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Kitabı oku: «Le Guaranis», sayfa 10

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VIb
LES GUAYCURUS

Le vaste territoire du Brésil est habité aujourd'hui encore par de nombreuses tribus indiennes répandues dans les sombres forêts et les vastes déserts qui couvrent ce pays.

Si on croyait ces tribus toutes issues d'une même nation ou offrant les mêmes caractères de sociabilité, on commettrait une grave erreur; rien au contraire n'est plus différent que leurs mœurs, leurs usages, leurs langues et leur organisation particulière. On ne connaît guère en Europe, et ce à peine de nom, que les Botocudos ou Botocudis, qui doivent cette pseudo-renommée à leur voisinage des établissements brésiliens et à la férocité qu'ils déploient dans leurs guerres contre les blancs. Ces Indiens, qui n'ont d'autre qualité qu'une haine poussée au plus haut degré pour le joug tyrannique de l'étranger, ne sont à part cela nullement intéressants. Sales, plongés dans la plus complète barbarie, anthropophages même, ils ont, dans leur aspect farouche, quelque chose de répugnant à cause de l'horrible botoque, ou rondelle de bois d'une largeur de plusieurs pouces, qu'ils s'introduisent dans la lèvre inférieure et qui les défigure d'une telle façon, qu'ils ressemblent plutôt à de hideux orangs-outangs qu'à des hommes.

Mais si l'on s'enfonce dans l'intérieur des terres, et si on se dirige vers le sud, on rencontre de puissantes nations indiennes qui peuvent, au besoin, mettre jusqu'à quinze mille guerriers sous les armes, et jouissent d'une civilisation relative fort curieuse et surtout fort intéressante à étudier.

De ces nations, deux surtout tiennent une place fort importante dans l'histoire des races aborigènes du Brésil, ce sont les Payagoas et les Guaycurus.

Ces derniers doivent plus particulièrement nous occuper ici.

Les Guaycurus, ou Indios cavalheiros, ainsi que les nomment les Brésiliens, paraissent, de temps immémorial, avoir occupé sur une étendue d'au moins cent lieues les bords du Rio Paraguay.

Aujourd'hui, forcés de reculer peu à peu devant la civilisation qui les circonscrit de plus en plus, leur position a un peu varié; cependant, on les y rencontre encore, mais ils se tiennent surtout entre les Rios São Lourenço et Embotateu ou Mondego.

Les Guaycurus ne sauraient être sans injustice rangés parmi les races purement sauvages. Ils tiennent à notre avis, – avis, soit dit entre parenthèse, partagé par beaucoup de voyageurs, – dans la hiérarchie sociale des peuples du nouveau monde à peu près le rang qu'y tiennent aujourd'hui les Araucanos du Chili, dont nous avons, dans un précédent ouvrage, décrit les mœurs et presque révélé l'existence aux lecteurs européens12.

Cependant, hâtons-nous de constater que les mœurs de cette nation n'ont qu'un rapport fort indirect avec celles des Guaycurus.

Ceux-ci offrent trois divisions complètement distinctes:

Ceux qui occupent encore le Paraguay, où ils étaient connus sous le nom de Lingoas; les habitants des rives orientales du grand fleuve, et, enfin, ceux qui demeurent sur les possessions brésiliennes.

Nous ne nous occuperons, quant à présent, que de ces derniers.

Les Guaycurus brésiliens se partagent en sept hordes différentes, presque toujours en guerre entre elles, et qui parcourent en liberté d'immenses plaines couvertes de magnifiques pâturages, situées entre les Rios Ipany et Tocoary.

Cette race est essentiellement belliqueuse; elle n'entreprend une guerre que dans le but de faire des prisonniers qui sont réduits en esclavage.

L'incontestable supériorité des Guaycurus a contraint plusieurs tribus voisines de se soumettre vis-à-vis d'eux à une espèce de vasselage, librement consenti du reste.

Ces tribus, cependant assez puissantes, sont au nombre de seize. Nous citerons parmi elles les Xiquitos, les Guatos, les Lodeos et les Chagoteos, c'est-à-dire les plus redoutables nations du Sud.

Les Guaycurus maintiennent parmi eux une sorte de hiérarchie sociale bien marquée, dont les exemples sont fort rares parmi les peuplades du Nouveau Monde; ils se partagent en chefs, guerriers et esclaves. Cette organisation intérieure est d'autant plus facilement maintenue, que les descendants des prisonniers ne peuvent, sous aucun prétexte, s'allier aux personnes libres; une union semblable déshonorerait celui qui l'aurait contractée; il n'y a pas d'exemple qu'un esclave ait jamais été émancipé; d'ailleurs leur religion exclut les esclaves du paradis.

On voit, par ce qui précède, que si la caste des chefs se conserve dans toute sa pureté primitive, peu de nations présentent dans la classe inférieure des éléments aussi hétérogènes et n'ont soumis les esclaves à un plus complet nivellement.

Au fur et à mesure que nous avancerons dans notre récit, nous ferons plus particulièrement connaître ce peuple si singulièrement placé sur les limites extrêmes de la barbarie et de la civilisation, et tenant, en quelque sorte, la balance égale entre les deux. Nous reprendrons maintenant notre histoire au point où nous l'avons abandonnée en terminant le précédent chapitre.

Après avoir échangé avec le marquis les quelques paroles que nous avons rapportées, don Diogo s'était avancé seul et sans armes vers l'Indien fièrement campé en travers du sentier, et qui le regardait s'approcher sans faire le plus léger mouvement.

Ces deux hommes, bien qu'ils eussent une commune origine et descendissent tous deux de la race aborigène et des premiers propriétaires du sol qu'ils foulaient, offraient cependant deux types bien distincts et formaient entre eux le plus complet contraste.

Le Guaycurus, peint en guerre, fièrement drapé dans son poncho, hardiment posé sur son cheval aussi indompté que lui-même, l'œil bien ouvert et franchement fixé sur l'homme qui s'avançait vers lui, tandis qu'un sourire de dédain orgueilleux errait sur ses lèvres, représentait bien aux yeux d'un observateur, le type de cette race puissante, confiante en son droit et en sa force, qui, depuis le premier jour de la découverte, a juré une haine implacable aux blancs, s'est reculée pas à pas devant eux sans jamais leur tourner le dos, et qui a résolu de périr plutôt que de subir un joug odieux et une servitude déshonorante.

Le capitão, au contraire, moins vigoureusement charpenté, gêné dans ses étroits vêtements d'emprunt, portant sur ses traits la marque indélébile du servage consenti par lui; embarrassé de sa contenance, remplaçant la fierté par de l'effronterie et ne fixant qu'à la dérobée un regard sournois sur son adversaire, représentait, lui, le type abâtardi de cette race à laquelle il avait cessé d'appartenir et dont il avait répudié les coutumes pour adopter, sans les comprendre, celles de ses vainqueurs, sentant instinctivement son infériorité et subissant peut-être à son insu l'influence magnétique de cette nature forte parce qu'elle était libre.

Lorsque les deux hommes ne furent plus qu'à quelques pas l'un de l'autre, le capitão s'arrêta.

«Qui es-tu, chien? lui dit durement le Guaycurus en lui jetant un regard de mépris, toi qui portes des vêtements d'esclave, et qui pourtant sembles appartenir à la race des enfants de mon père.

– Je suis comme toi un fils de cette terre, répondit le capitão d'un ton bourru; seulement, plus heureux que toi, mes yeux se sont ouverts à la vraie foi, et je suis entré dans la famille des blancs que j'aime et que je respecte.

– N'emploie pas ta langue menteuse à faire ton éloge, tu serais mal venu près de moi, répondit le guerrier, à me vanter les douceurs de l'esclavage. Les Guaycurus sont des hommes, et non pas des chiens poltrons qui lèchent la main qui les fouette.

– Es-tu donc venu te placer sur ma route pour m'insulter? dit le capitão avec un accent de colère mal contenue. Mon bras est long et ma patience courte; prends garde que je ne réponde par des coups à tes insultes.»

Le guerrier fit un geste de dédain.

«Qui oserait se flatter d'effrayer Tarou-Niom, dit-il.

– Je te connais, je sais que tu es renommé dans ta nation par ton courage dans les combats et ta sagesse dans les conseils; cesse donc de vaines forfanteries et laisse aux femmes débiles le soin de se servir de leur langue envers un homme qui, pas plus que toi, ne peut être effrayé.

– Un fou donne parfois un bon conseil, repartit le guerrier; ce que tu dis est juste; arrivons donc au sujet réel de cet entretien.

– J'attends que tu t'expliques. Ce n'est pas moi qui me place sur ta route.

– Pourquoi n'as-tu pas rapporté aux visages pâles dont tu es l'esclave, le message dont je t'avais chargé pour eux.

– Je ne suis pas plus l'esclave des blancs que tu ne l'es toi-même; je leur ai textuellement rapporté tes paroles.

– Et, malgré cet avertissement, ils ont continué à marcher en avant?

– Tu le vois.

– Ces hommes sont fous; ne savent-ils donc pas que tu les conduis à une mort certaine?

– Ils ne partagent nullement cette opinion; plus sensés que vous, sans vous craindre, ils ne vous méprisent pas et n'ont nullement l'intention de vous offenser.

– N'est-ce pas la plus grande insulte qu'ils puissent nous faire que d'oser, malgré nos ordres, envahir notre territoire?

– Ils n'envahissent pas votre territoire, ils suivent leur route, pas autre chose.

– Tu es un chien à langue fourchue, les visages pâles n'ont pas de chemin qui traverse notre pays.

– Vous n'avez pas le droit d'empêcher le passage sur vos terres à des citoyens paisibles.

– Si nous n'avons pas ce droit, nous le prenons; les Guaycurus sont les seuls maîtres de ces contrées, qui jamais ne seront souillées par le pied d'un blanc.»

Diogo réfléchit un instant.

«Écoutez-moi, dit-il, ouvrez vos oreilles, afin que la vérité pénètre jusqu'à votre cœur.

– Parle, ne suis-je pas ici pour t'écouter?

– Nous n'avons pas l'intention de pénétrer plus avant dans votre pays; tout le temps que nous serons forcés d'y demeurer, nous nous tiendrons près de la frontière le plus possible, nous ne faisons que passer pour aller plus loin.

– Ah! Ah! Et comment nommez-vous ce pays où vous vous rendez? reprit le chef d'un air sardonique.

– Le pays des Frentones.

– Les Frentones sont les alliés de ma nation; nos intérêts sont communs: entrer sur leur territoire, c'est entrer sur le nôtre; nous ne souffrirons pas cette violation. Va rejoindre celui qui t'envoie et dis-lui que Tarou-Niom consent à le laisser fuir, à la condition qu'il tournera immédiatement la tête de son cheval vers le nord.»

Le capitão demeura immobile.

«Ne m'as-tu pas entendu, reprit le guerrier avec violence; à cette condition seule, vous pouvez espérer d'échapper tous autant que vous êtes à la mort ou à l'esclavage. Va donc, sans plus tarder.

– C'est inutile, répondit le capitão en haussant les épaules, le chef blanc ne consentira pas à retourner d'où il vient, avant d'avoir accompli jusqu'au bout son voyage.

– Quel intérêt pousse donc cet homme à jouer ainsi sa vie dans une partie désespérée?

– Je l'ignore, cela n'est pas mon affaire, j'ai pour habitude de ne jamais me mêler de ce qui ne me regarde pas.

– Bon. Ainsi, malgré tour ce que je lui dirai il continuera à s'avancer.

– J'en suis convaincu.

– C'est bien, il mourra. Que son destin s'accomplisse.

– C'est donc la guerre que vous voulez?

– Non, c'est la vengeance; les blancs ne sont pas pour nous des ennemis, ce sont des bêtes fauves que nous tuons, des reptiles venimeux que nous écrasons chaque fois que l'occasion s'en présente.

– Prenez-y garde, chef, la lutte sera sérieuse entre nous; nous sommes des hommes braves, nous ne vous attaquerons pas les premiers, mais si vous essayez de nous barrer le passage, nous résisterons vigoureusement, je vous en avertis.

– Tant mieux! Voilà longtemps que mes fils n'ont rencontré d'ennemis dignes de leur courage.

– Cet entretien est maintenant sans objet, laissez-moi retourner vers les miens.

– Va donc, je n'ai plus, en effet, rien à te dire, souviens-toi que c'est l'entêtement de ton maître qui aura appelé sur sa tête les malheurs qui, bientôt, fondront sur elle. Marchez sans craindre de vous égarer, ajoutât-il avec un sourire sinistre, je me charge de si bien marquer la route que vous suivrez qu'il vous sera impossible de ne pas la reconnaître.

– Je vous remercie de ce renseignement, chef, je le mettrai à profit, soyez-en certain,» fit-il avec ironie.

Le Guaycurus sourit sans répondre, mais, enfonçant les éperons dans les flancs de sa monture, il lui fit exécuter un saut énorme et disparut presque instantanément dans les hautes herbes.

Le capitão rejoignit au petit trot la caravane.

Le marquis attendait avec impatience le résultat de cette entrevue.

«Eh bien?» s'écria-t-il dès que don Diogo fut auprès de lui.

L'Indien hocha tristement la tête.

«Ce que j'avais prévu est arrivé, répondit-il.

– Ce qui signifie?..

– Que les Guaycurus ne veulent, sous aucun prétexte, nous laisser mettre le pied sur leur territoire.

– Ainsi?

– Ils nous ordonnent de rebrousser chemin, nous avertissant qu'au cas où nous n'y consentirions pas, ils sont résolus à ne pas nous livrer passage.

– Nous nous en frayerons un en passant sur leurs cadavres, s'écria fièrement le marquis.

– J'en doute, Excellence; si braves que soient les hommes qui vous accompagnent, aucun d'eux, pris individuellement, n'est capable de lutter avec avantage contre dix ennemis.

– Les croyez-vous donc si nombreux?

– Je me suis trompé; ce n'est pas dix, mais cent que j'aurais dû dire.

– Vous cherchez à m'effrayer, Diogo.

– A quoi bon, Excellence; je sais que rien de ce que je pourrais vous dire ne réussirait à vous persuader; que votre résolution est irrévocable, et que vous pousserez en avant quand même. Ce serait donc gaspiller en pure perte un temps précieux.

– Alors, c'est vous qui avez peur,» s'écria le marquis avec colère.

L'Indien, à cette insulte si peu méritée, pâlit à la façon des hommes de sa race, c'est-à-dire que son visage prit subitement une teinte d'un blanc sale, ses yeux s'injectèrent de sang, et un tremblement convulsif agita tous ses membres.

«Ce que vous faites, non seulement n'est pas généreux, Excellence, répondit-il, d'une voix sourde, mais est maladroit en ce moment. Pourquoi insulter un homme qui pendant une heure, par dévouement pour vous, a supporté sans se plaindre, de la part de votre ennemi, de mortelles injures. Voulez-vous donc me faire repentir de vous avoir sacrifié ma vie?

– Mais enfin, reprit d'une voix plus douce don Roque, qui déjà se repentait de s'être laissé emporter à prononcer ces paroles, notre position est intolérable, nous ne pouvons rester ainsi; comment sortir de l'impasse dans laquelle nous nous trouvons?

– Voilà, Excellence, ce à quoi je songe; une attaque immédiate des Guaycurus n'est pas ce qui me préoccupe le plus en ce moment; le pays est trop boisé, le terrain trop inégal et trop coupé par les cours d'eaux pour qu'ils essayent de nous surprendre; je connais leur manière de combattre; ils doivent avoir en ce moment intérêt à nous ménager, pourquoi? Je ne saurais le deviner encore, mais je le saurai bientôt.

– Qui vous fait supposer cela?

– Mon Dieu, l'opiniâtreté qu'ils mettent à essayer de nous faire retourner sur nos pas, au lieu de nous assaillir à l'improviste; après cela, ces démarches peut-être sont-elles un stratagème pour nous inspirer de la confiance.

– Que comptez-vous faire?

– D'abord étudier les plans de l'ennemi, Excellence, et, si Dieu me vient en aide, si fins que soient les Guaycurus, je parviendrai, je vous le jure, à les percer à jour.

– Soyez assuré que, si nous réussissons à déjouer leurs projets et à leur échapper, la récompense que je vous réserve équivaudra au service que vous m'aurez rendu.»

Le capitão haussa les épaules.

«Il est inutile de parler de récompense à un homme mort, et je me considère comme tel, répondit-il d'une voix brève.

– Toujours cette pensée, fit le jeune homme avec impatience.

– Toujours, oui, Excellence; mais soyez tranquille, cette certitude qui, avec tout autre, aurait sans doute des conséquences désastreuses, me donne, au contraire, la liberté de mes actions et, au lieu de paralyser ma pensée, la rend plus claire et plus lucide. Sachant que je ne puis échapper au sort qui me menace, je tenterai tout ce qu'il sera humainement possible de faire pour éloigner la catastrophe inévitable; cela doit vous rassurer.

– Pas trop, répondit le marquis avec un pâle sourire.

– Seulement, Excellence, je vous le répète, j'ai besoin de toute ma liberté d'action, il ne faut pas que, soit par paroles, soit d'une autre façon, vous entraviez les projets que je médite et les moyens que je compte employer.

– Je vous ai donné ma parole de gentilhomme.

– Et je l'ai reçue, Excellence; la guerre que nous commençons aujourd'hui n'a rien de commun avec celles que, m'a-t-on dit, vous êtes accoutumé à faire en Europe. Nous avons en face de nous des ennemis dont l'arme principale est la ruse. Ce n'est donc qu'en nous montrant plus fins et plus rusés qu'eux que nous parviendrons à les vaincre, s'il nous est, ce que je ne crois pas, possible d'obtenir ce résultat. Les observations que vous penseriez devoir me faire n'aboutiraient qu'à consommer plus promptement notre perte si j'étais contraint de m'y conformer.

– Une fois pour toutes, je vous promets de vous laisser la liberté la plus entière, si bizarres et si singulières que me paraissent les dispositions que vous jugerez nécessaire de prendre dans l'intérêt général.

– Voilà qui est parlé en homme sage, Excellence; espérez. Qui sait, peut-être Dieu daignera-t-il faire un miracle en notre faveur; du moins y aiderons-nous de tout notre pouvoir.

– Je vous remercie de me donner enfin un peu d'espoir, Diogo, et cela avec d'autant plus de joie, fit le marquis en souriant, que c'est une marchandise dont vous n'êtes pas prodigue à mon égard.

– Nous sommes des hommes auxquels il faut parler franchement pour qu'ils se mettent sur leurs gardes, Excellence, et non des enfants peureux qui ont besoin d'être trompés. Maintenant, ajouta-t-il en étendant le bras vers un léger monticule situé à environ une lieue en avant et un peu sur la droite du chemin suivi par la caravane, si vous n'y trouvez pas d'inconvénient, voilà où nous allons placer notre campement pour la nuit.

– Comment! Déjà nous arrêter! se récria le jeune homme, et la journée est à peine à la moitié.

– Quel dommage! s'écria l'Indien avec un accent de railleuse pitié, que cette expédition soit condamnée à finir si mal, je vous aurais donné certaines leçons, Excellence, qui auraient fait de vous, j'en suis convaincu, avec le temps, un des plus fins et des plus expérimentés coureurs des bois du Brésil.»

Malgré la situation critique dans laquelle il se trouvait, le marquis ne put s'empêcher de rire à cette naïve boutade du digne capitão.

«C'est égal, don Diogo, lui répondit-il, ne m'épargnez pas vos leçons, on ne sait pas ce qui peut arriver, peut-être me profiteront-elles.

– A la grâce de Dieu, Excellence. Écoutez-moi bien, voici ce que nous allons faire.

– Je suis tout oreilles.

– Nous ne devons pas nous enfoncer davantage dans le désert avant d'avoir, sur les mouvements de nos ennemis, des renseignements positifs; ces renseignements, moi seul puis les obtenir, en me faufilant parmi eux et en m'introduisant jusque dans leurs villages; d'un autre côté, lorsque leurs éclaireurs qui nous surveillent derrière chaque buisson et épient nos moindres gestes, nous verront nous arrêter et camper aussi hardiment, ils ne sauront que penser de cette façon d'agir; l'inquiétude leur viendra, ils chercheront les motifs de notre conduite, hésiteront et nous donneront ainsi le temps de préparer une vigoureuse résistance. Me comprenez-vous, Excellence?

– A peu près, une seule chose demeure obscure pour moi dans ce que vous m'avez dit.

– Laquelle?

– Vous avez l'intention d'aller vous-même chercher des nouvelles et de vous introduire dans les villages indiens?

– En effet, telle est mon intention.

– Ne croyez-vous pas que ce soit là une grande imprudence? Vous risquez d'être découvert.

– C'est vrai, et si cela arrive, mon sort est décidé d'avance; que voulez-vous, Excellence? C'est une chance à courir, mais il n'y a pas moyen de faire autrement. Cependant, si périlleuse que soit une telle expédition, elle ne l'est pas autant que vous le supposez, pour un homme qui, ainsi que moi, appartient à la race indienne et connaît naturellement les coutumes des hommes qu'il veut tromper; d'ailleurs je n'ai pas besoin d'ajouter, Excellence, que je prendrai toutes les précautions nécessaires pour ne pas être surpris.»

Pendant que le marquis et le capitão causaient ainsi entre eux, la caravane continuait à s'avancer lentement à travers les méandres inextricables d'un étroit sentier, tracé avec peine par le passage des bêtes fauves et presque perdu dans les hautes herbes.

Le silence le plus complet, le calme le plus profond régnaient dans ce désert, que le pas de l'homme semblait n'avoir jamais foulé depuis l'époque de la découverte.

Cependant, les chasseurs métis et les soldados da conquista, mis en éveil par la présence inattendue devant eux du chef guaycurus, et inquiets du long entretien qu'il avait eu avec le capitão, se tenaient sur leurs gardes. Ils n'avançaient, selon l'expression espagnole, que la barbe sur l'épaule, l'œil et l'oreille au guet, le doigt sur la détente du fusil, et prêts à faire feu à la moindre alerte.

La caravane atteignit ainsi la colline sur laquelle don Diogo se proposait de camper.

L'Indien, avec ce coup d'œil infaillible que donne une longue expérience et que possèdent seuls les hommes rompus depuis des années à la vie si accidentée et si pleine de péripéties imprévues du désert, avait choisi admirablement le seul endroit où il fût possible d'établir un camp facile à être promptement mis en état de résister à une attaque subite des ennemis.

Cette colline formait un accore avancé de l'une des plus larges rivières de la plaine, ses flancs escarpés étaient dépourvus de verdure, son sommet seul était recouvert d'un bois épais; du côté de la rivière, la colline, taillée à pic était inabordable; seulement elle était accessible par le désert, sur un espace de dix mètres tout au plus.

Le marquis félicita don Diogo sur la sagacité avec laquelle il avait choisi cette position.

«Cependant, ajouta-t-il, je me demande s'il était nécessaire, pour une seule nuit, de nous établir au sommet d'une telle forteresse.

– Si nous ne devions y rester qu'une seule nuit, répondit l'Indien, je ne me serais pas donné la peine de vous indiquer ce lieu, mais les renseignements que nous avons à prendre seront peut-être longs à obtenir, et il est bon, si nous sommes contraints de demeurer quelques jours ici, de ne pas avoir à redouter une surprise.

– Demeurer quelques jours ici, reprit le marquis avec une nuance de mécontentement.

– Dame! Je ne saurais positivement vous dire ce qui arrivera. Peut-être repartirons-nous demain, peut-être non; cela dépendra des circonstances. Bien que notre position ne soit pas bonne, encore dépend-il un peu de nous, Excellence, de ne pas la rendre pire.

– Vous avez toujours raison, mon ami, répondit le jeune homme; campons donc, puisque vous le voulez.»

Le capitão quitta alors le marquis et alla donner les ordres nécessaires pour que le campement fût établi ainsi qu'il l'avait arrêté dans son esprit.

Les Brésiliens s'occupèrent d'abord à mettre en sûreté leurs choses les plus précieuses, c'est-à-dire les provisions de bouche et les munitions de guerre; puis, ce soin pris, on installa le camp sur le bord même de la plate-forme de la colline; on forma un rempart de troncs d'arbres enlacés les uns dans les autres; derrière ce premier rempart, les wagons et les charrettes furent enchaînés et placés en croix de Saint-André.

D'après l'ordre exprès du capitão, les arbres strictement nécessaires aux fortifications avaient été abattus; les autres, demeurés debout, devaient, non seulement donner de l'ombre aux Brésiliens, mais encore leur servir de défense en cas d'assaut, et, de plus, empêcher les Indiens, s'ils ne l'avaient fait déjà, ce qui n'était guère probable, de les compter et de connaître ainsi le nombre des ennemis qu'ils attaquaient.

Un peu avant le coucher du soleil, le camp se trouva complètement en état de résister à un coup de main.

Diogo, pour plus de sûreté, ordonna qu'une sentinelle demeurerait nuit et jour au sommet de l'arbre le plus élevé de la colline, afin de surveiller le désert et d'avertir les aventuriers des mouvements des Indiens.

Cette dernière précaution, la plus importante de toutes, assurait en quelque sorte la sûreté du camp; aussi Diogo ne voulut-il confier le soin de veiller sur le salut commun qu'à un homme expérimenté et ordonna-t-il que la sentinelle, placée ainsi en vedette, serait toujours un de ses soldats.

Indiens eux-mêmes, ils étaient plus que tous autres en état de déjouer les ruses des Guaycurus et de ne pas laisser surprendre leurs compagnons.

12.Voir le Grand chef des Aucas,2 vol. in-12. Amyot, éditeur.
Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
28 mayıs 2017
Hacim:
310 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain