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Kitabı oku: «La Comédie humaine, Volume 4», sayfa 11

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– Modeste, fit-elle observer, est une jeune personne très exaltée, elle se passionne pour les poésies de celui-ci, pour la prose de celui-là. Vous n'avez pas pu juger de l'impression qu'a produite sur elle cette symphonie de bourreau (mot de Butscha qui prêtait de l'esprit à fonds perdu à sa bienfaitrice), appelée le Dernier jour d'un Condamné; mais elle me paraissait folle avec ses admirations pour ce monsieur Hugo. Je ne sais pas où ces gens-là (Victor Hugo, Lamartine, Byron sont ces gens-là pour les madame Latournelle) vont prendre leurs idées. La petite m'a parlé de Child-Harold, je n'ai pas voulu en avoir le démenti, j'ai eu la simplicité de me mettre à lire cela pour pouvoir en raisonner avec elle. Je ne sais pas s'il faut attribuer cet effet à la traduction, mais le cœur me tournait, les yeux me papillotaient, je n'ai pas pu continuer. Il y a là des comparaisons qui hurlent, des rochers qui s'évanouissent, les laves de la guerre!.. Enfin, comme c'est un Anglais qui voyage, on doit s'attendre à des bizarreries, mais cela passe la permission. On se croit en Espagne, et il vous met dans les nuages, au-dessus des Alpes, il fait parler les torrents et les étoiles; et, puis, il y a trop de vierges!.. c'en est impatientant! Enfin, après les campagnes de Napoléon, nous avons assez des boulets enflammés, de l'airain sonore qui roulent de page en page. Modeste m'a dit que tout ce pathos venait du traducteur et qu'il fallait lire l'anglais. Mais, je n'irai pas apprendre l'anglais pour lord Byron, quand je ne l'ai pas appris pour Exupère. Je préfère de beaucoup les romans de Ducray-Duménil à ces romans anglais! Moi je suis trop Normande pour m'amouracher de tout ce qui vient de l'étranger, et surtout de l'Angleterre.

Madame Mignon, malgré son deuil éternel, ne put s'empêcher de sourire à l'idée de madame Latournelle lisant Child-Harold. La sévère notaresse accepta ce sourire comme une approbation de ses doctrines.

– Ainsi donc, vous prenez, ma chère madame Mignon, les fantaisies de Modeste, les effets de ses lectures pour des amourettes. Elle a vingt ans. A cet âge, on s'aime soi-même. On se pare pour se voir parée. Moi, je mettais à feu ma pauvre petite sœur un chapeau d'homme, et nous jouions au monsieur… Vous avez eu, vous, à Francfort, une jeunesse heureuse; mais, soyons justes?.. Modeste est ici, sans aucune distraction. Malgré la complaisance avec laquelle ses moindres désirs sont accueillis, elle se sait gardée, et la vie qu'elle mène offrirait peu de plaisir à une jeune fille qui n'aurait pas trouvé comme elle des divertissements dans les livres. Allez, elle n'aime personne que vous… Tenez-vous pour très heureuse de ce qu'elle se passionne pour les corsaires de lord Byron, pour les héros de roman de Walter Scott, pour vos Allemands, les comtes d'Egmont, Werther, Schiller et autres Err.

– Eh! bien, madame?.. dit respectueusement Dumay qui fut effrayée du silence de madame Mignon.

– Modeste n'est pas seulement amoureuse, elle aime quelqu'un: répondit obstinément la mère.

– Madame, il s'agit de ma vie, et vous trouverez bon, non pas à cause de moi, mais de ma pauvre femme, de mon colonel et de nous, que je cherche à savoir qui de la mère ou du chien de garde se trompe…

– C'est vous, Dumay! Ah! si je pouvais regarder ma fille!.. s'écria la pauvre aveugle.

– Mais qui peut-elle aimer? dit madame Latournelle. Quant à nous, je réponds de mon Exupère.

– Ce ne saurait être Gobenheim que, depuis le départ du colonel, nous voyons à peine neuf heures par semaine, dit Dumay. D'ailleurs il ne pense pas à Modeste, cet écu de cent sous fait homme! Son oncle Gobenheim-Keller lui a dit: «Deviens assez riche pour épouser une Keller.» Avec ce programme, il n'y a pas à craindre qu'il sache de quel sexe est Modeste. Voilà tout ce que nous voyons d'homme ici. Je ne compte pas Butscha, pauvre petit bossu, je l'aime, il est votre Dumay, madame, dit-il à la notaresse. Butscha sait très bien qu'un regard jeté sur Modeste lui vaudrait une trempée à la mode de Vannes… Pas une âme n'a de communication avec nous. Madame Latournelle qui, depuis votre… votre malheur, vient chercher Modeste pour aller à l'église et l'en ramène, l'a bien observée, ces jours-ci, durant la messe, et n'a rien vu de suspect autour d'elle. Enfin, s'il faut vous tout dire, j'ai ratissé moi-même les allées autour de la maison depuis un mois, et je les ai retrouvées le matin sans traces de pas…

– Les râteaux ne sont ni chers ni difficiles à manier, dit la fille de l'Allemagne.

– Et les chiens… s'écria Dumay.

– Les amoureux savent leur trouver des philtres, répondit madame Mignon.

– Ce serait à me brûler la cervelle, si vous aviez raison, car je serais enfoncé!.. s'écria Dumay.

– Et pourquoi, Dumay? demanda madame Mignon.

– Eh! madame, je ne soutiendrais pas le regard du colonel s'il ne retrouvait pas sa fille, surtout maintenant qu'elle est unique, aussi pure, aussi vertueuse qu'elle était quand, sur le vaisseau, il m'a dit: – Que la peur de l'échafaud ne t'arrête pas, Dumay, quand il s'agira de l'honneur de Modeste!

– Je vous reconnais bien là tous les deux! dit madame Mignon pleine d'attendrissement.

– Je gagerais mon salut éternel, que Modeste est pure comme elle l'était dans sa barcelonette, dit madame Dumay.

– Oh! je le saurai, dit Dumay, si madame la comtesse veut me permettre d'essayer d'un moyen, car les vieux troupiers se connaissent en stratagèmes.

– Je vous permets tout ce qui pourra nous éclairer sans nuire à notre dernier enfant.

– Et, comment feras-tu, Anne?.. dit madame Dumay, pour savoir le secret d'une jeune fille, quand il est si bien gardé.

– Obéissez-moi bien tous, s'écria le lieutenant, j'ai besoin de tout le monde.

Ce précis rapide, qui, développé savamment, aurait fourni tout un tableau de mœurs (combien de familles peuvent y reconnaître les événements de leur vie), suffit à faire comprendre l'importance des petits détails donnés sur les êtres et les choses pendant cette soirée où le vieux militaire avait entrepris de lutter avec une jeune fille, et de faire sortir du fond de ce cœur un amour observé par une mère aveugle.

Une heure se passa dans un calme effrayant, interrompu par les phrases hiéroglyphiques des joueurs de whist.

– Pique! – Atout! – Coupe! – Avons-nous les honneurs? – Deux de tri (sic)! – A huit! – A qui à donner? Phrases qui constituent aujourd'hui les grandes émotions de l'aristocratie européenne.

Modeste travaillait sans s'étonner du silence gardé par sa mère. Le mouchoir de madame Mignon glissa de dessus son jupon à terre, Butscha se précipita pour le ramasser; il se trouva près de Modeste et lui dit à l'oreille: – Prenez garde!.. en se relevant.

Modeste leva sur le nain des yeux étonnés dont les rayons, comme épointés, le remplirent d'une joie ineffable.

– Elle n'aime personne! se dit le pauvre bossu qui se frotta les mains à s'arracher l'épiderme.

En ce moment Exupère se précipita dans le parterre, dans la maison, tomba dans le salon comme un ouragan, et dit à l'oreille de Dumay: – Voici le jeune homme!

Dumay se leva, sauta sur ses pistolets et sortit.

– Ah! mon Dieu! Et s'il le tue?.. s'écria madame Dumay qui fondit en larmes.

– Mais que se passe-t-il donc? demanda Modeste en regardant ses amis d'un air candide et sans aucun effroi.

– Mais il s'agit d'un jeune homme qui tourne autour du Chalet!.. s'écria madame Latournelle.

– Eh! bien, reprit Modeste, pourquoi donc Dumay le tuerait-il?..

– Sancta simplicita!.. dit Butscha qui contempla aussi fièrement son patron qu'Alexandre regarde Babylone dans le tableau de Lebrun.

Modeste alla vers la porte.

– Où vas-tu, Modeste? demanda la mère.

– Tout préparer pour votre coucher, maman, répondit Modeste d'une voix aussi pure que le son d'un harmonica.

Et elle quitta le salon.

– Vous n'avez pas fait vos frais! dit le nain à Dumay quand il rentra.

– Modeste est sage comme la vierge de notre autel, s'écria madame Latournelle.

– Ah! mon Dieu! de telles émotions me brisent, dit le caissier, et je suis cependant bien fort.

– Je veux perdre vingt-cinq sous, si je comprends un mot à tout ce que vous faites ce soir, dit Gobenheim, vous m'avez l'air d'être fous.

– Il s'agit cependant d'un trésor, dit Butscha qui se haussa sur la pointe de ses pieds pour arriver à l'oreille de Gobenheim.

– Malheureusement, Dumay, j'ai la presque certitude de ce que je vous ai dit, répéta la mère.

– C'est maintenant à vous, madame, dit Dumay d'une voix calme, à nous prouver que nous avons tort.

En voyant qu'il ne s'agissait que de l'honneur de Modeste, Gobenheim prit son chapeau, salua, sortit, en emportant dix sous, et regardant tout nouveau rubber comme impossible.

– Exupère et toi, Butscha, laissez-nous, dit madame Latournelle. Allez au Havre, vous arriverez encore à temps pour voir une pièce, je vous paie le spectacle.

Quand madame Mignon fut seule entre ses quatre amis, madame Latournelle, après avoir regardé Dumay, qui, Breton, comprenait l'entêtement de la mère, et son mari qui jouait avec les cartes, se crut autorisée à prendre la parole.

– Madame Mignon, voyons? quel fait décisif a frappé votre entendement?

– Eh! ma bonne amie, si vous étiez musicienne, vous auriez entendu déjà comme moi, le langage de Modeste quand elle parle d'amour.

Le piano des deux demoiselles Mignon se trouvait dans le peu de meubles à l'usage des femmes qui furent apportés de la maison de ville au Chalet. Modeste avait conjuré quelquefois ses ennuis en étudiant sans maître. Née musicienne, elle jouait pour égayer sa mère. Elle chantait naturellement, et répétait les airs allemands que sa mère lui apprenait. De ces leçons, de ces efforts, il en était résulté ce phénomène, assez ordinaire chez les natures poussées par la vocation, que, sans le savoir, Modeste composait, comme on peut composer sans connaître l'harmonie, des cantilènes purement mélodiques. La mélodie est à la musique ce que l'image et le sentiment sont à la poésie, une fleur qui peut s'épanouir spontanément. Aussi les peuples ont-ils eu des mélodies nationales avant l'invention de l'harmonie. La botanique est venue après les fleurs. Ainsi Modeste, sans rien avoir appris du métier de peintre, que ce qu'elle avait vu faire à sa sœur quand sa sœur lavait des aquarelles, devait rester charmée et abattue devant un tableau de Raphaël, de Titien, de Rubens, de Murillo, de Rembrandt, d'Albert Durer et d'Holbein, c'est-à-dire devant le beau idéal de chaque pays. Or, depuis un mois surtout, Modeste se livrait à des chants de rossignol, à des tentatives, dont le sens, dont la poésie avait éveillé l'attention de sa mère, assez surprise de voir Modeste acharnée à la composition, essayant des airs sur des paroles inconnues.

– Si vos soupçons n'ont pas d'autre base, dit Latournelle à madame Mignon, je plains votre susceptibilité.

– Quand les jeunes filles de la Bretagne chantent, dit Dumay redevenu sombre, l'amant est bien près d'elles.

– Je vous ferai surprendre Modeste improvisant, dit la mère, et vous verrez!..

– Pauvre enfant, dit madame Dumay; mais si elle savait nos inquiétudes, elle serait désespérée, et nous dirait la vérité, surtout en apprenant de quoi il s'agit pour Dumay.

– Demain, mes amis, je questionnerai ma fille, dit madame Mignon, et peut-être obtiendrai-je plus par la tendresse que vous par la ruse…

La comédie de la Fille mal gardée se jouait-elle, là comme partout et comme toujours, sans que ces honnêtes Bartholo, ces espions dévoués, ces chiens des Pyrénées si vigilants, eussent pu flairer, deviner, apercevoir l'amant, l'intrigue, la fumée du feu?.. Ceci n'était pas le résultat d'un défi entre des gardiens et une prisonnière, entre le despotisme du cachot et la liberté du détenu, mais l'éternelle répétition de la première scène jouée au lever du rideau de la Création: Ève dans le paradis. Qui, maintenant, de la mère ou du chien de garde, avait raison?

Aucune des personnes qui entouraient Modeste ne pouvait comprendre ce cœur de jeune fille, car l'âme et le visage étaient en harmonie, croyez-le bien! Modeste avait transporté sa vie dans un monde, aussi nié de nos jours que le fut celui de Christophe Colomb au seizième siècle. Heureusement, elle se taisait, autrement elle eût paru folle. Expliquons, avant tout, l'influence du passé sur Modeste.

Deux événements avaient à jamais formé l'âme comme ils avaient développé l'intelligence de cette jeune fille. Avertis par la catastrophe arrivée à Bettina, monsieur et madame Mignon résolurent, avant leur désastre, de marier Modeste. Ils avaient fait choix du fils d'un riche banquier, un Hambourgeois établi au Havre depuis 1815, leur obligé d'ailleurs. Ce jeune homme, nommé Francisque Althor, le dandy du Havre, doué de la beauté vulgaire dont se paient les bourgeois, ce que les Anglais appellent un mastok (de bonnes grosses couleurs de la chair, une membrure carrée), abandonna si bien sa fiancée au moment du désastre, qu'il n'avait plus revu ni Modeste, ni madame Mignon, ni les Dumay.

Latournelle s'étant hasardé à questionner le papa Jacob Althor à ce sujet, l'Allemand avait haussé les épaules en répondant: – Je ne sais pas ce que vous voulez dire!

Cette réponse, rapportée à Modeste afin de lui donner de l'expérience, fut une leçon d'autant mieux comprise que Latournelle et Dumay firent des commentaires assez étendus sur cette ignoble trahison. Les deux filles de Charles Mignon, en enfants gâtés, montaient à cheval, avaient des chevaux, des gens, et jouissaient d'une liberté fatale. En se voyant à la tête d'un amoureux officiel, Modeste avait laissé Francisque lui baiser la main! la prendre par la taille pour lui aider à monter à cheval; elle accepta de lui des fleurs, de ces menus témoignages de tendresse qui encombrent toutes les cours faites à des prétendues; elle lui avait brodé une bourse en croyant à ces espèces de liens, si forts pour les belles âmes, des fils d'araignée pour les Gobenheim, les Vilquin et les Althor. Au printemps qui suivit l'établissement de madame et de mademoiselle Mignon au Chalet, Francisque Althor vint dîner chez les Vilquin. En voyant Modeste par-dessus le mur du boulingrin, il détourna la tête. Six semaines après, il épousa mademoiselle Vilquin, l'aînée. Modeste, belle, jeune, de haute naissance, apprit ainsi qu'elle n'avait été, pendant trois mois, que mademoiselle Million.

La pauvreté connue de Modeste fut donc une sentinelle qui défendit les approches du Chalet, aussi bien que la prudence des Dumay, que la vigilance du ménage Latournelle. On ne parlait de mademoiselle Mignon que pour l'insulter par des: – Pauvre fille, que deviendra-t-elle? elle coiffera sainte Catherine.

– Quel sort! avoir vu tout le monde à ses pieds, avoir eu la chance d'épouser le fils Althor et se trouver sans personne qui veuille d'elle.

– Avoir connu la vie la plus luxueuse, ma chère, et tomber dans la misère!

Et qu'on ne croie pas que ces insultes fussent secrètes et seulement devinées par Modeste; elle les écouta, plus d'une fois, dites par des jeunes gens, par des jeunes personnes du Havre, en promenade à Ingouville, et qui, sachant madame et mademoiselle Mignon logées au Chalet, parlaient d'elles en passant devant cette jolie habitation. Quelques amis des Vilquin s'étonnaient souvent que ces deux femmes eussent voulu vivre au milieu des créations de leur ancienne splendeur.

Modeste entendit souvent derrière ses persiennes fermées des insolences de ce genre.

– Je ne sais pas comment elles peuvent demeurer là! se disait-on en tournant autour du boulingrin, et peut-être pour aider les Vilquin à chasser leurs locataires.

– De quoi vivent-elles? Que peuvent-elles faire là?..

– La vieille est devenue aveugle!

– Mademoiselle Mignon est-elle restée jolie? Ah! elle n'a plus de chevaux! Était-elle fringante?..

En entendant ces farouches sottises de l'Envie, qui s'élance, baveuse et hargneuse, jusque sur le passé, bien des jeunes filles eussent senti leur sang les rougir jusqu'au front; d'autres eussent pleuré, quelques unes auraient éprouvé des mouvements de rage; mais Modeste souriait comme on sourit au théâtre en entendant des acteurs. Sa fierté ne descendait pas jusqu'à la hauteur où ces paroles, parties d'en bas, arrivaient.

L'autre événement fut plus grave encore que cette lâcheté mercantile. Bettina-Caroline était morte entre les bras de Modeste, qui garda sa sœur avec le dévouement de l'adolescence, avec la curiosité d'une imagination vierge. Les deux sœurs, par le silence des nuits, échangèrent bien des confidences. De quel intérêt dramatique Bettina n'était-elle pas revêtue aux yeux de son innocente sœur? Bettina connaissait la passion par le malheur seulement, elle mourait pour avoir aimé. Entre deux jeunes filles, tout homme, quelque scélérat qu'il soit, reste un amant. La passion est ce qu'il y a de vraiment absolu dans les choses humaines, elle ne veut jamais avoir tort. Georges d'Estourny, joueur, débauché, coupable, se dessinait toujours dans le souvenir de ces deux filles comme le dandy parisien des fêtes du Havre, lorgné par toutes les femmes (Bettina crut l'enlever à la coquette madame Vilquin), enfin comme l'amant heureux de Bettina. L'adoration d'une jeune fille est plus forte que toutes les réprobations sociales. La Justice avait tort aux yeux de Bettina: comment avoir pu condamner un jeune homme par qui elle s'était vue aimée pendant six mois, aimée à la passion dans la mystérieuse retraite où Georges la cacha dans Paris, pour y conserver, lui, sa liberté. Bettina mourante inocula donc l'amour à sa sœur, elle lui communiqua cette lèpre de l'âme. Ces deux filles causèrent toutes deux de ce grand drame de la passion que l'imagination agrandit encore. La morte emporta dans sa tombe la pureté de Modeste, elle la laissa sinon instruite, au moins dévorée de curiosité. Néanmoins le remords avait enfoncé trop souvent ses dents aiguës au cœur de Bettina pour qu'elle épargnât les avis à sa sœur. Au milieu de ses aveux, jamais elle n'avait manqué de prêcher Modeste, de lui recommander une obéissance absolue à la famille. Elle supplia sa sœur, la veille de sa mort, de se souvenir de ce lit trempé de pleurs, et de ne pas imiter une conduite que tant de souffrances expiaient à peine. Bettina s'accusa d'avoir attiré la foudre sur la famille, elle mourut au désespoir de n'avoir pas reçu le pardon de son père. Malgré les consolations de la religion, attendrie par tant de repentir, Bettina ne s'endormit pas sans crier au moment suprême: Mon père! mon père! d'un ton de voix déchirant.

– Ne donne pas ton cœur sans ta main, dit Caroline à Modeste une heure avant sa mort, et surtout n'accueille aucun hommage sans l'aveu de notre mère ou de papa…

Ces paroles, si touchantes dans leur vérité textuelle, dites au milieu de l'agonie, avaient eu d'autant plus de retentissement dans l'intelligence de Modeste que Bettina lui dicta le plus solennel serment. Cette pauvre fille, clairvoyante comme un prophète, tira de dessous son chevet un anneau, sur lequel elle avait fait graver au Havre par sa fidèle servante, Françoise Cochet: Pense à Bettina! 1827, à la place de quelque devise. Quelques instants avant de rendre le dernier soupir, elle mit au doigt de sa sœur cette bague en la priant de l'y garder jusqu'à son mariage. Ce fut donc, entre ces deux filles, un étrange assemblage de remords poignants et de peintures naïves de la rapide saison à laquelle avaient succédé si promptement les bises mortelles de l'abandon; mais où les pleurs, les regrets, les souvenirs furent toujours dominés par la terreur du mal.

Et cependant, ce drame de la jeune fille séduite et revenant mourir d'une horrible maladie sous le toit d'une élégante misère, le désastre paternel, la lâcheté du gendre des Vilquin, la cécité produite par la douleur de sa mère, ne répondent encore qu'aux surfaces offertes par Modeste, et dont se contentent les Dumay, les Latournelle, car aucun dévouement ne peut remplacer la mère!

Cette vie monotone dans ce Chalet coquet, au milieu de ces belles fleurs cultivées par Dumay, ces habitudes à mouvements réguliers comme ceux d'une horloge; cette sagesse provinciale, ces parties de cartes auprès desquelles on tricotait, ce silence interrompu seulement par les mugissements de la mer aux équinoxes; cette tranquillité monastique cachait la vie la plus orageuse, la vie par les idées, la vie du Monde Spirituel. On s'étonne quelquefois des fautes commises par des jeunes filles; mais il n'existe pas alors près d'elles une mère aveugle pour frapper de son bâton sur un cœur vierge, creusé par les souterrains de la Fantaisie. Les Dumay dormaient, quand Modeste ouvrait sa fenêtre, en imaginant qu'il pouvait passer un homme, l'homme de ses rêves, le cavalier attendu qui la prendrait en croupe, en essuyant le feu de Dumay.

Abattue après la mort de sa sœur, Modeste s'était jetée en des lectures continuelles, à s'en rendre idiote. Élevée à parler deux langues, elle possédait aussi bien l'allemand que le français; puis, elle et sa sœur avaient appris l'anglais par madame Dumay. Modeste, peu surveillée en ceci par des gens sans instruction, donna pour pâture à son âme les chefs-d'œuvre modernes des trois littératures anglaise, allemande et française. Lord Byron, Gœthe, Schiller, Walter Scott, Hugo, Lamartine, Crabbe, Moore, les grands ouvrages du dix-septième et du dix-huitième siècles, l'Histoire et le Théâtre, le Roman depuis Rabelais jusqu'à Manon Lescaut, depuis les Essais de Montaigne jusqu'à Diderot, depuis les Fabliaux jusqu'à la Nouvelle Héloïse, la pensée de trois pays meubla d'images confuses cette tête sublime de naïveté froide, de virginité contenue, d'où s'élança brillante, armée, sincère et forte, une admiration absolue pour le génie. Pour Modeste, un livre nouveau fut un grand événement; heureuse d'un chef-d'œuvre à effrayer madame Latournelle, ainsi qu'on l'a vu; contristée quand l'ouvrage ne lui ravageait pas le cœur. Un lyrisme intime bouillonna dans cette âme pleine des belles illusions de la jeunesse. Mais, de cette vie flamboyante aucune lueur n'arrivait à la surface, elle échappait et au lieutenant Dumay et à sa femme, comme aux Latournelle; mais les oreilles de la mère aveugle en entendirent les petillements. Le dédain profond que Modeste conçut alors de tous les hommes ordinaires imprima bientôt à sa figure je ne sais quoi de fier, de sauvage, qui tempéra sa naïveté germanique, et qui s'accorde d'ailleurs avec un détail de sa physionomie. Les racines de ses cheveux plantés en pointe au-dessus du front semblent continuer le léger sillon déjà creusé par la pensée entre les sourcils, et rendent ainsi cette expression de sauvagerie peut-être un peu trop forte. La voix de cette charmante enfant, qu'avant son départ Charles appelait sa petite babouche de Salomon, à cause de son esprit, avait gagné la plus précieuse flexibilité à l'étude de trois langues. Cet avantage est encore rehaussé par un timbre à la fois suave et frais qui frappe autant le cœur que l'oreille. Si la mère ne pouvait voir l'espérance d'une haute destinée écrite sur le front, elle étudia les transitions de la puberté de l'âme dans les accents de cette voix amoureuse.

A la période affamée de ses lectures succéda, chez Modeste, le jeu de cette étrange faculté donnée aux imaginations vives de se faire acteur dans une vie arrangée comme dans un rêve; de se représenter les choses désirées avec une impression si mordante qu'elle touche à la réalité, de jouir enfin par la pensée, de dévorer tout jusqu'aux années, de se marier, de se voir vieux, d'assister à son convoi comme Charles-Quint, de jouer enfin en soi-même la comédie de la vie, et au besoin celle de la mort. Modeste jouait, elle, la comédie de l'amour. Elle se supposait adorée à ses souhaits, en passant par toutes les phases sociales. Devenue l'héroïne d'un roman noir, elle aimait, soit le bourreau, soit quelque scélérat qui finissait sur l'échafaud, ou, comme sa sœur, un jeune élégant sans le sou qui n'avait de démêlés qu'avec la Sixième Chambre. Elle se supposait courtisane, et se moquait des hommes au milieu de fêtes continuelles, comme Ninon. Elle menait tour à tour la vie d'une aventurière, ou celle d'une actrice applaudie épuisant les hasards de Gil Blas et les triomphes des Pasta, des Malibran, des Florine. Lassée d'horreurs, elle revenait à la vie réelle. Elle se mariait avec un notaire, elle mangeait le pain bis d'une vie honnête, elle se voyait en madame Latournelle. Elle acceptait une existence pénible, elle supportait les tracas d'une fortune à faire; puis, elle recommençait les romans: elle était aimée pour sa beauté; un fils de pair de France, jeune homme excentrique, artiste, devinait son cœur, et reconnaissait l'étoile que le génie des Staël avait mise à son front. Enfin, son père revenait riche à millions. Autorisée par son expérience, elle soumettait ses amants à des épreuves, où elle gardait son indépendance, elle possédait un magnifique château, des gens, des voitures, tout ce que le luxe a de plus curieux, et elle mystifiait ses prétendus jusqu'à ce qu'elle eût quarante ans, âge auquel elle prenait un parti. Cette édition des Mille et une Nuits, tirée à un exemplaire, dura près d'une année, et fit connaître à Modeste la satiété par la pensée. Elle tint trop souvent la vie dans le creux de sa main, elle se dit philosophiquement et avec trop d'amertume, avec trop de sérieux et trop souvent: – Eh! bien, après?.. pour ne pas se plonger jusqu'à la ceinture en ce profond dégoût dans lequel tombent les hommes de génie empressés de s'en retirer par les immenses travaux de l'œuvre à laquelle ils se vouent. N'était sa riche nature, sa jeunesse, Modeste serait allée dans un cloître. Cette satiété jeta cette fille, encore trempée de Grâce catholique, dans l'amour du bien, dans l'infini du ciel. Elle conçut la Charité comme occupation de la vie; mais elle rampa dans des tristesses mornes en ne se trouvant plus de pâture pour la Fantaisie tapie en son cœur, comme un insecte venimeux au fond d'un calice. Et elle cousait tranquillement des brassières pour les enfants des pauvres femmes! Et elle écoutait d'un air distrait les gronderies de monsieur Latournelle qui reprochait à monsieur Dumay de lui avoir coupé une treizième carte, ou de lui avoir tiré son dernier atout.

