Kitabı oku: «Les colombes de La Forlière»
Gabrielle d' Éthampes
Les colombes de La Forlière

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066331115
Table des matières
LES COLOMBES DE LA FORLIÈRE CHRONIQUE VENDÉENNE
I PROJETS DE DÉPART.
II LES COLOMBES DE LA FORLIÈRE.
III LE PRÉLUDE.
IV EN AVANT.
V LISETTE.
VI RÉMY.
VII A LA MELLINIÈRE.
VIII LA LUTTE.
IX LE RETOUR.
X U NE VISITE NOCTURNE.
XI LE LUTIN DU CHATEAU.
XII NOUVEAU DÉPART.
XIII ENCORE LISETTE.
XIV SÉPARATION ET FUITE.
XV ANGOISSES.
XVI LA VIE DES PROSCRITS.
XVII AU CALVAIRE. — ANDRÉ L’INNOCENT.
XVIII LA TENTATIVE. — LE RUBAN BLEU.
XIX LE RÈGNE DE CARRIER.
XX L’HOMME ROUGE.
XXI CRUELLE ALTERNATIVE.
XXII LE CITOYEN GRÉGOIRE. — ÉTRANGE RÉVÉLATION.
XXIII GENTILHOMME!
XXIV LES DERNIERS ACTES DE L’HOMME ROUGE.
XXV APRÈS LA TRISTESSE LA JOIE.
XXVI RÉUNION.
XXVII A DIEU!
BIBLIOTHÈQUE DES JEUNES FILLES D.S.G.
LES
COLOMBES
DE
LA FORLIÈRE
PAR
GABRIELLE D’ÉTHAMPES

LIBRAIRIE CATHOLIQUE
PERISSE FRÈRES
Nouvelle Maison à PARIS, rue Saint-Sulpice, 38
BOURGUET, CALAS ET Cie, SUCCESSEURS
PROPRIÉTÉ
PROPRIÉTÉ.
2441-77CORBEIL. Typ. et stér. de CRÈTE.
A
LA MÉMOIRE CHÉRIE ET VÉNÉRÉE DE MES TANTES
ANNE
ET
LOUISE-GABRIELLE
EN RELIGION SŒUR SAINT-SATURNIN
LES
COLOMBES DE LA FORLIÈRE
CHRONIQUE VENDÉENNE
Table des matières
I
PROJETS DE DÉPART.
Table des matières
«Ainsi, mon père, vous êtes résolu à ne pas partir avec nous, à ne pas quitter la France? Alors, je vous en conjure, permettez-nous de rester. Sans vous, sans notre frère, sans notre tante, comment voulez-vous que nous puissions nous résigner au départ?
Mes pauvres enfants, il le faut absolument. Vous êtes jeunes, remplies d’avenir, d’espérances; vous ne pouvez demeurer ici; moi, je suis vieux, je n’attends plus que le repos de la tombe; me transplanter, à mon âge, loin du sol natal, ce serait folie. Non! non! je dois rester, je ne dois pas abandonner la terre qui renferme les restes de votre bonne mère, la terre où mes parents ont vécu et où je veux mourir. Quant à votre tante et à Olivier, tous mes arguments ont échoué devant leur obstination.
Et pourquoi donc ne serions-nous pas obstinées, nous aussi, mon père? Ne vous aimons-nous pas autant qu’ils vous aiment? ne nous êtes-vous pas aussi nécessaire qu’à eux? Pourquoi donc nous contraindre, quand vous les laissez libres de faire leur volonté?
Ingrates enfants! allez-vous me reprocher de trop vous aimer? Si je désire votre éloignement, n’est-ce pas afin d’assurer votre tranquillité et celle des deux vaillants cœurs auxquels vous appartiendrez dans quelques heures? Pensez-vous que sans cela je consentirais à me séparer de celles qui, jusqu’à ce jour, ont fait ma consolation, ma joie, mon orgueil, et dont l’affection et les soins m’étaient si doux?… Vous appréciez comme ils le méritent Gaëtan et Bénédict; ils sauront, je n’en doute pas, adoucir pour vous les rigueurs de l’exil. Cet exil ne sera pas aussi long que vous le supposez peut-être, la tourmente s’apaisera et vous reviendrez. Vous reviendrez sous le toit paternel, où votre vieux père va vous attendre et où vous le retrouverez, s’il plaît à Dieu. Courage et espoir donc, mes pauvres enfants.
Mon père, dites plutôt courage et résignation.
Résignation pour moi, mes chères filles, et espoir pour vous.»
Telles étaient, un soir du mois de mars1793, les paroles qui s’échangeaient entre un homme d’une cinquantaine d’années, à la figure belle et expressive, à la taille droite et imposante, à la chevelure à peine grisonnante, n’eût été son œil de poudre, et deux belles jeunes filles de dix-huit à vingt ans, qui se tenaient tantôt debout et tantôt agenouillées devant le vaste fauteuil où était assis celui qu’elles nommaient leur père. Elles portaient sur leurs traits délicats et charmants toutes les marques de la plus poignante douleur; et nous savons, par la conversation que nous avons surprise, combien l’expression de leur physionomie était en rapport avec l’état de leur cœur. En effet, Alix et Berthe de Bois-Morand, qui n’avaient jamais quitté leur père, pouvaient-elles envisager sans tristesse la pensée de leur départ prochain, de ce départ qui n’aurait pas de retour peut-être et qui allait s’effectuer au moment où la France, palpitante d’angoisse, commençait à se courber sous un joug sanglant?
Privées de leur mère dès le plus bas âge, leur tendresse s’était partagée entre leur père et la tante qui les avait élevées. Cette tendresse s’était augmentée d’une vive et profonde reconnaissance, quand, devenues plus grandes, elles avaient pu comprendre le dévouement de M. de Bois-Morand leur faisant à toute heure le sacrifice de quelques-unes de ses plus chères habitudes, ou de ses relations les plus amicales, lui-même s’occupait de leur instruction, de leur éducation, et apprécier la valeur des soins de mademoiselle Anne qui, pour elles, avait renoncé à tout établissement. Aussi, plus les jeunes filles songeaient à tout ce qu’elles avaient reçu de ces deux êtres si bons et si dévoués, et plus elles se trouvaient malheureuses devant l’obligation qui leur était imposée de les abandonner.
Fiancées depuis longtemps déjà à deux jeunes gens, deux frères, MM. de Martigny, seuls rejetons d’une antique et opulente famille, voisine de celle dans laquelle nous venons de nous introduire, mesdemoiselles de Bois-Morand avaient vu retarder leur mariage devant les événements survenus en France, sans savoir quand il pourrait avoir lieu. Mais une idée a subitement traversé le cerveau de leur père: l’union qui lui tient tant au cœur, à cause des garanties de bonheur qu’elle présente pour ses filles, s’accomplira en dépit des tristesses et des sombres appréhensions du moment. Le curé de la paroisse, prévenu, voudra bien se transporter au château pour y donner, au milieu de la nuit, la bénédiction nuptiale aux deux couples, qui, aussitôt après, quitteront la France et passeront en Angleterre. Ce projet fut communiqué aux jeunes filles qui, ne doutant pas que le reste de leur famille n’émigrât avec elles, y donnèrent leur plein consentement: tout fut donc préparé pour leur union et pour leur départ. En même temps, le marquis essayait de décider sa sœur et son fils à suivre les jeunes gens, mais sans pouvoir y réussir.
«Mon frère, partez-vous? Quittez-vous la France? avait demandé mademoiselle Anne.
– Moi, Anne, émigrer à mon âge! Vous n’y pensez pas! Non, non, on me chassera de la maison de mes pères; mais, volontairement, je ne la quitterai pas!
– Eh bien, Gérard, je ne la quitterai pas plus que vous, repartit mademoiselle de Bois-Morand de cet accent simple et ferme qui n’admettait aucune réplique, le marquis le savait.
–Et moi, mon père, je ne partirai pas non plus! s’écria Olivier, bouillant jeune homme d’une vingtaine d’années dont l’ardeur ne pouvait être tempérée que par l’excellence du cœur. Je suis un homme, ma place est à vos côtés. Comme vous, je ne quitterai cette maison que quand on m’y contraindra par la force; encore en disputerai-je les murailles pierre à pierre. Non! je ne partirai pas! je resterai près de vous pour vous consoler, pour vous protéger, pour vous défendre, et si l’on nous condamne à mourir, eh bien! nous mourrons ensemble, dignes de nos ancêtres, dignes de notre nom. C’est chose entendue, n’est-ce pas?»
M. de Bois-Morand n’avait pas eu la force de répondre oui, mais un éclair d’orgueil avait traversé son regard; il avait serré son fils contre sa poitrine; le jeune homme avait compris que c’était un consentement tacite, et il avait remercié son père, comme s’il lui eût accordé la plus précieuse de toutes les faveurs. Nul doute que Berthe et Alix n’eussent parlé comme leur frère; mais on leur fait un mystère de la séparation qui va s’accomplir, et quand il faut enfin la leur apprendre, on ne les laisse point libres de partir ou de demeurer.
Habituées de longue main à l’obéissance, elles courbent la tête, se contentant de s’écrier en joignant leurs mains tremblantes:
«Mon père, mon bon père, laissez-nous, oh! laissez-nous près de vous!»
Elles ne sont pas les seules à souffrir; ce que le père éprouve, cela se devine au regard dont il les enveloppe, aux caresses dont il couvre leurs fronts et leurs joues pâles, à l’altération de son visage, au tremblement de sa voix. Quelle force d’âme il lui faut pour répondre non à leurs ardentes supplications, quand son cœur, à l’unisson des leurs, crie: Oui! Il lui semble qu’il ne les a jamais vues plus séduisantes qu’en cet instant où leurs beaux yeux, noyés de larmes, se tournent vers lui pleins d’un tendre reproche, où leurs mains s’attachent à ses vêtements avec l’énergie du désespoir. Oui, elles sont charmantes, et il serait difficile de pouvoir faire un choix entre elles, car elles sont parfaitement identiques, si identiques que l’œil de leur père lui-même pourrait s’y tromper sans la nuance différente d’un ruban nouant leurs boucles blond-cendré. Elles ont les mêmes traits réguliers et purs, la même coupe gracieuse de visage, le même front d’une éclatante blancheur sur lequel se dessine l’arc fin et délié des sourcils qui, par un bizarre contraste avec la chevelure blonde, sont d’un noir de jais. Elles ont les mêmes yeux d’un bleu doux, frangés de longs cils noirs comme les sourcils; le même profil harmonieux et correct; la même taille élancée et élégante, dont le roide corsage de nos grand’mères ne parvient pas à détruire la souplesse; la même démarche aisée et pleine de grâce; les mêmes gestes enfin et jusqu’au même son de voix. Ici pourtant, il y a parfois une légère différence, Alix a des inflexions plus joyeuses, plus vives, plus décidées; Berthe, plus douces, plus calmes, souvent un peu mélancoliques. Cette nuance, à peine saisissable pour une oreille étrangère, se retrouve d’une façon plus accusée dans le jeu de leur physionomie, ce qui peut donner à penser qu’au moral les deux sœurs ne sont pas tout à fait aussi semblables qu’au physique. Elles sont jumelles et viennent d’entrer dans leur dix-huitième printemps. Le pays qui les a vues naître les aime d’une immense affection, et leur a décerné, d’une voix unanime, ce surnom qui leur convient à merveille: Les colombes de la Forlière. Elles ont la douceur et la grâce du charmant oiseau qu’elles personnifient.
Tandis qu’il les contemple avec une tendresse mêlée d’attendrissement, le marquis se sent disposé à se laisser fléchir; mais il se roidit contre sa douleur, contre sa faiblesse; il appelle à son aide tout son calme, presse une dernière fois sur sa poitrine leurs deux têtes blondes et les repousse doucement en disant d’une voix émue:
«Allez, mes enfants, vous occuper de votre toilette… Je le conçois, vous n’en avez pas le cœur… Il le faut pourtant, à cause de ceux à qui vous allez être unies et à cause de la grandeur du sacrement que vous allez recevoir. Mon Alix, toi qui es naturellement courageuse, soutiens ta sœur, ranime-la; en un mot, montre-toi forte pour vous deux. A bientôt, mes filles, mes filles chéries!
– Ah! père!…»
Elles entourèrent son cou de leurs bras, se penchèrent frémissantes vers lui et exhalèrent un long, un douloureux sanglot.
Mes enfants, que vous me faites du mal! s’écria M. de Bois-Morand en essayant de s’arracher à leur étreinte. Obéissez-moi, je vous en prie.
Oui, répondit Alix en relevant la tête et en s’essuyant les yeux, oui, nous serons raisonnables. Allons, viens, Berthe, viens, et calme-toi.»
Alix prit la main de sa sœur et l’entraîna vers le fond de la chambre, sans qu’elle essayât d’opposer aucune résistance. Parvenues près de la porte par laquelle elles allaient sortir, les deux sœurs se retournèrent d’un commun mouvement. Debout au milieu de l’appartement, M. de Bois-Morand, le front chargé de tristesse, l’œil humide, les regardait s’éloigner; elles lui envoyèrent un baiser dans lequel elles avaient mis toute leur âme; il leur fit, sans parler, car, il le sentait, aucun son ne fût venu à ses lèvres, un petit signe d’adieu; et elles disparurent.
Mon Dieu! pensa le pauvre père quand il ne les vit plus, elles ne se doutent pas de ce qu’il me faut de courage pour accomplir le sacrifice nécessaire à leur sécurité, à leur bonheur. Mon Dieu, quelles que soient les tortures de mon cœur paternel, ne me laissez pas faiblir, donnez-moi la force d’aller jusqu’au bout!
II
LES COLOMBES DE LA FORLIÈRE.
Table des matières
En quittant leur père, les deux sœurs se rendirent dans l’appartement qu’elles occupaient au premier étage du château. Il se composait d’une petite antichambre où elles avaient coutume de recevoir les pauvres gens du pays qui avaient recours à leur charité ou seulement à leur obligeance, et d’une vaste pièce plus commode qu’élégante où elles passaient tous leurs instants de liberté. Deux lits jumeaux y garnissaient une alcôve profonde, que fermaient des rideaux verts garnis de crépines d’or; l’ameublement de même couleur n’était pas luxueux, mais il était disposé avec goût. Si, dans ce tranquille asile, l’œil n’était pas ébloui, comme il l’est de nos jours, par le brillant clinquant qui règne tout autour des jeunes filles à la mode, il était du moins charmé par le bon ordre que l’on y rencontrait. De prime abord, on pouvait constater que les habitantes possédaient, en outre de cette précieuse qualité de l’ordre, les louables habitudes du travail et de la piété. Les indices du travail se montraient sous toutes les formes, depuis le simple écheveau de laine grossière placé sur un dévidoir, jusqu’à la tapisserie aux riches nuances tendue sur le métier à broder, et soigneusement voilée par crainte de la poussière; depuis le rouleau de rugueuse étoffe destinée aux vêtements des indigents, jusqu’à la pièce de fine batiste devant aller parer les autels ou servir aux objets nécessaires à la célébration du saint sacrifice; depuis la modeste boîte à ouvrage jusqu’au chevalet supportant tantôt une étude de fleurs, tantôt une étude de paysage, jusqu’à la harpe dans son étui, et enfin jusqu’aux volumes nombreux et choisis rangés sur plusieurs tablettes au-dessus d’un petit secrétaire en bois de rose qui avait appartenu à la marquise. Quant aux indices de la piété, ils consistaient dans le livre d’heures demeuré ouvert sur le prie-Dieu de chêne, dans les bénitiers à la conque de nacre soutenue par des anges gardiens, dont les blanches ailes se détachaient gracieusement sur le vert foncé des tentures; dans un Christ, d’une admirable expression, placé au-dessus d’une sainte Vierge à l’Enfant-Jésus aux pieds de laquelle s’épanouissaient toujours en été des fleurs fraîches cueillies, en hiver des fleurs artificielles; et enfin dans un grand nombre de portraits de famille appendus à la muraille, parmi lesquels on reconnaissait ceux du marquis, de la marquise et de Mlle Anne.
En pénétrant chez elles, les jeunes filles eurent peine à retenir un soupir à la vue des blanches toilettes qu’une jeune paysanne à leur service disposait sur un sofa.
«Ces demoiselles viennent pour s’habiller?» demanda-t-elle en se retournant vers les arrivantes. Puis, comme si elle eût compris ce qui se passait au fond de leur cœur, elle ajouta en soupirant elle aussi:
«Dame! qui aurait pu penser que nous aurions eu plutôt envie de pleurer que de nous réjouir le jour du mariage de ces demoiselles!… Si nous n’avions pas vécu dans un temps pareil, quelle joie pour tout le pays de voir passer, dans leur belle parure de mariées, les colombes de la Forlière pour se rendre à l’église! Et puis quelle belle fête!.. Pendant que les messieurs et les dames auraient dansé au château, comme nous aurions sauté de bon cœur, nous autres, dans la grande avenue!… Mais non, ni fête, ni danse, ni rire, rien que de la tristesse!
–Ne te désole pas, Lisette, c’est le bon Dieu qui veut qu’il en soit ainsi.
–Il est le maître, c’est sûr, répliqua la jeune fille en secouant sa tête, ordinairement mutine, mais en ce moment fort soucieuse; il est le maître, mais c’est tout de même dur de voir que les mauvais triomphent et que les bons… Mais ça ne durera pas toujours comme cela… les bons se révolteront, et dame, gare aux mauvais!
As-tu recueilli quelques nouvelles, Lisette? demanda Alix.
Pas précisément, Mademoiselle; seulement les têtes se montent de plus en plus; les gars sont bien décidés à ne pas se laisser conduire à la boucherie, et ils déclarent hautement qu’ils ne tireront pas à la milice, et qu’ils préfèrent mourir dans leurs foyers plutôt qu’à la frontière. Mon père dit qu’ils ont bien raison, et que nos premiers ennemis ce sont ces vilaines gens qui ont tué le roi, qui poursuivent et chassent les prêtres, pillent les églises et ne cessent d’insulter et de menacer tous ceux qui ne pensent pas comme eux. Si les nobles consentent à se mettre à la tête des paysans, il y aura du nouveau par ici et tous ces faillis patriotes verront beau jeu.
Je crains bien que, s’il y a lutte, les plus forts ce ne soient eux, au contraire, ma pauvre Lisette.
Par exemple, Mademoiselle, le bon Dieu se mettrait donc avec les ennemis de sa religion? s’écria la petite paysanne avec une sorte de courroux qui alluma un éclair dans ses yeux noirs.
Non, mais il peut être dans les desseins de Dieu de faire triompher ses ennemis, pour éprouver la foi et la fidélité de ses amis,» répliqua de sa voix calme et douce Berthe de Bois-Morand.
Lisette courba la tête et resta un moment silencieuse. Bientôt elle reprit avec force et en agitant son petit poing brun et nerveux:
«Enfin on essayera de se défendre. Moi toute la première, je vous réponds que, si je ne partais pas pour l’Angleterre avec vous, je ne me gênerais pas pour taper un bon coup sur ces faillis patauds, s’ils se hasardaient à venir ici. Je n’aurais pas peur de leurs vilaines faces de Judas, allez! Moi, je n’ai peur de rien d’abord.
–Est-elle vaillante au moins, cette petite Lisette! dirent les deux sœurs, qui ne purent s’empêcher de sourire.
Dame! Mesdemoiselles, avant de venir au château, quand je gardais les moutons chez mon père, je les défendais bien contre les loups, toute petite que j’étais. Une fois, il y en eut un qui vint me prendre un agneau tout à côté de moi, et sous le museau de mon chien. Ah! dame, il ne l’a pas emporté loin, je vous en réponds. Labri s’est élancé sur lui, et moi, j’ai couru avec mon bâton; je lui en ai donné un grand coup sur sa vilaine tête, il a lâché l’agneau et s’est sauvé tout sanglant. Les patauds sont encore plus méchants que les loups, dans ce cas-là, ma foi, on tape doublement.
– Ah! mon Dieu! Lisette, quelle humeur batailleuse tu as! Si l’on se bat ici, tu vas vraiment souffrir beaucoup en t’éloignant.
– Je souffrirai, oui, Mademoiselle, répliqua Lisette, dont le visage se rembrunit, mais parce que je laisserai mon père.… Je souffrirai comme vous en quittant M. le marquis et M. le comte. Il est vrai que.»
Lisette rougit et se tut subitement.
– Il est vrai que tu laisses aussi Michel; c’est là ce que tu veux dire, n’est-ce pas? s’écria Alix, saisissant par un mouvement spontané la main de la petite paysanne. Ma chère Lisette, il en est temps encore; si tu ne te sens pas la force de partir avec nous, dis-le bien franchement, nous ne t’en voudrons pas, va: nous comprenons trop bien ce que la séparation, et une telle séparation, a de rigoureux1»
Lisette leva sur les deux sœurs son clair regard, où, à travers ses larmes, perçait une indicible tendresse:
«Partir me fait bien de la peine, dit-elle, mais mon père et Michel seront contents de me savoir loin d’ici, s’ily a la guerre, et, d’un autre côté, comment pourrais-je m’habituer à ne plus vous voir? Je ne suis pas encore trop adroite pour vous servir, mais enfin, là-bas, qui le ferait à ma place?
– Personne avec autant de dévouement et de cœur, assurément, répondirent avec attendrissement les jumelles; mais nous ne voulons pas être égoïstes, et si tu éprouves la plus petite répugnance à t’expatrier, reste, reste, nous ne t’en voudrons pas.»
Lisette allait protester de nouveau de son attachement à ses maîtresses et assurer qu’elle était prête à les suivre, dussent-elles aller au bout du monde; l’apparition d’un nouveau personnage détourna le cours de l’entretien. C’était une femme d’âge mûr, mais parfaitement conservée et encore très-belle; son air était extraordinairement noble; d’une taille élevée, elle portait avec une majestueuse aisance les modes du règne de Louis XVI, et ses manières étaient celles d’une véritable grande dame. Si tout d’abord ceux qui se trouvaient en présence de Mlle Anne de Bois-Morand, car c’était elle, se sentaient intimidés, ils étaient promptement rassurés; elle n’était fière qu’avec les orgueilleux, les pédants et les sots, et se montrait, au contraire, singulièrement affable et bienveillante pour tous ceux qui n’appartenaient pas à l’une de ces trois catégories; soit qu’elle eût avec eux des rapports d’amitié, de convenance ou de charité. Dans ce dernier cas, elle était doublement bienveillante. Aussi avec quel empressement les affligés, à quelque classe qu’ils appartinssent, accouraient vers elle1Il n’était pas toujours en son pouvoir de faire cesser leurs tourments, mais du moins elle mettait tout en œuvre pour les apaiser; et c’était du baume déjà sur une blessure que cette parole douce et sympathique qui savait si bien trouver le chemin du cœur, que ce regard tendre et compatissant qu’aucune infortune ne trouvait sec. D’après ce qui précède, on ne s’étonnera pas si nous disons que Mlle de Bois-Morand était universellement haïe des méchants, qui ne lui pardonnaient pas d’être forcés de la respecter, et universellement aimée des bons, qui la regardaient comme une âme bénie dont la présence au milieu d’eux leur portait bonheur.
Quant aux jumelles, je n’essayerai pas de dire quelle affection tendre, profonde, dévouée, elles avaient pour leur tante, qui leur avait servi de mère, qui était leur marraine et ne cessait de les entourer de la plus vive et de la plus ardente sollicitude.
Selon un usage fort répandu à cette époque, où l’on n’avait pas toujours à la bouche le mot égalité, mais où, par le fait, on le mettait mieux en pratique devant Dieu; selon un usage auquel les plus riches et les plus puissants ne dédaignaient pas de s’astreindre, par humilité chrétienne, ce fut un pauvre villageois, un simple tenancier qui fut choisi par M. et Mme de Bois-Morand pour tenir, avec Mlle Anne, leurs deux petites filles sur les fonts baptismaux. Devenues grandes, Alix et Berthe, bien loin de mépriser leur parenté spirituelle avec Vincent Moreau, aimaient à le visiter, à lui offrir de petits présents, à s’entretenir avec lui, le désignant toujours par cette appellation tendre et familière: «Papa Vincent,» et lui portant presque autant d’attachement et de respect filial qu’à leur excellente marraine, Mlle Anne.
A l’entrée de cette dernière, elles s’élancèrent à sa rencontre, et Lisette sourit. Mlle de Bois-Morand se pencha pour baiser le front de ses nièces, et elle leur dit avec un étonnement mêlé d’un peu de reproche:
Vous n’avez pas encore commencé votre toilette, mes chères enfants?… Il est pourtant fort tard, savez-vous? M. de Beauplan et MM. de Martigny sont arrivés; si vous vous faites trop attendre, votre père ne sera pas content.
Alix et Berthe baissèrent la tête comme deux écolières prises en faute.
–Nous nous sommes oubliées à babiller avec Lisette, dit Alix; en nous dépêchant, chère tante, nous pouvons réparer le temps perdu. Pardonnez-nous donc, et toi, petite Lisette, habille-nous.
– Je vais aider Lisette, cela ira plus vite,» dit Mlle de Bois-Morand.
Les deux sœurs, réprimant un soupir, vinrent se mettre aux mains de leur tante et de leur jeune servante, qui commençèrent à les parer. Bientôt elles furent prêtes, et si jolies, si ravissantes dans leurs vaporeuses toilettes et sous leurs longs voiles, que Lisette s’écria en joignant les mains avec admiration.
«Ah! Jésus! que ces demoiselles sont belles! N’est-ce pas, Mademoiselle Anne, qu’elles sont belles?»
Mlle Anne sourit et se contenta, pour toute réponse, d’envelopper les deux sœurs d’un regard tendre, ému, où perçait une pointe de vanité. Sous l’empire de leurs préoccupations, elles ne la remarquèrent pas. Habituellement simples, elles n’avaient pas ces ravissements de toute jeune fille de dix-sept à vingt ans qui revêt pour la première fois une toilette seyante; il semble que, le jour de leur mariage, un peu de coquetterie leur eût été permise; les pauvres enfants étaient incapables d’en éprouver: on leur avait dit de se parer, elles avaient obéi; mais tout autre sentiment que celui d’une profonde tristesse était étranger à leur cœur.
Leur toilette terminée, elles se jetèrent dans les bras l’une de l’autre, et les pleurs amassés sous leurs paupières se firent jour.
«Du moins nous deux, nous ne nous quitterons jamais! s’écrièrent-elles en mêlant leurs larmes et leurs baisers,
Non, mes pauvres petites, mes mignonnes, dit Mlle Anne en les attirant à elle l’une et l’autre, non, vous ne vous quitterez pas; que cette pensée vous encourage et vous console. Allons, du calme, de la force, pour votre père, pour vos fiancés, pour nous tous.»
Les deux sœurs embrassèrent longuement leur tante, qui, tenant réunies leurs mains dans les siennes, leur donna, à demi-voix, quelques tendres avis. Ayant réussi à les calmer, elle les entraîna vers le salon, en adressant à Lisette un signe d’adieu et de réconfort. Pendant toute cette scène, la jeune servante avait pleuré silencieusement à l’écart; mais quand elle se vit seule, sa douleur déborda, elle s’affaissa au pied de la statue de la sainte Vierge en éclatant en sanglots. Ses pleurs, quelques plaintes naïves, une fervente prière, tout cela soulagea cette petite âme vaillante; aussi ne tarda-t-elle point à se relever, à s’essuyer les yeux, et à s’éloigner, après avoir mis un peu d’ordre dans la chambre, en murmurant:
«Enfin, bonne sainte Marie, puisqu’il faut que nous nous en allions dans ce vilain pays qui est si loin, si loin, faites-nous la grâce de revenir ici un jour, et conservez, pour que nous puissions les revoir tous, ceux que nous laissons derrière nous!»
III
LE PRÉLUDE.
Table des matières
Lorsque les jumelles pénétrèrent dans le salon, le marquis s’y trouvait, entouré de trois ou quatre personnages auxquels il manifestait son étonnement du retard de ses filles, ordinairement fort exactes.
«Dans une telle circonstance, il est bien permis de se faire un peu attendre, dit le vieux chevalier de Beauplan, qui sentait son Versailles d’une lieue, en se retournant un demi-sourire aux lèvres vers deux grands et beaux jeunes gens portant avec une fière aisance l’uniforme de capitaines au régiment d’Artois; du reste, mes amis, les voici.»
Et d’un geste de sa main blanche et fine parfaitement soignée, à demi cachée par de riches dentelles, il désigna l’une des portes d’entrée où apparaissaient les deux sœurs, précédées de leur tante. Elles étaient un peu pâles, mais comme elles étaient charmantes! comme cette parure blanche seyait à leur doux visage et à leur front candide!
Une vive admiration se peignit sur les traits du vieux chevalier, tandis que la joie la plus profonde, mêlée d’un certain orgueil, éclatait sur le front du marquis et de ses futurs gendres. Ceux-ci s’inclinèrent respectueusement devant les jeunes filles que M. de Bois-Morand avait prises par la main pour les présenter à M. de Beau plan. Celui-ci, oncle des fiancés, et vieil ami de la maison, baisa avec une courtoisie et une galanterie toutes françaises la petite main des jumelles, en leur disant avec un gai sourire:
«Plus que jamais je ne sais laquelle est Alix et laquelle est Berthe. Ordinairement je ne me trompe pas, grâce au ruban rose et au ruban bleu; il n’y a aujourd’hui aucun signe qui m’aide à me reconnaître.
–Le ruban rose, c’est moi, dit Alix, riant de l’embarras vrai ou feint du chevalier; et voici votre ruban bleu.
En parlant ainsi elle désigna sa sœur.
Le regard des deux jeunes filles rencontra celui de leurs fiancés qui semblait dire: «Il n’est pas besoin pour nous de ruban rose, ni de ruban bleu: nous ne nous trompons pas, nous!»
Ainsi que nous l’avons dit, la cérémonie du mariage de Mlles de Bois-Morand devait se faire à minuit, dans la petite chapelle du château; les serviteurs de la maison et Vincent Moreau, parrain des jeunes filles et père de Lisette, avaient été seuls mis dans le secret et devaient seuls aussi prendre part à la fête, fête bien triste puisqu’elle allait précéder de si peu un départ dont les préparatifs n’avaient point été tenus moins secrets que le mariage. Un souper devait avoir lieu avant la cérémonie. Le curé de l’endroit, qui avait refusé de prêter serment à la constitution et par conséquent préludait à la vie du proscrit, avait consenti à présider ce repas de famille; mais l’heure s’avançait et il ne paraissait point. Il n’était pas, du reste, le seul retardataire. Olivier, absent du château depuis plusieurs heures, n’était pas encore rentré, et Vincent Moreau, qui n’était jamais en retard lorsqu’il s’agissait de faire honneur à un bon repas, ne se montrait pas non plus. En temps ordinaire, on se fût à peine préoccupé de ce retard, mais à cette époque où tant de pénibles surprises nous étaient ménagées, le moindre incident troublait les esprits et donnait matière à l’inquiétude.
«Vraiment c’est à n’y rien comprendre! s’écria M. de Bois-Morand. Que notre bon curé se fasse attendre, cela lui est permis, car, malgré la persécution qui s’attache au pas du prêtre, il continue courageusement à exercer son saint ministère; mais qu’Olivier, mais que Vincent lardent ainsi, c’est inexplicable. Germain, ajouta le marquis en s’adressant à un domestique qui, pour la deuxième ou troisième fois, était venu annoncer que le souper était servi et se tenait debout contre la porte ouverte à deux battants conduisant du salon à la salle à manger, Germain, accordons encore un petit quart d’heure de grâce aux absents.
Comme Monsieur le marquis voudra, répondit Germain, qui inclina sa taille roide et imposante et sortit.
Mais, le quart d’heure écoulé, les absents ne se montrèrent pas davantage; le souper, qui devait avoir lieu à huit heures, n’était pas encore commencé à neuf, au grand désespoir de maître Germain. Voyant le temps s’écouler, on allait .se décider à répondre à l’une des invitations que le fidèle domestique venait réitérer gravement de quart d’heure en quart d’heure, lorsqu’un bruit de pas retentit dans le vaste corridor précédant le salon.
– Ce sont eux! dit le marquis.
La porte s’ouvrit. Olivier de Bois-Morand parut, les cheveux en désordre, les vêtements déchirés, tachés de boue, souillés de sang. Un paysan âgé d’une cinquantaine d’années, homme aux formes herculéennes, à la figure rude, énergique et singulièrement intelligente, le suivait dans une tenue non moins délabrée; évidemment tous deux avaient pris part à une lutte violente dont ils portaient les traces.
«Pardonnez-nous de nous présenter dans une tenue semblable, dit Olivier saluant à la ronde; mais, craignant que vous ne fussiez inquiets de de notre retard, nous n’avons pas pris le temps d’aller changer de costume.
– Bon Dieu! mais que vous est-il arrivé? demandèrent toutes les voix, tandis que toutes les physionomies exprimaient la surprise et même la frayeur.
– Rien à nous, car, vous le voyez, nous n’avons pas la moindre égratignure; néanmoins, il s’est passé un événement bien triste, le prélude sans doute de beaucoup d’autres qui vont suivre. M. le curé a été attaqué par une bande de patriotes; à cette heure, il est dans leurs mains et gardé à vue par ces forcenés, dans la métairie de la Mellinière.
– Ah! mais c’est affreux cela! Notre pauvre curé! Et lui a-t-on fait du mal?… est-il blessé? Que va-t-on faire de lui, enfin?
– J’ignore entièrement quels sont les projets de «la nation» sur lui; je ne puis que vous dire ce dont j’ai été témoin, et rapidement, car il faut que nous essayions, par tous les moyens en notre pouvoir, de rendre M. Durand à la liberté; et il n’y a pas de temps à perdre, dans l’état d’exaspération où m’ont paru ses ennemis.
– Ses ennemis! pauvre M. Durand! qui pourrait croire qu’il a des ennemis!
– Il en a comme nous en avons tous, aujourd’hui, nous qui aimons l’ordre, la paix, la religion; aussi nous pouvons être bien certains d’une chose, c’est qu’à l’heure présente si c’est le tour de M. le curé; demain, ce soir peut-être, ce sera le nôtre. Bref, voici ce qui est arrivé. Je ne sais comment et par qui les patriotes de T… ont appris que M. Durand devait aller, en cachette, porter le bon Dieu à Julien Rousseau de la Mellinière et venir ensuite au château; ils se sont réunis à plusieurs mauvais sujets des environs, et, ayant à leur tête Honoré Rivet, le forgeron du bourg, que dans les clubs de Machecoul on a surnommé le citoyen Manlius, ils se sont embusqués dans le bois de la Garde pour y attendre le vénérable prêtre. Il ne tarda pas à paraître, monté sur sa tranquille jument Brunette et profitant de la solitude pour réciter son bréviaire. Quoique notre digne ami ne portât pas l’habit ecclésiastique, ils le connaissaient trop bien tous pour hésiter une seconde; à peine eut-il pénétré dans la forêt, qu’ils se précipitèrent sur lui, vingt contre un! Les uns saisirent par la bride sa jument effrayée; les autres jetèrent rudement à terre le cavalier, auquel ils portèrent plusieurs coups de gourdin et de plat de sabre; tous l’injurièrent en riant à gorge déployée.
– Hé, hé, brave homme, s’écrièrent-ils avec un stupide ricanement, que t’en semble de cette petite correction? T’a-t-elle dégoûté de tes momeries de l’ancien régime, ou bien désires-tu recevoir ta part des faveurs réservées par le Comité aux oiseaux de ton plumage? Ah! ah! les gentilles tourterelles du vieux colombier, que vont-elles penser, que vont-elles dire en ne te voyant pas paraître? car tu peux être assuré que tu ne les verras pas de sitôt. Si l’on n’était là pour y mettre bon ordre, comme la nation serait trahie par toute cette bande d’aristocrates et de calotins, sans compter ces bêtes de paysans qui refusent les bienfaits de l’égalité et de la liberté. Ce digne père Julien, il n’a qu’à attendre lui aussi, ce ne sera pas aujourd’hui qu’il recevra son bon Dieu!
– Eh! qu’en savez-vous? dit l’abbé Durand, incapable de se taire plus longtemps; Dieu vous a-t-il révélé ses desseins et fait connaître ses volontés?
De bruyants éclats de rire accueillirent ces paroles du bon prêtre, et les plus grossières plaisanteries lui répondirent. Le vieillard, comprenant qu’il ne gagnerait rien avec de tels hommes, soupira amèrement et se tut.
– Puisque tu as tant de confiance dans ton bon Dieu, reprirent-ils en arrêtant sur le prêtre leurs regards enflammés et leurs sourires ironiques, appelle-le donc à ton secours.
– Mon Dieu est le maître de me laisser dans vos mains ou de m’en retirer, répliqua M. Durand avec le calme le plus parfait; quoi que vous fassiez, vous ne serez que les instruments de sa sainte volonté.
– Soyons donc ses instruments pour te châtier, s’écrièrent Manlius et ses acolytes en riant plus fort.
En même temps ils levèrent leurs armes, sabres ou bâtons, pour en frapper le saint homme. Il n’essaya pas une résistance inutile, il attendit patiemment les coups, croisant avec force ses mains sur sa poitrine et murmurant intérieurement cette prière: «Seigneur, qu’ils fassent de moi tout ce que vous voudrez; mais que la divine Eucharistie, dont je suis le porteur, soit préservée de leurs outrages!»
–Juste à ce moment, continua Olivier, Vincent, Michel et moi nous passions près du bois de la Garde, nous disposant à nous rendre au château. Entendant un bruit confus de voix, nous prêtâmes l’oreille et ne tardâmes pas à reconnaître que quelqu’un était en péril. Sans réfléchir au nombre d’adversaires que nous allions avoir à combattre, sans penser que nous n’avions pas d’autres armes que nos gourdins, nous nous élançâmes vers le lieu d’où partaient les voix: jugez de notre saisissement, de notre douleur, en reconnaissant Monsieur le curé de T*** dans le personnage après lequel s’acharnaient vingt misérables. Nous tombâmes sur eux à l’improviste et nous leur assénâmes plusieurs vigoureux coups; mais notre nombre était trop inférieur au leur pour pouvoir l’emporter sur eux.
–Mes amis, par grâce retirez-vous, éloignez-vous! ne cessait de nous crier M. Durand: vous ne me sauverez pas et vous vous perdrez.
C’en eût été fait de nous, en effet, sans l’intervention d’Honoré Rivet qui cria à sa bande:
– Soyons magnanimes pour le jeune lionceau, citoyens. Laissons-le aller, et soyez tranquilles, nous le retrouverons! Il faut que chaque chose se fasse en son temps; aujourd’hui ne nous occupons que du calotin. Jetez-le donc sur sa jument et en route!
Il dit ensuite quelques mots à voix basse à deux ou trois lurons de mauvaise mine qui ne lui répondirent que par un signe, et aussitôt nous vîmes soulever sur leurs solides épaules notre malheureux ami et le jeter, selon l’expression de Manlius, sur sa fidèle Brunette. La pauvre bête, la tête baissée, l’œil triste, avait assisté aux mauvais traitements infligés à son maître et elle semblait comprendre que d’autres tourments lui étaient réservés: aussi ne se mit-elle en route qu’à contre-cœur et seulement quand la voix de l’abbé Durand l’eut rappelée à l’obéissance. Manlius et les siens marchèrent à la suite du cheval. Malgré l’insuffisance de nos forces et de nos armes, nous voulûmes les poursuivre; le forgeron nous cria de sa voix implacablement cruelle:
– Finissons le jeu: nous n’avons pas affaire à vous! Si vous faites un seul pas, le compte du calotin est réglé!
Et il brandit son sabre au-dessus de la tête de notre digne pasteur.
–Ah! misérable! assassin! proféra Vincent Moreau avec un véritable hurlement de désespoir.
Un rire strident, moqueur, lui répondit et la bande s’éloigna, faisant tressaillir de ses plaisanteries cyniques et de ses odieux quolibets tous les échos de la forêt.
–Où sont-ils et que vont-ils faire de Monsieur le curé? Telle fut la question que nous nous posâmes quand ils eurent disparu.
– Je le saurai, dit Michel.
Et avant que nous eussions pu lui répondre, il s’était élancé au plus épais du fourré, suivant, au milieu des broussailles, des chemins que connaissait seul le pied des chevreuils, dont il avait la souplesse et l’agilité. Un quart d’heure environ s’écoula; puis un faible bruit de feuilles froissées et de branches cassées nous annonça son retour, et il ne tarda pas en effet à se retrouver près de nous.
– Ils sont à la Mellinière, nous dit-il. Ils y sont entrés afin de se rafraîchir, et aussi, ont-ils dit, pour faire plaisir à ce brave homme de Rousseau, qui n’aurait pu mourir tranquille s’il n’avait eu sa robe noire à ses côtés. Il est tout à fait bas, ce pauvre Julien Rousseau, et dame! la visite qu’il reçoit en ce moment n’est pas faite pour le guérir.
– Pas trop, en effet, répondis-je. Allons! du moment que nos compères sont en train de se rafraîchir, ils en ont pour un peu de temps; il s’agit de noire côté de n’en pas perdre. Cours à la Forlière, Michel, réunis quelques bons gars, viens avec eux te poster dans la forêt le plus près possible de la Mellinière; quant à nous, le temps d’aller au château dire le motif de notre retard, et nous sommes de retour, prêts à marcher avec vous à la délivrance de M. Durand. Que dis-tu de ce plan, ami Vincent?
– Qu’il est bon, Monsieur Olivier, et qu’il ne faut pas effectivement perdre une minute: autrement ces fieffés coquins nous échapperaient.
– Soyez tranquille, répliqua Michel, ils ne nous échapperont pas.
Nous nous séparâmes, Michel pour se rendre au bourg, Vincent et moi pour revenir au château. Et maintenant mettez-vous à table; quant à nous, nous prendrons un morceau de pain dans notre poche et nous le grignoterons chemin faisant.
– Quoi! vous ne voulez pas souper?
– Non, assurément, nous n’avons que trop perdu de temps déjà, quelque diligence que nous ayons faite. Songez qu’une minute de retard peut compromettre la vie de notre pauvre ami. Mes belles petites sœurs, ajouta Olivier en se retournant vers les jumelles, comme vous êtes blanches et gentilles!… Mais je crains bien que ces dignes citoyens n’aient eu raison d’affirmer que vous attendriez vainement monsieur le curé aujourd’hui.
– Son absence porte un rude coup à nos projets, dit M. de Bois-Morand avec un soupir, tandis que Gaëtan et Bénédict échangeaient des regards consternés; mais la contrariété que nous en éprouvons est peu de chose, comparée à notre inquiétude à son sujet.
– Ce pauvre abbé! il est dans de vilaines griffes! dit le chevalier, en lançant quelques chiquenaudes à son jabot de dentelle pour faire tomber les grains de tabac d’Espagne qui s’y étaient attachés. Espérons que demain ou après-demain il sera libre et pourra marier ces chers enfants.
– Oui, espérons… Cependant quelques jours de retard peuvent nous amener de grandes complications. Enfin, nous sommes entre les mains de Dieu, n’est-il pas vrai, mes enfants, et il ne vous arrivera que ce qu’il voudra?
MM. de Martigny approuvèrent, d’un signe de tête tristement résigné, les jeunes filles d’un regard où se lisait plus de contentement que de chagrin, en dépit de leur inquiétude sur le sort réservé à M. Durand. Elles avaient tant désiré ne pas partir, tant désiré ne pas abandonner leur père! et voilà que, pour ce jour-là du moins, le départ était impossible; peut-être les jours suivants le deviendrait-il plus encore.. Intérieurement, elles faisaient des vœux ardents pour la délivrance du vénérable curé de T… mais comme elles en faisaient aussi pour leur propre délivrance de cette menace d’exil suspendue au-dessus de leurs têtes! Il y eut quelques instants de silence, pendant lesquels chacun se livrait à ses réflexions. Olivier reprit le premier la parole:
Mon brave Vincent, ne demeurons pas plus longtemps ici, dit-il. Tiens, j’aperçois Rémy dans la salle à manger: il va nous donner ce qu’il nous faudra et nous nous mettrons en campagne.
IV
EN AVANT.
Table des matières
Olivier fit quelques pas pour se rendre à la salle à manger dont la porte était restée ouverte. Vincent s’apprêta à le suivre; au même moment Gaëtan et Bénédict se levèrent avec empressement.
— Si vous le permettez, Monsieur le marquis, et vous, mon oncle, dirent-ils simultanément, nous accompagnerons Olivier.
— Je fais plus que vous le permettre, répondit M. de Bois-Morand, je vais avec vous.
–Et moi aussi, parbleu! s’écria M. de Beauplan avec une vivacité toute juvénile; je ne suis guère en tenue de combat et, avec l’âge, j’ai perdu quelque peu de ma souplesse; mais j’ai le poignet encore vigoureux et me chargerai volontiers de quelques couples de ces coquins. Mesdames, ajouta-t-il en s’inclinant avec une grâce parfaite devant Mlle Anne et ses nièces, qui stupéfaites ne savaient si elles veillaient ou dormaient, Mesdames, il ne vous reste plus, tandis que nous combattrons, qu’à faire des vœux pour notre succès.
— Ah! mon Dieu! c’est réel, vous nous quittez! vous partez tous! s’écria Mlle de Bois-Morand, pâle de surprise et d’émotion. Ces jeunes gens, je le conçois; mais vous, Gérard? mais vous, Monsieur de Beauplan?…
— Eux comme nous et nous comme eux, nous ne saurions rester tranquillement ici, tandis que nous savons notre excellent ami en danger. Du reste, poursuivit M. de Bois-Morand, en secouant pensivement la tête, soyez-en certaine, une vie de dangers sera désormais la nôtre; entre nous et les patriotes commence une lutte déjà entamée autre part. Nous serons vaincus, car nous n’avons pour nous que la pureté de nos intentions et la sainteté de notre cause; nous serons vaincus, mais il ne nous appartient pas de reculer En avant donc! et, vainqueurs ou vaincus, que notre cri soit: Vive le roi! vive la religion!
— Oui, vive le roi! vive la religion! répétèrent tous les assistants, même la timide Berthe.
M. de Bois-Morand donna ordre aux jeunes gens d’aller chercher les meilleures armes qui fussent au château. Pendant ce temps, Mlle Anne et ses nièces multiplièrent leurs instances près du chevalier et du marquis pour qu’ils prissent quelque nourriture avant de partir; le chevalier accepta un biscuit et un doigt de vin; quant au marquis, il se munit, ainsi qu’avaient fait ses compagnons, d’un morceau de pain sec; mais il refusa absolument de manger quoi que ce fût.
– Dans la disposition où je me trouve, cela me ferait plus de mal que de bien, dit-il.
Et il ajouta avec gaieté en mettant un baiser sur le front de ses filles:
– Que je ramène notre pauvre ami, et je suis capable de tout dévorer, au retour de notre expédition.
Les jeunes gens rentrèrent apportant des épées et des fusils; chacun s’arma comme il l’entendit et on se disposa au départ.
– Mon Dieu! puissiez-vous revenir! s’écria Berthe qui se sentait à bout de forces,
–Oui, oui, nous reviendrons, ayez bon espoir et priez pour nous.
– Oh! tout le temps de votre absence, nous ne ferons pas autre chose, répondit Alix, qui, plus énergique que sa sœur, fixait ses yeux à la fois humides d’émotion et brillants d’enthousiasme sur les futurs combattants.
Ils dirent adieu aux trois dames et quittèrent le salon; d’un commun mouvement, elles s’élancèrent sur leurs pas, Alix entraînant Berthe, afin de les conduire jusqu’à la porte du château.
Sur l’escalier, ils rencontrèrent Lisette, qui accourait l’air effaré, le visage bouleversé.
– Eh bien, Lisette, qu’as-tu? que se passe-t-il? demanda le marquis, qui marchait à la tête de la petite troupe.
– Oh! il se passe des choses bien extraordinaires, Monsieur le marquis, le tocsin sonne à la paroisse; la grande cour est remplie de gars armés de bâtons et de fourches; une dizaine peut-être ont des fusils, vous allez les entendre crier… Enfin, on dit que M. le curé a été tué par le grand Rivet et sa bande, au carrefour noir de la forêt de la Garde.
– Pour cela, il n’en est rien, Lisette, répliqua vivement Olivier: M. le curé est prisonnier de Rivet; mais j’espère bien qu’il est encore vivant.
En ce moment, une vive rumeur s’éleva de la cour d’entrée et monta jusqu’à nos différents personnages, qui s’arrêtèrent surpris.
— Amis ou ennemis? dit M. de Bois-Morand en prêtant l’oreille, tandis que ses compagnons se consultaient du regard et que les trois dames, peu rassurées, se serraient tremblantes les unes contre les autres,
— Amis, Monsieur le marquis, répondit Lisette. Ce sont les gars de la Forlière et des villages voisins: il n’y a guère de patauds parmi eux.
— Je ne le crois pas. Du reste, nous allons savoir ce qu’ils nous veulent.
On se rendit dans la cour, où se trouvaient rassemblés deux cents hommes environ, accourus de toutes parts en entendant les vibrations sinistres du tocsin, et armés de la façon qu’avait annoncée Lisette.
Ils acclamèrent longuement les différents membres de la famille de Bois-Morand, lorsqu’ils les virent, à la lueur d’un flambeau que portait un domestique, apparaître sur le perron. Toutes ces figures-là étaient si universellement aimées: le marquis, Mlle Anne, les jeunes gens et jusqu’au chevalier! Il était un peu maniaque, un peu original peut-être, mais si bon, si loyal! L’enthousiasme fut au comble quand les jumelles se montrèrent, appuyées l’une sur l’autre et si modestes, si charmantes dans leurs vêtements blancs.
– Les beaux anges, s’écria-t-on, et dire que ces scélérats ont empêché leur mariage de se faire! Vivent les Colombes de la Forlière! mort, mort aux patauds!
– Mes amis, que signifie tout ce bruit? Qui vous amène à une heure pareille? Que voulez-vous?
–Monsieur le marquis, nous voulons faire la guerre à ceux qui tuent nos prêtres! répondirent tous les paysans d’une commune voix. Que M. Olivier et MM. de Martigny se mettent à notre tête, et on verra un peu.
– Faire la guerre, dites-vous? Et comment, mes pauvres enfants, voulez-vous faire la guerre?
–N’importe comment, notre maître, pourvu que nous la fassions, répondit un des plus hardis de la bande. Que ces messieurs ne craignent pas de venir avec nous autres, nous ne tremblerons pas, nous ne reculerons pas, allez! Ah! les nationaux tuent les rois, chassent les nobles, massacrent les prêtres, veulent nous imposer leurs . lois!… Non! non! nous ne leur obéirons pas, coûte que coûte! aussi, ils ont beau fabriquer leurs menottes pour nous les mettre et nous emmener deux à deux à la frontière, ils ne parviendront pas à nous faire marcher malgré nous. Qu’ils essayent donc de nous poser leurs menottes, et on verra comme ils seront reçus! Il faut chasser les ennemis de la France, disent-ils. Les ennemis de la France ne sont-ce pas ceux qui font couler chaque jour le sang de ses enfants? De quel droit font-ils périr des millions de victimes? De quel droit ont-ils chassé nos bons prêtres, pour les remplacer par leurs assermentés, qui iront, comme eux, tout droit chez le diable, à moins qu’ils ne se rétractent? Tout ça ne peut pas durer comme cela; il faut que ça finisse, il faut se lever et marcher!… Vous savez ce qu’ils ont fait de notre pauvre M. Durand?
– Ils l’ont assassiné! crièrent un grand nombre de voix. Mort! mort aux assassins!
– Mes amis, du calme, dit M. de Bois-Morand, dominant le tumulte de son accent à la fois vibrant et ferme. M. le curé est aux mains des patriotes, mais il vit encore, j’ose l’espérer. Nous partions pour opérer sa délivrance; puisque vous êtes si décidés, voulez-vous vous joindre à nous?
– De grand cœur, Monsieur le marquis; et s’ils l’ont tué, vous nous aiderez à le venger!
– Mes amis, ne parlons pas de vengeance, cela nous porterait malheur; car, vous le savez, Dieu seul a le droit de l’exercer. Rappelez-vous que nous nous armons pour une cause sainte, nous devons donc nous en montrer dignes; par conséquent il ne faut nous porter à aucun excès, ni à aucun désordre, ni même à aucune action en désaccord avec nos principes et nos convictions. Nous marchons sous un drapeau sans tache où sont inscrits ces mots; Dieu et le roi! qu’ils soient pareillement gravés dans votre cœur.
– Oui, oui, Monsieur le marquis, nous le jurons!
– En route donc, mes amis!
– En route! répétèrent les gars brandissant d’une façon toute martiale leurs singulières armes.
Les habitants du château échangèrent une fois encore de rapides et touchants adieux; les trois dames étaient descendues du perron dans la cour, et elles circulèrent un moment parmi les groupes de paysans, afin de leur adresser quelques encouragements.
Touchez un peu nos armes, Mesdemoiselles, disaient-ils aux jumelles, ça nous portera bonheur.
– Oh! nous voudrions bien que vous disiez vrai! répondirent-elles promenant leurs petites mains blanches sur chaque bâton, sur chaque fusil et sur les fourches même, sans être effrayées le moins du monde par cet instrument dangereux, instrument de travail devenu entre les mains des habitants de nos campagnes un si puissant auxiliaire dans leur tentative contre la Révolution.
Au moment de s’éloigner, Gaëtan et Bénédict, s’approchant des deux jeunes filles, leur dirent à demi-voix:
– Berthe, Alix, toucherez-vous nos armes, à nous aussi, pour que cela nous porte bonheur?
– Oh! bien volontiers, répliquèrent-elles en appuyant leurs doigts fins et délicats sur les fusils de leurs fiancés. Nous ferons même mieux.
Un doux sourire aux lèvres, elles enlevèrent au bouquet artificiel qui ornait leur ceinture une petite rose blanche et elles la tendirent aux deux jeunes gens, qui la reçurent avec transport, y imprimèrent leurs lèvres et en parèrent leur boutonnière en disant:
— Nous portons à la fois vos couleurs et celles de notre cause. Merci! merci! et à bientôt!
— A bientôt! répondirent-elles avec un charmant geste d’adieu.
Les deux frères allèrent reprendre leur place parmi les soldats improvisés qui commençaient à abandonner la cour. Les dames regardèrent quelque temps leurs ombres s’agiter dans les ténèbres; puis, quand il ne leur fut plus possible de rien distinguer, elles poussèrent un douloureux soupir et montèrent les degrés du perron, afin de rentrer au château.
— Rémy, éclaire-nous, dit Mlle Anne en se retournant vers l’endroit où elle avait vu le jeune domestique se tenir armé de son flambeau.
Iln’y était plus; le flambeau était aux mains de Lisette.
— Rémy est rentré depuis quelque temps déjà, Mademoiselle, dit la jeune fille; il m’a dit d’éclairer ces dames à sa place.
– Pauvre Rémy! dit Berthe de sa voix douce, il est fatigué sans doute; il a eu tant d’occupations aujourd’hui!
– Ou bien il a du chagrin de ne pas faire partie de l’expédition, ajouta Alix. Pourquoi, s’il en avait envie, ne l’a-t-il pas demandé à papa? Il ne lui aurait certainement pas refusé cette faveur, il l’aime bien trop pour cela.
Lisette, elle, ne dit rien; seulement un sourire, légèrement dédaigneux, plissa sa bouche expressive, et, son flambeau à la main, elle continua à précéder ses maîtresses jusqu’à la chambre des jumelles.
Arrivées là, Alix et Berthe sautèrent au cou de leur tante et l’embrassèrent à plusieurs reprises.
– Chère tante, dirent-elles, nous restons donc avec vous! Ah! si nous n’avions pas l’inquiétude du danger que peuvent courir nos chers combattants et celle que nous cause le sort de notre bon curé, comme nous serions heureuses en pensant à notre départ manqué! Aide-nous bien vite à nous déshabiller, Lisette, que nous allions à la chapelle pour y attendre le retour de nos absents.
–Attendre leur retour, sainte Vierge! Et s’ils ne reviennent que demain matin?
— N’importe! nous ne nous coucherons pas, dit Alix, moi du moins.
— Et moi pas davantage, dit Berthe. Il me serait vraiment impossible de fermer l’œil sachant les nôtres en danger. Si tu es fatiguée, Lisette, tu peux te retirer.
— Non, non, Mademoiselle, je veillerai, moi aussi; je ne sais guère bien parler au bon Dieu, mais enfin il voudra bien m’écouter tout de même, parce que vos prières et celles de Mlle Anne feront passer les miennes.
— Ce sera très-probablement le contraire qui arrivera, ma chère Lisette, dit Mlle Anne avec gravité; il se peut très-bien que ce soient, au contraire, tes prières qui fassent passer les nôtres, comme tu dis: car le bon Dieu ne s’arrête pas, lui, à la forme d’un discours, et peu lui importe qu’il soit obscur ou brillant, pourvu qu’il parte d’un cœur confiant et fidèle.
— Dame, Mademoiselle, quand je demande quelque chose au bon Dieu, c’est bien avec l’idée qu’il me l’accordera, s’il le veut, puisqu’il peut tout!
Nous voici prêtes, dit Alix; descendons.
–Oui, dit Lisette, que ces demoiselles descendent: pour moi, je vais mettre un peu d’ordre ici avant de les rejoindre.
–Fais comme bon te semblera, répondirent les jumelles, qui s’emparèrent chacune d’une des mains de leur tante et sortirent avec elle.
Un instant après, elles pénétraient dans le petit sanctuaire attenant au château, où, par un précieux privilège, on conservait la sainte Eucharistie, et, se prosternant dans l’attitude de la supplication et du recueillement sur des prie-Dieu rangés devant la balustrade enfermant l’autel, elles invoquèrent du fond du cœur le Dieu des combats.
V
LISETTE.
Table des matières
La besogne qui avait empêché Lisette de suivre ses maîtresses fut promptement terminée sans doute; car à peine dix minutes s’étaient-elles écoulées que la fillette, une petite lanterne à la main, traversait d’un pas léger et furtif le grand corridor reliant entre eux les différents appartements du château.
Posant sa lanterne à terre, elle alla coller son œil espiègle contre la vitre d’une des hautes fenêtres, et l’y tint longtemps appliqué. A cette heure avancée, par quoi pouvait être captivé le regard de Lisette? Il faisait nuit, il n’y avait pas de clair de lune, il était impossible de rien distinguer au dehors, si ce n’est les grands arbres dépouillés du parc se confondant avec ceux du bois de la Forlière et de la Garde et formant avec eux, au milieu des ténèbres, une masse sombre et compacte dont l’œil ne pouvait au juste mesurer l’étendue. Disons-le tout de suite, Lisette n’était point venue se placer à la fenêtre avec l’intention d’admirer les beautés de la nature, auxquelles elle n’était peut-être pas très-sensible, et elle ne chercha pas à voir au delà de l’aile du château faisant face à celle où elle se trouvait.
— Quelle obscurité partout! dit-elle; il n’est sans doute pas chez lui, puisque aucune lumière ne brille à travers ses volets. S’il dormait!… Ah! bah! il est à peine onze heures, et jamais il ne se couche qu’après minuit. J’en aurai le cœur net; l’armoire du laboratoire saura bien me révéler, sans qu’il s’en doute, s’il est ou non chez lui.
En parlant ainsi, Lisette quitta l’embrasure de la fenêtre et entra dans une grande pièce meublée et ornée avec un goût simple et sévère; c’était celle de Mlle Anne; l’œil n’y rencontrait qu’un seul objet riant, c’était un tableau de grande dimension représentant Olivier et ses sœurs enfants, réunis dans un groupe charmant où un lévrier blanc tenait sa place avec avantage.
Lisette ne fit que passer dans cet appartement, où elle constata d’un rapide coup d’œil que ses services n’étaient pas nécessaires, et elle pénétra dans une pièce voisine, que Mlle de Bois-Morand appelait son magasin, parce qu’elle y rassemblait les objets de tous genres qu’elle distribuait chaque semaine aux nécessiteux du pays. A cette pièce attenait un vaste cabinet; c’était le laboratoire ou la pharmacie, ainsi nommée parce que la sœur du marquis y préparait et y conservait les remèdes qu’elle avait coutume de porter elle-même aux malades, qui s’en rapportaient souvent avec plus de confiance à son expérience qu’à la science du médecin de Machecoul appelé à leur chevet.
Le laboratoire était le but de l’expédition mystérieuse de Lisette. Elle ouvrit la porte avec une sorte de crainte respectueuse, déposa sa lanterne sur le seuil, et dit, en appuyant deux doigts sur ses lèvres comme pour se recommander à elle-même le silence:
–Si Mlle Anne me voyait, comme elle me gronderait d’entrer ici, seule et surtout avec de la lumière! Je ne suis pas peureuse, mais je ne voulais pourtant pas y venir à tâtons.
Tout en parlant, elle alla ouvrir une petite armoire pratiquée dans l’épaisseur de la muraille, et dans laquelle on renfermait les plantes qui n’avaient pas été triées encore et que Mlle Anne et ses nièces allaient elles-mêmes cueillir dans les champs et dans les bois. Lisette n’était ni grande ni épaisse; elle se fit, s’il était possible, plus petite et plus mince encore, pour se blottir entre le bas de l’armoire et la première étagère, et elle colla son oreille contre le fond qui n’était qu’une mince cloison..
— Rien! dit-elle, décidément il dort. Bah! j’entendrais le bruit de sa respiration. Non! non! il n’est pas là!… Il est sorti aussitôt après m’avoir remis le flambeau et avant même le départ de nos maîtres. Où est-il allé?… Peut-être à Machecoul. peut-être chez cet homme, ce sabotier, ce Grégoire qui a si mauvaise mine et que je n’ai jamais pu souffrir… J’ai vu Rémy entrer deux fois dans sa vilaine cahute, il n’allait certainement pas lui commander des sabots. Et même il se cachait, car avec quelles précautions il se glissait dans le sentier aux Morilles et comme il regardait derrière lui pour s’assurer que personne ne le voyait ni ne le suivait! J’étais si bien cachée qu’il ne m’a pas vue, et je me suis bien vite sauvée au château pour qu’il ne pût pas, à son retour, me rencontrer sur son chemin… Ici, tout le monde a confiance en lui, tout le monde raffole de lui; quant à moi…
Lisette termina sa phrase par une grimace des plus expressives: elle appliqua de nouveau son oreille contre la cloison, aucun bruit, pas le moindre souffle ne trahit la présence d’un être quelconque dans la chambre voisine.
– Rien, toujours rien, dit-elle. Et nos pauvres demoiselles qui s’imaginent bonnement qu’il est à s’attrister de n’être pas parti avec les autres!… Avec cela que, s’il en avait eu bonne envie, il se serait gêné pour demander à M. Olivier la permission de l’accompagner! allons donc!
Lisette fit, en sortant de sa cachette un haussement d’épaules significatif.
–Hum! dit-elle en fermant la porte de l’armoire, tous ces gens qui viennent on ne sait pas d’où, ce n’est jamais franc du collier. Je ne mettrais pas mon petit doigt dans le feu pour affirmer que Rémy ne s’entend pas avec les patauds.
Elle sortit sans bruit du laboratoire, reprit sa lanterne, se glissa de son même pas léger et mystérieux à travers les différentes pièces composant l’appartement de Mlle Anne, et se retrouva dans le corridor. A peine y avait-elle fait quelques pas qu’elle tressaillit en apercevant une ombre se mouvoir à l’extrémité.
— C’est lui! pensa-t-elle, il n’a pas eu le temps d’aller jusqu’à Machecoul et d’en revenir. Il se sera contenté de parler au sabotier et… Oh!serait-il donc possible qu’il trahît ses maîtres? Serait-il donc possible que celui qui a été comblé de tant de bienfaits jouât ici le rôle d’espion?
A la vue de la lumière apparaissant inopinément devant lui, le personnage reconnu par Lisette eut un moment d’hésitation; peut-être allait-il rebrousser chemin, il n’en fit rien; prenant bravement son parti, il poursuivit sa marche, affectant un calme, une tranquillité que la rougeur de son front, la contraction de ses traits, le feu sombre de son regard eussent démenti, s’il eût fait plus jour ou si la lueur de la lanterne de Lisette eût été plus vive.
En passant à côté de lui, la malicieuse soubrette le toisa d’un regard moqueur, en s’écriant:
– Tiens! Rémy, où donc avez-vous laissé vos sabots neufs? Est-ce qu’ils n’étaient pas prêts?… Quel contre-temps! Vous en étiez bien pressé pourtant, puisque vous avez laissé votre service pour courir les chercher.
– Que chantes-tu là? dit Rémy avec hauteur, je ne sais, en vérité, ce que tu veux dire, et ne m’arrêterai même pas à écouter tes sornettes, s’il ne me plaisait de te dire que je n’entends aucunement que tu te mêles de mes affaires, ni de mes actes.
– Oh! ma foi, je vous assure bien que je ne m’occupe pas ordinairement de vous, répliqua la jeune fille sans se déconcerter. Et si tout le monde faisait comme moi, si chacun ne se mêlait que de ce qui le regarde, il y a bien des choses et bien des gens qui iraient plus droit.
Sur ces mots elle partit d’un irrévérencieux éclat de rire, fit un salut ironique et tourna lestement les talons, se dirigeant vers la chapelle où elle avait promis de rejoindre ses maîtresses.
– Petit serpent! murmura Rémy quand elle eut disparu, ah! tu te permets d’espionner les autres!… eh bien! sois tranquille, va, on te surveillera toi aussi.. Elle n’avait pas tant de caquet, tantôt, quand elle se croyait près d’adresser au beau Michel des adieux à peu près éternels. Et pourtant, en ce moment, qui sait si le bien-aimé de son cœur est encore de ce monde?… Ah! Lisette, ma belle, les larmes sont bien souvent peu éloignées du rire. Et ces sabots qu’elle est venue me lancer à la tête, au figuré, s’entend, car autrement elle aurait été très-bien reçue,–qu’a-t-elle voulu dire par là?… Soupçonnerait-elle donc, car elle ne peut pas savoir!… Ohh! elle est si endiablée, que je ne voudrais pas dire qu’elle ne m’a pas suivi. Enfin elle n’est pas entrée toujours, à moins qu’elle n’ait le privilège de se changer en souris, en mouche ou en grain de poussière. Donc, tranquillisons-nous, elle ne sait rien. Mais, je te le répète, on te surveillera, ma commère, et malheur à toi si.
Il s’interrompit croyant entendre un léger bruit; cette fois, c’était sans doute quelque rat se glissant sournoisement entre les boiseries, car personne ne parut. Rémy, tout en poursuivant sa route, put continuer en paix son monologue. Toutefois il ne parlait pas assez haut désormais pour qu’il fût possible de distinguer ses paroles; quelques mots seulement, vibrant sur ses lèvres avec plus de force, pouvaient être recueillis et permettaient de supposer que le jeune domestique, gagné au courant des idées nouvelles, n’était pas éloigné de donner raison aux soupçons de Lisette.
A peine eut-il pénétré dans la chambre propre et gentille occupée par lui seul au château, qu’il en ferma soigneusement la porte et alla ouvrir la fenêtre pour s’y accouder. L’air était vif, pénétrant, presque glacial; mais Rémy avait du feu dans les veines et les tempes mouillées d’une sueur brûlante; cet air-là lui faisait du bien. Quand il eut donné pendant quelques instants cours aux pensées tumultueuses qui se pressaient dans son âme, il quitta la fenêtre, se procura de la lumière et se jeta sur un siège avec une sorte d’accablement. Son visage, que nous n’avons fait qu’entrevoir dans une demi-obscurité, nous apparaît maitenant en pleine lumière. C’est un visage jeune,–Rémy a à peine vingt-cinq ans,– un visage intelligent, d’une beauté peu commune et singulièrement énergique. Pourquoi faut-il qu’un triste pli vienne s’imprimer sur ce front, haut et fier, si admirablement couronné par les masses brillantes d’une onduleuse chevelure noire et qui paraît si bien fait pour abriter de grandes pensées! Pourquoi faut-il que cet œil, largement fendu, limpide et expressif, soit traversé par des éclairs qui le rendent dur et farouche! Pourquoi faut-il enfin que ces lèvres aux contours fermes et corrects distillent l’ironie et le fiel! le charmant sourire de la jeunesse leur irait si bien! Rémy est beau et par moment il semble laid: la physionomie est si parfaitement le miroir de l’âme!
Rémy n’était pas au château de la Forlière un serviteur ordinaire; il y avait été élevé et il était presque considéré comme membre de la famille; à ce titre, il semblait que son attachement pour les Bois-Morand dût être aussi vrai que profond; il n’en était rien. Rémy avait contre eux deux griefs qu’il ne pouvait ni oublier ni pardonner: ils étaient les maîtres, et lui le serviteur.
Qu’il nous soit permis de retourner un peu en arrière pour dire au lecteur de quelle façon avait été introduit à la Forlière ce personnage qui doit jouer un rôle important dans notre histoire et lui apprendre dans quelle situation il s’y trouvait.
VI
RÉMY.
Table des matières
Un soir d’automne, il y avait déjà bien des années de cela, un des gardes du château avait trouvé dans la forêt un tout petit enfant, profondément endormi à côté du cadavre d’une femme simplement vêtue, sa mère sans doute. Étonné et ému, il avait transporté la femme et l’enfant dans sa cabane, puis il s’était rendu au château afin de parler de sa rencontre à ses maîtres. Ceux-ci firent une enquête, qui n’amena pas la moindre découverte; aucune ménagère ne manquant ni à T… ni dans les paroisses voisines, il fut avéré que cette femme, dont le costume était aussi inconnu que les traits, avait quitté son pays on ne savait pourquoi. L’enfant, joli petit garçon de quelques mois seulement, fut recueilli par le marquis de Bois-Morand. Comme on ignorait s’il avait ou non reçu le baptême, on le lui administra sous condition, en lui donnant le nom de Rémy, parce qu’il avait été trouvé le jour de la fête de ce saint. Une métayère fut chargée de l’élever. Il grandit et se fortifia sous les yeux de M. et Mme de Bois-Morand, qui se complaisaient à voir le développement de ses facultés physiques et intellectuelles. Il partageait les jeux d’Olivier, plus tard il fut associé à ceux des jumelles, mais toujours en gardant vis-à-vis d’eux trois la distance que comportait la différence de leur rang; car Rémy devait être un jour serviteur au château.
La gentillesse de Rémy, la grâce naturelle de ses manières, la vivacité de son humeur et de son esprit, les aimables qualités de son cœur, tout cela lui gagnait l’affection de chacun, mais surtout de ses bienfaiteurs. Quant aux enfants, ils l’aimaient à ce point qu’ils fondirent en larmes la première fois que Rémy dut s’éloigner d’eux pour être initié à son service; et ils ne se consolèrent que quand on leur donna la promesse qu’il les accompagnerait de temps en temps à la promenade, et assisterait à quelques-unes de leurs leçons, surtout à celles de catéchisme données par la dévouée Mlle Anne, plusieurs fois par semaine. M. de Bois-Morand ne prétendait pas faire de Rémy un savant, et cependant, ayant remarqué la vive intelligence de l’enfant, il ne voulait pas non plus qu’il fût tout à fait ignorant. Il avait su lire et écrire de très-bonne heure; le précepteur d’Olivier fut chargé de lui enseigner l’arithmétique et les éléments de la grammaire française. Charmé de l’extrême facilité de Rémy et de son aptitude au travail, il se fit un plaisir de lui consacrer parfois ses heures de loisir et d’augmenter ses connaissances, soit par une causerie instructive, soit par d’intéressants récits.
En quittant le vieux professeur, et quand aucune obligation de son service ne le retenait, avec quel empressement Rémy se retirait chez lui pour y réfléchir à ce qui avait fait le sujet de son entretien! S’asseyant devant une petite table, il lisait, il écrivait avec une étrange ardeur. Par moment il s’arrêtait, redressait avec fierté, avec orgueil sa belle tête intelligente et s’écriait d’une voix vibrante d’émotion:
Oh! je saurai, oui, je saurai avant Olivier et mieux que lui!
Et il se remettait au travail, et il feuilletait ses livres et il relisait les pages écrites éparses devant lui, et sa plume recommençait à courir; il étudiait, non pas seulement avec bonheur, mais avec une sorte de fièvre, pourrait-on dire. Bientôt cette exaltation tombait, une couche livide s’étendait sur son visage, une lueur sombre s’allumait dans son regard, une sorte de voile douloureux passait sur sa physionomie tout à l’heure radieuse, il devenait méconnaissable: il se levait, bouleversait ses livres et ses papiers avec colère, repoussait bien loin cette table où il accourait s’asseoir dès qu’il avait une minute de liberté, et jurait de ne plus étudier.
– A quoi bon tout cela, s’écriait-il en levant les épaules avec une amère ironie! je n’en serai, je n’en demeurerai pas moins un domestique, un malheureux orphelin recueilli, élevé par charité. Ils ne me dédaigneront, ils ne me mépriseront pas moins!… Qu’ont-ils fait de plus que moi, eux, pour mériter la richesse, les honneurs, la puissance qui m’ont été refusés? Si je pouvais acquérir tout cela par le savoir, par le travail, par la science, ainsi que cela se voit quelquefois, dit M. Daurel… Oh! je ne craindrais pas ma peine!… Mais il faudrait solliciter du marquis de nouvelles faveurs; abandonnant mon service pour l’étude, il me faudrait ne vivre que de ses aumônes… Comme mon pain serait dur!… Aujourd’hui, au moins, je le gagne, obscurément, mais je le gagne, et le peu que je sais, je ne le dois à personne… Non! non! je ne chercherai pas à m’élever! Ce serait une peine inutile! entre eux et moi la distance est impossible à combler, elle serait toujours la même; en quelque position que me place l’avenir, ils seraient toujours les bienfaiteurs et moi l’obligé, toujours les maîtres et moi le serviteur. Maîtres! serviteur, pourquoi est-ce ainsi? Olivier a-t-il donc plus d’intelligence, plus de capacités que moi? Est-il plus beau, plus élégant, plus distingué?… Non, nos habits diffèrent, voilà tout. Et quant à l’esprit, j’en ai autant que lui, de la science il n’en aura jamais, il est léger et paresseux; il pourra devenir un brave soldat, il ne sera jamais un savant. Mais il est le comte de Bois-Morand, et moi, moi, je suis le simple Rémy. 0dérision du sort! je ne sais même pas quel nom de famille je puis joindre à celui de Rémy!… Oui, dérision, dérision amère!… Ah! ces fiers Bois-Morand, comme je les hais tous, oui tous!
Rémy prononçait ces paroles d’une voix mal assurée: c’est que plusieurs visages qui n’avaient jamais eu pour lui que des sourires se dressaient soudain devant lui: c’était celui d’Olivier, ce bouillant enfant si ardent, si intrépide et, en même temps, si bon, si aimant! C’était la douce physionomie des jumelles. Oh! les jumelles!… Alix, presque aussi vive que son frère, mais si franche, si généreuse! Berthe si indulgente, si affectueuse, et enfin si oublieuse d’elle-même pour la satisfaction de tous. Et Mlle Anne?… Oh! Mlle Anne qui l’avait soigné, veillé dans ses maladies d’enfant, qui avait toujours pourvu à tous ses besoins avec la sollicitude d’une mère et ne cessait de l’environner d’une tendre et inquiète prévoyance! Quoi! il détestait tous ces cœurs si fermement, si absolument attachés au sien! Il le disait, mais était-ce bien vrai?… Avait-il bien examiné le fond de son âme? était-il bien sûr que, dans l’un de ses replis les plus mystérieux et les plus intimes, il n’existait plus aucun sentiment d’affection pour ceux qui longtemps avaient été tout pour lui? Il l’affirmait bien haut, afin de se le persuader à lui-même; il repoussait comme importunes les douces visions de ses compagnons d’enfance, et, fermant l’oreille au langage de la reconnaissance et de la raison, il n’écoutait plus que celui de l’envie et d’un ressentiment imaginaire.
Rémy grandit, et avec lui grandirent aussi les passions auxquelles il avait livré l’entrée de son âme; elle n’était pourtant ni foncièrement mauvaise, ni totalement perverse, cette âme, et si, au lieu d’étouffer ses généreux instincts, il les eût laissés se développer sous les précieux enseignements qu’il recevait, elle eût été capable de grandes et nobles choses. Il n’en fut pas ainsi. Tout en paraissant porter à ses maîtres le respect et l’attachement qu’ils étaient en droit d’attendre de lui, tout en s’acquittant de son service avec un zèle, un empressement qui lui méritait souvent les éloges du marquis ou de Mlle Anne, Rémy supportait impatiemment le joug imposé à sa volonté et il laissait la vanité et l’ambition croître en lui.
Dans cette disposition d’esprit, on peut juger avec quel transport il accueillit et embrassa les idées nouvelles. Il jouissait au château d’une grande liberté d’action, grâce à la confiance que la famille de Bois-Morand avait en lui; il en profita pour se lier secrètement avec des individus qui ne surent que trop mettre à profit ses dispositions, le forçant à se dépouiller peu à peu de ses derniers sentiments honnêtes, à étouffer les cris suprêmes de sa conscience l’entraînant de plus en plus sur la pente du mal, et prédisant avec un mauvais rire qu’il ne tarderait pas à le commettre. Ils ne s’étaient pas trompés: Rémy en était venu à se faire l’agent de ces hommes, qu’il méprisait au fond, et l’espion de ses bienfaiteurs! C’était lui qui, par esprit de vengeance, ne voulant pas que le mariage des jumelles s’accomplit ni que leur départ s’effectuât, avait fait connaître le double projet formé par la famille de Bois-Morand à Grégoire le sabotier, lequel, entrant dans ses vues, en avait à son tour instruit les patriotes, afin qu’ils vinssent adroitement se jeter à la traverse. Ils n’avaient rien trouvé de mieux, pour en arriver à leurs fins, que d’empêcher le curé de se rendre au château; et, mis au courant toujours par Rémy de la façon dont le digne vieillard devait employer son temps jusqu’au moment de se rendre près de ses amis, ils lui avaient tendu l’embuscade dans laquelle, nous le savons, il était tombé.
Occupé dans la salle à manger dont la porte était demeurée ouverte, Rémy avait appris par le récit d’Olivier le résultat de son entreprise. L’intervention des trois hommes, sur l’apparition desquels il n’avait pas compté, en avait compromis le succès, il n’était pas sans une certaine inquiétude sur la façon dont elle allait se terminer; cette inquiétude fut à son comble quand il connut la décision de ses maîtres d’aller au secours du prêtre et la démarche des paysans. Il comprenait que, si vingt hommes l’avaient emporté sans peine sur trois, il leur serait impossible de tenir tête à une multitude; il fallait donc de toute nécessité se procurer du secours. Après une courte hésitation, le parti de Rémy fut pris: il chargea Lisette de le remplacer, et il courut, ainsi que l’avait bien pensé la rusée fillette, chez le sabotier, afin de lui apprendre ce qui se passait. Grégoire, averti par le tocsin, mis en éveil par les clameurs menaçantes des paysans, courait déjà sur la route de Machecoul, afin de réclamer du renfort. Rémy ne trouva à la hutte qu’un petit garçon d’une douzaine d’années, apprenti de Grégoire, enfant chétif, malingre, à demi hébété par l’excès du travail, les privations de toute sorte et les mauvais traitements.
– Où est Grégoire? lui demanda Rémy en entrant.
– A Machecoul, répondit simplement André.
– Y a-t-il longtemps qu’il est parti?
– Aussitôt qu’il a entendu sonner à l’église.
– Bien! fit Rémy, qui avait compris. Et il n’a rien dit en partant?
– Si fait! Il a dit: Ah! ah! il y a du nouveau!… Il a ri, puis il s’en est allé.
– Il y a du nouveau en effet, Dréo, reprit Rémy en donnant une tape amicale sur la joue pâle de l’enfant. Nous allons faire la guerre aux aristocrates, ils disparaîtront tous et nous nous mettrons à leur place. Ah! dame, tu ne mangeras plus ton pain sec, au moins!
–Mais Grégoire me battra tout de même? dit André en levant sur le jeune domestique son grand œil cerné de noir.
– Eh non! puisqu’il ne sera plus ton maître. Il n’y aura plus ni maîtres, ni serviteurs, ni riches, ni pauvres, tout le monde sera riche, tout le monde sera heureux! Tu verras, tu verras!
Un sourire empreint d’une sorte d’amertume passa sur les lèvres d’André; mais il ne répliqua pas une parole. Seulement, quand Rémy se fut éloigné, il murmura en secouant les mèches incultes de sa brune chevelure:
Tout le monde sera heureux!… C’est bien drôle. M. le curé dit toujours qu’on ne sera heureux que dans le ciel… Ils veulent tuer les nobles pour se mettre à leur place, mais je ne veux pas, moi, qu’on tue les nobles!… Le bon monsieur et les petites demoiselles ne sont pas méchants comme Grégoire, ils m’ont donné bien souvent du pain et des habits, et si le maître ne me battait pas quand il me voit leur parler, je ne manquerais de rien!… Non! non! je ne veux pas qu’on tue les nobles!… Pourquoi donc Rémy veut-il qu’ils meurent, lui? se demanda André, après un instant de réflexion; pourquoi ne les aime-t-il pas?… Il est pourtant bien heureux chez eux, il n’est jamais battu, il est toujours bien vêtu et bien nourri, et il ne travaille pas bien durement.
Ce disant, il regarda ses pauvres petites mains rendues rudes et calleuses au contact d’un pénible labeur, il secoua pensivement sa tête mélancolique et décolorée, et reprit:
Il ne les aime pas et il leur en veut, il ne cesse de le dire… Pourquoi leur en veut-il? pourquoi en veut-il surtout à Mlle Alix, qui est si bonne! si bonne! Que lui a-t-elle fait?
A cette question que se posait André, il lui fut impossible de répondre. Quant à nous, nous allons pouvoir le faire, nous allons vous faire connaître, chers lecteurs, le grief de Rémy contre Alix, grief qui remontait à bien des années déjà, qu’il n’avait jamais oublié, jamais pardonné, et qui était, au contraire, devenu avec le temps une blessure profonde, incurable. Il ne fallait pas chercher ailleurs l’origine de la haine de Rémy contre la famille de Bois-Morand.
Un jour, Olivier et Rémy, qui pouvaient avoir une douzaine d’années alors, jouaient dans le parc de la Forlière avec Alix et Berthe. Après avoir épuisé bien des jeux, ils s’assirent sur une pelouse et se mirent gravement à faire des souhaits «pour plus tard».
Moi, dit Olivier avec feu, je voudrais faire la guerre, devenir un brave serviteur du roi et un grand capitaine, et chasser tous les ennemis de la France.
– Moi, dit Berthe, j’aurais bien peur en te voyant aller à la guerre, mais je prierais tant le bon Dieu pour toi que tu reviendrais sans blessure. Et toi, Rémy, ajouta-t-elle en se tournant vers l’orphelin, est-ce que tu voudrais aussi faire la guerre?
– Je ne sais pas, répondit Rémy. Il me semble que, si j’étais grand, il n’y a qu’une seule chose qui pourrait me rendre heureux.
– Et laquelle donc? demandèrent tous les enfants.
–Ce serait d’être le mari d’Alix.
Il prononça ces mots avec une étrange vivacité et en fixant ses beaux yeux expressifs sur la gentille Alix. Celle-ci, très-occupée à tresser une couronne de bleuets, releva la tête à ces paroles et se mit à rire de bon cœur en regardant Rémy.
– Tu es fou, dit-elle joyeusement, est-ce que tu es un gentilhomme pour devenir mon mari?
Rémy rougit, se mordit les lèvres, retint avec dépit une larme qui arrivait à sa paupière, et dit d’un ton qu’il essayait de rendre indifférent:
–C’est juste! aussi n’était-ce qu’une plaisanterie. Veuillez me pardonner, Mademoiselle.
–Est-il drôle! s’écria Alix en riant plus fort, mais je ne t’en veux pas du tout, mon pauvre Rémy!
Mou pauvre Rémy! combien ces mots sonnaient désagréablement aux oreilles de l’orgueilleux! comme ils lui semblaient renfermer une ironie amère! Il n’en était rien pourtant; la vive etjoyeuse petite Alix les avait prononcés avec une intonation affectueuse, presque caressante: elle chérissait Rémy et n’aurait, pour rien au monde, voulu l’affliger. Ce petit incident n’avait pas tardé à être oublié de tous ceux qui en avaient été témoins; seul Rémy s’en était souvenu, il y pensait encore après dix ans, et, dans ce moment même où il croit avoir ébranlé, sinon détruit complétement le bonheur de la jeune fille, ce souvenir l’anime au point de le faire s’écrier les joues pourpres, l’œil en feu:
–J’ai souffert; eh bien! qu’elle souffre aussi!
Involontairement, la pensée de Berthe, sacrifiée comme sa sœur, traversa son cerveau. Un instant, il fut sur le point de se laisser attendrir, et puis il se railla lui-même de sa pitié.
–Bah! dit-il, si Berthe ne m’a pas exprimé hautement son dédain, elle ne me méprise pas moins que sa sœur. Elle est plus timide, mais non moins orgueilleuse; eh bien! que l’heure de l’humiliation sonne donc pour toutes deux, mais qu’elle sonne pour vous surtout, Alix, oh! Alix!…
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