Kitabı oku: «Les colombes de La Forlière»

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Gabrielle d' Éthampes

Les colombes de La Forlière


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066331115

Table des matières

LES COLOMBES DE LA FORLIÈRE CHRONIQUE VENDÉENNE

I PROJETS DE DÉPART.

II LES COLOMBES DE LA FORLIÈRE.

III LE PRÉLUDE.

IV EN AVANT.

V LISETTE.

VI RÉMY.

VII A LA MELLINIÈRE.

VIII LA LUTTE.

IX LE RETOUR.

X U NE VISITE NOCTURNE.

XI LE LUTIN DU CHATEAU.

XII NOUVEAU DÉPART.

XIII ENCORE LISETTE.

XIV SÉPARATION ET FUITE.

XV ANGOISSES.

XVI LA VIE DES PROSCRITS.

XVII AU CALVAIRE. — ANDRÉ L’INNOCENT.

XVIII LA TENTATIVE. — LE RUBAN BLEU.

XIX LE RÈGNE DE CARRIER.

XX L’HOMME ROUGE.

XXI CRUELLE ALTERNATIVE.

XXII LE CITOYEN GRÉGOIRE. — ÉTRANGE RÉVÉLATION.

XXIII GENTILHOMME!

XXIV LES DERNIERS ACTES DE L’HOMME ROUGE.

XXV APRÈS LA TRISTESSE LA JOIE.

XXVI RÉUNION.

XXVII A DIEU!

BIBLIOTHÈQUE DES JEUNES FILLES D.S.G.

LES

COLOMBES

DE

LA FORLIÈRE

PAR

GABRIELLE D’ÉTHAMPES


LIBRAIRIE CATHOLIQUE

PERISSE FRÈRES

Nouvelle Maison à PARIS, rue Saint-Sulpice, 38

BOURGUET, CALAS ET Cie, SUCCESSEURS

PROPRIÉTÉ

PROPRIÉTÉ.

2441-77CORBEIL. Typ. et stér. de CRÈTE.

A

LA MÉMOIRE CHÉRIE ET VÉNÉRÉE DE MES TANTES

ANNE

ET

LOUISE-GABRIELLE

EN RELIGION SŒUR SAINT-SATURNIN

LES
COLOMBES DE LA FORLIÈRE
CHRONIQUE VENDÉENNE

Table des matières

I
PROJETS DE DÉPART.

Table des matières

«Ainsi, mon père, vous êtes résolu à ne pas partir avec nous, à ne pas quitter la France? Alors, je vous en conjure, permettez-nous de rester. Sans vous, sans notre frère, sans notre tante, comment voulez-vous que nous puissions nous résigner au départ?

Mes pauvres enfants, il le faut absolument. Vous êtes jeunes, remplies d’avenir, d’espérances; vous ne pouvez demeurer ici; moi, je suis vieux, je n’attends plus que le repos de la tombe; me transplanter, à mon âge, loin du sol natal, ce serait folie. Non! non! je dois rester, je ne dois pas abandonner la terre qui renferme les restes de votre bonne mère, la terre où mes parents ont vécu et où je veux mourir. Quant à votre tante et à Olivier, tous mes arguments ont échoué devant leur obstination.

Et pourquoi donc ne serions-nous pas obstinées, nous aussi, mon père? Ne vous aimons-nous pas autant qu’ils vous aiment? ne nous êtes-vous pas aussi nécessaire qu’à eux? Pourquoi donc nous contraindre, quand vous les laissez libres de faire leur volonté?

Ingrates enfants! allez-vous me reprocher de trop vous aimer? Si je désire votre éloignement, n’est-ce pas afin d’assurer votre tranquillité et celle des deux vaillants cœurs auxquels vous appartiendrez dans quelques heures? Pensez-vous que sans cela je consentirais à me séparer de celles qui, jusqu’à ce jour, ont fait ma consolation, ma joie, mon orgueil, et dont l’affection et les soins m’étaient si doux?… Vous appréciez comme ils le méritent Gaëtan et Bénédict; ils sauront, je n’en doute pas, adoucir pour vous les rigueurs de l’exil. Cet exil ne sera pas aussi long que vous le supposez peut-être, la tourmente s’apaisera et vous reviendrez. Vous reviendrez sous le toit paternel, où votre vieux père va vous attendre et où vous le retrouverez, s’il plaît à Dieu. Courage et espoir donc, mes pauvres enfants.

