Kitabı oku: «Dix années du Salon de peinture et de sculpture, 1879-1888»
Georges Lafenestre
Dix années du Salon de peinture et de sculpture, 1879-1888

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066331153
Table des matières
AVERTISSEMENT
Salon de1879
OEUVRES GRAVÉES
PEINTURE
SCULPTURE
Salon de1880
OEUVRES GRAVÉES
PEINTURE
SCULPTURE
Salon de1881
OEUVRES GRAVÉES
PEINTURE
SCULPTURE
Salon de1882
OEUVRES GRAVÉES
PEINTURE
SCULPTURE
Salon de1883
OEUVRES GRAVÉES
PEINTURE
SCULPTURE
Salon de1884
OEUVRES GRAVÉES
PEINTURE
SCULPTURE
Salon de1885
OEUVRES GRAVÉES
PEINTURE
SCULPTURE
Salon de1886
OEUVRES GRAVÉES
PEINTURE
SCULPTURE
Salon de1887
OEUVRES GRAVÉES
PEINTURE
SCULPTURE
Salon de1888
OEUVRES GRAVÉES
PEINTURE
SCULPTURE
AVERTISSEMENT
Table des matières
Tous les amateurs d’ouvrages d’art connaissent le Livre d’Or du Salon de peinture et de sculpture, qui paraît depuis l’année1879. Pour cette publication M. Georges Lafenestre a écrit des préfaces toujours fort remarquées, et dont plusieurs journaux et revues ont donné des extraits. Il nous a paru utile et intéressant, à l’occasion de l’exposition décennale des beaux-arts organisée au Champ de Mars, de réunir ces préfaces, dont l’ensemble forme une courte et pittoresque histoire de l’art français pendant les années1879à1888, et de les présenter au public en un volume, auquel nous avons joint quarante eaux-fortes représentant les œuvres principales, gravées par les meilleurs artistes. Nous donnons pour chaque année trois œuvres de peinture et une de sculpture, accompagnées d’un texte descriptif. La plupart d’entre elles figurent nécessairement à l’Exposition universelle, et nous les avons désignées par la mention E.U. Il nous semble qu’une publication de ce genre doit être favorablement accueillie par le public, toujours plus nombreux, qui suit avec tant d’intérêt nos Salons annuels. Elle sera en tout cas un curieux et luxueux souvenir de la brillante exposition décennale de1889, qui fait tant d’honneur à l’École française.
D.J.

Salon de1879
Table des matières

A physionomie du Salon de1879a été à la fois brillante et indécise, car elle portait le caractère d’un temps où les artistes sont plus nombreux et plus actifs que jamais, mais où manquent des chefs de génie pour rallier et condenser les efforts isolés des individualités éparses. La médaille d’honneur, donnée dans la section de peinture au Portrait de Mme la comtesse V..., si fièrement posé et si librement brossé par M. Carolus-Duran, constate, dans le jury comme dans le public, des dispositions croissantes à bien accueillir toutes les tentatives des peintres naturalistes, qui deviennent chaque année plus nombreux et plus sérieux. Un grand besoin de sincérité, de simplicité, de franchise, a succédé, en effet, à l’enthousiasme, souvent aveugle, pour les formules traditionnelles. Ce besoin est tel qu’un peintre n’a parfois qu’à montrer l’apparence d’une de ces précieuses qualités pour se faire pardonner une inexpérience notoire ou des insuffisances criantes. La plupart des œuvres qui ont paru au jury dignes d’être signalées témoignent, dans des mesures diverses, de ce souci de l’exactitude matérielle, soit dans les types, soit dans les costumes, soit dans le milieu environnant, qui est un des caractères de l’art contemporain. Presque tous les jeunes peintres qui s’essayent de nouveau aux grandes compositions d’histoire, un peu délaissées par la génération précé dente, cherchent dans cette étude souvent hardie de la réalité les éléments de vie qui ranimeront leurs visions rétrospectives. M. Duez fait hardiment, comme les maîtres du XVe siècle, représenter une légende ancienne par des figures de son temps, dans un paysage de son temps; M. Morot, avec une science déjà grande et une expérience déjà mûre, n’hésite pas, dans une scène énergique d’une puissante ordonnance, à donner aux femmes gauloises une sauvagerie archaïque qui ne sent point la formule; M. Maignan, tout échauffé encore par l’esprit des maîtres italiens, rassemble autour du Christ un certain nombre de figures vigoureuses, dont l’expression est saisissante parce qu’elle a été prise sur le vif.
Parmi les ouvrages ayant obtenu les secondes et troisièmes médailles ou les mentions honorables, quelques-uns sont naturellement des tableaux d’école. Ils ont mérité les suffrages par ces qualités moins brillantes, mais fondamentales et indispensables, qu’on est en droit de demander aux débutants, et qui sont la garantie de leur avenir. Tels sont: Un Martyr, par M. Fritel; la Mort de l’empereur Commode, par M. Pelez; le Saint Jérôme au désert, par M. Georges Sauvage; l’Enfance de Bacchus, par M. Giron; le Persée, par M. Jacques Wagrez; le Jacob chez Laban, par M. Lerolle; le Job et ses amis, par M. Lucas; le Caron, par M. Brunet; les Nymphes et Faunes, par M. Foubert; la Sainte Élisabeth de Hongrie, par M. Aviat; la Suzanne, par M. Hirsch; la Fille de Jephté, par M. Berthault. Dans presque toutes ces toiles, l’étude attentive du nu se joint à une recherche sérieuse de la composition expressive et du style élevé.
Pourtant, dans cette catégorie, le plus grand nombre des récompenses a été donné à des tableaux représentant des sujets contemporains, tels que paysages, portraits, scènes de genre, tableaux dans lesquels l’imagination personnelle ne joue qu’un rôle secondaire, et qui se recommandent par une observation franche de la réalité environnante. Les Moutons, par M. Vayson; le Bas de Montigny, par M. Yon; le Coin de Bercy pendant l’inondation, par M. Loir; l’Août dans le Nord, par M. Demont; le Moulin de Merlimont, par M. Damoye; le Ruisseau du Puits-Noir, par M. Ordinaire; la Grande Marée dans la Manche, par M. Hagborg; les Pêcheuses de varech à Yport, par M. Émile Vernier; le Marais des landes de Gascogne, par M. Chabry; les Bords de la Seine à Essonnes, par M. Berthelon; le Givre en forêt, par M. de Bellée, nous ont tous ravi par cet accent profond et délicat qui sort de la vérité tendrement aimée et vivement exprimée. Tous ces paysages, bien aérés, bien éclairés, respirent bien la même santé tranquille que les franches paysanneries de MM. Salmson, La Boulaye, Jourdain, Destrem, Blayn, Rasetti, Mosler, Buland, Dupré, où la vie rustique apparaît avec la poésie simple et forte de ses labeurs, de ses piétés, de ses douleurs. Au milieu de ce grand développement de l’art naturaliste, la peinture anecdotique, malgré le talent et l’esprit qu’y dépensent encore quelques jeunes maîtres, semble perdre du terrain. Le jury n’a trouvé à signaler, dans ce genre, que la Halte, par M. Outin; le Fruit défendu, par M. Metzmacher; En1795, par M. Georges Lehmann: jolies études en costumes XVIIIe siècle; puis une vive et harmonieuse toile de M. Steinheil, les Amateurs d’estampes; mais, là aussi, les toiles qui ont obtenu un succès populaire, le Carreau des Halles, par M. Gilbert; le Lavabo des Réservistes, par M. Aublet; le Repas du Missionnaire, par M. Payen; A la fontaine, par Mlle Gardner; les Travailleurs de la Mer, par M. Rudaux; les Abandonnés, par M. Bruck-Lajos; l’Hymne, par M. Moyse; l’École de dessin, par M. Ravel, sont encore des études spirituelles, sentimentales ou naïves, d’observation directe.
Les mêmes tendances, avec la même indépendance dans les moyens d’expression, apparaissent chez les hors concours. Deux des peintres les plus fêtés au Salon sont deux peintres naturalistes: M. Bonnat, qui s’est montré plus vigoureux que jamais dans son magistral Portrait de Victor Hugo; M. Bastien-Lepage, dont le dilettantisme habile et hardi sait animer tour à tour avec la même aisance la délicate silhouette d’une comédienne raffinée et la grossière image d’une paysanne brutale. A côté d’eux, il faut noter les œuvres d’autres portraitistes savants, plus attachés aux traditions du beau dessin et plus soucieux des expressions morales, qui laisseront aussi aux amateurs un souvenir délicat, telles que le Portrait de Mme la marquise de C... T., par M. Cabanel, et celui de M. Gounod, par M. Delaunay. MM. Bouguereau, Jules Lefebvre, Henner, représentent avec éclat la science du nu, cette science fondamentale pour un art qui veut vivre, dans ce qu’elle a tour à tour de plus habile et de plus souriant, de plus sincère et de plus précis, de plus ému et de plus poétique. La grande peinture historique, la peinture nationale, dont le réveil semble coïncider avec le réveil de la vie publique, s’y présente avec MM. J.-P. Laurens, Lecomte du Nouy, Lucien Mélingue, pour champions. Ces trois jeunes maîtres ont, à divers degrés, une qualité qui leur est commune, et qui est une qualité bien française: ils savent ordonner une composition logiquement, nettement, sans hors-d’œuvre, en vue d’un effet déterminé. M.J.-P. Laurens se distingue par sa manière simple, ferme, austère, par son sens profond des types historiques; M. Lecomte du Nouy, par une recherche heureuse des beaux morceaux de dessin et de l’aspect monumental; M. Lucien Mélingue, par la vigueur de l’action dramatique et la vérité des physionomies. MM. François Flameng et Ponsan-Debat s’avancent, à la suite de ces devanciers, avec une conviction ardente qui fait bien augurer de leur avenir. Quant à M. Olivier Merson, il continue, avec un talent croissant, à tenir une place à part dans le mouvement contemporain, par ce sentiment délicat de la poésie élevée qui l’attache aux légendes du passé.
Parmi les paysagistes, toujours si nombreux, il faut signaler en première ligne M. Camille Bernier, qui n’avait jamais si fortement ni si complètement exprimé ses émotions, toujours si franches et si saines, devant la nature grave et silencieuse où il se plaît; M. Charles Busson, dont le Déversoir répète avec un accent plus vif que jamais cette note vibrante et mélancolique des orages finissants ou des averses prochaines qui donne un charme grave à toutes ses toiles; M. de Curzon, dont les paysages poétiques, si finement exacts, ont toute la grâce d’une apparition antique; M. Français, qui marque ses plus petites œuvres de sa griffe de maître, et veille avec une fermeté simple sur les hautes traditions du paysage français; M. Guillaumet, qui nous apparaît comme l’interprète le plus harmonieux, le plus exact, le plus ému, qu’ait aujourd’hui notre terre d’Afrique; enfin MM. Guillemet, Lansyer, Pelouse, qui représentent avec tout l’attrait de sa sincérité vive et sérieuse la génération studieuse et modeste qui a recueilli pieusement l’héritage de la génération passionnée de1830. La peinture rustique ne peut être représentée plus franchement que par M. Ulysse Butin, plus délicatement que par M. Feyen-Perrin; la peinture de genre familière, plus spirituellement que par M. Worms, plus gravement que par M. Herkomer, plus librement que par M. Gervex. De même MM. Detaille et Berne-Bellecour réunissent en eux les plus précieuses qualités de notre école anecdotique et militaire, et M. Philippe Rousseau apparaît comme le type le plus complet du peintre de nature morte.
Bien que la sculpture soit un art plus rigoureux, dont les règles inflexibles s’accommodent moins au caprice des temps, on a pu remarquer au Salon de1879, chez les sculpteurs comme chez les peintres, une tendance générale à donner aussi plus de mouvement et d’animation à leurs figures par l’étude attentive des réalités vivantes. Cette tendance, excellente lorsqu’elle est dirigée par une imagination saine et qu’elle est contenue par le respect des nécessités décoratives, se manifeste dans les œuvres les plus scrupuleusement fidèles à l’enseignement classique, telles que le beau Mercure, de M. Idrac, ou les Adieux d’Alceste, de M. Allar, ce groupe admirable, d’une simplicité si noble, d’une émotion si haute, tout plein de l’âme grecque, et les préserve de toutes les froideurs que gardent facilement le marbre ou le plâtre sous des mains moins émues par la nature. Elle atteint son plus haut degré dans la superbe figure de M. de Saint-Marceaux qui a obtenu la médaille d’honneur, figure passionnée qu’agite l’âme hautaine de Michel-Ange traduite par un ciseau savamment fidèle aux enseignements français du XVIIe siècle. Il n’est pas jusqu’aux figures monumentales et colossales, à celles dont la silhouette seule parlera sous le ciel éclatant, que nos sculpteurs ne parviennent à douer d’un mouvement à la fois assez grave pour ne point sembler étrange, et assez décidé pour devenir une expression puissante. Le Philippe de Girard, par M. Guillaume, le François Arago, par M. Mercié, représentent l’inventeur résigné et le savant enthousiaste avec une noble intensité de vie qui est une exactitude historique en même temps qu’une habileté sculpturale. Le tendre Saint Vincent de Paul, de M. Falguière, le bon Saint Christophe, de M. Coutan, sont également, sous leurs formes colossales, des saints vivants et communicatifs.
On cherche, cela va de soi, plus de vérité encore dans l’exécution lorsqu’on traite des sujets d’ordre plastique ou d’ordre familier. Est-il possible d’être plus près de la nature, tout en gardant la belle allure sculpturale, que ne le sont M. Chapu avec son Jeune Garçon, M. Shœnewerk avec sa Jeune Femme au matin, M. Hector Lemaire avec son Amour maternel, M. Gautherin avec sa Clotilde de Surville, M. Marqueste avec son Orphée? Évidemment, ce qui attire nos sculpteurs vers l’étude de l’antiquité hellénique, de la renaissance florentine ou du moyen âge français, c’est, en ce moment, moins le caractère original de force, de grâce, de naïveté, qui s’y peut trouver, que la puissance de vie expressive si variée, si franche, si humaine, qui s’en dégage. Aussi ne doit-on pas s’étonner que, si les maîtres marchent dans cette voie, les élèves s’empressent de les y suivre, et que la plupart des œuvres récompensées l’aient été parce qu’elles joignaient, en effet, à l’étude consciencieuse des formes humaines ce souci précieux du mouvement exact, du geste simple, de la physionomie parlante. A ces préoccupations de l’expression vive et simple correspond, dans la sculpture comme dans la peinture, un abandon progressif des sujets traditionnels empruntés à la mythologie et à l’histoire ancienne pour des sujets plus généraux et plus familiers. Les succès qu’ont obtenus M. Gaudez avec son Moissonneur, M. Ferrary avec son Belluaire, prouvent que, de ce côté, reste ouverte une voie féconde.

OEUVRES GRAVÉES
Table des matières
PEINTURE
Table des matières
No164. Saison d’octobre.–BASTIEN-LEPAGE (Jules). Hors concours.–E.U.
H. 2m20.–L. 2m30.–Fig. grandeur naturelle.
Dans un champ nu, d’une platitude triste, que clôt à l’horizon lointain un maigre bouquet d’ormeaux dépouillés et une lourde butte rocheuse, deux filles de la campagne font la récolte des pommes de terre. L’une d’elles, debout au premier plan, de profil, se penche pour les verser, d’une main ferme et attentive, d’un panier d’osier dans un grand sac de toile. Le front est bas, la mâchoire large, la lèvre épaisse. Le type de sa compagne, qui, assise derrière elle à l’arrière-plan, fouille la terre pour en tirer les pommes dont elle emplit son panier, n’est ni moins bestial ni moins vrai. Toutes deux sont en cheveux, vêtues de jupes rayées et de camisoles. Au loin, dans la plaine, travaillent trois paysans.
No233. L’Allée abandonnée.–BERNIER (Camille). Hors concours.–E.U.
H. 2m50.–L. 3m60.
En pleine futaie, verdoyante et feuillue, de hêtres et de frênes, une large allée, envahie par les herbes et les ronces, semée de flaques d’eau, bossuée de grosses pierres, s’enfonce sous les hauts branchages qui se rejoignent, ne laissant glisser que par d’étroites trouées le chaud soleil d’été. A gauche, sous les arbres, deux chevaux blancs en liberté, dont l’un s’abreuve. Sur le premier plan, de grosses touffes d’ajoncs et des fragments de roches.
No1473. Laghouat (Sahara algérien).–GUILLAUMET (Gustave). Hors concours.
H. 1m70.–L. 2m25.
Une place de ville arabe sur une hauteur doucement enveloppée par la lumière grise d’un crépuscule tranquille. A gauche, au pied d’une rangée de maisons à toits plats, percées de petites portes, se reposent étendus, assis ou debout, des Arabes avec leurs femmes et leurs enfants. Au pre mier plan, à droite, sur le terrain inégal, des enfants encapuchonnés jouent aux osselets. Au fond se dresse, dans une échancrure du sol, la pointe d’une tour carrée. A droite, des rochers.
SCULPTURE
Table des matières
No5352. Génie gardant le secret de la tombe.–SAINT-MARCEAUX (René de). Hors concours.–E.U.
H. 1m70.–L. 1m.–Pr. 1m20.
A demi assis de travers sur un socle carré, la jambe gauche en saillie, la jambe droite tombante et vivement tendue, un homme nu, aux muscles accentués, se retourne brusquement et embrasse d’un geste fier, comme pour la défendre contre une attaque subite, une grosse urne posée à sa gauche. Sa tête hautaine, qu’il tient redressée à droite, tête étrange, aux lèvres fortes et dédaigneuses, aux yeux hardis, au front provocant, est enveloppée d’une ample draperie que retient une couronne de cyprès. Cette draperie, violemment agitée par le mouvement du corps, flotte sur le dos du Génie et revient, par-dessus le socle, retomber entre ses jambes.

SAISON D’OCTOBRE

L’ALLÉE ABANDONNÉE

LAGHOUAT (SAHARA ALGERIEN)


Salon de1880
Table des matières

’EXPOSITION annuelle de1880, qu’on ne saurait, sans mentir, appeler un Salon, comprenait sept mille trois cent onze ouvrages. Sur le total énorme de9,283 objets que les artistes avaient soumis à son examen, le jury, plus indulgent que jamais, n’en avait écarté que1,972. La section de peinture seule contenait977numéros de plus qu’en 1879, 1,998de plus qu’en1875, sans parler des cartons, dessins et émaux, qui ont atteint le chiffre de2,092au lieu du chiffre de808, déjà regardé comme considérable en1875. La section de sculpture, bien plus réservée, n’a augmenté son contingent que de20pièces. L’insignifiante différence dans le nombre des envois et des admissions semble y prouver à la fois que les sculpteurs s’improvisent moins légèrement que les peintres, et que, dans cette section, les artistes à qui leurs confrères ont confié la mission délicate de les classer sont moins décidés que leurs voisins à lâcher toutes les écluses devant les flots troublés de la production grossissante.
On se souviendra longtemps des orages de parole et d’écriture que soulevèrent l’application du nouveau règlement et l’installation laborieuse de cette multitude imprévue dans un palais trop étroit pour la recevoir. Bien ou mal, tout le monde à la fin se casa; les gens d’humeur facile et de jambes solides purent même s’imaginer un instant que le génie de la peinture allait prendre en France un essor nouveau. Pour qui regarde avec sang-froid cet envahissement de la toile peinte, il est clair cependant que le mouvement auquel nous assistons n’a point, en général, pour principe une aspiration fervente et passionnée vers une forme nouvelle du beau, comme celle qui anima la génération de1830. Le groupe des vrais artistes, de ceux qui poursuivent avec désintéressement la réalisation d’une pensée sincère et élevée, semble au contraire se resserrer plus que jamais, tandis qu’à ses côtés se forment, dans des conditions nouvelles, deux groupes plus importants, que la facilité des communications internationales et le développement du bienêtre matériel grossiront de jour en jour. Le premier est celui des esprits avisés et pratiques qui voient désormais dans la peinture un moyen plus rapide, plus facile, plus agréable que mille autres, de s’enrichir et de se pousser dans le monde: ceux-ci se font d’avance les esclaves des clients qu’ils ont à servir au gré de leurs caprices, et se condamnent à n’être que des imitateurs et des pasticheurs. Le second est celui des gens de loisir, pour lesquels la peinture devient un passe-temps intelligent et de bon goût, qui peut même les mener, s’ ils ont quelque persistance, à se faire une renommée aussi méritée que celle des peintres-marchands. De ces deux groupes, çà et là, sortiront assurément quelques artistes originaux, soit qu’ils s’élèvent, par tempérament, au-dessus de leur entourage, soit qu’ils rompent, par volonté, avec leurs habitudes; mais ils n’y sont et n’y seront que des exceptions. Les conséquences immédiates et rapides de cette vulgarisation excessive de la peinture se font sentir dès aujourd’hui: c’est l’abaissement du goût en même temps que son expansion, c’est l’abandon en masse de l’art convaincu, réfléchi, durable, pour la recherche hâtive de procédés faciles dont la mode est changeante autant que celle des toilettes.
Il n’y a ni à s’étonner ni à se plaindre d’une situation qui résulte naturellement des modifications de l’état social. C’est la preuve, en somme, du développement, dans une plus grande masse, d’aspirations encore confuses ou grossières, mais toujours respectables, vers les plaisirs de l’esprit et les jouissances de l’art. Toutefois il est certain que la tâche des artistes dignes de ce nom ne se trouvera pas simplifiée par cette formidable concurrence. Pour développer, pour montrer, pour défendre leur individualité au milieu de cette mer montante de vulgarités applaudies et de médiocrités triomphantes, il leur faudra cent fois plus de travail, de patience, de persévérance, qu’il n’en fallait à leurs aînés vivant avec modestie dans un cercle restreint de connaisseurs, où les encouragements et les dévouements faisaient rarement défaut aux esprits distingués.
Ce petit groupe, dont les efforts seront toujours intéressants à suivre à travers le mouvement flottant des expositions annuelles, se subdivise lui-même en deux camps. Tandis que les uns, respectueux du passé et fidèles aux enseignements de l’Antiquité et de la Renaissance, s’obstinent fièrement à maintenir le sentiment de l’héroïsme et de la beauté dans un monde de plus en plus enchaîné à ses intérêts matériels, les autres, moins passionnés ou plus prudents, s’en tiennent à cette étude vigoureuse ou spirituelle de la réalité environnante, qui, après avoir été un amusement délicat pour les contemporains, devient un enseignement précieux pour la postérité. Tant que durera l’activité de ces deux groupes, dont les tendances, en apparence contradictoires, correspondent à deux éternels besoins de l’esprit humain, le besoin d’idéal et le besoin de vérité, on peut être certain que l’art se maintiendra à un niveau assez élevé, tant pour la pratique que pour la conception. Il n’en serait pas de même si l’une de ces deux écoles, dont l’émulation nécessaire est moins une rivalité qu’une alliance, venait à disparaître complètement. Quelles que soient d’ailleurs les alternatives de popularité ou d’indifférence par lesquelles elles doivent passer l’une et l’autre, suivant le temps, les régimes ou les mœurs, un pareil danger n’est point à craindre en France. La versatilité apparente de nos opinions y suit une marche à peu près fatale, qui ramène périodiquement des exaltations semblables et de semblables affaissements.
En ce moment, c’est le naturalisme qui tient la tête. L’Exposition de1880a montré, mieux encore que les précédentes, les peintres qu’emporte en grande masse le courant réaliste, préoccupés, avant tout, de l’exactitude du rendu et de l’exécution du morceau. Le jury, suivant l’entraînement général, n’a pas marchandé les récompenses aux jeunes artistes qui marchent avec talent dans cette voie, où quelques-uns ont, en effet, rencontré des nouveautés heureuses. Parmi les médaillés de première classe, il en est un, M. Dagnan-Bouveret, qui, joignant à la vérité du relief un dessin d’une rare vivacité et d’une pénétration intense, en même temps qu’une science déjà sûre de la composition, promet de prendre le premier rang parmi nos peintres de genre. Deux autres, MM. Lerolle et Cazin, apportent de leur côté, dans leurs traductions libres et émues de la réalité, une délicatesse d’imagination qui fait pressentir en eux d’harmonieux décorateurs et des poètes attachants qui peuvent rajeunir les traditions d’un art plus élevé.
Dans les catégories suivantes, le jury semble avoir également voulu faire la part égale aux deux tendances d’esprit. Si les naturalistes y dominent, c’est qu’en effet ils dominaient à l’Exposition par le nombre comme par la qualité. Les récompenses étaient trop nombreuses d’ailleurs pour qu’on pût ne les attribuer qu’à des chefs-d’œuvre. Ces médailles de2e et de3e classe, répandues avec tant de profusion, ne peuvent être d’infaillibles brevets d’immortalité. Toutefois elles ont servi à signaler, dans le nombre, quelques jeunes gens d’un talent vraiment distingué, comme MM. Dantan, Leblant, Renouf, Lhermitte, Ballavoine, Julien Dupré, Gœneutte, G. Laugée, Salomé, etc., qui apportent un sentiment individuel, parfois très vif et toujours sincère, dans la traduction de la réalité. Quelques autres, d’une ambition plus étendue, montrent des aspirations plus complexes, déjà servies par une science réfléchie, tels que MM. Besnard, Courtois, Ravaut, etc. La section des Exempts, à laquelle appartenaient la plupart de ceux qui ont obtenu la première et la seconde récompense, offrait d’ailleurs le spectacle de l’émulation la plus active; presque toutes les toiles y étaient intéressantes. Dans les artistes appartenant à cette catégorie très militante qui n’ont pas été récompensés, il faut signaler, comme ayant été accueillis par le public avec une sympathie méritée, parmi les peintres d’histoire: MM. Aviat, Moreau de Tours, Mathey, Weertz, Aublet; parmi les peintres de genre, de paysage, de fleurs ou de nature morte: MM. Butin, Poirson, Jeannin, Delanoy, Laboulaye. Leurs tableaux, dont quelques-uns étaient brillants, dénotaient l’amour de bien peindre sans préoccupation d’une école spéciale et sans parti pris pour un système exclusif; ce qui reste, après tout, la meilleure façon de montrer ce qu’on sait et de dire ce qu’on pense.
C’est dans la section des Hors concours qu’on doit s’attendre à rencontrer les entreprises les plus sérieuses, puisqu’elle ne renferme que des talents mûris par l’expérience, à qui leurs succès antérieurs assurent une indépendance complète. La toile la plus importante qu’on y ait admirée, grande par les dimensions, grande par la pensée, grande par l’exécution, est le carton de M. Puvis de Chavannes destiné à compléter la décoration du musée d’Amiens, où figurent déjà ses compositions héroïques, la Paix et la Guerre. M. Puvis de Chavannes poursuit avec énergie et dignité la tâche qu’il s’est de bonne heure imposée. Si le goût du grand art décoratif et monumental commence à se relever dans notre pays, nul dans la génération nouvelle n’y aura contribué plus puissamment que lui. Comme il a été à la peine, il sera à l’honneur, car son influence, essentiellement saine et féconde, se répand avec rapidité.
Parmi les récompensés, les meilleurs se rattachent à lui par un goût délicat et nouveau des ordonnances simples, des attitudes naturelles, des expressions justes, des harmonies calmes. Les peintres de genre aussi bien que les peintres d’histoire ont compris avec lui cette vérité, banale chez les Grecs antiques et les Italiens de la Renaissance: dans une œuvre d’art, la qualité première, la qualité essentielle, la qualité indispensable, c’est l’expression d’ensemble; aucune perfection du détail ne remplace cette expression, qui vaut mieux elle seule que toutes les habiletés. La preuve de cette vérité éclate dans ces ouvrages imparfaits mais convaincus des écoles primitives, qui conservent à travers les temps une force si puissante de communication, tandis que tant d’ouvrages savants des époques raffinées demeurent muets pour la postérité. Cependant cette vérité a failli être oubliée; ce sera la gloire de M. Puvis de Chavannes de l’avoir courageusement remise en lumière, en exagérant quelquefois ses conséquences afin de la faire mieux sentir. L’école contemporaine, dans son ensemble, est trop poussée par les tendances de son entourage et le goût général du public vers l’exactitude du rendu pour qu’on ait à craindre de voir l’imperfection du dessin, justement reprochée parfois à M. Puvis, passer en système chez ceux qui le suivront. Le petit clan dit des impressionnistes, qui se rattache en effet à lui, et dont le principe, accepté d’ailleurs par toute la jeune école, est en lui-même excellent, sans être neuf ni suffisant, a essayé de tromper les yeux, et n’y a pas réussi. Tous ceux qui valent quelque chose, dans ce groupe paradoxal, s’en échappent naturellement; il suffit pour cela qu’ils se développent et se complètent: ils deviennent alors de bons peintres comme les autres.