien te faut-il pour te tirer d’affaire? Tiens, voilà ma bourse. Prends, vieux drôle; je ne veux rien avoir à toi.
Cette boutade nous divertit fort; elle fut suivie de mille autres. Quelques-uns de nos nouveaux camarades se mêlèrent à la conversation, qui fut très-gaie. Étienne avait dans la plaisanterie un tour original qui nous frappa C’étaient des saillies imprévues, qui lui partaient sans qu’il y prît garde, comme part un fusil dans les mains d’un maladroit. Il en était surpris tout le premier, et il en riait si franchement qu’il était impossible de n’en pas rire à son exemple. On dit: malin comme un singe. Le proverbe avait tort avec lui: il n’y avait pas ombre de malice dans cet esprit si naïf et si bon. Il nous plut de prime abord, et nous le lui témoignâmes avec la cordialité facile de cet âge où le cœur se donne aussi aisément que la main. Il répondit à nos avances avec empressement, et nous le prîmes, à cette première entrevue, pour un joyeux compagnon, un peu laid, mais spirituel, avec qui il ferait bon causer et rire.
Aussi ne fûmes-nous pas médiocrement étonnés de le voir, quelques jours après, fuyant notre société, se promener tout seul par la cour ou rester des heures entières, étendu sur le sable, à suivre d’un œil mélancolique les nuages qui fuyaient dans l’espace, et ne sortir de sa rêverie que par des accès de gaieté bizarres. Nous ne comprenions rien à ces caprices, dont la cause nous échappait. Mais l’étude de cette nature singulièrement complexe nous ménageait bien d’autres surprises.
Je ne sais comment l’École est gouvernée aujourd’hui; à l’époque où nous y passâmes, le régime était fort libéral. Nous ne faisions guère que ce qui nous plaisait, et j’avoue qu’il nous plaisait souvent de ne rien faire. Nous étions maîtres absolus de notre temps, de nos études et de notre esprit. Il y avait là, comme partout, un programme imposé par les règlements; on en parlait quelquefois pour la forme; au fond personne ne s’en souciait, nos professeurs non plus que nous-mêmes. Ils avaient compris qu’à notre âge, — les plus jeunes d’entre nous n’avaient pas moins de vingt ans, — nous serions plus gênés que soutenus par des lisières. Ils surveillaient notre travail sans le contraindre, et le plus souvent même sans le diriger. Nous marchions seuls, la bride sur le cou, et ils nous regardaient faire. C’étaient pour nous des amis plutôt que des maîtres.
Cette extrême liberté pouvait avoir ses inconvénients; je n’en ai vu que les avantages. Ils étaient réels; chacun choisissait à son gré le genre d’études où il se sentait le plus propre et suivait sans être contrarié la pente de son esprit.
On travaillait avec plus d’ardeur et de succès; on s’habituait à penser par soi-même, à n’en croire que soi, à ne chercher en toute chose que la vérité, sans aucun souci des opinions reçues, et à la dire le plus nettement possible, sans aucun déguisement d’expression.
Je ne sais pas de lieu au monde où l’on ait jamais eu un plus profond mépris des préjugés et des phrases creuses.
L’indépendance qu’on laissait à nos études avait encore accru le goût qui nous était naturel pour le libre-penser et le style franc.
Quelques-uns d’entre nous se sont fait, depuis lors, un nom dans les lettres. Le public, qui les lit, peut voir qu’en philosophie et en politique, ils sont très-loin de professer les mêmes opinions et de former une secte.
Mais ils ont tous la même horreur du faux et du vague; ils ont tous cette sincérité de langage qui est comme la marque de l’École normale.
Avec un système d’études qui laissait ainsi aux aptitudes naturelles toute liberté de se produire, il était fort difficile de se faire longtemps illusion sur ce qu’on valait. Nous ne tardâmes pas à nous connaître et à nous juger les uns les autres. Étienne seul resta une énigme pour nous. Ce garçon était un chaos des contradictions les plus étranges. Il avait de l’esprit, et on l’eût pris souvent pour un stupide: on lui parlait, il ne trouvait pas un mot à répondre; il restait bouche béante, ou riait niaisement, sans qu’on sût pourquoi, sans qu’il le sût lui-même. Il était intelligent; personne ne portait, sur un point obscur, une lumière plus soudaine et plus vive; mais ce n’était qu’un éclair qui laissait, après avoir brillé un instant, les ténèbres plus épaisses. Il embrouillait la question la plus simple de si terrible façon que personne n’y pouvait rien démêler, et lui moins que tout autre. C’était un horrible gâchis d’idées, où il pataugeait tranquillement, avec l’innocence d’un jeune canard qui barbote dans l’eau trouble. Quand il était chargé de traiter pour la conférence quelque point de philosophie ou d’histoire, il commençait par lire tous les auteurs qui en avaient déjà parlé. Les volumes croissaient, en piles irrégulières autour de sa chaise et sur son pupitre; sa tête disparaissait derrière des montagnes d’in-folio; on le trouvait là, enfoncé, perdu, abîmé, dans un prodigieux fouillis de papiers sales. Il remuait incessamment des tas de notes, et il y quêtait d’un air effaré des bouts de phrases. Si nous lui demandions où il en était de son travail, il se fourrait avec mystère les doigts dans le nez; on eût dit qu’il méditait de renouveler le monde: nous attendions des merveilles qui ne venaient jamais. Il lui fallait, un beau matin, jeter au feu tout cet énorme fatras, d’où s’échappait quelquefois une page étincelante de bon sens et de verve. Cet incroyable mélange de lumières et d’ombres nous dépitait comme fait un rébus dont on ne peut trouver le mot. Peut-être la nature n’avait-elle pas plus achevé son esprit que son visage; tous deux, en effet, semblaient n’avoir été qu’ébauchés par un artiste maladroit. L’un de nous, qui était philosophe et plaisant, donna cette explication et la mit sous une forme assez originale: Le bon Dieu, nous dit-il, avait pétri un corps de singe. Il commença d’y verser, par distraction, la dose d’esprit qu’il destinait à l’enveloppe d’un grand homme. Il ne s’aperçut de son erreur qu’au milieu de l’opération, et s’arrêta net, mais trop tard; il ne laissa plus échapper de ses mains qu’un grand homme incomplet et un singe manqué.
Nous retrouvions dans le caractère d’Étienne les contradictions qui nous étonnaient dans son esprit. Il était bon, serviable, affectueux même, il avait pour ceux de ses camarades dont le talent lui était sympathique une sorte d’admiration passionnée qu’il exprimait naïvement. On sentait chez lui un grand besoin de s’attacher, d’aimer; et pourtant il n’avait point d’ami. Je ne sais guère qu’Étienne, à l’École, qui n’ait point su y former une de ces liaisons solides où l’on met, de part et d’autre, tout son cœur, et que rien ne peut briser, ni le temps, ni l’absence, ni les mille hasards de la vie. Il vivait renfermé, replié sur lui-même. Personne ne savait rien de ses affaires; il ne s’épanchait jamais.
Peut-être n’osait-il pas. Il me semble, en repassant aujourd’hui tous ces souvenirs, qu’il y avait chez lui beaucoup de timidité. Il se croyait, de bonne foi, un être inférieur et ne s’imaginait pas qu’il fût possible qu’on l’aimât. Quelques-uns voulurent forcer son intimité ; il ne les accueillit point avec cette franchise cordiale qui engage à pousser plus avant. Il leur témoigna une sorte de reconnaissance humble qui les mit à la gêne. Il eut pour répondre à leurs avances le regard soumis et caressant du chien que son maître flatte. On eût dit, à voir sa contenance, qu’ils lui faisaient grâce en venant à lui. Il leur savait gré de leurs prévenances comme s’il s’en fût jugé indigne. Nous aurions dû tout faire pour nous insinuer dans cette âme, qui se fermait par une sorte de pudeur instinctive, l’ouvrir délicatement et peu à peu. Peut-être qu’en le rassurant contre la défiance qu’il avait de lui-même, à force de temps et de bonnes paroles, on fût venu à bout de l’apprivoiser à l’amitié. Sa destinée eu eût été changée sans doute, et je ne conterais point son histoire. Mais nous n’entendions rien alors à ces subtilités de sentiment; nous étions tout d’une pièce, comme on l’est à vingt ans, au sortir du collége, Nous ne voyions de ces inexplicables contradictions que le côté plaisant et nous avions trop souvent le tort d’en rire.
Il en riait avec nous, sans affectation, bonnement, naïvement, comme s’il se fût agi d’un autre. Car il était bon compagnon, à travers toute sa mélancolie; et cette gaieté qui s’épanouissait à tout propos sur un fond de tristesse n’était pas un des traits les moins caractéristiques de cette organisation bizarre. Personne ne fut moins que lui d’allure et de ton élégiaques. Les pleurnicheries sentimentales de la poésie moderne ne lui plaisaient nullement; il n’aimait parmi nos écrivains que ceux qui ont jeté à pleines mains dans leurs ouvrages le vieux sel gaulois. Rabelais, Marot et La Fontaine ne quittaient pas son pupitre: Voltaire était son Dieu. Il subissait en cala l’influence de l’École, où l’on n’aimait que le bon sens aiguisé d’esprit, où l’on se nourrissait du dix-huitième siècle. Nous entendions quelquefois au milieu du silence de l’étude un éclat de rire qui partait comme une fusée: c’était Étienne qui lisait. Il nous apportait le passage d’un air radieux; il nous le faisait lire; il se frottait les mains; son enthousiasme était expansif et bruyant.
De religion, il n’en avait d’autre que la haine du faux, et l’horreur de ceux qui l’imposent comme article de foi, mais celle-là, il l’avait passionnée, violente. Il croyait à la raison humaine avec le même emportement que d’autres croient en Dieu. Il n’avait point sucé avec le lait d’une mère les préjugés catholiques; il ne les avait pas reçus de l’éducation qu’il tenait du hasard; son âme ardente ne trouva où s’échapper que dans le scepticisme et s’y porta de tout son élan. Ce ne fut peut-être pas un bonheur pour lui. Il y a des gens qui se sont bien trouvés d’être des sots. Leur sottise même leur a été utile pour arriver à une fortune que tout l’esprit du monde ne leur eût pas donnée. De même aussi il est de certaines organisations tendres et souffrantes qui ont besoin de se reposer dans une foi religieuse, fùt-elle absolument fausse. La raison qui doute n’est bonne qu’aux esprits bien sains et bien équilibrés: il faut aux malades un oreiller plus commode. Étienne ne le trouva point à l’École normale.
Les études y duraient trois ans. Vers le milieu de sa troisième année, il fut pris d’un accès de mélancolie qui nous sembla plus profond que tous ceux qu’il avait traversés jusqu’alors. Sa gaieté tomba tout d’un coup; il devint plus triste que la déesse Calypso après le départ d’Ulysse. Les cours de récréation ne résonnaient plus de ses bons et larges éclats de rire; il passait la plus grande partie des heures de travail, renversé sur une chaise qu’il appuyait contre le mur, les pieds sur son pupitre, les yeux au plafond, vaguement distrait et poussant des soupirs. Son Voltaire dormait tout poudreux auprès de lui; il ne répondait plus que par de brefs monosyllabes; il mangeait à peine; il eût maigri si la nature lui en eût fourni les moyens. Il y avait là-dessous quelque chagrin secret; cela n’était pas difficile à voir: mais quel chagrin? Ce ne pouvait être assurément une perte de famille ou de fortune; il n’avait ni fortune ni famille. Ce n’était pas non plus la crainte des examens d’agrégation, dont l’époque approchait, ni des incertitudes de l’avenir. Nous savions qu’Étienne n’était pas homme à se préoccuper de ces misères. Il sortait exactement tous les jeudis et tous les dimanches pour donner des leçons à un élève qu’il préparait à son baccalauréat: ces leçons lui étaient payées, et il n’avait jamais un sou. Il se plaignait même parfois, en ses jours de confidences, de manquer d’argent, lui qui jadis méprisait de si bon cœur ce vil métal. Nous nous perdions en conjectures. Un de nous prononça le mot d’amour. Il parla de grande passion. On lui rit au nez. La chose paraissait si peu vraisemblable!
Elle était vraie pourtant; nous ne tardâmes pas à nous en convaincre. On vit Étienne sortir deux dimanches de suite avec un habit préalablement brossé et un faux col propre, dans une tenue significative. Un vieux gant tomba un jour de sa poche, et il fut démontré jusqu’à l’évidence que personne ne l’y avait introduit par malice. On découvrit dans le tiroir de sa table de toilette un morceau de savon à la rose, savon extrafin, un peigne et autres engins de séduction. C’étaient là de terribles indices. Nous trouvâmes une preuve plus décisive. Le hasard fit qu’en me promenant dans un des vastes corridors de l’école, je ramassai un morceau de papier, tout chiffonné, qui traînait à terre. Il était couvert de lignes d’écriture parallèles, et d’inégale longueur, dont les dernières syllabes rimaient ensemble. C’étaient des vers. Nous les lûmes; c’étaient des vers d’amour. L’auteur y peignait son martyre à une beauté qu’il ne nommait point; il disait qu’il n’espérait pas en être jamais aimé, qu’il était fort triste d’en être réduit là, mais que sa tristesse lui était chère, et qu’il comptait bien un jour en mourir, sans que sa mort coûtât une larme à personne, pas même à celle qui l’aurait causée et n’en devait jamais rien savoir. La pièce ne portait aucune signature; mais elle était d’Étienne. Nous reconnûmes ses pattes de mouche et ses pàtés d’encre. Il fut aussitôt résolu d’une commune voix que l’on traduirait le coupable devant la haute cour de justice, pour crime de poésie érotique.
La haute cour de justice était une de ces folles institutions qui servent dans toutes les prisons du monde à tromper les ennuis de la captivité. Nous avions imaginé d’établir un tribunal, de qui relèveraient tous les délits commis dans l’intérieur de l’École contre le goût et la langue. Un procureur général était chargé de soutenir l’accusation; un jury composé de six membres décidait à la majorité des voix si l’accusé était coupable, et le président, aidé de deux assesseurs, prononçait sur l’application de la peine. C’était une amende dont le chiffre variait suivant la gravité de la faute ou la fortune du criminel. J’ai vu des calembours par à peu près condamnés à l’énorme somme de 75 centimes; c’étaient les galères à perpétuité de notre code pénal. Jamais on n’alla jusqu’au franc; c’eût été la peine de mort, et nous l’avions abolie, pour donner le bon exemple. L’accusé avait le droit de défendre lui-même sa cause; mais le plus souvent on lui nommait d’office un avocat, qui, sous prétexte de lui tendre la perche, lui en déchargeait de grands coups sur la tête. Les jugements étaient rendus au nom de la République des lettres. Nous étions presque tous républicains alors. Quelques-uns le sont restés. Signification fut faite à Étienne, par ministère d’huissier, de comparaître le jeudi suivant devant la haute cour extraordinairement assemblée.
Au jour marqué par l’assignation, il fut introduit, en grande cérémonie, dans la salle des séances. Le président était gravement assis dans un fauteuil de cuir vert, devant une table couverte d’un vieux tapis rouge. Il avait passé sa chemise de couleur par dessus ses habits, il portait sur la tête une toque de professeur. Les assesseurs étaient en robe noire; ils avaient roulé autour de leur cou la chausse jaune à double rang d’hermine. Le ministère public se drapait dans de grands rideaux de serge, qu’il avait empruntés pour la circonstance aux fenêtres de l’établissement. Deux gendarmes veillaient sur l’accusé ; ils étaient coiffés du tricorne, tenaient en main l’épée haute, et remuaient leurs pieds dans les bottes classiques de la gendarmerie. Ces épées, ces tricornes et ces bottes étaient des reliques de cette mémorable année de 48, où l’École normale avait été affublée du costume militaire. Tous les volets étaient à demi fermés, pour que l’aspect général fût plus imposant et plus sombre, et, il faut le dire aussi, par peur des surveillants, qui, goûtant peu ce genre de plaisanterie, auraient fort bien consigné du même coup tribunal, gendarmes et accusés.
Celui qui jouait le principal rôle dans ces farces bouffonnes, le criminel, s’y prêtait ordinairement de la meilleure grâce du monde. Nous remarquâmes avec surprise l’attitude chagrine d’Étienne. Quand le président lui demanda, selon la formule, s’il plaidait coupable ou non coupable, il s’avoua coupable d’un air si abattu et d’un ton si piteux qu’il eût attendri des tigres. Mais les tigres sont moins féroces que de grands enfants qui s’amusent. Le ministère public se leva, et, dégageant par un geste fort noble son bras droit des plis du rideau qui lui servait de toge, il débuta par un exorde ex abrupto, tiré de la personne de qui l’on parle. «Vous l’avez entendu, messieurs, s’écria-t-il, il reconnaît son crime, il a vu que toute dénégation était inutile. Habemus confitentem reum.
» Mais nous n’avions pas même besoin de cet aveu pour le confondre. Sa contenance seule parlait assez haut. Regardez-le, messieurs les jurés. Le voyez-vous accablé du poids de sa conscience, et trahissant par son attitude les remords dont il est intérieurement bourrelé ? Il porte déjà écrite sur son visage la condamnation que vous allez lancer contre lui. Il faut que cette condamnation soit terrible, et en proportion avec la grandeur de la faute.
» Le nommé Étienne Moret a commis deux crimes en un seul: il a fait des vers, et il les a faits amoureux. Ce sont les deux points de mon discours, comme dit l’aigle de Meaux.»
Et là-dessus il entama son premier point; ce fut une attaque à fond de train contre la poésie, qu’il appela une niaiserie harmonieuse.
Il faut dire qu’à l’École, la poésie n’était pas fort en honneur. Je ne sais pas un de nous qui ait débuté dans les lettres, comme on faisait autrefois, par un volume de vers ou par une tragédie.
La langue des vers est admirable pour exprimer les idées générales et pour traduire les sentiments des âmes ardentes ou profondément touchées. Mais elle n’a que ces deux notes, et c’étaient justement celles qui nous plaisaient le moins. Du sentiment, il ne fallait pas nous en parler; nous faisions profession de le haïr. Un bon argument poussé droit était bien mieux notre affaire. Nous étions fous de logique. Quant aux idées générales, nous les tenions toutes pour suspectes. Il est certain qu’elles sont presque toujours fausses par quelque endroit, ou du moins elles ne sont pas exactement prouvées, ce qui revient au même pour des esprits amoureux de précision. C’est pour cela même qu’elles s’accommodent si bien du vague de la poésie. On ne peut jeter sur des nuages qu’une robe flottante. Nous voulions que la phrase collât toujours à l’idée, comme un habit bien fait. Nos études nous avaient pliés à n’aimer que ce qui est vrai et d’un contour net. Nous préférions à une idée générale, si brillante qu’elle pût être, le fait particulier qui la prouve ou la détruit. Le poëte qui chante la grandeur de Dieu ou l’immortalité de l’âme ne nous semblait bon qu’à amuser un instant l’imagination et les oreilles. Nous voulions savoir ce qu’on entend par âme et Dieu, s’il y a des choses sous ces grands mots sonores, s’ils peuvent se décomposer en faits sensibles qu’on touche du doigt, sur qui l’on puisse s’appuyer et faire fond. Or, les faits ne se disent bien qu’en prose. La poésie est un chant, plus ou moins agréable, dont on berce les enfants et les femmes, pour leur fermer les yeux et endormir leur raison. La prose est la vraie langue de l’homme qui pense. Nous embrassions la sèche analyse d’une étreinte aussi passionnée que les jeunes gens de notre âge embrassent ordinairement leurs poétiques chimères.
Après avoir réduit en poudre la poésie et les poëtes, l’orateur passa à l’amour, et son style se détendit. Cicéron venait après Démosthènes. Il traça un tableau piquant des dangers où l’amour entraîne; il passa en revue tous les héros fameux qui, depuis Hercule, se sont perdus aux pieds d’une femme, et s’adressant à l’accusé lui-même, dans une péroraison du genre pathétique:
«Malheureux jeune homme! vous avez tout oublié, et l’agrégation qui vous presse, et les exemples de vertu que vous avez sous les yeux, en contemplant vos juges. Vous avez lâchement abusé, pour séduire une infortunée jeune fille, des avantages physiques que la nature vous a si libéralement départis; vous y avez joint, sans rougir de honte, tous les artifices de la toilette, tous les raffinements de l’esprit. Avez-vous réussi au moins, et l’honneur est-il sauf? — Vous le voyez, Messieurs, il ne répond pas.
» Il a compromis l’invincible renom de l’École, qui a subi dans sa personne un échec désastreux, un échec qui serait irréparable si vous n’étiez pas là, messieurs les jurés. J’ai toute confiance en votre valeur, comme en votre justice. Vous vengerez l’École au dehors; mais il faut d’abord la venger ici même. Ne vous laissez pas toucher de compassion, comme ces juges à qui le cœur manqua lorsqu’il fallut condamner la belle Phryné.
» L’accusé ne se fera pas faute, lui aussi, de vous étaler ses charmes; détournez les yeux: abandonnez un coupable à la loi. Et vous, Étienne Moret, puisse ce verdict vous servir de leçon! Vous n’êtes point encore endurci dans le crime; renoncez à une passion folle qui ne peut que vous être funeste. Elle vous a déjà poussé à la poésie; peut-être un jour vous conduira-t-elle à l’échafaud? Vous aspirez au glorieux titre de professeur; ne vous montrez donc point, par avance, indigne de cette robe et de cette toque que vous avez l’ambition de remplir un jour.
» Comptez bien que si ma voix est perdue pour vous, vous finirez mal, soit que vous périssiez, ce qui est fort probable, de la main du bourreau, soit qu’enfin déshonoré, désespéré, vous en soyez réduit à ensevelir vous-même, au fond de la rivière, votre honte et celle de notre chère École normale.»
Cette lugubre facétie provoqua de grands éclats de rire. Nous ne nous doutions guère, hélas! que l’événement en ferait une prophétie. Pour Étienne, il riait aux larmes. Avec sa nature mobile et impressionnable, comme celle des enfants ou des nègres, il s’était laissé vite gagner à la gaieté de la scène, dont il faisait cependant tous les frais. Il avait oublié ses chagrins en écoutant le réquisitoire burlesque qui le tournait en ridicule; il était emporté par son admiration naïve pour l’esprit de celui qui en faisait à ses dépens; comme ces femmes qui ne haïssent pas d’être battues par leur mari, il était tout fier d’avoir un camarade qui frappât ainsi de main de maître. Le président lui donna la parole et il allait commencer, quand une porte s’ouvrit brusquement. Aussitôt juges, jurés et public se levèrent en sursaut, tous coururent en se bousculant aux fenêtres et sautèrent par la croisée, comme les moutons de Panurge. Il ne resta dans la salle que le ministère public embarrassé dans ses rideaux verts, et l’accusé qui ne comprenait rien à ce remue-ménage, Ils furent consignés l’un et l’autre et payèrent pour tout le monde.
C’est ainsi qu’en temps de révolution la fortune s’est plu quelquefois à réunir sur la même charrette et à confondre dans un même supplice les victimes et les juges.
Cette consigne parut contrarier plus vivement Étienne que ne le méritait une si petite mésaventure. Je crus qu’il pensait à son élève et regrettait sa leçon perdue; je m’offris à le remplacer si l’on voulait bien consentir au changement, et à lui rapporter son cachet.
Après tout, lui dis-je, plaie d’argent n’est pas mortelle.
— Ah! si ce n’était que cela! s’écria-t-il en haussant les épaules. Il rougit sur ce mot qui lui était échappé.
Je le pressai de questions; il refusa obstinément d’y répondre, mais il n’y gagna rien. Le hasard m’apprit bientôt ce grand secret dont il n’avait voulu faire confidence à personne.
M. Edmond About a déjà conté, dans un de ses romans, que nous avions organisé à l’École une sorte de bureau de bienfaisance. Chaque élève prélevait toutes les semaines une légère cotisation sur ses menus plaisirs; on ajoutait à cette collecte le produit assez considérable d’une loterie annuelle. Un comité. nommé-par le suffrage universel était chargé de réunir toutes ces sommes et d’en régler la distribution aux pauvres gens du quartier qui s’adressaient à nous. Nous allions nous assurer de leurs besoins par nos propres yeux; nous en faisions notre rapport au comité, qui statuait après délibération; et au premier jour de sortie, nous portions à ces malheureux quelques petits secours, et ce qui vaut mieux encore, de bonnes paroles. Le président de l’association vint à moi le dimanche matin:
«Il faudra, me dit-il, que tu fasses aujourd’hui une visite pour nous. Étienne avait demandé un secours pour une famille pauvre: le comité le lui a accordé, il est consigné ; tu le porteras à sa place.»
Et il me donna l’adresse. C’était rue Mouffetard. J’y allai. La maison était une de ces horribles masures, sans air ni jour, comme les grandes démolitions de M. Haussmann en ont tant fait disparaître dans les vieux quartiers de Paris. On montait par un escalier sombre et gluant; on sentait à je ne sais quelle odeur fade que les murs suintaient la maladie. Ils étaient couverts d’une espèce de sueur verdâtre. Il fallait, pour ne pas se casser le cou, s’appuyer sur une grosse corde qui servait de rampe. La main, en y touchant, éprouvait cette sensation de froid visqueux que donne le contact d’une couleuvre. Chaque étage débouchait sur un palier, misérablement éclairé par un jour de souffrance. De là, les yeux plongeaient dans un long corridor, très-obscur, où donnaient, à droite et à gauche, un grand nombre de portes.
Elles étaient presque toutes ouvertes; il s’en échappait des vapeurs de cuisine à l’ail qui, se mêlant à d’autres émanations encore plus fétides, vous saisissaient à la gorge et vous suffoquaient. Quand je fus arrivé à ce qui me semblait être le quatrième étage, je tâchai de m’orienter dans ces ténèbres. J’allai à tâtons vers une grande tache de lumière jaunâtre, qui m’indiquait qu’une porte s’ouvrait sur cet endroit du couloir. Je demandai madame Dumont. Une vieille femme se leva; regarda très-attentivement la palme bleue qui était brodée à mon habit:
«Vous êtes de l’École normale? me dit-elle; la mère Dumont sera bien contente. Je vais vous conduire chez elle. C’est le bon Dieu qui vous amène; elle est si malheureuse! »
— Est-ce qu’elle est mère de famille? demandai-je.
— Elle a eu huit enfants; heureusement qu’il ne lui en reste plus que deux, sans compter l’aînée, qui va aujourd’hui sur ses quinze ans et qui gagne déjà quelque chose. C’est une bien gentille enfant, vous la verrez. Les deux autres sont tout petiots; mais vous comprenez, on a beau n’être pas grand, il faut tout de même qu’on mange. Tant que le père a vécu, il y a toujours eu du pain à la maison, c’était un brave homme et un rude ouvrier. Il faisait quelquefois des journées de six francs. On est bien payé dans le bâtiment, quand l’ouvrage donne. C’est une bonne partie; la vôtre est meilleure, je ne dis pas, mais il y en a de pires. Tout alla bien jusqu’au jour où il tomba d’un échafaudage sur le pavé, vous devez savoir cela: les journaux en ont parlé dans le temps. On le releva à demi mort; il avait les deux jambes cassées.
On le transporta à l’hôpital, où il mourut quelques jours après qu’on l’eut amputé. Il vaut mieux pour lui qu’il soit mort, le pauvre cher homme! Qu’est-ce qu’il serait devenu avec deux jambes de bois? La femme a eu tant de chagrin qu’elle en a pris une grosse fièvre; elle est restée au lit durant tout un grand mois. Les pauvres ne devraient jamais être malades; ils n’en ont ni le temps ni les moyens. Il a fallu engager ou vendre pièce à pièce tout ce qu’il y avait dans la maison, les meubles, le linge et jusqu’à la couverture du lit, où elle grelotait la fièvre. Je m’étais chargée des petiots; Pauline, c’est la fille aînée, veillait sa mère; elle a passé vingt-deux nuits sans dormir, c’est un ange, monsieur. Si celle-là n’est pas heureuse plus tard, c’est que le bon Dieu ne s’occupe guère des petites gens comme nous. Il paraît qu’il a des choses plus pressées. Les curés disent qu’il faut le remercier de tout, je n’ai pas trop à me plaindre de lui pour mon compte. J’ai soixante-dix ans et ne suis plus bonne à rien; mais mon petit revenu me suffit; le boulanger n’attend pas après mon argent et je donne encore la moitié de ma soupe à de plus pauvres que moi. Je puis bien dire que sans la vieille mère Gaillon, c’est mon nom, sauf votre respect, vous n’auriez plus trouvé personne chez la Dumont; ils auraient depuis longtemps pris leur billet pour le cimetière. La mère est trop faible pour faire jamais grand’chose. Elle a du courage pourtant; mais sa maladie l’a tuée. Sa fille vient de terminer son apprentissage; elle est repasseuse. Il faut que toute la famille vive sur le peu qu’elle gagne. C’est une bonne œuvre que de venir à leur secours.
Tout en parlant ainsi avec une extrême volubilité, la vieille femme me conduisait d’un pas encore assez alerte pour une personne de son âge. Nous traversâmes ensemble le corridor dans toute sa longueur.
Il y avait au bout un escalier tournant de quelques marches; mon guide m’avertit de les monter avec précaution, car elles étaient disjointes et glissantes. Elle les gravit en même temps et poussa la porte, qui s’ouvrit d’elle-même.
«Hé ! mère Dumont, cria-t-elle, un monsieur de l’École normale!»
Et elle entra derrière moi. La chambre était nue, mais propre. Un lit, une table et quelques chaises en composaient tout l’ameublement. Dans un coin, par terre, deux petits enfants jouaient sur un espèce de matelas. La fenêtre donnait sur une cour profonde, étroite et sombre comme un puits. Quelques pieds de volubilis, qui grimpaient le long des barreaux, l’égayaient tristement de leur verdure chétive. A la voix qui l’appelait, madame Dumont se leva du lit où elle reposait tout habillée, et vint à moi avec empressement.
«Est-ce que M. Étienne est malade?» me dit-elle aussitôt.
Je fus un peu surpris, ous n’étions pas si familiers d’ordinaire chez les gens à qui nous allions faire l’aumône. Mais je le fus bien davantage quand elle se mit à me remercier, avec beaucoup de chaleur, de tous les bienfaits dont elle disait que l’École normale l’avait déjà comblée par les mains d’Étienne. Elle me montra une bonne et chaude couverture de laine qu’elle avait reçue de lui en notre nom, et m’assura que nous avions habillé ses deux enfants des pieds à la tête. Ce récit m’étonna singulièrement. L’École, en général, était fort restreinte dans les secours qu’elle accordait à ses protégés. Outre que ses ressources étaient modiques, elle éparpillait ses dons sur trop de monde à la fois pour qu’elle pût donner beaucoup à chacun. C’était évidemment un mauvais système. Il eût infiniment mieux valu ramasser sur une ou deux têtes l’argent dont nous disposions, et rendre notre bienfaisance plus féconde en la canalisant. La proposition en avait été souvent faite et toujours repoussée. On avait craint qu’en adoptant ce principe de l’aumône collective, on ne désapprît la charité personnelle et agissante, la charité qui vaut surtout par le cœur que l’on y porte, moins utile peut-être à ceux qui la reçoivent, mais plus consolante et plus douce. Nos prétendus bienfaits se réduisaient donc le plus souvent à quelques bons de pain, de viande ou de bois, distribués de loin en loin et chichement mesurés. C’était de son propre argent qu’Étienne, si pauvre lui-même, soutenait cette pauvre famille, dont il n’acceptait la reconnaissance que pour nous la renvoyer. Et nous, pendant ce temps là, nous le tournions en ridicule; nous comptions, en raillant, les sommes qu’avaient dû lui rapporter ses leçons particulières; nous le plaisantions sur les vices secrets où il devait jeter en cachette tant d’argent! Les larmes me vinrent aux yeux: madame Dumont se méprit sur la cause de mon émotion:
— Vous aussi, me dit-elle, vous êtes bon; soyez sûr que nous prions bien le bon Dieu, soir et matin, pour vous tous, ma fille et moi.
— Mademoiselle Pauline? repris-je machinalement.
Ce nom m’était, je ne sais pourquoi, resté dans l’oreille.
Dans le même instant, nous entendîmes, au fond du corridor, une voix fraîche et gaie, une voix d’oiseau, qui chantait à plein gosier l’air de Jenny l’ouvrière.
— C’est elle, dit la mère Gaillon, c’est notre petit rossignol.
La porte s’ouvrit, et je vis entrer une jeune fille qui, de ses deux mains, portait une lourde tourtière d’où s’exhalait un vigoureux parfum de pommes de terre cuites au four. Elle s’arrêta, tout interdite en m’apercevant, et rougit. Sa mère lui dit qui j’étais; elle salua avec un gentil sourire, et se mit en devoir de dresser la table pour le dîner.
C’était moins une jeune fille, à vrai dire, qu’une enfant. Quoiqu’elle eût près de quinze ans, elle ne paraissait guère en avoir que treize, tant elle était petite, mince et d’apparence chétive. On ne pouvait pas dire qu’elle fût jolie; il était aisé de voir qu’elle le serait un jour. Sous son front étroit et bombé éclataient deux yeux d’un noir profond, de ces yeux dont le peuple dit qu’ils sont la perdition de l’âme. Elle possédait un de ces petits nez retroussés et babillards qui pétillent de malice.
Ses lèvres, un peu grosses, semblaient faites pour le sourire, et l’éclatante blancheur de ses dents éclairait sa physionomie. Il y avait dans tout l’ensemble de sa figure, et jusque dans la coupe de son menton, quelque chose de mutin et de décidé. Pâle avec tout cela, et maigre; c’était sans doute la faute de l’âge et de la misère. Les couleurs de la santé ne demandaient qu’à fleurir sur cet aimable visage; il brillait, comme une gaie pâquerette, à travers d’abondantes boucles de cheveux noirs qui lui tombaient de toutes parts sur les épaules, et frisaient naturellement. Elle les secouait d’un mouvement de tête pour les écarter de ses yeux, ou les rejetait en arrière par un geste coquet de la main. Elle était fort proprement vêtue d’une robe de cotonnade à carreaux bleus, qui lui montait jusqu’au cou; mais elle n’avait point l’air gauche sous ce costume, qui était aussi élégant que simple. Elle s’en allait par la chambre, glissant et voltigeant, plus légère que si elle avait eu des ailes.
C’est un bien joli meuble dans un appartement qu’une jolie fille. Cette chambre si pauvre et si nue tout à l’heure avait changé d’aspect; elle s’était comme illuminée du sourire et de la joie de cette gracieuse enfant. Madame Dumont la regardait avec complaisance, tout en causant avec moi.
Je les vis bientôt qui échangeaient toutes deux à la dérobée des regards d’intelligence. La mère semblait s’opposer à une demande qu’elle ne trouvait pas à propos; la jeune fille insistait et frappait du pied avec une petite moue mutine. Elle fit enfin le geste d’une personne qui prend son parti, et se tournant vers moi:
— Monsieur, me dit-elle, M. Étienne nous a déjà fait l’honneur de partager deux ou trois fois notre dîner; c’est aujourd’hui dimanche, nous avons des pommes de terre. Si vous vouliez bien en manger votre part, nous serions très-heureuses, ma mère et moi.
— Ne faites pas attention, Monsieur, disait la mère toute confuse; c’est une petite folle, elle est maîtresse à la maison, elle en abuse, et ne sait ni ce qu’elle dit ni ce qu’elle fait.
L’invitation me parut originale, et je l’acceptai; mais à condition que j’aurais le droit de payer mon écot, et que la mère Gaillon serait de la partie.
La bonne femme ne se le fit pas dire deux fois; ses vieilles jambes sautaient d’aise. Elle descendit quatre à quatre les escaliers et remonta chargée de provisions. Je ne me rappelle pas avoir fait un meilleur dîner, ni plus gai. Les pommes de terre étaient exquises; le petit vin à quinze délicieux, et ma voisine charmante. Nous n’avions qu’une tasse pour deux; et henni soit qui mal y pense! Les enfants, qui m’avaient d’abord regardé d’un air farouche, et le coude en avant, me grimpèrent sur les genoux au dessert. Ils me barbouillèrent de leurs caresses, et je les trouvai les plus ravissants bébés du monde. Un poëte persan a dit en ses vers qu’il y a trois dons de Dieu qui charment le cœur de l’homme: la lumière d’un beau soleil, le parfum d’un vieux vin et le sourire d’une jeune fille. Je m’en tiens au dernier, qui fait oublier les deux autres.
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