Mon père, dites plutôt courage et résignation.

Résignation pour moi, mes chères filles, et espoir pour vous.»

Telles étaient, un soir du mois de mars1793, les paroles qui s’échangeaient entre un homme d’une cinquantaine d’années, à la figure belle et expressive, à la taille droite et imposante, à la chevelure à peine grisonnante, n’eût été son œil de poudre, et deux belles jeunes filles de dix-huit à vingt ans, qui se tenaient tantôt debout et tantôt agenouillées devant le vaste fauteuil où était assis celui qu’elles nommaient leur père. Elles portaient sur leurs traits délicats et charmants toutes les marques de la plus poignante douleur; et nous savons, par la conversation que nous avons surprise, combien l’expression de leur physionomie était en rapport avec l’état de leur cœur. En effet, Alix et Berthe de Bois-Morand, qui n’avaient jamais quitté leur père, pouvaient-elles envisager sans tristesse la pensée de leur départ prochain, de ce départ qui n’aurait pas de retour peut-être et qui allait s’effectuer au moment où la France, palpitante d’angoisse, commençait à se courber sous un joug sanglant?

Privées de leur mère dès le plus bas âge, leur tendresse s’était partagée entre leur père et la tante qui les avait élevées. Cette tendresse s’était augmentée d’une vive et profonde reconnaissance, quand, devenues plus grandes, elles avaient pu comprendre le dévouement de M. de Bois-Morand leur faisant à toute heure le sacrifice de quelques-unes de ses plus chères habitudes, ou de ses relations les plus amicales, lui-même s’occupait de leur instruction, de leur éducation, et apprécier la valeur des soins de mademoiselle Anne qui, pour elles, avait renoncé à tout établissement. Aussi, plus les jeunes filles songeaient à tout ce qu’elles avaient reçu de ces deux êtres si bons et si dévoués, et plus elles se trouvaient malheureuses devant l’obligation qui leur était imposée de les abandonner.

Fiancées depuis longtemps déjà à deux jeunes gens, deux frères, MM. de Martigny, seuls rejetons d’une antique et opulente famille, voisine de celle dans laquelle nous venons de nous introduire, mesdemoiselles de Bois-Morand avaient vu retarder leur mariage devant les événements survenus en France, sans savoir quand il pourrait avoir lieu. Mais une idée a subitement traversé le cerveau de leur père: l’union qui lui tient tant au cœur, à cause des garanties de bonheur qu’elle présente pour ses filles, s’accomplira en dépit des tristesses et des sombres appréhensions du moment. Le curé de la paroisse, prévenu, voudra bien se transporter au château pour y donner, au milieu de la nuit, la bénédiction nuptiale aux deux couples, qui, aussitôt après, quitteront la France et passeront en Angleterre. Ce projet fut communiqué aux jeunes filles qui, ne doutant pas que le reste de leur famille n’émigrât avec elles, y donnèrent leur plein consentement: tout fut donc préparé pour leur union et pour leur départ. En même temps, le marquis essayait de décider sa sœur et son fils à suivre les jeunes gens, mais sans pouvoir y réussir.

«Mon frère, partez-vous? Quittez-vous la France? avait demandé mademoiselle Anne.

– Moi, Anne, émigrer à mon âge! Vous n’y pensez pas! Non, non, on me chassera de la maison de mes pères; mais, volontairement, je ne la quitterai pas!

– Eh bien, Gérard, je ne la quitterai pas plus que vous, repartit mademoiselle de Bois-Morand de cet accent simple et ferme qui n’admettait aucune réplique, le marquis le savait.

–Et moi, mon père, je ne partirai pas non plus! s’écria Olivier, bouillant jeune homme d’une vingtaine d’années dont l’ardeur ne pouvait être tempérée que par l’excellence du cœur. Je suis un homme, ma place est à vos côtés. Comme vous, je ne quitterai cette maison que quand on m’y contraindra par la force; encore en disputerai-je les murailles pierre à pierre. Non! je ne partirai pas! je resterai près de vous pour vous consoler, pour vous protéger, pour vous défendre, et si l’on nous condamne à mourir, eh bien! nous mourrons ensemble, dignes de nos ancêtres, dignes de notre nom. C’est chose entendue, n’est-ce pas?»

M. de Bois-Morand n’avait pas eu la force de répondre oui, mais un éclair d’orgueil avait traversé son regard; il avait serré son fils contre sa poitrine; le jeune homme avait compris que c’était un consentement tacite, et il avait remercié son père, comme s’il lui eût accordé la plus précieuse de toutes les faveurs. Nul doute que Berthe et Alix n’eussent parlé comme leur frère; mais on leur fait un mystère de la séparation qui va s’accomplir, et quand il faut enfin la leur apprendre, on ne les laisse point libres de partir ou de demeurer.

Habituées de longue main à l’obéissance, elles courbent la tête, se contentant de s’écrier en joignant leurs mains tremblantes:

«Mon père, mon bon père, laissez-nous, oh! laissez-nous près de vous!»

Elles ne sont pas les seules à souffrir; ce que le père éprouve, cela se devine au regard dont il les enveloppe, aux caresses dont il couvre leurs fronts et leurs joues pâles, à l’altération de son visage, au tremblement de sa voix. Quelle force d’âme il lui faut pour répondre non à leurs ardentes supplications, quand son cœur, à l’unisson des leurs, crie: Oui! Il lui semble qu’il ne les a jamais vues plus séduisantes qu’en cet instant où leurs beaux yeux, noyés de larmes, se tournent vers lui pleins d’un tendre reproche, où leurs mains s’attachent à ses vêtements avec l’énergie du désespoir. Oui, elles sont charmantes, et il serait difficile de pouvoir faire un choix entre elles, car elles sont parfaitement identiques, si identiques que l’œil de leur père lui-même pourrait s’y tromper sans la nuance différente d’un ruban nouant leurs boucles blond-cendré. Elles ont les mêmes traits réguliers et purs, la même coupe gracieuse de visage, le même front d’une éclatante blancheur sur lequel se dessine l’arc fin et délié des sourcils qui, par un bizarre contraste avec la chevelure blonde, sont d’un noir de jais. Elles ont les mêmes yeux d’un bleu doux, frangés de longs cils noirs comme les sourcils; le même profil harmonieux et correct; la même taille élancée et élégante, dont le roide corsage de nos grand’mères ne parvient pas à détruire la souplesse; la même démarche aisée et pleine de grâce; les mêmes gestes enfin et jusqu’au même son de voix. Ici pourtant, il y a parfois une légère différence, Alix a des inflexions plus joyeuses, plus vives, plus décidées; Berthe, plus douces, plus calmes, souvent un peu mélancoliques. Cette nuance, à peine saisissable pour une oreille étrangère, se retrouve d’une façon plus accusée dans le jeu de leur physionomie, ce qui peut donner à penser qu’au moral les deux sœurs ne sont pas tout à fait aussi semblables qu’au physique. Elles sont jumelles et viennent d’entrer dans leur dix-huitième printemps. Le pays qui les a vues naître les aime d’une immense affection, et leur a décerné, d’une voix unanime, ce surnom qui leur convient à merveille: Les colombes de la Forlière. Elles ont la douceur et la grâce du charmant oiseau qu’elles personnifient.

Tandis qu’il les contemple avec une tendresse mêlée d’attendrissement, le marquis se sent disposé à se laisser fléchir; mais il se roidit contre sa douleur, contre sa faiblesse; il appelle à son aide tout son calme, presse une dernière fois sur sa poitrine leurs deux têtes blondes et les repousse doucement en disant d’une voix émue:

«Allez, mes enfants, vous occuper de votre toilette… Je le conçois, vous n’en avez pas le cœur… Il le faut pourtant, à cause de ceux à qui vous allez être unies et à cause de la grandeur du sacrement que vous allez recevoir. Mon Alix, toi qui es naturellement courageuse, soutiens ta sœur, ranime-la; en un mot, montre-toi forte pour vous deux. A bientôt, mes filles, mes filles chéries!

– Ah! père!…»

Elles entourèrent son cou de leurs bras, se penchèrent frémissantes vers lui et exhalèrent un long, un douloureux sanglot.

Mes enfants, que vous me faites du mal! s’écria M. de Bois-Morand en essayant de s’arracher à leur étreinte. Obéissez-moi, je vous en prie.

Oui, répondit Alix en relevant la tête et en s’essuyant les yeux, oui, nous serons raisonnables. Allons, viens, Berthe, viens, et calme-toi.»

Alix prit la main de sa sœur et l’entraîna vers le fond de la chambre, sans qu’elle essayât d’opposer aucune résistance. Parvenues près de la porte par laquelle elles allaient sortir, les deux sœurs se retournèrent d’un commun mouvement. Debout au milieu de l’appartement, M. de Bois-Morand, le front chargé de tristesse, l’œil humide, les regardait s’éloigner; elles lui envoyèrent un baiser dans lequel elles avaient mis toute leur âme; il leur fit, sans parler, car, il le sentait, aucun son ne fût venu à ses lèvres, un petit signe d’adieu; et elles disparurent.

Mon Dieu! pensa le pauvre père quand il ne les vit plus, elles ne se doutent pas de ce qu’il me faut de courage pour accomplir le sacrifice nécessaire à leur sécurité, à leur bonheur. Mon Dieu, quelles que soient les tortures de mon cœur paternel, ne me laissez pas faiblir, donnez-moi la force d’aller jusqu’au bout!


II
LES COLOMBES DE LA FORLIÈRE.

Table des matières

En quittant leur père, les deux sœurs se rendirent dans l’appartement qu’elles occupaient au premier étage du château. Il se composait d’une petite antichambre où elles avaient coutume de recevoir les pauvres gens du pays qui avaient recours à leur charité ou seulement à leur obligeance, et d’une vaste pièce plus commode qu’élégante où elles passaient tous leurs instants de liberté. Deux lits jumeaux y garnissaient une alcôve profonde, que fermaient des rideaux verts garnis de crépines d’or; l’ameublement de même couleur n’était pas luxueux, mais il était disposé avec goût. Si, dans ce tranquille asile, l’œil n’était pas ébloui, comme il l’est de nos jours, par le brillant clinquant qui règne tout autour des jeunes filles à la mode, il était du moins charmé par le bon ordre que l’on y rencontrait. De prime abord, on pouvait constater que les habitantes possédaient, en outre de cette précieuse qualité de l’ordre, les louables habitudes du travail et de la piété. Les indices du travail se montraient sous toutes les formes, depuis le simple écheveau de laine grossière placé sur un dévidoir, jusqu’à la tapisserie aux riches nuances tendue sur le métier à broder, et soigneusement voilée par crainte de la poussière; depuis le rouleau de rugueuse étoffe destinée aux vêtements des indigents, jusqu’à la pièce de fine batiste devant aller parer les autels ou servir aux objets nécessaires à la célébration du saint sacrifice; depuis la modeste boîte à ouvrage jusqu’au chevalet supportant tantôt une étude de fleurs, tantôt une étude de paysage, jusqu’à la harpe dans son étui, et enfin jusqu’aux volumes nombreux et choisis rangés sur plusieurs tablettes au-dessus d’un petit secrétaire en bois de rose qui avait appartenu à la marquise. Quant aux indices de la piété, ils consistaient dans le livre d’heures demeuré ouvert sur le prie-Dieu de chêne, dans les bénitiers à la conque de nacre soutenue par des anges gardiens, dont les blanches ailes se détachaient gracieusement sur le vert foncé des tentures; dans un Christ, d’une admirable expression, placé au-dessus d’une sainte Vierge à l’Enfant-Jésus aux pieds de laquelle s’épanouissaient toujours en été des fleurs fraîches cueillies, en hiver des fleurs artificielles; et enfin dans un grand nombre de portraits de famille appendus à la muraille, parmi lesquels on reconnaissait ceux du marquis, de la marquise et de Mlle Anne.

En pénétrant chez elles, les jeunes filles eurent peine à retenir un soupir à la vue des blanches toilettes qu’une jeune paysanne à leur service disposait sur un sofa.

«Ces demoiselles viennent pour s’habiller?» demanda-t-elle en se retournant vers les arrivantes. Puis, comme si elle eût compris ce qui se passait au fond de leur cœur, elle ajouta en soupirant elle aussi:

«Dame! qui aurait pu penser que nous aurions eu plutôt envie de pleurer que de nous réjouir le jour du mariage de ces demoiselles!… Si nous n’avions pas vécu dans un temps pareil, quelle joie pour tout le pays de voir passer, dans leur belle parure de mariées, les colombes de la Forlière pour se rendre à l’église! Et puis quelle belle fête!.. Pendant que les messieurs et les dames auraient dansé au château, comme nous aurions sauté de bon cœur, nous autres, dans la grande avenue!… Mais non, ni fête, ni danse, ni rire, rien que de la tristesse!

–Ne te désole pas, Lisette, c’est le bon Dieu qui veut qu’il en soit ainsi.

–Il est le maître, c’est sûr, répliqua la jeune fille en secouant sa tête, ordinairement mutine, mais en ce moment fort soucieuse; il est le maître, mais c’est tout de même dur de voir que les mauvais triomphent et que les bons… Mais ça ne durera pas toujours comme cela… les bons se révolteront, et dame, gare aux mauvais!

As-tu recueilli quelques nouvelles, Lisette? demanda Alix.

Pas précisément, Mademoiselle; seulement les têtes se montent de plus en plus; les gars sont bien décidés à ne pas se laisser conduire à la boucherie, et ils déclarent hautement qu’ils ne tireront pas à la milice, et qu’ils préfèrent mourir dans leurs foyers plutôt qu’à la frontière. Mon père dit qu’ils ont bien raison, et que nos premiers ennemis ce sont ces vilaines gens qui ont tué le roi, qui poursuivent et chassent les prêtres, pillent les églises et ne cessent d’insulter et de menacer tous ceux qui ne pensent pas comme eux. Si les nobles consentent à se mettre à la tête des paysans, il y aura du nouveau par ici et tous ces faillis patriotes verront beau jeu.

Je crains bien que, s’il y a lutte, les plus forts ce ne soient eux, au contraire, ma pauvre Lisette.

Par exemple, Mademoiselle, le bon Dieu se mettrait donc avec les ennemis de sa religion? s’écria la petite paysanne avec une sorte de courroux qui alluma un éclair dans ses yeux noirs.

Non, mais il peut être dans les desseins de Dieu de faire triompher ses ennemis, pour éprouver la foi et la fidélité de ses amis,» répliqua de sa voix calme et douce Berthe de Bois-Morand.

Lisette courba la tête et resta un moment silencieuse. Bientôt elle reprit avec force et en agitant son petit poing brun et nerveux:

«Enfin on essayera de se défendre. Moi toute la première, je vous réponds que, si je ne partais pas pour l’Angleterre avec vous, je ne me gênerais pas pour taper un bon coup sur ces faillis patauds, s’ils se hasardaient à venir ici. Je n’aurais pas peur de leurs vilaines faces de Judas, allez! Moi, je n’ai peur de rien d’abord.

–Est-elle vaillante au moins, cette petite Lisette! dirent les deux sœurs, qui ne purent s’empêcher de sourire.

Dame! Mesdemoiselles, avant de venir au château, quand je gardais les moutons chez mon père, je les défendais bien contre les loups, toute petite que j’étais. Une fois, il y en eut un qui vint me prendre un agneau tout à côté de moi, et sous le museau de mon chien. Ah! dame, il ne l’a pas emporté loin, je vous en réponds. Labri s’est élancé sur lui, et moi, j’ai couru avec mon bâton; je lui en ai donné un grand coup sur sa vilaine tête, il a lâché l’agneau et s’est sauvé tout sanglant. Les patauds sont encore plus méchants que les loups, dans ce cas-là, ma foi, on tape doublement.

– Ah! mon Dieu! Lisette, quelle humeur batailleuse tu as! Si l’on se bat ici, tu vas vraiment souffrir beaucoup en t’éloignant.

– Je souffrirai, oui, Mademoiselle, répliqua Lisette, dont le visage se rembrunit, mais parce que je laisserai mon père.… Je souffrirai comme vous en quittant M. le marquis et M. le comte. Il est vrai que.»

Lisette rougit et se tut subitement.

– Il est vrai que tu laisses aussi Michel; c’est là ce que tu veux dire, n’est-ce pas? s’écria Alix, saisissant par un mouvement spontané la main de la petite paysanne. Ma chère Lisette, il en est temps encore; si tu ne te sens pas la force de partir avec nous, dis-le bien franchement, nous ne t’en voudrons pas, va: nous comprenons trop bien ce que la séparation, et une telle séparation, a de rigoureux1»

Lisette leva sur les deux sœurs son clair regard, où, à travers ses larmes, perçait une indicible tendresse:

«Partir me fait bien de la peine, dit-elle, mais mon père et Michel seront contents de me savoir loin d’ici, s’ily a la guerre, et, d’un autre côté, comment pourrais-je m’habituer à ne plus vous voir? Je ne suis pas encore trop adroite pour vous servir, mais enfin, là-bas, qui le ferait à ma place?

– Personne avec autant de dévouement et de cœur, assurément, répondirent avec attendrissement les jumelles; mais nous ne voulons pas être égoïstes, et si tu éprouves la plus petite répugnance à t’expatrier, reste, reste, nous ne t’en voudrons pas.»

Lisette allait protester de nouveau de son attachement à ses maîtresses et assurer qu’elle était prête à les suivre, dussent-elles aller au bout du monde; l’apparition d’un nouveau personnage détourna le cours de l’entretien. C’était une femme d’âge mûr, mais parfaitement conservée et encore très-belle; son air était extraordinairement noble; d’une taille élevée, elle portait avec une majestueuse aisance les modes du règne de Louis XVI, et ses manières étaient celles d’une véritable grande dame. Si tout d’abord ceux qui se trouvaient en présence de Mlle Anne de Bois-Morand, car c’était elle, se sentaient intimidés, ils étaient promptement rassurés; elle n’était fière qu’avec les orgueilleux, les pédants et les sots, et se montrait, au contraire, singulièrement affable et bienveillante pour tous ceux qui n’appartenaient pas à l’une de ces trois catégories; soit qu’elle eût avec eux des rapports d’amitié, de convenance ou de charité. Dans ce dernier cas, elle était doublement bienveillante. Aussi avec quel empressement les affligés, à quelque classe qu’ils appartinssent, accouraient vers elle1Il n’était pas toujours en son pouvoir de faire cesser leurs tourments, mais du moins elle mettait tout en œuvre pour les apaiser; et c’était du baume déjà sur une blessure que cette parole douce et sympathique qui savait si bien trouver le chemin du cœur, que ce regard tendre et compatissant qu’aucune infortune ne trouvait sec. D’après ce qui précède, on ne s’étonnera pas si nous disons que Mlle de Bois-Morand était universellement haïe des méchants, qui ne lui pardonnaient pas d’être forcés de la respecter, et universellement aimée des bons, qui la regardaient comme une âme bénie dont la présence au milieu d’eux leur portait bonheur.

Quant aux jumelles, je n’essayerai pas de dire quelle affection tendre, profonde, dévouée, elles avaient pour leur tante, qui leur avait servi de mère, qui était leur marraine et ne cessait de les entourer de la plus vive et de la plus ardente sollicitude.

Selon un usage fort répandu à cette époque, où l’on n’avait pas toujours à la bouche le mot égalité, mais où, par le fait, on le mettait mieux en pratique devant Dieu; selon un usage auquel les plus riches et les plus puissants ne dédaignaient pas de s’astreindre, par humilité chrétienne, ce fut un pauvre villageois, un simple tenancier qui fut choisi par M. et Mme de Bois-Morand pour tenir, avec Mlle Anne, leurs deux petites filles sur les fonts baptismaux. Devenues grandes, Alix et Berthe, bien loin de mépriser leur parenté spirituelle avec Vincent Moreau, aimaient à le visiter, à lui offrir de petits présents, à s’entretenir avec lui, le désignant toujours par cette appellation tendre et familière: «Papa Vincent,» et lui portant presque autant d’attachement et de respect filial qu’à leur excellente marraine, Mlle Anne.

A l’entrée de cette dernière, elles s’élancèrent à sa rencontre, et Lisette sourit. Mlle de Bois-Morand se pencha pour baiser le front de ses nièces, et elle leur dit avec un étonnement mêlé d’un peu de reproche:

Vous n’avez pas encore commencé votre toilette, mes chères enfants?… Il est pourtant fort tard, savez-vous? M. de Beauplan et MM. de Martigny sont arrivés; si vous vous faites trop attendre, votre père ne sera pas content.

Alix et Berthe baissèrent la tête comme deux écolières prises en faute.

–Nous nous sommes oubliées à babiller avec Lisette, dit Alix; en nous dépêchant, chère tante, nous pouvons réparer le temps perdu. Pardonnez-nous donc, et toi, petite Lisette, habille-nous.

– Je vais aider Lisette, cela ira plus vite,» dit Mlle de Bois-Morand.

Les deux sœurs, réprimant un soupir, vinrent se mettre aux mains de leur tante et de leur jeune servante, qui commençèrent à les parer. Bientôt elles furent prêtes, et si jolies, si ravissantes dans leurs vaporeuses toilettes et sous leurs longs voiles, que Lisette s’écria en joignant les mains avec admiration.

«Ah! Jésus! que ces demoiselles sont belles! N’est-ce pas, Mademoiselle Anne, qu’elles sont belles?»

Mlle Anne sourit et se contenta, pour toute réponse, d’envelopper les deux sœurs d’un regard tendre, ému, où perçait une pointe de vanité. Sous l’empire de leurs préoccupations, elles ne la remarquèrent pas. Habituellement simples, elles n’avaient pas ces ravissements de toute jeune fille de dix-sept à vingt ans qui revêt pour la première fois une toilette seyante; il semble que, le jour de leur mariage, un peu de coquetterie leur eût été permise; les pauvres enfants étaient incapables d’en éprouver: on leur avait dit de se parer, elles avaient obéi; mais tout autre sentiment que celui d’une profonde tristesse était étranger à leur cœur.

Leur toilette terminée, elles se jetèrent dans les bras l’une de l’autre, et les pleurs amassés sous leurs paupières se firent jour.

«Du moins nous deux, nous ne nous quitterons jamais! s’écrièrent-elles en mêlant leurs larmes et leurs baisers,

Non, mes pauvres petites, mes mignonnes, dit Mlle Anne en les attirant à elle l’une et l’autre, non, vous ne vous quitterez pas; que cette pensée vous encourage et vous console. Allons, du calme, de la force, pour votre père, pour vos fiancés, pour nous tous.»

Les deux sœurs embrassèrent longuement leur tante, qui, tenant réunies leurs mains dans les siennes, leur donna, à demi-voix, quelques tendres avis. Ayant réussi à les calmer, elle les entraîna vers le salon, en adressant à Lisette un signe d’adieu et de réconfort. Pendant toute cette scène, la jeune servante avait pleuré silencieusement à l’écart; mais quand elle se vit seule, sa douleur déborda, elle s’affaissa au pied de la statue de la sainte Vierge en éclatant en sanglots. Ses pleurs, quelques plaintes naïves, une fervente prière, tout cela soulagea cette petite âme vaillante; aussi ne tarda-t-elle point à se relever, à s’essuyer les yeux, et à s’éloigner, après avoir mis un peu d’ordre dans la chambre, en murmurant:

«Enfin, bonne sainte Marie, puisqu’il faut que nous nous en allions dans ce vilain pays qui est si loin, si loin, faites-nous la grâce de revenir ici un jour, et conservez, pour que nous puissions les revoir tous, ceux que nous laissons derrière nous!»

Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
231 s. 2 illüstrasyon
ISBN:
4064066331115
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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