La foi poussa Modeste dans une singulière voie. Elle imagina qu'en devenant irréprochable, catholiquement parlant, elle arriverait à un tel état de sainteté, que Dieu l'écouterait et accomplirait ses désirs.

– La foi, selon Jésus-Christ, peut transporter des montagnes, le Sauveur a traîné son apôtre sur le lac de Tibériade; mais, moi, je ne demande à Dieu qu'un mari, se dit-elle: c'est bien plus facile que d'aller me promener sur la mer.

Elle jeûna tout un carême, et resta sans commettre le moindre péché; puis, elle se dit qu'en sortant de l'église, tel jour, elle rencontrerait un beau jeune homme digne d'elle, que sa mère pourrait agréer, et qui la suivrait amoureux fou. Le jour où elle avait assigné Dieu, à cette fin d'avoir à lui envoyer un ange, elle fut suivie obstinément par un pauvre assez dégoûtant; il pleuvait à verse, et il ne se trouvait pas un seul jeune homme dehors. Elle alla se promener sur le port, y voir débarquer des Anglais, mais ils amenaient tous des Anglaises, presque aussi belles que Modeste qui n'aperçut pas le moindre Childe-Harold égaré. Dans ce temps-là, les pleurs la gagnaient quand elle s'asseyait en Marius sur les ruines de ses fantaisies. Un jour où elle avait cité Dieu pour la troisième fois, elle crut que l'élu de ses rêves était venu dans l'église, elle contraignit madame Latournelle à regarder à chaque pilier, imaginant qu'il se cachait par délicatesse. De ce coup, elle destitua Dieu de toute puissance. Elle faisait souvent des conversations avec cet amant imaginaire, en inventant les demandes et les réponses, et elle lui donnait beaucoup d'esprit.

L'excessive ambition de son cœur, cachée dans ces romans, fut donc la cause de cette sagesse tant admirée par les bonnes gens qui gardaient Modeste; ils auraient pu lui amener beaucoup de Francisque Althor et de Vilquin fils, elle ne se serait pas baissée jusqu'à ces manants. Elle voulait purement et simplement un homme de génie, le talent lui semblait peu de chose, de même qu'un avocat n'est rien pour la fille qui se rabat à un ambassadeur. Aussi ne désirait-elle la richesse que pour la jeter aux pieds de son idole. Le fond d'or sur lequel se détachèrent les figures de ses rêves était moins riche encore que son cœur plein des délicatesses de la femme, car sa pensée dominante fut de rendre heureux et riche, un Tasse, un Milton, un Jean-Jacques Rousseau, un Murat, un Christophe Colomb. Les malheurs vulgaires émouvaient peu cette âme qui voulait éteindre les bûchers de ces martyrs souvent ignorés de leur vivant. Modeste avait soif des souffrances innommées, des grandes douleurs de la pensée. Tantôt elle composait les baumes, elle inventait les recherches, les musiques, les mille moyens par lesquels elle aurait calmé la féroce misanthropie de Jean-Jacques. Tantôt elle se supposait la femme de lord Byron, et devinait presque son dédain du réel en se faisant fantasque autant que la poésie de Manfred, et ses doutes en en faisant un catholique. Modeste reprochait la mélancolie de Molière à toutes les femmes du dix-septième siècle.

– Comment n'accourt-il pas, se demandait-elle, vers chaque homme de génie, une femme aimante, riche, belle, qui se fasse son esclave comme dans Lara, le page mystérieux?

Elle avait, vous le voyez, bien compris le pianto que le poëte anglais a chanté par le personnage de Gulnare. Elle admirait beaucoup l'action de cette jeune Anglaise qui vint se proposer à Crébillon fils, et qu'il épousa. L'histoire de Sterne et d'Éliza Draper fit sa vie et son bonheur pendant quelques mois. Devenue en idée l'héroïne d'un roman pareil, plus d'une fois elle étudia le rôle sublime d'Éliza. L'admirable sensibilité, si gracieusement exprimée dans cette correspondance, mouilla ses yeux des larmes qui manquèrent, dit-on, dans les yeux du plus spirituel des auteurs anglais.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
05 temmuz 2017
Hacim:
813 s. 6 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain