Kitabı oku: «Taninge et ses environs : mémoire descriptif et historique»
Hippolyte Tavernier
Taninge et ses environs : mémoire descriptif et historique

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066305222
Table des matières
TANINGE ET SES ENVIRONS
I
II
III
IV
V
VI.
VII
VIII
DOCUMENTS
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
VIII.
IX.
X.
XI.
XII
XIII
XIV
XV
TANINGE ET SES ENVIRONS
Table des matières
I
Table des matières
De l’étroit d’Antart à Taninge. — Le bourg; premier aspect. — Origines historiques et étymologie du nom. — Franchises et Bourgeoisie. — Le Comté. — Chute du régime féodal. — Familles distinguées. — Monuments et curiosités. — La ville moderne. — Institutions et commerce.
Franchir la cluse d’Antart est l’affaire de quelques minutes. Le défilé est étroit et ne laisse de place que pour le Giffre et la chaussée. Jadis, un cordon calcaire, d’une hauteur quelconque, unissait par la base les deux monts voisins, Orsaix et Antart; la rivière, rencontrant cet obstacle, a formé en amont un lac. Avec les siècles, les eaux, rompant le barrage, se sont écoulées peu à peu. Les cassures du rocher, sur l’une et l’autre rive, attestent assez ce travail de la nature. «Combien d’anciens bassins lacustres on reconnaît encore au pied des remparts ébréchés des montagnes. Telles sont les plaines de Sallanches, de Bonneville, de Taninge, de Samoëns et tant d’autres ayant encore l’horizontalité de niveau que leur ont donnée les alluvions déposées par les eaux dormantes. Dans ces incessantes révolutions, la nature, qui avait formé ces lacs, s’est servie de la même cause pour les détruire. Les torrents avaient empli les bassins, ils les ont vidés plus tard en rongeant les parois inférieures .»
On débouche sur un terrain plat. La vue est circonscrite: à droite, par une colline verdoyante; à gauche, par une grande montagne à escarpements rocheux. La plaine s’élargit, animée par les cultures, les hameaux, les vergers; elle s’enchâsse longuement entre des versants mi-boisés, couverts de végétation jusqu’à la ligne de faite. Voici la tour haute et grise d’un clocher et, dans le lointain, la coupole blanche du Buet. La route court entre une fromagerie et un gros village à campanile, passe entre des bâtiments de ferme et un faubourg, et, bientôt, vous entrez dans une petite bourgade. Un torrent, un beau pont neuf, des quais ombragés de tilleuls, une vaste église, des maisons proprettes aux toits d’ardoises, une villa somptueuse, un monticule herbeux: tel est le premier aspect de la ville.
Taninge, bourg de 780 habitants, commune de 2,316 âmes, avec une superficie de 4,001 hectares, chef-lieu de canton (altitude 645 mètres). Hôtels: les Balances, l’Union; plusieurs auberges et cafés. Situé sur la ligne transversale des cols des Gets et de Châtillon; au point d’intersection de la route départementale de Bonneville à Samoëns et de la route nationale n° 202, de Grenoble à Thonon; à l’angle d’une belle plaine, entre le mollard de Brion et le pied du Marcelly, à l’entrée des gorges du Foron: «Bourg bien bâti, mais mal percé,» a dit un voyageur. Allons d’une rue à l’autre et esquissons la chronique.
HISTOIRE
Tout d’abord, écrivons Taninge sans l’s final, comme on écrivait généralement avant 1860. L’origine de ce bourg se perd dans l’obscurité des siècles. S’il faut en croire Albanis Beaumont, «la ville de Taninge a été fondée par une colonie de Bourguignons qui chassèrent de cette vallée une tribu celtique. Suivant le même écrivain, la loi Gombette y fut en vigueur jusqu’au xe siècle . Quoiqu’il en soit, le nom de Taninge (Tagninge, d’après le patois oral; Tagningium, d’après les manuscrits latins), a une terminaison du Nord. Le radical Tan, Tann ou Tanne, qu’il signifie caverne, sapin ou plutôt chêne , a pu être le nom propre d’un chef burgonde, dont un descendant, Amédée de Taninge, vivait en 1262. Viennent ensuite Johannette de Taninge, en 1317; Rodolphe de Taninge, en 1357; Guillaume, dominus Guillelmus de Tagningio, en 1369; noble Aimon de Taninge, juge du Faucigny, 1414-1425; Pierre de Taninge, licencié en droit, homme-lige du prince, qui déclare tenir de ce dernier en fief des terres situées dans la paroisse de Flérier. Enfin, un Antoine de Taninge possédait un droit d’aigage, dans le Foron, en 1506 . Les biens de cette famille sont passés aux nobles de la Grange dans le XVIe siècle.
D’après une légende, la bourgade s’élevait sur la rive droite du Foron. Un éboulement de rochers l’aurait détruite presque en entier; après le désastre, l’église fut transférée au village de Flérier. Au moyen âge, Taninge dépendait de la châtellenie de Châtillon et Cluses. Notre bourg ne devint chef-lieu de mandement, avec un juge spécial, qu’en 1815. Il dut son importance au commerce et son histoire n’est guère un peu connue que dès le commencement des temps modernes, soit dès la fin du XVe siècle.
En 1457, le bourg de Taninge obtient le marché du jeudi et la foire d’avril.Plus tard,en 1543, Charlotte d’Orléans, mère et tutrice de Jacques de Savoie-Nemours, concède un conseil de ville, deux syndics, un châtelain, juge des causes minimes,plus des libertés assez étendues dont la teneur est codifiée en vingt-six articles. Ces franchises s’appelaient la Bourgeoisie. On devient bourgeois par Lettres-patentes, ou par le fait de demeurer depuis un an dans l’enceinte d’un territoire déterminé. Le bourgeois est lige et franc; il est sous la protection du prince, il dispose à volonté de ses biens; s’il meurt intestat, ses parents sont ses héritiers. Il peut tenir des fiefs francs, placer des bancs sous la halle en payant un droit à la ville et au domaine. La prison pour dette civile est abolie. Octroi sur la vente du vin au profit de la ville. Telles furent les principales dispositions de ces franchises . Ces privilèges profitaient à ceux qui demeuraient dans le bourg et sa banlieue, depuis Flérier inclusivement jusqu’à Chessins, et depuis les forges des Vuavres jusqu’au pont d’Etaisières. Les franchises commerciales sont ensuite augmentées de trois autres foires, celle de la saint Barthélemi, en 1563, celles du 7 janvier et du 3 novembre, en 1696. Ces deux dernières foires ont été accordées par le prince «en récompense de la fidélité des habitants et de leur bonne conduite pendant la guerre, et sans finance payer» .
En dehors du bourg franc, le territoire se partageait entre divers fiefs ou rentes féodales de propriété privée et le fief du prince. Ce dernier, appelé aussi le Domaine était de beaucoup plus considérable: il fut aliéné par Victor-Amédée, en 1700, pour le prix de 72,000 florins, à Paul-Joseph de Gex, baron de Saint-Christophe et érigé en titre de comté . Quinze ans plus tard, ce fief a pour maître le président Joachim de la Grange. Mais l’institution ne fut heureuse pour personne. Il y eut lutte entre le nouveau comte et ses compatriotes, lutte plus âpre encore après l’établissement des communes, en 1738, et qui finit par l’extinction du comté. En effet, le roi accorde aux communes de Taninge et de Rivière-Enverse le droit de rachat, après quoi ces communes se font rétrocéder le fief pour le prix de 49,000 livres (1762) . Dès ce moment on affranchit corps et biens les habitants taillables. Les autres possesseurs de fiefs en firent autant, si bien que plusieurs années avant la fin du même siècle, le peuple se trouva libéré de la taillabilité dans toute l’étendue de la paroisse de Flérier .
Enfin le roi Charles-Albert accorde au bourg de Taninge le titre et les privilèges de ville (29 décembre 1835) . La ville paraît avoir des armoiries qui, suivant M. François Rabut, sont «écartelé en sautoir, à dextre et à senestre d’azur, en chef et en pointe de gueules, à trois chevrons d’argent, ceux du chef renversés, sur le tout de Savoie. Ces armes sont à enquérir» .
Au nombre des familles distinguées, aujourd’hui éteintes ou émigrées, qui ont habité le bourg de Taninge, il y eut, outre les nobles dits de Taninge, les suivantes: d’Avonay, de Mandolle, de Chignin, Burdet, Goudard, Duclos, de la Grange, toutes qualifiées nobles. Entre les familles qui ont donné des notaires et des avocats, on compte celles-ci: Pleyson, Mermet, Fabry, Faure, Ducrettet, Jay, Clerc, Mullin, Duchastel, Perron, Parchet, Saddoz, Pellis, Danthon, Richard, Moënne, Montant, Jacquier Joachim, Messy, etc.
Maintenant, disons un mot de quelques-unes de ces maisons et des principaux édifices et monuments.
L’ÉGLISE
Dédiée à saint Jean-Baptiste, construite en 1825-1832, sur le dessin de l’architecte Prosper Dunant, l’église est de style néo-grec. La façade principale est ornée de quatre pilastres d’ordre dorique avec leur entablement et fronton, le tout reposant sur un socle qui fait le tour de l’édifice. La porte, garnie d’un chambranle avec frise et corniche, occupe l’entre-pilastre central. Deux niches sans moulurés. La façade, qui fait attique au-dessus de l’ordre, est terminée par une corniche avec sa frise; elle est percée d’une grande fenêtre demi-circulaire avec son bandeau qui repose sur une plinthe. La décoration intérieure montre des pilastres d’ordre corinthien simplifié, avec leur entablement et attique, disposés sur chaque pied-droit des portiques. La voûte est à berceau, à plein cintre, divisée par des arcs doubleaux et renfoncement qui correspondent aux pilastres et aux pieds-droits des portiques. Les arcs des portiques sont ornés d’une archivolte et d’une imposte avec moulures; au niveau de l’imposte est placée la tribune garnie d’une balustrade et supportée par des colonnes d’ordre dorique grec. Les bas-côtés ont neuf autels ou chapelles. La voûte, dominant le sanctuaire, est un quart de sphère embelli de peintures imitant des rosaces dans des caissons. La nef, y compris le sanctuaire et le vestibule, a, dans oeuvre, 49 mètres de longueur et 11 mètres de largeur. Bref, le visiteur suppléera le reste . La tour du clocher, avec sa lanterne octogone, a 39 mètres. Un touriste a trouvé que la flèche n’était pas en harmonie avec la tour: «Ce clocher, dit-il, a des prétentions qui ne se continuent pas.» Beau temple qui attend encore ses orgues.
EDIFICES ET MAISONS HISTORIQUES
En remontant la rue principale, notons quelques anciennes demeures des autres siècles: 1° Château des nobles Duclos (hôtel des Balances). Là vivait, en 1635, noble Claude-Urbain Duclos, seigneur d’Hauteville (Combloux), veuf de Michelle Mermet, remarié à Antonine Desbordes. Vient ensuite son neveu, noble Balthasard Duclos, marié à Marguerite d’Arenthon d’Alex, dont il a a) Antoine, né à Taninge en 1671, officier de dragons; b) Marguerite, femme de noble Claude Duboin; c) Isidore qui continua la branche aînée, à Cluses et à la Place (Thiez); le suivant, noble Charles Duclos, mort en 1729, marié à noble Marie de Comnène, veuve Delarieu, dont il eut: Jean, Isidore et Jean-François. Ce dernier, par son testament du 26 mai 1768, Pralon, notaire, fait héritier noble Jacques-Gabriel Duclos, seigneur de la Place, et lègue trois mille livres à Jean Duclos fils de la Marie Chappuis. La maison-forte devint, à la fin du siècle dernier, une auberge tenue par Jean-Dominique Duclos. La place, devant l’église, faisait partie du manoir. 2° Maison de Chignin (aux frères Pralon). Elle est flanquée d’une tour à pigeonnière. Les nobles de Chignin, de Taninge, ainsi que la branche qui demeura à Cluses et qui eut la seigneurie de la Place, descendaient de l’illustre famille de Chignin, près Chambéry, à laquelle appartient saint Anthelme, évêque de Belley, général des Chartreux. En 1626 vivaient, à Taninge, Georges, 80 ans; Jean, fils de Nicolas, 43 ans; Etienne, chanoine de Moûtiers, 40 ans; Georges, fils de Nicolas, 41 ans; François, 30 ans. Après avoir donné un curé à la paroisse, en 1480, Rd Ambigar de Chignin, et plusieurs autres ecclésiastiques, vicaires, recteurs de sainte Anne et régents de l’école publique, plus des syndics, à la ville et des femmes à plusieurs maisons de la vallée, nos de Chignin s’éteignent à François, marié à noble Philiberte de Marigny, qui fut son héritière .. Une console de cheminée porte les armes de la famille: «de gueules au chevron chargé de mouchetures d’hermine.»
3° Maison Vuy (à Charles Rouge). Cette maison, qui fait angle sur la place, était, en 1651, une hôtellerie tenue par Félix Vuy, pour devenir ensuite la demeure des notaires Pierre et François-Joseph Vuy et du châtelain Georges Vuy. La famille s’est partagée en trois branches: l’une est allée s’établir à Contamine-sur-Arve et de là à Carouge; l’autre, en Piémont; la troisième, en Allemagne. Celle-ci, qui vient de s’éteindre, eut pour chef Pierre-Joseph Vuy, médecin de l’archevêque de Trêves,mort à Sarrebruck à l’âge de 109 ans . A la branche de Carouge appartient M. Jules Vuy, jurisconsulte, poète et historien, père de M. Alphonse-Jules-Aimé ; né le 21 septembre 1815, docteur en droit.
4° Maison des nobles d’Avonay (à Joseph Lavanchy), sur le Char, contiguë à la maison Joëgne. Nous parlerons de cette famille à l’article «village d’Avonay.»
5° Maison actuelle Crochon-Signoud, au-dessus de la fontaine et regardant la place publique. Quels furent les anciens habitants de cette maison remarquable, aux fenêtres géminées, avec meneaux, accolades et chanfreins? Peut-être les Burdet ou les Goudard, deux familles contemporaines et sans doute alliées. Pierre Burdet, fondateur de la chapelle de saint Antoine, en l’église de Flérier, vivait en 1394. On trouve ensuite Claude et Lancelot en 1437 (ce dernier, ainsi que Pierre, était notaire), les frères, François, docteur en droit, Henri et Claude, en 1456; noble Angelin Burdet, en 1568; noble Aimon, père d’Etienne et de Claude Burdet, en 1585 .
Raoul Goudard achète d’Aimon Passerat des prés, au Pradelis, en 1372.
Laurent Goudard était notaire en 1480, et noble Nicolas Goudard en 1522. Ces deux dernières maisons sont assises sur les déclivités du mont Brion.
BRION
Ce monticule protège la ville contre le torrent. Il a reçu son nom (bry) haut, (on) eau, de la tribu gauloise qui vint camper alentour. Il appartient au triasique moyen, repose sur le terrain houiller et présente, avec des marnes jaunâtres ou rougeâtres, un calcaire peu utilisable. Ce calcaire, gris ou noir, en plaques ou en rognons, bréchiforme ou jaspoïde, renferme des traces de végétaux indéterminables. L’ancien glacier du Giffre est venu buter là et y a laissé, outre un grand dépôt argileux, une surface polie au sud-est. Quoiqu’en dise Albanis Beaumont, on n’a pas la preuve que notre mamelon eut un château-fort au moyen âge . Une chapelle, sous le vocable du Saint-Sacrement, fondée le 10 juin 1632,Ducrettet notaire,par noble François de Chignin, y subsiste jusqu’en 1794. Jolie vue sur la vallée. A son flanc sud-occidental fut construite la Voie-Neuve, à la fin de l’autre siècle, chemin qui a succédé à un antique sentier dont on aperçoit les traces parmi les broussailles et dont une branche descendait vers le Foron pour atteindre, par un pont en bois, le hameau des Vuavres.
CHAPELLE DE SAINTE ANNE
Au sommet de la place et sur les bords du Foron, voici un vieil édifice avec beffroi aplati en oignon, une sorte de clocher à la russe. C’était une chapelle dédiée à la mère de la Vierge Marie. Un cartouche en pierre de la façade porte le millésime 1583. Suivant une légende, ce fut à la suite d’une grande inondation qu’on aurait bâti là une chapelle protectrice. Son histoire n’est bien connue qu’à partir de 1606, année où le conseil de ville fondait une rente de 40 florins annuels «pour recevoir les prédicateurs de carême.» La chapelle devint comme une succursale du culte, on y chantait, fêtes et dimanches, les Vêpres fondées en 1727 par la comtesse de Taninge, dame Marguerite d’Arestel. Unie à la régence du Saint-Esprit (celle-ci école publique), sainte Anne eut des recteurs qui furent en même temps les instituteurs ou régents jusqu’à la Révolution . Après avoir été un instant le temple de la Raison, où se tenaient les assemblées populaires, l’édifice reprit sa destination religieuse qu’il perd en 1833. Rappelons que vers 1638, les évêques, députés pour informer sur la béatification de saint François de Sales, savoir André Frémiot, archevêque de Bourges, Jean-Pierre Camus, évêque de Belley, et dom Juste Guérin, «choisirent, pour faire les enquêtes en Faucigny, la chapelle de sainte Anne, à Taninge. On y entendit 137 témoins,dont environ 80 répondirent en attestant un ou deux miracles sous la foi du serment .» Ce palladium de la bourgade est aujourd’hui une scierie avec habitation du propriétaire.
JAQUEMART
Avant de quitter la place publique n’oublions pas feu l’Hôtel-de-Ville et sa cloche appelant les plaideurs aux audiences du juge du mandement. L’horloge publique, auparavant à Sainte-Anne, avait pour compagnon Jaquemart, le gai sonneur des heures. Le vieux serviteur municipal est maintenant à la retraite, mais il aime encore la foule et le bruit. Il faut le voir, le lendemain de la vogue, faisant avec entrain son tour de la ville en habit à épaulettes, chapeau gancé, bottes à l’écuyère. Toujours populaire, Jaquemart.
LE FORON
Traversons sur le vieux pont notre torrent. Foron du gaulois for (amont), et de on (eau), l’eau d’en haut ou le torrent. Il a ses jours de colère. Ainsi, en juillet 1571, il emporte le pont, des moulins, des maisons. Citons aussi les dates: 20 novembre 1825, 2 septembre 1853, 1er novembre 1859. La crue de 1853 est décrite en ces termes dans une délibération du conseil municipal: «Un sac d’eau tombé sur la montagne a grossi Foron au point qu’il s’est répandu de toutes parts en emportant les artifices et presque toute la promenade publique avec les arbres séculaires qui en faisaient l’ornement. Il s’est replié ensuite sur la rive gauche où il a rompu une digue en pierres de taille, construite à grands frais, il y a douze ans, pour protéger la route provinciale.» Plus fortement digué que jamais, le fougueux torrent se rabat sur son lit qu’il creuse profondément en mettant à découvert un banc de grès houiller.
LA VILLA HUMBERT
Au débouché du pont, voici, sur des terrasses disposées en parterre, le Clos-elu-Chalet, une belle résidence créée en 1856-1857, par M. Humbert, dans l’ancien parc des comtes de Taninge. Le 7 août 1859, le comte de Cavour, venant de Chamonix par le col d’Anterne, avec un cousin, M. de la Rive, l’intendant Bergoin et le guide Auguste Balmat, arrive à Taninge. Grand dîner à la villa, dîner auquel sont conviés les notables de la ville. M. de Cavour parla peu, écouta bien, se montra gracieux. Pas un mot de politique: craignit-il, le célèbre ministre, de laisser échapper son secret, car lui seul savait, à cette heure, que dans quelques mois la contrée, berceau de la famille royale, cesserait d’être italienne? Il passa ici deux jours. Le 24, même mois, viennent à leur tour les princes de Savoie, Humbert et Amédée, accompagnés du géologue Sismonda. Les princes sont gais, enjoués, comme des écoliers en vacances. Le futur roi d’Italie cause de chasse et de la faune des Alpes; le duc d’Aoste joue au billard et bat son monde au carambolage. De Taninge les fils de Victor-Emmanuel vont à Sixt, d’où, revenus à Samoëns, ils assistent à une fête de nuit, au milieu des illuminations et de l’allégresse générale.
Le Clos-du-Chalet occupe les dépendances du château des comtes de Taninge, comme nous l’avons dit. Ce manoir, acquis par la commune de la marquise du Wache, en 1850, fut vendu à M. Humbert 30,000 francs, le 21 mars 1857. Le château, que le nouveau propriétaire fit raser, s’élevait là où se montre aujourd’hui la caserne de la gendarmerie. Il était de l’autre siècle, à toit aigu d’ardoises et comprenait: «au rez-de-chaussée, trois caves, une cuisine, lavoir et chambre voûtée; au premier étage, cinq chambres, une chapelle, archives voûtées; au deuxième étage, sept chambres, deux greniers à plafond, galetas au-dessus.» L’on verra au Decument XV la généalogie de ses anciens habitants.
HOSPICE DES CAPUCINS
Au XVIIe siècle, les Pères, le plus souvent des Cordeliers de Cluses, qui venaient prêcher le carême à la chapelle de sainte Anne, logeaient à l’hôtellerie (la Croix-Blanche). Frappé de cet inconvénient, un marchand, Claude Desbois, leur donna sa maison appelée dès lors l’Hospice des Capucins. C’est aujourd’hui l’auberge Pessat.
L’ECOLE DU SAINT-ESPRIT
On passe au bas du Clos-du-Chalet et l’on atteint, à l’angle sud-ouest, la croix dite du Saint-Esprit. Ce nom rappelle le souvenir de la première école publique du pays dont la maison se trouvait là. «Par acte du 28 avril 1632, Delagrange notaire, Jean fils de Pierre Roget, fondait, dans la chapelle de sainte Anne, un autel dédié au Saint-Esprit, à charge, par le recteur qui sera nommé, d’enseigner la jeunesse et d’y célébrer la messe les jours fériaux. » La Régence, ainsi que s’appelait l’institution, prospéra. Jean Roget avait donné à cette fin quatre journaux de terre au Cruat, une montagne aux Verchères, une vigne à Châtillon; cinq cents florins, plus une maison et son jardin, lieu dit vers la Tour. Ces dons s’accrurent, dans la suite, de plusieurs fondations particulières à charge de messes. Jusqu’à 1793 cette école eut huit instituteurs ecclésiastiques, les Révérends François Pavy, Benoît Delarieu, François Delarieu, Jean-François Delagrange, Claude Chastry, Bernard Bel, Jean-Baptiste Martin et Jean-Baptiste Briffoz. Dès lors, ce furent des instituteurs laïcs jusqu’en 1833, année où l’on confia l’instruction primaire aux Frères des écoles chrétiennes. (Arch. de la mairie et du presbytère de Taninge.)
MAISON PELLIS
Tout auprès, sous le n° 4092, se montrait la maison des Pellis, aujourd’hui à M. Basile Orsat. On trouve les notaires Jean et Jacques Pellis; ensuite Jean Pellis, docteur en droit, en 1693, marié à Marie Delagrange; enfin, l’avocat Jean-François Pellis, marié à Charlotte-Françoise Jorand. Josephte Pellis, l’une de leurs quatre filles, eut, dans le partage du 7 avril 1734, quatre journaux de terre au Clos-Devant.
BREGIL. LA TOUR
Vient ensuite Bregil ou Bresil et la Tour, petit faubourg où se voit, avec de jolies demeures, un superbe moulin à turbine, dirigé par M. Jean-Claude Bel. Ce nom de La Tour semble remémorer quelque construction féodale; mais légende et manuscrits sont muets.
A Bregil demeura, pendant près de deux siècles, la branche cadette des de la Grange ou Delagrange, domaine acquis d’un François Pittet, le 29 mars 1598, Deronis notaire, pour 3,300 florins. Là se sont succédé, de père en fils, au sein d’une famille nombreuse, les notaires Aimé, François, Jean, autre François et Jean-Claude Delagrange; ils s’allièrent, par mariage, aux familles Carrier, Dumullin, Bastian, Famel, Anthoine, Bel, Dumont, de Verdale, Presset, etc. On trouve François-Joseph Delagrange, avocat, François-Louis-Marie, sénateur, et Joseph-Marie, procureur à Bonneville. Ce dernier vend Bregil le 3 septembre 1774, Me Jean-Claude Delagrange notaire, au notaire François-Joseph Jacquier. A Bonneville, les Delagrange donnèrent des femmes aux familles Bastian, Décret, Jacquier, Pacthod, Rey, etc. A cette branche appartiennent dom Claude Delagrange, religieux du Saint - Bernard, prieur d’Aulps et de Chésery, et Claude-Jacques Delagrange, curé-doyen de Viry.
HAUTE-VILLE
Remontons le quartier qui s’élève en côte sur les premiers gradins de la montagne. Voici d’abord, au lieu dit en Bellegarde, François Lullin, tourneur de son état. Ce beau vieillard vous apprendra qu’il descend, par une branché émigrée de Genève à la Réformation, des nobles Lullin de cette ville, «la plus ancienne, dit Galiffe, de toutes nos familles genevoises actuelles. La branche aînée fut proscrite par le parti intolérant .» Nos Lullin, de Taninge, avant de s’établir ici, il y a un siècle et demi, demeuraient à Loëx, près Fillinges. Grillet rappelle cette origine en parlant de Jean Lullin, né à Taninge le 20 février 1729, et qui fut, à Chambéry, un libraire-éditeur de renom .
Ce vieux faubourg éparpille ses maisons et ses martinets sur un sol inégal coupé de murgiers. Les pierres, dont sont formés les murs secs, sont toutes de ce calcaire brèche de la haute montagne qui domine l’endroit. La présence de ces blocs, comme l’aspect des lieux, accusent un ancien éboulement. La catastrophe aurait eu pour point de départ cette dent sans nom qui précède le pic de Marcelly, dent qui se montre encore fière, sinon menaçante; heureusement les couches s’inclinent vers l’intérieur du massif. Il y a, sur cet événement, une tradition dont nous parlons plus loin. En amont de ce quartier, au lieu dit Epinettes, jaillit du sol une source assez abondante pour alimenter d’une excellente eau les cinq fontaines de la ville.
Quittons la ville haute et, longeant le nant de Croyère, rentrons dans la ville basse par le faubourg qui avoisine le Foron. Ici furent autrefois les meilleurs moulins du pays avec le grand four banal.
Voici maintenant la rue des Arcades, rue bordée à droite de maisons à jardins qui furent les demeures d’anciens bourgeois, et, à gauche, d’une ligne de maisons avec magasins et ateliers ornés de portiques. Cette rue aboutit à la partie orientale du bourg, au débouché du val des Gets et de la vallée d’Aulps, quartier peuplé d’auberges et fort commerçant. Entrepôt d’ardoises de Morzine. Les carrières fournissent par an deux millions de ces ardoises; le marché principal est à Taninge. Les grosses, de beaucoup plus nombreuses, vendues vers 1873 jusqu’à 45 francs le millier, coûtent, en 1886, de 30 à 33 francs. Le haut de ce faubourg, au pied du rocher, s’appelle à la Pendue, nom patibulaire dont l’origine est perdue, mais qui doit rappeler quelque tragique événement. Ici, pour traverser la ville, la route nationale emprunte la route dite de Sixt à Annemasse. Cette dernière route, créée vers 1853, aux frais des communes riveraines, a coûté à la commune de Taninge, pour sa part, cinquante mille francs. Voie très fréquentée; les comptages des ponts et chaussées donnent 80 colliers par jour.
Le marché du jeudi, huit foires, des banques-escomptes donnent au trafic local une vive impulsion . Outre les animaux domestiques et leurs produits, on vend des écorces, planches, bois de chauffage, bois d’œuvre pour charpente, charronage, menuiserie, des râteaux, etc. Il y a une brasserie, des martinets, des scieries, des taillanderies, des tanneries, etc. Deux foires de poulains. Les mulets et mules de Taninge sont très demandés en Piémont, en Dauphiné et jusqu’en Espagne; la race est à la fois fine et robuste.
La première moitié de ce siècle jusqu’en 1860 (année à laquelle s’arrêtent nos recherches), le conseil communal et l’initiative individuelle ont été d’une activité remarquable. Après la construction de cette grande église et du presbytère sont venus divers travaux, embellissements, institutions. De ce nombre sont: les bâtiments scolaires, fontaines, quais-digues, éclairage de la ville, etc. Ont été établies, la gendarmerie ( carabiniers royaux) en 1822, la musique en 1838, la pharmacie en 1839, la compagnie des pompiers en 1844, la société philanthropique en 1853, etc., le tout sans subvention du département ni de l’Etat. Ce mouvement s’est accentué encore depuis 1860, notamment en matière de voirie. Ainsi les conquêtes du progrès s’enchaînent les unes aux autres; chaque génération apporte son contingent pour en transmettre l’héritage aux descendants .