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Kitabı oku: «Les grotesques de la musique», sayfa 7

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Petites Misères des grands Concerts

C'est au festival annuel de Bade que ces petites misères se font cruellement sentir. Et pourtant tout est disposé en faveur du chef d'orchestre organisateur; aucune mesquine économie ne lui est imposée, nulle entrave d'aucune espèce. M. Bénazet, persuadé que le meilleur parti à prendre est de le laisser agir librement, ne se mêle de rien… que de payer. «Faites les choses royalement, lui dit-il, je vous donne carte blanche.» A la bonne heure! c'est seulement ainsi qu'on peut produire en musique quelque chose de grand et de beau. Vous riez, n'est-ce pas, et vous songez à la réponse de Jean Bart à Louis XIV:

« – Jean Bart, je vous ai nommé chef d'escadre!

– Sire, vous avez bien fait!»

Riez, riez, parbleu! Jean Bart n'en a pas moins raison. Oui, sire, vous avez bien fait, et il serait fort à désirer que, pour commander les escadres, on ne prît jamais que des marins. Il serait fort à désirer aussi qu'une fois le Jean Bart nommé, le Louis XIV ne vînt jamais contrôler ses manœuvres, lui suggérer des idées, le troubler par ses craintes et jouer avec lui la première scène de la Tempête de Shakespeare.

ALONZO, ROI DE NAPLES

«Contre-maître, de l'attention! Où est le capitaine? Faites manœuvrer vos gens!

LE CONTRE-MAITRE

Vous feriez mieux de rester en bas.

ANTONIO

Contre-maître, où est le capitaine?

LE CONTRE-MAITRE

Ne l'entendez-vous pas? Vous gênez la manœuvre; restez dans vos cabines, vous ne faites qu'aider la tempête.

GONZALVE

Rappelle-toi qui tu as à ton bord.

LE CONTRE-MAITRE

Il n'y a personne à bord dont je me soucie plus que de moi-même. Vous êtes conseiller du roi, n'est-ce pas? Si vous pouvez imposer silence aux vents et persuader à la mer de s'apaiser, nous n'aurons plus à manier un câble; voyons, employez ici votre autorité. Si, au contraire, vous n'y pouvez rien, remerciez Dieu d'être encore vivant, et allez dans votre cabine vous tenir prêt à tout événement. Courage, mes enfants! Hors d'ici, vous dis-je!»

Malgré tant de moyens mis à sa disposition et cette liberté précieuse de les employer à son gré, c'est encore une rude tâche pour le chef d'orchestre que de mener à bien l'exécution d'un festival comme celui de Bade, tant le nombre des petits obstacles est grand, et tant l'influence du plus mince peut être subversive de l'ensemble dans toute entreprise de cette espèce. Le premier tourment qu'il doit subir lui vient presque toujours des chanteurs, et surtout des cantatrices, pour l'arrangement du programme. Comme cette difficulté lui est connue, il s'y prend deux mois d'avance pour la tourner: «Que chanterez-vous, Madame? – Je ne sais… j'y réfléchirai… je vous écrirai.» Un mois se passe, la cantatrice n'a pas réfléchi et n'a pas écrit. Quinze jours sont encore employés inutilement à solliciter auprès d'elle une décision. On part alors de Paris; on fait un programme provisoire où le titre du morceau de la diva est laissé en blanc. Arrive enfin la désignation de ce tant désiré morceau. C'est un air de Mozart. Bien. Mais la diva n'a pas la musique de cet air, il n'est plus temps d'en faire copier les parties d'orchestre, et elle ne veut ni ne doit chanter avec accompagnement de piano. Un théâtre obligeant veut bien prêter les parties d'orchestre. Tout est en ordre; on publie le programme. Ce programme arrive sous les yeux de la cantatrice, qui s'effraie aussitôt du choix qu'elle a fait. «C'est un concert immense, écrit-elle au chef d'orchestre; les diverses parties grandioses de ce riche programme vont faire paraître bien petit, bien maigre mon pauvre morceau de Mozart. Décidément je chanterai un autre air, celui de la Semiramide, Bel raggio. Vous trouverez aisément les parties d'orchestre de cet air en Allemagne, et si vous ne les trouvez pas, veuillez écrire au directeur du Théâtre-Italien de Paris; il se hâtera sans doute de vous les envoyer.» Aussitôt cette lettre reçue, on fait imprimer de nouveaux programmes, coller une bande sur l'affiche pour annoncer la scène de la Semiramide. Mais on n'a pas pu trouver les parties d'orchestre de cet air en Allemagne, et on n'a pas cru devoir prier M. le directeur du Théâtre-Italien de Paris d'envoyer au-delà du Rhin l'opéra entier de la Semiramide, dont on ne peut distraire l'air qu'il s'agit d'accompagner. La cantatrice arrive; on se rencontre à une répétition générale:

«Eh bien! nous n'avons pas la musique de la Semiramide; il vous faut chanter avec accompagnement de piano.

– Ah! mon Dieu! mais ce sera glacial.

– Sans doute.

– Que faire?

– Je ne sais.

– Si j'en revenais à mon air de Mozart?

– Vous feriez sagement.

– En ce cas répétons-le.

– Avec quoi? Nous n'en avons plus la musique; d'après vos ordres, on l'a rendue au théâtre de Carlsruhe. Il faut de la musique pour l'orchestre, quand on veut que l'orchestre joue. Les chanteurs inspirés oublient toujours ces vulgaires détails. C'est bien matériel, bien prosaïque, j'en conviens; mais enfin cela est.»

A la répétition suivante, les parties d'orchestre de l'opéra de Mozart ont été rapportées; tout est de nouveau en ordre. Les programmes sont refaits, l'affiche est recorrigée. Le chef annonce aux musiciens qu'on va répéter l'air de Mozart, on est prêt. La cantatrice alors s'avance et dit avec cette grâce irrésistible qu'on lui connaît:

«J'ai une idée, je chanterai l'air du Domino noir.

– Oh! ah! ha! haï! psch! krrrr!.. Monsieur le cappel-meister, avez-vous dans votre théâtre l'opéra que dit madame?

– Non, monsieur.

– Eh bien, alors?

– Alors il faudra donc me résigner à l'air de Mozart?

– Résignez-vous, croyez-moi.»

Enfin on commence; la cantatrice s'est résignée au chef-d'œuvre. Elle le couvre de broderies; on pouvait le prévoir. Le chef d'orchestre entend en lui-même retentir plus fort qu'auparavant cette éloquente exclamation: Krrrr! et, se penchant vers la diva, il lui dit de sa voix la plus douce et avec un sourire qui ne semble avoir rien de contraint:

«Si vous chantez ainsi ce morceau, vous aurez des ennemis dans la salle, je vous en préviens.

– Vous croyez?

– J'en suis sûr.

– Oh! mon Dieu! mais… je vous demande conseil… Il faut peut-être chanter Mozart simplement, tel qu'il est. C'est vrai, nous sommes en Allemagne; je n'y pensais pas… Je suis prête à tout, Monsieur.

– Oui, oui, courage; risquez ce coup de tête; chantez Mozart simplement. Il y avait autrefois des airs, voyez-vous, destinés à être brodés, embellis par les chanteurs; mais ceux-là en général furent écrits par des valets de cantatrice, et Mozart est un maître; il passe même pour un grand maître qui ne manquait pas de goût.»

On recommence l'air. La cantatrice, décidée à boire le calice jusqu'à la lie, chante simplement ce miracle d'expression, de sentiment, de passion, de beau style, elle n'en change que deux mesures seulement, pour l'honneur du corps. A peine a-t-elle fini que cinq ou six personnes, arrivées dans la salle au moment où l'on recommençait le morceau, s'avancent pleines d'enthousiasme vers la cantatrice en se récriant: «Mille compliments, madame; comme vous chantez purement et simplement! Voilà de quelle façon on doit interpréter les maîtres; c'est délicieux, admirable! Ah! vous comprenez Mozart!»

Le chef d'orchestre à part: «Krrrrr!!!»

On a un billet avec vingt francs

Vivier ayant une fois déterminé de cette manière originale le prix des places pour un concert qu'il se proposait de donner, un pauvre joueur de cor de la barrière Pigalle vendit tout ce qu'il pouvait rendre et courut chez le célèbre virtuose.

Arrivé devant le nº 24 de la rue Truffaut à Batignolles, il entre tout palpitant, monte au second, frappe à une petite porte (Vivier le millionnaire affecte des allures fort modestes). Un monsieur barbu, portant un coq sur son épaule gauche et un long serpent à sa main droite, vient ouvrir.

– M. Vivier?

– C'est moi, monsieur.

– On m'a assuré qu'on pouvait obtenir chez vous, avec vingt francs, un billet pour le concert? (Admirez cette flatterie, le concert! comme s'il ne devait y avoir que le concert de Vivier à Paris!) Je suis un peu cor aussi, et j'ai même un peu de talent, quoiqu'on n'ait jamais voulu m'admettre à l'Opéra, et vous me rendriez, monsieur, le plus heureux, monsieur, des hommes, monsieur, si…

– Ah! vous aviez des dispositions pour entrer dans la police espagnole?

– La police? Comment?

– Certainement, vous avez voulu prendre place parmi les cors de l'Opéra; ceux qui sont parvenus à cette dignité ont toujours fini par répondre quand on leur a demandé s'il était vrai qu'ils fussent à notre Académie de Musique: Oui, j'y suis cor et j'y dors. Mais assez de philosophie. (Et tendant au pauvre diable un napoléon sur un billet de concert.) Voilà votre affaire!

– Vous me donnez vingt francs, monsieur?

– N'avez-vous pas vu annoncer dans les papiers publics, ne vous a-t-on pas dit, ne m'avez-vous pas répété vous-même tout à l'heure qu'on vous avait dit que l'on disait qu'on obtenait de moi un billet de concert avec vingt francs? Eh bien! n'avez-vous pas l'un et les autres? Que prétendez-vous? Vingt francs, cela n'est peut-être pas suffisant, à votre avis? Peste! vous êtes un drôle de cor!

– Mais, monsieur…

– Assez! vous veniez me dévaliser! lui crie Vivier d'une voix terrible; sortez d'ici, ou j'appelle la maréchaussée et je vous fais traîner à la Bastille!

Guerre aux bémols

Une dame passionnée pour la musique entre un jour chez notre célèbre éditeur Brandus et demande à voir les morceaux de chant les plus nouveaux et les plus beaux, en ajoutant qu'elle tient surtout à ce qu'ils ne soient pas trop chargés de bémols. Le garçon du magasin lui présente alors une romance.

– Ce morceau est délicieux, lui dit-il, malheureusement il a quatre bémols à la clé.

– Oh! cela ne fait rien, répond la jeune dame, quand il y en a plus de deux, je les gratte.

VOYAGES
CORRESPONDANCE SCIENTIFIQUE

PLOMBIÈRES ET BADE
(1re Lettre)

A M. LE RÉDACTEUR EN CHEF DU JOURNAL DES DÉBATS
Plombières. – Les Vosges. – La piscine. – Les parties de plaisir. – Visite à Mlle Dorothée
Les paysans du Val-d'Ajol. – L'Empereur
Plombières, le 24 août.

Monsieur,

La position horizontale est évidemment la plus favorable au travail de l'intelligence, à l'expansion de l'esprit, et cela se conçoit. Notre cerveau est la chaudière où se forment les vapeurs connues sous le nom d'idées, qui font marcher et si souvent dérailler le train des choses humaines; le sang est l'eau bouillante qui vient s'y transformer en vapeurs; tous les physiologistes vous le diront. Plus ce liquide afflue avec facilité dans la chaudière, et plus il doit nécessairement y engendrer d'idées ou de vapeurs.

Voltaire malade, et par conséquent couché quand il écrivit Candide, jouissait d'une santé florissante quand il mit la main à l'œuvre pour la Henriade.

Bernardin de Saint-Pierre avait, dit-on, apporté des Indes un hamac où il aimait à s'étendre pour composer; c'est là qu'il rêva ses délicieux chefs-d'œuvre, Paul et Virginie et la Chaumière indienne. Quand ensuite il élabora ses Harmonies de la Nature, où il veut expliquer le phénomène des marées par la fonte des glaces polaires, le hamac étant usé, il ne s'en servait plus.

J. – J. Rousseau gisait tout de son long au pied d'un arbre de la forêt de Vincennes quand il improvisa sa fameuse prosopopée de Fabricius, mais à coup sûr il écrivit debout la comédie de Narcisse ou l'Amant de lui-même et plusieurs chapitres de son dictionnaire de musique.

Séduit par ces illustres exemples et par l'efficacité du procédé, j'ai souvent pensé à me pendre par les pieds, quand je me sentais par trop dépourvu d'esprit et de bon sens. La crainte de ne pouvoir me décrocher assez tôt m'a seule retenu. Mais il y a trois ou quatre imbéciles de ma connaissance, à qui je voudrais bien voir appliquer ce mode de spiritualisation pendant quarante-huit heures seulement.

Or donc, j'étais couché dans la forêt de sapins du vieux château, à Bade, quand j'ai lu la lettre où vous me faites l'honneur de vous plaindre de mon silence et de mon inaction. Gardant ma position horizontale, je me suis mis aussitôt à vous penser une réponse du plus vif intérêt, éloquente, chaleureuse, d'un style net et coloré, pleine aussi de détails piquants et savants. Séduit par le charme du récit que je vous faisais de mon voyage, je me suis levé pour aller l'écrire, car il faut toujours bien en venir là. Mais arrivé chez moi, quel a été mon désespoir de ne me plus trouver ni éloquence, ni chaleur, ni style, ni mémoire! Je n'avais pas même un souvenir des beaux récits si richement imagés que je vous faisais horizontalement une heure auparavant. J'étais réduit enfin à la médiocrité intellectuelle, pour ne pas dire à la nullité d'esprit, de l'homme perpendiculaire. Il pleuvait à verse, je ne pouvais retourner cueillir des idées dans mon bois de sapins. Vous me direz qu'on peut toujours s'étendre quelque part, sur un lit, sur un canapé, sur un plancher même. C'est bien ce que j'ai fait, mais sans le moindre résultat. Mon sang était devenu froid, la chaudière n'a pas voulu bouillir, je suis demeuré stupide. La nature a des caprices…

Je vous narrerai donc tant bien que mal, en style de guide du voyageur, mon excursion dans les Vosges et dans le duché de Bade; je vous en demande bien pardon. Je mettrai du moins dans ce récit autant d'ordre que possible et ne vous dirai rien qui ne se rapporte au sujet directement. Tout d'abord ce nom de Vosges me rappelle une assez bonne plaisanterie de M. Méry. Après la révolution de 1848, le nom de la place Royale fut converti par le gouvernement républicain en celui de place des Vosges; on parlait aussi de nommer rue des Vosges la rue Royale. M. Méry, logicien s'il en fut jamais, imaginant alors que la dénomination départementale devait partout être substituée à la qualification royale, écrivit une lettre ainsi adressée:

«A Monsieur le directeur de l'Académie des Vosges de musique.»

Et la lettre parvint.

Vous me parlez des eaux que je suis censé prendre et que je prends réellement, car je suis malade, et vous me demandez quelles sont celles que je préfère. Ce sont les eaux qu'on ne prend pas, celles de Bade. Pour les autres, n'en ayant essayé que d'une sorte, je ne puis établir de comparaison.

Je ne vous dirai pas comme César:

Veni, vidi, Vichy;

d'abord parce que le Journal des Débats est un journal français, grave, qui ne saurait permettre que l'on fasse dans ses colonnes un pareil abus de la langue latine, ensuite parce qu'en effet je n'ai point vu Vichy. Je suis allé de Paris et revenu ensuite (vous saurez pourquoi) aux eaux de Plombières tout bonnement.

Plombières est un puits creusé par la nature au centre des montagnes Royales (ou des Vosges, s'il vous plaît de leur donner encore ce vieux nom républicain). C'est triste l'été, c'est affreux l'hiver; les environs seuls en sont charmants. Il faut donc absolument en sortir pour s'y plaire. Mais l'Empereur y était, et tout avait un air de fête, loin aux alentours, sur les montagnes, dans les bois et dans le puits. Partout des guirlandes de feuillage, partout des fleurs, des drapeaux flottants, de brillants uniformes, roulements de tambours, volées de cloches, harmonies militaires, vivat faisant retentir le vallon, bals, concerts, ascensions de montgolfières, députations municipales, joyeuses troupes de paysans endimanchés, superbes beautés enharnachées, comédiens du théâtre du Palais-des-Vosges venus de Paris, écrivains, artistes, savants, maires, adjoints, sous-préfets et préfets, célébrités sans autorité, autorités sans célébrité.

C'était une véritable et belle transfiguration.

Une manie des nouveaux venus ici est de chercher l'étymologie du nom de Plombières. On leur en donne plusieurs tirées de l'allemand, et du français, et du latin, et toutes plus tirées par les cheveux les unes que les autres. Eh! mon Dieu! Plombières vient de plomb. Le plomb est un métal, on ne le contestera pas, j'espère; mais le fer en est un autre, et qui a bien son prix. Or les montagnes qui surplombent ce petit lieu sont pleines de minerai de fer, leurs eaux sont ferrugineuses et teignent les fossés d'oxyde de fer; or si le fer, en sa qualité de métal, fait naturellement penser au plomb, n'en voilà-t-il pas plus qu'il ne faut pour justifier le nom de Plombières? Cette étymologie, aussi naturelle qu'évidente, est la seule présentable. N'en parlons plus.

La population de Plombières se compose en été de deux classes d'individus fort différentes l'une de l'autre: les étrangers, curieux ou baigneurs, et les indigènes. Cette dernière classe, peu nombreuse, quoique Plombières compte plusieurs habitants, se concentre, après la chute des neiges, dans un monument en forme de tombe, qui occupe le milieu de la ville, et qu'on nomme le bain romain. Là, du matin au soir, chauffés gratuitement par l'eau qui circule sous les dalles de la salle supérieure, hommes, femmes et enfants travaillent à de fins ouvrages d'aiguille, à des broderies.

Que faire en un tel gîte, à moins que l'on n'y brode?

Et ne croyez pas qu'il n'y ait que des hommes faibles ou maladifs, des culs-de-jatte, des bossus, des nains appliqués à ce travail. Hélas! non; de robustes gaillards, de véritables Hercules, brodent eux-mêmes, aux pieds de cette triste Omphale dont le nom est Nécessité.

Toutes les maisons sont fermées, on y rentre seulement la nuit. Il n'y a plus alors le jour chez les bourgeois, qui pendant l'été louent leurs chambres aux baigneurs, qu'une vieille femme courageuse, sûre d'ailleurs que son aspect suffira pour mettre en fuite les voleurs s'il s'en présente. Car le vieux sexe est terrible dans les Vosges.

La rue de Plombières est en certains endroits d'une largeur raisonnable; quatre gros hommes peuvent y passer de front. Autrefois les femmes jouissaient du même privilége. Il n'en est plus ainsi. Il n'y passe pas aujourd'hui plus d'une belle dame de front, la loi crinoline le défend. Encore les atours de ces lionnes sont-ils toujours tachés et froissés à gauche et à droite par suite de leur frottement contre les murs.

Les détails que je vous donne là, monsieur, et ceux qui vont suivre, ne sont empruntés à aucun des nombreux ouvrages publiés sur Plombières; vous pouvez m'en croire. Désireux de m'instruire, je n'en ai lu aucun; et je vous donne le résultat de mes très-réelles et très-personnelles observations.

Il y a un salon à Plombières où l'on pourrait jouer au billard et lire les journaux, si les journaux et le billard n'étaient toujours, comme disent les garçons de café, occupés. On y prie le dimanche dans une modeste petite église; mais il n'y a pas de cimetière; je n'en ai du moins pas pu découvrir. Il paraît (cela tiendrait-il à la grande efficacité des eaux?) qu'à Plombières on ne meurt pas. C'est pourquoi, sans doute, les habitants y ont tous l'air si vieux, et possèdent un si grand fonds d'expérience… en matière commerciale.

Trois occupations importantes partagent dans la saison d'été la journée des baigneurs. Ce sont le bain, la table d'hôte et la partie de plaisir. Ah! la partie de plaisir! c'est la partie pénible et vraiment cruelle du régime imposé par les médecins aux malades, et par les malades aux malheureux qui se portent bien. Vous en aurez la preuve. Le bain se prend en général le matin, soit aristocratiquement dans une baignoire placée dans un cabinet, comme à Paris, soit démocratiquement dans une grande cuve de pierre où grouillent à la fois toutes les gibbosités, toutes les infirmités, toutes les laideurs de tous les sexes et de tous les âges. Cette crapaudière porte un nom qui suffirait à me la faire détester si je ne l'exécrais dans son essence (qui n'est pas l'essence de roses, croyez-le bien), c'est le nom de piscine. Piscine! quelle euphonie! quelles idées cela éveille! Piscine! mot venu du latin et désignant un lieu où barbotent des poissons. Piscine! cela fait penser aux lépreux de Jérusalem qui allaient, au dire de la Bible, y laver leurs ulcères.

Eh bien! tout le monde y va, excepté quelques originaux qui ne craignent pas de se faire surnommer les dégoûtés; et je renonce à vous donner une idée approximative de ce spectacle, de ce bruit, de ces êtres enfermés dans des espèces de vilains sacs plus ou moins mal clos, plus ou moins flottants quand on va se mettre à l'eau, plus ou moins collants quand on en sort; de ces conversations, de ces discussions politiques, de ces opinons drôlatiques, de ces chansons de commis voyageur, le tout arrosé de jets d'eau chaude par de turbulents enfants, les têtards de la crapaudière, qui ont imaginé les plus étranges manières d'injecter leurs voisins. – Malgré votre dégoût, vous avez donc vu la piscine? me direz-vous. – Non, monsieur, non, je ne l'ai point vue dans son plein, et j'espère bien ne la voir jamais. Jugez de ce que je vous en dirais si je l'avais vue. Piscine! piscine! et par aggravation on en a fait à Plombières le verbe pisciner, «nous piscinons, ils ou elles piscinent!» Heureusement Plombières est maintenant en droit de compter sur de larges et ingénieuses réformes, sur de précieux embellissements; la promesse lui en a été faite, et cette promesse, venue de haut, est déjà en voie de s'accomplir. Il faut donc espérer qu'avant peu d'années on pourra noyer le souvenir de la piscine dans des bains un peu moins primitifs et plus décents.

Les environs de Plombières offrent des sites ravissants, je l'ai déjà dit, des points de vue grandioses, des retraites délicieuses, des lieux de repos dans les bois, dignes d'être chantés par les Virgile et les Bernardin de Saint-Pierre de tous les temps et de tous les pays. Tels sont le val d'Ajol, vu de la Vieille Feuillée, les plateaux étalés sur les montagnes qui y conduisent, la fontaine du roi Stanislas, celle du Renard, la vallée des Roches et dix autres que je m'abstiens de nommer. C'est vers l'un de ces lieux poétiques qu'il est d'usage parmi les baigneurs de diriger après le déjeuner, c'est-à-dire vers onze heures, de petites caravanes réunies pour ces excursions, nommées par antiphrase parties de plaisir. Promenades charmantes en effet, si l'on n'y allait qu'à son heure, à son pas, par un temps supportable, et seul ou à peu près seul. Mais on y monte d'ordinaire par groupes de huit ou dix personnes, dont six au moins sont à ânes, avec accompagnement de trois ou quatre âniers ou ânières du plus désagréable aspect; par un soleil à pierre fondre, sans pouvoir s'arrêter où l'on se plaît, s'ébattre, comme le lièvre de la fable, sur le thym ou la bruyère; traîné à la remorque par les âniers, qui, recevant tant par voyage, songent à en faire le plus possible dans la même journée, et connaissent en conséquence le prix du temps.

Ce sont là de véritables parties de purgatoire. L'âne d'ailleurs est un sot animal; avec son air humble et résigné, il se montre beaucoup plus entêté que la mule.

Quand il est chargé d'un lourd monsieur Prudhomme pérorant sur ses devoirs de citoyen, sur le sabre d'honneur qu'il a reçu, lequel sabre est le plus beau jour de sa vie, et qu'il jure d'employer à défendre ou à combattre nos institutions, si l'on veut hâter son pas (le pas de l'âne) pour être débarrassé de lui (du monsieur Prudhomme) en restant en arrière, le maudit animal (l'âne) fait le cuir dur et la sourde oreille; insensible aux coups, il progresse avec une stoïque gravité et semble au contraire modeler son allure sur la vôtre. S'il porte au contraire une gracieuse crinoline avec laquelle on serait heureux de causer en marchant à son côté, on a beau adresser la plus instante prière à l'âne du purgatoire pour qu'il n'aille pas trop vite, il prend le trot au travers des rocs et des ronces, et vous plante là seul sur une montagne pelée, chauffée à quarante degrés Réaumur, à un quart de lieue de tout ombrage.

Puis une douzaine d'autres petites vexations dont je ne vous parle pas, mais qui ont leur prix.

Oh! la partie de plaisir! Dieu vous en garde! La seule raison qui m'ait fait l'appeler modérément un purgatoire, quand j'étais en droit de la comparer à l'enfer, c'est qu'en général on en revient moulu, brisé, il est vrai, brûlé, poussé (couvert de poussière, c'est un mot vosgien), la tête et la gorge en feu, les pieds écorchés, d'une humeur de dogue, regrettant une journée perdue, une belle nature mal vue, des rêveries troublées, des émotions comprimées, mais on en revient… presque toujours.

J'ai été traînée sur cette ardente claie un jour que les directeurs de la partie de plaisir avaient opté pour un pèlerinage à la Vieille Feuillée et une visite à Mlle Dorothée. Mlle Dorothée, célèbre à Plombières et très-avantageusement connue depuis Épinal jusqu'à Rémiremont, est une honnête et aimable personne, née il y a longtemps dans le val d'Ajol, d'où elle est sortie pendant quelques années seulement. Ses rapports avec le monde élégant lui ont fait acquérir une élocution correcte, une façon de s'exprimer distinguée sans affectation, et une tenue digne et obligeante sans obséquiosité. Elle construit de ses mains de petits instruments de petite musique, qu'elle nomme épinettes, sans doute parce qu'on en vend à Épinal, car ils n'ont de commun avec la véritable épinette que l'emploi de quatre cordes en métal tendues sur un bâton creux semé de sillets comme un manche de guitare, et qu'on gratte avec un bec de plume.

Mlle Dorothée fait en outre des vers remplis d'expressions bienveillantes pour les voyageurs qui vont la visiter, et offre à ses hôtes du lait exquis, du kirsch et un excellent pain bis, sur une table de pierre plantée il y a soixante-dix ans par son père sur une terrasse qui de très-haut domine le val d'Ajol. De là une vue indescriptible.

Le jour où notre petite caravane, composée d'un bouquet (je devrais dire d'un gerbier) des plus gracieuses crinolines de Plombières, s'achemina vers la retraite de Mlle Dorothée, les ânes encore furent de la partie, et, fidèles à leurs habitudes, ils ne manquèrent pas de tourmenter ceux d'entre nous qui allaient à pied. Malgré nos cris, ils finirent par nous quitter tout à fait. Nous étions trois ainsi délaissés, sous la mitraille d'un soleil furieux, au milieu d'une lande nue, sans avoir la moindre idée de la direction qu'il fallait prendre pour arriver au but de notre voyage. Après quelques moments donnés à la mauvaise humeur, nous fûmes tout surpris de ressentir des impressions dont la compagnie des ânes nous eût sans doute privés. Nous marchions en silence, étudiant la physionomie particulière du plateau élevé de la montagne où nous avions été si inhumainement abandonnés, physionomie que n'ont point les grandes plaines inférieures. Ces hauts lieux semblent plus riches d'air et de lumière; un certain mystère plane sur l'ensemble du paysage; l'esprit de la solitude l'habite… cette chaumière ouverte et déserte… ce petit étang où les fées doivent venir s'ébattre en secret la nuit… ce bosquet de chênes immobiles… pas de laid animal cornu, malpropre et ruminant; pas de chien galeux aboyant; pas de berger goîtreux déguenillé… pas d'oiseaux domestiques, poules ou dindons, rappelant la basse-cour, l'écurie, etc. Silence et paix partout; sous un léger souffle de la brise, les bruyères agitent doucement leurs petits panaches roses; deux alouettes passent à tire-d'aile… poursuite amoureuse… l'une des deux disparaît dans un champ de blé, l'autre commence à s'élever en spirale en préludant à son grand hymne de joie. Goethe l'a dit: «Il n'est personne qui ne se sente pressé d'un sentiment profond quand l'alouette invisible dans l'air répand au loin sa chanson joyeuse.» C'est le plus poétique des oiseaux. Ne me parlez pas de votre classique rossignol, Philomela sub umbrâ, à qui il faut pour salles de concert des bocages fleuris et sonores, qui chante la nuit pour se faire remarquer, qui regarde si on l'écoute, qui toujours vise à l'effet dans ses pompeuses cavatines avec trilles et roulades, qui singe par certains accents l'expression d'une douleur qu'il ne ressent pas, un oiseau qui a de gros yeux avides, qui mange de gros vers et qui demanderait volontiers des claqueurs. C'est un vrai ténor à cent mille francs d'appointements.

Mais voyez et écoutez le mâle de l'alouette; celui-là est un artiste. Insoucieux de l'effet qu'il peut produire, il chante parce que c'est un bonheur pour lui de chanter; il lui faut l'air libre, l'espace infini. Voyez-le au soir d'un beau jour, quand la nuit déjà fait pressentir son approche, voyez-le s'élancer saluant le soleil qui décline à l'horizon, l'étoile qui scintille en perçant la voûte céleste; il monte en chantant vers l'astre; il nage dans l'éther; on comprend son bonheur démesuré, on le partage; il monte, monte, monte en chantant toujours; sa voix triomphante s'affaiblit peu à peu, mais on sent bien qu'elle a conservé sa force, que la distance seule en adoucit l'éclat; il monte encore, encore, il disparaît… on l'entend toujours; jusqu'à ce que, perdu dans l'azur du ciel, épuisé d'enthousiasme, ivre de liberté, d'air pur, de mélodie et de lumière, il ferme audacieusement ses ailes, et, d'une hauteur immense, se laisse tomber droit sur son nid, où sa femelle et ses petits, reconnaissants de ses douces chansons, le raniment par leurs caresses.

… Nous écoutions tous les trois…; nous écoutions encore, que l'oiseau Pindare, rentré dans son cher nid, avait fini sa dernière strophe, et murmurait sans doute à sa famille des accents intimes que notre grossière oreille ne pouvait saisir. Mais nous étions tout à fait égarés et un peu inquiets des jeunes crinolines. Par bonheur, nous réveillâmes en passant une vieille femme qui dormait bravement au soleil dans un fossé: elle s'offrit à nous conduire à travers champs. A peine l'eûmes-nous acceptée pour guide, que la vieille nous mit sur le chapitre de l'Empereur, nous demanda si nous l'avions vu, si nous le connaissions, etc.

– Ah! c'est que j' l' connais ben, moi, continua-t-elle. L'autre jou, y passait par ici, comme vous, pour aller chez mam'zelle Dorothée; des gens du val d'Ajol vinrent l'attendre là-bas au coin d' ce bois. Y avait un grand général qui marchait avec un autre mssieu loin devant les autres de la troupe. Les paysans lui dirent comm' ça:

– Dites donc, mssieu, est-ce t'y vous qui êtes l'Empereur?

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
25 haziran 2017
Hacim:
257 s. 13 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain