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Kitabı oku: «Correspondance inédite de Hector Berlioz, 1819-1868», sayfa 20

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CXXXIII
A M. DAMCKE

26 avril [1865?].

Mon cher ami, ne m'attendez pas pour aller au concert hongrois. Je suis trop bien portant aujourd'hui et je veux rester tranquille. On ne vit qu'une fois… et encore!

CXXXIV
A LOUIS BERLIOZ

Paris, 28 juin 1865.

Cher ami,

Je ne sais pas pourquoi je t'écris, car je n'ai rien à te dire. Ta lettre de ce matin m'a troublé au dernier point. Elle est peu intelligible, tout en étant fort claire dans l'expression de tes sentiments. Tu crains maintenant d'être capitaine, tu te méfies de toi… Et tu désires pourtant être nommé. Tu veux un intérieur au lieu de ta modeste chambre; tu veux te marier, mais pas avec une femme ordinaire. Tout cela est fort simple et facile à comprendre; seulement il ne faut pas reculer devant des fonctions qui peuvent seules te donner l'aisance dont tu as besoin. Tu as trente-deux ans, et, à cet âge, on doit connaître les réalités de la vie, ou on ne les connaîtra jamais. Il te faut de l'argent et ce n'est pas moi qui puis t'en donner. J'ai de quoi joindre les deux bouts de ma dépense annuelle et voilà tout. J'étais comme toi quand j'ai épousé ta mère, mais bien plus à plaindre encore; car je n'avais pas les appointements que tu as et j'étais brouillé avec mes parents, qui d'ailleurs ne pouvaient rien me donner. Je te laisserai ce que mon père m'a laissé et quelque chose de plus; mais je ne puis te dire quand je mourrai. Cela ne tardera guère pourtant. Ainsi ne me parle donc pas de tes convoitises, car je ne puis rien pour les satisfaire. Moi aussi, je voudrais avoir une fortune que je n'ai pas; une fortune qui me permît de la partager avec toi d'abord, et ensuite de voyager, de faire exécuter mes ouvrages, etc., etc. Il faut bien me résigner à m'en passer. Songe que, si, en ce moment, tu étais marié et si tu avais des enfants, tu serais cent fois plus malheureux que tu n'es. Profite autant que tu le pourras de mon exemple. C'est une série de miracles (le présent de Paganini, mon voyage en Russie, etc.) qui m'ont tiré de la plus horrible misère. Or, les miracles sont rares; sans quoi ils ne seraient plus des miracles. Pour vivre seul il faut de l'argent; pour vivre avec une femme, il faut trois fois plus d'argent; pour vivre avec une femme et des enfants, il faut huit fois plus d'argent. Cela est certain comme il l'est que deux et deux font quatre. Je ne parle pas des tourments moraux de certaines positions (même avec de l'argent), car cela dépasse mon talent de description.

En somme, ta lettre est sans conclusion; il semble que tout d'un coup tu découvres le monde, la société, le plaisir, la douleur, etc.

CXXXV
AU MÊME

Paris, le 11 juillet 1865.

Oui, mon cher bon Louis, causons, quand nous pourrons, aussi souvent que nous pourrons. Ta lettre de ce matin est la bienvenue. Mais j'ai passé hier une abominable journée. Je suis sorti, j'ai erré pendant deux heures sur les boulevards des Italiens et des Capucines. A huit heures et demie, je commençais à sentir la faim; je suis entré au café Cardinal pour y manger quelque chose, et je me suis aussitôt entendu appeler et j'ai vu un gai visage me sourire; c'était Balfe, le compositeur irlandais qui arrivait de Londres, et qui m'a engagé à dîner avec lui. Puis nous sommes allés au Grand Hôtel, où il loge, fumer un cigare excellentissime, qui me fait cependant mal ce matin. Et nous avons tant et tant parlé de Shakspeare, qu'il comprend bien, dit-il, depuis dix ou douze ans seulement.

Je ne lis aucun journal, et tu me ferais bien plaisir de me dire où diable tu as vu toutes les belles choses sur moi que tu me cites. Je n'en sais pas le premier mot. Le programme de Bade est bien tel que je t'ai dit. C'est Jourdan qui chantera Énée, et madame Charton, Didon. Mais il y a du Wagner, du Liszt, du Schumann, et Reyer ne sait pas ce qui l'attend aux répétitions.

Je suis allé hier chez l'agent de change; il n'y avait pas assez de tes cinq cents francs pour acheter deux obligations ottomanes qui rapportent neuf pour cent; ainsi, de l'avis de l'agent, j'attendrai que tu m'envoies ce que tu m'as dit qu'on te devait pour t'acquérir une petite rente. J'ai donc gardé ton argent, parce qu'un retard même de trois mois ne te ferait pas perdre un sou pour le payement du semestre de janvier. Tu sais que Liszt est abbé? Quand j'aurai un volume broché de mes Mémoires, je te l'enverrai, sous ta promesse formelle qu'il ne sortira jamais de tes mains et même que tu me le renverras quand tu l'auras lu et relu.

CXXXVI
A M. ET MADAME DAMCKE

Genève, hôtel de la Métropole, 22 août 1865.

Chers amis,

Je vous écris seulement trois lignes pour que vous ne m'accusiez pas de vous oublier. Vous le savez, je n'oublie pas aisément, et, si je le pouvais, je me garderais bien d'oublier des amis tels que vous.

Je suis ici dans un état de trouble que je ne chercherai pas à vous décrire; il y a des instants d'un calme sublime, mais beaucoup d'autres pleins d'anxiété et même de douleur. On m'a reçu avec un empressement, une cordialité extrêmes114; on veut que je sois de la maison, on me gronde quand je ne viens pas. Je fais des visites de quatre heures, nous faisons de longues promenades à pied sur le bord du lac; hier, nous sommes allés en voiture à un village éloigné que l'on nomme Yvonne, avec sa bru et son plus jeune fils qui vient d'arriver; mais je n'ai pas pu me trouver un instant seul avec elle; je n'ai pu parler que d'autres choses; cela m'a donné un gonflement de cœur qui me tue.

Que faire? Je n'ai pas l'ombre de raison, je suis injuste, stupide. Tout le monde dans la famille a lu et relu le volume des Mémoires. Elle m'a doucement reproché d'avoir imprimé trois de ses lettres; mais sa belle-fille m'a donné raison et, au fond, je crois qu'elle n'en est plus fâchée…

Je tremble déjà en pensant au moment où il me faudra partir. Le pays est charmant, le lac est bien pur, bien beau et bien profond; mais je connais quelque chose de plus profond encore, et de plus pur, et de plus beau. Adieu, chers amis.

CXXXVII
A MADAME MASSART

Paris, 15 septembre 1865.

Bonjour, madame! Comment vous portez-vous? comment va Massart? Je suis tout désorienté de ne pas vous retrouver à Paris. J'arrive de Genève, de Grenoble, de Vienne et lieux circonvoisins, tout aussi malade que quand je suis parti. Les deux premiers jours de mon arrivée à Genève m'ont fait croire à une délivrance complète, je ne souffrais plus du tout; mais les douleurs sont revenues plus âpres qu'auparavant.

Êtes-vous heureuse de ne connaître rien de pareil! Je profite d'un moment de répit que me laissent mes douleurs pour vous écrire. Vous allez dire en riant, ou rire en disant: «Pourquoi m'écrire?» Sans doute, vous trouveriez bien plus naturel que je n'eusse pas cette idée saugrenue; mais, que voulez-vous! je l'ai, et, si vous trouvez mon idée trop intempestive, vous en serez quitte pour ne pas me répondre et me traiter d'original.

Pourtant, le but secret de cette lettre est, et ne peut être, que d'en avoir une de vous. Si vous saviez avec quelle violence on s'ennuie à Paris! Je suis seul, bien plus que seul. Je n'entends pas un son musical; je n'entends que charabias à droite, charabias à gauche… Grétry disait qu'il donnerait un louis pour entendre une chanterelle dans l'opéra d'Uthal de Méhul, où il n'y a que des altos; je donnerais bien le double pour entendre de temps en temps parler français autour de moi… Quand revenez-vous à Paris? quand me jouerez-vous une sonate? J'ai parlé de vous à Genève, où l'on m'a bien reçu, bien fêté et un peu grondé. Nous avons passé en revue ma vie parisienne, pendant de longues promenades sur le bord du lac… Ah! bon! me voilà parti! je sens déjà, pour ces quatre mots, le serrement de gorge qui me prend. Parlons d'autre chose. Vous devez en faire aussi, de longues promenades, sur le bord de la mer. Vous avez là de bons gros crabes de votre connaissance, qui doivent venir à vos pieds, vous remercier de votre musique qu'ils écoutent si attentivement. Et cela vous flatte; on est toujours flattée des hommages, même de ceux des crabes, quand on est jolie femme et grande virtuose. Dieu sait si vous en avez, à Paris, des crabes dans votre salon! Voilà donc mademoiselle X… mariée! Permettra-t-elle à son mari de porter une robe de chambre, elle qui ne veut pas tolérer ce vêtement pour Brutus?

Quand vous serez revenue, un soir, il nous faudra recomposer notre petit auditoire d'hommes, et nous lirons Coriolan. Rien ne me fait plus vivre que de voir l'enthousiasme des gens non blasés, compréhensifs, doués de sensibilité et d'imagination. Je m'amusais, dernièrement, à Vienne, à faire pleurer mes nièces de toutes les larmes de leurs yeux… Ce sont de charmantes enfants que j'aime comme si elles étaient mes filles et qui reçoivent les impressions de la poésie comme une planche photographique reçoit celle du soleil. C'est fort extraordinaire pour deux jeunes personnes élevées dans cette province des provinces qu'on nomme Vienne, et dans le milieu le plus antilittéraire que l'on puisse imaginer.

J'ai aussi le gros volume de mes Mémoires qui vous attend. Je vous le prêterai seulement, pour le temps que Massart et vous mettrez à le lire. C'est bien triste; mais c'est bien vrai. Je suis honteux de n'avoir pas eu l'esprit de signaler dans ce long récit les douces heures que je vous dois et l'amitié sincère que je vous porte à tous les deux; mais je viens de m'apercevoir que vous n'y êtes pas nommés. C'est inexplicable; vous me battrez, vous me bouderez; mais, à mon grand regret, c'est ainsi. Et je parle de tant de crabes! Il est vrai que ce n'est pas pour les louer.

Ah! voilà une crise qui me reprend!

Laissez-moi, madame, laissez-moi, je vous en prie; laissez-moi donc, je ne puis plus écrire.

Adieu, mon cher Massart; je vous serre la main.

CXXXVIII
A LOUIS BERLIOZ

6 novembre 1865.

Cher ami,

Je ne t'ai pas écrit hier, j'étais très souffrant et d'une humeur de dogue.

Figure-toi que l'acquéreur de mon domaine du Jacquet qui devait me payer ces jours-ci vingt mille francs, qui s'y est engagé par écrit dans le contrat, me fait dire tout simplement qu'il n'est pas en mesure et qu'il me payera une forte somme à Pâques, c'est-à-dire dans six mois et demi. C'est là que tu te mettrais en fureur… Tu vois que les écrits ne font pas plus que les paroles. Mon beau-frère me dit qu'il n'y a pas d'inquiétudes à avoir, parce que ce monsieur est riche. Mais j'aimerais mieux un pauvre qui paye qu'un riche qui ne paye pas. J'ai toujours cinq cents francs à toi, si tu m'en envoies cinq cents autres, j'achèterai des obligations ottomanes qui te rapporteront quatre-vingt-dix francs par an (pour mille francs). D'après mon calcul, l'inexactitude de mon acquéreur me fera perdre au moins neuf cents francs, puisqu'il ne me donne en revenu que 5 pour 100 et que j'eusse reçu 9 en plaçant la somme dans les obligations ottomanes.

D'ailleurs, c'est d'un sans-gêne incroyable, et ce serait curieux si la Banque de France, qui, elle aussi, est riche, s'avisait, quand on lui présente un billet, de dire qu'elle n'est pas en mesure. Allons, il faut en prendre son parti, je n'y puis rien.

Je vois que tu deviens un virtuose, et le grand navire est un instrument dont tu joues tout à fait bien. Je te fais mon compliment. Mais il t'en faut un à toi (un navire). En conséquence, travaille toujours pour l'avoir; mais, quand on te l'aura promis, n'y compte pas plus que si l'on ne t'avait rien dit. Il faut toujours dire comme Paul-Louis Courier: «Je crois que deux et deux font quatre et encore… n'en suis-je pas bien sûr.» Un avare disait aussi: «Si saint Pierre venait m'emprunter de l'argent en me donnant le Père éternel pour caution, je ne lui en prêterais pas.»

On annonce plusieurs morceaux de ma musique dans des concerts qui auront lieu cet hiver à Bruxelles. D'Ortigue a fait un grand article sur Rossini dans le Correspondant115. Cet écrit est fort sensé, fort juste, mais a blessé horriblement le prétendu philosophe compositeur. Un rossiniste a répondu à d'Ortigue, et Rossini a écrit à ce monsieur pour le remercier, en lui disant: «Je vous dois beaucoup pour avoir si bien lavé la tonsure de mon ami M. le curé d'Ortigue.»

CXXXIX
AU MÊME

Paris, 13 novembre 1865.

Cher ami,

Il est une heure. Je viens de recevoir ta lettre et j'y réponds avant de me recoucher. C'est que tu seras fort occupé le 15 et que c'est aujourd'hui le 13. J'espère que tu te débrouilleras au milieu de ce peuple de soldats et de passagers. J'approuve beaucoup ton idée d'avoir un home, un chez toi, et d'acheter des meubles; mais tu ne crains donc pas que ton vaisseau ne vienne à être enradé dans un autre endroit que Saint-Nazaire? au reste, tu ne dois pas ignorer cela. Je ne sais pas ce que tu peux avoir écrit à madame X***, mais je devine bien ce qu'elle a pu te répondre. Il faut de l'argent! n'en fût-il plus au monde. Il faut rester à terre, à Grenoble, à Claix, être juge de paix, bon citoyen, savoir vendre son blé, ses moutons, son vin, etc. Alors on est un homme calé, on joue aux boules le dimanche, on a un tas de sales enfants que les grands-parents trouvent fort mal élevés; on s'ennuie à devenir huître; on a une femme qui grossit, qui devient obèse, et qu'on finit par ne plus pouvoir souffrir; et l'on se dit: «Ah! si c'était à recommencer!»

Et alors on se sent furieux jusque dans la moelle des os; car on vieillit, on voit sa vie s'écouler bêtement; on a beaucoup d'argent qui est venu tard et dont on ne sait que faire; et puis l'on meurt gros Jean comme devant.

Oh! que je souffre! si je pouvais, comme je me sauverais à Palerme, ou au moins à Nice! Où la chèvre broute, il faut qu'elle soit attachée. Il fait un temps infâme; à trois heures et demie, il faut allumer la lampe! Ce soir est notre dîner du lundi, je me relèverai pour y aller. Je vais tâcher de dormir deux ou trois heures. Je n'ai pas reçu ces jours-ci de lettres de Genève; il est vrai que je n'en attendais pas. Quand une lettre m'arrive, cela me remonte le cœur et l'esprit.

Ah! mon pauvre Louis, si je ne t'avais pas… Figure-toi que je t'ai aimé, même quand tu étais tout petit. Et il m'est si difficile d'aimer les petits enfants! Il y avait quelque chose en toi qui m'attirait. Ensuite, cela s'est affaibli à ton âge bête, quand tu n'avais pas le sens commun; et, depuis lors, cela est revenu, cela s'est accru, et je t'aime comme tu sais, et cela ne fera qu'augmenter.

CXL
A M. ASGER HAMERIK, A COPENHAGUE

Paris, 1er décembre 1865.

Votre lettre m'a fait bien plaisir, vous ne m'avez pas oublié! vous avez eu raison, car j'ai pour vous une affection véritable.

D'ailleurs, votre passion musicale me touche beaucoup, et bien que je ne m'intéresse plus à rien dans l'art, tant il est insulté et avili par notre horrible monde, je ne puis cependant voir sans de chaleureux élans de cœur un jeune artiste aux nobles illusions tel que vous.

Vous me rappelez ce que j'étais il y a quarante ans; vous me le rappelez surtout par votre ardent amour de la musique, par votre croyance au beau, par votre énergique volonté, par votre persévérance indomptable.

Vivez, croyez, aimez et travaillez! Méprisez le vulgaire, mais faites d'abord comme si vous ne le méprisiez pas; laissez-lui croire que vous êtes de ses amis, de ses flatteurs même; il est si bête qu'il ne s'en doutera pas!

Puis, quand vous serez devenu fort, puissant, maître, et qu'il se verra dompté, il s'écriera en vous applaudissant:

«JE L'AVAIS TOUJOURS DIT!»

Je suis constamment torturé par ma névralgie; je vis néanmoins au milieu de mes douleurs physiques et écrasé d'ennui. La mort est bien lente! cette vieille capricieuse!..

On exécutera quelques fragments de ma symphonie de Roméo et Juliette dans les prochains concerts du Conservatoire. Comment cet insolent public idiot va-t-il prendre cela?

