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Kitabı oku: «Le feu», sayfa 10

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Il se remémore brusquement qu’établi dans le village où l’on cantonne est un cabaretier originaire de Béziers. Magnac lui a dit: «Viens donc me voir, mon camarade, un de ces quatre matins, on boira du vin de là-bas, macarelle! J’en ai quelques bouteilles que tu m’en diras des nouvelles.»

Cette perspective, tout d’un coup, éblouit Fouillade. Il est parcouru dans toute sa longueur d’un tressaillement de plaisir, comme s’il avait trouvé sa voie… Boire du vin du Midi et même de son Midi spécial, en boire beaucoup… Ce serait si bon de revoir la vie en rose, ne serait-ce qu’un jour! Hé oui, il a besoin de vin, et il rêve de se griser.

Incontinent, il quitte les parleurs pour aller de ce pas s’attabler chez Magnac.

Mais il se cogne à la sortie, – à l’entrée, – contre le caporal Broyer, qui va galopant dans la rue comme un camelot en criant à chaque ouverture:

– Au rapport!

La compagnie se rassemble et se forme en carré, sur la butte glaiseuse où la cuisine roulante envoie de la suie à la pluie.

– J’irai boire après le rapport, se dit Fouillade.

Et il écoute, distraitement, tout à son idée, la lecture du rapport. Mais si distraitement qu’il écoute, il entend le chef qui lit: «Défense absolue de sortir des cantonnements avant dix-sept heures, et après vingt heures», et le capitaine qui, sans relever le murmure circulaire des poilus, commente cet ordre supérieur:

– C’est ici le Quartier Général de la Division. Tant que vous y serez, ne vous montrez pas. Cachez-vous. Si le Général de Division vous voit dans la rue, il vous fera immédiatement mettre de corvée. Il ne veut pas voir un soldat. Restez cachés toute la journée au fond de vos cantonnements. Faites ce que vous voudrez, à condition qu’on ne vous voie pas, personne!

Et l’on rentre dans la grange.

*
* *

Il est deux heures. Ce n’est que dans trois heures, quand il fera tout à fait nuit, que l’on pourra se risquer dehors sans être puni.

Dormir en attendant? Fouillade n’a plus sommeil; son espoir de vin l’a secoué. Et puis, s’il dort le jour, il ne dormira pas la nuit. Ça non! Rester les yeux ouverts, la nuit, c’est pire que le cauchemar.

Le temps s’assombrit encore. La pluie et le vent redoublent, dehors et dedans…

Alors quoi? si on ne peut ni rester immobile, ni s’asseoir, ni se coucher, ni se balader, ni travailler, quoi?

Une détresse grandissante tombe sur ce groupe de soldats fatigués et transis, qui souffrent dans leur chair et ne savent vraiment pas quoi faire de leur corps.

– Nom de Dieu, c’ qu’on est mal!

Ces abandonnés crient cela comme une lamentation, un appel au secours.

Puis, instinctivement, ils se livrent à la seule occupation possible ici-bas pour eux: faire les cent pas sur place pour échapper à l’ankylose et au froid.

Et les voilà qui se mettent à déambuler très vite, de long en large, dans ce local exigu qu’on a parcouru en trois enjambées, qui tournent en rond, se croisant, se frôlant, penchés en avant, les mains dans les poches, en tapant la semelle par terre. Ces êtres que cingle la bise jusque sur leur paille, semblent un assemblage de miséreux déchus des villes qui attendent, sous un ciel bas d’hiver, que s’ouvre la porte de quelque institution charitable. Mais la porte ne s’ouvrira pas pour ceux-là, sinon dans quatre jours, à la fin du repos, un soir, pour remonter aux tranchées.

Seul dans un coin, Cocon est accroupi. Il est dévoré de poux, mais, affaibli par le froid et l’humidité, il n’a pas le courage de changer de linge, et il reste là, sombre, immobile et mangé…

A mesure qu’on approche, malgré tout, de cinq heures du soir, Fouillade recommence à s’enivrer de son rêve de vin, et il attend, avec cette lueur à l’âme.

– Quelle heure est-il?.. Cinq heures moins un quart… Cinq heures moins cinq… Allons!

Il est dehors dans la nuit noire. Par grands sautillements clapotants, il se dirige vers l’établissement de Magnac, le généreux et loquace Biterrois. Il a grand’peine à trouver la porte dans le noir et la pluie d’encre. Bon Diou, elle n’est pas éclairée! Bon Diou d’bon Diou, elle est fermée! La lueur d’une allumette, qu’abrite sa grande main maigre comme un abat-jour, lui montre la pancarte fatidique: «Etablissement consigné à la troupe.» Magnac, coupable de quelque infraction, a été exilé dans l’ombre et l’inaction!

Et Fouillade tourne le dos à l’estaminet devenu la prison du cabaretier solitaire. Il ne renonce pas à son rêve. Il ira ailleurs, ce sera du vin ordinaire, et il paiera, voilà tout.

Il met la main dans sa poche pour tâter son porte-monnaie. Il est là.

Il doit avoir trente-sept sous. Ce n’est pas le Pérou, mais…

Mais subitement, il sursaute et s’arrête net en s’envoyant une claque sur le front. Son interminable figure fait une affreuse grimace, masquée par l’ombre.

Non, il n’a plus trente-sept sous! Hé, couillon qu’il est! Il avait oublié la boîte de sardines qu’il a achetée la veille, tellement les macaronis gris de l’ordinaire le dégoûtaient, et les chopes qu’il a payées aux cordonniers qui lui ont remis des clous à ses brodequins.

Misère! Il ne doit plus avoir que treize sous!

Pour arriver à s’exciter comme il convient et à se venger de la vie présente, il lui faudrait bien un litre et demi, foutre! Ici, le litre de rouge coûte vingt et un sous. Il est loin de compte.

Il promène ses yeux dans les ténèbres autour de lui. Il cherche quelqu’un. Il existe peut-être un camarade qui lui prêterait de l’argent, ou bien lui paierait un litre.

Mais qui, qui? Pas Bécuwe, qui n’a qu’une marraine pour lui envoyer, tous les quinze jours, du tabac et du papier à lettres. Pas Barque, qui ne marcherait pas; pas Blaire, qui, avare, ne comprendrait pas. Pas Biquet, qui a l’air de lui en vouloir, pas Pépin qui mendigote lui-même et ne paie jamais, même quand il invite. Ah! si Volpatte était avec eux!.. Il y a bien Mesnil André, mais il est justement en dette avec lui pour plusieurs tournées. Le caporal Bertrand? Il l’a envoyé coucher brutalement à la suite d’une observation, et ils se regardent de travers. Farfadet? Il ne lui adresse guère la parole d’ordinaire… Non, il sent bien qu’il ne peut pas demander ça à Farfadet. Et puis, mille dious! à quoi bon chercher des messies dans son imagination? Où sont-ils, tous ces gens, à cette heure?

Lent, il revient en arrière, vers le gîte. Puis, machinalement il se retourne et repart en avant, à pas hésitants. Il va essayer tout de même. Peut-être, sur place, des camarades attablés… Il aborde la partie centrale du village à l’heure où la nuit vient d’enterrer la terre.

Les portes et les fenêtres éclairées des estaminets se reflètent dans la boue de la rue principale. Il y en a tous les vingt pas. On entrevoit les spectres lourds des soldats, la plupart en bandes, qui descendent la rue. Quand une automobile arrive, on se range, et on la laisse passer, ébloui par les phares et éclaboussé par la vase liquide que les roues projettent sur toute la largeur du chemin.

Les estaminets sont pleins. Par les vitres embuées, on les voit bondés d’un nuage compact d’hommes casqués.

Fouillade entre dans l’un d’eux, au hasard. Dès le seuil, l’haleine tiède du caboulot, la lumière, l’odeur et le brouhaha l’attendrissent. Cet attablement est tout de même un morceau du passé dans le présent.

Il regarde, de table en table, s’avance en dérangeant les installations pour vérifier tous les convives de cette salle. Aïe! Il ne connaît personne.

Autre part, c’est pareil. Il n’a pas de chance. Il a beau tendre le cou et quêter éperdument de l’œil une tête de connaissance parmi ces uniformes qui, par masses ou par couples, boivent en conversant, ou, solitaires, écrivent. Il a l’air d’un mendiant et personne n’y fait attention.

Ne trouvant nulle âme pour venir à son aide, il se décide à dépenser au moins ce qu’il a dans sa poche. Il se glisse jusqu’au comptoir.

– Une chopine de ving et du bonn…

– Du blanc?

– Eh oui!

– Vous, mon garçon, vous êtes du Midi, dit la patronne en lui remettant une petite bouteille pleine et un verre et en encaissant ses douze sous.

Il s’installe sur le coin d’une table déjà encombrée par quatre buveurs qu’une manille attache les uns aux autres; il remplit la chope à ras et la vide, puis la remplit de nouveau.

– Eh, à ta santé, n’casse pas le verre! lui glapit dans le nez un arrivant en bourgeron bleu charbonneux, porteur d’une épaisse barre de sourcils au milieu de sa face blême, d’une tête conique et d’une demi-livre d’oreilles. C’est Harlingue, l’armurier.

Il n’est pas très glorieux d’être installé seul devant une chopine en présence d’un camarade qui donne les signes de la soif. Mais Fouillade fait semblant de ne pas comprendre le desideratum du sire qui se dandine devant lui avec un sourire engageant, et il vide précipitamment son verre. L’autre tourne le dos, non sans grommeler qu’ils sont «pas beaucoup partageux et plutôt goulafes, ceuss du Midi».

Fouillade a posé son menton sur ses poings et regarde sans le voir un angle de l’estaminet où les poilus s’entassent, se coudoient, se pressent et se bousculent pour passer.

C’était assez bon, évidemment, ce petit blanc, mais que peuvent ces quelques gouttes dans le désert de Fouillade? Le cafard n’a pas beaucoup reculé, et il est revenu.

Le méridional se lève, s’en va, avec ses deux verres de vin dans le ventre et un sou dans son porte-monnaie. Il a le courage de visiter encore un estaminet, de le sonder des yeux et de quitter l’endroit en marmottant pour s’excuser: «Hildepute! I’ n’est jamais là c’t’animau-là!»

Puis il rentre au cantonnement. Celui-ci est toujours aussi bruissant de rafales et de gouttes. Fouillade allume sa chandelle, et, à la lueur de la flamme qui s’agite désespérément comme si elle voulait s’envoler, il va voir Labri.

Il s’accroupit, le lumignon à la main devant le pauvre chien qui mourra peut-être avant lui. Labri dort, mais faiblement, car il ouvre aussitôt un œil et remue la queue.

Le Cettois le caresse et lui dit tout bas:

– Y a rienn à faire. Rienn…

Il ne veut pas en dire davantage à Labri pour ne pas l’attrister; mais le chien approuve en hochant la tête avant de refermer les yeux.

Fouillade se lève un peu péniblement à cause de ses articulations rouillées, et va se coucher. Il n’espère plus qu’une chose maintenant: dormir, pour que meure ce jour lugubre, ce jour de néant, ce jour comme il y en aura encore tant à subir héroïquement, à franchir, avant d’arriver au dernier de la guerre ou de sa vie.

XII
LE PORTIQUE

– Y a du brouillard. Veux-tu qu’on y aille?

C’est Poterloo qui m’interroge, tournant vers moi se bonne tête blonde, que ses deux yeux bleu clair semblent rendre transparente.

Poterloo est de Souchez et, depuis que les Chasseurs ont enfin repris Souchez, il a envie de revoir le village où il vivait heureux, jadis, quand il était homme.

Pèlerinage dangereux. Ce n’est pas que nous soyons loin: Souchez est là. Depuis six mois, nous avons vécu et manœuvré dans les tranchées et les boyaux, quasi à portée de voix du village. Il n’y a qu’à grimper directement, d’ici même, sur la route de Béthune, le long de laquelle rampe la tranchée et sous laquelle fouillent les alvéoles de nos abris – et qu’à descendre pendant quatre ou cinq cents mètres cette route, qui s’enfonce vers Souchez. Mais tous ces endroits-là sont régulièrement et terriblement repérés. Depuis leur recul, les Allemands ne cessent d’y envoyer de vastes obus qui tonitruent de temps en temps en nous secouant dans notre sous-sol et dont on aperçoit, dépassant les talus, tantôt ici, tantôt là, les grands geysers noirs, de terre et de débris, et les amoncellements verticaux de fumée, hauts comme des églises. Pourquoi bombardent-ils Souchez? On ne sait pas, car il n’y a plus personne ni plus rien dans le village pris et repris, et qu’on s’est si fort arraché les uns aux autres.

Mais ce matin, en effet, un brouillard intense nous enveloppe, et, à la faveur de ce grand voile que le ciel jette sur la terre, on peut se risquer… On est sûr, tout au moins, de ne pas être vu. Le brouillard obstrue hermétiquement la rétine perfectionnée de la saucisse qui doit être quelque part là-haut ensevelie dans l’ouate, et il interpose son immense paroi légère et opaque entre nos lignes et les observatoires de Lens et d’Angres d’où l’ennemi nous épie.

– Ça colle! dis-je à Poterloo.

L’adjudant Barthe, mis au courant, remue la tête de haut en bas, et il abaisse les paupières pour indiquer qu’il ferme les yeux.

Nous nous hissons hors de la tranchée, et nous voilà tous les deux debout sur la route de Béthune.

C’est la première fois que je marche là pendant le jour. Nous ne l’avons jamais vue que de très loin, cette route terrible, que nous avons si souvent parcourue ou traversée, par bonds, courbés dans l’ombre et sous les sifflements.

– Eh bien, tu viens, vieux frère?

Au bout de quelques pas, Poterloo s’est arrêté au milieu de la route où le coton du brouillard s’effiloche en longueur, il est là à écarquiller ses yeux bleu horizon, à entr’ouvrir sa bouche écarlate.

– Ah! là là, ah! là là!.. murmure-t-il.

Tandis que je me tourne vers lui, il me montre la route et me dit en hochant la tête:

– C’est elle. Bon Dieu, dire que c’est elle!.. C’bout où nous sommes, j’ le connais si bien qu’en fermant les yeux, j’le r’vois tel que, exact, et même i’ s’revoit tout seul. Mon vieux, c’est affreux, d’la r’voir comme ça. C’était une belle route, plantée, tout au long, de grands arbres…

«Et maintenant, qu’est-ce que c’est? Regarde-moi ça: une espèce de longue chose crevée, triste, triste… Regarde-moi ces deux tranchées de chaque côté, tout du long, à vif, c’ pavé labouré, troué d’entonnoirs, ces arbres déracinés, sciés, roussis, cassés en bûchers, jetés dans tous les sens, percés par des balles – tiens, c’t’écumoire, ici! – Ah! mon vieux, mon vieux, tu peux pas t’imaginer c’ qu’elle est défigurée, cette route!

Et il s’avance, en regardant à chaque pas, avec de nouvelles stupeurs.

Le fait est qu’elle est fantastique, la route de chaque côté de laquelle deux armées se sont tapies et cramponnées, et sur qui se sont mêlés leurs coups pendant un an et demi. Elle est la grande voie échevelée parcourue seulement par les balles et par des rangs et des files d’obus, qui l’ont sillonnée, soulevée, recouverte de la terre des champs, creusée et retournée jusqu’aux os. Elle semble un passage maudit, sans couleur, écorchée et vieille, sinistre et grandiose à voir.

– Si tu l’avais connue! Elle était propre et unie, dit Poterloo. Tous les arbres étaient là, toutes les feuilles, toutes les couleurs, comme des papillons, et il y avait toujours dessus quelqu’un à dire bonjour en passant: une bonne femme ballottant entre deux paniers ou des gens parlant haut sur une carriole, dans l’ bon vent, avec leurs blouses en ballons. Ah! comme la vie était heureuse autrefois!

Il s’enfonce vers les bords du fleuve brumeux qui suit le lit de la route, vers la terre des parapets. Il se perche et s’arrête à des renflements indistincts sur lesquels se précisent des croix: des tombes, encastrées de distance en distance dans le mur du brouillard, comme des chemins de croix dans une église.

Je l’appelle. On n’arrivera pas si on marche comme ça d’un pas de procession. Allons!

Nous arrivons, moi en avant et Poterloo qui, la tête brouillée et alourdie de pensées, se traîne derrière, essayant vainement d’échanger des regards avec les choses, à une dépression de terrain. Là, la route est en contre-bas, un pli la cache du côté du Nord. En cet endroit abrité, il y a un peu de circulation.

Sur le terrain vague, sale et malade, où de l’herbe desséchée s’envase dans du cirage, s’alignent des morts. On les transporte là lorsqu’on en a vidé les tranchées ou la plaine, pendant la nuit. Ils attendent – quelques-uns depuis longtemps – d’être nocturnement amenés aux cimetières de l’arrière.

On s’approche d’eux doucement. Ils sont serrés les uns contre les autres; chacun ébauche, avec les bras ou les jambes, un geste pétrifié d’agonie différent. Il en est qui montrent des faces demi-moisies, la peau rouillée, jaune avec des points noirs. Plusieurs ont la figure complètement noircie, goudronnée, les lèvres tuméfiées et énormes: des têtes de nègres soufflées en baudruche. Entre deux corps, sortant confusément de l’un ou de l’autre, un poignet coupé et terminé par une boule de filaments.

D’autres sont des larves informes, souillées, d’où pointent de vagues objets d’équipement ou des morceaux d’os. Plus loin, on a transporté un cadavre dans un état tel qu’on a dû, pour ne pas le perdre en chemin, l’entasser dans un grillage de fil de fer qu’on a fixé ensuite aux deux extrémités d’un pieu. Il a été ainsi porté en boule dans ce hamac métallique, et déposé là. On ne distingue ni le haut, ni le bas de ce corps; dans le tas qu’il forme, seule se reconnaît la poche béante d’un pantalon. On voit un insecte qui en sort et y rentre.

Autour des morts volètent des lettres qui, pendant qu’on les disposait par terre, se sont échappées de leurs poches, ou de leurs cartouchières. Sur l’un de ces bouts de papier tout blancs, qui battent de l’aile à la bise, mais que la boue englue, je lis, en me penchant un peu, une phrase: «Mon cher Henri, comme il fait beau temps pour le jour de ta fête!..» L’homme est sur le ventre; il a les reins fendus d’une hanche à l’autre par un profond sillon; sa tête est à demi retournée; on voit l’œil creux, et sur la tempe, la joue et le cou, une sorte de mousse verte a poussé.

Une atmosphère écœurante rôde avec le vent autour de ces morts et de l’amoncellement de dépouilles qui les avoisine: toiles de tentes ou vêtements en espèce d’etoffe maculée, raidie parle sang séché, charbonnée par la brûlure de l’obus, durcie, terreuse et déjà pourrie, où grouille et fouille une couche vivante. On en est incommodé. Nous nous regardons en hochant la tête et n’osant pas avouer tout haut que ça sent mauvais. On ne s’éloigne pourtant que lentement.

Voici poindre dans la brume des dos courbés d’hommes qui sont joints par quelque chose qu’ils portent. Ce sont des brancardiers territoriaux chargés d’un nouveau cadavre. Ils avancent, avec leurs vieilles têtes hâves, ahannant, suant et faisant la grimace sous l’effort. Porter un mort dans des boyaux, à deux, lorsqu’il y a de la boue, c’est une besogne presque surhumaine.

Ils déposent le mort qui est habillé de neuf.

– Y a pas longtemps, va, qu’il était d’bout, dit un des porteurs. V’là deux heures qu’il a reçu sa balle dans la tête pour avoir voulu chercher un fusil boche dans la plaine: il partait mercredi en permission et voulait l’apporter chez lui. C’est un sergent du 405e, de la classe 14. Un gentil p’tit gars, avec ça.

Il nous le montre: il soulève le mouchoir qui est sur la figure: il est tout jeune et a l’air de dormir; seulement, la prunelle est révulsée, la joue est cireuse, et une eau rose baigne les narines, la bouche et les yeux.

Ce corps qui met une note propre dans ce charnier; qui, encore souple, penche la tête sur le côté quand on le remue, comme pour être mieux, donne l’illusion puérile d’être moins mort que les autres. Mais, moins défiguré, il est, semble-t-il, plus pathétique, plus proche, plus attaché à qui le regarde. Et si nous disions quelque chose devant tout ce monceau d’êtres anéantis, nous dirions: «Le pauvre gars!»

On reprend la route qui, à partir de là, commence à descendre vers le fond où est Souchez. Cette route apparaît sous nos pas, dans les blancheurs du brouillard, comme une effrayante vallée de misère. L’amas des débris, des restes et des immondices s’accumule sur l’échine fracassée de son pavé et sur ses bords fangeux, devient inextricable. Les arbres jonchent le sol ou ont disparu, arrachés, leurs moignons déchiquetés. Les talus sont renversés ou bouleversés par les obus. Tout le long, de chaque côté de ce chemin où seules sont debout les croix des tombes, des tranchées vingt fois obstruées et recreusées, des trous, des passages sur des trous, des claies sur des fondrières.

A mesure qu’on avance, tout apparaît retourné, terrifiant, plein de pourriture, et sent le cataclysme. On marche sur un pavage d’éclats d’obus. A chaque pas, le pied en heurte; on se prend comme à des pièges, et on trébuche dans la complication des armes rompues, des fragments d’ustensiles de cuisine, de bidons, de fourneaux, de machines à coudre, parmi les paquets de fils électriques, les équipements, allemands et français, déchirés dans leur écorce de boue sèche, les monceaux suspects de vêtements englués d’un mastic brun rouge. Et il faut veiller aux obus non éclatés qui, partout, sortent leur pointe ou présentent leurs culots ou leurs flancs, peints en rouge, en bleu, en bistre.

– Ça c’est l’ancienne tranchée boche, qu’ils ont fini par lâcher…

Elle est par endroits bouchée; à d’autres, criblée de trous de marmite. Les sacs de terre ont été déchirés, éventrés, se sont écroulés, vidés, secoués au vent, les boiseries d’étai ont éclaté et pointent dans tous les sens. Les abris sont remplis jusqu’au bord par de la terre et par on ne sait quoi. On dirait, écrasé, élargi et limoneux, le lit à demi desséché d’une rivière abandonnée par l’eau et par les hommes. A un endroit, la tranchée est vraiment effacée par le canon; le fossé évasé s’interrompt et n’est plus qu’un champ de terre fraîche formé de trous placés symétriquement à côté les uns des autres en longueur et en largeur.

J’indique à Poterloo ce champ extraordinaire où une charrue gigantesque semble avoir passé.

Mais il est préoccupé jusqu’au fond des entrailles par le changement de face du paysage.

*
* *

Il désigne du doigt un espace dans la plaine, d’un air stupéfait, comme s’il sortait d’un songe.

– Le Cabaret Rouge!

C’est un champ plat dallé de briques cassées.

Et qu’est-ce que c’est que ça?

Une borne? Non, ce n’est pas une borne. C’est une tête, une tête noire, tannée, cirée. La bouche est toute de travers, et on voit de la moustache qui se hérisse de chaque côté: une grosse tête de chat carbonisée. Le cadavre – un Allemand – est dessous, enterré en hauteur.

– Et ça!

C’est un lugubre ensemble formé d’un crâne tout blanc, puis à deux mètres du crâne, une paire de bottes, et, entre les deux, un monceau de cuirs effilochés et de chiffons cimentés par une boue brune.

– Viens. Il y a déjà moins de brouillard. Dépêchons-nous.

A cent mètres en avant de nous, dans les ondes plus transparentes du brouillard, qui se déplacent avec nous et nous voilent de moins eu moins, un obus siffle et éclate… Il est tombé à l’endroit où nous allons passer.

On descend. La pente s’atténue.

Nous allons côte à côte. Mon compagnon ne dit rien, regarde à droite, à gauche.

Puis il s’arrête encore, comme sur le haut de la route. J’entends sa voix balbutier, presque basse:

– Ben quoi! on y est… C’est qu’on y est…

En effet, nous n’avons pas quitté la plaine, la vaste plaine stérilisée, cautérisée, – et cependant nous sommes dans Souchez!

*
* *

Le village a disparu. Jamais je n’ai vu une pareille disparition de village. Ablain-Saint-Nazaire et Carency gardent encore une forme de localité, avec leurs maisons défoncées et tronquées, leurs cours comblées de plâtras et de tuiles. Ici, dans le cadre des arbres massacrés, – qui nous entourent, au milieu du brouillard, d’un spectre de décor – plus rien n’a de forme: il n’y a pas même un pan de mur, de grille, de portail, qui soit dressé, et on est étonné de constater qu’à travers l’enchevêtrement de poutres, de pierres et de ferraille, sont des pavés: c’était ici, une rue!

On dirait un terrain vague et sale, marécageux, à proximité d’une ville, et sur lequel celle-ci aurait déversé pendant des années régulièrement, sans laisser de place vide, ses décombres, ses gravats, ses matériaux de démolitions et ses vieux ustensiles: une couche uniforme d’ordures et de débris parmi laquelle on plonge et l’on avance avec beaucoup de difficulté, de lenteur. Le bombardement a tellement modifié les choses qu’il a détourné le cours du ruisseau du moulin et que le ruisseau court au hasard et forme un étang sur les restes de la petite place où il y avait la croix.

Quelques trous d’obus où pourrissent des chevaux gonflés et distendus, d’autres où sont éparpillés les restes, déformés par la blessure monstrueuse de l’obus, de ce qui était des êtres humains.

Voici, en travers de la piste qu’on suit et qu’on gravit comme une débâcle, comme une inondation de débris sous la tristesse dense du ciel, voici un homme étendu comme s’il dormait; mais il a cet aplatissement étroit contre la terre qui distingue un mort d’un dormeur. C’est un homme de corvée de soupe, avec son chapelet de pains enfilés dans une sangle, la grappe des bidons des camarades retenus à son épaule par un écheveau de courroies. Ce doit être cette nuit qu’un éclat d’obus lui a creusé puis troué le dos. Nous sommes sans doute les premiers à le découvrir, obscur soldat mort obscurément. Peut-être sera-t-il dispersé avant que d’autres le découvrent. On cherche sa plaque d’identité, elle est collée dans le sang caillé où stagne sa main droite. Je copie le nom écrit en lettres de sang.

Poterloo m’a laissé faire tout seul. Il est comme un somnambule. Il regarde, regarde éperdûment, partout; il cherche à l’infini parmi ces choses éventrées, disparues, parmi ce vide, il cherche jusqu’à l’horizon brumeux.

Puis il s’assoit sur une poutre qui est là, en travers, après avoir, d’un coup de pied, fait sauter une casserole tordue posée sur la poutre. Je m’assois à côté de lui. Il bruine légèrement. L’humidité du brouillard se résout en gouttelettes, et met un léger vernis sur les choses.

Il murmure:

– Ah zut!.. zut!..

Il s’éponge le front: il lève sur moi des yeux de suppliant. Il essaye de comprendre, d’embrasser cette destruction de tout ce coin du monde, de s’assimiler ce deuil. Il bafouille des propos sans suite, des interjections. Il ôte son vaste casque et on voit sa tête qui fume. Puis il me dit, péniblement:

– Mon vieux, tu peux pas te figurer, tu peux pas, tu peux pas…

Il souffle:

– Le Cabaret Rouge, où c’est qu’il y a c’te tête de Boche et, tout autour, des fouillis d’ordures… c’ t’espèce de cloaque, c’était… sur le bord de la route, une maison en briques et deux bâtiments bas, à côté… Combien de fois, mon vieux, à la place même où on s’est arrêté, combien de fois, là, à la bonne femme qui rigolait sur le pas de sa porte, j’ai dit au revoir en m’essuyant la bouche et en regardant du côté de Souchez où je rentrais! Et après quelques pas, on se retournait pour lui crier une blague! Oh! tu peux pas te figurer…

«Mais ça, alors, ça!..»

Il fait un geste circulaire pour me montrer toute cette absence qui l’entoure…

– Faut pas rester ici trop longtemps, mon vieux. Le brouillard se lève, tu sais.

Il se met debout avec un effort.

– Allons…

Le plus grave est à faire. Sa maison…

Il hésite, s’oriente, va…

– C’est là… Non, j’ai dépassé. C’est pas là. J’sais pas où c’est – où c’que c’était. Ah! malheur, misère!

Il se tord les mains, en proie au désespoir, se tient difficilement debout au milieu des plâtras et des madriers. A un moment, perdu dans cette plaine encombrée, sans repères, il regarde en l’air pour chercher, comme un enfant inconscient, comme un fou. Il cherche l’intimité de ses chambres éparpillée dans l’espace infini, la forme et le demi-jour intérieurs jetés au vent!

Après plusieurs va-et-vient, il s’arrête à un endroit, se recule un peu.

– C’était là. Y a pas d’erreur. Vois-tu: c’est c’te pierre-là qui m’fait reconnaître. Il y avait un soupirail. On voit la trace d’une barre de fer du soupirail avant qu’i’ se soit envolé.

Il renifle, pense, hochant lentement la tête sans pouvoir s’arrêter.

– C’est quand y a plus rien qu’on comprend bien qu’on était heureux. Ah! était-on heureux!

Il vient à moi, rit nerveusement.

– C’est pas ordinaire, ça, hein? J’suis sûr que tu n’as jamais vu ça: ne pas retrouver sa maison où on a toujours vécu d’puis toujours…

Il fait demi-tour, et c’est lui qui m’entraîne.

– Ben, fichons l’camp, puisqu’y a plus rien. Quand on regard’ra la place des choses pendant une heure! Mettons-les, mon pauv’ vieux.

On s’en va. Nous sommes les deux vivants faisant tache dans ce lieu illusoire et vaporeux, ce village qui jonche la terre, et sur lequel on marche.

On remonte. Le temps s’éclaircit. La brume se dissipe très rapidement. Mon camarade qui fait de grandes enjambées, en silence, le nez par terre, me montre un champ:

– Le cimetière, dit-il. Il était là avant d’être partout, avant d’avoir tout pris à n’en plus finir comme une maladie du monde.

A mi-côte, on avance plus lentement. Poterloo s’approche de moi.

– Tu vois, c’est trop, tout ça. C’est trop effacé, toute ma vie jusqu’ici. J’ai peur, tellement c’est effacé.

– Voyons: ta femme est en bonne santé, tu le sais; ta petite fille aussi.

Il prend une drôle de tête:

– Ma femme… J’vas t’dire une chose: ma femme…

– Eh bien?

– Eh bien, mon vieux, je l’ai r’vue.

– Tu l’as vue? Je croyais qu’elle était en pays envahi?

– Oui, elle est à Lens, chez mes parents. Eh bien, je l’ai vue… Ah! et puis, après tout, zut!.. Je vais tout te raconter! Eh bien, j’ai été à Lens, il y a trois semaines. C’était le 11. Y a vingt jours, quoi.

Je le regarde, abasourdi… Mais il a bien l’air de dire la vérité. Il bredouille, tout en marchant à côté de moi dans la clarté qui s’étend:

– On a dit, tu t’rappelles p’têt… Mais t’étais pas là, j’crois… On a dit: faut renforcer le réseau de fils de fer en avant de la parallèle Billard. Tu sais c’que ça veut dire, ça. On n’avait jamais pu le faire jusqu’ici: dès qu’on sort de la tranchée, on est en vue sur la descente, qui s’appelle d’un drôle de nom.

– Le toboggan.

– Oui, tout juste, et l’endroit est aussi difficile la nuit ou par la brume, que par le plein jour, à cause des fusils braqués d’avance sur des chevalets et des mitrailleuses qu’on pointe pendant le jour. Quand i’s n’ voient pas, les Boches arrosent tout.

«On a pris les pionniers de la compagnie hors rang; mais y en a qui ont filoché et on les a remplacés par quéqu’ poilus choisis dans les compagnies. J’en ai été. Bon. On sort. Pas un seul coup de fusil! «Quoi qu’ ça veut dire?», qu’on disait. Voilà-t-il pas qu’on voit un Boche, deux Boches, dix Boches, qui sortent de terre – ces diables gris-là! – et nous font des signes en criant: «Kamarad!» «Nous sommes des Alsaciens» qu’i’ disent en continuant de sortir de leur Boyau International. «On vous tirera pas dessus, qu’i’ disent. Ayez pas peur, les amis. Laissez-nous seulement enterrer nos morts.» Et v’là qu’on travaille chacun de son côté, et même qu’on parle ensemble, parce que c’étaient des Alsaciens. En réalité, i’ disaient du mal de la guerre et de leurs officiers. Not’ sergent savait bien qu’c’est défendu d’entrer en conversation avec l’ennemi et même on nous a lu qu’il fallait causer avec eux qu’à coups de flingue. Mais l’sergent s’disait que c’était une occasion unique de renforcer les fils de fer, et pisqu’ils nous laissaient travailler contre eux, y avait qu’à en profiter…

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
05 temmuz 2017
Hacim:
410 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain