Kitabı oku: «Correspondance inédite de Hector Berlioz, 1819-1868», sayfa 21
CXLIII
A M. ERNEST REYER
Vienne, 17 décembre [1866].
Mon cher Reyer,
Je me lève aujourd'hui lundi à quatre heures. J'ai dû rester au lit depuis hier; je n'en pouvais plus.
La Damnation de Faust a été exécutée hier dans la vaste salle de la Redoute devant un auditoire immense avec un succès foudroyant. Vous dire tous les rappels, les bis, les pleurs, les fleurs, les applaudissements de cette matinée, serait chose ridicule de ma part.
J'avais 300 choristes et 150 instrumentistes; une charmante Marguerite, mademoiselle Bettleim, dont la voix de mezzo soprano est splendide, un ténor-Faust (Walter) dont nous n'avons certainement pas l'égal à Paris, et un énergique Méphistophélès (basse) Meyerhoffer: tous les trois du grand Opéra de Vienne. Le duo d'amour entre Faust et Marguerite, supérieurement chanté, a été interrompu trois fois par les applaudissements. La scène de Marguerite abandonnée a ému encore plus. Les Sylphes, les Follets, le chant de la Fête de Pâques et l'Enfer et le Ciel ont littéralement révolutionné mes bienveillants auditeurs. Helmesberger (le directeur du Conservatoire) a joué d'une façon toute poétique le petit solo d'alto dans la ballade du Roi de Thulé si bien chantée par mademoiselle Bettleim.
Ma chambre ne désemplit pas depuis hier de visiteurs, de complimenteurs. Ce soir, on me donne une grande fête à laquelle assisteront deux ou trois cents personnes, artistes et amateurs; entre autres mes cent quarante dames (amateurs) qui ont si bien chanté mes chœurs. Quelles voix fraîches et justes! et comme tout cela avait été bien instruit par le directeur de la Société des amis de la musique, Herbeck, un chef d'orchestre de premier ordre, qui s'est mis en quatre, en seize, en trente-deux pour moi, et qui a eu le premier l'idée de monter en entier mon ouvrage.
Demain, je suis invité par le Conservatoire, qui veut me faire entendre, sous la direction d'Helmesberger, ma symphonie d'Harold.
Que vous dirai-je? c'est la plus grande joie musicale de ma vie; il faut me pardonner si je vous en parle si longuement. Il était venu des auditeurs de Munich et de Leipzig.
Walter (Faust) sort d'ici, il est venu m'embrasser encore. Oh! comme il a dit l'air dans la chambre de Marguerite et surtout la phrase: «Que j'aime ce silence!»
Enfin, voilà une de mes partitions sauvée. Ils la joueront maintenant à Vienne sous la direction d'Herbeck, qui la sait par cœur. Le Conservatoire de Paris peut continuer à me laisser dehors! Qu'il se renferme dans son ancien répertoire!
Vous m'avez vous-même demandé de vous écrire et vous vous êtes attiré cette algarade.
Adieu; on m'a demandé de Breslau pour aller y diriger Roméo et Juliette; mais il faut que je me retrouve à Paris avant la fin du mois.
CXLIV
A M. FERDINAND HILLER
Paris, 12 janvier 1867.
Mon cher Hiller,
Vous serait-il possible, pour que je ne me présente pas au public de Cologne seulement avec de la musique instrumentale, de placer dans le programme du 26 février, un duo nocturne pour deux femmes (un soprano et un contralto). Ce petit morceau de Béatrice et Bénédict a fait partout un grand effet; il n'est pas difficile; il faudrait que les cantatrices fussent des oies, pour ne pas chanter cela convenablement. Il est vrai que nous rencontrons souvent de pareils volatiles. Mais voyez s'il y aurait moyen de trouver dans votre cercle musical les deux chanteuses capables de cet effort. Je vous enverrais alors les exemplaires du duo, avec paroles allemandes, et je porterais ensuite moi-même les parties d'orchestre. Si vous trouvez la chose imprudente ou seulement difficile, qu'il n'en soit pas question. J'attends votre réponse.
Dites-moi aussi à quelle époque précise je devrai me trouver à Cologne, et combien vous me donnerez de répétitions pour la Symphonie. Le duo pourra aller avec une seule, si les chanteuses savent bien leur affaire.
J'irai loger à l'hôtel Royal, où je suis déjà descendu plusieurs fois. Je serai ainsi bien plus libre de rester couché tant qu'il me plaira; car je suis un des hommes les plus couchés qui existent. Il est vrai que j'existe bien peu. Malgré les joies musicales du séjour, ce voyage à Vienne et les nombreuses répétitions que j'ai dû y faire m'ont exténué et à moitié tué. Les médecins homœopathes ou allopathes, pas plus que ceux qui soignent leurs patients par l'une ou l'autre méthode (à la volonté des personnes), les docteurs à double détente n'y peuvent rien. Je tâchera pourtant d'être un peu mieux portant pour aller vous voir; sinon, je serai bien insupportable.
CXLV
AU MÊME
Paris, 8 février 1867.
Mon cher Hiller,
Vous êtes le plus excellent camarade que l'on puisse trouver. Je ferai ce que vous me dites: je vais tâcher d'acquérir quelques forces, et, le 23 de ce mois, je partirai pour Cologne, où je serai à l'hôtel Royal le soir. Mais ne me retenez pas DES chambres, comme vous dites, UNE petite chambre me suffira. Si j'étais incapable de me mettre en route, je vous enverrais les parties d'orchestre du duo, et vous en seriez quitte pour conduire le tout. Vous me parlez comme les médecins: «C'est une névralgie». Ainsi, madame Sand ayant fait remarquer à son jardinier qu'un mur de son jardin s'était écroulé: «Oh! ce n'est rien, madame, lui répondit-il, c'est la gelée qui en est cause. – Oui, mais il faut le faire rebâtir. – Oh! ce n'est rien, c'est la gelée. – Je ne dis pas non, mais il est à terre. – Ne vous tourmentez pas, madame, c'est la gelée.»
Tâchez que votre jeune soprano ne me fasse pas le stupide changement sur . Il n'y a que les cantatrices pour avoir de pareilles idées.
A bientôt; je ne puis plus écrire, je vais me recoucher.
CXLVI
A MADAME DAMCKE, A MONTREUX (SUISSE)
Paris. Je ne sais pas le quantième. [24 septembre 1867].
Chère madame Damcke,
Je vous eusse bien écrit depuis mon retour, mais je ne savais pas où adresser ma lettre. Je vous remercie donc doublement de la vôtre.
Voici ma réponse laconique: je suis toujours malade.
Arrivé à Néris, j'ai pris cinq bains; au cinquième, le médecin en m'entendant parler et me tâtant le pouls: «Sortez vite, s'est-il écrié, les eaux vous sont contraires; vous allez avoir une laryngite; il faut vous en aller en un lieu où vous soignerez bien votre gorge; diable! ce n'est pas une chose légère!»
Je suis parti, le soir même. J'ai failli étouffer en chemin de fer dans une quinte de toux. Puis je suis arrivé à Vienne où mes nièces m'ont comblé de soins. J'étais presque toujours couché. Enfin, la voix naturelle m'est à peu près revenue, le mal de gorge a fui; mais ma névralgie aussi est revenue, plus féroce que jamais.
On m'a fait rester à Vienne un mois, parce que l'aînée de mes nièces se mariait et qu'elle me voulait pour témoin.
Elle a épousé un chef de bataillon, charmant sous tous les rapports; sans quoi je n'eusse pas témoigné. Après le dîner de noces, ils sont partis pour un long voyage dans le sud de la France; sans quoi encore je n'eusse pas témoigné.
Nous étions trente-deux gens de la noce, venus de tous les coins de la famille, de Grenoble, de Tournon, de Saint-Geoire, etc., etc.; nous nous sommes tous retrouvés là, moins un, hélas!..
C'est le plus vieux que j'ai eu le plus de plaisir à revoir; mon oncle le colonel, âgé de quatre-vingt-quatre ans. Nous avons bien pleuré en nous revoyant; il semblait honteux de vivre…; je le suis bien davantage.
Me voilà à Paris maintenant, presque toujours couché comme à Vienne. Et dernièrement, la grande-duchesse Hélène de Russie m'a fait entortiller pour aller à Saint-Pétersbourg; elle a voulu me voir, et enfin j'ai consenti. Je partirai le 15 novembre pour aller diriger six concerts du Conservatoire, dont un de ma musique.
La princesse paye mon voyage, aller et retour, met une de ses voitures à ma disposition, me loge chez elle au palais Michel et me donne quinze mille francs. Au moins, si j'en meurs, je saurai que cela en valait la peine.
J'ai écrit à votre mari, l'autre jour, une lettre que je n'ai pas envoyée, faute d'adresse, pour lui demander si je ne lui ai pas prêté ma belle partition d'Orphée de Leipzig. Je ne puis plus la trouver; je suis allé chez Heller, je lui ai laissé ma carte; je n'ai point de ses nouvelles.
Adieu, madame; je vous serre la main en vous envoyant à tous les deux mille amitiés.
CXLVII
A M. ET MADAME MASSART
Paris, 4 octobre 1867.
Eh bien, oui, je vais en Russie. La grande-duchesse Hélène était ici il y a quelques jours et m'a fait faire des propositions que, après un peu d'hésitation et de l'avis de tous mes amis, j'ai acceptées. Il s'agit d'aller, à la fin de novembre, diriger, à Saint-Pétersbourg, six concerts du Conservatoire, dont cinq formés des chefs-d'œuvre des grands maîtres et un composé exclusivement de mes partitions.
Elle me loge chez elle, au palais Michel, me fournit une de ses voitures, paye mon voyage, aller et retour, et me donne quinze mille francs. Je serai exténué de fatigue, malade comme je suis; mais, si je meurs, nous le verrons bien. Venez donc aussi; je vous ferai jouer votre jovial concerto de clavecin en ré mineur de S. Bach et nous rirons d'une belle manière.
Adieu; mille amitiés pour tous les deux; j'irais bien chez vous dans les beaux jours que vous passez à Villerville, mais je vous avoue que cela me paraît d'une indiscrétion révoltante.
Ma belle-mère vous remercie de votre souvenir. A vous.
P. – S.– Vous êtes, décidément, une néréide ou une tritonne.
Vous saurez encore qu'un Américain dont j'avais refusé les offres, il y a un mois et demi, apprenant que j'acceptais celles des Russes, est revenu, il y a trois jours, m'offrir cent mille francs, si je voulais aller à New-York l'année prochaine. Que dites-vous de cela? En attendant, il fait faire ici mon buste en bronze pour une superbe salle qu'il a fait bâtir là-bas; et je vais poser tous les jours. Si je n'étais pas si vieux, tout cela me ferait plaisir.
Avez-vous lu les comptes rendus du festival de Meiningen, en Allemagne? Cela aussi m'aurait fait plaisir, si je ne souffrais pas tant et si je n'étais pas si vieux. Oui, vous en avez lu quelqu'un; votre lettre me l'annonce. J'ai vu des gens qui y étaient. N'avez-vous pas honte d'aller encore massacrer des faisans? La belle chose que de tuer de la volaille dans une basse-cour!!!
Adieu; cela ne fait rien, j'ai toujours pour vous, quand même, une véritable et chaleureuse amitié; vous êtes, tous les deux, des cœurs excellents, que j'apprécie chaque jour davantage.
CXLVIII
AUX MÊMES
Paris, 2 novembre 1867.
Comment vous portez-vous, châtelain et châtelaine?
Comment se porte votre château?
Savez-vous encore le français?
Savez-vous encore la musique?
Savez-vous encore vivre?
Savez-vous que vous ne savez rien?
Savez-vous qu'on vous a oubliés?
Savez-vous qu'on se passe de vous?
Savez-vous que vous êtes passés
De mode?
Bonsoir!
2 novembre, jour des morts
Et quand on est mort, c'est pour longtemps
CXLIX
A M. ÉDOUARD ALEXANDRE
Saint-Pétersbourg, 15 décembre 1867.
Chers amis,
Vous êtes bien bons de me donner ainsi de vos nouvelles, et j'ai l'air bien oublieux de ne pas vous avoir encore donné des miennes. On me comble d'attentions, d'applaudissements, depuis la grande-duchesse jusqu'au moindre musicien de l'orchestre.
On a su, je ne sais comment, que le 11 décembre était le jour de ma naissance, et j'ai reçu des cadeaux charmants; et, le soir, j'ai dû assister à un dîner de 150 couverts, où, comme vous le pensez bien, les toasts n'ont pas manqué. Le public et la presse sont d'une ardeur extrême. Au second concert, j'ai été rappelé six fois après la Symphonie fantastique qui avait été exécutée d'une manière foudroyante et dont la quatrième partie avait été bissée.
Quel orchestre! quelle précision! quel ensemble! Je ne sais pas si Beethoven s'est jamais entendu exécuter de la sorte. Aussi faut-il vous dire que, malgré mes souffrances, quand j'arrive au pupitre et que je me vois entouré de tout ce monde sympathique, je me sens ranimé et je conduis comme jamais, peut-être, il ne m'arriva de conduire.
Hier, nous avions à exécuter le second acte d'Orphée, la symphonie en ut mineur et mon ouverture du Carnaval romain. Tout cela a été sublimement rendu. La jeune personne qui chantait Orphée (en russe) a une voix incomparable et s'est très bien acquittée de son rôle. Il y avait 130 choristes. Tous ces morceaux ont obtenu un merveilleux succès. Et ces Russes, qui ne connaissent Gluck que par d'horribles mutilations faites par-ci par-là, par des gens incapables!!! Ah! c'est pour moi une joie immense de leur révéler les chefs-d'œuvre de ce grand homme. Hier, on ne finissait pas d'applaudir. Nous donnerons dans quinze jours le premier acte d'Alceste. La grande-duchesse a ordonné que l'on m'obéît en tout; je n'abuse pas de son ordre, mais j'en use.
Elle m'a demandé de venir, un de ces soirs, lui lire Hamlet. J'ai parlé l'autre jour, devant elle, à ses dames d'honneur, du livre de Saint-Victor, et voilà maintenant Son Altesse et tout ce monde qui va acheter Hommes et Dieux et l'admirer.
Ici, on aime ce qui est beau; ici on vit de la vie musicale et littéraire; ici, on a dans la poitrine un foyer qui fait oublier la neige et les frimas. Pourquoi suis-je si vieux, si exténué?
Adieu, tous; je vous serre la main; je vous embrasse.
CL
A M. ET MADAME MASSART
Saint-Pétersbourg, 22/10 décembre 1867.
Chère madame Massart,
Je suis malade comme dix-huit chevaux; je tousse comme six ânes morveux et, avant de me recoucher, je veux pourtant vous écrire.
Nos concerts marchent à merveille. Cet orchestre est superbe et fait ce que je veux; si vous entendiez les symphonies de Beethoven exécutées par lui, vous diriez, je crois, bien des choses que vous ne pensez pas au Conservatoire de Paris. Ils m'ont joué, avec la même perfection, l'autre jour, la Fantastique qu'on avait demandée, et qu'il a fallu introduire dans le programme du second concert. C'était foudroyant. Nous avions fait trois répétitions. On a redemandé à grands cris la Marche au supplice; et l'adagio (la Scène aux champs) a fait pleurer bien des gens, sans vergogne. Samedi prochain, nous dirons l'Héroïque et le second acte d'Alceste, avec l'Offertoire de mon Requiem (le chœur sur deux notes). A l'autre (5me concert), je donnerai les trois premières parties instrumentales de la Symphonie avec chœurs de Beethoven. Je n'ose pas risquer la partie vocale, les chanteurs dont je dispose ne m'inspirant pas assez de confiance… On est venu me chercher de Moscou, où j'irai après le 5me concert d'ici, madame la grande-duchesse m'en ayant donné la permission. Ces messieurs de la capitale mezzo-asiatique ont des arguments irrésistibles, quoi qu'en dise Wieniawski, qui trouve que je n'aurais pas dû accepter simplement leur proposition. Mais je ne sais pas liarder, et j'aurais honte de le faire. Voilà qu'on m'interrompt dans mon salon où je suis seul à vous écrire, parce que madame la grande-duchesse donne ce soir une soirée musicale où elle veut entendre mon duo de Béatrice et Bénédict, que l'accompagnateur et les deux cantatrices savent à merveille (en français). Je viens donc d'envoyer, chez Son Altesse, la partition, en recommandant aux trois virtuoses de n'avoir pas peur, parce qu'ils savent tout à fait leur affaire. Moi, je vais me recoucher.
Madame la grande-duchesse veut que je lui lise Hamlet un de ces soirs, mais je n'en aurais pas trop la force maintenant. On m'a donné un dîner de cent cinquante couverts le jour de ma fête (11 décembre), où toutes les têtes musicales de Pétersbourg étaient réunies. Vous pensez, avec effroi, aux toasts auxquels il m'a fallu répondre. Il y a encore bien des choses que je vous raconterais volontiers, si je n'étais pas si exténué; mais il est neuf heures et je n'ai pas l'habitude d'être hors de mon lit à des heures aussi indues.
D'ailleurs, je vous narrerai cela quand vous viendrez dîner avec moi au café Anglais.
Bien des choses à Massart, à Jacquard et à tous les arts qui, chez vous, se donnent la main.
Adieu, adieu, adieu. Remember me.
Vous savez toujours l'anglais?..
Je vais prendre trois gouttes de laudanum pour tâcher de m'endormir.
Vous savez que vous êtes charmante; mais pourquoi diable êtes-vous si charmante?
Je ne le découvre pas.
Farewell. I am your.
CLI
A M. DAMCKE
Moscou, 31 décembre 1867.
Mon cher Damcke,
J'étais si fatigué ces jours-ci, que je n'avais pas le courage de vous écrire; et pourtant il m'est arrivé un grand événement musical. Les directeurs du Conservatoire de Moscou sont venus me chercher à Saint-Pétersbourg et ont obtenu de la grande-duchesse un congé de douze jours pour moi. J'ai accepté l'engagement de diriger deux concerts.
Ne trouvant pas une salle assez grande pour le premier, ils ont eu l'idée de le donner dans la salle du Manège, un local grand comme la salle du milieu de notre Palais de l'Industrie, aux Champs-Élysées. Cette idée qui me paraissait folle a obtenu le plus incroyable succès.
Nous étions cinq cents exécutants et il y avait, au compte de la police, douze mille cinq cents auditeurs.
Je n'essayerai pas de vous décrire les applaudissements pour la Fête de Roméo et Juliette et pour l'Offertoire du Requiem. Seulement, j'ai éprouvé une mortelle angoisse quand ce dernier morceau, qu'on avait voulu absolument, à cause de l'effet qu'il avait produit à Pétersbourg, a commencé. En entendant ce chœur de trois cents voix répéter toujours ses deux notes, je me suis figuré tout de suite l'ennui croissant de cette foule, et j'ai eu peur qu'on ne me laissât pas achever. Mais la foule avait compris ma pensée, son attention redoublait et l'expression de cette humilité résignée l'avait saisie.
A la dernière mesure, une immense acclamation a éclaté de toutes parts; j'ai été rappelé quatre fois; l'orchestre et les chœurs s'en sont ensuite mêlés; je ne savais plus où me mettre. C'est la plus grande impression que j'aie produite dans ma vie. On a aussitôt envoyé une dépêche à la grande-duchesse pour l'informer de cette émotion populaire…
Après-demain, on me donne une fête dans la salle de l'assemblée des Nobles, où sera toute la ville artiste de Moscou. Après quoi, je repartirai pour Saint-Pétersbourg… Je suis bien exténué, mais heureux aussi de ce beau résultat. Adieu, mon cher ami; je vous embrasse de tout mon cœur.
Je remercie bien Heller d'avoir été assez bon pour m'envoyer le volume des Mémoires. Malgré nos précautions, le livre a mis douze jours pour arriver entre mes mains. Je n'ai pu le remettre à la princesse que le jour de mon départ pour Moscou.
Si vous avez un instant pour voir Reyer, faites-le. Adieu à madame Damcke, dont je n'ai pas encore vu la sœur.
CLII
A M. ET MADAME MASSART
Saint-Pétersbourg, 18 janvier 1868.
Chère madame Massart,
J'arrive de Moscou et, en rentrant dans mon salon, je trouve un petit monceau de lettres, au nombre desquelles la vôtre ne me cause pas la plus vive joie, parce qu'il y en a une autre, vous devinez de qui, que je n'espérais pas. La vôtre, cependant, m'a fait bien plaisir. Elle aurait dû me laisser indifférent; mais, quoi! on n'est pas parfait. J'ai lu, tout de même, vos lignes si cordiales et j'y réponds aujourd'hui. La place Michel est silencieuse sous son manteau de neige; les corbeaux, les pigeons et les moineaux ne remuent pas; les traîneaux ne courent pas; il y a un grand enterrement, celui du prince Dolgorouki, où va l'empereur avec toute la cour et auquel, en conséquence, tout le monde assiste.
Mon programme du concert de samedi prochain est fixé. Je n'y suis pour rien, heureusement; car, au suivant et dernier, je serai pour tout. Oh! quelle joie quand j'aurai battu la dernière mesure du final d'Harold! quand je pourrai me dire: «Je pars pour Paris dans trois jours, c'est-à-dire au commencement de février.» Je ne puis résister à ce climat. J'ai moins souffert à Moscou. Et quels enthousiasmes! Le premier concert avait lieu dans la salle du Manège; il y avait dix mille six cents auditeurs. Et quand j'ai vu tout ce monde acclamer l'Offertoire de mon Requiem avec son chœur sur deux notes, et me redemander sans fin, j'avoue que ce sentiment religieux si rare, manifesté par une foule immense, m'a remué jusqu'au cœur. Au second concert qui avait lieu avec les seules ressources du Conservatoire, dans la salle des Nobles, l'Offertoire avait été redemandé et il a produit le même effet.
Que me parlez-vous de vous donner un concert à Paris? Si je donnais un concert à mes amis, en dépensant purement trois mille francs, je n'en serais que plus injurié par la presse.
Après vous avoir vus à Paris, j'irai à Saint-Symphorien et de là à Monaco me baigner dans les violettes et dormir au soleil. Je souffre tant, chère madame, mes maux sont si constants, que je ne sais que devenir. Je voudrais ne pas mourir maintenant, j'ai de quoi vivre.
Dites mille choses à Massart et remerciez de son bon souvenir madame Nicolet, si charmante.
Adieu, adieu; je vous serre la main.