N'importe! j'aurai au moins la joie d'entendre ce que j'ai fait de mieux, exécuté par ce merveilleux orchestre! Mais je ne conduirai pas; voilà l'absynthe, comme dit Hamlet.

Mille compliments empressés à M. Gade, dont je voudrais tant faire la connaissance. On joue dimanche prochain une de ses symphonies au concert du Cirque. Si je ne suis pas confiné dans mon lit, je ne manquerai pas d'y aller. Veuillez saluer de ma part monsieur votre père.

Savez-vous que vous avez fait de grands progrès dans la langue française? Votre lettre m'a étonné; elle contient très peu de fautes. Allons, revenez vite à Paris, et, au bout de quelques années, vous finirez par parler français presque aussi mal qu'un Parisien.

CXLI
A MADAME MASSART

30 janvier 1866.

Chère madame,

Je suis toujours enchanté quand je vois arriver une enveloppe portant les deux lettres A M (Aglaé Masson ou Massart), parce que j'éprouve toujours un plaisir extrême à lire vos billets si bien tournés, si gentils, si amicaux. (Les puristes prétendent qu'il ne faut pas employer cet adjectif au pluriel masculin; en conséquence, je l'emploie.) Cette fois, pourtant, vous m'avez fait me récrier dès votre première ligne. Vous m'appelez «cher maestro!» Pardieu! je ne suis pas maestro, ni quoi que ce soit d'italien. Si vous étiez là, je vous planterais mon grattoir dans le bras droit, si beau qu'il soit, pour vous apprendre à m'écrire des injures pareilles. Est-ce le bras qui est beau ou le grattoir? N'importe. Je n'ai pas de rancune, et, dans quelques semaines, je ne penserai plus à votre vilenie.

Je suis à vos ordres le 20 février, tous les jours, à toute heure, et quand même je ne vous l'eusse pas promis. J'irai demain, jeudi soir, vous prier de me jouer la chose, pour que je me la fourre bien dans la tête.

J'ai été très malade hier; j'ai crié comme un aigle, brait comme un âne, geint comme un petit chien, beuglé comme un veau; on m'a apporté votre lettre, je n'ai pas eu le courage de l'ouvrir. Ce n'est que ce matin que je me suis donné ce plaisir. Jugez un peu…

Heureusement, je sais me résigner; mes sentiments religieux me soutiennent. Si je n'en avais pas, je serais bien à plaindre…

Vous n'êtes pas venue aux quatuors Armingaud-Jacquart, l'autre jour. Pourquoi cela?

Je vous porterai demain le volume des Mémoires; vous y verrez pourquoi je suis d'humeur si gaie.

Tout à vous et à Massart; mais ne l'appelez plus devant moi le père Massart, car cela me révolte et je me fâcherais tout bleu.

CXLII
A LA MÊME

3 septembre 1866.

Ah! mon Dieu, quel malheur! Ce matin, chère madame Massart, oui, pas plus tard que ce matin, je me suis mis à vous penser une lettre charmante, pleine d'esprit, de gracieux compliments, et d'une flatterie si fine, si ingénieuse, si adroite, que vous eussiez cru tout ce que je vous disais; je vous parlais de votre exquise bonté, de votre grâce, de votre talent, de l'affection que vous inspirez à tous ceux qui vous connaissent, des jalousies que vous excitez, de mille choses, enfin, et de vingt autres encore. Et voilà que j'ai eu le malheur de m'endormir, et qu'au réveil, je n'ai plus retrouvé le moindre souvenir de ma lettre et que me voilà obligé de vous écrire des banalités. Il y a des gens, je le sais, à qui ces choses-là sont justement les plus agréables; mais je ne crois pas que vous apparteniez à cette espèce de melons. Ainsi, résignez-vous. Je ne parlerai pourtant pas de l'immense ennui qui vous dévore dans votre petit étui de carton, d'où l'on voit la mer, dit-on. Je craindrais de vous pousser au suicide; et ce genre de désennui est extrêmement inconvenant pour une jolie femme. Mais que pouvez-vous faire pourtant? Vous avez fait le tour de Beethoven depuis si longtemps; cette année, vous avez lu Homère; vous connaissez trois ou quatre grands chefs-d'œuvre de Shakspeare; vous voyez la mer tous les jours; vous avez des amis qui viennent vous voir, un mari qui vous adore… Que devenir, bon Dieu! que devenir? Je contribue, pour ma part, autant qu'il est en moi, à vous rendre ce séjour maritime supportable, en m'abstenant, de toutes mes forces, de vous y visiter. Je ne puis rien de plus.

On m'a, pour ainsi dire, traîné dernièrement à X… pour y présider un concours d'orphéonistes qui ont crié à tue-tête pendant sept heures d'horloge; et vous savez que ces heures-là sont bien plus longues que celles des montres.

L'adjoint du maire a voulu m'avoir chez lui; il est venu me chercher à la gare, en voiture attelée de deux superbes chevaux; il a une maison toute neuve, bâtie hors de la ville, sur une petite éminence entourée de bois et de jardins. C'est un grand amateur de musique et un millionnaire, ce qui ne fait ni chanter ni juger faux. Il a sept enfants!

En apprenant cela, je m'étais fait un singulier portrait de leur mère. Je me figurais une femme laide, déhanchée, couperosée, tout ce qu'il y a d'affreux! Eh bien, pas du tout: elle est charmante, d'une taille droite et fine comme une aiguille anglaise; des yeux délicieux, pleins de feu; naturelle, calme mais non froide; pas trop dévote; en relations convenables mais non compromettantes avec le bon Dieu; ne gâtant point ses enfants; se mettant bien, sans idées provinciales. Et dire qu'un homme a trouvé tout cela, femme, enfants, maison, millions, en vendant du vin de Champagne!

J'allais partir pour Genève quand il m'est arrivé une lettre d'un mien cousin (François Berlioz), directeur de la manufacture de glaces de Montluçon, qui vient se marier à Paris dans huit jours et qui me demande d'être son témoin. Je lui ai répondu: «Arrive, et tu verras comme je témoigne bien.» Pouvais-je faire autrement?

Il faut, pourtant, autant qu'on le peut, assister les siens dans les circonstances difficiles!

On m'a prié aussi de diriger les études d'Alceste à l'Opéra; mais Perrin traîne tellement, pour laisser revenir le monde à Paris (comme s'il y avait un monde parisien pour Alceste!), que je vais le planter là pour quelques jours et courir à Genève; je n'y tiens plus.

Ah! chère madame, que c'est beau! que c'est beau! L'autre jour, à la première répétition d'ensemble en scène, nous pleurions tous comme des cerfs aux abois! «C'était un homme que Gluck!» disait Perrin. – Pas du tout; c'est nous qui sommes des hommes. Ne confondons pas. – Taylor disait hier à l'Institut que Gluck avait plus de cœur qu'Homère. Oui, il avait plus de fibre humaine. Et l'on va faire entendre ces sublimités à tant de plats polissons! Cela me renfonce dans mon système de l'Indifférence absolue en matière universelle, le seul raisonnable, décidément!

J'ai été fort surpris de mademoiselle Battu, qui joue et chante Alceste d'une manière sinon inspirée, du moins fort satisfaisante, et qui se perfectionne chaque jour. Villaret est un très bon Admète, et David représente on ne peut mieux le grand prêtre. Enfin, j'espère que cela ira. Vous pourriez être à Paris au mois d'octobre, à la première représentation. Tâchez.

Massart chasse-t-il, pêche-t-il, peint-il, bâtit-il? – Ce dernier verbe-là fait pitoyablement. – Songe-t-il?

Car que faire en ce gîte, à moins que l'on ne songe?

Il est couvert de gloire, cette année. Ses élèves ont eu tous les prix; il se vautre sur les lauriers. La couche, toutefois, pourrait être plus douce.

Tiens! ceci est un vers! pardon! Quels sont vos visiteurs? Bersch en est-il? dites-lui mille amitiés de ma part; Jacquart en est-il? dites-lui en mille autres.

Adieu, chère madame; excusez-moi d'avoir si longtemps divagué la plume à la main; mon sans gêne vous prouve tout au moins le plaisir que j'éprouve à causer avec vous et à vous dire tout ce qui me passe par la tête.

«Quoi qu'il arrive ou qu'il advienne», comme dit le grand poète Scribe.

Je finis ici mon scribouillage en serrant votre savante main.

114.Pour l'intelligence de cette lettre énigmatique, nous sommes obligé de renvoyer le lecteur au dernier chapitre des Mémoires où toutes les explications nécessaires lui seront données.
115.Intitulé les Royautés musicales.
Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
25 haziran 2017
Hacim:
358 s. 14 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain
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