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Kitabı oku: «Le feu», sayfa 9
«Ça m’ dégoûtait un peu d’être au milieu de c’t’ amoncellement de g’noux creux, mais je m’ disais: «Allons, t’es d’ passage, Firmin». Y a qu’une fois j’ai failli m’ fout’ en rogne, c’est quand un a dit: «Plus tard, quand on r’viendra, si on r’vient.» – Ça non! Il n’avait pas le droit de dire ça. Des phrases comme ça, pour les avoir au bec, i’ faut les mériter: c’est comme une décoration. J’ veux bien qu’on filoche, mais pas qu’on joue à l’homme exposé quand on a foutu l’ camp, avant d’ partir. Et tu les entendais aussi raconter des batailles, car i’s sont au courant mieux qu’ toi des grands machins et d’ la façon dont s’ goupille la guerre, et après, quand tu r’viendras, si tu r’viens, c’est toi qu’auras tort au milieu de toute cette foule de blagueurs, avec ta p’tite vérité.
«Ah! ce soir-là, mon vieux, ces têtes dans la fumée des lumières, la ribouldingue de ces gens qui jouissaient de la vie, qui profitaient de la paix! On aurait dit un ballet d’ théâtre, une fantasmagorie. Y en avait, y en avait… Y en a encore des cent mille», conclut enfin Volpatte, ébloui.
Mais les hommes qui payaient de leur force et de leur vie la sécurité des autres s’amusaient de la colère qui l’étouffait, l’acculait dans son coin et le submergeait sous des spectres d’embusqués.
– Heureusement qu’i’ nous parle pas des ouvriers d’usine qu’ ont fait leur apprentissage à la guerre et d’ tous ceux qui sont restés chez eux sous des prétextes de défense nationale mis sur pattes en cinq sec! murmura Tirette. I’ nous jamberait avec ça jusqu’à la Saint-Saucisson.
– Tu dis qu’y en a des cent mille, peau d’ mouche, railla Barque. Eh bien, en 1914, t’entends bien? Millerand, le ministre de la Guerre, a dit aux députés: «Il n’y a pas d’embusqués.»
– Millerand, grogna Volpatte, mon vieux, je l’ connais pas, c’t’ homme-là, mais, s’il a dit ça, c’est vraiment un salaud!
– Mon vieux, les autres, i’s font c’ qui veul’t dans leur pays, mais chez nous, et même dans un régiment en ligne, y a des filons, des inégalités.
– On est toujours, dit Bertrand, l’embusqué de quelqu’un.
– Ça c’est vrai: n’importe comment tu t’appelles, tu trouves, toujours, toujours, moins crapule et plus crapule que toi.
– Tous ceux qui chez nous ne montent pas aux tranchées, ou ceux qui ne vont jamais en première ligne ou même ceux qui n’y vont que de temps en temps, c’est, si tu veux, des embusqués et tu verrais combien y en a, si on ne donnait des brisques qu’aux vrais combattants.
– Y en a deux cent cinquante par régiment de deux bataillons, dit Cocon.
– Y a les ordonnances, et à un moment, y avait même les tampons des adjudants.
– Les cuistots et les sous-cuistots.
– Les sergents-majors et le plus souvent les fourriers.
– Les caporaux d’ordinaire et les corvées d’ordinaire.
– Qué’que piliers de bureau et la garde du drapeau.
– Les vaguemestres.
– Les conducteurs, les ouvriers et toute la section, avec tous ses gradés, et même les sapeurs.
– Les cyclistes.
– Pas tous.
– Presque tout le service de santé.
– Pas des brancardiers, bien entendu, puisque non seulement i’s font un foutu métier, mais qu’i’s s’ logent, avec les compagnies, et, en cas d’assaut, chargent avec leur brancard; mais les infirmiers.
– C’est presque tous curés, surtout à l’arrière. Parce que, tu sais, les curés qui portent le sac, j’en ai pas vu lourd, et toi?
– Moi non plus. Dans des journaux, mais pas ici.
– Y en a eu, i’ paraît.
– Ah!
– C’est égal! L’ fantassin i’ prend qu’èque chose dans c’te guerre-là.
– Y en a d’autres aussi qui sont exposés. Y en a pas qu’ pour nous!
– Si! dit âprement Tulacque, y en a presque que pour nous!
*
* *
Il ajouta:
– Tu m’ diras – j’ sais bien c’ que tu vas m’ dire – que les automobilistes et les artilleurs lourds ont pris à Verdun. C’est vrai, mais i’s ont tout d’ même le filon à côté d’ nous. Nous, on est exposés toujours comme eux l’ont été une fois (et même on a en plus les balles et les grenades qu’i’s n’ont pas). Les artilleurs lourds, i’s ont élevé des lapins près d’ leurs guitounes et i’s ont fait des omelettes pendant dix-huit mois. Nous, on est vraiment au danger; ceux qui y sont en partie, ou une fois, n’y sont pas. Alors, comme ça tout le monde y serait; la bonne d’enfants qui navigue dans les rues d’ Paris l’est aussi, pisqu’y a les taubes et les zeppelins, comme disait c’t’ andouille que parlait l’ copain tout à l’heure.
– A la première expédition des Dardanelles, y a bien eu un pharmacien blessé par un éclat. Tu m’ crois pas? C’est vrai pourtant, un officier à bordure verte, blessé!
– C’est l’ hasard, comme j’ l’écrivais à Mangouste, conducteur d’un cheval haut-le-pied à la section, et qui a été blessé, mais lui c’était par un camion.
– Mais oui, c’est tel que ça. Après tout, une bombe peut dégringoler sur une promenade à Paris, ou à Bordeaux.
– Oui, oui. Alors c’est trop facile de dire: «Faisons pas de différence entre les dangers!» Minute. Depuis le commencement, y en a quelques-uns d’eux autres qui ont été tués par un malheureux hasard: de nous, y en a que’ qu’s-uns qui vivent encore, par un hasard heureux. C’est pas pareil, ça, vu qu’ quand on est mort c’est pour longtemps.
– Voui, dit Tirette, mais vous d’venez empoisonnants avec vos histoires d’embusqués. Du moment qu’on n’y peut rien, faudrait voir à tourner la page. Ça me fait penser à un ancien garde champêtre de Cherey, où on était l’ mois dernier, qui marchait dans les rues de la ville en zyeutant partout pour dégoter un civil en âge de porter les armes, et qui flairait les fricoteurs comme un dogue. V’là-t-i pas qu’i’ s’arrête devant une forte commère qu’ avait d’ la moustache, et ne r’garde plus que c’te moustache et il l’engueule: «Tu n’ pourrais pas être sur le front, toi?»
– Moi, dit Pépin, j’ m’en fais pas pour les embusqués ou les demi-embusqués, pisque c’est perdre le temps qu’on a, mais où j’ les ai à la caille, c’est quand i’ crânent. J’ suis d’ l’avis d’ Volpatte: qu’i’s filonnent, bon, c’est humain, mais qu’après, i’ viennent pas dire: «J’ai été un guerrier». Tiens les engagés, par exemple…
– Ça dépend des engagés. Ceux qui se sont engagés sans conditions, dans l’infanterie, moi, j’ m’incline devant ces hommes-là, autant que d’vant ceux qui sont tués; mais les engagés dans les services ou les armes spéciales, même l’artillerie lourde, i’ commencent à m’ taper sur l’os. On les connaît, ceux-là! I’s diront, en f’sant l’ gracieux dans leur monde: «J’ m’ai engagé pour la guerre. – Ah! comme c’est beau, c’ que vous avez fait; vous avez, de votre propre volonté, affronté la mitraille! – Mais oui, madame la marquise, j’ suis comme ça.» Eh, va donc fumiste!
– J’ connais un monsieur qui s’est engagé dans les parcs d’aviation. Il avait un bel uniforme: il aurait mieux fait de s’engager à l’Opéra-Comique.
– Oui, mais c’est toujours la même histoire. I’ n’aurait pas pu dire après dans les salons: «Tenez, me v’là: regardez ma gueule d’engagé volontaire!»
– Qu’est-ce que j’ dis «il aurait aussi bien fait!» Il aurait beaucoup mieux fait, oui. Au moins il aurait carrément fait rigoler les autres, au lieu d’ les faire rire jaune.
– Tout ça, c’est d’ la bath potiche peinte à neuf et bien décorée, de toutes sortes de décorations, mais qui ne va pas au feu.
– Si n’y avait qu’ des gars comme ça, les Boches s’raient à Bayonne.
– Quand y a la guerre, on doit risquer sa peau, pas, caporal?
– Oui, dit Bertrand. Il y a des moments où le devoir et le danger c’est exactement la même chose. Quand le pays, quand la justice et la liberté sont en danger, ce n’est pas en se mettant à l’abri qu’on les défend. La guerre signifie au contraire danger de mort et sacrifice de la vie pour tout le monde, pour tout le monde: personne n’est sacré. Il faut donc y aller tout droit, jusqu’au bout, et non pas faire semblant de le faire, avec un uniforme de fantaisie. Les services de l’arrière, qui sont nécessaires, doivent être assurés automatiquement par les vrais faibles et les vrais vieux.
– Vois-tu, y a eu trop d’ gens riches et à relations qui ont crié: «Sauvons la France! – et commençons par nous sauver!» A la déclaration de la guerre, y a eu un grand mouvement pour essayer de se défiler, voilà c’ qu’y a eu. Les plus forts ont réussi. J’ai remarqué moi, dans mon p’tit coin, qu’ c’étaient surtout ceux qui gueulaient le plus, avant, au patriotisme… En tout cas – comme ils disaient, tout à l’heure, eux autres – si on s’ carre à l’abri, la dernière vacherie qu’on puisse faire c’est d’faire croire qu’on a risqué. Pa’ c’ que ceux qui risquent vraiment, j’te l’ redis, méritent le même hommage que les morts.
– Et pis après? C’est toujours comme ça, mon vieux. Tu changeras pas l’homme.
– Rien à faire. Rouspéter, t’ plaindre? Tiens, en fait d’ plainte, t’as connu Margoulin?
– Margoulin, c’ bon type de chez nous qu’on a laissé mourir sur le Crassier parc’ qu’on l’a cru mort?
– Eh ben, lui voulait s’ plaindre. Tous les jours i’ parlait d’ faire une réclamation sur tout ça là-dessus au capitaine, au commandant, et de d’mander qu’i soit établi qu’ chacun montera à son tour aux tranchées. Tu l’entendais dire après la croûte: J’y dirai, vrai comme v’là un quart de vin là». Et, l’instant d’après: «Si j’y dis pas, c’est qu’ jamais y a un quart de vin là». Et si tu r’passais tu l’ rentendais: «Tiens, c’est-i’ un quart de vin ça? Eh bien, tu verras si j’y dirai!» Total: i’ n’a rien dit du tout. Tu m’ diras: «Il a été tué». C’est vrai, mais avant, il avait eu largement le temps de le faire deux mille fois s’il avait osé.
– Tout ça, ça m’emmerde, gronda Blaire, sombre, avec un éclair de fureur.
– Nous autres, on n’a rien vu – vu qu’on voit rien – Mais si on voyait!..
– Mon vieux, s’écria Volpatte, les dépôts, écoute bien c’ que j’ vais t’ dire: faudrait détourner dans eux tous, tout partout, la Seine, la Garonne, le Rhône et la Loire pour les nettoyer. En attendant là-dedans, i’s vivent, et même i’s vivent bien, et i’s vont roupiller tranquillement, chaque nuit, chaque nuit!
Le soldat se tut. Au loin, il voyait, lui, la nuit qu’on passe, recroquevillé, palpitant d’attention et tout noir, au fond du trou d’écoute dont se silhouette, tout autour, la mâchoire déchiquetée, chaque fois qu’un coup de canon jette son aube dans le ciel.
Cocon fit amèrement:
– Ça ne donne pas envie de mourir.
– Mais si, reprend placidement quelqu’un, mais si… N’exagère pas, voyons, peau d’hareng saur.
X
ARGOVAL
Le crépuscule du soir arrivait du côté de la campagne. Une brise douce, douce comme des paroles, l’accompagnait.
Dans les maisons posées le long de cette voie villageoise – grande route habillée sur quelques pas en grande rue – les chambres, que leurs fenêtres blafardes n’alimentaient plus de la clarté de l’espace, s’éclairaient de lampes et de chandelles, de sorte que le soir en sortait pour aller dehors, et qu’on voyait l’ombre et la lumière changer graduellement de places.
Au bord du village, vers les champs, des soldats déséquipés erraient, le nez au vent. Nous finissions la journée en paix. Nous jouissions de cette oisiveté vague dont on éprouve la bonté quand on est vraiment las. Il faisait beau; l’on était au commencement du repos, et on en rêvait. Le soir semblait aggraver les figures avant de les assombrir, et les fronts réfléchissaient la sérénité des choses.
Le sergent Suilhard vint à moi et me prit le bras. Il m’entraîna.
– Viens, me dit-il, je vais te montrer quelque chose.
Les abords du village abondaient en rangées de grands arbres calmes, qu’on longeait, et, de temps en temps, les vastes ramures, sous l’action de la brise, se décidaient à quelque lent geste majestueux.
Suilhard me précédait. Il me conduisit dans un chemin creux qui tournait, encaissé; de chaque côté, poussait une bordure d’arbustes dont les faîtes se rejoignaient étroitement. Nous marchâmes quelques instants environnés de verdure tendre. Un dernier reflet de lumière, qui prenait ce chemin en écharpe, accumulait dans les feuillages des points jaunes clairs ronds comme des pièces d’or.
– C’est joli, fis-je.
Il ne disait rien. Il jetait les yeux de côté. Il s’arrêta.
– Ça doit être là.
Il me fit grimper par un petit bout de chemin dans un champ entouré d’un vaste carré de grands arbres, et bondé d’une odeur de foin coupé.
– Tiens! remarquai-je en observant le sol, c’est tout piétiné par ici. Il y a eu une cérémonie.
– Viens, me dit Suilhard.
Il me conduisit dans le champ, non loin de l’entrée. Il y avait là un groupe de soldats qui parlaient à voix baissée. Mon compagnon tendit la main.
– C’est là, dit-il.
Un piquet très bas – un mètre à peine – était planté à quelques pas de la haie, faite à cet endroit, de jeunes arbres.
– C’est là, dit-il, qu’on a fusillé le soldat du 204, ce matin.
«On a planté le poteau dans la nuit. On a amené le bonhomme à l’aube, et ce sont les types de son escouade qui l’ont tué. Il avait voulu couper aux tranchées; pendant la relève, il était resté en arrière, puis était rentré en douce au cantonnement. Il n’a rien fait autre chose; on a voulu, sans doute, faire un exemple.»
Nous nous approchâmes de la conversation des autres:
– Mais non, pas du tout, disait l’un. C’était pas un bandit; c’était pas un de ces durs cailloux comme tu en vois. Nous étions partis ensemble. C’était un bonhomme comme nous, ni plus, ni moins – un peu flemme, c’est tout. Il était en première ligne depuis le commencement, mon vieux, et j’ l’ai jamais vu saoûl, moi.
– Faut tout dire: malheureusement pour lui, qu’il avait de mauvais antécédents. Ils étaient deux, tu sais, à faire le coup. L’autre a pigé deux ans de prison. Mais Cajard1 à cause d’une condamnation qu’il avait eue dans le civil, n’a pas bénéficié de circonstances atténuantes. Il avait, dans le civil, fait un coup de tête étant saoûl.
– On voit un peu d’ sang par terre quand on r’garde, dit un homme penché.
– Y a tout eu, reprit un autre, la cérémonie depuis A jusqu’à Z, le colonel à cheval, la dégradation; puis on l’a attaché, à c’ petit poteau bas, c’ poteau d’ bestiaux. Il a dû être forcé de s’ mettre à genoux ou de s’asseoir par terre avec un petit poteau pareil.
– Ça s’ comprendrait pas, fit un troisième après un silence, s’il n’y avait pas cette chose de l’exemple que disait le sergent.
Sur le poteau, il y avait, gribouillées par les soldats, des inscriptions et des protestations. Une croix de guerre grossière, découpée en bois, y était clouée et portait: «A Cajard, mobilisé depuis août 1914, la France reconnaissante.»
En rentrant au cantonnement, je vis Volpatte, entouré, qui parlait. Il racontait quelque nouvelle anecdote de son voyage chez les heureux.
XI
LE CHIEN
Il faisait un temps épouvantable. L’eau et le vent assaillaient les passants, criblaient, inondaient et soulevaient les chemins.
De retour de corvée, je regagnais notre cantonnement, à l’extrémité du village. A travers la pluie épaisse, le paysage de ce matin-là était jaune sale, le ciel tout noir – couvert d’ardoises. L’averse fouettait l’abreuvoir avec ses verges. Le long des murs, des formes se rapetissaient et filaient, pliées, honteuses, en barbotant.
Malgré la pluie, la basse température et le vent aigu, un attroupement s’agglomérait devant la poterne de la ferme où nous logions. Les hommes serrés là, dos à dos, formaient, de loin, comme une vaste éponge grouillante. Ceux qui voyaient, par-dessus les épaules et entre les têtes, écarquillaient les yeux et disaient:
– Il en a du fusil, le gars!
– Pour n’avoir pas les grolles, i’ n’a point les grolles!
Puis les curieux s’éparpillèrent, le nez rouge et la face trempée, dans l’averse qui cinglait et la bise qui pinçait, et, laissant retomber leurs mains qu’ils avaient levées au ciel d’étonnement, ils les enfonçaient dans leurs poches.
Au centre, demeura, strié de pluie, le sujet du rassemblement: Fouillade, le torse nu, qui se lavait à grande eau.
Maigre comme un insecte, agitant de longs bras minces, frénétique et tumultueux, il se savonnait et s’aspergeait la tête, le cou et la poitrine jusqu’au grillage proéminent de ses côtes. Sur sa joue creusée en entonnoir l’énergique opération avait étalé une floconneuse barbe de neige, et elle accumulait sur le sommet de son crâne une visqueuse toison que la pluie perforait de petits trous.
Le patient utilisait, en guise de baquet, trois gamelles qu’il avait remplies d’eau trouvée on ne savait où dans ce village où il n’y en avait pas, et, comme il n’existait nulle part, dans l’universel ruissellement céleste et terrestre, de place propre pour poser quoi que ce fût, il fourrait, après usage, sa serviette dans la ceinture de son pantalon, et mettait, chaque fois qu’il s’en était servi, son savon dans sa poche.
Ceux qui étaient encore là admiraient cette gesticulation épique au sein des intempéries, et répétaient en hochant la tête:
– C’est une maladie de propreté qu’il a.
– Tu sais qu’i’ va avoir une citation, qu’on dit, pour l’affaire du trou d’obus avec Volpatte.
– Ben, mon vieux cochon, les a pas volées, ses citations!
Et on mêlait, sans bien s’en rendre compte, les deux exploits, celui de la tranchée et celui-là, et on le regardait comme le héros du jour, tandis qu’il soufflait, reniflait, haletait, rauquait, crachait, essayait de s’essuyer sous la douche aérienne, par coups rapides et comme par surprise, puis, enfin, se rhabillait.
*
* *
Une fois lavé, il a froid.
Il tourne sur place et se poste, debout, à l’entrée de la grange où l’on gîte. La bise glaciale tache et placarde la peau de sa longue face creuse et basanée, tire des larmes de ses yeux et les éparpille sur ses joues grillées jadis par le mistral; et son nez aussi pleure et pleuvote.
Vaincu par la morsure continue du vent qui l’attrape aux oreilles, malgré son cache-nez noué autour de sa tête, et aux mollets malgré les bandes jaunes dont ses jambes de coq sont écaillées, il rentre dans la grange, mais il en ressort aussitôt, en roulant des yeux féroces et en murmurant: «Pute de moine!» et: «Voleur!» avec l’accent qui éclôt aux gosiers à mille kilomètres d’ici, dans le coin de terre d’où la guerre l’exila.
Et il reste debout, dehors, dépaysé plus qu’il ne le fut jamais dans ce décor septentrional. Et le vent vient, se glisse en lui, et revient, avec de brusques mouvements, secouer et malmener ses formes décharnées et légères d’épouvantail.
C’est qu’elle est quasi inhabitable – coquine de Dious! – la grange qu’on nous a assignée pour vivre pendant cette période de repos. Cet asile s’enfonce, ténébreux, suintant et étroit comme un puits. Toute une moitié en est inondée – on y voit surnager des rats – et les hommes sont massés dans l’autre moitié. Les murs, faits de lattes agglutinées par de la boue séchée, sont cassés, fendus, percés, sur tout le pourtour, et largement troués dans le haut. On a bouché tant bien que mal, la nuit où l’on est arrivé – jusqu’au matin – les lézardes qui sont à portée de la main, en y fourrant des branches feuillues et des claies. Mais les ouvertures du haut et du toit sont toujours béantes. Alors qu’un faible jour impuissant y demeure suspendu, le vent, au contraire, s’y engouffre, s’y aspire de tous côtés, de toute sa force, et l’escouade subit la poussée d’un éternel courant d’air.
Et quand on est là, on demeure planté debout, dans cette pénombre bouleversée, à tâtonner, à grelotter et à geindre.
Fouillade, qui est rentré encore une fois, aiguillonné par le froid, regrette de s’être lavé. Il a mal aux reins et dans le côté, il voudrait faire quelque chose, mais quoi?
S’asseoir? Impossible. C’est trop sale, là-dedans: la terre et les pavés sont enduits de boue, et la paille disposée pour le couchage est tout humide à cause de l’eau qui s’y infiltre et des pieds qui s’y décrottent. De plus, si l’on s’assoit, on gèle, et si on s’étend sur la paille, on est incommodé par l’odeur du fumier et égorgé par les émanations ammoniacales… Fouillade se contente de regarder sa place en bâillant à décrocher sa longue mâchoire qu’allonge une barbiche où l’on verrait des poils blancs si le jour était vraiment le jour.
– Les autres copains et poteaux, dit Marthereau, faut pas croire qu’i’ soyent mieux ni plus bien que nous. Après la soupe, j’ai été voir un gibier à la onzième, dans la ferme, près de l’infirmerie. Il faut enjamber de l’autre côté d’un mur par une échelle trop courte – tu parles d’un coup de ciseaux, remarque Marthereau qui est court sur pattes – et une fois qu’t’es dans c’ poulailler et c’clapier, t’es bousculé et pigné par tout un chacun et tu gênes tout un chacun. Tu sais pas où mett’ tes pommes. J’suis filé de là en ripant.
– J’ai voulu, moi, dit Cocon, quand on a été quitte de becqueter, entrer chez l’forgeron pomper quelque chose de chaud, en l’achetant. Hier, i’ vendais du jus, mais des cognes sont passés là ce matin: le bonhomme a la tremblote et il a fermé sa porte à clef.
Fouillade les a vus rentrer la tête basse et venir s’échouer au pied de leur litière.
Lamuse a essayé de nettoyer son fusil. Mais on ne peut pas nettoyer son fusil ici, même en s’installant par terre, près de la porte, même en soulevant la toile de tente mouillée, dure et glacée, qui pend devant comme une stalactite: il fait trop sombre.
– Et pis, ma vieille, si tu laisses tomber une vis, tu peux t’ mettre la corde pour la retrouver, surtout qu’on est bête de ses pattes quand on a froid.
– Moi, j’aurais des choses à coudre, mais, salut!
Reste une alternative: s’étendre sur la paille, en s’enveloppant la tête dans un mouchoir ou une serviette pour s’isoler de la puanteur agressive qu’exhale la fermentation de la paille, et dormir. Fouillade qui n’est, aujourd’hui, ni de corvée, ni de garde, et est maître de tout son temps, s’y décide. Il allume une bougie pour chercher dans ses affaires, dévide le boyau d’un cache-nez, et on voit ses formes étiques, découpées en noir, qui se plient et se déplient.
– Aux patates, là-dedans, mes petits agneaux! brame à la porte, dans une forme encapuchonnée, une voix sonore.
C’est le sergent Henriot. Il est bonhomme et malin, et tout en plaisantant avec une grossièreté sympathique, il surveille l’évacuation du cantonnement à cette fin que personne ne tire au flanc. Dehors, dans la pluie infinie, sur la route coulante, s’égrène la deuxième section, racolée, elle aussi, et poussée au travail par l’adjudant. Les deux sections se mêlent. On grimpe la rue, on gravit le monticule de terre glaise où fume la cuisine roulante.
– Allons, mes enfants, jetons-en un coup, c’est pas long quand tout le monde s’y met… Allons, qu’est-ce t’as à rouspéter, encore, toi? Ça sert à rien.
Vingt minutes après, on rentre au trot. Dans la grange, on ne touche plus en tâtonnant que des choses et des formes trempées, humides et frigides, et une âcre senteur de bête mouillée s’ajoute aux exhalaisons du purin que renferment nos lits.
On se rassemble, debout, autour des madriers qui soutiennent la grange, et autour des filets d’eau qui tombent verticalement des trous du toit – vagues colonnes au vague piédestal d’éclaboussements.
– Les voilà! crie-t-on.
Deux masses, successivement, bouchent la porte, saturées d’eau et qui s’égouttent: Lamuse et Barque sont allés à la recherche d’un brasero. Ils reviennent de cette expédition, complètement bredouilles, hargneux et farouches: «Pas l’ombre d’un fourneau. D’ailleurs ni bois ni charbon, même en se ruinant pour.»
Impossible d’avoir du feu.
– La commande, elle est loupée, et là où j’ai pas réussi, personne réussira, dit Barque avec un orgueil que cent exploits justifient.
On reste immobile, on se déplace lentement, dans le peu d’espace qu’on a, assombris par tant de misère.
– A qui c’ journal?
– Ch’est à mi, dit Bécuwe.
– Qu’est-c’ qui chante? Ah, zut, on peut pas lire dans c’te nuit!
– I’s disent comme cha, qu’à ch’ t’heure, on a fait tout ch’ qu’i fallait pour l’ soldats, et les récaufir dans s’tranchées. I’s ont toudi ch’qu’i leur faut, et d’lainages, et d’ kemises, d’ fourneaux, d’ brasos et d’ carbon à pleins tubins. Et qu’ ch’est comme cha dans l’tranchées d’première ligne.
– Ah! tonnerre de Dieu! ronchonnent quelques-uns des pauvres prisonniers de la grange, et ils montrent le poing au vide du dehors et au papier du journal.
*
* *
Mais Fouillade se désintéresse de ce qu’on dit. Il a plié dans l’ombre sa grande carcasse de don Quichotte bleuâtre et tendu son cou sec tressé de cordes à violon. Quelque chose est là, par terre, qui l’attire.
C’est Labri, le chien de l’autre escouade.
Labri, vague berger mâtiné à queue coupée, est couché en rond sur une toute petite litière de poussière de paille.
Il le regarde et Labri le regarde.
Bécuwe s’approche et, avec son accent chantant des environs de Lille:
– Il minge pas s’pâtée. Il va pas, ch’tiot kien. Eh! Labri, qu’ch’qu’to as? V’là tin pain, tin viande. R’vêt’ cha. Cha est bon, deslo qu’est dans t’tubin… I’ s’ennuie, i’ souffre. Un d’ch’matin, on l’r’trouvera, ilo, crévé.
Labri n’est pas heureux. Le soldat à qui il est confié est dur pour lui et le malmène volontiers, et, par ailleurs, ne s’en préoccupe guère. L’animal est attaché toute la journée. Il a froid, il est mal, il est abandonné. Il ne vit pas sa vie. Il a, de temps en temps, des espoirs de sortie en voyant qu’on s’agite autour de lui, il se lève en s’étirant et ébauche un frétillement de queue. Mais c’est une illusion, et il se recouche, en regardant exprès à côté de sa gamelle presque pleine.
Il s’ennuie, il se dégoûte de l’existence. Même s’il évite la balle ou l’éclat auquel il est tout aussi exposé que nous, il finira par mourir ici.
Fouillade étend sa maigre main sur la tête du chien; celui-ci le dévisage à nouveau. Leurs deux regards sont pareils, avec cette différence que l’un vient d’en haut et l’autre d’en bas.
Fouillade s’est assis tout de même – tant pis! – dans un coin, les mains protégées par les plis de sa capote, ses longues jambes refermées comme un lit pliant.
Il songe, les yeux clos sous ses paupières bleutées. Il revoit. C’est un de ces moments où le pays dont on est séparé prend, dans le lointain, des douceurs de créature. L’Hérault parfumé et coloré, les rues de Cette. Il voit si bien, de si près, qu’il entend le bruit des péniches du Canal du Midi et des déchargements des docks, et que ces bruits familiers l’appellent distinctement.
En haut du chemin qui sent le thym et l’immortelle si fort que cette odeur vient dans la bouche et est presque un goût, au milieu du soleil, dans une bonne brise toute parfumée et chauffée, qui n’est que le coup d’aile des rayons, sur le mont Saint-Clair, fleurit et verdoie la baraquette des siens. De là, on voit en même temps, se rejoignant, l’étang de Thau, qui est vert bouteille, et la mer Méditerranée, qui est bleu ciel, et on aperçoit aussi quelquefois, au fond du ciel indigo, le fantôme découpé des Pyrénées.
C’est là qu’il est né, qu’il a grandi, heureux, libre. Il jouait, sur la terre dorée et rousse, et même il jouait au soldat. L’ardeur de manier un sabre de bois animait ses joues rondes qui sont maintenant ravinées et comme cicatrisées… Il ouvre les yeux, regarde autour de lui, hoche la tête, et s’adonne au regret du temps où il avait un sentiment pur, exalté, ensoleillé, de la guerre et de la gloire.
L’homme met sa main devant ses yeux, pour retenir la vision intérieure.
Maintenant, c’est autre chose.
C’est là-haut, au même endroit, que, plus tard, il a connu Clémence. La première fois, elle passait, luxueuse de soleil. Elle portait dans ses bras une javelle de paille et elle lui est apparue si blonde qu’à côté de sa tête la paille avait l’air châtain. La seconde fois, elle était accompagnée d’une amie. Elles s’étaient arrêtées toutes les deux pour l’observer. Il les entendit chuchoter et se tourna vers elles. Se voyant découvertes, les deux jeunes filles se sauvèrent en froufroutant, avec un rire de perdrix.
Et c’est là aussi, qu’ils ont tous les deux, ensuite, établi leur maison. Sur le devant court une vigne qu’il soigne en chapeau de paille, quelle que soit la saison. A l’entrée du jardin se tient le rosier qu’il connaît bien et qui ne se sert de ses épines que pour essayer de le retenir un peu quand il passe.
Retournera-t-il près de tout cela? Ah! il a vu trop loin au fond du passé, pour ne pas voir l’avenir dans son épouvantable précision. Il songe au régiment décimé à chaque relève, aux grands coups durs qu’il y a eu et qu’il y aura, et aussi à la maladie, et aussi à l’usure…
Il se lève, s’ébroue, pour se débarrasser de ce qui fut et de ce qui sera. Il retombe au milieu de l’ombre glacée et balayée par le vent, au milieu des hommes épars et décontenancés qui, à l’aveugle, attendent le soir; il retombe dans le présent, et continue à frissonner.
Deux pas de ses longues jambes le font buter sur un groupe où, pour se distraire et se consoler, à mi-voix on parle mangeaille.
– Chez moi, dit quelqu’un, on fait des pains immenses, des pains ronds, grands comme des roues de voiture, tu parles!
Et l’homme se donne la joie d’écarquiller les yeux tout grands, pour voir les pains de chez lui.
– Chez nous, intervient le pauvre méridional, les repas de fêtes sont si longs, que le pain, frais au commencement, est rassis à la fin!
– Y a un p’tit vin… I’ n’a l’air de rien, ce p’tit vin d’ chez nous, eh bien, mon vieux, s’ i’ n’a pas quinze degrés, i’ n’en a pa’ un!
Fouillade parle alors d’un rouge presque violet, qui supporte bien le coupage, comme s’il avait été mis au monde pour ça.
– Nous, dit un Béarnais, y a l’ jurançon; mais l’ vrai, pas c’ qu’on t’vend pour jurançon et qui vient d’ Paris. Moi, j’ connais un des propriétaires justement.
– Si tu vas par là, dit Fouillade, j’ai chez moi les muscats de tout genre, de toutes les couleurs de la gamme, tu croirais des échantillons d’étoffes de soie. Tu viendrais chez moi un mois d’ temps que j’ t’en f’rais goûter chaque jour du pas pareil, mon pitchoun.
– Tu parles d’une noce! dit le soldat reconnaissant.
Et il arrive que Fouillade s’émotionne à ces souvenirs de vin où il se plonge et qui lui rappellent aussi la lumineuse odeur d’ail de sa table lointaine. Les émanations du gros bleu et des vins de liqueur délicatement nuancés lui montent à la tête, parmi la lente et triste tempête qui sévit dans la grange.
