Kitabı oku: «La Vie en Famille: Comment Vivre à Deux?», sayfa 3
CHAPITRE IV
MIEL ET FIEL
«Chez les anciens, les jeunes gens qui sacrifiaient à Junon nuptiale ôtaient le fiel de la victime immolée, et le jetaient au loin, pour témoigner leur résolution de bannir de leur union la colère et l'amertume8.»
L'auteur ne nous dit pas si le symbole était véridique ou menteur. Mais l'histoire des mœurs, qui domine l'histoire des gouvernements, le dit pour lui. Les plus anciens témoignages prouvent assez que les passions humaines ont, de tout temps et partout, fait à peu près la même somme de ravages, et que beaucoup de ceux qui avaient jeté au loin le fiel de la victime avaient conservé leur propre fiel en leurs flancs.
C'est cela qu'il faut arracher, dès le seuil du mariage, et jeter au vent pour qu'il le dessèche et l'emporte. On l'a proclamé bien des fois: le temps des symboles et des mythes est accompli; nous sommes arrivés à l'époque du fait. C'est à nous de faire passer cette image des rites antiques dans la réalité, et c'est à ce prix seul que la vie à deux donnera sa pleine source de joies individuelles et de forces actives contribuant au bien social.
Je trouve, dans les écrits d'une Anglaise, Mrs. Chapone, que j'ai déjà eu l'occasion de citer, une page qui développe avec une calme élévation et un rare bon sens la pensée que je viens d'indiquer. Se reportant aux conditions qui s'imposent aux mariés, vis-à-vis de leur famille respective, Mrs. Chapone demande à la jeune femme: «Si c'est un devoir important d'éviter toute discussion et tous désagréments avec ceux qui sont de la proche parenté de votre mari, de quelle conséquence n'est-il pas d'éviter toutes les occasions d'avoir du ressentiment l'un contre l'autre!»
Elle poursuit: «Quoi qu'on puisse dire des querelles d'amoureux, croyez-moi, celles des gens mariés ont toujours d'épouvantables conséquences, pour peu qu'elles aient quelque durée ou quelque gravité. Si on les laisse amener des expressions d'amertume ou de mépris, ou trahir chez l'un des époux un sentiment habituel d'aversion ou de répugnance pour quelque particularité physique ou morale de l'autre, ce sont là des blessures qui ne se guérissent presque jamais complètement… Le souvenir douloureux de ce qui s'est passé surviendra souvent aux heures les plus tendres, et la moindre bagatelle le réveillera et le renouvellera. Il faut, dès le début, être particulièrement en garde contre cette source de malheur. De nouveaux mariés, dans l'excès même de leur amour, se laissent parfois aller à de petites scènes de jalousie et à des querelles puériles, qui, tout d'abord, aboutissent peut-être à un redoublement de tendresse, mais qui, souvent répétées, perdent leurs agréables effets, et ne tardent pas à en produire d'autres d'une nature tout opposée. La dispute devient chaque fois plus sérieuse; la jalousie et la défiance poussent des racines; le caractère se gâte des deux côtés; les habitudes d'aigreur, de contradiction, d'interprétation méchante prennent le dessus et finissent par dominer toute autre affection qui leur a donné naissance. Ne perdez jamais de vue que le bonheur du mariage repose tout entier sur une solide et permanente amitié, – à quoi rien n'est plus opposé que la jalousie et la défiance. Ces défauts ne sont pas moins contraires aux vrais intérêts de la passion. Vous ne gagnerez jamais rien à exiger de l'affection de votre mari plus qu'elle ne peut naturellement vous donner; la peur d'alarmer votre jalousie et d'amener une querelle pourra bien le forcer à feindre une tendresse plus vive que celle qu'il ressent; mais cet effort, cette contrainte même diminue et par degrés éteint réellement cette tendresse. Si donc il paraissait moins affectueux et moins attentif que vous ne le désirez, il faut ou réveiller sa passion en déployant quelque grâce nouvelle, quelque charme irrésistible de douceur et de sensibilité, ou bien vous conformer, du moins en apparence, au degré d'affection que son exemple prescrit; car c'est votre rôle de suivre modestement sa direction, plutôt que de lui faire sentir le désagrément de ne pas être capable de marcher du même pas que lui. La vérité est que c'est l'orgueil, plutôt que la tendresse, qui d'ordinaire dicte à une personne susceptible ses déraisonnables exigences; et cet orgueil est récompensé, comme il le mérite, par des mortifications et le froid éloignement de ceux qui en souffrent.»
Ce qu'il y a de particulier dans cet état, et ce que Mrs. Chapone fait bien ressortir, c'est que l'amour travaille ici contre lui-même. Or l'amour étant aveugle, comme chacun sait, ni l'un ni l'autre des époux ne s'aperçoivent du dommage causé, de la sape de plus en plus profonde qui se creuse et fera crouler l'édifice. Au contraire, il arrive qu'ils prennent goût à ces reproches et à ces querelles, sachant quels rapprochements, quels élans de passion les suivent. Comme ces gourmands au palais blasé qui ont besoin de tous les feux du poivre, du piment et du curry pour goûter la saveur d'un mets, les caresses de l'amour leur semblent fades s'ils ne les font précéder de l'orage des paroles injurieuses ou amères, et parfois – je le dis quoi qu'il m'en coûte – de la grêle des coups.
Mais, de même que ces abus de condiments gâtent l'estomac, les scènes de ménage, quelque tendre qu'en soit le dénouement ordinaire, gâtent le cœur. Un jour vient où la récompense ne paraît pas valoir le prix dont on l'achète, et le moindre mal qui puisse résulter de telles coutumes matrimoniales, c'est que l'impression de lassitude et de dégoût se produise chez les deux époux à la fois. Ils sont, du moins, en condition de reconnaître en même temps leur tort et de s'en corriger, ou, s'ils s'en sentent incapables, de s'entendre pour se créer, soit dans le mariage, soit en dehors, un modus vivendi où la part du scandale, toujours trop grande, sera réduite à son minimum.
«Il n'y a guère de gens plus aigres que ceux qui sont doux par intérêt», dit Vauvenargues. Aussi ne faisons-nous pas appel au seul intérêt. C'est à l'intelligence et au cœur que nous nous adressons à la fois pour mettre en garde les nouveaux époux contre ces mouvements désordonnés de la passion qui s'use elle-même et, comme le fruit décevant des rivages de la Mer Morte, ne laisse qu'une cendre amère dans la bouche des étourdis qui pensaient y puiser des jouissances toujours renouvelées et sans cesse de plus haut goût.
Il faut être doux parce qu'on a du plaisir à l'être: parce qu'il n'est rien de meilleur au monde que d'être agréable à qui l'on aime, et que, quand le mari trouve que sa femme est bonne et que la femme trouve que son mari est bon, ils ont à eux deux ramené sur terre, pour eux et ceux qui les entourent, le paradis.
Le sujet est trop grave pour admettre la plaisanterie vulgaire qui n'a pour effet que le rire physique, lorsque son ineptie ou sa trivialité ne font pas hausser les épaules d'impatience et d'ennui. On ne s'attend donc pas à trouver ici la répétition des éternelles sottises sur la couleur du ménage et autres gaudrioles de la même farine. On ne m'en voudra pourtant pas, je l'espère, de rapporter, dans un intérêt de curiosité d'autant plus permise qu'elle se rattache étroitement à la question qui nous occupe, une explication assez ingénieuse et inattendue de la couleur jaune prise comme symbole conjugal.
L'auteur des Mémoires historiques et galans pense qu'Ovide, en représentant l'Hymen croceo velatus amictu, «a voulu sans doute nous faire une leçon de ce qui est si essentiel au mariage. Les soucis d'une famille dont vous vous chargez, le risque que vous courez de tant de coups de fortune, la jalousie inévitable que vous avez d'une femme, pour peu qu'elle vous agrée, ou que votre honneur vous touche, ne sont-ce pas autant de sujets de jaunisse! et n'est-ce pas une merveille, si le tempérament le plus vigoureux et le plus enjoué ne tombe pas dans un état ictérique?»
La jalousie est, à coup sûr, la disposition morale la plus propre à faire naître cet état, et il n'est guère de description de jaloux ou de jalouse qui ne soit marquée de ce trait: jaune comme un coing. C'est en effet celle qui met le plus de bile dans le sang, la passion fielleuse par excellence.
«Toute jalousie, dit un ancien poète anglais9, doit toujours être étranglée à sa naissance; ou le temps conspirera bientôt à la rendre assez forte pour surmonter la vérité.»
Le propre de la jalousie, en effet, est de donner aux visions que le soupçon fait surgir dans l'esprit le relief et la certitude de la réalité. Le jaloux objective les images qui hantent son cerveau avec une intensité curieuse pour l'observateur et formidable pour les époux. Car, sans insister sur cette facilité qu'a le jaloux – ou la jalouse – à se croire certain de ce qu'il imagine, surtout si c'est incroyable et monstrueux, – la jalousie crée, dans la vie à deux, tous les maux, et ne saurait en guérir un seul. C'est ce que voyait Fuller lorsqu'il écrivait: «Là où la jalousie est le geôlier, beaucoup s'échappent de leur prison; elle ouvre plus de voies au vice qu'elle n'en ferme.» La comédie de tous les âges et de tous les peuples a trouvé dans cette idée une source inépuisable de situations plaisantes et douloureuses à la fois, qui, à défaut des exemples que fournit en abondance l'expérience journalière de la vie, peuvent servir de documents et d'enseignement.
Le dicton populaire: «On n'est jaloux que de ce qu'on aime» n'est vrai que par rapport à un amour égoïste qui, tout en se portant sur autrui, n'est proprement que l'amour-propre ou l'amour de soi. Nous concevons la douleur immense, l'irrémédiable désespoir que peut jeter dans un cœur aimant la découverte de la trahison de l'être aimé. Nous concevons encore, tout en les blâmant et en les regrettant, les mouvements impétueux qui poussent en ces circonstances les personnes violentes et passionnées à des excès que les cours d'assises condamnent ou acquittent, au hasard de l'impression produite sur des jurés sensibles. Mais nous ne saurions considérer la jalousie à priori, si l'on peut dire, celle qui obsède l'esprit au fort même de l'amour partagé et qui, à défaut de motifs, se forge des catastrophes chimériques et se nourrit avidement du poison des soupçons, que comme une maladie morale dont il faut se guérir à tout prix, si l'on ne veut faire son propre malheur en même temps que le malheur de celui ou de celle qu'on aime plus que tout au monde, bien qu'en l'aimant fort mal.
En de pareilles maladies, il n'y a guère qu'un médecin et qu'un remède, à savoir la volonté. Mais, hélas! on ne veut pas, ou l'on ne peut pas vouloir. Il y a des maux où l'on se complaît, des plaies qu'on prend un âcre plaisir à aviver, des douleurs dont il est voluptueux de souffrir. La jalousie est une de ces tortures qui font goûter à leurs victimes les délices de la damnation.
On rapporte de Ninon de Lenclos cette parole: «Jamais une femme ne sait mauvais gré à son mari de plaire à plusieurs femmes, pourvu qu'elle soit toujours préférée.»
Malheureusement, en fait de mariage, l'autorité de Ninon est médiocre. Et puis de son temps, le fatalisme de la passion et l'irresponsabilité de la névrose étaient choses peu connues, qui ne troublaient guère la raison des gens. En ce temps-là, et même plus tard, on pouvait espérer convaincre et persuader par un dilemme, et l'auteur des Considérations sur le Génie et les Mœurs de ce siècle ne perdait pas sa peine en écrivant: «C'est faire une cruelle injure à une femme sage, que de lui témoigner de la jalousie; c'est faire trop d'honneur à une femme galante, et donner beau jeu à une coquette.»
Il laissait au lecteur le soin facile de retourner la proposition à l'usage de la femme envers le mari.
Aujourd'hui l'arsenal du raisonnement ne fournit point d'arme capable de porter un coup sûr, et, pour combattre les erreurs du sentiment, c'est au sentiment qu'il faut avoir recours. La seule considération qui puisse, croyons-nous, contrebalancer la jalousie dans une âme infestée de ce venin, c'est le désir de faire le bonheur de l'être aimé. Si la passion maudite laisse au jaloux une minute de clairvoyance et qu'il ait conscience des tourments qu'il inflige, il se guérira ou se dominera. S'il ne le faisait, son amour serait méprisable, car ce ne serait, répétons-le, qu'un égoïsme sans pitié.
CHAPITRE V
SABLES MOUVANTS
Comment assurer la navigation de la barque conjugale sur les eaux mal sondées de la vie? On relève çà et là des écueils, des récifs, des promontoires où la mer se brise avec les épaves qu'elle entraîne, des points fixes où le péril est constant. On y établit des signaux; on y allume des phares; des pilotes indiquent les passes, les heures de marée, les courants, les tourbillons et les remous, et conduisent au port prochain. Mais ce que feux, balises, ancres, conseils de pilote sont impuissants à signaler, ce sont les hauts fonds changeants, les bancs de sable que le jusant déplace, qui, là où tout à l'heure les vaisseaux à grand tirant passaient voiles dehors et barre au vent, arrêtent les humbles barques sans leur laisser même l'espoir de se renflouer au flot prochain.
Contre ce danger de tous les parages et de tous les instants, il n'y a qu'une défense: la prudence et l'adresse des navigateurs. Il faut avoir la sonde en main, l'œil au guet, être prêt à la manœuvre et ne pas s'y tromper d'un brin de fil.
Notre tâche, à nous, est de déterminer, aussi exactement que possible, les circonstances dans lesquelles on est le plus exposé à donner dans ces sables mouvants.
Souvent la peur d'un mal fait tomber dans un pire,
a versifié le sage Boileau.
Gardons-nous donc également de la disposition habituelle à la pusillanimité, et des sursauts de frayeur qui ébranlent les nerfs et troublent le cerveau. Mais ne nous laissons pas aller à une sécurité qui est trompeuse dès qu'elle endort. Les conditions qui semblent le mieux faites pour éloigner toute alarme, sont quelquefois grosses d'accidents. «Il ne suffit pas, dit avec raison le Spectator, pour faire un mariage heureux, que l'humeur des deux époux soit semblable; je pourrais citer cent couples qui n'ont pas gardé le moindre sentiment d'amour l'un pour l'autre et qui sont pourtant tellement semblables d'humeur que, s'ils n'étaient pas déjà mariés, le monde entier les déclarerait faits pour être mari et femme.»
Qui se ressemble s'assemble; les angles sortants s'adaptent aux angles rentrants; les électricités de nom contraire s'attirent et celles de même nom se repoussent; on se plaît par les contrastes, et on se complète par les différences; tout s'accepte plutôt que les incompatibilités d'humeur. – Voilà une liste de termes contradictoires qu'on pourrait indéfiniment allonger. Les maximes se démentent les unes les autres et elles n'en sont pas moins vraies chacune en son particulier. On voit dès lors sur quel terrain mouvant nous marchons, et de quelle absolue nécessité sont la netteté du coup d'œil et la souplesse des allures dans ce domaine du relatif.
Pour l'homme, le premier soin, c'est de jeter au rebut un stock d'opinions et d'idées courantes sur la femme, dont les jeunes gens et les vieux célibataires font leur évangile quotidien. On lit dans les Védas: «Celui qui méprise une femme méprise sa mère.» Beaucoup d'hommes ne croient pas manquer à leur mère en entretenant sur les femmes en général des théories plus que sceptiques. Qu'ils méditent le précepte des Védas. Le Français a trop vive dans l'esprit la vieille logique des races dont il est un rejeton, pour ne pas comprendre la rigoureuse vérité de cette parole de nos ancêtres aryens. Il y ajoutera finement ce corollaire: Qui méprise une femme méprise sa femme; et il concluera que le respect de la femme est une condition essentielle dans la constitution de la famille, car si le mari, ayant eu commerce avant le mariage avec tant de femmes qu'il se croyait le droit de mépriser, généralise les données plus ou moins exactes de son expérience de jeune homme, et n'accorde son estime à sa femme que sous bénéfice d'inventaire, comment l'élèvera-t-il ou la maintiendra-t-il à la hauteur de sa mission, et pourquoi ses enfants ne la mépriseraient-ils pas aussi?
Ce respect se traduit de diverses façons, suivant les positions sociales et l'éducation reçue. Il suffit qu'il existe. Un critérium à peu près certain, c'est le ton de politesse qui règne entre les époux. «L'intimité, dit l'auteur des Doutes sur différentes opinions reçues dans la société, qui doit exclure le compliment et la cérémonie, se détruit infailliblement dès qu'on en bannit la politesse.»
On entend bien – l'auteur prend soin de l'indiquer – qu'il ne s'agit pas ici de formules banales et de conventionnalités mondaines, mais bien de cette politesse de cœur qui inspire l'aménité des manières et répand autour d'elle comme une chaude atmosphère de bienveillance et d'affection.
Cette politesse entre époux manque souvent. On en a fait mille fois la remarque. Si, dans une compagnie, un homme néglige avec affectation une femme et s'efforce d'être aimable avec les autres, il y a gros à parier qu'il est le mari de la première.
«J'étais, raconte Chamfort, à table à côté d'un homme qui me demanda si la femme qu'il avait devant lui n'était pas la femme de celui qui était à côté d'elle. J'avais remarqué que celui-ci ne lui avait pas dit un mot; c'est ce qui me fit répondre à mon voisin: «Monsieur, ou il ne la connaît pas, ou c'est sa femme.»
S'il ne l'avait pas connue, il n'aurait eu de cesse qu'il n'eût fait sa connaissance: c'était bien sa femme.
Les résultats d'une telle conduite sont faciles à prévoir. La femme, justement froissée, se sent éloignée et s'éloigne; et les privautés, souvent grossières, du tête à tête, par lesquelles tant de malotrus pensent compenser les froideurs et les dédains marqués en public, sont, dans les circonstances, le contraire de ce qu'il faudrait pour la ramener.
Les rudesses, les mots qui bafouent ou rabrouent dans l'intimité, doivent avoir, et ont, un effet analogue. «Si on savait, dit une romancière contemporaine qui se cache sous le pseudonyme d'Ary Ecilaw, combien, pour une femme à qui son mari n'en accorde jamais, la sympathie a une attirance! combien il est doux et dangereux de se voir comprise par un autre, ou bien de s'entendre répéter qu'on est une sotte!»
On voit où cela mène, et ce qui se trouve fatalement au bout.
Vous creusez un fossé, vous y poussez votre compagne, et vous vous indignez de la culbute!.. Vous êtes de plaisants compagnons!
Ce que nous venons de dire ne s'applique pas moins aux dames qu'aux messieurs. Les femmes, même les mieux élevées et les plus entichées de belles manières, ont une remarquable propension à lâcher la bride aux gros mots dans l'intimité du foyer, en s'adressant à leurs maris. L'être idéal, immatériel, qui, dirait-on, ne touche pas terre, se nourrit d'ambroisie, et apparaît avec de vagues ailes d'ange dans le dos, sait, à l'occasion, se servir d'un vocabulaire dont rougirait le plumage du Vert-Vert des nonnes de Gresset. Les mots sont comme de fines flèches empennées et barbelées. Ils pénètrent profondément et restent dans la blessure qu'ils enveniment. On a de l'indulgence, de l'indifférence; on secoue les épaules; on rit ou l'on a pitié. Mais, si fort qu'on soit, on est atteint, et, si l'amour y résiste, ce n'est pas sans s'affaiblir ou sans y prendre de l'aigreur.
Cette grossièreté provocante et acerbe n'est, d'ailleurs, pas plus à redouter que je ne sais quelle vulgarité de propos, assez commune chez les femmes, et dont l'effet le plus certain chez le mari est l'impatience ou l'écœurement. L'auteur de A Woman's Thoughts upon Women (Pensées d'une femme sur les femmes) a représenté en traits assez vifs ce côté du caractère féminin.
«Celle qui, à l'instant où l'infortuné mari rentre à la maison, s'attache à lui avec un long récit de griefs domestiques, réels ou imaginaires, – lui disant que le boucher n'apporte jamais sa viande à l'heure, que le boulanger marque des pains en trop, qu'elle est sûre que la cuisinière boit, que le cousin de Mary a prélevé son dîner hier sur le gigot de mouton, – eh bien, une telle femme mérite ce qu'elle reçoit: froideur, paroles aigres, empressement à se plonger dans quelque journal; quelquefois un cigare allumé de colère, une promenade dehors, sans invitation de l'accompagner, ou le cercle. Pauvre petite femme! Elle reste à pleurer sur son foyer solitaire, ne s'avouant pas qu'elle a tort, mais seulement qu'elle est très malheureuse et très mal traitée. Pourrait-on se permettre de recommander à son attention une maxime qui vaut de l'or? – «N'importunez jamais un homme de choses auxquelles il ne peut remédier ou qu'il ne comprend pas…» – Et quand il revient, l'honnête homme! peut-être un peu repentant de son côté, il n'y a qu'une conduite que je conseille à toutes les femmes sensées: l'entourer de ses bras et retenir sa langue.»
«Le bonheur conjugal, dit Carmen Sylva (on sait que tel est le nom dont il plaît à la reine de Roumanie de signer ses écrits), est souvent compromis par une simple différence de vocabulaire.»
Efforcez-vous donc, jeunes époux, de parler la même langue, et, s'il est nécessaire, que celui des deux qui sait le moins prenne des leçons de l'autre, simplement, naturellement, avec la naïveté du cœur et la docilité de l'amour.
On trouve, dans Henri Heine, cette très juste remarque, suivie d'une comparaison que chacun peut varier suivant ses sensations et son goût:
«Rien de triste, pour un homme instruit, comme de vivre avec une femme qui ne sait rien.
»Il éprouve l'ennui vague et très réel que donne dans une chambre la vue d'une pendule qui ne va pas.»
Ou qui va trop et bat la berloque. Telles ces «bonnes bourgeoises», que montre Mercier dans son Tableau de Paris, «qui dissertent à perte de vue sur des riens, érigent en événements les moindres incidents domestiques, parlent des méfaits de leurs servantes comme de crimes publics et ne trouvent d'autre diversion à une conversation oiseuse qu'un jeu non moins oiseux.»
Plus d'un homme intelligent, cultivé, voué, par goût ou par nécessité de position, à la science, ou aux lettres, ou aux arts, s'est trouvé, avant de s'en être rendu compte, attelé à une «bourgeoise» de cette sorte. Quelquefois le courage manque, on jette le manche après la cognée, et, le mariage étant un piège, on s'en dépêtre comme on peut. Le plus souvent on fait la part du feu, on s'arrange pour dédoubler son existence, et, content de trouver à l'intérieur certaines satisfactions matérielles au-delà desquelles il serait vain de rien prétendre, on cherche au dehors l'accomplissement des promesses que le mariage n'a pas tenues.
La chose ne se fait ni sans tiraillements, ni sans douleurs. Car si rien n'est «plus embarrassant que d'avoir pour femme ou pour mari une personne ridicule, lorsqu'on ne l'est pas soi-même», et si «c'est un sujet habituel d'humiliation, ou tout au moins d'inquiétude10», il est difficile d'en prendre son parti, et encore plus difficile de faire entendre raison à celui des deux qui prête à rire, la nature humaine étant ainsi faite que les prétentions sont d'autant plus étendues et exigeantes que le mérite est mince et de mauvais aloi.
C'est bien là «ce tourment de toutes les minutes dont parle Philarète Chasles, qui s'empare de nous quand nulle sympathie d'intelligence ne nous attache à ce que notre cœur aime.» Jean-Paul Richter a tracé le tableau poignant de ce supplice en des pages que je demande la permission de reproduire dans la traduction que le grand critique que je viens de citer en donnait il y a près de cinquante ans11.
«Une mort intellectuelle saisit le jeune homme; il s'assit dans le vieux fauteuil et couvrit ses yeux de ses mains. Il vit se soulever cette brume qui nous cache l'avenir; à ses regards se révéla sa vie future, vaste espace aride, couvert de cendres et des débris de feux éteints; perspective désolée, jonchée de feuillages jaunis, de rameaux desséchés et d'ossements qui blanchissent sur le sable. Il reconnut que l'abîme entre son cœur et celui de Lenette irait toujours se creusant, il le reconnut avec un désespoir profond, avec une netteté désolante. Jamais tu ne peux revenir, ancien amour, amour si pur et si beau. Lenette ne quittera jamais son obstination, sa froide réserve, ses habitudes étroites. Son cœur est à jamais frappé de mort, sa tête est fermée à jamais à toute pensée; elle est destinée à ne le comprendre jamais, à ne jamais l'aimer…
«Lenette était assise et continuait de travailler sans rien dire. Son cœur blessé reculait devant les regards et les paroles, comme on se garantirait de l'atteinte des vents glacés. La nuit tombait; elle n'alla pas chercher de lumière, elle aimait mieux l'obscurité.
«Alors on entendit tout à coup un musicien errant s'accompagner avec la harpe, pendant que son enfant jouait de la flûte…
»Leurs cœurs étaient pleins et serrés. L'harmonie vint les frapper comme de mille piqûres. Jamais notre âme ne parle plus haut que lorsque la musique l'éveille; rossignol, qui ne chante jamais mieux qu'après un écho sonore. Ah! que d'anciennes espérances surgissent tout à coup! Combien de souvenirs il retrouva quand les arpèges de la harpe rappelèrent les temps passés à sa mémoire! Il se revoyait jeune, plein de désirs, confiant en l'avenir, cherchant un cœur fait pour l'aimer, un esprit fait pour le comprendre… Joies perdues! promesses menteuses! que de désappointements! Où est celle qui devait lui payer son amour par du bonheur?
«Je ne l'ai point trouvée! Ces mots retentissaient comme une dissonance au milieu de la mélodie. Ses parents bien-aimés, les bocages de la maison maternelle reparaissaient à ses yeux; la musique les évoquait, ainsi que les amis et les affections de son premier âge… Et maintenant pas une âme pour l'entendre, pas un être qui l'aime!..
»Les musiciens se turent. Cette pause solennelle augmenta son émotion; il s'approcha de Lenette, et d'une voix tremblante il lui dit: Allez donner cela aux musiciens. A peine les derniers mots furent intelligibles. La clarté des bougies de la maison située en face frappait le visage de Lenette; elle avait, à son approche, affecté d'essuyer la vitre que son haleine avait ternie. Il s'aperçut que des torrents de larmes muettes s'échappaient de ses yeux.
»Lenette, dit-il plus doucement, je vous en prie, portez-leur cela, ils vont s'en aller.
»Elle prit la pièce de monnaie; leurs regards se rencontrèrent, mais ceux de la femme étaient déjà secs, tant leurs âmes étaient devenues étrangères l'une à l'autre! Ils étaient parvenus à cet état déplorable, où une émotion commune n'échauffe et ne réconcilie pas. Le besoin d'affections partagées inondait son être, mais le cœur de Lenette n'était plus à lui. Il aurait voulu l'aimer, il en sentait l'impossibilité déchirante; il connaissait cette nature aride et vulgaire. Il s'assit dans l'embrasure de la fenêtre, sur laquelle il appuya son front brûlant. Lenette y avait par hasard placé son mouchoir trempé de ses larmes; car la malheureuse créature, après une journée de contrainte, avait beaucoup pleuré.
»Ce mouchoir humide frappa le jeune homme comme un remords. Les musiciens recommencèrent; la voix et la flûte seules chantaient:
Les morts sont morts, c'en est fait pour toujours!
»Une angoisse nouvelle le saisit comme un linceul de glace. Il pressa le mouchoir sur ses yeux humides, et répéta en sanglotant:
» – Oui, oui, c'en est fait pour toujours!
»La pensée du trépas se présenta à lui; ce fut une espérance; il lui sembla que les musiciens, en marquant la mesure, sonnaient les dernières heures de sa vie; il se vit descendre dans le tombeau et respira.
»Bientôt il entendit Lenette entrer et allumer une chandelle. Il alla vers elle et lui donna le mouchoir. Si désolé, si navré, si abattu, il avait besoin de se rattacher à un être humain quel qu'il fût. Lenette n'était plus la femme de son choix; mais elle souffrait, mais elle avait pleuré. Lentement, sans se baisser, sans prononcer un mot, il l'enlaça de ses bras et l'attira; mais elle détourna la tête froidement, avec dégoût, se dérobant à son baiser. Il en ressentit une peine aiguë.
»Suis-je donc plus heureux que toi? dit-il.
»Puis, laissant tomber sa tête sur celle de Lenette, il la pressa sur son sein. Vains embrassements! Alors des profondeurs de son âme, mille voix jaillirent et répétèrent: C'en est fait pour toujours?»
Le besoin de distractions extérieures, de divertissements, de fêtes, de plaisirs mondains est un écueil trop connu et contre lequel on est, de toute part, trop mis en garde pour que nous y insistions. Pour être intéressant et vraiment pratique, il faudrait entrer dans le détail. Mais la revue, même rapide, des occasions et des formes de dissipation que la vie du monde offre chaque jour, remplirait tout un volume aisément. Force nous est donc de nous en tenir à l'expression généralisée de notre pensée.
Eh quoi! dira-t-on. Vous ne permettez même pas qu'on danse?.. – Si vraiment, faites de la musique, chantez, dansez, amusez-vous de mille manières, mais faites-le franchement, sans apprêt ni arrière-pensée, et surtout dans des conditions telles que vos devoirs ne restent pas en souffrance à la maison.
Ce n'est pas ce qu'il y a de plus facile, s'il faut en croire le Code conjugal d'Horace Raisson: «Le bal, tel que nos usages l'ont fait, a cessé d'être une distraction agréable; les apprêts en sont un travail, le plaisir en est une fatigue, et le résultat un danger.»
Je retrouve, dans de vieux papiers, des vers juvéniles qu'en raison du sujet traité je me hasarde à transcrire. A défaut d'autre mérite, ils ont celui d'être inédits:
I
Un bal est, à vrai dire, une superbe chose.
Tournoyer en ayant sur la tête une rose,
Un bleuet, des épis, des fruits ou du foin vert
Artistement montés avec du fil de fer,
C'est un bonheur auquel s'abandonnent les femmes
Sans pouvoir résister. L'horizon que les flammes
Du soleil d'Orient empourprent au matin,
Ne brille guère auprès des habits de satin
Irisés de reflets par la lueur des lustres,
Les larges escaliers, les piliers, les balustres,
Les salles où l'on se presse, et les parquets cirés
Où le novice tombe, et les vieux murs dorés,
Et l'orchestre entassé dans une loge étroite,
Les hommes saluant du geste, à gauche, à droite,
Les femmes portant rouge et dents et cheveux faux,
Se cherchant l'une à l'autre, en riant, des défauts, —
Oh! c'est un beau coup d'œil! plus beau que, dans les plaines,
Les sapins se courbant aux nocturnes haleines;
Que les buissons d'avril pleins de fleurs et d'oiseaux,
Et la chanson du vent à travers les roseaux.
Le poète est un fou que l'on comprend à peine;
Il croit donc à la femme une âme plus qu'humaine,
Puisqu'il l'adore ainsi qu'on adorerait Dieu,
Et qu'il souffre de voir tant d'hommes au milieu
De ces femmes faisant, pour cela seul venues,
Des exhibitions de leurs épaules nues!
Ces regards, ces souris que l'on jette en passant;
Ces valses où le sein palpite, frémissant
Sous la main d'un butor qui raille ou qui s'enivre;
Cette école où la nuit, pour apprendre à bien vivre,
Va la fille au front pur que sa mère conduit, —
Il croit que tout cela ne vaut pas un réduit
Obscur, sous le feuillage, alors que le ciel sombre
S'illumine des feux lointains d'astres sans nombre,
Et que l'air, se chargeant de la rosée en pleurs,
Fait monter au cerveau le doux parfum des fleurs.
II
En bas: des murs, des fleurs, du sable, des feuillages;
Un filet d'eau tombant d'un roc en coquillages;
Une glace au milieu d'arbrisseaux enlacés
(Meuble tout pastoral!); des lampions bercés
Au vent qui souffle frais sous l'étroit péristyle.
En haut, de grands salons empire, d'un beau style,
Où l'or des murs fait mal aux yeux enthousiasmés
De voir des fleurs parmi des flambeaux allumés;
Les hautbois de l'orchestre envoient des notes aigres.
Des vieux, en cheveux teints, verts-galants, très allègres,
Choisissent pour danser les filles de quinze ans,
Et leur tiennent, tout bas, de ces discours plaisants
Qui font rougir toujours, et quelquefois sourire;
– Le grand âge, en effet, autorise à tout dire. —
Les jeunes vont traînant parmi le tourbillon
Des mamans de grand poids, au teint de vermillon,
Ou portent en leurs bras de laides filles maigres,
Exhalant les parfums, les sels et les vinaigres
Du lointain Orient, fabriqués à Paris;
Et l'amour, le chagrin, les haines, les mépris
S'enchaînent par les mains en dansant, face à face,
L'orage dans le fond, le calme à la surface;
Calme plus effrayant que, dans les hautes mers,
L'âpre lutte des vents contre les flots amers.
III
Oh! ce qui vaut bien mieux que ces bals où l'on sue,
Où l'air vous pèse au front ainsi qu'une massue;
Où pour mieux respirer, on brise d'un bâton
Les fenêtres12; où fleurs, tulle, fil de laiton,
Satin, franges, rubans, paillettes et dentelles
Dont s'enorgueillissaient follement les plus belles,
Sur le parquet fumant sont couchés au matin,
Comme de vains flacons après un grand festin;
Où d'appétit la femme à l'homme le dispute,
Engloutissant gâteaux et sorbets dans la lutte; —
Oh! ce qui vaut bien mieux, c'est un profond amour
Où l'étoile la nuit, et le soleil le jour,
Comme en un lac d'azur calme, se réfléchissent.
Lorsque les rameaux verts en cadence fléchissent,
Que le ramier gémit auprès du nid natal, —
Loin des vaines rumeurs qui bourdonnent au bal,
Il est bon, il est doux, au fond des solitudes,
A l'abri du mensonge et de ses turpitudes,
De voir s'épanouir, comme une douce fleur,
Une femme ingénue, à l'âme grande, au cœur
Pur, et croyant encore au bien dans ce vieux monde;
De sentir, en ce siècle où l'égoïsme abonde,
Que l'on vit pour une autre, et qu'on ne va pas seul,
Mais que, si le trépas vous jetait son linceul,
Un doux être mourrait de votre mort peut-être.
L'amour – oui, je le sais – est le sublime maître
Qui répand l'harmonie à flots sur l'univers,
Et met une auréole aux fronts d'ombre couverts…
De la dissipation à la paresse, il n'y a qu'un pas. La femme dissipée, lorsqu'elle ne trouve pas au dehors l'aliment propre à la frivolité de son esprit, lorsqu'elle est obligée, pour une raison ou pour une autre, de rester chez elle au lieu de se répandre dans le monde, se réfugie dans les rêves de la nonchalance et devient invariablement paresseuse. De même dans toute femme d'intérieur paresseuse il y a l'étoffe d'une dissipée.