Kitabı oku: «De la théorie médicale dite pathologique»
François-Joseph-Victor Broussais
De la théorie médicale dite pathologique

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066335489
Table des matières
La première de couverture
Page de titre
AVANT-PROPOS.
DE LA THÉORIE MÉDICALE DITE PATHOLOGIQUE, DE M. PRUS.

AVANT-PROPOS.
Table des matières
L’analyse de l’ouvrage de M. Prus. a déjà paru dans les Annales de la médecine physiologique; mais ce médecin entreprend d’y répondre. Encouragé par certains hommes qui l’ont choisi pour leur champion, il aspire à l’honneur de renverser notre doctrine, et d’y substituer la sienne, qu’il appelle, pathologique. Pourquoi pas, puisque la presse est libre? Écrive qui voudra, etc. Il ne s’agit que de se faire lire. Or, comme M. Prus sera lu par quelques personnes, il est bon que ces personnes ne soient pas induites en erreur; qu’elles puissent rectifier les citations qui seraient défigurées; qu’elles aient la faculté de rétablir dans leur intégrité les argumens que l’on aurait tronqués pour les faire paraître faux ou insuffisans. M. Prus est réfuté, la chose est claire; et il serait superflu de répéter ce que l’on a dit sur sa prétendue doctrine. Mais il peut être utile d’épargner à ceux qui prennent quelque intérêt à la discussion la peine de consulter plusieurs cahiers des Annales pour s’assurer si la réfutation est complète.
Ces motifs, cependant, ne nous auraient point déterminé à réunir les six articles qui ont été faits sur son ouvrage, et à les publier séparément, si la discussion eût été purement personnelle. Mais M. Prus nous ayant offert l’occasion de développer plusieurs points de doctrine que nous n’avions fait qu’effleurer dans notre physiologie, et d’autres que nous ne traitons que dans nos cours de médecine, qui sont encore inédits, nous avons cédé au désir de faciliter à nos confrères la collection des ouvrages composés selon l’esprit de la nouvelle doctrine française. Nous livrons donc au public l’ensemble de la réfutation de M. Prus, qui, désormais, pourra nous apostropher tout à son aise, avec la certitude de n’obtenir aucune réponse de notre part.
DE LA THÉORIE MÉDICALE DITE PATHOLOGIQUE, DE M. PRUS.
Table des matières
En lisant l’ouvrage de M. Prus, je fus frappé de la multitude des sophismes qu’il contient, et je ne crus pas qu’il pût faire aucune impression sur des lecteurs accoutumés à méditer les principes de la doctrine physiologique. En effet, la réfutation de cet auteur se trouve dans tous les ouvrages composés selon l’esprit de cette doctrine, et je me serais contenté d’y renvoyer les lecteurs s’il n’avait obtenu les suffrages d’une société savante. Mais cette société mérite des égards: si elle a approuvé les raisonnemens de M. Prus, c’est qu’elle ne connaît pas assez ceux des médecins physiologistes; il peut donc être utile de l’éclairer: si elle sourit aux, injures que cet auteur m’adresse, c’est qu’elle m’a jugé d’après son rapport; il y a donc nécessité de me faire mieux connaître par elle. D’ailleurs, ce n’est pas elle qui a proféré ces injures, et, en lui faisant comprendre que je ne les ai pas méritées, je puis espérer de la mettre dans la nécessité de désapprouver tacitement ce qu’elle a hautement récompensé et encouragé. Cette société, sans doute, n’avait pas daigné me |lire; peut-être voudra-t-elle bien méditer cette réponse, et, si elle y trouve des motifs pour l’engager à étudier la doctrine physiologique, j’aurai servi la science et l’humanité. C’est donc uniquement pour cette société et pour les hommes peu instruits dans notre doctrine, que son suffrage aurait pu séduire, que je me détermine à entreprendre cette réfutation. Quant à M. Prus lui-même, il ne m’inspire ni haine, ni mépris. Il m’est fort indifférent que ce soit lui ou un autre qui attaque la doctrine que je professe. Il n’est pour moi que l’occasion de combattre l’erreur et de propager la vérité. Comme l’introduction est longue et prétentieuse, elle mérite de fixer d’abord notre attention.
«Une idée capitale, nous dit cet auteur, domine
» dans cet ouvrage depuis le commencement jus-
» qu’à la fin. La voici: toute maladie dépend d’une
» altération des propriétés vitales; par conséquent,
» le seul moyen de parvenir à caractériser et à diffé-
» rencier toutes les maladies, doit être, abstraction
» faite des causes conjointes, de préciser le nombre
» de ces propriétés et celui des altérations dont elles
» sont susceptibles, soit une à une, soit deux à deux,
» soit prises toutes ensemble et collectivement .»
Les propriétés vitales sont la base de la physiologie: donc, fonder la pathologie, ou la science des maladies, sur les propriétés vitales, c’est la fonder sur la physiologie. Or, c’est après avoir forcé ses lecteurs à tirer cette conclusion rigoureuse que M. Prus ajoute que sa doctrine est entièrement pathologique; c’est après cela qu’il entreprend de prouver que les lésions que l’on remarque sur l’homme malade ne sont pas des modifications des fonctions de l’homme sain, et qu’en étudiant ces dernières on ne connaîtra pas leurs dérangemens ou les maladies. Ce qui revient à dire que toutes les maladies ne dépendent pas d’une altération des propriétés vitales, et que par conséquent le moyen de parvenir à caractériser et à différencier toutes les maladies n’est pas, abstraction faite des causes conjointes, de préciser le nombre des propriétés et celui des altérations dont elles sont susceptibles, etc.
Les médecins physiologistes, il faut en convenir, doivent adresser des remercîmens à M. Prus pour leur avoir fourni, dès le début de son ouvrage, les moyens de juger sa profondeur en fait de raisonnement. Quant à la société savante qui l’a honoré d’un prix, je veux croire qu’elle n’a pas lu cette introduction.
Voyons maintenant comment M. Prus va s’y prendre pour prouver, contre lui-même, que la médecine ne saurait être physiologique, et qu’en voulant la rendre telle on ne marche pas du connu à l’inconnu. Il se fonde sur ce que la physiologie n’est pas sans mystères, et il entreprend de le prouver, ce qui n’était nullement nécessaire, en parcourant les principales divisions de cette science.
«Et d’abord, nous dit-il, avez-vous pénétré le
» secret de la génération? savez-vous comment
» l’homme est conçu, comment il grandit et se dé-
» veloppe dans le sein de sa mère; par quelle loi,
» à une époque fixe, il s’en échappe pour entrer sur
» la scène du monde; par quelle autre loi il parvient
» à un degré d’accroissement dont les limites sont
» marquées; et par quelle loi enfin ses organes, si
» long-temps animés par la vie, deviennent impropres
» à son entretien, vieillissent et retombent dans la
» poussière d’où ils sont sortis?»
Non, certes, nous ne savons pas tout cela, parceque les causes de tous ces phénomènes sont des causes premières, et que nous avons déclaré que nous n’avions point la prétention de connaître ces causes; mais nous avons dit aussi qu’en laissant de côté les causes premières, et se bornant à observer les modificateurs qui agissent sur l’homme à toutes les époques de son existence, on pouvait faire une médecine toute physiologique. Nous avons dit cela, parceque la physiologie ne se compose pas de la recherche des causes premières, qui sont inaccessibles à nos sens, mais de la manière dont les propriétés vitales, pour nous servir du langage de M. Prus, sont modifiées par les agens extérieurs. Or, en recourant à ces modificateurs dans la question que M. Prus vient de traiter, je trouve que, sans savoir comment l’homme est conçu, je puis comprendre qu’une violente commotion morale qui altère les propriétés vitales de la trompe utérine, dans le moment de la conception, peut la détacher de l’ovaire et produire une grossesse extra-utérine ; et, si je ne connaissais pas le fait physiologique de l’érection de la trompe et les effets d’un ébralement général du système nerveux, je ne concevrais pas cela. Mais continuons: malgré mon ignorance des causes premières de l’accroissement du fœtus et de l’époque de son élimination, je sais que les commotions physiques, les affections de l’âme, la pléthore, les pertes de sang, la contraction violente des intestins dans le ténesme, etc., peuvent détacher le placenta, déterminer les contractions expulsives de l’utérus et provoquer l’avortement. Or, si je ne connaissais pas de quelle manière les propriétés vitales sont modifiées dans l’utérus, par les agens extérieurs, c’est-à-dire si je n’étais pas physiologiste, je ne saurais pas cela, et je ne pourrais déterminer quels sont les meilleurs moyens de prévenir un avortement. La pathologie des femmes enceintes est donc aussi fondée sur la physiologie.
J’ignore, à la vérité, par quelle loi les organes vieillissent et deviennent impropres à l’exercice des fonctions; mais je connais les modificateurs ou agens extérieurs qui accélèrent ou retardent cette altération inévitable. Je sais, depuis Hippocrate, sous quelle influence des airs, des eaux et des lieux, la fibre devient forte ou faible, tel organe se développe aux dépens de tel autre, l’irritabilité nerveuse s’accroît ou s’affaiblit, etc. Si je connais cela, c’est que l’on a observé l’influence de ces agens extérieurs sur les propriétés vitales, c’est-à-dire sur les organes, et, en les observant, on a précisément fait de la physiologie. Les théories pathologiques et thérapeutiques sur l’éducation physique de l’homme et sur les maladies des âges et des tempéramens sont donc encore fondées sur la physiologie, sans que, pour les acquérir, on ait besoin de recourir aux causes premières, M. Prus continue:
«Comprenez-vous mieux les fonctions dont l’en-
» semble constitue la matière spéciale de la phy-
» siologie? Qu’est-ce que la faim, la soif? de quelle
» manière des substances grossières sont-elles, en
» peu d’heures, changées en notre propre substance?
» quel rôle jouent le suc gastrique, la bile et le
» fluide pancréatique dans la digestion? sont-ce des
» menstrues chimiques ou des dissolvans vitaux?
» quelles modifications impriment-ils successive-
» ment à la pâte alimentaire? comment se fait le
» chyme? comment se fait le chyle, comment se
» sépare-t-il des fèces? comment est-il absorbé ?
» quelle mutation éprouve-t-il en traversant les gan-
» glions mésentériques, en se mêlant aux fluides
» lymphatiques, et comment devient-il sang? vous
» ne savez pas cela. »
Non, et je n’ai nul besoin de le savoir pour acquérir par l’expérience la connaissance de la manière dont chaque aliment, chaque boisson, chaque médicament altère les propriétés vitales de l’estomac et des intestins. Je puis, sans me mettre en peine des causes premières, apprendre par l’observation que les substances minérales, le corps ligneux, les parenchymes de certaines substances végétales ou animales sont inassimilables; que les chairs putrides révoltent la sensibilité et la contractilité du canal digestif, et sont repoussées; que celles de leurs molécules qui sont absorbées vont porter le trouble dans d’autres fonctions; que certains agens décomposent nos organes au lieu de se laisser décomposer par eux; que les souffrances de l’estomac aux prises avec des alimens indigestes ou des poisons, troublent les fonctions nerveuses et déterminent des douleurs et des convulsions dans les membres, etc., etc. Sachant cela, je corrige l’action d’un modificateur nuisible par celle d’un modificateur favorable; j’écarte ce qui résiste à l’assimilation; je sollicite la contraction, c’est-à-dire les propriétés vitales d’une portion du canal alimentaire, l’estomac, pour provoquer une expulsion qui préserve les propriétés vitales d’une autre portion du même canal, les intestins, des atteintes qu’elles pourraient recevoir de l’agent perturbateur; en un mot, je me sers des notions physiologiques que je possède sur la fonction digestive pour rétablir l’intégrité de cette fonction, et, si j’étais empirique, je ne parviendrais pas au même but avec la même facilité. Que dis-je? je n’y parviendrais jamais, comme le prouvent les erreurs de l’ancienne pratique dans presque toutes les maladies des organes dont M. Prus vient de nous entretenir.
M. Prus demande si l’on connaît la cause des battemens du cœur; mais il ne les rapproche point des contractions des autres muscles. On ne sait donc s’il veut indiquer la cause première; mais, à coup sûr, il n’est pas nécessaire de la connaître. «Les
» flexuosités des artères, les angles de ces vais-
» seaux, influent-ils sur le cours du sang? Ce der-
» nier circule-t-il avec une égale facilité dans toutes
» les artères, quel que soit leur éloignement ou leur
» proximité du centre de la circulation ?» Vous ne le savez pas! ajoute-t-il encore, comme s’il était nécessaire d’avoir résolu ces problèmes pour savoir que toutes les stimulations physiques et morales précipitent les battemens du cœur, et pour que leur fréquence et le plus ou moins de largeur et de densité de la colonne du sang qui parcourt les artères, fournissent au physiologiste qui a étudié les propriétés vitales dans les différens tissus, des données sur le siège et le degré d’affection des organes et du cœur lui-même.
De même, quoique la revivification du sang dans la respiration ne puisse être expliquée d’une manière satisfaisante, le médecin n’en a pas moins observé quels sont les gaz qui agissent favorablement ou d’une façon contraire sur les propriétés vitales des poumons. Cette ignorance ne l’empêche pas non plus de constater que l’exaltation ou la diminution des propriétés vitales du diaphragme, de l’estomac, du cœur, du cerveau, accélèrent ou suspendent cette revivification. Il peut aussi, sans expliquer ce phénomène, observer que la fonction perspiratoire de la peau, l’exercice de la voix et de la parole le modifient d’une manière très-sensible. Enfin il peut trouver dans toutes ces influences les causes d’une foule de maladies, les écarter, corriger le vice de la revivification du sang, puisque souvent il dispose des modificateurs qui altèrent les propriétés vitales des poumons et des organes qui sympathisent avec eux. Je le demande à mon tour, le médecin jouirait-il de tous ces avantages s’il n’avait étudié les propriétés vitales des poumons et des organes qui exercent quelque influence sur l’appareil respiratoire? N’est-ce pas la connaissance du mode normal de la respiration qui le conduit à l’explication de l’inconnu, la dyspnée à laquelle il est obligé de remédier? N’est-ce pas parcequ’il a expliqué l’inconnu par le connu qu’il arrête une péripneumonie causée par le défaut de la transpiration, un accès d’asthme provoqué par la pléthore, ou l’hypertrophie du cœur, l’irritation de l’estomac, et qu’il prévient le retour d’une hémoptysie en prescrivant l’immobilité et le silence?
«Nous ignorons, continue M. Prus , le méca-
» nisme suivant lequel certains organes fabriquent de
» toutes pièces des composés qui n’existent pas dans
» le sang, éliminent des matériaux qui deviendraient
» nuisibles par un long séjour dans l’économie.Vous
» n’expliquez pas l’absorption, la nutrition, l’exhala-
» tion, la calorification...» Eh! qu’importent toutes ces explications? nous sont-elles nécessaires pour déterminer quels sont les agens extérieurs qui facilitent ou empêchent les sécrétions, les éliminations dépuratives; pour savoir que certaines lésions des propriétés vitales du tissu cellulaire et des membranes séreuses, par exemple l’inflammation, dérangent l’équilibre de l’exhalation et de l’absorption, augmentent ou diminuent la calorification; pour nous assurer que ces lésions dépendent de tel agent extérieur; pour écarter cet agent et en substituer un autre qui modifie favorablement les propriétés vitales des organes lésés; en un mot, pour nous servir du connu afin d’éclairer l’inconnu, qui n’est autre chose que les maladies?
M. Prus croit trouver ici une occasion bien favorable pour me tancer. «Certes, s’écrie-t-il, le voile qui nous cache tant de merveilles ne sera pas même soulevé lorsqu’on aura dit: L’absorption dépend en premier lieu de la chimie vivante; la circulation, au-delà d’un point difficile à déterminer, est opérée en partie par le cœur, en partie par la contractilité, en partie par les affinités de la chimie vivante, que dirige constamment la puissance créatrice; l’assimilation est un phénomène du premier ordre; c’est un des actes de la chimie vivante; les trois phénomènes dont se compose la nutrition, la composition, la décomposition des parties, la formation des fluides qui doivent séjourner plus ou moims long-temps dans leurs interstices, appartiennent à la chimie vivante.» (Broussais, proposit. 20, 21 et 22.) M. Prus ne s’est pas aperçu que j’ai dit toutes ces choses pour distinguer l’inconnu du connu, pour montrer où les recherches physiologiques doivent s’arrêter, enfin pour lui épargner ces vaines questions qu’il nous adresse sur les causes premières, questions auxquelles je rougirais de répondre, si la couronne qu’il a obtenue d’un corps savant ne leur donnait quelque importance aux yeux des médecins peu instruits dans la doctrine véritablement physiologique. C’est uniquement pour ce motif que je termine l’examen de ces questions.
«Relativement aux fonctions extérieures , sans
» parler des facultés intellectuelles et morales, qu’il
» importerait cependant de connaître, si la patholo-
» gie n’est jamais que la continuation de la physio-
» logie, comment des milliers d’objets répandus sur
» un espace de plusieurs lieues vont-ils se réunir
» sur un cadre aussi étroit que la rétine, et s’offrir
» au sensorium sans confusion, et en conservant leur
» distance, leur dimension et leur position respec-
» tives? comment les vibrations imprimées à l’air
» sont-elles senties d’une manière distincte par l’or-
» gane de l’ouïe? comment le sens de l’odorat nous
» met-il en rapport avec les différentes qualités des
» fluides gazeux et vaporeux? comment enfin le goût
» et le toucher nous permettent-ils d’apprécier les
» qualités sapides et tangibles des corps? vous l’i-
» gnorez.»
Oui, mais ce qui m’importe comme médecin, ce n’est pas d’expliquer pourquoi l’action de mon cerveau, de mes sens externes, me procure des facultés intellectuelles et morales en me mettant en rapport avec les corps extérieurs, c’est de bien m’assurer que je dois ces rapports à cette même action, et qu’ils subsisteront tant que l’organisation de mes appareils sensitifs, internes et externes, conservera son intégrité ; c’est de connaître quels sont les agens extérieurs qui peuvent déranger cette organisation, et ceux dont l’influence peut concourir à la maintenir, afin d’écarter les uns et de rapprocher les autres de mon individu; c’est de savoir, par exemple, que lorsque les propriétés vitales de mon cerveau, de mon œil, de mon oreille interne, sont exaltées par l’action immédiate d’un agent d’irritation, le sang s’y porte en trop grande abondance, et que mes facultés intellectuelles et sensitives sont dérangées; que l’influence d’un autre organe irrité , tel que l’estomac, m’en ôte également la libre jouissance; que si les propriétés vitales de mes appareils sensitifs internes et externes conservent, pendant un certain temps, la lésion qu’elles ont contractée, l’organisation normale à laquelle tient l’exercice de leurs fonctions sera détruite, et que j’en serai privé pour le reste de mes jours. Si je me livre assidument à cette étude aussi importante que curieuse, à cette étude entièrement physiologique, j’arrive à des résultats étonnans sur l’art de prévenir et de guérir les maladies de l’esprit et celles des sens, résultats que je ne saurais obtenir par l’observation purement empirique de tous ces maux. Le connu doit être ici le mode normal d’organisation et le degré normal des propriétés vitales: l’inconnu, ce sont les lésions de l’un et des autres, et j’y arrive par l’examen des modificateurs de mon ornisme, observés dans leurs rapports immédiats ou médiats avec mes organes sensitifs, internes et externes. S’il existe une méthode plus rationnelle, que M. Prus nous la fasse connaître.
«Comment un nerf transmet-il au cerveau, qui les
» perçoit clairement, des impressions si différentes
» que le sont celles du chaud, du froid, du sec, de
» l’humide, de la douleur, du plaisir, du chatouille-
» ment, du fourmillement, des battemens ou pulsa-
» tions artérielles, de la cuisson, de la piqûre, etc.?
» vous l’ignorez. Comment ce même nerf fait-il par-
» venir également aux organes et dans un sens in-
» verse les déterminations de l’âme, et met-il en
» mouvement tel ou tel membre, tel ou tel doigt,
» telle ou telle phalange, suivant les ordres de la
» volonté ? Comment les exercices si variés du mar-
» cher, du courir, du sauter, du nager, s’opèrent-ils
» avec une précision si rigoureuse? vous l’ignorez.»
Toute cette tirade déclamatoire se réduit à dire que l’on ne connaît pas la cause première des sensations et de l’innervation, ce qui n’empêche pas que l’on ne sache à merveille que, quand un nerf est coupé, il ne transmet plus rien au cerveau et que la volonté n’exerce plus d’influence sur les muscles par son moyen. Cela n’empêche pas non plus que l’on ne puisse s’assurer qu’une compression du cerveau paralyse une extrémité, et que l’inflammation de certaines régions de ce viscère détermine des convulsions dans certains muscles, comme l’a si bien démontré M. le professeur Lallemand, dans son excellent ouvrage sur l’encéphale, et comme l’ont confirmé M. Bouillaud et plusieurs autres médecins très-distingués, en procédant des phénomènes physiologiques connus pour expliquer les phénomènes pathologiques qui ne l’étaient pas, ou bien en s’efforçant d’éclairer les premiers par les derniers, quand ils l’étaient davantage, ce qui n’est et ne peut être autre chose que rapprocher la physiologie de la médecine.
Il résulte des réflexions qui viennent d’être faites que M. Prus ne trouve d’inconnu dans la physiologie que les causes premières des phénomènes qui frappent nos sens, c’est-à-dire précisément cela seul que nous n’avons pas besoin de connaître. Il en résulte également que, lorsqu’il s’écrie avec un air de triomphe: «Quoi! vous ignorez tout cela, fonctions inté-
» rieures, fonctions extérieures, et c’est sur la science
» qui devrait l’enseigner et qui ne l’enseigne pas que
» vous voulez fonder une autre science, celle des
» maladies!» .... M. Prus avance une proposition doublement fausse; en effet, elle est fausse dans son principe, puisque nous n’ignorons pas les fonctions, mais seulement leur cause première; elle est fausse dans ses conséquences, puisque sur les faits physiologiques qui nous sont connus nous pouvons fonder la science des maladies. N’est-ce pas un sophisme bien étrange que de soutenir que l’ignorance de la cause première des phénomènes de la nature nous ôte la faculté d’établir des sciences sur ces phénomènes eux-mêmes? L’irritabilité, la sensibilité, la contractilité, sont, pour les corps organisés, ce que l’attraction, l’élasticité, les affinités moléculaires sont pour les corps bruts. Où en seraient la physique et la chimie si les hommes qui cultivent ces sciences eussent attendu, pour les fonder, la connaissance des causes premières de ces phénomènes?
Désormais nous voilà dispensé de relever toutes les déclamations de M. Prus sur la prétendue insuffisance de nos connaissances physiologiques. Je vais donc m’occuper d’une autre question.
Si l’on en croit cet auteur, personne ne conteste que les faits pathologiques ne soient d’un ordre tellement particulier, qu’on puisse les confondre avec les faits physiologiques. Je suppose qu’il a voulu dire qu’on ne puisse les confondre, etc. «Ainsi, ajoute-t-il, ce qu’on
» appelle inflammation, rougeole, petite-vérole,
» phlegmon, ulcère, plaie, syphilis, rage, dartres,
» cancer, fracture, luxations, hernie, cataracte, ané-
» vrysme, hystérie, asthme, fièvre bilieuse, inflam-
» matoire, intermittente; fièvre jaune, peste, etc.,
» sont, à part toute explication, des faits et des états
» qui ne ressemblent qu’à eux-mêmes. La seule con-
» sidération de l’homme sain ne saurait en donner
» une idée....» Non, sans doute; car ce sont des accidens de la vitalité. Mais le spectacle de la nature calme et tranquille nous donnerait-il une idée des orages, des volcans, qui sont des accidens de l’attraction et des affinités moléculaires? Que cherchons-nous pour remédier à ces maladies? Des modificateurs de nos propriétés vitales, et ces modificateurs sont toujours les mêmes. Nous excitons ou nous cherchons à affaiblir la manifestation des propriétés vitales. En vain voudrions-nous donner à nos médicamens le nom de spécifiques de telle ou telle forme de nos maladies; cette spécificité disparaît dans une foule de circonstances: il ne nous reste de positif, dans l’action des médicamens, que les modifications des propriétés vitales, qui se retrouvent dans l’état sain comme dans l’état morbide. Nous n’avons donc autre chose à faire qu’à observer quelles sont, parmi les modifications connues de ces propriétés, celles que nous devons opposer à chacune de nos maladies; et, comme ces modifications ne peuvent avoir lieu que par l’impression faite sur les organes, nous sommes réduits, en dernière analyse, à étudier l’action des agens extérieurs sur les tissus avec lesquels ils sont mis en rapport, et les influences que ceux-ci peuvent exercer sur les autres. Voilà la science tout entière, et cette science, comme on le voit, est fondée sur la connaissance des phénomènes appréciables de l’économie vivante, c’est-à-dire sur la physiologie.
L’introduction de M. Prus est tellement hérissée de sophismes que j’aurais trop à faire si je voulais tous les réfuter. Cet article lui seul serait plus long que son ouvrage; fournir des bases solides à la pathologie est tout ce que j’ambitionne. Le bon sens des lecteurs y trouvera les réponses aux objections à peine spécieuses de notre auteur. Toutefois, il est quelques propositions que je crois utile de relever pour leur faciliter ce travail.
«La physiologie, s’écrie-t-il, dans son enthou-
» siasme obscurant, ne nous aurait jamais fait devi-
» ner cet admirable travail de la réunion des plaies,
» les lieux d’élection propres à certains virus, les ef-
» fets variés des poisons, l’action préservative du
» fluide vaccin, les types des fièvres intermittentes,
» l’inoculation de la syphilis, l’apparence rhumatis-
» male des douleurs musculaires causées par certaines
» altérations organiques du cerveau, la variété des
» douleurs selon la nature des parties affectées; que
» la suppression des urines est au nombre des signes
» de la fièvre jaune, que des odeurs spéciales s’ex-
» halent de la gangrène et du cancer, que ce dernier
» tend à repulluler, que les maladies éruptives ne pa-
» raissent, en général, qu’une fois sur le même in-
» dividu, que certains ulcères ont pour caractère de
» ronger les parties qui en sont le siège, qu’un gros
» tronc artériel peut être lié impunément, que les
» plaies des artères ne se cicatrisent point; que les
» abcès hépatiques s’évacuent quelquefois heureuse-
» ment par les poumons, qu’un corps étranger in-
» troduit dans la vessie devient le siège d’une concré-
» tion calculeuse, que des animaux d’une nature va-
» riée, des vers, des hydatides, prennent naissance
» en nous, etc. Cette même physiologie eût-elle pu
» nous faire deviner tant d’altérations de nos humeurs
» si utiles pour le diagnostic des maladies, celles que
» présentent, par exemple, les crachats, les urines,
» les matières des vomissemens et les déjections al-
» vines, etc. ?»
En lisant ce passage, on se demande d’abord si l’auteur a voulu faire une plaisanterie. Quoi! de ce que la physiologie ne nous a pas fait deviner tout cela, suit-il, comme conséquence nécessaire, qu’elle ne peut être utile à la médecine et même servir de base à cette science? Est-ce donc pour deviner les maladies qu’on étudie les organes et leurs fonctions? Dans quel auteur M. Prus a-t-il trouvé cette singulière prétention? Comment la physiologie aurait-elle pu faire deviner les maladies, puisque celles-ci ont précédé la physiologie? Et quelle qualification faut-il donner a un écrivain qui fait sérieusement une pareille question?
L’impossibilité de deviner les maladies par la physiologie empêche-t-elle que cette science ne nous apprenne qu’il ne faut pas trop exciter, je ne dis pas seulement la surface d’une plaie, mais les foyers viscéraux qui sympathisent avec elle, si l’on veut que le travail de la cicatrisation s’achève? L’impossibilité de deviner les maladies nous a-t-elle empêché de découvrir, par la physiologie, que l’altération des propriétés vitales de certains organes entretient les fièvres intermittentes, et qu’il faut les modifier dans une juste mesure pour ne pas aggraver le mal qu’on veut guérir? Cette impossibilité empêche-t-elle la physiologie de nous apprendre que la rage établit dans certains viscères un mode d’excitation qui ne peut qu’être augmenté par des spécifiques beaucoup trop vantés? qu’en combattant les affections syphilitiques par d’autres spécifiques, sans observer les modifications des viscères de la digestion, on détériore pour jamais cette importante fonction? que les altérations organiques du cerveau sont le produit d’un mode de lésion des propriétés vitales de cet organe, que l’on peut, empêcher en étudiant les phénomènes sympathiques qui en sont les premiers indices? et n’est-ce pas aussi par ces données physiologiques que nous expliquons les douleurs musculaires d’apparence rhumatismale, qui ne sont pas seulement les signes de la désorganisation, mais aussi ceux de la souffrance de cet organe? N’est-ce pas aussi cette étude toute physiologique qui nous apprend que, hors les cas traumatiques, les propriétés vitales du cerveau ne s’altèrent le plus souvent, dans les maladies aiguës, que parce que celles de l’estomac ont été d’abord lésées? et quelles lumières ne retirons-nous pas de ce grand fait qui se lie de fort près avec l’influence de l’estomac sur l’encéphale dans l’état normal? La différence des douleurs ne s’explique-t-elle pas physiologiquement par celle des nerfs qui font partie des organes souffrans? La physiologie ne nous rend-elle pas raison de la suppression des urines dans la fièvre jaune, par l’excès de la phlegmasie gastro-intestinale et par celle des voies urinaires? et ne nous apprend-elle pas ainsi que cette suppression n’est pas, par elle-même, un signe pathognomonique de la fièvre jaune? Pour n’avoir pas deviné, dans nos premières études physiologiques, les odeurs spéciales de la gangrène et du cancer, ne trouvons-nous pas moins, dans la physiologie, l’explication de ces maladies dans l’altération des propriétés vitales des organes, et l’indication des modificateurs qui peuvent les prévenir et de ceux qui s’opposent à leur guérison en tourmentant les organes qui sympathisent avec le lieu gangréné ? N’est-ce pas aussi la physiologie qui nous explique la répullulation du cancer, en nous apprenant que ce qu’on appelle la généralisation de cette maladie ou la diathèse cancéreuse n’est souvent autre chose que l’altération des propriétés vitales des principaux organes, développée par l’influence sympathique du tissu primitivement affecté ? Sans nous avoir fait deviner le cancer, cette même physiologie ne nous enseigne-t-elle pas à chaque instant qu’il est produit par une foule d’agens perturbateurs qui ont long-temps exalté les propriétés vitales du lieu qu’il occupe, et ne nous donne-t-elle pas ainsi les moyens de prévenir cette dangereuse maladie? Peut être que M.Prus n’admettra pas cette vérité ; mais les médecins qui ont pris la peine d’étudier physiologiquement le corps humain, n’en doutent plus depuis long-temps, et leurs succès ont prouvé qu’il pouvait être fort utile de ne pas l’ignorer. Quoique la physiologie ne fasse pas deviner les ulgères rongeans, elle peut porter sur ces affections la même lumière qu’elle répand sur le cancer. Dire que la physiologie n’a pu faire deviner que les plaies des artères ne se cicatrisent pas, c’est dire une chose qui n’a pas besoin d’être relevée. Reprocher à cette science de n’avoir pas deviné qu’un gros tronc artériel peut être lié impunément, c’est avancer une proposition vague qui peut être vraie ou fausse, selon l’application que l’on en fait, et qui ne mérite guère de figurer dans un travail de la nature de celui-ci. Vouloir que la physiologie fasse deviner, pour pouvoir servir de base à la médecine, qu’un abcès hépatique peut quelquefois s’évacuer heureusement par le poumon, c’est exiger une condition dont le défaut n’affaiblit pas l’utilité de cette science. Elle rend assez de service, dans le cas dont il s’agit, en nous faisant connaître à quoi tient le succès quand il a lieu, puisqu’elle nous apprend qu’il vient de ce que l’inflammation a épargné ce dernier organe, et qu’elle nous met sur la voie des moyens les plus propres à empêcher la propagation de ce phénomène. La physiologie, en s’éclairant des données que lui fournit la chimie, aurait pu nous faire deviner la formation des calculs et des concrétions de toute espèce; mais elle fait plus, elle nous apprend ce qu’ignoraient nos ancêtres, que, dans la plupart des cas, la génération de ces corps étrangers tient à l’altération des propriétés vitales des organes sécréteurs, et nous indique les moyens d’en prévenir la formation. Si la physiologie ne nous a pas fait deviner les animaux parasites, au moins nous fournit-elle l’explication des signes qui décèlent leur présence, et le rapport de ces signes avec d’autres affections, en nous faisant comprendre qu’ils ne peuvent nous tourmenter qu’en modifiant nos propriétés vitales: mais elle joint à ce premier service, qui détruit le merveilleux des symptômes des vers, celui de nous apprendre à ménager nos organes digestifs, en usant avec réserve des spécifiques dont on abusait tant autrefois, surtout dans le premier âge de la vie, comme le savent tous les médecins qui ont assez d’humanité pour ne pas dédaigner d’éclairer la médecine par la physiologie. Quant aux altérations des humeurs excrétées, certes la physiologie ne pouvait les faire deviner: mais, ce qui vaut bien mieux, elle a pour jamais détruit ces théories humorales, qui, fondées sur des apparences trompeuses, représentaient à nos pères les humeurs de notre corps dans un état de dépravation analogue à celui du produit de nos organes sécréteurs, et ce bienfait est, selon moi, un de ceux qui doivent lui assurer les droits les plus sacrés à notre reconnaissance.